Aventures Arcanes Tome - 6 - Sherdan de Sheratan - E-Book

Aventures Arcanes Tome - 6 E-Book

Sherdan de Sheratan

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Beschreibung

Poursuite sur la chaussée d’Arx constitue le sixième et dernier tome de la saga Aventures Arcanes, l’épopée imaginée par Sherdan de Sheratan, qui clôt le périple extraordinaire d’Éphriarc.

Alors que toutes les forces en présence entrent en conflit pour la conquête du trône d’Arx, l’équilibre du monde vacille. Les Démons rassemblent leurs armées pour assiéger la Citadelle, l’ombre de l’Arcanus Noir s’étend inexorablement, tandis qu’Evgeryx, fils rebelle du dieu tutélaire d’Arcès, poursuit ses propres desseins.

Éphriarc, Mirfasal et leurs compagnons doivent quitter Almar et traverser la redoutable Forêt d’Arx, ultime obstacle avant l’aboutissement de leur quête. Dans une course contre la montre où chaque décision peut sceller le destin des Terres Cardinales, alliances, révélations et affrontements décisifs mèneront à un dénouement aussi inattendu que mémorable.

Ce dernier volume offre une conclusion intense et spectaculaire à une saga de fantasy riche en mythologie, en aventures et en personnages marquants, laissant au lecteur une empreinte durable.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Sherdan de Sheratan (un nom de plume) est un auteur de Fantasy.Il est également illustrateur et créateur de jeux de rôles. Ayant un goût certain pour l’écriture, il a décidé, en 1986, de créer son propre univers, Aventures Arcanes.Parallèlement, Sheratan est l’auteur de plusieurs nouvelles, dont certaines ont été publiées dans de petits fanzines au début des années 1990.


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Veröffentlichungsjahr: 2026

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6. POURSUITE SUR LA CHAUSSÉE D’ARX

La Compagnie Littéraire

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À Monika et à David qui ont su donner vie au rêve que je chérissais depuis si longtemps et qui par leur investissement et leur sensibilité ont permis à Ephriarc et à Mirfasal de vivre leurs aventures sous vos yeux!

LIVRE XIDE MYSTÈRES EN RÉVÉLATIONS (SUITE)

Prologue

Le vent qui soufflait à près de deux mille mètres d’altitude était glacial. La silhouette féminine, emmitouflée dans une lourde cape de laine rose et qui progressait tant bien que mal en s’appuyant sur un bâton de marche, fit une pause pour reprendre sa respiration. Elle n’était vraiment pas faite pour la montagne, mais se réjouit que le temps fût dégagé. Au moins, elle ne risquerait pas de se perdre dans l’épais brouillard qui s’abattait fréquemment sur les immenses chaînes de montagnes de l’Ygauriland. Elle se retourna pour contempler le panorama majestueux.

L’Ygauriland était situé à l’extrême sud-est des Terres de l’Est et s’étendait sur plus de six mille kilomètres pour sa plus grande longueur et trois mille cinq cents kilomètres pour sa plus grande largeur. Ses dimensions impressionnantes étaient pourtant loin de rivaliser avec celles des chaînes de montagnes des Terres du Nord, qui les surpassaient de beaucoup aussi bien en superficie qu’en hauteur. Ici, les montagnes jeunes aux cimes enneigées montaient seulement à treize mille six cent quatre-vingt-onze mètres pour le Mont Kermalsh, dont le nom signifiait en lycanthrope la «Montagne hurlante».

Il avait été baptisé ainsi, car on racontait que l’écho des hurlements de ceux qui chutaient vers leur mort en tentant d’en atteindre le sommet pouvait s’entendre à plusieurs dizaines de kilomètres de ses pentes abruptes. Les bourrasques violentes qui l’enveloppaient interdisaient même aux créatures volantes de s’approcher de ses parois. Ces conditions faisaient de l’escalade de cette montagne un défi que des milliers de sportifs aventureux avaient vainement entrepris de relever, bien souvent au prix de leur vie ou, pour les plus chanceux, de quelques phalanges ou membres emportés par les engelures. Toutefois, la femme était à plus de deux mille kilomètres au sud-est du Mont Kermalsh et n’était pas là pour une visite touristique ni pour une promenade de santé.

Elle détestait le froid par-dessus tout et sa présence ici n’était pas volontaire. Elle avait un but et elle le cherchait du regard. Comme beaucoup, elle ignorait le nom de la montagne dont elle gravissait les pentes escarpées. Parfois, elle avait dû sortir les pitons et les cordes pour pouvoir continuer son ascension. Cependant, si l’accès à sa destination avait été plus aisé, jamais son existence n’aurait pu demeurer cachée depuis plus de deux mille ans aux yeux des Humains qui peuplaient la région, notamment les redoutables Khossacks. Ceux-ci, en grande partie nomades, arpentaient les plaines à bride abattue sur leurs chevaux et s’aventuraient de temps à autre en montagne pour y chasser gibier, animaux fabuleux et créatures de l’Éther noir qui avaient le malheur de croiser leur chemin. Ils avaient affronté d’innombrables fois les Démons de Cadajja et cherchaient depuis lors l’entrée de la cité dans le but de la détruire.

Soudain, la femme repéra ce pour quoi elle était venue. À une douzaine de mètres au-dessus d’elle se trouvait une corniche très étroite et envahie de lichens. Elle s’employa à escalader la façade rocheuse et parvint bientôt sur une dalle de pierre verglacée. Celle-ci conduisait à une anfractuosité dans laquelle elle se faufila aisément en dépit de sa poitrine généreuse. Au bout de deux mètres, elle arriva à ce qui ressemblait à un cul-de-sac, mais elle savait parfaitement que ce n’en était pas un.

Elle défit son gant, dévoilant sa peau rendue mauve par le froid, alors qu’elle aurait dû être d’un resplendissant rose vif. Elle posa sa paume sur la pierre gelée et se concentra. Le rocher devant elle disparut subitement et une bouffée d’air brûlant et chargé de soufre souleva les pans de sa cape, révélant ses formes séduisantes et généreuses. Revigorée par une température bien plus agréable, elle avança rapidement et le rocher réapparut derrière elle dès qu’elle eut franchi le seuil de la cité souterraine.

Un long couloir sinueux, jalonné de torches et dont le sol taillé à même la pierre disparaissait sous une brume jaune translucide, se dévoila à ses yeux. Elle fut immédiatement assaillie par la claustrophobie, tant le plafond était bas. Elle pouvait sentir parfois son opulente chevelure frotter contre le roc, ce qui accentuait l’impression d’exiguïté du lieu et engendrait une oppressante sensation d’étouffement.

Deux Démons du Combat à la peau cramoisie, armés de lances et portant de lourds hauberts en airain, sortirent magiquement de l’ombre en marchant ridiculement sur leurs genoux protégés par des coussins attachés à leurs cuisses. À eux deux, ils bloquaient totalement le passage. Ils interpellèrent aussitôt la nouvelle arrivante :

—Bienvenue dans la cité de Cadajja! Fuis-tu les méfaits de Ceux d’En-haut1 ou de Ceux d’En-bas2?

—Pas exactement, répondit l’intruse d’une voix si suave que les yeux des deux gardes fascinés devinrent vitreux. Je viens en tant qu’émissaire de Xûl solliciter votre chef. Veuillez lui annoncer la visite de la prima seductus Helléamise.

Pendant qu’elle parlait, Helléamise retirait lascivement les couches de vêtements et de fourrures qui la protégeaient de la morsure du froid hivernal. Au fur et à mesure qu’elle dévoilait la peau rose de ses formes parfaites, elle constatait que la volonté de ses interlocuteurs s’affaiblissait. Ils n’avaient plus qu’elle en tête et ne pouvaient raisonner que très basiquement. Ainsi hypnotisés, ils disparurent tous deux dans un nuage de soufre, chacun voulant être le premier à satisfaire la prima seductus.

Helléamise attendit quelques instants dans le long couloir de pierre irrégulier taillé à même la montagne et baigné dans une perpétuelle lumière jaune. La haute température qui régnait ici la réconfortait, là où un Humain aurait suffoqué en quelques minutes et défailli sous l’effet de la chaleur accablante pour lui. Puis, voyant que les Démons tardaient, elle flâna vers ce qu’elle croyait être le centre-ville.

Cadajja ayant été taillée au plus profond de la montagne, le tracé de ses rues était parfaitement irrégulier et consistait en un gigantesque réseau de voies de circulation reliant quelques vastes cavernes entre elles. Celles-ci accueillaient les grands bâtiments administratifs qui permettaient à la cité de fonctionner. Sa population de Démons qui avaient renié l’autorité des Plans Infernaux, mais qui étaient des parias à la surface d’Arcès, survivait essentiellement en se nourrissant de lichens et de champignons comestibles. Hors des périodes hivernales qui arrivaient à grands pas, les Démons les plus discrets et les plus vaillants sortaient pour chasser mouflons, chèvres et voyageurs isolés pour se ravitailler en viande.

Les cinq cent mille Démons que comptait la ville subsistaient au prix d’un subtil équilibre entre reproduction et alimentation. Helléamise se demandait si des fondateurs de la cité étaient encore vivants, car elle les aurait volontiers exécutés de sa propre main. En effet, Cadajja devait son existence à la désertion d’un régiment entier de Démons qui s’était rebellé contre l’autorité de Xûl durant la grande démonomachie3 de 1240 ap. Vor. Refusant de regagner les Plans Infernaux, ils s’étaient employés à creuser la montagne afin de s’y reclure définitivement. Ils étaient parvenus à se faire oublier, mais étaient considérés comme des traîtres par les leurs. De ce fait, Helléamise n’approuvait en rien la volonté de Xûl de s’unir à ces renégats et se demandait pourquoi personne ne les avait jamais dénoncés à Ceux d’En-haut. Mais elle devait se résigner à s’en tenir aux ordres du Seigneur Commandeur de la Peste Noire et trouver le moyen de nouer une alliance durable avec eux.

Soudain, un des deux Démons réapparut devant elle, la faisant sursauter.

—Veuillez prendre ma main, Prima Seductus, déclara-t-il. Je vous conduis auprès de notre dirigeant.

Helléamise ressentit immédiatement le contact huileux de la main du Démon du Combat et l’absence totale de concupiscence dans ses yeux. Il n’était plus sensible à ses charmes, et cela risquait de contrarier ses plans.

—Où allons-nous? demanda-t-elle innocemment.

—Ne vous inquiétez pas, vous n’aurez pas à marcher.

Aussitôt, le Démon téléporta Helléamise, qui se retrouva seule au beau milieu d’une immense caverne quasiment circulaire de plus d’une centaine de mètres de diamètre. La coupole naturelle, constellée de longues stalactites, gouttant d’eau et couverte de mousses et de lichens fluorescents, plongeait l’environnement dans une ambiance vert turquoise. Cette atmosphère tranchait radicalement avec le peu de ce qu’elle avait vu de Cadajja. Au milieu de la caverne, une sorte de soleil miniature lévitant à un mètre cinquante au-dessus du sol, dont les stalagmites avaient été arasées de façon à le rendre parfaitement plat, diffusait un éclairage du même vert. Il faisait ici nettement plus froid et plus humide qu’à l’entrée.

Intriguée par la prégnante et tenace odeur d’iode qui flottait dans la caverne, Helléamise frissonna et s’approcha lentement de l’étoile. Elle remarqua alors que derrière celle-ci s’élevait un mur d’eau qui divisait la grotte en deux. Les ténèbres environnantes ne permettaient pas de distinguer le contenu de cet aquarium artificiel, mais la prima seductus comprit très vite que l’eau n’était pas retenue par une quelconque paroi, mais par l’œuvre d’un puissant sortilège. Sans être experte, elle se doutait que la modeste étoile devait permettre le maintien de ce fragile équilibre. En effet, en regardant sous ses pieds, elle aperçut l’empreinte d’une Clef Arxienne, ce qui expliquait le fait que l’étoile pouvait continuer à briller de tout son éclat. Elle était toutefois trois fois plus petite que les étoiles magiques qu’elle avait déjà vues.

Soudain, le mur d’eau s’agita devant elle, et la prima seductus discerna le mouvement de plusieurs créatures à l’aspect sirénien pour certaines et beaucoup plus monstrueux pour d’autres. L’une d’entre elles s’avança jusqu’à se trouver face à Helléamise, séparée d’elle par une mince couche d’eau, et elle put ainsi la contempler à loisir.

Ce Démon était doté d’un torse humanoïde qui se prolongeait par une queue de triton et devait mesurer au total plus de cinq mètres. Sa peau vert foncé était constellée de taches bleu marine sur le dos et sa face ventrale était d’un beige grisâtre sale. Sa tête monstrueuse et totalement chauve, surmontée de quatre yeux globuleux vert noirâtre, était dépourvue d’oreilles et de nez. Sa bouche continuellement béante occupait quasiment toute la partie basse de son visage et ressemblait à celle d’une lamproie par sa dentition cauchemardesque. Les gencives bleu nuit comme les autres muqueuses du Démon sécrétaient en permanence un liquide vert olive qui se diluait rapidement dans l’eau de mer environnante.

«Peste! jura intérieurement Helléamise. Un Daïmobathe. Quelle guigne!»

Bien que n’ayant jamais rencontré personnellement ces Démons, qui ne pouvaient subsister que dans les profondeurs abyssales et hadales des océans d’Arcès, la prima seductus les savait redoutables. Craints par toutes les créatures sous-marines douées ou non d’intelligence, les Daïmobathes pouvaient décimer des villages entiers à eux seuls, et leur insatiable appétit avait entraîné la disparition de certains peuples des profondeurs. Toutefois, ce n’était pas leur férocité qui alarmait Helléamise, mais le fait qu’ils étaient totalement insensibles aux plaisirs de la chair, car la reproduction n’avait pour eux qu’une utilité fonctionnelle. Sans pouvoir recourir à ses charmes, elle se retrouvait complètement démunie face à un pareil adversaire. La négociation allait donc s’avérer beaucoup plus âpre qu’elle ne l’avait prévu.

La créature adressa un signe de paix en présentant à Helléamise sa paume blanchâtre. Ses doigts se prolongeaient par de longues griffes d’où suintait également la substance verte. Une voix très douce, mais aux accents fermes résonna alors dans son cerveau :

—Soyez la bienvenue, Prima Seductus Helléamise. Je me permets de vous parler par le biais de la télépathie, car vous savez combien il est difficile pour ceux de notre race de prononcer des paroles compréhensibles. Je suis Rahab, potentat de Cadajja. Que me vaut le plaisir de la visite d’une noble de si haut rang des Plans Infernaux?

Helléamise mit un genou à terre en signe de déférence et répondit à voix haute :

—Enchantée de faire votre connaissance, grand Rahab. Je suis Helléamise…

—Je suis parfaitement au fait de votre identité. Même si je n’ai jamais pénétré dans les Plans Infernaux, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de servir dans leurs armées, parfois sous différentes bannières. Votre nom fut souvent loué au sein des troupes non seulement pour votre beauté, mais aussi et surtout pour l’efficacité des renseignements que vous transmettiez au palais d’Almadys. Et comme les Démones à peau rose sont rares, j’ai pu aisément vous reconnaître.

—C’est là trop d’honneur, tenta Helléamise en baissant humblement les yeux.

—Inutile de vous fatiguer. Vous savez comme moi que vous n’êtes pas venue pour une visite de courtoisie, mais que vous êtes en mission. Dois-je m’attendre à une invasion prochaine de ma cité par les troupes des seigneurs commandeurs?

—Bien au contraire, noble Rahab. Je suis missionnée par Xûl afin de solliciter votre aide.

—Mon aide? Vous avez pleinement conscience du fait que Cadajja survit uniquement par sa neutralité. Nous n’intervenons pas dans les machinations ni dans les raids commandités par Almadys. Je ne vois pas comment je pourrais vous aider.

—Xûl a conclu une alliance inattendue avec un seigneur d’En-haut pour conquérir le Trône d’Arx, et leur entreprise a de très grandes chances d’être victorieuse. Cependant, nous manquons cruellement de troupes pour nous lancer à l’assaut de la Citadelle et pour capturer le fils d’Arcanus. C’est ce qui motive ma présence ici.

—S’agit-il de cette charmante offensive qui a commencé il y a quelques mois et qui a coûté la vie à Okulbran?

—Je ne suis hélas pas au courant de tous les tenants et aboutissants de cette affaire, donc je ne saurais vous répondre.

—Qu’ai-je à gagner dans cette histoire, si ce n’est de faire en sorte que nombre de mes sujets meurent sous les coups des gardiens et des seigneurs qui, je suppose, ne manqueront pas de tenter de contrecarrer ces plans? En outre, combien de légions réclame Xûl? Trois? Cinq?

—En fait, dix légions seraient nécessaires pour assister les troupes qui restent. Elles seraient placées sous le commandement du maître de guerre Aknach’tis Moksomélès. Quant à votre récompense, j’imagine que Xûl vous élèverait au rang de seigneur…

—… et me placerait de facto sous son autorité. Je suis désolé, Prima Seductus Helléamise, mais ma réponse est non. Je ne sacrifierai pas dix légions de mes citoyens pour satisfaire des ambitions insensées. Vous pouvez disposer maintenant.

—Mais…

Le Daïmobathe agita sa main et Helléamise se retrouva téléportée à l’entrée de Cadajja. Les deux Démons du Combat à genoux et qui devaient être enduits du mucus sécrété par Rahab l’escortèrent jusqu’au roc magique qui faisait office de porte.

En sortant de Cadajja, Helléamise fulminait. Elle ne pouvait pas retourner auprès de Xûl après un aussi lamentable échec. Après l’approche douce, il était temps d’employer la manière forte. La prima seductus se concentra pour établir un contact télépathique.

Chapitre 1

Encore désorienté par la téléportation inattendue, Éphriarc n’eut pas le temps de reprendre ses esprits. Il titubait lorsqu’Éphialtan le plaqua violemment contre un mur de pierre glacé, lui saisit les poignets un à un et les emprisonna dans des menottes reliées au mur par des chaînes; puis il procéda de la même façon avec ses chevilles. Le jeune Lycanthrope fut totalement immobilisé avant que sa régénération n’achevât son œuvre réparatrice.

Il regarda rapidement autour de lui et vit qu’il était enfermé dans une geôle aveugle, dont la seule issue était une porte blindée en métal. Elle était percée d’un judas et aménagée d’une trappe pour faire passer un plateau. Comprenant qu’il était emprisonné, Éphriarc, abasourdi, interpella son père :

—Mais… mais que fais-tu, papa?

—Je te sauve, mon fils! Je te sauve des Démons, d’Evgeryx, d’Arcanus, de Mirfasal et manifestement de toi-même!

—C’est insensé! Libère-moi! Tu te rends compte que les autres vont se confronter au père de Bashophyrd? Sans notre appui, ils vont se faire massacrer et les Démons vont s’emparer de Merlévain4!

—Ce n’est pas mon problème et ce n’est plus le tien! Je suis las de toute cette folie et maintenant que je t’ai enfin retrouvé je n’ai pas l’intention de te perdre comme j’ai perdu naguère ta mère.

—Libère-moi, je t’en supplie!

—C’est hors de question! Je t’ai cherché pendant des années avant que la nouvelle de l’arrivée de Celui qui Vient de l’Ouest ne se répandît… J’ai toujours su qu’Arcanus te destinait à la charge de nonce d’Arx le jour où il t’a marqué en me disant qu’il ferait de toi le remplaçant des émissaires. À aucun moment il ne m’a demandé mon avis te concernant, alors que mon épouse chérie avait succombé en couches peu avant. Je peux te garantir que je ne suis en aucun cas disposé à te céder à ce dieu injuste qui m’avait arraché celle que j’aimais plus que ma propre vie.

—Mais tu as menti à Méryem alors!

—Par omission seulement… J’ai usé du fait qu’elle souhaitait se forger une réputation en retrouvant le fils d’Arcanus, et j’ai maintenu la confusion entre Celui qui Vient de l’Ouest et le fils d’Arcanus en ne la reprenant jamais lorsque ses conclusions étaient erronées. Aldiane m’envoya en mission pour repérer le fils d’Arcanus et j’y ai vu là une formidable occasion pour te chercher. Mais qu’importe? Quand je pense que même Evgeryx voulait m’empêcher de te rencontrer…

La lueur de colère qui brillait dans le regard d’Éphialtan était telle qu’Éphriarc en vint à douter de sa santé mentale. Pourtant, le duc de Pelamdar parvenait à garder sa contenance et sa voix tremblait à peine. Même si le jeune Lycanthrope pouvait comprendre les motivations de son père, il était hors de question pour lui d’abandonner Mirfasal.

—Donc tu n’hésites pas à m’arracher à celui que j’aime plus que ma propre vie, pour reprendre exactement tes termes, riposta-t-il.

La réplique acide fit taire Éphialtan, qui commença à faire les cent pas dans la cellule. Il dit enfin :

—Ce n’est pas pareil! Moi, c’est pour te protéger. Je n’ai pas cherché à tuer ton ami.

—Mirfasal n’est pas mon ami! Il est mon amant! Quand vas-tu te mettre ça en tête?

—Tu ne cesses de te plaindre de lui et de ses mensonges! rétorqua le duc de Pelamdar. Au moins, je te soustrais à la désastreuse influence qu’il exerce sur toi. Il joue au yo-yo en permanence avec tes sentiments et…

—Ça ne te regarde pas, bon sang! C’est ma vie! Quand vas-tu le comprendre, à la fin?!?

—Je constate qu’une fois de plus, tu te montres déraisonnable. Je ne laisserai personne se servir de toi comme d’une marionnette qu’on trimballe à droite et à gauche. Je pense que je vais devoir te garder ici jusqu’à ce que toute cette lamentable histoire soit résolue par un autre que toi. Arcanus devra bien se résigner à confier à quelqu’un d’autre cette charge vouée à t’éloigner encore plus de moi…

—Éphialtan… papa, tu peux me retenir prisonnier tant que tu veux. Mais dès que tu me laisseras partir, je m’enfuirai et tu ne me reverras plus jamais.

—Alors tu ne sortiras jamais d’ici! Médite sur tes paroles et tes actes d’une ingratitude sans nom à mon égard. Moi, je me rends de ce pas aux funérailles du duc de Taknar.

Éphialtan fit volte-face et sortit du cachot, dont il verrouilla la porte à double tour. Atterré par l’attitude de son père, Éphriarc demeura désemparé. Le froid humide qui régnait ici lui glaçait la peau, mais la perspective de voir succomber Mirfasal ou un de ses camarades le glaçait plus encore. Il devait absolument se ressaisir et découvrir un moyen de s’évader.

Le jeune Lycanthrope s’efforça de se calmer et de réfléchir. La première chose à faire était d’essayer de savoir où il se trouvait. Pour cela, il devait faire appel à tous ses sens et, dans ce but, il revêtit sa forme de Loup-Garou. Comme il s’y attendait, les menottes à ses poignets suivirent sa métamorphose, le retenant captif. Éphriarc ferma alors les yeux et huma l’air environnant. Les brumes qui apparurent dans son esprit représentaient toutes les odeurs ambiantes. Il devait les trier et éliminer celles qui ne lui apportaient aucun indice quant à sa situation géographique. Il s’aperçut que l’exercice était extrêmement facile et il ne lui resta que des odeurs boisées mêlées à celles de gibier. Or, celles-ci lui étaient étrangement familières et il se dit qu’Éphialtan l’avait ramené à la Forêt du Tacitus et donc, logiquement, dans la ville dont il portait le titre de noblesse : Pelamdar. Toutefois, ce n’était qu’une hypothèse et, vu les circonstances, il n’avait aucun moyen d’alerter ses amis et personne ne viendrait à son secours. Il devait se rendre à l’évidence : il était totalement seul et ne pouvait compter que sur lui-même.

Pendant ce temps, Éphialtan sortit de l’ergastule du palais ducal de Pelamdar afin de gagner sa chambre. Il voulait se préparer pour l’enterrement de Théodoric de Taknar et avait l’intention de surprendre Méryem à la fois par sa présence et en lui faisant forte impression par la tenue solennelle qu’il comptait porter à la cour de Tolram.

En passant devant la salle des gardes, il vit quatre geôliers qui jouaient nonchalamment aux cartes en vidant à la chaîne des gobelets de vin tandis qu’un cinquième, avachi sur son tabouret, somnolait en bavant. Le duc fit irruption dans la pièce en vociférant :

«QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE TENUE? JE NE VOUS PAIE PAS À VOUS TOURNER LES POUCES!»

Les cinq hommes, surpris, se transformèrent par réflexe en Loups-Garous et dévisagèrent le duc de Pelamdar comme s’ils venaient de voir un fantôme. Celui qui dormait à la renverse bascula en arrière, paniqué, et s’écrasa contre le mur. Les quatre autres se levèrent d’un bond et se tinrent raides comme des piquets en faisant un salut militaire. L’un d’entre eux bredouilla :

—M… Monsieur, nous ne savions pas que vous étiez rentré!

—Et alors? Cela ne justifie en rien votre attitude désinvolte! Vous êtes de garde, pas à une minable sauterie.

—Mais… mais, Monsieur, il n’y a pas de prisonniers au palais actuellement…

—Il y en a un et il est tenu au secret! Veillez à ce qu’il soit bien nourri, et ce, au moins huit fois par jour. C’est un Lycanthrope comme nous! Vous ne devrez ni lui adresser la parole ni le regarder. Il ne recevra aucune visite autre que de moi. Gare à vous si vous désobéissez à mes ordres, le châtiment sera exemplaire. Exécution!

Les gardes sortirent précipitamment de la salle. Deux se postèrent de part et d’autre de l’escalier qui menait au rez-de-chaussée tandis que deux autres se plaçaient près de la porte conduisant aux cachots. Le cinquième courut vers les cuisines afin de demander un repas.

Ragaillardi par ce petit accès de colère, Éphialtan emboîta le pas au garde et gagna sa chambre. Il s’y vêtit d’un splendide costume noir consistant en une redingote ourlée d’arabesques argentées, d’une chemise à jabot gris perle, de culottes bouffantes noires et de bottes de cavalerie en cuir noir. Bien que n’ayant pas une tête à chapeau, il choisit un tricorne en velours noir afin d’adresser les salutations rituelles au cercueil du défunt durant la cérémonie. Il se parfuma légèrement d’une eau de toilette importée des Terres du Nord, qui dégageait une exquise fragrance florale. Après s’être admiré dans le miroir et s’être gratifié d’un grand sourire charmeur, il se trouva satisfait de son apparence. Il effleura alors du doigt le sommet des armoiries familiales accrochées dans chacune des pièces du palais ducal. Aussitôt, il fut téléporté à la cour de Tolram, en plein cœur du Palais de Sang.

La vaste pièce circulaire, bordée de colonnes de marbre blanc, était noire de monde. Tous les nobles de la Forêt du Tacitus s’y pressaient afin de rendre un hommage solennel et compassé à Théodoric de Taknar. Le cercueil en bois de chêne était fermé, car les coutumes et les superstitions des diverses races peuplant la Forêt du Tacitus interdisaient d’exhiber un cadavre afin d’empêcher que son fantôme ne revînt hanter ceux qui auraient dérogé à cette règle. Il était entouré d’une profusion de fleurs multicolores, et Aldiane, la Dame de Sang, faisait un éloge funèbre en l’honneur du disparu. Éphialtan écouta d’une oreille distraite en cherchant du regard la seconde raison de son retour dans la Forêt du Tacitus : Méryem de Gaulainvilliers.

La jeune femme en deuil se tenait contre une des verrières qui offraient une vue imprenable sur la ville de Tolram : ses rues, ses places, ses palais, ses maisons et ses bâtiments publics. Traditionnellement, pendant l’oraison funèbre, elle était censée se poster à la gauche du cercueil de son époux, mais elle était si dévastée qu’elle n’avait pas eu la force de tenir. Elle avait trouvé refuge loin de la foule et pleurait silencieusement à chaudes larmes, se tamponnant de temps à autre les yeux d’un mouchoir en soie rouge sang.

Éphialtan, brûlant de désir, hésita à la rejoindre sur l’instant. Il eût été malséant qu’il paradât à ses côtés durant de si douloureux événements, et le duc de Pelamdar n’avait aucune envie d’entendre les nobles jaser à leurs propos. Cela ferait inutilement souffrir Méryem et compromettrait la détention discrète d’Éphriarc. Cependant, rongé par les élans de son cœur, il ne put s’empêcher de fendre la foule et d’aller à la rencontre de la duchesse délaissée.

En le voyant, Méryem écarquilla les yeux.

—Éphialtan, mon cher, dit-elle en lui tendant les mains que le duc se hâta de saisir, je suis vraiment touchée de votre présence à mes côtés durant cette épreuve.

—Ma chère Méryem, répondit Éphialtan en lui baisant les mains, il m’était insupportable de vous savoir seule en pareilles circonstances.

—Et je vous en remercie du fond du cœur. Avez-vous laissé Éphriarc à Almar ou vous accompagne-t-il?

Pris de court par la question de la duchesse, Éphialtan se rendit compte qu’il n’avait à aucun moment songé au mensonge qu’il allait raconter au sujet de son fils.

Il hésita quelques secondes avant de balbutier une réponse improvisée :

—Oh… euh… non, j’ai préféré abandonner Éphriarc à ses amis à… à Almar! Les enjeux en cours sont trop importants et vous n’êtes pas assez intimes pour qu’il assiste aux funé… à cette cérémonie.

—Je vois, répondit-elle, déçue. J’aime beaucoup votre fils. Il possède une grande sensibilité et il a bon cœur. J’espère que vous vous entendrez bien tous les deux.

—Assurément, assurément! Je pense l’envoyer étudier en Holkérie une fois cette sombre histoire terminée. Il pourra ainsi…

—En Holkérie? le coupa Méryem. Mais il va devenir nonce d’Arx! Je présume qu’il n’aura plus de temps pour les voyages d’agrément, aussi formateurs fussent-ils.

—Ah… euh… oui, bien sûr! Pardonnez-moi, mais je divague. C’est probablement le contrecoup des retrouvailles avec mon fils disparu.

—Quand le reverrai-je? Vous savez, je nourris toujours l’espoir de vous rejoindre une fois que l’on aura mis Théodoric dans le caveau familial. Nous pourrions repartir ensemble.

—C’est là une excellente suggestion, dit Éphialtan d’une voix neutre. Mais en fait, je ne compte pas retourner à Almar, vous comprenez?

—Ah bon?!? Vous ne projetez pas d’aider Éphriarc dans son entreprise, pourtant d’une importance capitale?

—Ah… si! Mais oui… évidemment, pff! Où ai-je la tête?

—Vous êtes bizarre, Éphialtan. Je ne vous ai jamais vu aussi perturbé. Vous retournez à Almar après l’enterrement, oui ou non?

Éphialtan prit conscience qu’il s’était lui-même piégé par ses mensonges.

Il haussa les épaules et répondit :

—Oui, euh… c’est que j’ai à faire au palais de Pelamdar. Ma longue absence implique de régler de nombreux problèmes en souffrance.

—Quand comptez-vous y retourner alors? insista Méryem.

—D’ici quelques jours, répondit laconiquement Éphialtan.

—Mais nous n’avons pas quelques jours, Éphialtan! Les Terres de l’Est sont en grand danger et elles ont besoin de nous instamment! En tout cas, moi, je vais retrouver votre fils dès que possible…

—NON!

Toute l’assemblée se tourna vers Méryem et Éphialtan, ce qui eut pour effet de faire rougir la duchesse de Taknar.

—Éphialtan… murmura-t-elle, les dents serrées. Qu’est-ce qui vous prend? Vous m’indisposez!

—Rien, répondit-il, penaud, c’est que… c’est qu’Éphriarc n’est plus à Almar. Il se dirige vers Arx. Je doute que nous puissions le rattraper…

—Quoi? mais comment en a-t-il trouvé le chemin?

—Il a apparemment découvert une strophe décisive des Chroniques d’Arx dans ma bibliothèque.

—Votre bibliothèque?!? Mais qu’est-ce que vous racontez? Éphriarc était ici?

—Oui, il m’a demandé mon soutien et je lui ai suggéré de venir dans mon palais, où nous disposons d’ouvrages très anciens…

—Cela n’a aucun sens…

Mais avant que Méryem n’embarrassât encore plus Éphialtan, qui s’empêtrait de plus en plus dans ses réponses, la Dame de Sang leur fit signe qu’il était temps à la duchesse de Taknar de prononcer l’hommage qu’elle avait préparé à l’intention de son défunt époux. Éphialtan poussa un soupir de soulagement et prit soudain conscience qu’il transpirait à grosses gouttes. Sa chemise à jabot trempée de sueur collait à ton torse velu et ses cheveux adhéraient ridiculement à son front ruisselant. Lorsqu’il vit les regards chargés de dédain et de reproches que lui jetaient ses pairs, Éphialtan baissa la tête et se faufila dans la foule pour y trouver un relatif anonymat.

Non loin de lui, dissimulée derrière une colonne, une ombre encapuchonnée n’avait pas perdu une miette de la conversation entre le duc de Pelamdar et la duchesse de Taknar. Au vu de la réaction du Loup-Garou, il était grand temps pour elle de passer à l’action.

Chapitre 2

«Peste!» jura Mirfasal sans se soucier d’être entendu.

Le grand Loup-Garou se jeta à l’endroit où le nuage de poussière violette se dissipait, mais le sortilège avait déjà emporté Éphriarc et son père au loin. Quelques flocons vinrent paresseusement se poser sur le dos de ses mains avant de fondre instantanément. Il se releva et se tourna vers Bashophyrd, qui lui adressa un haussement d’épaules en signe d’incompréhension. Mirfasal devait réfléchir vite, car la situation venait de prendre un virage critique. Il dit à Bashophyrd :

—On cherchera une explication plus tard. Ramblart, Hectran, Irymin, Axel, Merlévain et la Fée vont bientôt arriver près de notre cible.

—Tu penses que nous devons y aller à deux? demanda le Démon du Combat. Nous allons être nettement moins dissuasifs…

—Nous n’avons pas vraiment le choix. On connaît Ramblart : si nous ne nous montrons pas, il voudra tout de même passer à l’action. Ne perdons pas de temps!

Mirfasal peinait à dissimuler l’accès d’angoisse qui lui étreignait la poitrine. Il se demandait pourquoi Éphialtan s’était téléporté avec son fils. Son cerveau en ébullition ne parvenait pas à faire taire la crainte que le duc de Pelamdar ne fût un traître depuis le départ. Cependant, en dépit de l’amour qu’il portait à son «jeune prince», comme il aimait à l’appeler, il ne pouvait pas négliger la sécurité de ses amis. Soudain, une petite forme blanche lui tomba sur le nez et le fit loucher ridiculement. Les premiers flocons de neige annonciateurs de l’hiver commençaient à se répandre sur Almar.

Le grand Loup-Garou rejoignit Bashophyrd et ils reprirent leur route vers l’auberge du Chien salace, tout en esquivant les patrouilles de Diablotins qui décrivaient toujours des cercles dans le ciel. Le centre de leur trajectoire se rapprochait d’eux et, bientôt, ils entendirent le vacarme d’une foule qui marchait en enfilade dans leur direction. Le vent froid qui se faufilait dans les ruelles charriait une odeur de plus en plus âcre de composés soufrés, signe qu’il s’agissait bien d’un régiment de Démons. À un croisement de rues, alors que le bruit était tout proche, Mirfasal et Bashophyrd cessèrent de longer les murs et sortirent au grand jour dans le but d’être aperçus des Diablotins. Ils tournèrent aussitôt en occupant volontairement toute la largeur de la ruelle et, comme ils s’y attendaient, ils tombèrent nez à nez avec un groupe de Démons suivi par une cohorte d’hommes et de femmes dont le regard brillant d’une lueur surnaturelle n’avait plus rien d’humain. Il leur sembla distinguer plus en retrait un autre groupe conduite par un Camazotz, mais il disparut dans une ruelle avant même que le combat ne commençât.

Pendant ce temps, Bondeez menait Astaurphr, Sthénéaque, Erygalypha et Xannayn en sécurité loin de la bataille rangée qui se préparait.

La Gorgone demanda alors :

—On n’aide pas le seigneur Démon, finalement?

—Non, répondit leur chef, j’ai un très mauvais pressentiment. Cette histoire prend une envergure un peu trop importante à mon goût. Je privilégie un repli stratégique jusqu’à ce qu’on nous oublie totalement.

Le Camazotz, la Gorgone, le Kiriawis, le Draco du Bromosus et le Réticomus disparurent pour toujours dans la nuit d’Almar.

De son côté, Mirfasal évaluait l’armée de Démons. Celui qui les menait avait la physionomie d’un colosse humain qui avait dégainé deux énormes haches, mais Bashophyrd ne fut pas dupe une seconde et reconnut immédiatement son père sous ce déguisement. Aknach’tis Moksomélès, saisi de stupeur en apercevant son fils, eut une brève hésitation avant qu’un accès de rage ne le submergeât tellement qu’il en reprit son apparence naturelle.

Il vociféra aussitôt :

«TRAÎTRE! TU OSES MARCHER À CÔTÉ D’UN ÉMISSAIRE D’ARCANUS ET TE PRÉSENTER COMME MON FILS?!? N’AS-TU DONC AUCUN HONNEUR?!?»

Un court instant, Bashophyrd redevint le Démoniau apeuré qui tremblait sous le poids des remontrances de son père. Aknach’tis se tenait maintenant devant lui, pareil à celui des souvenirs de ses jeunes années, qui passait son temps à le rabrouer et à le tancer. Il était charismatique et en imposait tant par son impressionnante carrure, même parmi les siens, que par l’autorité naturelle qu’il exerçait sur ses pairs. Ses six bras étaient si forts qu’ils pouvaient manier chacun une arme que trois chétifs Humains n’auraient jamais pu soulever. En plus, il était un stratège visionnaire et un redoutable tacticien qui suscitait l’admiration de la Cour démoniaque d’Almadys. Toutefois, la sagesse, la sensibilité artistique et la culture générale lui faisaient cruellement défaut, contrairement à son cousin Tyrsiophélès, et c’était la raison pour laquelle Bashophyrd s’était toujours senti plus proche de son parrain que de son propre père.

Aknach’tis, voyant Bashophyrd se recroqueviller, le railla :

—TU TREMBLES COMME UNE FEMELLE HUMAINE! MAIS D’AILLEURS, OÙ EST DONC TON MIGNON? TON PARRAIN M’A RÉVÉLÉ QUE TU TE LIVRAIS À LA BOUGRERIE ET AVEC UN ESPRIT AILÉ EN PLUS!?! JUSQU’OÙ IRAS-TU POUR TRAÎNER LE NOM DE NOTRE MAISON DANS LA BOUE?

Mais ces dernières questions dissipèrent la terreur qui paralysait Bashophyrd. Les paroles de son père, qui se voulaient insultantes, lui glissaient dessus sans l’affecter. Le grand Démon releva la tête et bomba le torse.

—Oui, père! dit-il. Tout ce qui vous a été rapporté est véridique. Et je n’ai pas peur de le dire : j’ai trouvé l’amour! Eh oui, ce que vous a dit Tyrsiophélès est également vrai : c’est un Esprit Ailé pour qui j’éprouve un indicible amour. Quant au nom de notre si noble maison, je vous le laisse bien volontiers! Je me suis égaré durant trop longtemps en espérant grappiller les parcelles d’affection que vous distilliez telle une aumône à l’enfant que j’étais. Je me rends compte maintenant, en vous faisant face, que cela n’a plus aucune importance pour moi.

—TU AVOUES TON INFAMIE ET TU T’EN VANTES DE SURCROÎT? TU ES FIER DE TOI?

—Je n’ai rien à vous avouer et mon amour n’est en rien une infamie! La seule infamie que je ressens est de savoir que le même sang que le vôtre coule dans mes veines!

À ces mots, la fureur déforma le visage d’Aknach’tis, dont les yeux et les cheveux s’embrasèrent. D’innombrables pentacles formés par des cimeterres apparurent sur tout son épiderme et même les Démons qui le servaient s’écartèrent à respectable distance, terrorisés par leur chef. Ses deux paires de bras supérieurs s’emparèrent chacune de deux cimeterres constituant un des pentacles sur son corps, et Aknach’tis se dressa face aux compagnons en brandissant quatre cimeterres de feu et deux haches dorées5.

Pourtant, il n’attaqua pas et il paraissait en proie à une lutte intérieure intense pour se contenir. Petit à petit, ses cheveux et ses yeux reprirent un aspect normal. Les quatre cimeterres flamboyants se volatilisèrent pour réapparaître à leur place sur le tatouage en forme de pentacles dont Aknach’tis les avait tirés. Son visage se radoucit tandis qu’il retrouvait un semblant de sérénité. Pour la première fois, Bashophyrd eut l’impression que son père l’écoutait, comprenait sa position et ses sentiments, et les respectait. Il hasarda :

—Pourtant je donnerais tout pour que vous m’acceptiez.

—Je me suis longtemps douté que tu étais différent de tes frères. Même si tu étais le meilleur, j’ai toujours su que tu n’avais pas l’âme d’un guerrier et encore moins celle d’un survivant.

—Je n’avais en rien prévu de m’éprendre d’un Esprit Ailé. Je n’ai jamais cherché à vous porter ombrage et encore moins à vous nuire.

—Je comprends… On m’a dit aussi que tu protégeais le fils d’Arcanus. Est-ce vrai?

Bashophyrd hésita et regarda Mirfasal, qui lui fit un discret signe négatif de la tête. Cependant, le grand Démon n’écouta pas son ami et se confia à son père :

—Oui, je protège le fils d’Arcanus.

—Fort bien… Il semblerait que tu aies fait tes choix en pleine connaissance de cause.

—Vous allez m’exécuter, alors?

—Non, répondit Aknach’tis en baissant ses haches jusqu’à ce qu’elles touchassent le pavé de la rue. Je ne te tuerai pas, ni toi ni ton ami Esprit Ailé.

—Pourquoi? demanda Bashophyrd, dubitatif.

—Parce que, même si tu n’es pas tout à fait le fils que j’espérais, tu as accompli un exploit en retrouvant le fils d’Arcanus. J’estime que tu t’es largement rattrapé après ton échec d’il y a trente-quatre ans. J’avais de grandes ambitions pour toi, Kyrfhycknêt. Je pensais que tu prendrais ma suite à la tête de la maison Moksomélès, mais tu as choisi une autre voie et je respecte cela. Viens, mon fils, faisons la paix.

Aknach’tis ouvrit ses six bras après avoir subitement lâché ses haches. Bashophyrd n’en revenait pas : pour la première fois de sa vie, son père lui offrait une accolade. Toutefois, Mirfasal lui posa la main sur l’épaule et lui murmura :

—N’y va pas! Je ne le sens pas du tout!

—Tu sais, cela fait si longtemps que j’espère ce moment. Tout peut s’arranger.

Mais avant que Mirfasal ne pût le raisonner, Bashophyrd s’avança vers son père en écartant ses six bras. Père et fils se tombèrent dans les bras l’un de l’autre et échangèrent une longue étreinte. Les yeux de Bashophyrd s’embuèrent tandis que son père le réconfortait. Puis il lui dit :

—Prends garde si le fils d’Arcanus est dans les parages. Il y a de nombreux Démons à ses trousses. Je ne veux quand même pas que tu te fasses tuer pour lui.

—Ne vous inquiétez pas, père. Il est invisible et ne reste jamais loin de nous. Nous le défendrons jusqu’à son arrivée en Arx.

Mirfasal se prit la tête dans les mains lorsqu’il vit le sourire mauvais d’Aknach’tis. Soudain, le maître de guerre referma quatre de ses bras en étau autour de son fils. Bashophyrd balbutia :

—Père, que faites-vous?!? Lâchez-moi!

—La seule raison pour laquelle je ne te tue pas, sale dégénéré, susurra suavement Aknach’tis, c’est parce que j’ai juré à ton parrain de ne pas le faire et qu’il m’a contraint à prêter le Serment d’Arx6 pour ne jamais porter atteinte à ta misérable vie. En revanche, rien ne m’empêche de te retenir pendant que mes soldats vont s’occuper de tes ridicules animaux de compagnie et s’emparer du fils d’Arcanus!

—Père… non…

Mais Bashophyrd ne pouvait pas lutter contre l’immense force physique du maître de guerre. Il se débattit tant qu’il put, mais son père ne cilla même pas. Il darda un regard haineux sur Mirfasal et dit à ses troupes :

«Trouvez ses petits copains et tuez-les tous, sauf l’Esprit Ailé. Ce dernier, je lui réserve un sort bien à moi. Et veillez à ne pas blesser le fils d’Arcanus. Xûl l’exige vivant et en bon état!»

Les sbires d’Aknach’tis se ruèrent sur Mirfasal. Le grand Loup-Garou revêtit sa forme de Lycanthrope et s’apprêta à affronter la horde de Démons, de Diablotins et de possédés. En son for intérieur, il espéra que Merlévain garderait le contrôle de ses pouvoirs et de sa nature, faute de quoi un cataclysme s’abattrait sur Almar.

Chapitre 3

Barnard, Lyli, Akzulan, Ysgraam, Énéryde, Kaekylia, Hygûn et Péréol, qui se trouvaient dans l’ancienne bibliothèque d’Almar reconvertie en orphelinat, s’interrogeaient toujours autour de la carte. Ils venaient de découvrir l’alignement du Pylône de Frangemer, d’Habrabas, d’Hocknarhyl, de Ghyotznk et d’Almar, lorsque Hygûn intervint à son tour :

—Ch’crois bien qu’c’est lié aux Larmes de Taryne! Parce que c’est quand même vachement bizarre qu’à chaque fois qu’on est arrivé là-bas, y a eu des catastrophes. R’gardez l’palais de Garamond. La tour principale n’s’est pas effondrée. Là, on fouine pour trouver la dernière Larme et, comme par hasard, les Démons nous tombent sur l’paletot.

—C’est sûr! acquiesça Barnard. Et l’insistance de Rork et de Melkaneb pour récupérer une ou plusieurs Larmes de Taryne me laisse supposer que celles-ci sont, de près ou de loin, liées à ce schéma qui ne peut pas être dû à une simple coïncidence.

Ysgraam replia la carte et dit à ses camarades :

—Nous devons retrouver les autres au plus vite. Je suis certain que Mirfasal ou Éphialtan, qui sont très vieux, pourront nous en apprendre plus.

—Ou même Merlévain, enchérit Akzulan. C’est un puits de science et je suis convaincu qu’il pourra nous aider à faire le lien.

—Tout cela ne me dit rien qui vaille, commenta Barnard, une expression sombre sur le visage. Evgeryx est loin d’être un imbécile. Nous ferions mieux de ne pas traîner…

—Mais… Korneen et les autres? demanda Kaekylia, soucieuse. On ne peut pas laisser tous ces enfants avec ces horribles Goules qui les vendent en tant que bouffe!

—Nous devons les aider à fuir, dit Lyli.

—J’opte pour une solution plus radicale… enchérit l’ex-officier de maréchaussée.

—C’est bien beau, tout ça, dit Ysgraam, qui avait sorti sa pièce porte-bonheur et la faisait sauter dans sa paume. Mais quand bien même nous chasserions ou éliminerions ces Goules, que vont devenir tous ces gosses? On va les abandonner? Une fois livrés à eux-mêmes, combien de temps vont-ils survivre dans cette cité?

—Bah! y’a qu’à les confier au jeune Storman Tigre, suggéra Péréol. Il a l’air de tenir aux gamins, il a qu’à s’en occuper!

—Mais enfin, tu n’y penses pas! s’exclama Lyli. Ce n’est encore qu’un enfant. Ils vont tomber dans les griffes de tous les gens malintentionnés qui vivent dans cette ville…

—Attendons que Korneen et Mejger reviennent, dit alors Énéryde. Nous verrons bien ce qu’ils voudront faire. Pour l’instant, essayons de dormir une heure ou deux, car nous sommes exténués.

—Énéryde a raison, acquiesça Akzulan. Reposez-vous. Moi, je veillerai sur vous.

Les compagnons s’affalèrent donc sur leurs chaises et sombrèrent rapidement dans un sommeil réparateur. Les petites mères, qui patrouillaient en jetant des coups d’œil hallucinés autour d’elles, s’arrêtèrent lorsqu’elles découvrirent les compagnons assoupis et adressèrent des regards torves à leurs indésirables hôtes. Elles n’avaient pas pris conscience qu’Akzulan, qui était assis les yeux fermés, ne dormait pas. L’une d’entre elles glissa à sa voisine d’une voix rauque :

—J’espère qu’ils vont décamper au petit jour. Ils ont des têtes de problèmes ambulants.

—Taisez-vous, Petite Mère Feutrage! Vous allez les réveiller. Vu leur accoutrement, ce ne sont pas des clochards, mais plutôt des baroudeurs.

—Vous pensez qu’ils font partie d’une guilde, Petite Mère Paperolles?

—J’en doute fort. La petite mère Raphia connaît quasiment tous les gens affiliés à des guildes, et elle ne les aurait certainement pas laissés entrer si elle en avait reconnu un seul d’entre eux. C’était ce sale petit fouineur de Korneen qui les a amenés avec lui, mais même si ce gamin pose de plus en plus de soucis, il n’est pas inconscient au point d’introduire le loup dans la bergerie.

—Il se croit très intelligent, mais, au moins tant qu’il ne découvre rien, il continuera à s’occuper des petits…

—Par l’Arcanus Noir, comme vous pouvez avoir la langue bien pendue, intervint la troisième Goule. Taisez-vous donc, Petite Mère Feutrage! Nous ne sommes pas seules…

—Oui… oui… excusez-moi, Petite Mère Patchwork! Et pour le paquet de lardons que nous a ramené la milice, faut-il s’inquiéter?

Mais la petite mère Feutrage n’obtint qu’un regard courroucé et le silence comme réponse de la part de ses consœurs. Comprenant qu’elle venait encore de commettre une bourde, elle baissa penaudement la tête et se tut. La petite mère Paperolles reprit sa route et les deux autres Goules la suivirent non sans jeter de petits coups d’œil à la dérobée vers les compagnons endormis. Akzulan ouvrit les paupières et se dit qu’il était assurément temps pour lui d’agir. En effet, compte tenu des dernières paroles de la Goule naïve et trop bavarde, il semblait raisonnable de supposer que les petites mères allaient s’occuper incontinent des enfants ramenés plus tôt par la milice7.

Désireux de ne pas perturber le sommeil de ses camarades, l’Externe prit d’extrêmes précautions pour ne pas les réveiller. Mais à l’autre bout de la salle, la lueur des bougies des trois Goules s’amenuisait et il dut abandonner la discrétion au profit de la rapidité. Il arriva en quelques minutes dans un couloir délabré, où une lourde porte en ogive béait. Un trousseau de clefs était accroché auprès de la serrure, ce qui signifiait que les Goules ne tarderaient pas à revenir. Le passage débouchait sur un escalier plongé dans l’obscurité et Akzulan s’y engagea prudemment. Les marches en grès n’étant pas humides, il ne risquait pas de glisser; en revanche, elles étaient irrégulières et élimées par le temps et il manqua de trébucher plusieurs fois, se râpant les bras contre les parois en pierre meulière hérissées d’aspérités. L’Externe progressa lentement et précautionneusement et, alors qu’il parvenait à la dernière marche, il perçut les gémissements étouffés d’enfants, parfois recouverts par les imprécations de la petite mère Paperolles :

«Taisez-vous, vilains garnements! Vos nouveaux parents vont bientôt arriver malgré la petite contrariété de ce soir.»

Akzulan risqua un rapide coup d’œil. Il aperçut les trois Goules, qui patientaient en encerclant le groupe d’enfants que ses compagnons et lui-même avaient ramené plus tôt à l’orphelinat. Tous attendaient dans une sorte de cave qui faisait office de débarras et où étaient empilés des monceaux de livres détériorés, de vieux vêtements et de meubles et bibelots cassés. La pièce était uniquement éclairée par les bougies que tenaient les petites mères du Bon Secours.

Il y eut tout à coup un grincement sourd et l’Externe vit une plaque d’égout, qu’il n’avait pas repéré auparavant, se soulever presque aux pieds des Goules. Peu après, un Kobold au regard malveillant et un Gobelin à l’air patibulaire, tous deux dissimulés sous de larges manteaux à capuche, se hissèrent dans la pièce. Une discussion animée s’ensuivit :

—Nous trouvions d’abord que votre appel était étonnant si peu de temps après la livraison, mais nous avons appris que notre émissaire s’était fait tuer plus tôt en ville et que sa cargaison avait disparu.

—Mais dites donc! Ce sont de vrais pigeons voyageurs, vos mioches, s’étonnait le Gobelin en tournant autour des enfants comme un prédateur. Ils sont revenus ici à une vitesse…

—La livraison est là, dit la petite mère Paperolles. Je pense qu’une petite compensation pour avoir sauvegardé la marchandise ne serait pas du luxe.

—C’est hors de question! rétorqua sèchement le Kobold. Un marché est un marché… Allez, Boldeev, embarque-moi ça!

Le Gobelin commença à tirer sur la corde qui attachait les enfants les uns aux autres comme du bétail afin de les entraîner dans les égouts. La petite mère Paperolles toisa le Kobold, qui lui montrait les dents d’une manière agressive et méprisante.

«Venez, mes sœurs! Laissons ces ruffians!» s’écria-t-elle.

Les trois petites mères du Bon Secours s’apprêtèrent à partir. Cependant, affligé par ce qu’avaient raconté Barnard et Lyli, Akzulan refusa de permettre au Kobold et au Gobelin de mener les bambins vers une mort atroce. Il jaillit de l’encadrement de la porte, les bras tendus, et psalmodia :

«Ô Graines endormies, Proliférez pour Mettre Fin à cette Vilenie!»

L’indignation et la détermination d’Akzulan étaient si fortes que toutes les graines rapportées par les souliers et les sandales de tous ceux qui étaient présents germèrent en quelques fractions de seconde. L’instant d’après, les trois Goules, le Kobold et le Gobelin se retrouvèrent boudinés si fermement qu’ils commencèrent à suffoquer. L’Externe se précipita vers les bambins rendus hagards par la violence des événements dont ils avaient été témoins depuis le début de la soirée. Il leur parla avec la plus grande douceur possible et prit la main ligotée du petit garçon en tête de cordée pour le guider vers l’escalier. Les enfants attachés à la queue leu leu suivirent sans protester, les yeux inexpressifs.

Akzulan regarda derrière lui. Les plantes qui entravaient les cinq prisonniers ne cessaient de croître en diamètre, et le Gobelin, à moitié étranglé, avait déjà perdu connaissance. Toutefois, les Goules n’étaient pas disposées à se laisser étouffer aussi facilement. Leurs muscles se contractèrent et leur peau vira au brun foncé. La dilatation de leurs veines fit glisser les cornettes écarlates de leurs têtes, révélant leurs hideux crânes chauves constellés de touffes de poils éparses. Leurs yeux commencèrent à briller et elles ouvrirent grand leurs bouches, exhibant leurs dents, étonnamment blanches et régulières. Toutes trois émirent de petits cris aigus et saccadés qui vrillèrent les oreilles de l’Externe, des enfants et du Kobold toujours conscient. Akzulan ne comprit qu’après quelques secondes que les Goules appelaient à l’aide leurs acolytes et que ces dernières ne tarderaient pas à surgir.

L’Externe pressa le pas pour évacuer les bambins, mais alors que ceux-ci remontaient tant bien que mal les marches escarpées sur leurs courtes jambes, l’édifice se mit à trembler. Les Goules continuaient d’émettre leurs cris affreux. Akzulan vit que les pavés de la cave commencèrent à vibrer, puis s’effondrèrent les uns après les autres. En fait, ils ne recouvraient pas la terre, mais masquaient des fosses où des goules mortes-vivantes en manque de nourriture hibernaient. Leur aspect différait cependant de celui des petites mères. Elles se démarquaient par une peau grisâtre et plus sèche que du parchemin et par des veines nettement apparentes saillant de leurs corps malingres. Leurs mains se prolongeaient par d’interminables griffes et elles peinaient à dissimuler d’immenses crocs difformes sous leurs babines.

Il devait y en avoir des dizaines et lorsque la première ouvrit des yeux couverts d’une taie crème, l’Homme-Arbre sut que ses compagnons et lui-même devaient fuir l’endroit au plus vite en sauvant le maximum d’orphelins.

Chapitre 4

Dissimulé aux yeux des mortels au plus profond d’une inextricable forêt d’acacias et de ronces géantes, le Refuge accueillait les habitants des Terres de l’Est en terrain neutre. Quiconque oserait verser la moindre goutte de sang sur son sol encourrait la peine de mort8. Le Refuge recevait les grands quorums, où les seigneurs et les dames décidaient collectivement de la position qu’ils adopteraient dans des situations de portée mondiale ainsi que prononçaient les jugements lors des procès de leurs pairs.

En lui-même, le Refuge était un édifice carré de trois cent soixante mètres de côté, de vingt-quatre mètres de haut et dont les angles étaient renforcés par quatre tours de flanquement carrées intégrées à la bâtisse. Elles mesuraient soixante mètres de hauteur et douze mètres de côté. Les toitures du bâtiment, fortement pentues, étaient recouvertes de tuiles plates vernissées et coiffées de faîtière en airain. Leurs ornements polychromes aux motifs en losanges commençaient à disparaître lentement sous les premières chutes de neige qui annonçaient l’hiver généralement rigoureux en Terres de l’Est. Les façades aux poutres apparentes en chêne foncé et au hourdage couleur crème étaient percées de vastes baies gothiques ornées de vitraux multicolores représentant des scènes majeures de l’histoire d’Arcès. Les murs sud et ouest disparaissaient partiellement sous des cascades de glycines et de lierres dépenaillés à l’entrée de l’hiver. Au cœur du Refuge, un cloître carré de cent vingt mètres de côté encadrait le grand jardin intérieur où s’épanouissaient des centaines de plantes et de fleurs extravagantes et magiques. Les puissants sortilèges qui protégeaient le Refuge des regards et des assauts préservaient également la végétation des intempéries.

Strelnikov et Pistos apparurent dans le jardin extérieur entourant le bâtiment du Refuge, où les hautes herbes jaunies par le brûlant soleil d’été avaient été couchées par les forts vents de l’automne. Derrière eux, l’orée de la forêt se présentait comme un infranchissable mur que seuls les héros les plus vaillants et animés des plus nobles intentions pouvaient espérer traverser. Les deux gardiens s’avancèrent jusqu’à la modeste porte d’entrée par laquelle passaient tous les visiteurs. Tout comme le fait qu’il n’y avait aucun serviteur au Refuge, cette porte en chêne décoloré par le temps avait pour vocation de rappeler à tous ceux qui la franchissaient l’humilité dont ils devaient faire preuve. Strelnikov saisit le gros anneau rustique en fer rouillé et poussa la porte. L’ouverture s’agrandit suffisamment pour qu’il pût passer en baissant la tête. N’importe quel visiteur, qu’il fût manant ou seigneur, homme ou femme, immense ou minuscule, devait ainsi courber l’échine en témoignage de modestie. Pistos emboîta le pas au Minotauréen et l’encadrement de la porte s’abaissa en l’obligeant à incliner à son tour la tête. C’était là sa toute première visite au Refuge.

Le jeune Faune s’attendait à une décoration inoubliable dans ce lieu qui accueillait les grands ordres serviteurs, qu’étaient les gardiens, les seigneurs, les sentinelles et les maîtres. Mais il fut vite déçu. Point de marbres, d’or ou de pierreries, mais une succession de pièces dont le sol était pavé alternativement de tomettes hexagonales rouge foncé à brun et de malons rectangulaires rouge feu ou rouge cramoisi. L’ensemble était soigneusement verni de façon à sublimer la subtilité de ses teintes. Les murs étaient enduits d’un modeste torchis beige méticuleusement lissé et agrémentés de quelques tapisseries anciennes ou de pages d’herbiers encadrés. Le mobilier austère consistait essentiellement en quelques objets utilitaires en bois. Les sièges et les bancs étaient recouverts de coussins en toile de chanvre pour atténuer la dureté du bois, mais hormis quelques vases fleuris, il n’y avait aucun bibelot ni aucun objet coûteux. Les pièces qui s’enchaînaient étaient illuminées par des lustres sobres ou des chandeliers où brûlaient des bougies de suif. Dans les salons où un feu crépitait dans l’âtre, aucun éclairage annexe n’était fourni.

—Eh bien! s’exclama le Faune, j’espère que les chambres seront un peu plus confortables que ces pièces.

—Dans les chambres, il n’y a que de simples paillasses recouvertes de draps, répondit le Minotauréen. Je ne suis pas sûr que nous restions cette nuit, de toute manière.

—Oh… fit Pistos sur un ton dépité. Je ne serais pas contre un bon bain et un peu de sommeil. Je suis fourbu!

—Tu te reposeras une fois que les Terres de l’Est seront sauvées.

Le Faune baissa la tête, penaud, et poursuivit son chemin en silence. Il fut frappé par les courants d’air qui circulaient dans le Refuge. Il s’aperçut alors que les portes de toutes les pièces étaient ouvertes et étaient parfaitement alignées. De ce fait, celles qui donnaient sur le cloître laissaient entrer le vent et, même si celui-ci n’était pas froid, il était suffisamment frais pour être légèrement incommodant. Strelnikov, qui avançait d’un pas martial et solennel, ne semblait pas y prendre garde et le Faune s’efforça de faire de même.

Les deux gardiens entendirent bientôt de nombreux éclats de voix qui provenaient de ce qui paraissait être une immense salle. Les échos d’une discussion animée en fusaient, mais avant de l’atteindre, Strelnikov s’immobilisa et se retourna pour s’adresser à Pistos :

—Nous arrivons à la salle capitulaire. C’est là qu’ont lieu tous les pourparlers et, même si tout le monde peut prendre la parole, je te demande de bien vouloir te taire. Je désire exposer rapidement les faits sans être interrompu. J’en profiterai pour sonder les personnes présentes et voir, en fonction des réactions de chacun, qui soutient Arcanus et qui soutient Evgeryx. Observe et apprends.

—Bien, Gardien Strelnikov.

—N’oublie pas que le Quorum est réuni pour juger Rork, le Seigneur Macabre, et Melkaneb, le Seigneur des Chemins, en raison de leur implication dans l’attentat contre le Pylône de Frangemer et l’invasion de Démons qui sévit en Terres de l’Est. L’ambiance va être fraîche et les discussions tendues, donc, fais preuve de circonspection dans tes propos.

—Je suivrai vos recommandations à la lettre, Gardien Strelnikov.

Le Minotauréen et le Faune entrèrent dans la salle capitulaire, où plus de deux cents seigneurs et dames débattaient vivement du sort des conspirateurs de l’Alliance de Soufre ainsi que de la tournure des événements qui se produisaient en Terres de l’Est. Ceux et celles dont les domaines étaient les plus éloignés géographiquement de la guerre rechignaient à intervenir, tandis que les autres les exhortaient à mener en commun une action coup de poing contre les Démons afin de ne pas laisser le conflit s’étendre. Certains accusaient leurs confrères d’inertie ou d’immobilisme, ce à quoi ils se faisaient répondre qu’il s’agissait d’un phénomène local et qu’il était inutile de dramatiser. Pistos se dit que dans ce brouhaha chaotique personne ne s’écoutait vraiment. Chacun se contentait de camper sur ses positions sans prêter attention aux arguments de ses interlocuteurs.

Soudain, un homme au visage cartilagineux dépourvu de bouche et dont les narines étaient de simples trous tourna la tête vers eux. Ses cheveux ébouriffés formaient une crinière mi-noire, mi-blanche. Le Faune reconnut un Metanthrate, mais il ignorait s’il s’agissait là d’un seigneur, d’une sentinelle ou d’un maître. Il portait pour seul vêtement un justaucorps noir qui épousait parfaitement sa silhouette gracile et athlétique. Six rubans, reprenant chacun une couleur de l’arc-en-ciel, jaillissaient de sa taille. En dépit de son absence de bouche, il parla d’une voix de stentor :

—Mesdames et Messieurs, accueillons comme il se doit Strelnikov et son jeune confrère que je ne connais pas!

—Seigneur Merkam, dit révérencieusement Strelnikov en s’inclinant brièvement, je vous salue ainsi que tout l’honorable Quorum des Seigneurs.