Brèves 2020-2021 - Fernando de Amorim - E-Book

Brèves 2020-2021 E-Book

Fernando de Amorim

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Beschreibung

Issues d’une lecture ajustée des nouveautés éditoriales, des articles de la presse, des évènements sociétaux, les brèves sont le grain de sable qui s’introduit dans les organisations intramoïques des divers interlocuteurs institutionnels interpellés par Fernando de Amorim. Il y enseigne, affine, martèle, cisèle ses créations conceptuelles toujours articulées aux trois registres lacaniens : Réel, Imaginaire et Symbolique. Les brèves s’unissent à l’air du temps couleur de l’époque qui charrie son lot d’évènements terribles et inattendus ourdis de la rencontre des hommes avec le Réel. Apprécions qu’il poursuive son œuvre « bréviesque » d’année en année, et ce depuis des décennies où sans relâche, jour après jour, il travaille les textes de Freud et de Lacan. Il enseigne aux jeunes et aux moins jeunes membres de l’École du RPH ce que doit être la psychanalyse française, une psychanalyse d’excellence et d’espérance. Les brèves sont la trace de cet enseignement.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Le Docteur de Amorim est psychanalyste depuis plus de 40 ans. Il a fondé en 1997 le Réseau pour la Psychanalyse à l'Hôpital (RPH) et a créé la Consultation Publique de Psychanalyse (CPP) pour rendre la psychanalyse plus accessible.

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Seitenzahl: 530

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Mentions légales

Réalisation : Laure Baudiment Avec la participation de : Édith de Amorim, Marine Bontemps, Lucille Mendes, Léa-Lou Rakotoasitera

RPH - ÉditionsPremière édition – Paris, mai 2024

ISBN : 978-2-38625-342-3

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Page de Titre

Fernando de Amorim

BRÈVES

2020 – 2021

La grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’unbœuf

Jean de la Fontaine1

Une Grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse s’étend, et s’enfle, et se travaille

Pour égaler l’animal en grosseur,

Disant : Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?

‒ Nenni. ‒ M’y voici donc ? ‒ Point du tout. ‒ M’y voilà ? ‒ Vous n’en approchez point.

La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit Prince a des Ambassadeurs,

Tout Marquis veut avoir des Pages.

1 Fontaine (de), J. « La grenouille qui se veut faire aussi grosse qu’un bœuf », Fables et contes. Paris, Robert Lafont, p. 457.

Sommaire

Avant-propos
Janvier 2020
« L’habit ne fait pas le moine »
Des faux adultes et des adultes vrais
Le prix noble d’une ambition
Différence entre technique et méthode
Construire avec ce qui était perdu, exister avec ce qui est manquant
Heureusement en France…
De la position, et non de la place, du mort
Février 2020
La technique de vérification de la certitude
La technique du précédant
Faire semblant que ça n’existe pas n’empêche pas ça d’exister
Réponse au mail de Françoise Duplex7
Mars 2020
Coronavirus et le manque de berceau (1)
Coronavirus (2) : le Moi et le Réel
Coronavirus (3) : Le Moi, le désir et le Réel
Coronavirus (4) : « Restez à la maison ! »
Coronavirus (5) : « Allah nous protège ! »
Coronavirus (6) : Préparons-nous dès maintenant
Coronavirus (7) : le « seum »
La peur en temps de coronavirus (8)
Phobie en temps de coronavirus (9)
Angoisse et phobie en temps de coronavirus (10)
Avril 2020
Au-delà du principe de la jouissance
Le héraut
Être bien noté dans les réseaux sociaux rapporte des patients via Doctolib
Esquisse d’un projet pour l’être parlant
La haine en temps de confinement et ses deux mouvements
Le grand dadais
L’actualité du complexe d’Œdipe
Technique du poussage
Mai 2020
Lettre au Chef de Cabinet du Président de la République (I)
L’hôpital de demain (II)
Chimiothérapie et psychothérapie (III)
Juin 2020
De l’espèce au sujet
Les indicateurs de soumission (Féminicide I)
Dès la première claque (Féminicide II)
Attendre (Féminicide III)
L’importance de la prévention (Féminicide IV)
Au-delà de la haine, la castration symbolique
La prévention comme thérapeutique (Féminicide V)
Le bras verbal de l’un et le bras armé de l’autre (Féminicide VI)
Présentation du séminaire 2020 (I)
L’objet (Féminicide VII)
Des arrêts-maladie à en pleuvoir (II)
La voracité (III)
Semblant (IV)
Du pouvoir, du pouvoir à en mourir (I)
Le rocher du cas (II)
Du roc au nœud de la culpabilité de réussir son existence (III)
La voie de l’Autre barré : le registre où se situe la voix
Juillet 2020
Lettre au Premier ministre
La Covid-19 et le Moi fort
La confirmation de l’interprétation
L’Angoisse
Août 2020
L’usage de la libido par le Moi
Rugissons ensemble
Lettre aux membres de l’École
Septembre 2020
Les maux du médecin
La clinique du psychanalyste
Tout, sauf savoir
Octobre 2020
Pour une clinique du partenariat
À part entière
Novembre 2020
Théorisation de la logique du déclenchement des symptômes psychiques, corporels et organiques
Théorisation de la logique du déclenchement des symptômes psychiques, corporels et organiques : remarques complémentaires
Les braves jeunes et les gens moins braves
Vengeance
Le choix des mots
Décembre 2020
Bilan d’activités du RPH École de psychanalyse
Transaction sexuelle
Lettre aux membres cliniciens
Janvier 2021
L’intention du corps
Pour une articulation possible
Construire avec ce qui était perdu, exister avec ce qui est manquant
« Du remboursement psychothérapeutique à la fracture sociale »
Tribunal populacier
Février 2021
Interview
À propos du sujet
Le A de la religion
Diagnostic
Tombolo psychothérapeutique & tombolo psychanalytique
Remarques à propos de la brève sur « La fonction du diagnostic dans la cure psychanalytique »22
Mars 2021
Honneur
Le « parti prix » de la renonciation (I)
Le prix de porter la psychologie du Moi au détriment de l’Autre barré (Ⱥ) (II)
Des confitures aux… (IIIe brève et dernière sur cette affaire)
Avril 2021
L’arrêté
Explication
Aggiornamento
Mai 2021
La pédiatre freudienne
Juin 2021
Les faits, l’alignement des événements et la sortie de psychanalyse
Karolinska
Juillet 2021
De la « dialectique du désir » à la construction de la psychanalyse en tant que science
« Assaçin »
Septembre 2021
Remboursement : adresse au Président (I)
De la différence entre psy et professionnels de santé : adresse au Président (II)
Octobre 2021
Discrédit ?
S’occuper de l’autre pour se négliger soi : une stratégie de vie pour éviter la construction de l’existence
Novembre 2021
De la différence entre la résistance du Surmoi et le masochisme moral freudien
La politique imaginaire du corps
Décembre 2021
Bilan d’activités du RPH École de psychanalyse
La clinique du psychanalyste avec les malades souffrant de douleurs inexpliquées médicalement
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université »34 (I)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (II)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (III)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (IV)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (V)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (VI)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (VII)
« Ce que les psychanalystes apportent à l’université » (VIIIe brève et dernière)
ANNEXES

AVANT-PROPOS

Témoin et passeur de l’époque, esprit vivant, vif psychanalyste, Fernando de Amorim fait la lumière sur notre siècle d’un regard sans cesse renouvelé. Ses brèves proposent une lecture actualisée du discours social et sociétal. Alors que tout dans ce siècle se montre dans un processus immanquable de déliquescence, l’évitement de la castration symbolique se généralise, et des phénomènes apparaissent qui n’avaient pas encore été identifiés : Amorim réagit avec vivacité. Et comme un découvreur de trésor, il invente des nouveaux outils, concepts et techniques, pour aller là-contre.

En premier lieu publiées sur son site, dans un second temps, les brèves sont réunies bisannuellement en volume, comme ici pour 2020 et 2021. Elles deviennent des références précieuses pour l’histoire des techniques et de la méthode psychanalytiques sans cesse actualisées au RPH.

Les brèves sélectionnées dans le présent avant-propos sont celles qui illustrent au mieux l’actualité et le développement de la pensée de Fernando de Amorim. Soit que la brève présente une des toutes dernières innovations non encore présentée par Amorim. Soit que la brève reprend une des brèves dans le cours des années passées dans le but de montrer que la technique présentée dans celle-ci devait être revisitée, afin de développer la technique telle qu’elle est aujourd’hui recevable. Voilà les deux raisons qui ont présidé au choix de cet Avant-propos : on pourrait dire que c’est un choix d’« importance ».

Amorim repère le changement dans notre société. L’adulte, le vrai, doit savoir se repérer dans l’assaut pulsionnel infantile et doit savoir signaler respectueusement qu’il ne peut entrer dans la danse pulsionnelle et sexuelle avec l’enfant. Début janvier 2020, s’appuyant sur le cas Matzneff, Amorim entre dans la ronde de l’actualité qui tourne autour des actes de pédophilie et des révélations de nombreux abus. Les adultes qui passent à l’acte sur des enfants sont dénommés « faux adultes ». Bien qu’il ne soit ni un juge ni un policier, le psychanalyste se doit de ne pas être dupe.

Avec « Différence entre technique et méthode », au contraire de Laplanche et Pontalis, Amorim affirme que c’est la « technique de la libre association qui est constitutive de la méthode psychanalytique. » En la modifiant finement, il demande désormais à l’être en position de malade, de patient ou de psychanalysant de « parler ses pensées, son corps, ses rêves ». Il distingue dès lors la technique, qui suppose une implication impersonnelle, de la méthode, qui suppose l’usage d’un style personnel, avec l’intention de faire science.

Amorim-le créateur avec « De la position, et non de la place, du mort » met au rebut l’expression lacanienne « place du mort ». La « position du mort », position repérable durant l’accostage en sortie de cure, est celle du psychanalyste en position d’objet a. Comme il l’écrit lors du mois de février 2020 : « Ce qui fait la supériorité de la psychanalyse française, et non de l’analyste français, c’est la langue française, c’est Lacan, c’est l’école de la République, la laïcité, l’influence des philosophes grecs, la formation franco-allemande de psychiatrie. »

La brève « La technique de vérification de la certitude » amène Amorim à écrire que « Pour conduire la cure, le clinicien, dans la position de psychothérapeute ou de psychanalyste, doit recourir à des techniques qu’il se doit de respecter et de faire respecter. Sans rigidité, mais avec rigueur, porté par le désir. » C’est ainsi que la technique de vérification de la certitude voit le jour. Elle donne au psychanalyste la possibilité de se repérer par le diagnostic structurel afin de ne pas conduire la cure d’un psychotique comme celle d’un névrosé.

Mars 2020, nous voilà tous à l’arrêt. C’est la tempête virale. La Coronavirus entre en scène, nous figeant dans l’effroi de l’inconnu et de l’impensé. Le RPH met en place les consultations par téléphone. Le travail sur la rédaction du Manuel clinique de psychanalyse se poursuit par visioconférences. Tel un virus l’homme s’adapte.

La brève « Coronavirus et le manque de berceau » fait le point sur la situation sanitaire en cours. Tout est bon pour que se réveille la haine des organisations intramoïques. Elle se glisse dans nos inquiétudes pour nos proches et se dit sur le divan. Là, en l’occurrence, elle se dira grâce à l’utilisation du téléphone. Technique qui a permis que les cliniciens du RPH puissent poursuive leur travail. L’angoisse étant à son comble, beaucoup de demandes s’expriment durant cette période pour commencer une psychothérapie. Les médecins se sont mis à la « téléconsultation ». Le psychanalyste se passe de l’image afin de ne pas nourrir l’imaginaire, sauf dans le cas de certains psychotiques.

« Au-delà du principe de la jouissance », longue brève du 8 avril 2020, définit plaisir, déplaisir, horreur, jouissance. Une psychanalyse est un au-delà du principe de la jouissance et se reconnaît par le dégonflement du Moi, la castration réussie des organisations intramoïques, la présence de la Durcharbeitung dans le rapport du sujet au Réel. La brève intitulée « Le héraut » fait un point sur la clinique de l’enfant, de ses symptômes et de la place qu’il tient dans la jouissance de la mère et du père. Amorim part du principe que « les expressions corporelles et organiques chez l’être humain doivent être traitées cliniquement avec le statut de signifiant corporel. » Le 17 avril 2020, Amorim-le rigoriste du vocabulaire et du signifiant bien choisi fait le point sur ce que l’on nommait jusque-là « adolescence ». Le vocabulaire du clinicien se doit d’être précis et précieux : nous utiliserons désormais « pubère », « nubile » et « puberté ». Le 30 avril 2020 donne le jour à une nouvelle technique : la technique du poussage, qui suppose que le clinicien descende dans l’arène clinique quand le Moi du psychanalysant triche, se tait, résiste.

En mai 2020, en réaction au débordement de l’hôpital et des médecins dans la situation de la Coronavirus, Amorim écrit une nouvelle fois au Président de la République pour lui proposer de mettre en place une consultation publique de psychanalyse expérimentale durant six mois. Cette lettre sera suivie de brèves sur l’hôpital.

Juin, pour sa part, s’inaugure avec une série sur le féminicide de sept brèves. Les arrêts-maladie, la jouissance des femmes qui se taisent, leur souffrance, le pouvoir imaginaire du Moi, tels sont les sujets abordés les mois suivants. Plusieurs brèves sur le thème de la castration se succéderont durant le mois de juin. « Le rocher du cas (III) » en référence au roc de la castration permet à Amorim de revenir sur ce qu’est la visée d’une psychanalyse. Il s’agit pour l’être de naviguer en articulant le complexe d’Œdipe avec le complexe de castration jusqu’à la mer d’Œdipe. Une fois débarqué, l’être sera prêt éthiquement à prendre la barre.

En juillet, la brève « La confirmation de l’interprétation » permet d’examiner la clinique du psychotique et l’attention particulière que porte le clinicien au transfert : « Dénouer la certitude que l’autre le persécute ou que l’autre est méchant et que, pour cette raison, il mérite la mort, exige une intervention bienveillante, mais ferme du clinicien. »

Le début du mois d’août, par suite de déboires charriés par le Moi d’une secrétaire, affecté d’une aliénation avancée, s’illustre par l’écriture d’une brève importante, « L’usage de la libido par le Moi ». « Qui a conscience, qui a intention et qui jouit dans l’appareil psychique humain ? Le Moi n’a ni conscience ni intention, il jouit de son aliénation. Le Ça a intention, le Surmoi a conscience. » Le mois d’août si propice aux orages et éclairs essuiera une tempête transférentielle au sein du RPH et donnera lieu à une « Lettre aux membres cliniciens ».

Septembre nous offre « La clinique du psychanalyste ». Brève à ne manquer sous aucun prétexte. L’affirmation suivante : « Personne n’est victime d’une maladie » fait trembler les murs des hôpitaux et des consultations des médecins généralistes et spécialistes. L’AVC est au cœur de ce remue-ménage. Amorim, poète spécialiste de la psyché humaine écrit :

« Le Moi n’a pas tort quand il dit être «victime d’un AVC». Il est victime des organisations intramoïques, dans ce cas : la résistance du Surmoi. L’AVC est la conséquence matérielle de la Bahnung. La facilitation trouvée par l’appareil psychique pour signaler au Moi que son aliénation pourra le pousser vers une aliénation à exister, voir à réaliser un plan longuement élaboré, à savoir mettre fin à sa vie. Ce n’est pas se suicider, c’est plus insidieux, c’est céder à la pulsion anorganique. »

Lisez, c’est tellement beau !

Octobre perd en lumière du jour, mais pas en lumière psychique. « Pour une clinique du partenariat » reprend le thème et l’objectif si chers à Amorim-bréviste, artiste de la brève, du texte court, quand il nous rappelle que « La pulsion de mort est la preuve de l’incapacité du Moi à exister. »

Novembre, quant à lui, sombre et déjà froid, nous fait frissonner, mais de plaisir avec la brève « Théorisation de la logique du déclenchement des symptômes psychiques, corporels et organiques ». Ce titre à lui seul résume l’enseignement d’Amorim. Lisez ! Lisez aussi la brève suivante et ses « Remarques complémentaires ».

Décembre nous livre le cadeau « Bilan d’activités du RPH ». Rassurez-vous, le RPH va bien, même s’il est régulièrement secoué par des tempêtes transférentielles de Moi « pastéqueux ».

Une nouvelle année et Amorim, très en forme comme à son habitude, ouvre le bal avec « L’intention du corps ». Le signifiant intention aura parcouru les brèves de 2020 et le voici qui revient en ce début d’année 2021 : « Pour le psychanalyste, le corps n’a pas d’intention. Lui prêter une intention – "le corps parle, le corps ment, le corps dit vrai" – est une lecture qui, cliniquement, peut s’avérer délicate, voire catastrophique, pour la conduite de la cure. » Suit, dans ce contexte, sa définition du corps : « Le corps est un rassemblement imaginaire des parties ficelées par le Symbolique selon la lecture du Moi. Si, d’un côté, nous avons les parties du corps qui, ensemble, font un corps proprement dit, de l’autre nous avons les organes qui, ensemble, constituent l’organisme. »

Dans « Diagnostic », brève du 15 février 2021, Amorim définit l’adolescence comme « le prolongement imaginaire de la puberté ». C’est l’occasion pour lui de reprendre la notion de transfert psychanalytique en mettant en avant la distinction du transfert (démarche scientifique) et de la suggestion (proche de la séduction). « Tombolo psychothérapeutique et tombolo psychanalytique » est une brève rectificative. Rectificative à double titre : relecture d’une brève antérieure et modification du concept de « tombolo ». Rappelons que le « Tombolo » « est une construction propre à la psychose », que l’être sorte de psychothérapie ou de psychanalyse. Le tombolo signe la marque de la solidité de la cure. « Remarques à propos de la brève sur «La fonction du diagnostic dans la cure psychanalytique» » commence par l’affirmation selon laquelle la fonction du diagnostic est de placer « le clinicien dans la position de navigateur » ayant pour visée de conduire « la cure à bon port », pour les névroses et les psychoses et de « construire un mouillage » pour les perversions.

Avec la brève « S’occuper de l’autre pour se négliger soi : une stratégie de vie pour éviter la construction de l’existence », au début de l’automne 2021, Amorim commence à définir les différents états de l’être : « Il y a des êtres qui naissent puis vivotent, d’autres qui survivent, d’autres encore qui vivent. Mais exister est une affaire qui engage une partie infime des êtres parlants. » Une expérience heureusement épisodique de valétudinaire accule Amorim à faire une distinction entre « être dans la position de malade et être dans un état provisoire d’incapacité ». C’est dans la droite ligne de sa pensée où il fait la distinction entre les différentes façons d’être au monde.

« De la différence entre la résistance du Surmoi et le masochisme moral freudien » est une proposition d’actualisation d’un concept freudien. Amorim a remis à sa place le Surmoi et met en avant la résistance du Surmoi comme organisation intramoïque. Le fait d’agir sur la résistance du Surmoi et le grand Autre barré a des effets cliniques. Quand le clinicien est amené à y toucher bien des hospitalisations psychiatriques peuvent être évitées.

« La politique imaginaire du corps » nous offre une deuxième définition du corps qui vient en complément de la première citée plus haut : « Le corps n’est pas une chose, c’est un objet, objet de désir pour l’autre, objet narcissique pour le Moi de l’être, arène où se déchaînent les organisations intramoïques contre le Moi, ce qui fait que ce dernier hait le corps par lâcheté. Le compromis que fait le Moi avec les organisations intramoïques est de jeter la libido du Ça dans le corps. » Jusque-là nous étions dans la croyance que notre corps nous appartenait et il se trouve qu’il n’en est rien ; le corps est le lieu de tous les combats.

Notons qu’un des thèmes récurrents de cette période aura été le soin tout particulier que porte Amorim à la clinique psychanalytique des enfants. Tandis que le Moi des majeurs est mis au ban du fait de leur tendance à abîmer les jeunes êtres, ce qui témoigne du mécanisme de la répétition et de la vengeance de ce qu’ils ont vécu dans leur propre enfance. Comme il en allait pour les tomes précédents, les brèves de 2020-2021 actualisent l’enseignement de Fernando de Amorim et sont autant de pépites de connaissance et de savoir sur les mécanismes et fonctionnements de l’appareil psychique. L’apport de la pensée amorimienne dans les brèves rédigées tout au long de ces deux années éclaire d’un jour nouveau la démarche scientifique du psychanalyste. Amorim navigue les yeux bien ouverts, la pensée alerte, bien au contraire de la navigation à l’aveugle de certains.

 

 

Paris, le 22 janvier2022

Laure Baudiment

Janvier 2020

« L’habit ne fait pas le moine »

Paris, le 3 janvier 2020

Cette expression, lecteur, était utilisée par le pape Grégoire IX au XIIIe siècle. Elle m’aidera à expliciter ce qui suit. Le travail du psychologue est lié directement à sa formation universitaire. Quelques-uns, et surtout quelques-unes puisque le métier s’est féminisé comme tant d’autres, s’engagent à ne pas se contenter de leurs formations universitaires et cherchent se former véritablement à la clinique. Si le psychiatre a une formation médicale solidement clinique, la psychologue trouvera le chemin de la clinique en ouvrant son propre cabinet. Même si un certain nombre de psychologues pensent qu’ils sont cliniciens parce qu’ils portent l’intitulé universitaire de psychologue clinicien, qu’ils travaillent en institution, je défends l’idée que la clinique n’est portée que dans un cadre dégagé de toute contrainte extérieure au transfert.

Être psychologue à Paris n’a pas le même statut qu’être psychologue en banlieue ou encore être psychologue ou psychiatre en province. À Paris, le nombre de psychologues et de psychiatres est très important. Nous avons plusieurs facultés de psychologie et de médecine à Paris et en banlieue proche. Je me limiterai ici aux psychologues. Il est vrai que ce nombre important de nouveaux psychologues ne s’installera jamais en tant que clinicien. Ils glaneront plusieurs mi-temps, voire quart temps, dans des établissements différents, ou quelques heures en tant que psychologue dans un hôpital, une crèche, une école. Mais l’opération clinique qui fera d’eux de vrais cliniciens ne verra pas le jour.

Vous remarquerez que je mets en évidence la dimension dite clinique dans un autre registre que celui du diplôme universitaire de psychologue, qui fait ce dernier se présenter en tant que psychologue spécialisé en couple ou en tant que psychologue comportementaliste ou comportementale, ainsi que de son lieu d’installation. Il paraît qu’il est plus facile de s’installer comme psychologue à Paris en général, ou Paris 9e en particulier qu’à Vandoeuvre. Si j’évoque ici le 9e arrondissement, c’est parce que je pense à la CPP (Consultation publique de psychanalyse) du RPH-École de psychanalyse.

Le RPH, Réseau pour la psychanalyse à l’hôpital, assure la formation clinique des jeunes étudiants ou des jeunes psychologues ou psychiatres dans le 9e arrondissement de Paris.

Toutes ces appellations, tels psychologue clinicien, psychiatre comportementaliste, analyste junguien, ont une fonction, mais elle n’est pas clinique. Un clinicien n’est plus attaché à son diplôme, mais à la position qu’il occupe dans l’opération de maniement du transfert et de conduite de la cure, qu’il s’agisse d’une psychothérapie ou d’une psychanalyse. C’est à partir du transfert qu’il sera possible au clinicien de dénouer les symptômes qui apparaissent sous forme de souffrances psychiques comme l’angoisse, l’anxiété et que les médecins généralistes, comme les médecins psychiatres, étouffent avec des anxiolytiques ou des antidépresseurs. L’étouffement est nécessaire, mais il n’est pas thérapeutique. Thérapeutique c’est d’adresser le patient vers le psychanalyste. Il en est de même lorsque des souffrances corporelles, comme la fatigue, les douleurs inexplicables empêchent femme, homme, enfant de vivre normalement, c’est-à-dire : aimer, travailler, étudier, se divertir.

C’est à partir du transfert que chaque personne, en accordant le minimum de confiance au clinicien choisi qu’il soit psychologue ou psychiatre de formation, l’autorise à occuper la position de psychothérapeute ou de psychanalyste.

Vous remarquerez que toute mon attention vise la position clinique et non le diplôme universitaire.

Le diplôme, qu’il soit de psychiatre ou psychologue, est important, mais il ne fait pas le clinicien.

La position de clinicien se construit dans la rencontre avec le psychanalyste.

Des faux adultes et des adultesvrais

Paris, le 6 janvier 2020

Quand Le Journal du dimanche publie en couverture de son édition du 5 janvier 2020 : « Matzneff, ce qu’il a voulu cacher », et en page 2 : « « Vices cachés », je pense que le quotidien se trompe. Rien n’était caché par Gabriel Matzneff. Ses écrits en sont la preuve. Les fantasmes et les actes pédophiles existent depuis la nuit des temps. Mon intention est de mettre en évidence la lâcheté des supposés adultes face à la violence faite aux enfants.

Si la psychanalyse peut aider la victime du pédophile à construire sa vie à partir de sa mauvaise rencontre avec l’Autre (A) – ici en majuscule et sans la barre – jouisseur, elle peut être utile aussi au pédophile.

Il y a quelques années, un haut fonctionnaire était attrapé par la police avec des photos pédopornographiques. La juge lui avait proposé deux choix : aller en prison ou commencer une psychothérapie. Bien évidemment, il a choisi la deuxième voie avec l’intention de me tromper, tromper la juge et la Loi. Il veut des justificatifs de présence, comme le demandent les prisonniers quand ils veulent des permissions pour sortir plus rapidement de prison.

Face à mon refus de jouer son jeu de dupe, il a senti qu’il lui fallait décider de se mettre au travail psychanalytique ou aller en prison, ce qui signifiait honte sociale, démission de son travail et perte de respect des autres humains.

Il a commencé sa psychanalyse et ce qu’il a découvert de son histoire lui a été terrible. Ce monsieur est sorti de psychanalyse, s’est marié avec un monsieur plus jeune, contaminé par le VIH et majeur.

Un psychanalyste n’est ni un juge ni un policier. Il règle les incartades ou le rejet des règles de la vie civilisée – le respect de son semblable – de manière psychanalytique. Le psychanalyste a les instruments et il en fait usage. Une chose est de parler de son fantasme pédophile, l’autre est de l’acter. Si Matzneff avait su faire cette distinction, il n’aurait pas publié ce qui est du champ du fantasme. S’il passe à l’acte, le psychanalyste se doit de suspendre la cure, lui dire de se présenter aux autorités compétentes. À partir de cela, il sera possible de continuer la cure. Des névrosés, comme des pervers, acceptent d’aller se dénoncer. Pas tous, bien évidemment, mais ceux qui acceptent, s’inscrivent dans un registre possible de vie qui n’était pas envisageable auparavant. Ceux qui n’acceptent pas, surtout les pédophiles qui ne veulent rien savoir, et rien avoir à faire avec la castration, restent dans une position où le Moi est la proie des organisations intramoïques, ces figures féroces et obscènes qui lui imposent : « Jouis ! ».

Rien n’était caché dans cette affaire. Avec ses livres, ses interviews, il avait tâté le terrain. Dans cette affaire, c’est la lâcheté des supposés adultes qui est mise en évidence. Qu’ils soient politiciens, enseignants, cliniciens, tous savent où se trouve la limite, même le monsieur en question. Quand il publie ses textes, il ne vise pas une autre chose que quelqu’un, d’une seule voix, au nom de toute la société, vienne dire que cela ne se fait pas, qu’il ne va pas bien, qu’il se rende sans tarder aux autorités compétentes pour recevoir la sanction exigée par l’Autre, ici avec une barre (Ⱥ).

L’instant mérite une petite explication : Le grand Autre non barré cité plus avant est ce que j’appelle le bras verbal de la résistance du Surmoi. Il écrit et parle avec grossièretés. La résistance du Surmoi agit contre le Moi, et ce dernier contre son semblable. La vengeance, la haine sont au cœur de la résistance du Surmoi et de l’Autre non barré. Ensemble, ils constituent ce que j’avais nommé les organisations intramoïques.

Ce qui est fait aux enfants, au moment même de ses écrits, mérite que la société tout entière sorte de sa mollesse. Nous vivons dans une société de faux adultes : « Si vous ne me donnez pas ce que je veux, je fais grève, je brûle des voitures, j’agresse des femmes, je tue des gens parce que d’une religion ou d’une couleur de peau différente de la mienne. » L’idéologie du jouir sans retenue est un fantasme de névrosé ou un rejet de la loi symbolique de pervers.

Le changement de notre société est en marche et je pense qu’il ne s’arrêtera pas là.

Perdus dans une idéologie du moindre effort, les faux adultes féminins ferment les yeux sur les agissements des mâles avec qui elles se sont mariées ou qu’elles ont trouvés pour éviter la pénétration génitale, laissant leurs filles ou fils à la merci des manipulateurs.

Ces faux adultes masculins qui se gargarisent de chasser des proies sans défense – pas innocentes, sans défense – s’incrustent dans les moindres recoins du gruyère social qu’est notre société, sans repère, sans limite, donc folle.

La psychanalyse étudie et opère cliniquement avec le désir sans bornes, sans castration. Elle ne le cautionne pas, elle ne l’a jamais cautionné. Les réactions de Vanessa Springora et de Christine Angot sont les fruits d’une maturation subjective construite sur le divan. Ce temps de maturation n’obéit pas au temps de la justice, mais à celui des moyens de navigation de chacun dans les eaux de l’inconscient.

Personne n’est innocent dans cette affaire, écris-je. Et les mineurs ? Ils sont aux prises avec ce qui les anime dès leur naissance, à savoir leurs pulsions et le désir de l’Autre non barré.

La responsabilité d’un adulte vrai est, face aux assauts pulsionnels des enfants, des jeunes filles et des jeunes garçons, de leur signaler respectueusement que lui, l’adulte vrai, n’est pas ce qu’il leur faut pour l’initiation à l’amour, à la sexualité, à la génitalité.

La psychanalyse, celle que plus d’un dénigre, malmène, maltraite, doit être appelée au débat. Pas un débat public, mais un débat clinique avec victimes et bourreaux, dans la discrétion de la consultation.

Invité par un psychiatre dans un pays étranger, chef du service de psychiatrie et intéressé à installer un service de consultation publique de psychanalyse comme celle que je dirige à Paris, il m’a proposé de m’envoyer dans ma chambre d’hôtel, une fille de quinze ans pour me tenir compagnie. Ces yeux pétillaient.

Je lui avais dit :

- « Monsieur le professeur, je ne suis pas pédophile. »

Lui, sans hésiter un seul instant, réplique :

- « Docteur, c’était pour rire. »

Moi : « Je ne pense pas Monsieur. Venez me rendre visite pour que nous puissions parler de ça ! »

Il n’a pas accepté mon invitation et pendant les quatre jours de colloque ni lui ni moi n’avons reparlé de la situation.

Six mois plus tard, mon retour dans ce pays fut annulé : le professeur en question avait pris un rendez-vous sexuel avec une mineure. Son petit ami l’attendait pour lui faire les poches. Comme il a résisté, le jeune lui a tiré une balle dans la tête. Après des mois dans un état comateux, il est devenu paraplégique.

Les organisations intramoïques en particulier, comme l’appareil psychique freudien en général, ne sont pas un conte de fées scientifique. C’est du sérieux. J’espère que Gabriel Matzneff puisse supporter ce que la Loi exigera de lui sans se dérober.

Le prix noble d’une ambition

Paris, le 7 janvier 2019

Le diplôme de psychologue clinicien est insuffisant pour qu’un jeune puisse garantir son autonomie économique et sociale. Un boulanger en sortant de sa formation sait faire un croissant, un ingénieur sait faire une maison, une infirmière, une piqûre, un psychologue clinicien, quant à lui, ne sait pas poser un diagnostic et conduire une cure.

La formule est crue, mais l’époque et la situation française n’invitent pas aux salamalecs.

Dans l’article paru dans Le Monde du 5-6 janvier 2020, Esther Duflo écrit qu’« il faut cesser de se méfier des pauvres ». La formule me semble crue, elle aussi, mais au sens où il nous faut la cuisiner pour que nous puissions apprécier sa valeur nutritionnelle. Il faut aider nos compatriotes humains, cela est une évidence, mais sans perdre de vue, qu’il ne sera pas possible de les sauver tous, de la pauvreté économique, sociale, amoureuse. Quelques-uns désirent s’en sortir, d’autres n’ont pas le désir pour cela. Cette affirmation se tranche dans la rigueur de la clinique avec le désir.

Examinons cela par l’angle de l’expérience de la consultation publique de psychanalyse (CPP), qui existe depuis 1991 et qu’aucune autorité publique, régulièrement saisie depuis cette date, ne s’est résolue à étudier ni à examiner. Cette expérience s’inspire de la demande de Freud en 1918. Mais les autorités publiques ne sont pas les seules à méconnaître cette expérience : du côté des praticiens, psychologues, psychiatres, médecins, c’est silence radio, comme si je n’existais pas. Du côté des universitaires, ce sont les habituelles amabilités : je serais un gourou, le RPH serait une secte.

À la différence de l’économiste, le psychanalyste ne peut opérer qu’au cas par cas. De là l’importance, c’est ma proposition, que deux cents psychanalystes apportent leur expérience clinique pour que la communauté scientifique puisse mesurer les effets d’une psychanalyse. L’expérience qui consiste à prendre « des échantillons significatifs d’écoles », me laisse sceptique par l’abondance des variables. En plus, comparer une telle expérience « à des essais cliniques des médicaments, où le groupe test bénéficie d’un traitement, mais pas le groupe témoin », me laisse tout aussi dubitatif.

Dans la consultation publique de psychanalyse, clin d’œil à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), je reçois des personnes qui payent 5 euros. J’invite les étudiants à faire de même. Le résultat est que ces personnes, désireuses de s’inscrire autrement dans leur vie sociale, et surtout de dénouer des nœuds dus aux organisations intramoïques, saisissent l’occasion clinique offerte par les héritiers de Freud et de Lacan, et s’engagent à construire leur désir chez le psychanalyste. Ici, je constate que ce qui différencie l’expérience de l’économiste nobélisée et du psychanalyste, est que, ceux qui s’en sortent s’engagent avec leur désir et se désengagent avec le désir de l’Autre non barré : quelques-uns retournent à l’école, d’autres construisent leur affaire, gagnent mieux ou correctement leur vie, et me payent mieux : de cinq euros, ils passent à quinze, et même à vingt-cinq euros la séance. Si tous les psychanalystes s’engagent avec une telle expérience de consultation publique de psychanalyse, la psychanalyse aura un poids social incontestable.

Mais il n’est pas question de traiter le pauvre en misérable ou de nourrir un discours misérabiliste. La visée est la construction de la position de sujet. La pauvreté dans les pays riches est un symptôme. Il est nourri par la haine, par la souffrance, par la vengeance. Et l’être se doit d’être pour quelque chose dans ce qui le concerne : de là l’importance d’examiner la pauvreté par l’angle des organisations intramoïques.

De même pour les étudiants de psychologie et de médecine qui désirent devenir psychanalystes. Aucun étudiant de psychologie ou de médecine ne gagne correctement sa vie, dès les premières années de vie professionnelle, à l’inverse d’un membre du RPH. Ces derniers poussent davantage leurs études, travaillent plus et gagnent plus.

Dix-huit membres cliniciens ont comptabilisé quarante-six mille deux cent trente consultations (46.230) et ont déclaré un million trente mille neuf cent quarante euros et quarante centimes (1.030.940, 40) de chiffre d’affaires.

Pour quelle raison ne pas élargir une telle expérience aux banlieues, aux villages français ? Parce que « l’ambition de faire quelque chose d’utile », l’autre nom du désir de madame Duflo, n’est pas encore au programme politique de la société malade.

Différence entre technique et méthode

Paris, 10 janvier 2020

La règle de l’association libre est une technique qui exige que l’être dans la position de malade, patient ou psychanalysant parle librement ses pensées. Messieurs Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis écrivent que : « Leprocédé de libre association est constitutif de la technique psychanalytique. On ne peut assigner de date précise à sa découverte ; elle s’est faite progressivement entre 1892 et 1898 et par diverses voies. »1 L’auteur de ces lignes, au contraire de ces messieurs, pense que c’est la technique de libre association qui est constitutive de la méthode psychanalytique.

Pour Alain de Mijolla, « La méthode de libre association est la méthode à l’origine de la « règle fondamentale » de toute cure psychanalytique et selon laquelle le patient doit exprimer ce qui lui vient à l’esprit sans y exercer, ni choix ni censure. »2. Le mot « procédé » de messieurs Laplanche et Pontalis est synonyme du mot « méthode », utilisé aussi par monsieur de Mijolla.

L’auteur de ces lignes a proposé une petite modification à la technique en demandant à l’être, dans la position de malade, patient et psychanalysant, de parler ses pensées, son corps, ses rêves. Je pense que cette règle est une technique – puisqu’elle concerne les applications, par association libre, de la transmission du savoir de l’Autre barré (Ⱥ) – le locus du signifiant mis en évidence par Jacques Lacan – au Moi, dans le cadre de la séance – et non une méthode – qui indique davantage une manière de conduire sa pensée conformément aux principes du savoir moïque3.

Je situe la naissance de cette technique, au moment où Freud accepte de se taire, à la demande de madame Emmy von N. quand elle dit « Ne dites rien ! »4, et qu’il obéit. C’est le silence du psychanalyste qui déclenche le désir de l’être pris par le transfert, de dire librement ses pensées.

En 1904, Freud fait référence à la « méthode cathartique de Breuer ». Dans le même texte, il évoque « la technique de la méthode psychanalytique. » Donc ici, il semble qu’il fasse une distinction entre technique et méthode.

Madame Élisabeth Roudinesco et monsieur Michel Plon ne feront pas de distinction entre technique et méthode5, et messieurs Roland Chemama et Bernard Vandermersch de même6.

En 1925, Freud utilise indistinctement technique et méthode (OC XVII, p. 87 ; GW XIV, pp. 65-66) ; (OC XVII, p. 88 ; GW XIV, p. 67) ; (OC XVII, p. 89 ; GW XIV, p. 68) ; (OC XVII, p. 90 ; GW XIV, p. 69) ; (OC XVII, p. 99 ; GW XIV, p. 79).

En 2012 et en 2020, j’ai mis en évidence la distinction entre technique – ce qui suppose implication impersonnelle par le clinicien comme font les chirurgiens –, et méthode – qui autorise l’usage du style du clinicien – avec l’intention, en associant théorie et clinique, de faire science.

La technique est l’application d’un instrument, οργανον, ici la règle d’association libre. L’utilisation de la règle exige rigueur et obéissance aveugle du psychanalyste et du psychanalysant à la technique. Ce dernier ne sera ni rigoureux ni obéissant à la règle, mais pour que le traitement puisse produire un résultat, il doit respecter la technique (parler ses pensées, son corps, ses rêves). Le psychanalyste descend dans l’arène clinique, où se trouvent les organisations intramoïques, pour dégager les résistances qui empêchent le respect de la règle. Le respect de la technique est de l’entière responsabilité du psychanalysant. La méthode est la manière – de l’être dans la position de malade, patient, psychanalysant et supposé-psychanalyste – de conduire et d’exprimer sa pensée conformément aux principes du savoir inconscient. Comme je l’ai dit plus haut, tout normalement, le Moi du psychanalysant freinera l’avancée de la cure, le Moi du patient la déviera et le Moi du malade la sabotera. La technique sera tronquée par l’être jusqu’à la sortie de la psychanalyse, c’est au psychanalyste de faire en sorte que la méthode, c’est-à-dire le lit de la navigation psychanalytique, ne soit pas débordé. S’il y a débordement, il n’aura pas de navigation. Le lecteur doit avoir en tête la crue de 1910 où les eaux de la Seine avaient envahi la rue de Rivoli et la place de la Concorde, à Paris. La méthode exige rigueur et subjectivité avec style, style construit par le clinicien pendant sa psychanalyse personnelle. La clinique est la déclinaison en action de la théorie, la carte maritime. La rigueur du clinicien est le fruit de sa formation théorique à l’université et dans les écoles psychanalytiques. C’est sa rigueur – à lire la carte dessinée par ses prédécesseurs et son éthique à la respecter – qui construit son statut de clinicien. La science est la somme du savoir construit par le malade devenu patient, du patient devenu psychanalysant, du psychanalysant devenu sujet.

C’est dans la position de sujet que l’être pourra confirmer ou infirmer que la théorie, c’est-à-dire la carte freudo-lacanienne, est fausse, incomplète ou vraie.

1 Laplanche, J., & Pontalis, J. — B. Vocabulaire de psychanalyse, Paris, PUF, 1967, p. 228.

2 Mijolla (de), A. Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, 2002, pp 135-36.

3 Amorim (de), F. De la clinique, Paris, RPH, 2012, pp. 45-46.

4 Freud, S., & Breuer, J. (1895), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, pp. 36-8.

5 Roudinesco, E., & Plon, M. Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, pp. 628 et 886.

6 Chemama, R., & Vandermersch, B. Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 2007, p. 32.

Construire avec ce qui était perdu, exister avec ce qui est manquant

Paris, le 15 janvier 2020

La recherche en chirurgie esthétique avance à Lille. C’est ce que nous apprend l’article de Laure Belot à propos du travail du professeur Pierre Guerreschi (Le Monde du 15.I.2020).

Monsieur Guerreschi a abandonné la chirurgie des « gros seins et des grosses lèvres », pour, avec le professeur Daniel Labbé, reconnu par sa technique chirurgicale de restauration du sourire, travailler à la « réparation de ce qui était cassé », en d’autres termes, construire ce qui était perdu.

Comment reconstruire chirurgicalement après un cancer du sein ? « Actuellement sur le 1.5 million de femmes diagnostiquées chaque année dans le monde, 73 % sont prises en charge chirurgicalement par mastectomie totale ou partielle, mais 80 % d’entre elles n’ont pas recours à la reconstruction mammaire, que ce soit par peur de la lourdeur chirurgicale – il faut trois temps d’intervention – ou par manque d’énergie. »

Je souhaite mettre en évidence l’importance de la prise en charge psychothérapeutique de ces patientes. Avec mon collègue et ami, le professeur Philippe Casassus, nous avons mis en place la prise en charge des patientes atteintes de cancer dans le service du professeur Loïc Guillevin à l’hôpital Avicenne (AP-HP), au début des années 90. Cette prise en charge consistait à ce que Philippe, dès la première consultation avec une patiente, l’accompagne vers ma consultation, qui était à côté de la sienne, ou bien qu’il donne mes coordonnées à la patiente, en utilisant son autorité – ce qui a donné le concept d’« autorité du transfert » – pour que la patiente prenne contact avec moi le plus rapidement possible.

Cette stratégie visait à faire en sorte que la malade puisse construire un rapport avec son organisme pendant la thérapeutique médico-chirurgicale (« rapport » ici équivaut à ce qui est structurellement impossible, mais qu’il faut ficeler avec la chaîne signifiante).

Pour mettre en place une telle opération, seul le psychanalyste est apte à opérer, avec la collaboration de la patiente et de son médecin, bien évidemment.

Pour quelle raison ? Parce que je pars du principe que le déclenchement de la maladie organique est la preuve de la dissociation de la relation du Moi avec l’organisme (« relation » ici fait référence à un bricolage imaginaire, donc trompeur, mais fondamental pour le Moi, structurellement aliéné). Quand le Moi est associé avec l’organisme, il dit spontanément : « Mon corps ! » Cette propriété imaginaire est fondamentale, comme indiqué plus haut, mais trompeuse. Cette possession du Moi dépossède l’être d’être responsable et de se sentir concerné par ce qui arrive dans sa première et unique demeure, l’organisme, le corps.

Pour Pierre Guerreschi, « la minorité qui franchit le pas se fait poser dans huit cas sur dix une prothèse mammaire. Or, nous savons bien que cette solution est un pis-aller. »

Il évoquera « les mastectomies prophylactiques, popularisées par Angelina Jolie [ablation préventive, car la patiente présente un risque génétique] concernent dans la plupart des cas de jeunes femmes et qu’il faut alors trouver de la graisse pour les deux seins. »

À part des situations où les jeunes femmes sont confrontées au Réel, comme l’insuffisance de volume mammaire unilatérale, où est nécessaire une compensation dans le soutien-gorge (quelques chirurgiens évoquent le sein tubéreux et le syndrome de Poland), l’intervention chirurgicale peut être une solution pour des femmes qui souffrent de leur imaginaire corporel (« Réel » ici fait référence à l’inévitable de l’organisme : la taille, la couleur de la peau, le sexe à la naissance).

Bien évidemment, un chirurgien plasticien, veut opérer : rajouter, enlever. C’est dans la logique propre à sa volonté (volonté ici fait référence au Moi et ses décisions prises à partir des organisations intramoïques, la résistance du Surmoi et son bras verbal qui dicte des ordres, des injonctions et autres directives imaginaires au Moi, à savoir, l’Autre non barré).

La logique du Moi n’est pas ce qui nourrit le discours du professeur Guerreschi, plus intéressé par la « réanimation des paralysies faciales » et la « réparation de fentes labio-palatines », comme l’écrit la journaliste.

Si une femme ne souffre pas de ses petits seins ou de sa poitrine plate – Agénésie mammaire et hypoplasie bilatérale sévère avec taille de bonnet inférieur à A –, pour quelle raison introduire ce qu’elle, sans suggestion ou jugement d’autrui, ne changerait pas ? C’est la souffrance qui guide l’intervention du psychanalyste. L’augmentation ou la diminution de la taille des organes du corps concernent le champ de la demande. Répondre à la demande sans un examen fin est une conduite clinique périlleuse. De là l’importance de la clinique du partenariat entre chirurgiens et psychanalystes.

Heureusement en France…

« Laissez les morts ensevelir les morts »

Luc, IX; 60

Paris, le 17 janvier 2020

Voilà ce que c’est que de vivre dans une société civilisée. Un monsieur, Fréderic Fromet, insulte Jésus. Avant de pousser la chansonnette, il dit que : « Heureusement en France les cathos sont beaucoup plus ouverts ». Effectivement, en France les catholiques sont beaucoup plus tolérants qu’un juge brésilien qui a interdit la diffusion de « La première tentation du Christ ». Cela est dû à la castration symbolique des Français : leur fréquentation de l’école de la République, de leur littérature, des lois de leur police, leur papa et maman... Même si les catholiques ne sont pas d’accord avec son sketch, personne ne veut la mort de monsieur Fromet.

Il est à noter que le Moi barbare détruit la vie d’autrui au nom d’un prophète mort ou de l’idolâtrie religieuse qui lui est consacrée par son Moi gonflé qui s’entrevoit bœuf quand il est grenouille. Le Moi aliéné utilise le mort prophétisé pour justifier la volonté qui lui brûle les doigts de détruire son ennemi, car selon le Moi, l’autre est mécréant de son idole. Ici, l’ennemi est utilisé par le Moi pour justifier la haine de ce dernier et pour étancher sa soif de sang. En un mot, ici il n’y a de place que pour le Moi aliéné et les organisations intramoïques.

Ainsi, puisque l’Autre est mort – l’être mort accède au statut d’Autre –, il est possible de l’idolâtrer ou de l’humilier, de tuer en son nom ou de souiller son œuvre.

De manière moins meurtrière, heureusement, mais non moins haineuse, quelques êtres se réjouissent de montrer les trous dans la culotte de Sigmund Freud, Jacques Lacan et plus récemment Françoise Dolto. Quelques êtres semblent nourrir leur vie en souillant la mémoire des morts, en prophétisant leur venue ou leur déchéance. Ils cherchent en fin de compte un Maître à élever pour mieux le déboulonner.

À partir des maladresses, précipitations ou erreurs des cliniciens, ils, qui ne sont pas cliniciens, éclaboussent, voire massacrent, leur héritage clinique. Sans pour autant proposer quoique ce soit de nouveau. Cela va sans dire.

L’accablement des analystes par à-coup de la part de ces êtres ressemble à une sorte de parti-pris, voire de métier. À leur décharge, et comme disait ma grand-mère, c’est un métier comme un autre. Et toujours selon elle : « Il n’y a pas de sot métier ! ».

En revanche, la responsabilité de la manutention du tissu social est une responsabilité de tous les membres de la société tout entière. Accabler les cliniciens morts, comme vouloir instaurer des idoles vivantes est un machin de groupement tribal. La société française semble avoir la tendance à être une organisation ouverte et accueillante des êtres menés par leur désir de construire le tissu social. Mais elle semble être moins disposée à se faire convertir à l’idéologie du Moi ou de ses organisations intramoïques.

Tirer à tout bout de champ sur tout et n’importe qui, comme cela semble être le dada de quelques zinzins, génère des haines qui ne servent qu’à alimenter la vie des zombies. Toutes les fois que la psychanalyse est mise en cause, les patients, surtout psychotiques, relativement apaisés, s’agitent, mettent en doute la cure, les avancées et les progrès construits péniblement, quand ils ne passent pas à l’acte suicidaire ou meurtrier. Suis-je en train d’insinuer que les adversaires de la psychanalyse doivent se taire ou diminuer leurs attaques ? Pas du tout. Qu’ils continuent leur métier, car, comme disait ma grand-mère…

En revanche, il serait intéressant que les adversaires – pas ennemis, car dans une société civilisée il n’y a pas d’ennemis, il y a des adversaires – de la psychanalyse déboulonnent, avec arguments à l’appui, les psychanalystes d’aujourd’hui, pas les analystes morts d’hier, car ces derniers ne pourront pas se défendre.

De la position, et non de la place, du mort

Paris, le 31 janvier 2020

Jacques Lacan, dans La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse, écrit :

« … l’analyste intervient concrètement dans la dialectique de l’analyse en faisant le mort, en cadavérisant sa position comme disent les Chinois, soit par son silence là où il est l’Autre avec un grand A, soit en annulant sa propre résistance là où il est l’autre avec un petit a. Dans les deux cas et sous les incidences respectives du symbolique et de l’imaginaire, il présencifie la mort. Encore convient-il qu’il reconnaisse et donc distingue son action dans l’un et l’autre de ces deux registres pour savoir pourquoi il intervient, à quel instant l’occasion s’en offre et comment en agir. La condition primordiale en est qu’il soit pénétré de la différence radicale de l’Autre auquel sa parole doit s’adresser, et de ce second autre qui est celui qu’il voit et dont et par qui le premier lui parle dans le discours qu’il poursuit devant lui. Car c’est ainsi qu’il saura être celui à qui ce discours s’adresse. »

Le désir du psychologue, comme celui du psychiatre, est un désir soutenu par son diplôme universitaire. Celui du psychothérapeute, par sa volonté de maîtrise. Celui de l’analyste, par son mi-désir. Celui du psychanalyste, par son désir décidé d’occuper la position d’objet a.

Le désir du psychanalyste est porté par son engagement à occuper la position d’objet a. Le nourrissage de ce désir d’occuper cette position installe le clinicien, sans qu’il sache les raisons, dans un désir de psychanalyste. Ce désir est mystérieux puisque le psychanalyste reconnaît son désir, de là la formule désir du psychanalyste, mais de là à savoir ce qu’il fait là, toute la journée à écouter…

Ce désir de psychanalyste avait interpellé Philippe Sollers quand ce dernier se disait étonné que Lacan passât ses journées à écouter les gens…

Dans la position de psychanalyste, le clinicien accepte de mettre son désir sur la table. Son désir est vide, il n’est pas creux. Il fait semblant d’occuper la position du mort, il ne l’est pas. En parlant de place du mort, Lacan a peut-être laissé la porte ouverte à quelques-uns, parmi les moins vivants, pour saisir l’occasion de prendre place, voire de s’installer définitivement. Il est possible de repérer ces comateux, morts-vivants, qui se disent psys, analystes et qui, par leur mollesse de verbe et de corps, indiquent qu’ils ne vont pas bien. Comment les aider ? En les invitant à reprendre le chemin de leur psychanalyse personnelle.

Le devoir de l’être vivant est de vivre, et non de faire semblant d’être en vie. Comment des professionnels de la santé mentale peuvent-ils s’identifier au morbide, au cadavre, à être dans une place de mort ? Parce que, en abandonnant sur le bas-côté, en cours de route, voire sur la route, leur cure il ne faut pas s’étonner qu’il leur soit impossible de tenir la route clinique, qu’il s’agisse d’une psychothérapie avec psychanalyste ou d’une psychanalyse (Cf. La cartographie du RPH).

Ils traitent leur désir comme le chien encombrant dont il faut se débarrasser avec l’arrivée des beaux jours. Ils s’identifient avec le chien toléré par la gérance du poète Pessoa, quand ils se doivent d’être à leur poste clinique, dans le sens du transfert, à l’entrée de la clinique, dans le sens grec.

Je propose donc que nous ne parlions plus de place du mort, comme l’avait proposé Lacan platonicien en faisant référence au bridge, dans « La direction de la cure », mais de position de mort. Cette position est repérable au moment de l’accostage d’une psychanalyse (Cf. La carte des trois structures).

Le moment de l’accostage fait partie du processus de sortie d’une psychanalyse. Une fois la vérification faite, le clinicien, dans la position de supposé-psychanalyste, confirme qu’il s’agit d’une sortie de psychanalyse. Au contraire de dire des mots anodins du type « Adieu ! », voire des formules imbéciles – dans le sens médical – du genre « C’est fini ! Vous êtes guéri ! », le clinicien se taira définitivement en séance, occupant ainsi la position de mort. Il attendra que, par un processus énigmatique dans lequel les vents et les courants psychiques interviennent, le bateau de la cure touche un continent dans le cas de la névrose, une île dans le cas d’une psychose ou un abri dans le cas de la perversion.

C’est l’être, face au silence de mort du clinicien qui se décidera à laisser tomber l’embarcation qui lui a servi à traverser le Styx qui l’habite, pour devenir sujet. À ce moment, le supposé-psychanalyste deviendra psychanalyste.

De cette psychanalyse uniquement.

Février 2020

La technique de vérification de la certitude

Paris, le 8 février 2020

Qu’il possède un diplôme de psychiatre, de médecin ou de psychologue, le praticien se doit de savoir repérer le nord dans la clinique, faute de quoi, à un moment donné, cette dernière coule, corps et biens, l’autre nom de la rupture du transfert, voire d’un passage à l’acte. Pour repérer le nord, il faut au clinicien des techniques. La compétence pour faire usage des techniques mises à disposition par Freud et Lacan fait défaut quand, par idéologie de quelques adversaires de la psychanalyse, et par incompétence des analystes à défendre la psychanalyse, il a été choisi par les enseignants à l’université, que ce soit dans les facultés de psychologie ou de psychiatrie, d’abandonner les auteurs de formation psychiatrique franco-allemande qui ont formé, entre autres, des cliniciens de la carrure d’un Henri Ey, d’un Jacques Lacan ou de ses élèves.

En choisissant de s’accointer sous les jupes de la psychologie du Moi fort ou du DSM, les psychiatres et psychologues français, guidés par l’orientation donnée à l’université, ont fait un choix néfaste pour la société tout entière, car cet accointement a la platitude de la clinique anglo-saxonne et forme, en France, des praticiens serviles, sans jus, ni muscle, ni verve et sans swingue pour le corps-à-corps transférentiel de tous les jours que Dieu fait.

N’en déplaise aux délicats, les métaphores belliqueuses de Freud ne sont pas de vains mots. Quiconque a su supporter le transfert sait qu’au moment des tempêtes cliniques, il lui faut du souffle pour tenir bon, à savoir : s’abstenir de pousser la cure à tourner en rond, éviter de rompre le transfert, prévenir l’acting-out, anticiper le possible passage à l’acte.

Pour conduire la cure, le clinicien, dans la position de psychothérapeute ou de psychanalyste, doit recourir à des techniques qu’il se doit de respecter et de faire respecter. Sans rigidité, mais avec rigueur, porté par le désir.

La technique de vérification de la certitude vise à donner au clinicien les repères nécessaires pour qu’il puisse, désormais, se comporter avec l’être, dans la position de malade, patient ou psychanalysant, de manière cohérente avec sa structure freudienne, car, il est inconvenant cliniquement, voire fautif techniquement, de conduire la cure d’un psychotique comme s’il s’agissait d’un névrosé. Pour faire une telle distinction, le diagnostic structurel s’impose.

La certitude est dans le discours de celui qui parle. Le diagnostic n’a de valeur qu’à partir de la parole qui échappe par l’enclos des dents.

La technique de vérification de la certitude consiste à repérer la certitude par trois questions de confirmation. Le psychotique répond favorablement aux trois, le pervers ou le névrosé à une question positivement, deux au maximum.

Il est important de mettre en évidence que l’orgueil se trouve dans les trois structures, mais seul le psychotique peut pousser l’orgueil jusqu’à la mégalomanie.

La technique du précédant

Paris, le 9 février 2020

À la jeune V.

In memoriam

La psychanalyse c’est du sérieux. Au sein de la consultation publique de psychanalyse, aucun suicide depuis septembre 1991. Je rabâche cela depuis des lustres aux autorités sanitaires, aux universitaires, aux psychologues, aux psychiatres, aux analystes. Pour quelle raison ? Parce que, en suivant les indications des patients de Freud et de Lacan, indications laissées par l’enseignement écrit et oral de ces deux cliniciens, je me suis attaché à faire respecter ces indications techniques aux cliniciens dont j’ai l’honneur et la responsabilité d’assurer la formation clinique et le forgeage stylistique.

Avant de passer à la raison de cette brève sur la technique, je tiens à signaler que toute la journée de ce dimanche, des membres cliniciens du RPH ont assuré des séances extrêmes : des parents qui délaissent leurs enfants ou veulent les tuer, des jeunes qui veulent tuer d’autres jeunes, des discours suicidaires. Le tout est réglé dans le cadre des conduites cliniques à partir de la boussole freudo-lacanienne.

Depuis ce matin, je suis l’affaire de la jeune Vanille. En arrivant à ma consultation pour recevoir quelques personnes, le dimanche soir donc – puisque c’est le soir et la fin de semaine que le Moi se détend et le retour du refoulé revient en puissance –, j’apprends par une application imposée par mon téléphone que la fillette a été retrouvée morte. Au moment de fermer cette application, une autre me propose « Mozart pour enfants ». Cette autre application imposée fut, cette fois-ci, acceptée.

Je suis venu une heure avant pour écrire cette brève, et quand j’écris, ma rigidité impose un silence absolu autour demoi.

Pour la brève d’aujourd’hui, je suis accompagné, comme lorsque je n’écris pas, de monsieur Mozart. Aujourd’hui, il n’y aura pas de silence. Exceptionnellement, j’accepterai du « Mozart pour enfants ».

Tous ces malades, patients et psychanalysants qui sont écoutés par les cliniciens qui dédient sans compter leur temps et leur vie à la psychanalyse, disent leur haine, leur désir de destruction, dans le cadre de la séance. Cela évite, jusqu’à cet instant où j’écris ces lignes, d’éviter des passages à l’acte irréparable. Le psychanalyste a son mot à dire cliniquement quand une mère ou un père veut tuer son enfant. Je pense à Serge Lebovici qui avait dit à une mère qui secouait son bébé : « Vous n’allez pas continuer à la secouer, n’est-ce pas ? Et avec un sourire bienveillant : ce n’est pas une poupée… N’est-ce pas ? » Lacan disait à quelqu’un qui voulait tuer : « Ne vous sentez pas obligé de le faire… » Dans ces deux formulations, le clinicien français forgé à la psychanalyse invite le Moi à ne pas céder aux injonctions de la résistance du Surmoi, tout en proposant ce que, grâce à mes amis chirurgiens, j’avais appelé la technique de l’écarteur. Cette technique sert à proposer au Moi une dialectique avec suffisamment d’oxygène pour que le Moi s’accroche au transfert et ne pas obéir aux organisations intramoïques. Le ne pas céder sur son désir lacanien est différent de céder aux injonctions des organisations intramoïques.

Maintenant, je me pense capable de passer au sujet de la brève d’aujourd’hui.

La technique du précédant consiste à ce que le clinicien demande à l’être, dans la position de malade, patient ou psychanalysant, la pensée qui a précédé le symptôme, qu’il soit psychique, corporel ou organique.

Parfois, le patient apporte en séance qu’il a fait un malaise ou qu’il a eu un accident. Le clinicien doit immédiatement lui demander la pensée qui a précédé le déclenchement de ce symptôme. Normalement, le patient dit ignorer ou ne pas voir l’intérêt d’une telle démarche. Le clinicien doit faire usage de l’autorité du transfert pour lui demander de se poser la question de la pensée qui a précédé l’expression corporelle ou l’acte organique. Le résultat est que, au fur et à mesure, il se rappellera de la pensée et ainsi, il pourra s’approcher du matériel inconscient qui l’anime, car, les êtres vivotent sans avoir la moindre conscience de l’existence d’un monde inconscient qui les habite.

Je propose le baptême de la technique, mais l’expérience est d’abord freudienne.

Une fois que le patient, mais surtout le psychanalysant, remarquent que ses actes sont des tentatives de règlement des pulsions, réponses à des fantasmes ou injonctions délirantes, ils commencent à se rendre compte que ce qu’ils font aux enfants, ce sont des réponses de leur Moi devenu grand presque adulte et poussé par les organisations intramoïques, à se venger de l’affront vécu enfant.

La psychanalyse c’est du sérieux. Elle fait série, l’autre nom de l’association libre. Elle évite, dans le cadre de la rencontre avec un psychanalyste, que l’adulte se venge, se venge sur plus faible que lui, au nom de la haine retenue et nourrie depuis son enfance.