Autobiographie d’un siècle - Nicole Verschoore - E-Book

Autobiographie d’un siècle E-Book

Nicole Verschoore

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Beschreibung

Prudence. Le décor d’une vie active est un grand échiquier, domaine de l’intelligence et des erreurs, de manœuvres habiles, souvent ratées. Politiques, financières, diplomatiques, toutes sont tributaires de l’imprévu.
Et les pions ?
Dans ce monde d’hier qui est déjà celui de demain, ils sont deux à avoir joué et observé. Le climat spirituel de leur dialogue n’exclut ni le rire, ni les plaisirs, ni même celui de l’autodérision.
Imprégnée de quotidien, d’aventure et de charme, la rencontre recrée une épopée individuelle où le romanesque n’écarte pas la vérité. Un siècle s’étend entre les premiers souvenirs et le dernier mot. Notre siècle.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Nicole Verschoore, née à Gand en Belgique, est docteur en philosophie et lettres. Boursière du Fonds national belge de Recherche scientifique et assistante à l’université de Gand, dès les années soixante-dix elle opte pour la presse quotidienne et publie toujours, entre autre, dans la Revue générale.
Autobiographie d’un siècle est son septième ouvrage, dont six ont parus aux éditions Le Cri. À Paris, Nicole Verschoore obtint pour son premier roman Le Maître du bourg (Gallimard 1994) le prix franco-belge de l’Association des Écrivains de langue française et, en mars 2008, à Bruxelles, le prix Michot de l’Académie royale de langue et de littérature françaises pour sa trilogie La Passion et les Hommes (Le Cri).

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Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2021

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AUTOBIOGRAPHIE D’UN SIÈCLE

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Les Parchemins de la tour,roman, 2004

Le Mont Blandin,roman, 2005

Vivre avant tout !,nouvelles, 2006

La Charrette de Lapsceure,roman, 2007

L’Énigme Molo, nouvelles, 2009

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Le Maître du bourg,Gallimard, 1994 (rééd. 2000)

Nicole Verschoore

Autobiographie

d’un siècle

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6655-2

© Le Cri édition,

Avenue Léopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : photo CL (© Le Cri, 2008).

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Aménité, érudition, prudence

Préface

Le 2 septembre 2009

Hier, à Bruxelles pour la rentrée, j’avais fixé rendez-vous à une étudiante qui désirait m’interroger pour son mémoire de fin d’études. – Avez-vous une devise, demanda-t-elle, pour définir la raison, le pourquoi de votre travail littéraire ?

Je fus prise au dépourvu. Une devise ? La question évoquait ce dont j’ai horreur : le slogan publicitaire. Résumer le travail d’une vie en une seule phrase ?

À tout hasard, je répondis : sauvegarder ce qui se perd.

Au moment même, je réalisai que c’était en effet ce que je désirais faire.

Certains soirs, lorsque je n’efface pas immédiatement les courriels dont j’ignore l’origine et que les fichiers qui ont excité ma curiosité m’apportent d’effarantes prévisions sur l’état du monde dans un avenir qui me semble proche, ou sur les guerres qui se préparent, je dois faire un effort presque surhumain pour me débarrasser du cauchemar. Je tombe dans un gouffre et ne vois pas comment en sortir. Les visions dela finne disparaissent pas par l’action bénéfique du raisonnement, elles laissent des traces : nos cathédrales et nos villes englouties sous l’eau qui monte, une ère glaciaire subite anéantissant le Nord des trois continents septentrionaux, la terre aride sans végétation et sans nourriture, l’eau rationnée, les humains dégénérés… J’ai beau me rappeler la grande peur qui saisit l’Occident avant l’an mille, les pythies de Delphes, Cassandre…, et rejeter la panique collective de l’information populaire qui gagne jusqu’aux esprits les plus savants, deux aspects des conjectures sont d’une évidence incontestable : l’évolution accélérée de notre mode de vie et le déclenchement – en Europe – d’une nouvelle grande migration de population. Ces deux aspects ne se prêtent pas à la fabulation. Le bouleversement de la civilisation occidentale a déjà commencé. Son impact sur l’avenir est prévisible. Il faut donc s’habituer à l’idée de la fin des perspectives traditionnelles. Et espérer, le moment venu, que puisse – en partie au moins – être sauvegardée la qualité de la civilisation à laquelle nous tenons.

Personnellement, je ne pense jamais à ma propre mort, si ce n’est comme évidence. J’essaie de la préparer en ce sens que je mets de l’ordre dans mes travaux pour ne pas surcharger mon entourage quand je n’y serai plus. À n’importe quel âge, nous pouvons nous éduquer à accepter la durée limitée de notre passage sur terre. Dans ce domaine, la lettre d’Épicure à Ménécée est l’exemple même d’une leçon qui concilie philosophie et croyances. Plus difficile à envisager, la mort de ceux qu’on aime – qui portent l’avenir ou donnent un sens aux jours et aux moments – pose déjà la grande question des valeurs qui s’éteignent. La disparition est un néant. Il se remplira cependant des nouveaux apports du quotidien et celui qui accepte la mort a franchi le pas entre l’individu et la collectivité, carles autressont en vie etla vie continue. C’est la perspective de continuation qui console, ne fût-ce que l’esprit, et cette consolation prouve que l’homme vit, pense et se sent lui-même membre de l’espèce. L’égoïsme et l’égocentrisme vital de l’homme se sont élargis, étoffés d’un égoïsme et d’un égocentrisme de l’espèce. Dans cet ordre de conscience, la disparition de l’humanité devient l’horreur absolue, du moins pour chaque être qui se la représente dans un état de sérénité. De même, à un degré plus limité, la fin de sa propre « civilisation ». Les acquis de la tradition sont la base et le fondement de l’identité des individus. Ma génération ne s’est jamais débarrassée du mal de conscience qui a assombri la décennie de la première bombe nucléaire, les images d’Hiroshima et les dégâts prévus par la folie du docteur Folamour. Se débarrasser de la peur d’un cataclysme planétaire ne fut pas évident, et lorsque les tentatives de pacification prirent une certaine envergure, l’adulte put, non pas envisager la paix sur terre, mais compter sur la volonté de certains de limiter le pouvoir des armes et des agressions. Un demi-siècle plus tard, la confiance en la raison de ceux qui gouvernent les nations et les peuples reste très limitée, et ce n’est pas joyeux que de vivre sans confiance en l’avenir. Les alertes de la mémoire n’agissent que sur peu de responsables, les écoles sont trop bondées, on y apprend trop de techniques et peu de prudence, et lestruggle for lifenourrit toutes les ambitions.

En 1956-58, les premières années à la faculté de philologie germanique à l’Université de Gand en Belgique et la confrontation avec la littérature de l’après-guerre et duGruppe 47m’apprirent qu’au lendemain de la défaite allemande, le pays anéanti rassembla ceux qui, pendant des décennies, représenteraient la pensée moderne : Heinrich Böll, Günter Grass, Martin Walser, Max Frisch. Ils m’apportèrent l’écho européen de l’actualité que je suivais dansl’Express, avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud et Jean-François Revel, ou dansle Figaroavec Raymond Aron. De plus, comme je passais l’été à Capri, chez la très vieille veuve du maire de Naples, la Signora Ada Brindisi, belle-sœur de la Signora Tilgher, veuve d’un éminent professeur aux facultés de Rome, j’entendais pas mal d’échos italiens. Je lisais l’allemand et parlais italien. J’avais fait mes études en Flandre, les Pays-Bas m’étaient familiers, nous parlions la même langue. Dès 1965, j’y fus envoyée comme correspondante pour lesHolland Festivalsinternationaux à Amsterdam, Rotterdam et La Haye. Je captai là des échos venant d’Amérique latine –Cent ans de solitudede Márquez et l’œuvre de l’étrange Luis Borges –, je rencontrai mes contemporains d’Angleterre, du Canada, d’Espagne, d’Autriche et de Suisse, ainsi que les intellectuels émigrés de Tchécoslovaquie, de Pologne et de l’Allemagne de l’Est. Ce fut un merveilleux temps de promesses et d’espoir, car tous représentaient le monde qui ne serait plus celui des erreurs et des massacres. C’était nécessaire de montrer les iniquités, l’esprit néfaste, le pouvoir mal partagé, l’aveuglement et l’inertie des foules qui s’en remettent aux dictats des dictateurs. Il fallait savoir ce qui s’était passé et ne pouvait plus avoir lieu.

Puis survint une évolution bizarre : l’art continua à démolir l’héritage du passé pendant que s’installait dans les pays d’Europe occidentale une société déjà meilleure pour une grande partie des citoyens. Avant même que l’internet ne révolutionnât les habitudes, volontairement, par souci d’égalité sociale, les programmes scolaires s’appauvrirent. Les cours d’histoire et de littérature ancienne s’anémièrent. L’enseignement remplaça la mémoire du passé par l’apprentissage de méthodes de gestion de l’actualité. La notion de la patrie disparut presque totalement, ainsi que celles des devoirs envers les aînés, de la discipline imposée, du respect de l’autorité et de soi, le tout remplacé par des valeurs de réflexion, de décision et de choix personnels. Ce n’était pas mal vu, puisqu’on craignait les foules sans personnalité.

L’enseignement au niveau supérieur est toujours de qualité et certainement efficace, car nos étudiants européens gagnent des bourses et s’expatrient aux États-Unis, au Canada et ailleurs.

Ceux qui, en Europe, ne vivent pas de travaux intellectuels ou de réflexion personnelle, s’ils se cherchent, ne se situent plus comme avant dans une appartenance évidente, connue et fixe. Les responsables qui ont rayé des programmes scolaires l’enseignement détaillé du passé et de l’écrit traditionnel que nous appelons la littérature, n’ont pas prévu les conséquences de leur absence. Sans réelles attaches, l’individu qui se cherche s’intéressera à tout ce qui se présente, n’importe quoi : courants de pensée, religions primitives, totalitarismes politiques. Le message du visuel remplit les vides. Il envahit à tel point le panorama quotidien qu’il en efface bon nombre de détails qui, dès lors, échappent à l’observation. Dès l’enfance, le regard est fixé sur l’information extérieure, de sorte que le temps de l’observation personnelle se raccourcit. Et celui de la réflexion. Des quantités de fausses vérités et de faux devoirs pourraient ressembler à de l’endoctrinement, et une tolérance mal placée, être à l’origine de l’imprudence politique qui engagerait l’Europe dans une voie à sens unique d’où elle ne se dégagerait plus. Dommage.

Dans l’intimité, entre amis qui vieillissent, se référer au milieu du chemin d’Alighieri est une façon légèrement ironique de rappeler le trajet de la vie que nous laissons derrière nous, tout en indiquant celui que nous empruntons déjà, sinon en sagesse, tout au moins avec gaieté et – peut-être – bonheur. Philippe nous rajeunissait, car nous avions dépassé cemezzodel camin, la moitié des années que la vie nous accorderait, lui avec une longueur d’avance sur moi, ce qu’il me répétait volontiers pour faire honneur à ma bonne mine. Nous débordions d’énergie, plongés dans des travaux qui nous tenaient à cœur et ne dérangeaient personne. Auxxiesiècle, l’âge qu’on dit mûr, non seulement commence plus tôt, il s’étend parfois jusqu’à l’aube de l’éternité, sans enfer et sans paradis, puisque nous ne croyons plus qu’aux nôtres, ceux que nous avons installés sur terre. Modifier l’ordre de l’existence est un privilège de l’esprit, et si le premier âge est celui de l’action et le dernier celui de l’au-delà, entre les deux, il y a mieux encore, celui du souvenir.

1. Premier tableau, le Brésil

Philippe rentrait du Brésil au moment où je revenais de Berlin. Je ne sus que bien plus tard que son départ fut pénible et que la nostalgie l’accabla si violemment qu’il ne put plus passer un instant sans s’occuper. Ce fut un retour qui mit fin à d’agréables perspectives, à ce qu’on appelle l’avenir quand on se croit maître de le forger. Comme Philippe était plutôt modeste en ce qui concernait son propre rôle dans les décisions du hasard, il recommença le train-train quotidien à Bruxelles avec l’illusion des optimistes qu’il trouverait bien un certain intérêt au boulot auquel il serait affecté. Il n’arrivait pourtant pas à dompter sa pensée, elle filait vers São Paulo et Rio. Il traversait l’Atlantique cent fois par jour et par nuit, plongeant dans le passé si proche encore.

Nous nous connaissions à peine. Je le rencontrais au Club littéraire et chez des amis. Quadragénaire, il était le point de mire de ceux qui le connaissaient. Tous savaient qu’il repartirait.

J’écoutais, impressionnée.

Il avait été invité en tant que conférencier après ses premières années en Chine. On répétait qu’il avait appris le chinois.On ne le sait jamais,avait-il coutume d’interrompre celui qui y faisait allusion. Il passait pourpassionné d’Histoireet avait, pour ceux qui lisaient peu, la réputation d’avoirlu des bibliothèques entières… Un verre à la main, on l’interrogeait. Il répondait volontiers, mais sans ordre, car il ne ratait pas l’occasion de s’amuser et avait le goût du cocasse, de l’absurde, du hasard et des surprises. Certaines remarquesle faisaient penser à…, il changeait alors de ton et de registre et se replongeait dans une péripétie dont les détails, le décor et les personnages se gravaient dans ma mémoire comme autant d’aventures inouïes. Le faisait-il consciemment pour arrêter les questions, la curiosité qui l’entourait ?Peu de gens sont capables de s’intéresser longtemps aux choses sérieuses, me dirait-il plus tard. Il sautait du coq à l’âne pour dégrader les situations qui le mettaient en valeur, donnant aux épisodes une tournure bouffonne. Le saugrenu et l’inattendu l’attiraient. Il se fit ainsi une réputation de savant distrait et maladroit, alors qu’il était tout le contraire, avait une mémoire infaillible et faisait preuve d’un don d’observation infatigable. Dès la première fois, je le suspectai de se rendre ridicule pour compenser son image d’érudit. Il était l’homme qu’on écoutait, qu’on réinvitait. Sa petite célébrité –toute relative,ajoutait-il – regardait ceux qui y attachaient de l’importance, pas lui. Son bonheur était de choisir lui-même ses amis, de lire, de voyager, de vaquer à ses occupations bien programmées, le tout sous l’enseigne demens sana in corpore sano.

Le dimanche, avec une discipline de plouc, il faisait toujours les mêmes longues promenades, avec les mêmes amis. En été, il nageait en mer, l’hiver, reprenait l’équitation dans un manège qui lui plaisait, disait-il, parce qu’il y rencontrait de gais lurons qui n’ouvraient jamais un livre. Oude jolies filles, à qui il faisait une cour toute littéraire. Il les charmait par un langage aussi désuet que ses manières. Pour ne pas s’enfermer dans son cabinet de travail, il acceptait volontiers les invitations qu’on lui adressait, ne refusant que celles dont il n’attendait aucun plaisir. On le croyait fort sollicité. Les excuses étaient faites pour s’en servir.

Par notre correspondance, la sienne beaucoup plus détaillée que la mienne, j’appris à mieux le connaître, et après quelques années, nous étions comme frère et sœur. Bien que rien qu’en l’écoutant je récoltasse pas mal de renseignements dans des contextes qui m’intéressaient, j’avais un réel plaisir à l’observer. À table en grande compagnie, dans les couloirs après une conférence, toujours, le moment se présentait où il prendrait la parole. – Que faisait-il à Pékin ? Au Japon ? À São Paulo ? Philippe semblait d’abord se récuser : – Je raconte toujours les mêmes histoires, elles sont vieilles de dix ans. L’assistance insistait. Il commençait alors par un détail puis, pris par son souvenir, il était reparti, continuellement interrompu par d’autres questions qui changeaient l’aiguillage de son discours, de sorte qu’on avait l’impression d’avoir plus de nouvelles curiosités que de réponses à ce qu’on aurait voulu savoir. D’où l’intérêt des prochaines rencontres. Il ne s’arrêtait plus, et le ton de l’histoire me faisait penser aux récits sensationnels de Marco Polo et des aventuriers dont les chroniques mensongères furent, après les romans courtois et la vie des saints, les premiers romans de l’Occident. Les hauts faits étaient dits sur les marchés par des raconteurs ambulants, amis des curieux. Ils étaient foule, il n’y avait que le marché pour apprendre du neuf. Philippe faisait l’orateur dans un petit attroupement au bas d’un escalier ou sur le trottoir. Il se voulait ainsi, en un certain sens, auteur et acteur, divertissement public. Chez lui, tout était vrai, il ne devait rien inventer, il avait eu la chance de vivre une vie aventureuse.

2. La Pakistanaise au Brésil

Lisbonne.

Sur la passerelle qui menait à bord duGiulio Cesare, Philippe avait fait une rencontre étonnante.

Le moment où l’on embarquait était plein d’excitation. Promesses, regrets, appréhensions se mélangent et rendent perplexe ou émotif même un vieux rat du métier. Ce vieux rat n’avait que quarante ans, on était en 1972. Il était passé d’Europe en Asie, douze ans auparavant, avait été rappelé à Bruxelles après quatre ans et avait patienté là sans grand enthousiasme, passant d’un service à l’autre, puis à Gand, pouvant de temps à autre prendre en main quelques affaires importantes et vivant alors dans l’illusion d’un avenir qui l’intéresserait. La loi de soixante-douze mit fin à son avenir en Flandre. Il alla trouver son directeur. Ne voulait-il pas l’aider à trouver autre chose ? Le directeur téléphona à Bruxelles. Une place était vacante en Amérique du Sud, au Brésil.

Puisque l’agenda le permettait, plutôt que de voler il avait préféré prendre le bateau. Traverser l’océan Atlantique, passer douze jours en mer, rêvasser et lire. Les rencontres à bord n’étaient pas à mépriser. En 1963, pour voir son fils en Chine, sa mère avait fait un voyage fabuleux dont elle parlait toujours avec émerveillement.De Lisbonne à Rio, les grandes lignes existaient encore, il ne s’agissait pas de croisières, d’attractions pour touristes qui, de nos jours, envahissent les ports. Non, la vie en mer n’avait pas changé.

Devant Philippe, sur la passerelle du paquebot que les passagers empruntent à la queue leu leu, montait un jeune Allemand. Comme, dans l’étroitesse du passage, leurs bagages à main l’avaient obstrué et qu’ils s’étaient dérangés mutuellement, pour s’excuser, le jeune Allemand et Philippe s’étaient adressé la parole en français. Philippe reconnut l’accent allemand avant même qu’ils se fussent présentés. Wolfgang Hagen,juriste, fit le premier pas. Juriste, Philippe l’était aussi. L’Allemand allait rejoindre une banque allemande à São Paulo, avait fait comme Philippe des études de droit et était devenu avocat banquier à la Dresdner Bank. Ils se trouvaient dans une situation parfaitement parallèle, Philippe rejoignait l’Italo-belge, ancienne création de la Société Générale. Une amitié se scella. En Amérique du Sud, ils devinrent de grands amis, des amis pour la vie.

La Banque italo-belge, création anversoise fort nécessaire en 1911, avait financé le commerce d’importation d’Anvers vers l'Amérique du Sud et, probablement, puisque le Credito italiano était impliqué, celui de Gênes en direction de l’Amérique du Sud. Vu l’évolution des banques brésiliennes, lorsque Philippe arriva au Brésil, l’Italo-belge n’avait plus de raison d’être. Un an et demi plus tard, la Société générale vendit à trois banques étrangères tout ce qui, de l’Italo-belge, était coté en bourse. Elle conserva la direction, mais il fallut faire place aux Allemands et aux Hollandais des banques acheteuses. Ceux qui n’avaient que trois ans d’ancienneté et n’avaient pas fondé de famille sur place durent quitter le paradis. Philippe fut des leurs.

À bord du Giulio Cesare, le voyage ne faisait que commencer et Philippe ignorait encore ce qui l’attendait à destination. Comme lui, le jeune Allemand de la passerelle était seul. Il n’avait pas encore épousé celle dont la destinée croiserait la route des nouveaux amis. À São Paulo, Philippe et Wolfgang se mesurèrent au tennis, montèrent à cheval, traînèrent agréablement à bavarder dans les clubs allemands de São Paulo – leBismarcket autres – et, lorsque Philippe fut déplacé à Rio, Wolfgang suivit et la belle vie continua.

Il y a quelques années, la Dresdner Bank fut rachetée par la société Allianz. Le nom de Dresden se perdit. Il rappelait pourtant beaucoup de souvenirs. Lorsque l’Allemagne fut divisée et que la ville de Dresden tomba du côté soviétique, pour fuir le communisme, la Dresdner Bank avait émigré en Allemagne fédérale, devenant ainsi la deuxième des trois grosses banques allemandes, la Deutsche Bank étant le numéro un et la Commerzbank, le numéro trois.

Un beau jour, Wolfgang annonça à Philippe :

— Je suis invité à un mariage à Londres, j’y vais. Tu m’accompagnes ?

Faire un aller-retour de quatre jours à Londres quand on habitait São Paulo ! Philippe n’était pas de taille. Il souhaita bon voyage à son ami.

Qui alla et revint, chargé de nouveautés.

Wolfgang avait non seulement acheté à Londres des raquettes dans un formidable magasin mondialement connu, il avait fait la connaissance d’une fille superbe.

— Une Pakistanaise, soit, mais vraiment bien, expli-quait-il. Elle parle un anglais des plusOxford, avec des gestes de princesse, de longs doigts, des poignets souples, ensorceleurs… tu ne te rends pas compte ! Et des regards qui ne sont que des éclats.

Une semaine passa, et puis plusieurs, Wolfgang n’en parla plus, ce qui, tout compte fait, était à prévoir.

Un beau jour, à Rio, Wolfgang, l’air déconfit, paniquait :

— C’est la catastrophe, dit-il, la Pakistanaise me télégraphie qu’elle arrive à São Paulo.

Sans doute Wolfgang lui avait-il écrit des lettres enflammées. Il n’était pas mal de sa personne et, par son apparence, par quelques détails imperceptibles, la gestuelle peut-être, sans intention de sa part il dévoilait immédiatement qu’il était extrêmement riche.

— Ne pourrais-tu nous inviter ? demanda Wolfgang, toujours aussi affolé. Qu’est-ce que je vais en faire ?

Philippe devait noyer le poisson. Il avertit ses domestiques : ils seraient cinq à table, sa partenaire de tennis, l’instructeur du manège, Wolfgang, une jeune femme et lui-même.

Entre-temps, Wolfgang répétait :

— Catastrophe, qu’est-ce que je vais en faire…

Il sut très bien y faire.

La Pakistanaise s’appelait Patricia. En un rien de temps, Philippe connaissait Patricia comme une cousine retrouvée. Elle passait le voir, même seule. Pakistanaise d’origine hindoue, éduquée en Angleterre, ravissante. Philippe n’était pas insensible au charme féminin, mais il alliait le plaisir des yeux et de la conversation à une grande prudence. Il fut, au moins une fois, passionnément amoureux, et tombait vite sous le charme d’une présence féminine. L’estime qu’il avait pour ses amies, les retrouvailles et la conversation suffisaient à son bonheur. Ne laisser personne empiéter sur son organisation du temps, sur sa lecture, sur sa liberté.

En ce qui concerne Patricia, Wolfgang avait eu de la concurrence. Un de leurs amis était, selon certains, plus beau que Wolfgang et, selon Philippe, beau d’une façon moins exceptionnelle que son ami. La concurrence n’avait pas pour rien été baptisée « l’Aigle de la nuit ».Der Adler der Nachtétait activement séduisant, le genre qui veut plaire et plaisait en effet. Les filles tombaient pour lui et lui tombait sur les filles.

Là-dessus, en Belgique, la Générale vendit l’Italo-belge, et Philippe dut rentrer en Europe.

Un beau jour, Wolfgang lui écrit : « Mon cher, ça y est, j’épouse Patricia. Viens à mon mariage ! »

Nous étions en 1974. Le mariage avait lieu à Londres. Philippe prévint son directeur à Bruxelles et fit un saut jusque-là.

À Londres, Wolfgang l’avertit que la seule personne de sa famille présente au mariage serait sa grand-mère, et Philippe, en tant qu’ami de Wolfgang, la seule personne qu’elle connaissait à part lui-même. Wolfgang comptait sur lui pour amadouer la grand-mère.

Lors d’une précédente amourette de Wolfgang, Philippe avait rencontré l’aïeule au Brésil. Un spécimen affreusement revêche. Wolfgang courtisait alors une Juive, fort jolie, elle aussi. Quand on parcourait le monde, c’était fou ce qu’on rencontrait de jolies filles… Cela n’intéressait personne qu’elle soit juive, les amis ne le savaient peut-être même pas. Mais la grand-mère avait pris Philippe à part et l’avait entraîné sur le balcon, dans la clarté blanche que jetait une lune énorme.

Cette jeune fille juiveétait un drame.

— C’est épouvantable, fit elle, mon petit-fils courtise une Juive.

La vieille dame était originaire de Leipzig ou de Breslau, villes qu’à l’époque du Rideau de fer on croyait irrémédiablement perdues. C’était à Breslau que la dame avait élevé le petit Wolfgang. La nostalgie la rendait vulnérable. Elle avait expliqué, désespérée :

— Quand il était gosse, sa classe était à moitié peuplée d’enfants juifs.

Philippe s’en était tiré par quelques faux-fuyants insignifiants. La dame de quatre-vingts ans avait été nourrie de préjugés indécrottables. Elle avait fait le voyage de Berlin à São Paulo pour arranger les choses. Elle savaittout le mal qu’on faisait à Wolfgang. Loin de chez eux, son enfant rencontrait n’importe qui.

Comme toutes les amourettes d’enfants gâtés par la nature et par la fortune, celle de Wolfgang et de la copine juive ne dura guère.

À Londres, la veille de son mariage, Wolfgang fut clair : la dame n’était pas contente. Un petit-fils qui épousait une Pakistanaise ! Il aurait fallu éviter ce mariage. C’était trop tard. Wolfgang comptait sur Philippe pour l’amadouer.

— Essaye de gagner ses bonnes grâces, recommanda Wolfgang. D’abord, écoute ses récriminations, laisse-la parler. Approuve. Tu auras ta leçon d’histoire, et tu l’admireras. Tu lui donneras raison en tout. Plaide ensuite en ma faveur. Tu parviendras à l’amadouer si tu m’admires en lui parlant de moi. Admire-moi, n’admire pas Patricia. Patricia sera tout juste bonne à servir mon aura et le social. Explique bien le social. La carrière. La nécessité de se marier. Pour les réceptions, il faut une maîtresse de maison. N’oublie pas : j’ai besoin d’une femme sage et discrète, prête à tout apprendre de moi.

La leçon n’était pas superflue, car Patricia ne répondait pas du tout à ce portrait d’occasion.

Wolfgang et Patricia avaient eu des enfants, Philippe fut choisi comme parrain de la première fille. Il avait assisté à une cérémonie de baptême et se manifestait aux anniversaires, prenait note des résultats scolaires de fin d’année et n’oubliait pas les étrennes de Nouvel An. Wolfgang avait été transféré de São Paulo à Luxembourg, ensuite à Paris. La famille habitait la France. Tous étaient devenus français.

La grand-mère était morte et enterrée. Elle ne dérangeait plus. Wolfgang gardait d’elle un souvenir ému. De son grand-père défunt également. Il commençait à repêcher des souvenirs. Sachant Philippe unobsédé du passé,militariste par surcroît