Bailly - François Arago - E-Book

Bailly E-Book

François Arago

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Beschreibung

Le livre "Bailly" de François Arago est une biographie de Jean-Sylvain Bailly, éminent astronome et homme politique français du XVIIIe siècle. Arago, lui-même un scientifique et homme d'État respecté, offre un portrait détaillé de Bailly, explorant ses contributions scientifiques ainsi que son rôle crucial durant les premières années de la Révolution française. Jean-Sylvain Bailly est principalement connu pour ses travaux en astronomie, notamment ses études sur les satellites de Jupiter et les comètes. Son érudition lui vaut une place à l'Académie des sciences et la reconnaissance de ses pairs. Toutefois, Bailly ne se contente pas de ses succès scientifiques. En 1789, il devient une figure politique influente en tant que président du Tiers-État lors des États généraux, puis en tant que maire de Paris. Arago décrit avec minutie le parcours de Bailly, de ses découvertes astronomiques à ses défis politiques, incluant son implication dans les événements tumultueux de la Révolution française. Bailly joue un rôle clé dans la formation de la nouvelle République, mais son soutien à la monarchie constitutionnelle le met en conflit avec les factions plus radicales. Il finit par être arrêté et guillotiné en 1793. Ce livre rend hommage à Bailly, non seulement en tant que scientifique brillant, mais aussi comme un homme engagé pour le progrès et la justice, malgré les risques personnels. Arago, avec sa connaissance approfondie et son admiration pour Bailly, offre une biographie riche et éclairante, permettant aux lecteurs de mieux comprendre la vie et l'héritage de cet intellectuel polyvalent.

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Seitenzahl: 225

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Introduction

Enfance de Bailly. — Sa jeunesse. — Ses essais littéraires. — Ses études mathématiques

Bailly devient l’élève de Lacaille. — Il est associé à ses travaux astronomiques

Bailly membre de l’Académie des sciences. — Ses recherches sur les satellites de Jupiter

Travaux littéraires de Bailly. — Ses biographies de Charles V, de Leibnitz, de Pierre Corneille, de Molière

Débats relatifs à la place de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences

Histoire de l’astronomie. — Lettres sur l’Atlantide de

Platon et sur l’ancienne histoire de l’Asie

Première entrevue de Bailly et de Franklin. — Son entrée à l’Académie française, en 1783. — Son discours de réception. — Sa rupture avec Buffon

Rapport sur le magnétisme animal

Nomination de Bailly à l’Académie des Inscriptions

Rapport sur les hôpitaux

Rapport sur les abattoirs

Biographies de Cook et de Gresset

Assemblée des notables. — Bailly est nommé premier député de Paris, et, peu de temps après, doyen ou président des députés des communes

Bailly maire de Paris. — Disette. — Marat se déclare l’ennemi du maire. — Événements du 6 octobre

Coup d’œil sur les Mémoires posthumes de Bailly

Examen de l’administration de Bailly comme maire

Fuite du roi. — Événements du Champ-de-Mars

Bailly quitte la mairie le 12 novembre 1791. — Les échevins. — Examen des reproches qu’on peut adresser au maire

Voyage de Bailly de Paris à Nantes, et ensuite de Nantes à Melun. — Son arrestation dans cette dernière ville. — Il est transféré à Paris

Bailly est appelé comme témoin dans le procès de la reine. — Son procès devant le tribunal révolutionnaire. — Sa condamnation à mort. — Son exécution. — Détails imaginaires ajoutés par les historiens mal informés à ce que cet événement présenta d’odieux et d’effroyable

Portrait de Bailly. — Sa femme

BIOGRAPHIE LUE EN SÉANCE PUBLIQUE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES, LE 26 FÉVRIER 1844.

INTRODUCTION.

Messieurs, le savant, illustre à tant de titres, dont je vais raconter la vie, fut enlevé à la France il y a déjà un demisiècle. Je me hâte d’en faire la remarque, pour bien établir que j’ai choisi ce sujet sans m’arrêter à des réclamations dépourvues, suivant moi, de justesse et d’à-propos. La gloire des membres de la première Académie des sciences est un héritage de l’Académie actuelle. Nous devons la chérir comme les gloires plus modernes ; il faut l’entourer des mêmes hommages, lui vouer le même culte : le mot prescription serait ici synonyme d’ingratitude.

S’il était arrivé, Messieurs, que, parmi les académiciens nos prédécesseurs, un homme, déjà illustre par ses travaux, sans ambition personnelle, jeté malgré lui au milieu d’une révolution terrible, en butte à mille passions déchaînées, eût disparu cruellement dans la tourmente politique : oh ! alors, toute négligence, tout retard dans l’étude des faits serait inexcusable ; d’honorables contemporains de la victime ne seraient bientôt plus là pour répandre sur des événements obscurs les lumières de leurs honnêtes et impartiaux souvenirs ; une existence vouée au culte de la raison et de la vérité viendrait à ne pouvoir être appréciée que d’après des documents où, pour ma part, je ne consentirai point à puiser en aveugle tant qu’il ne sera pas prouvé qu’en temps de révolution on peut se fier à la droiture des partis.

Je vous devais, Messieurs, ce compte abrégé de l’ensemble d’idées qui m’a conduit à vous présenter un tableau détaillé de la vie et des travaux d’un membre de l’ancienne Académie des sciences. Des biographies qui suivront bientôt celle-ci prouveront que les études auxquelles je me suis livré sur Carnot, Condorcet et Bailly, ne m’ont pas empêché de songer sérieusement aux illustrations contemporaines.

Leur rendre un loyal, un véridique hommage, est le premier devoir des secrétaires de l’Académie, et je le remplirai religieusement, sans m’engager, toutefois, à observer strictement l’ordre chronologique, à suivre pas à pas les registres de l’état civil.

Les éloges, disaient un ancien, devraient être différés jusqu’au moment où l’on a perdu la véritable mesure des morts. Alors on pourrait en faire des géants sans que personne s’y opposât. Je pense, au contraire, que les biographes, ceux des Académiciens surtout, doivent se hâter autant que possible, afin que chacun soit représenté dans sa taille réelle, afin que les personnes bien informées aient l’occasion de rectifier les inexactitudes qui, malgré tous les soins, se glissent presque inévitablement dans ce genre de compositions. Je regrette que nos anciens secrétaires n’aient pas suivi cette règle. En différant, d’année en année, d’analyser avec leur scrupule, avec leur talent habituel, la vie scientifique et politique de Bailly, ils laissaient à l’irréflexion, aux préjugés, aux passions de toute nature, le temps d’imprégner les esprits d’une multitude d’erreurs très-graves, qui ont considérablement ajouté à la difficulté de ma mission. Lorsque j’étais conduit à porter sur les événements de la grande révolution de 1789, auxquels notre confrère a pris une part active, des jugements différents de ceux qu’on trouve consignés dans des ouvrages célèbres, je ne pouvais avoir la prétention d’être cru sur parole. Exposer mes appréciations ne suffisait donc pas ; je devais aussi combattre celles des historiens avec qui je me trouvais en désaccord. Cette nécessité a donné à la biographie que je vais lire une étendue inusitée. Je sollicite à ce sujet la bienveillance de l’Assemblée. J’espère l’obtenir, je l’avoue, lorsque je songe que ma mission est d’analyser devant vous les titres scientifiques et littéraires d’un confrère illustre, de dépeindre la conduite toujours noble et patriotique du premier président de l’Assemblée nationale ; de suivre le premier maire de Paris dans tous les actes d’une administration dont les difficultés paraissaient au-dessus des forces humaines ; d’accompagner le vertueux magistrat jusque sur l’échafaud ; de dérouler les phases lugubres du cruel martyre qu’on lui fit subir ; de retracer, enfin, quelques uns des plus grands, des plus terribles événements de la révolution française.

ENFANCE DE BAILLY. — SA JEUNESSE. — SES ESSAIS LITTÉRAIRES. SES ÉTUDES MATHÉMATIQUES.

Jean-Sylvain Bailly naquit à Paris, en 1736, de Jacques Bailly et de Cécile Guichon.

Le père du futur astronome était garde des tableaux du roi. Cette charge existait dans la famille obscure, mais honnête, de Bailly depuis plus de cent ans.

Le jeune Sylvain ne quitta jamais la maison paternelle. Sa mère ne voulut point s’en séparer ; ce n’est pas qu’elle pût lui tenir lieu des maîtres que réclame la première enfance ; mais une tendresse, poussée à ses limites extrêmes, l’aveuglait entièrement. Bailly se forma donc luimême sous les yeux de ses parents. Rien de plus propre, dès lors, que l’enfance de notre confrère à vérifier une théorie bien souvent reproduite, touchant l’influence de l’imitation sur le développement de nos facultés. Ici, le résultat, examiné attentivement, ne serait pas, tant s’en faut, d’accord avec la vieille hypothèse. Je ne sais, mais, tout considéré, il fournirait plutôt des armes puissantes à qui voudrait soutenir que, dans ses premières habitudes, l’enfance cherche des contrastes.

Jacques Bailly avait un caractère léger et inappliqué.

Le jeune Sylvain montra dès le début une raison forte et la passion de l’étude.

L’homme fait trouvait son véritable élément dans une gaieté bruyante.

L’enfant affectionnait le recueillement.

Pour le père, l’isolement eût été mortel ; sa vie, à lui, c’était l’agitation, des saillies, des entretiens épigrammatiques, des festins libres, les petits soupers de l’époque.

Le fils restait seul des journées entières dans un silence absolu. Il savait se suffire à lui-même ; jamais il n’eut besoin de rechercher la compagnie des camarades de son âge. Une grande sobriété était à la fois dans ses habitudes et dans ses goûts.

Le garde des tableaux du roi dessinait à merveille, mais semblait s’être peu occupé des principes de l’art.

Son fils Sylvain fit de ces principes une étude profonde et fructueuse ; il devint un artiste théoricien de première ligne, mais ne sut jamais dessiner ni peindre même médiocrement.

Il est peu de jeunes gens qui, tel jour donné, n’aient souhaité d’échapper aux regards scrutateurs de leurs parents. L’inverse arrivait dans la famille de Bailly. « Ne parlez pas à mon fils de cette peccadille, disait Jacques à ses domestiques et quelquefois à ses amis. Sylvain vaut mieux que moi ; sa morale est d’une grande sévérité. Sous les formes les plus respectueuses, j’apercevrais dans son maintien un blâme qui m’affligerait. Je désire éviter qu’il me gronde même tacitement, même sans mot dire. »

Les deux esprits se rencontrèrent en un seul point : dans le goût pour la poésie, ou, si on l’aime mieux, pour la versification ; mais, là même, nous apercevrons des différences.

Bailly le père composait des chansons, de petites pièces, des parades qu’on jouait à la Comédie-Italienne. Bailly le fils débuta, à seize ans, par un ouvrage sérieux et de longue haleine, par une tragédie.

Cette tragédie était intitulée Clotaire. Le sujet, puisé dans les premiers siècles de notre histoire, avait conduit Bailly, circonstance singulière et touchante, à raconter les tortures que la multitude séduite et barbare avait fait éprouver à un maire de Paris. L’ouvrage fut modestement soumis au comédien Lanoue, qui, tout en donnant à Bailly des encouragements flatteurs, le détourna franchement d’exposer Clotaire aux chances d’une représentation publique. Sur l’indication du comédien auteur, le poëte adolescent prit Iphigénie en Tauride pour sujet de sa seconde composition. Telle était son ardeur, qu’au bout de trois mois il avait déjà tracé le dernier vers du cinquième acte de la nouvelle tragédie, et qu’il courait à Passy pour solliciter la décision de l’auteur de Mahomet II. Cette fois, Lanoue crut apercevoir que son confiant ami n’était pas appelé à la carrière du théâtre, et il le lui déclara sans ménagements. Bailly écouta la sentence fatale avec plus de résignation qu’on n’en pouvait attendre d’un jeune homme dont l’amour-propre naissant recevait un si rude échec. Il jeta même incontinent ses deux tragédies au feu. En pareille circonstance, Fontenelle, dans sa jeunesse, montra moins de docilité. Si la tragédie d’Aspar disparut aussi dans les flammes, ce ne fut pas seulement sur la décision d’un ami ; l’auteur alla jusqu’à provoquer le jugement bruyant du parterre.

Certainement, aucun astronome ne regrettera que des appréciations, soit légères, soit mûrement réfléchies, des premières productions littéraires de Bailly, aient contribué à le jeter dans la carrière des sciences. Néanmoins, pour l’honneur des principes, il semble juste de protester contre les éloges qu’on a donnés aux prévisions de Lanoue, à la sûreté de son jugement, à l’excellence de ses conseils. Qu’est-ce à dire ? Un enfant de seize à dixsept ans composera deux tragédies médiocres, et ces essais décideront irrévocablement de son avenir ! On a donc oublié que Racine, déjà parvenu à l’âge de vingt-deux ans, débuta par Théagene et Chariclée, par les Freres ennemis ; que Crébillon avait près de quarante ans quand il composa une tragédie sur la Mort des enfants de Brutus, dont on n’a pas retenu un seul vers ; enfin, que les deux premières comédies de Molière, les Trois docteurs rivaux et le Maître d’école, ne sont plus connues que par leurs titres. Rappelons-nous cette réflexion de Voltaire : « Il est bien difficile de réussir avant trente ans dans un genre qui exige la connaissance du monde et du cœur humain. »

Un heureux hasard fit voir que les sciences pourraient ouvrir au poëte découragé une carrière honorable et glorieuse. M. de Moncarville offrit de lui enseigner les mathématiques, en échange des leçons de dessin que Moncarville le fils recevait du garde des tableaux du roi. L’arrangement ayant été agréé, les progrès de Sylvain Bailly dans ces nouvelles études furent brillants et rapides.

BAILLY DEVIENT L’ÉLÈVE DE LACAILLE. — IL EST ASSOCIÉ À SES TRAVAUX ASTRONOMIQUES.

L’élève en mathématiques fit, peu de temps après, une de ces rencontres providentielles qui décident de l’avenir d’un jeune homme. Mademoiselle Lejeuneux cultivait la peinture. C’est chez cette femme artiste, connue plus tard sous le nom de madame de La Chenaye, que Lacaille vit Bailly. Le maintien attentif, sérieux et modeste de l’étudiant charma le grand astronome. Il le témoigna d’une manière non équivoque, en offrant, lui si avare de son temps, de devenir le guide du futur observateur, et aussi en le mettant en relation avec Clairaut.

On a dit que, dès ses premiers rapports avec Lacaille, Bailly montra une vocation décidée pour l’astronomie. Ce fait me paraît incontestable. À son début, je le vois associé aux plus rudes, aux plus pénibles, aux plus fastidieux travaux du grand observateur.

Ces épithètes sembleront peut-être extraordinaires ; mais ce sera à ceux-là seulement qui n’ont appris la science des astres que dans les anciens poëmes, en vers ou en prose.

Les Chaldéens, mollement étendus, aux étages supérieurs des terrasses embaumées de Babylone, sous un ciel toujours azuré, suivirent des yeux le mouvement majestueux et général de la sphère étoiléc ; ils constatèrent les déplacements particuliers des planètes, de la lune, du soleil ; ils tinrent note de la date et de l’heure des éclipses ; ils cherchèrent si des périodes simples ne permettraient pas de prédire longtemps d’avance ces magnifiques phénomènes. Les Chaldéens créaient ainsi, qu’on me passe l’expression, l’astronomie contemplative. Leurs observations étaient peu nombreuses, peu exactes ; ils les avaient faites et discutées sans peine et sans fatigue.

Telle n’est pas, tant s’en faut, la position des modernes. La science a senti le besoin d’étudier les mouvements célestes dans leurs plus minutieuses circonstances. Les théories doivent expliquer les détails ; c’est leur pierre de touche ; c’est par les détails qu’elles s’affermissent ou s’écroulent. D’ailleurs, en astronomie, les plus imposantes vérités, les plus étonnants résultats se fondent sur la mesure de quantités d’une petitesse extrême. De telles mesures, bases actuelles de la science, exigent des attentions trèspénibles, des soins infinis, auxquels aucun savant ne voudrait s’astreindre, s’il n’était soutenu, encouragé par l’espoir d’arriver à quelque détermination capitale par une vocation décidée et ardente.

L’astronome moderne, vraiment digne de ce nom, doit renoncer aux distractions de la société, et même aux douceurs d’un sommeil non interrompu de quelques heures. Dans nos climats, pendant les saisons les plus rudes, le ciel est presque toujours caché par un épais rideau de nuages. Sous peine de renvoyer à des centaines d’années la vérification de tel ou tel point de théorie, il faut guetter les moindres éclaircies, en profiter sans retard.

Un vent favorable vient de dissiper les vapeurs dans la direction où va se manifester un phénomène important qui doit durer seulement quelques secondes. L’astronome, exposé à toutes les intempéries de l’air (c’est une condition d’exactitude), le corps douloureusement plié, dirige, en toute hâte, la lunette d’un grand cercle gradué sur l’astre si impatiemment attendu. Ses lignes de repère sont des fils d’araignée. Si dans la visée il se trompe de la moitié de l’épaisseur d’un de ces fils, l’observation sera comme non avenue ; jugez de son inquiétude : dans le moment critique, une bouffée de vent faisant vibrer la lumière artificielle adaptée à la lunette, les fils deviennent presque invisibles ; l’astre lui-même, dont les rayons lui parviennent à travers des couches atmosphériques de densités, de températures, de réfringences variables, paraît osciller fortement, de manière que sa position réelle est presque in assignable ; au moment où une extrême netteté dans l’image serait indispensable pour assurer l’exactitude des mesures, tout devient confus, soit parce que les verres de l’oculaire se couvrent de vapeurs, soit parce que le voisinage d’un métal très-froid détermine, dans l’œil appliqué à la lunette, une abondante sécrétion de larmes : le pauvre observateur est donc exposé à cette alternative, d’abandonner à d’autres plus heureux la constatation d’un phénomène qui, peut-être, ne se reproduira pas de son vivant, ou d’introduire dans la science des résultats d’une exactitude problématique. Enfin, pour compléter l’observation, il faut consulter les divisions microscopiques du cercle gradué, et substituer à ce que les opticiens ont appelé la vision indolente, la seule dont les anciens eussent besoin, la vision tendue, qui, en peu d’années, conduit à la cécité.

Lorsqu’à peine sorti de cette torture physique et morale, l’astronome veut savoir ce que ses labeurs ont produit d’utile, il est obligé de se jeter dans des calculs numériques d’une minutie et d’une longueur repoussantes. Certaines observations qui ont été faites en moins d’une minute, exigent une journée de travail pour être comparées aux Tables.

Telle fut la perspective que Lacaille présenta sans ménagement à son jeune ami ; telle est la carrière dans laquelle le poëte adolescent se jeta avec une grande ardeur, et sans qu’aucune transition l’y eût préparé.

Un calcul utile, tel fut le premier titre de notre confrère à l’attention du monde savant.

L’année 1759 venait d’être signalée par un de ces grands événements dont l’histoire des sciences conserve religieusement le souvenir. Une comète, celle de 1682, était revenue à l’époque indiquée d’avance par Clairaut, et, à très-peu près, dans la région que l’analyse mathématique lui avait assignée. Cette réapparition rayait les comètes de la catégorie des météores sublunaires ; elle leur donnait définitivement pour orbites des courbes fermées, au lieu de paraboles ou même de simples lignes droites ; l’attraction les englobait dans son immense domaine ; enfin, ces astres cessaient à jamais de pouvoir être envisagés, par la superstition, comme des pronostics.

La rigueur, la force de ces conséquences, devaient naturellement s’accroître à mesure que la ressemblance entre l’orbite annoncée et l’orbite réelle deviendrait plus intime.

Tel fut le motif qui décida tant d’astronomes à calculer minutieusement l’orbite de la comète, d’après les observations faites en 1759 dans toute l’Europe. Bailly fut un de ces calculateurs zélés. Aujourd’hui un pareil travail mériterait à peine une mention particulière ; mais on doit remarquer que les méthodes, à la fin du XVIIIe siècle, étaient loin d’avoir la perfection de celles dont on fait usage aujourd’hui, et qu’elles laissaient une assez large part à l’habileté personnelle de celui qui les employait.

Bailly demeurait au Louvre. Décidé à faire marcher de front la théorie et la pratique de l’astronomie, il fit établir un observatoire, dès l’année 1760, à l’une des croisées de l’étage supérieur de la galerie méridionale. Peut-être s’eston étonné de m’entendre appeler du nom pompeux d'observatoire l’espace qu’occupait une croisée et le petit nombre d’instruments qu’il pouvait recevoir. J’admets ce sentiment, pourvu qu’on l’étende à l’Observatoire royal de l’époque, à l’ancienne masse de pierres, imposante et sévère, qui attire les regards des promeneurs de la grande allée du Luxembourg. Là aussi, les astronomes étaient obligés de se placer dans le vide des croisées ; là aussi, ils disaient, comme Bailly : Je ne puis vérifier mes quarts-decercle ni à l’horizon ni au zénith, car je n’aperçois ni le zénith ni l’horizon. Il faut bien qu’on le sache, dût cette déclaration contrarier les rêveries passionnées de deux ou trois écrivains sans autorité scientifique : la France ne possède un observatoire digne d’elle, digne de la science et capable de lutter avec les observatoires étrangers, que depuis dix à douze ans.

Les plus anciennes observations faites par Bailly, à l’une des fenêtres de l’étage supérieur de la galerie du Louvre qui donne sur le pont des Arts, datent du commencement de 1760. L’élève de Lacaille n’avait pas encore vingt-quatre ans. Ces observations sont relatives à une opposition de la planète de Mars. Dans la même année, il déterminait les oppositions de Jupiter, de Saturne, et comparait aux Tables les résultats de ses propres déterminations.

L’année suivante, je le vois associé à Lacaille dans l’observation du passage de Vénus sur le Soleil. C’était jouer de bonheur, Messieurs, que de rencontrer coup sur coup, au début de sa vie scientifique, deux des plus grands événements de l’astronomie : le premier retour de comète prédit et bien constaté ; une de ces éclipses partielles du Soleil par Vénus, qui ne se produisent qu’après cent dix années et dont la science a déduit la méthode indirecte, mais exacte, sans laquelle nous ignorerions encore que la distance moyenne du Soleil à la Terre est de 38 millions de lieues.

J’aurai complété l’énumération des travaux astronomiques que Bailly avait faits avant de devenir académicien, quand j’aurai cité des observations de la comète de 1762, le calcul de l’orbite parabolique de ce même astre ; la discussion de quarante-deux observations de la Lune faites par La Hire, travail minutieux destiné à servir de point de repère à tous ceux qui s’occuperont de la théorie de notre satellite ; enfin, la réduction de 515 étoiles zodiacales, observées par Lacaille en 1760 et 1761.

BAILLY MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES. — SES RECHERCHES SUR LES SATELLITES DE JUPITER.

Bailly fut nommé membre de l’Académie des sciences le 29 janvier 1763. À partir de ce moment, son zèle astronomique ne connut plus de bornes. La vie laborieuse de notre confrère pourrait, au besoin, être mise en regard du vers, plus spirituel que fondé, dont un poëte de mauvaise humeur stigmatisa les honneurs académiques. Personne, certainement, ne dira de Bailly, qu’après son élection,

Il s’endormit et ne fit plus qu’un somme.

On s’étonnera, au contraire, de la multitude de travaux littéraires et scientifiques qu’il exécuta en peu d’années.

C’est de 1763 que datent les premières recherches de Bailly sur les satellites de Jupiter.

Le sujet était heureusement choisi. En l’étudiant dans toute sa généralité, notre confrère se montra à la fois calculateur infatigable, géomètre pénétrant, observateur industrieux et habile. Les recherches de Bailly touchant les satellites de Jupiter seront toujours son premier, son principal titre de gloire scientifique. Avant lui, les Maraldi, les Bradley, les Wargentin découvrirent empiriquement quelques-unes des principales perturbations que ces astres subissent dans leurs mouvements de révolution autour de la puissante planète qui les maîtrise ; mais on ne les avait pas rattachées aux principes de l’attraction universelle. L’honneur de l’initiative appartient, sur ce point, à Bailly. Cet honneur ne saurait être affaibli par les perfectionnements ultérieurs et considérables que la science a reçus ; les découvertes de Lagrange et de Laplace ellesmêmes l’ont laissé intact.

La connaissance des mouvements des satellites repose presque entièrement sur l’observation du moment précis où chacun de ces astres disparaît en pénétrant dans le cône d’ombre que Jupiter, immense globe opaque, projette à l’oppositedu soleil. En discutant une multitude de ces éclipses, Bailly ne tarda pas à s’apercevoir que les constructeurs des Tables des satellites opéraient sur des données numériques très-peu comparables entre elles. Cela avait peu d’importance avant que la théorie naquît ; mais, depuis la découverte analytique des perturbations, il était désirable que les erreurs possibles des observations fussent appréciées, et qu’on donnât le moyen d’y remédier. Tel fut l’objet du travail très-considérable que Bailly présenta à l’Académie en 1771.

L’illustre astronome développe, dans son beau Mémoire, le système d’expériences à l’aide duquel chaque observateur peut déduire l’instant de la disparition réelle d’un satellite, de l’instant de la disparition apparente, quelle que soit la force de la lunette dont il se sert, quelle que soit la hauteur de l’astre éclipsé au-dessus de l’horizon, et, conséquemment, la diaphanéité des couches atmosphériques à travers lesquelles on le regarde, quelle que soit la distance de ce même astre au soleil et à la planète ; quelle que soit, enfin, la sensibilité de la vue de l’observateur, circonstances qui, toutes, exercent une influence considérable sur le moment de la disparition apparente. Le même ensemble d’observations ingénieuses et fines conduit l’auteur, chose singulière, à la détermination des diamètres réels des satellites, c’est-à-dire de petits points lumineux qui, avec les lunettes employées alors, n’avaient pas de diamètre saisissable.

Je me contenterai de ces considérations générales. Je remarquerai cependant que les diaphragmes dont Bailly se servait n’ont pas pour seul effet de diminuer la quantité de lumière qui contribue à la formation des images, mais qu’ils augmentent le diamètre considérablement et d’une manière variable, du moins quand il s’agit d’étoiles.

Il sera nécessaire de soumettre la question, envisagée sous ce point de vue, à un nouvel examen.

Les géomètres et les astronomes qui désireraient connaître toute l’étendue des travaux de Bailly, ne devront pas consulter seulement les collections de l’Académie des sciences. Notre confrère publia, en effet, au commencement de 1766, un ouvrage séparé, sous te titre modeste d'Essai sur la théorie des satellites de Jupiter.

L’auteur débute par une histoire de l’astronomie des satellites. Cette histoire renferme une analyse à peu près complète des découvertes de Maraldi, de Bradley, de Wargentin. Les travaux de Galilée et de ses contemporains y sont indiqués avec moins de détail et d’exactitude. J’ai pensé que je devais combler les lacunes en profitant de documents très-précieux publiés depuis peu d’années, et dont Bailly n’avait point connaissance.

C’est ce que je ferai dans une Notice séparée, en dehors de toute idée préconçue et de tout esprit de parti ; je n’oublierai pas surtout qu’un honnête homme ne doit calomnier personne, pas même les agents de l’inquisition.

TRAVAUX LITTÉRAIRES DE BAILLY. — SES BIOGRAPHIES DE CHARLES V, DE LEIBNITZ, DE PIERRE CORNEILLE, DE MOLIÈRE.

Lorsque Bailly entra à l’Académie des sciences, Grandjean de Fouchy en était le secrétaire perpétuel. La mauvaise santé de ce savant estimable faisait prévoir une vacance prochaine. D’Alembert jeta les yeux sur Bailly, lui fit entrevoir la survivance de Fouchy, et l’invita, afin de préparer les voies, à composer des biographies. Bailly suivit le conseil de l’illustre géomètre, et choisit, pour sujet de ses études, les éloges proposés par diverses académies, et principalement par l’Académie française.

Depuis l’année 1671 jusqu’à l’année 1758, les sujets de prix proposés par l’Académie française étaient relatifs à des questions de dévotion et de morale. L’éloquence des concurrents avait eu ainsi à s’exercer successivement, sur la science du salut ; sur le mérite et la dignité du martyre ; sur la pureté de l’esprit et du corps ; sur le danger qu’il y a dans certaines voies qui paraissent sûres, etc., etc. Elle dut même paraphraser l’Ave Maria. Suivant les intentions formelles du fondateur (Balzac), chaque discours se terminait par une courte prière. Duclos pensa, en 1758, que cinq à six volumes de pareils sermons avaient dû épuiser la matière, et, sur sa proposition, l’Académie décida, qu’à l’avenir, elle prendrait pour sujet des prix d’éloquence, l’Éloge des grands hommes de la nation. Le maréchal de Saxe, Duguay Trouin, Sully, d’Aguesseau, Descartes, figurèrent les premiers sur la liste. Plus tard, l’Académie se crut autorisée à proposer l’éloge des rois eux-mêmes ; elle entra dans cette nouvelle voie au commencement de 1767, en demandant l’Éloge de Charles V.

Bailly concourut. Sa pièce obtint seulement une mention honorable.

Rien n’est plus instructif que de rechercher à quelle époque naquirent, et comment se développèrent les principes, les opinions des personnages qui ont joué un rôle important sur la scène politique. Par une bien regrettable fatalité, les éléments de ces investigations sont d’ordinaire peu nombreux et infidèles. Nous n’aurons pas à exprimer ces regrets à l’égard de Bailly. Chaque composition nous présentera l’âme sereine, candide, vertueuse de l’illustre écrivain, sous un jour vrai et nouveau. L’Éloge de Charles V, point de départ d’une longue série d’ouvrages, doit nous arrêter quelques instants.