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De la philosophie à la biologie, en passant par l’évolutionnisme et les sciences naturelles, Fernando de Amorim, psychanalyste, retrace la naissance et le développement du discours scientifique. À partir de la lecture de nombreux auteurs, parmi lesquels Aristote, Charles Darwin ou les biologistes Jacques Monod et François Jacob, au fil du présent ouvrage, il nous en propose une lecture articulée à la psychanalyse.
En s’appuyant sur des textes fondateurs pour la science, l’auteur délimite les contours de la biologie et de la psychanalyse. Il identifie leurs méthodes de travail, leurs implications, repère leurs points de dissension mais également ceux à partir desquels ces deux sciences peuvent se rencontrer, notamment en tant qu’elles proposent des interprétations symboliques du Réel.
La biologie étudie la vie. La psychanalyse, elle, étudie le désir et invite le psychanalysant, puis le sujet – l’être sorti de psychanalyse –, puis le sujet barré – le psychanalyste –, à la construction, relative à chacune de ces trois positions, de sa subjectivité, de sa responsabilité de conduire aussi sa destinée, puis de son existence. Ainsi, la biologie est science du vivant, là où la psychanalyse est science de l’existant.
L’auteur s’attache à distinguer vie et existence, ce qu’il matérialise par l’élaboration d’une hiérarchisation des positions de l’être, à partir de laquelle nous assistons à l’affinage de sa théorisation.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fernando de Amorim, psychanalyste, développe et revisite les concepts et les techniques freudo-lacaniens. Il est l’auteur de "Le transfert dans la clinique psychanalytique des malades organiques (2000)", "Cartographie de la clinique avec le malade organique, corporel et psychique à l’usage des médecins, psychistes et psychanalystes en institution et en ville "(2004), "Projet pour une psychanalyse scientifique" (2015). "Le Manuel de psychanalyse du RPH-École de psychanalyse a vu le jour sous sa direction" (2023).
Il enseigne et transmet la psychanalyse au sein de l’école du RPH. Il a créé la Consultation Publique de Psychanalyse (CPP), puis le Service d’Écoute Téléphonique d’Urgence (SETU ?).
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Seitenzahl: 842
Veröffentlichungsjahr: 2025
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RPH Paris 1996-1997
Édition 2025
ISBN : 978-2-38713-023-5
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Fernando de Amorim
DU VIVANT À L’EXISTANT
Comité d’édition coordonné par Lucille Mihoubi
La présente recherche rend compte du passage de la science du vivant – relevant du champ de la biologie – à la science de l’existant que constitue la psychanalyse. La position d’existant, sans être une finalité, est une proposition que la psychanalyse offre à l’être.
Il s’agira également ici d’analyser les effets et les enjeux distincts entre une interprétation imaginaire et une interprétation symbolique du Réel. Il est à noter qu’il n’existe pas d’interprétation réelle.
Chez Aristote, la distinction entre savoir et connaissance ne coule pas de source. Dans le texte grec, on trouve le mot croyance – « ἐπιστήμη » – dans le texte français, le chapitre commence par savoir – « Le savoir scientifique »1 –, pour ensuite faire débuter le paragraphe ainsi : « Nous pensons connaître scientifiquement (…) »2. Le savoir est une construction du sujet. La connaissance est une invention cosmopolite s’il s’agit d’une interprétation imaginaire, elle devient construction cosmopolite s’il s’agit d’une interprétation symbolique.
Entre la croyance, le savoir et la connaissance dite scientifique, il me semble que la psychanalyse est la première science à apporter une attention et une étude rigoureuse du savoir chez l’être parlant. Étudier scientifiquement le savoir donne à la psychanalyse le statut de science de ἐπιστήμη3, et au sujet celui d’être savant par ses actions. Par la méthode d’association libre et des techniques qui lui sont propres, la psychanalyse favorise l’être à quitter le joug des organisations intramoïques – la résistance du Surmoi et son bras verbal, l’Autre non barré – et ainsi construire sa position de sujet. Aucune autre branche scientifique ne s’est engagée à étudier le savoir de l’être à partir de ses pensées, de son corps et à partir du désir de l’Autre non barré.
Chez Sigmund Freud, de prime abord, le mot connaissance est plus présent que le mot savoir. Il s’agit d’une interprétation de ma part puisque Bewusstsein peut être traduit par connaissance, conscience et savoir ; et que wissen peut signifier savoir, mais aussi connaissance. Freud fait usage du mot Bewusstsein presque 170 fois, quant à wissen, il l’utilise presque 10 fois. Jacques Lacan cite, travaille ou réfléchit à l’aide du mot savoir plus de 130 fois, quant au mot connaissance, il est présent dans sa bouche presque 60 fois.
La présence du mot connaissance est plus évidente chez Freud puisque ce dernier était un homme de science de son époque. Il faut signaler aussi qu’il tâtonnait comme n’importe quel scientifique – de là les maladresses propres au chercheur qui trouve – mais ses trouvailles n’empêcheront pas le vulgaire de l’interpréter méchamment, sans pitié, comme impropre, indigne, honteux. Faire de la recherche, c’est partir sans savoir où : Fernand de Magellan, Christophe Colomb, Johannes Kepler, Freud, Louis Pasteur, sont des esprits de cette étoffe.
Une jeune science a besoin des lumières d’une science ayant plus de solidité dans sa lecture du Réel. De même, un scientifique a besoin des écrits de ses prédécesseurs pour constituer son texte, à partir des erreurs, points aveugles et contradictions de ses maîtres. C’est dans cette perspective que je m’installe. Je m’appuierai sur les esprits qui ont traversé les époques pour aider dans la construction d’une psychanalyse scientifique.
Je lirai et commenterai Aristote, Charles Darwin et les biologistes Jacques Monod et François Jacob. D’autres auteurs seront invités à ficeler ma lecture, surtout grâce à Darwin (Thomas Malthus ; John Herschel ; Herbert Spencer ; Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon ; David Hume ; Charles Lyell ; Johann Wolfgang von Goethe ; Alexander von Humboldt ; Alfred Wallace ; Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de La Marck). Ainsi, le squelette de mon projet se trouve chez le Stagirite, au milieu du XIXe siècle et à la fin du XXe siècle. Mon idée est d’articuler la biologie et la psychanalyse.
Je tâcherai d’étudier un possible passage de la libido, propre à la vie humaine, du signifiant corporel, qui s’exprime par le corps chez le nourrisson, vers le signifiant qui s’exprime par la parole chez l’être parlant.
Je tâcherai aussi de montrer que la libido en souffrance nourrit les pensées (registre de l’Imaginaire) qui, sans expression verbale vraie (registre du Symbolique), se tourne vers le corps (champ de l’Imaginaire) – sous forme de symptôme sans effusion de sang – et qui, sans toujours trouver une expression verbale de castration (expression de l’Autre barré), passe du côté de l’organisme, sous forme de maladie avec lésion.
Quand l’être, sur le divan, pense et ne dit pas, il trahit le projet de construction de son désir.
La psychanalyse est le dernier bastion de la médecine en tant que clinique, clinique au sens noble, hippocratique. La psychanalyse est une sustentation sous forme de bateau, d’annexe4 ou de bouée, qui maintient l’être hors de l’eau, grâce au Symbolique et à la résistance du Ça. À remarquer que j’avais trouvé, chez le biologiste virologue Pierre Sonigo, des arguments en ce sens, sans pour autant vouloir tenter un quelconque collage ou saut interprétatif du virus vers la pulsion humaine.
La psychanalyse agit comme prévention contre la tendance de l’être à se laisser emporter par le Moi et ses résistances, ainsi que par les organisations intramoïques, vers la destruction. Tendance qui l’habite dès sa naissance.
Une fois que la libido chute du côté de l’organisme, signant ainsi l’incapacité du Symbolique à contrer les assauts des organisations intramoïques, c’est du côté du Réel, représenté par l’organisme, que la clinique du désir (celle de la psychanalyse) se déplace vers la clinique de la libido (celle de la médecine) sous forme de mise en place des techniques et de la méthode psychanalytique pour qu’avec le médecin, le psychanalyste puisse proposer à l’être dans la position de malade une autre voie que celle de la maladie organique comme expression de sa difficulté à être. À partir de cet instant – représenté par le diagnostic du médecin ou le jaillissement du sang –, seule l’intervention médico-chirurgicale, par voie médicamenteuse ou biotechnologique, pourra réanimer l’être et lui permettre de survivre5, de vivoter ou même de vivre6. C’est la visée de la médecine et la volonté du médecin. Il n’est pas, ici, question d’existence.
En revanche, la visée de la psychanalyse est de proposer à l’être qu’il devienne sujet et qu’il construise son existence, sur terre : un continent pour la névrose, une île pour la psychose ou un mouillage pour la perversion. C’est le désir de la psychanalyse et le désir de psychanalyste.
1 Aristote. Œuvres Complètes, Paris, Flammarion, 2014, p. 214.
2Ibid.
3 Aristote. (382-322 av. J.-C.). « Éthique à Nicomaque », in Œuvres Complètes, op. cit., p. 1979.
4 Une annexe est une petite embarcation à rames qui permet les allers-retours entre le port, ou le rivage, et le bateau proprement dit mouillé au large.
5 Aristote écrit ce qui suit : « Tous les rejetons qui naissent avant sept mois ne sont en aucun cas susceptibles de survivre. », in Aristote. (343 av. J.-C.). « Histoire des animaux », in Œuvres Complètes, op. cit., p. 1317.
6 Voici ce qu’Aristote écrit : « Ceux qui naissent à sept mois sont a priori viables, mais beaucoup d’entre eux sont faibles (et c’est pourquoi on les enveloppe dans des lainages) et beaucoup ont certains conduits, comme ceux des oreilles et des narines, qui ne sont pas ouverts, mais ils s’ajustent chez ceux qui grandissent et beaucoup de tels rejetons vivent. », in Ibid.
Je suivrai la logique de Pierre Pellegrin et de son équipe de traducteurs, même si cela me semble énigmatique qu’Aristote écrive « nous avons dit précédemment »7 dans « Les parties des animaux », donc à la page 1101 des Œuvres Complètes de Pellegrin, et que je trouve ce même texte, postérieurement à ladite traduction, à savoir à la page 1417. En d’autres termes, « Les parties des animaux » devrait se trouver avant « Petits traités d’histoire naturelle » pour qu’ainsi, un lecteur amateur comme l’auteur de ces lignes puisse suivre l’évolution de la pensée d’Aristote. Le pourquoi de ce choix des traducteurs m’échappe.
Dans Petits traités d’histoire naturelle, Aristote écrit ce qui suit : « Il faut examiner les causes en vertu desquelles certains animaux ont une vie longue et d’autres une vie brève et qui font que la vie en général est longue ou brève. »8 Cette logique est propre aux êtres non-parlants. Pour ce qui concerne les êtres humains, ils vivent sous perfusion dès qu’ils ne sont plus protégés par le lait maternel. C’est avec Pasteur, les vaccins et les moyens d’assistance publique dans les pays évolués, tels que le nôtre, qu’il a été possible de faire vivre sous perfusion les êtres humains. J’entends par « sous perfusion », toute aide extérieure à la compétence naturelle de l’être à se maintenir en vie, à savoir l’aide apportée par un parent pendant des décennies, l’assistance de la sécurité sociale, les soins médico-chirurgicaux du système de soins français, la police qui protège le citoyen du bandit.
Aristote reconnaît l’être humain9, Lacan reconnaît l’être humain en le nommant être parlant10. Pour l’auteur de ces lignes, l’être survit, vivote, vit. Rare est celui qui existe. Celui qui existe a le statut de psychanalyste.
En tant qu’être vivant, l’être humain se comporte en tant que majeur ou en tant qu’adulte. Le premier a accédé à la majorité légale mais se caractérise par un Moi fort. Le second est responsable de sa vie et se sent responsable aussi de la vie de ses semblables. Cette responsabilité n’est pas éthique, elle est morale et concerne la relation du Surmoi à l’égard du Moi. Ce qui caractérise cet adulte donc, c’est la présence active du Surmoi. L’être humain vit mais n’existe pas car ce qui caractérise l’existence de l’être c’est le dégonflement de l’Imaginaire et la castration du Moi. Le dégonflement et la castration ici construisent un savoir où le plaisir d’être en vie est au rendez-vous, dans le discours et les actions. L’existence est une position propre au sujet, il n’est pas suffisant d’être humain ou d’être parlant pour exister. Pour exister, l’être doit d’abord prendre soin de lui-même, de son corps, de l’autre, de son environnement. Le lecteur remarquera que cela est une opération inhabituelle chez l’humain. Pour une telle démarche, l’être doit être castré du désir de l’Autre non barré, s’engager à construire son propre désir à partir de l’Autre barré, dégonfler son imaginaire, castrer son Moi. L’existence chez le sujet est une construction quotidienne pendant toute sa vie. La logique d’Aristote, citée ci-dessus, concerne les animaux non parlants et leur relation au Réel. Chez l’être humain, cela concerne le rapport au Réel et sa relation à l’Imaginaire. En revanche, l’être parlant peut compter, peut s’épauler, même s’abriter, avec le Symbolique. Cette manière d’écrire veut dire que l’être s’approchera davantage du Symbolique, qu’il reconnaîtra la matérialisation du Symbolique sous forme d’Autre barré et qu’il se laissera guider par le signifiant corporel ou le signifiant élevé au statut de parole qui apparaîtra en son corps ou qui sortira de sa bouche. Le Symbolique est une sorte de compagnon de route avec mon « avec ». S’il compte sur le Symbolique, s’il s’épaule ou est épaulé par le Symbolique ou, enfin, s’il s’abrite sous le Symbolique, il s’agira du Moi qui utilise le Symbolique pour la rhétorique, pour se protéger ou pour se cacher11.
L’étude de l’être humain a été accolée à un raisonnement botanique (« certaines plantes »12) ou zoologique, voire, dans le meilleur des cas, vétérinaire (« Il a les yeux de son père ! »). Parler des racines de l’homme, comme s’il était un arbre, pour évoquer son lieu de naissance, son attachement à sa famille comme s’il fallait vivre et se déplacer en troupeau, poisse, voire fige, toute possibilité à l’être humain de construire son existence. Il me semble qu’une nouvelle génération de biologistes dénoncent aussi une logique fixiste qui contamine également leur champ.
Je pense que l’être humain devrait prendre ses distances d’avec sa famille – père, mère, fratrie – dès que possible mais, pour cela, il est important que les majeurs qui ont la charge de les éduquer supportent de s’en séparer. Depuis la nuit des temps ce n’est pas le cas et je ne pense pas que cela change. Les idéologies de libération de l’homme s’y sont toutes cassé les dents parce qu’elles n’ont pas eu le courage de proposer cet éloignement symbolique de l’être.
C’était le parcours de Jésus qui m’a mis sur cette voie13. Son détachement d’avec sa mère m’a éveillé à la fonction d’une mère, comme d’un père, s’ils occupent la position d’adulte et non de majeur, qui est d’être à la disposition – symbolique – de l’enfant face aux rencontres inévitables de ce dernier avec le Réel. Le Moi de l’être enfant se gonfle d’Imaginaire parce que celui-ci n’a pas l’appui symbolique de son entourage, par la voie de la castration, pour se préparer à la rencontre et la danse avec le Réel évoquée plus haut.
Indépendamment du fait que leur vie soit courte ou longue, à partir du titre d’Aristote, les êtres vivent selon leur « constitution naturelle »14. Cela veut dire que leur structure d’être, confirmée par la biologie, a une date limite de vie15. Ensuite, l’être vivant servira de nourriture à d’autres animaux ou plantes. Chez les êtres humains, ils vivent sous perfusion dès qu’ils sont en vie grâce à la solidarité d’un semblable, sous forme d’aide pour se nourrir et pour satisfaire le Moi du nourrisseur, voire sous forme médicamenteuse pour satisfaire le Moi du soigneur. Quid de la solidarité, de l’humanisme ? Ce sont des effets de la sublimation de la pulsion d’emprise, de la pulsion agressive, de la pulsion sexuelle, ainsi que de la pulsion de mort de l’autre, son semblable.
Certes, « l’homme a une plus grande longévité que certains animaux plus grands »16, mais ce qui m’intéresse ici n’est pas la lecture biologique, mais la qualité de vie de cet homme, l’autre nom de l’existence humaine, existence qui ne peut être examinée que de façon subjective. En plus, l’homme a des appuis symboliques – hôpital, alimentation conservée dans le frigidaire, médicament – que l’animal n’a pas. En fin de compte, l’animal vit et l’homme ne pourra déterminer sa condition qu’à partir de lui-même, en d’autres termes, c’est lui qui dira s’il survit, vivote, vit ou existe. J’estime donc qu’il est impossible de comparer l’animal à l’homme concernant sa vie et que la vie de ce dernier est questionnable car, sans protection médicale, pharmaceutique, sociale, policière, sa vie ne serait pas si différente de celle de l’animal sauvage. En d’autres termes, c’est la construction symbolique qui rend l’homme plus longtemps vivant biologiquement parlant. Mais cette vie est prise dans l’aliénation du Moi puisque c’est ce dernier qui est maître de sa vie, ou du moins le croit-il. Quid de l’être ? Il a abdiqué de ses responsabilités à construire son existence dès sa naissance. Si l’animal n’a pas conscience de la vie, l’homme a une conscience aliénée, grâce au Moi, de la sienne. Or, s’il est aliéné de sa vie, il n’est pas encore et, probablement, n’aura-t-il pas le temps chronologique de l’être un jour, apte à construire son existence. La psychanalyse lui offre cette possibilité.
Aristote fait référence au monde animal – « C’est pourquoi les abeilles (…) »17 – et végétal – « En ce qui concerne la longue durée naturelle des arbres (…) »18 –, rarement à l’humain, sauf en cas de comparaison.
Quand j’avais proposé, il y a quelques années, que le rassemblement d’organes constituait l’organisme et que les « parties du corps » constituaient les parties du Moi, que celui-ci constituait le corps, je tirais mon inspiration d’Aristote19. Freud avait raison d’affirmer que le Moi est corporel, mais il faut signaler aussi que, quand un symptôme se forme dans une partie du corps, il est la conséquence du déménagement d’une partie importante des organisations intramoïques et du Moi dans cette localisation anatomo-physiologique mentale – régie par le symbolique imaginarisé (à l’entrée de la cure) – à distinguer de la localisation anatomo-physiologique répondant au registre du Réel. Quand l’Autre barré castre le Moi, le Symbolique dégonfle l’Imaginaire et le clinicien constate l’imaginaire symbolisé (à la sortie de la cure). Cette dynamique pulsionnelle concerne les symptômes et la jouissance dans le corps.
Le corps chez Aristote concerne l’organisme et les parties du corps concernent les organes. Il ne fait pas de saut, comme Darwin, du champ animal au champ humain.
Chez Aristote, « la vie et la possession de l’âme [ce qui n’est pas la possession de la conscience] s’accompagnent d’une certaine chaleur (la digestion, en effet, qui fait que les animaux s’approprient la nourriture, ne s’effectue pas non plus sans une âme ni sans chaleur, car c’est grâce au feu qu’elle transforme toutes choses) »20. Chez les êtres parlants, la possession de la vie et de l’âme avec ou sans conscience, mais sans la présence de l’Autre barré maternel, rend cette vie impossible (l’avortement, où le majeur tue le fœtus après la date légale, le nourrisson se meurt dans ce que la médecine appelle sa « mort subite »). Quand il y a possession de la vie et de l’âme avec conscience et avec la présence des organisations intramoïques – le Moi maternel ignore ces présences dans son rapport à l’enfant –, l’être survit, vivote ou vit sous forme autistique. Cliniquement, c’est la reconnaissance des organisations intramoïques par le Moi, ma technique du 180° (sous forme de question) ou l’intervention directe du clinicien dans la position de grand A barré prime, le « Ⱥ’ » (sous forme d’affirmation), qui peut construire avec le désir de l’être nourrisson – et l’autorisation parentale bien évidemment –, une autre voie que la voie autistique. Éviter cette opération psychanalytique et choisir la voie éducationnelle, técéciste, pour ne pas offusquer le Moi des parents majeurs, est regrettable pour l’enfant, lâche pour les parents et honteux pour le praticien.
Il est à noter l’aisance d’Aristote à mettre en évidence la destruction propre à la vie :
« La destruction présente en effet des différences, mais elle est a <chez tous> un caractère commun. La mort est soit violente, soit naturelle. Elle est violente quand le principe en est externe. Elle est naturelle quand il est interne et que la constitution de la partie du corps est telle qu’elle est depuis l’origine, et non pas par la suite d’une affection postérieure. Chez les plantes, c’est le dessèchement et chez les animaux, c’est ce qu’on appelle la vieillesse. »21
Le 17 octobre 2021 à 6 heures du matin, je me présente aux urgences de l’hôpital Lariboisière car il m’est impossible d’uriner. Après examens, l’urologue signale que je souffre de vieillesse, l’organe est vieux, me dit-elle. Sans l’intervention médicale, je serais mort. Depuis, je prends un médicament. Cette mise en vie grâce à la pharmacologie fait oublier au Moi la logique qu’Aristote met en évidence chez l’animal, à savoir que sa destruction est soit violente, parce qu’il est dévoré par un prédateur, soit naturelle, parce que ses fonctions vitales arrivent à terme. Ma situation échappe aux deux situations car je suis réanimé au quotidien par le Symbolique du chercheur qui a réussi à construire, avec des éléments du Réel, les molécules, un traitement pour repousser à plus tard ma destruction, telle que décrite par Aristote. L’Imaginaire est au rendez-vous quand le Moi continue à survivre, vivoter ou vivre comme si de rien n’était.
La quantité de malades et de patients qui continuent à faire une chimiothérapie sans pour autant arrêter d’intoxiquer l’organe avec le tabac, l’alcool, quand sont prouvés les effets néfastes de telles absorptions, est la preuve de l’aliénation du Moi et de son poids dans la conduite du destin de l’appareil psychique. L’être est caché sous les jupes du Moi.
La destruction ici prend la tournure d’une tentative d’accélération du processus de destruction par les organisations intramoïques22.
La différence entre la logique de la destruction animale et celle de la destruction humaine est que cette dernière est guidée, aveuglément, par la résistance du Surmoi.
La vieillesse chez l’être humain c’est mourir sans avoir pris de médicament pour se maintenir en vie. Comme il est su que quelques-uns sont réanimés dès la naissance et que quelques autres meurent vieux grâce à la pharmacologie, il ne me semble pas indélicat de mettre en évidence que la triche est au rendez-vous dans leur condition d’être vivant. Devons-nous les laisser mourir ? Bien sûr que non, puisque notre époque et notre société leur permettent de respirer. Mais peut-être qu’il est important de signaler au Moi qu’il est en vie grâce au Symbolique (le travail de construction du médicament, de l’instrument chirurgical…) et non grâce à l’Imaginaire, à savoir un quelconque Dieu ou prophète. Cette castration symbolique, propre à l’action psychanalytique par la voie de l’Autre barré ou de l’Autre barré, prime, dégonfle le Moi et le met à sa place. Les dépenses en assistance sociale et médicale en France sont dues à l’aliénation du Moi et sa soumission aux organisations intramoïques. Souhaité-je une manière de traiter l’aliénation du Moi comme dans les pays anglo-saxons, particulièrement aux États-Unis d’Amérique, où sans argent pas de soin ? Non, je mets simplement en évidence le niveau de civilisation de la société française et la puissance qui est mise par le Moi pour la détruire par l’acte de gaspillage. La civilisation, ainsi que la démocratie, passent toujours pour des innocents, face à la barbarie. La barbarie ne se trouve pas chez les animaux, c’est une caractéristique propre au Moi humain soumis aux injonctions des organisations intramoïques.
Le lecteur remarquera qu’il n’y a pas de place dans ma lecture, place pour la destruction au nom du racisme, de la religion ou de la condition sociale, les trois fléaux de destruction chez les humains. Il n’y a pas d’être humain dans mon étude, mais un Moi en relation avec l’Autre non barré et la résistance du Surmoi. Il s’agit ici d’une étude psychanalytique de l’appareil psychique freudo-lacanien et non d’une réflexion sociologique, psychologique ou anthropologique de l’être humain.
Aristote entend « être imparfait », comme étant « les œufs et les graines des plantes, dans la mesure où elles sont sans racines »23. L’imperfection est propre à l’homme, mais le Moi avait créé des racines imaginaires pour créer une perfection ou au moins pour croire à des organisations imaginaires pour étayer cette supposée perfection imaginaire. La perfection corporelle, la symétrie, la famille, l’adhésion à une cause nationale, religieuse, sont des tendances moïques pour rassembler les Moi. L’idéologie religieuse exige un amas de Moi pour défendre la cause. De là cette lecture botanique – « Quelles sont tes racines ? » – qu’un homme peut alors demander à un autre.
Dans la vie humaine vraie, celle d’un navigateur confronté au Réel des éléments en mer, l’homme n’a pas de racine mais la responsabilité d’arriver, avec le reste de l’équipage à bon port ou à un mouillage. Je pense ici à Juan Sebastián Elcano, qui n’était pas l’homme le plus moralement acceptable au début de la circumnavigation proposée par Magellan. Pourtant c’est cet affreux Jojo, et non Magellan, qui amènera les survivants à bonne destination.
La danse exigée dans la conduite d’une cure, comme dans une navigation, est nécessaire car « la vie consiste à inspirer et à expirer »24.
Dans Histoire des animaux, Aristote évoque le genre25 et les familles26. Il faut signaler que la taxonomie, ou taxinomie, est la branche des sciences naturelles qui étudie, en faisant l’effort de décrire et circonscrire en termes d’espèces, les organismes vivants, en catégories hiérarchisées appelées taxons. Ces taxons sont des étages de classification qui s’établissent de la manière suivante :
règne → embranchement → classe → ordre → famille → genre → espèce
Cette hiérarchisation a été proposée par le naturaliste suédois Carl von Linné.
Aristote divise les animaux en domestiques et sauvages. L’être humain et le mulet sont considérés par lui comme étant « toujours domestiques »27 et la panthère et le loup comme étant « toujours sauvages »28. Il continue : « Il y a aussi un autre mode de distinction : en effet, toutes les familles [de là mon intérêt de mettre en évidence la classification de Linné] qui sont domestiques existent aussi à l’état sauvage, par exemple, les chevaux, les bovins, les porcs, les êtres humains, les moutons, les chèvres, les chiens. »29 Mon intention est donc d’examiner les êtres humains dans le même taxon que les porcs et les chèvres. La société civilisée, celle des droits de l’homme, est habituée à penser qu’un être vivant faisant partie des humains est, d’emblée, dès sa naissance, digne du statut d’humain, de citoyen, d’adulte ou de sujet. C’est une excellente initiative et qui, sinon un tyran ou un dictateur, serait en désaccord ? Cependant, il s’agit d’une invention imaginaire car elle exclut les organisations intramoïques faisant partie de l’appareil psychique humain et leurvolonté de destruction. Le Moi aliéné et pris dans la logique destructrice des organisations intramoïques fait partie du règne animal, mais toute tentative de classement le concernant échappe à la biologie puisqu’il est pris dans un rapport indestructible avec ces mêmes organisations. Ce qui peut constituer un désir de s’élever au statut d’être civilisé, d’adulte, voire de sujet, est l’engagement de l’être à dégonfler l’Imaginaire et de se mettre du côté de l’Autre barré pour que son Imaginaire soit dégonflé et son Moi castré. Cette opération occupe toute la traversée psychanalytique.
La destruction chez le Moi concerne sa relation avec ses organisations intramoïques. Mais cette destruction trouve sa source dans la relation entre le Moi et les majeurs, représentés par l’Autre non barré, qui l’ont entouré pendant son enfance.
Un homme sauvage, selon la classification aristotélicienne est, pour l’auteur de ces lignes, un homme dont l’être a cédé sa responsabilité de construction de son existence au Moi. Inévitablement, ce dernier sera, à son tour, la marionnette des organisations intramoïques.
Un homme devient humain quand il est empathique à son semblable ; il est citoyen quand il se sent responsable du présent de sa Cité ; il devient adulte quand il quitte définitivement son enfance et sa jeunesse ; il devient sujet quand il construit et supporte son existence.
S’éloigner de sa famille, et ensuite de son milieu, est, me semble-t-il, ce qui pourra aider les êtres à devenir humains. La famille30, ainsi que la religion, sont nécessaires quand l’être est petit et donc pas encore prêt pour être dans le monde par ses propres moyens. Une fois autonome, l’être devrait, pour sa santé mentale, s’éloigner ou mettre une distance respectueuse avec les deux. Quant à Dieu, en faire usage dans les moments de tourments et l’éconduire dès que la tranquillité est revenue à l’esprit. Ces discours injonctifs d’un nombre de prières par jour et obligations en tout genre n’ont rien à voir avec Dieu, mais avec la volonté de puissance du Moi des hommes et femmes méchants, eux-mêmes guidés par leur Autre non barré. Il faut un Moi profondément aliéné pour croire à des esprits méchants et maléfiques.
Et dans la liste des caractéristiques imaginaires – « la douceur du bœuf, la traîtrise du serpent, la noblesse du lion »31 – des animaux, Aristote met en évidence que « parmi les animaux, seul l’être humain est capable de délibération. Plusieurs participent à la mémoire et à la capacité d’apprendre, mais aucun autre ne peut avoir de réminiscence, sinon l’être humain »32. Le dénominateur commun entre la délibération et la réminiscence, c’est que l’être humain est l’unique d’entre les vivants à parler. Il peut « réfléchir mûrement », aussi « discuter, prendre une décision » (étymologie de délibération), ainsi que « rappeler à son souvenir » (étymologie de réminiscence), autant qu’il veut, il sera toujours pris dans une parole trompeuse, puisque cette parole vient du Moi. La parole vraie tombe de ses lèvres malgré lui, preuve qu’elle vient de l’Autre barré.
Donc, l’être humain, guidé par son Moi, délibère de travers et se souvient de même.
Pour Aristote, l’être humain est vivipare, ainsi que le cheval33. En zoologie, vivipare se définit comme une compétence du petit, après son évolution embryonnaire dans l’organisme maternel, à naître et mener une vie autonome. Or, les poulains réussissent à se lever entre 30 minutes et 2 heures après leur mise-bas car leurs poumons ont besoin de mouvement et ils ont besoin de se mettre sur leurs pattes pour téter et prendre des forces. S’ils ne parviennent pas à se mettre debout seuls, ils risquent de perdre leurs forces et de mettre leur vie en danger.
Si le poulain arrive à vivre en mode sauvage, la preuve est faite qu’il est apte à la vie ; l’être humain, sans aide externe et entouré des adultes ou des majeurs, périrait très rapidement. Physiologiquement, l’être humain n’est pas apte à vivre. S’il vit, c’est grâce au désir de son semblable adulte (le Moi guidé par le Surmoi), voire majeur (le Moi guidé par les organisations intramoïques). La préparation à la vie d’un être humain peut durer des décennies, sans que personne puisse instaurer une quelconque garantie de réussite. Sans l’aide de son semblable pour qu’il vive, l’être pourra peut-être survivre, voire vivoter. L’être humain devient autonome quand il décide d’exister et cette période coïncide normalement avec sa maturité organique et sa sortie de psychanalyse. Même à ce niveau, le désir de destruction rôde. Cela sans évoquer l’instinct de mort – Todestrieb – qui l’habite depuis le début de sa vie.
Je trouve la spécificité de la science chez Aristote dans la phrase qui suit : « C’est pourquoi il est nécessaire de considérer la nature de chacun en les prenant à part. »34
Il s’agit d’un discours scientifique à partir d’une expérience unique. Il est possible de tirer des conclusions à partir de cette expérience et non, à partir d’une expérience, de généraliser les résultats en ce qui concerne la clinique humaine. De là l’importance d’« adopter la méthode conforme à la nature »35, à savoir, pour ce qui m’intéresse, la méthode propre à la psychanalyse. Cette méthode, qui prend ses distances d’avec la catharsis et l’hypnose, consiste à ne pas exercer une influence sur les dires de l’être dans la position de malade, patient ou psychanalysant36. Il faut attendre que l’être soit dans la position de sujet pour que sa parole et son action soient sanctionnées du sceau d’une interprétation vraie du Réel.
La méthode concerne, depuis le milieu du XVIe siècle, la manière particulière d’appliquer une médication ; la technique, depuis la fin du XVIIe siècle, concerne celui qui enseigne les principes de la grammaire. Ainsi, la méthode concerne le style propre au psychanalysant de s’appliquer la méthode d’association libre. La technique concerne la déclinaison, la vigilance et l’exigence de respect qu’impose le clinicien au psychanalysant. L’association libre est une méthode pour le psychanalysant et une technique pour le clinicien. La technique d’association libre, sous la responsabilité du clinicien, pousse le psychanalysant à utiliser la méthode d’association libre (la médication), pour se soigner. Le premier poussera le deuxième avec son style, le deuxième utilisera la méthode avec son style.
L’être est invité à associer librement (méthode d’association libre) même quand il est pris dans des affects, et à rester éveillé, c’est-à-dire responsable des dires qui sortent de sa bouche. Le résultat de ses associations vise la construction de sa position de sujet et non, comme dans la méthode cathartique, de la purification par l’expression théâtrale, des affects. La méthode d’association libre est une démarche rationnelle qui suit la transformation des pensées en parole, et plus particulièrement celle qui se distingue de la parole consciente, pré-élaborée. Le clinicien, qui accepte d’occuper la position de semblant d’objet a, va adopter – selon l’étymologie vers le milieu du XIIIe siècle – la manière technique de faire de la psychanalyse. Le clinicien adopte la technique d’association libre conforme à la nature de l’être : un nourrisson, un bébé, un enfant, un pubère, un homme, une femme, un homosexuel, un vieillard, que la structure soit la névrose, la psychose ou la perversion, seront traités conformément à leur nature pour le bon déroulement de la méthode par l’être.
Étymologiquement, il y a une intimité troublante entre méthode et technique, mais je tiens à mettre une distance entre ces deux concepts, même si les deux sont les résultats de l’observation et de la répétition de l’expérience. En général, la méthode est subjective et dynamique, la technique se doit d’être figée et objective, même si le style du clinicien apporte un condiment qui lui est propre.
Dans son quotidien, le clinicien se doit de faire usage et de répéter une technique jusqu’à l’exhaustivité. Si elle ne répond plus aux exigences cliniques, il doit l’exclure de son champ opératoire. C’était le cas pour Freud avec l’hypnose. La méthode et la technique d’association libre sont toujours de la partie.
Pour un marin, une bouée cardinale indiquant le Nord indique qu’elle est postée au Nord du danger, donc le navigateur passe au Nord de la balise car, s’il passe au Sud – de la balise – il entrera en collision avec un rocher ou une épave. Pour le clinicien, cliniquement, la technique psychanalytique est la balise, théoriquement pour lui, la balise est l’hypothèse. La méthode est la manière dont le clinicien traitera la difficulté afin d’éviter l’abandon de la cure ou le passage à l’acte. Le style du marin, comme celui du clinicien, est la particularité de sa manière de gérer ipso facto la situation qui lui tombe dessus car l’important est d’éviter l’obstacle pour le marin, ou l’abandon de la cure ou le passage à l’acte pour le clinicien. Dans la clinique, c’est le style qui caractérise le clinicien, celui qui se tait, et le différencie du praticien, celui qui parle pour ne rien bien dire, ainsi que du technicien, celui qui utilise la technique sans mot dire, parce qu’il ne sait pas quoi dire et à quel moment parler ou se taire.
La technique est générale, la méthode est subjective, le style est la manière propre au clinicien de faire usage de la méthode.
La cartographie de la clinique (Cf. Cartographie du RPH), celle que j’avais proposée, est une écriture technique qui oblige le clinicien à la lire selon sa méthode. Cela avant le départ de la navigation clinique car, après le départ, ce n’est pas la dimension statique de la cartographie qui sera dans l’esprit du clinicien, mais la carte et sa dimension dynamique (Cf. Carte des trois structures), qu’il devra manier avec méthode, à partir de son style.
Il n’y a pas plusieurs psychanalyses, il y a une psychanalyse et plusieurs méthodes pour l’appliquer. L’invention d’une pluralité de psychanalyses est une stratégie du Moi. En abandonnant la position de psychanalysant, le psychanalyste est devenu analyste, ce qui suppose que son Moi a pris le dessus sur la construction du désir castré. Résultat : l’analyste invente une psychanalyse, la sienne – kleinienne, lacanienne, bionienne, winnicottienne –, avec leurs adeptes qui, à leur tour, éviteront aussi le divan comme des chats échaudés. Cette stratégie moïque freine la constitution d’un questionnement solide sur la scientificité ou non de la psychanalyse.
La méthode freudienne est celle qui se caractérise par a) la suppression des amnésies ; par la visée de b) défaire tous les refoulements et de c) rendre l’inconscient accessible à la conscience, « ce qui se produit par le surmontement des résistances »37, en surmontant les obstacles (« durch Überwindung der Widerstände »38). De manière poppérienne, Freud se presse à indiquer qu’un tel « état idéal n’existe pas »39. L’usage que fait Jacques Lacan de la méthode et son style se caractérisent par les séances que j’avais nommées séances lacaniennes.
Freud vise « la guérison pratique du malade »40. La procédure (« Verfahren ») « est la même »41. Ici, il s’agit de la technique car cette dernière est statique, jusqu’à preuve du contraire. Il continue : « Le procédé thérapeutique demeure le même, à quelques menues modifications près »42 (c’est moi qui souligne). Le « demeure le même » fait référence à la méthode. Ces « menues modifications » sont dues au style propre au clinicien.
Le lecteur remarquera la proximité entre méthode et style. Le style est la manière propre au clinicien d’utiliser la méthode tout en veillant au respect strict de la technique.
Ainsi, « adopter la méthode conforme à la nature »43, c’est donner à la méthode un rang qui lui est propre. Cela veut dire embrasser toute la psychanalyse, sa méthode, ses techniques pour, ensuite, lire la nature propre à l’être, à savoir sa structure psychique. Le problème de l’être n’est pas sa structure – névrose, psychose, perversion – mais son Moi et la souffrance qui est la sienne. Quand le Moi s’aligne sur la structure qui lui est propre, il est possible de poser le diagnostic et de connaître la direction de la cure. Il est su aujourd’hui que la sortie de psychanalyse dans la névrose n’a pas les mêmes caractéristiques que la sortie de psychanalyse dans la psychose ou dans la perversion. Cette connaissance générale a été acquise par le témoignage des analystes de Freud jusqu’à nos jours.
C’est le « chacun » qui intéresse Aristote44, comme c’est le chacun qui fait de la psychanalyse une science où la répétition et la comparaison de l’expérience sont impossibles parce que la psychanalyse collabore à ce que l’être construise son savoir, savoir qui lui est propre. Au contraire de rester du côté du patient, la psychiatrie et la psychologie se sont mises du côté du discours scientifique des sciences qui ont comme objet d’étude des étants sans vie, sans conscience, voire sans langage articulé sous forme de paroles. Elles ont perdu leur âme dans ce choix. La psychanalyse est l’unique science qui s’engage à défendre la spécificité de l’être, pour cette raison ce dernier peut espérer devenir sujet à la sortie de sa cure.
La « démonstration »45, propre à la cure psychanalytique, se fait à partir de la passe d’après l’idée initiale de Lacan.
Le corps dans le texte d’Aristote indique l’intégralité de l’organisme vu par l’observateur46. Quand le Moi dit « mon corps ! » ou « votre corps ! », il exprime ce qu’il veut voir comme totalité.
Il est possible de trouver famille – à propos des chouettes –, comme étant le groupe naturel inférieur à l’ordre et supérieur au genre47, et l’espèce – à propos de la crevette et de la crange48 – comme étant le groupe naturel placé sous le genre et auquel appartient l’ensemble des êtres vivants possédant des caractères anatomiques, morphologiques et physiologiques communs, qui reproduisent entre eux des êtres semblables et également féconds.
Il est possible de repérer dans le texte la difficulté de rassembler, « sous un nom commun »49, les membres d’une famille, en l’occurrence, ici, les insectes. Pour l’être humain, cette tâche a pris le modèle botanique et zoologique. Les conséquences d’un tel glissement du choix ont été le gonflement de l’Imaginaire et l’installation du Moi dans la position de maître de l’appareil psychique. La proposition de la psychanalyse est que l’être soit lu en tant qu’autonome de sa relation à l’Autre non barré et aussi de son semblable.
Quand Aristote signale que « certains des petits oiseaux ne chantent pas avec la même voix que leurs parents »50, il laisse la porte ouverte à la présence de l’identification imaginaire dans le royaume animal, ce qui éloigne toute lecture machinale de l’être vivant. Il continue la phrase : « (…) avec la même voix que leurs parents s’ils ont été élevés loin d’eux et qu’ils ont écouté le chant d’autres oiseaux »51. Cette identification imaginaire approche le petit de l’autre. Être seul ne convient à aucun être vivant, mais cela ne signifie pas s’aliéner de la construction de son propre désir pour ne pas être seul.
Dans le chapitre 1 du livre V, il écrit :
« Puisqu’on a déjà divisé les animaux en familles, il faut s’efforcer de mener cette étude de la même manière, à ceci près que nous avions adopté comme point de départ l’examen des parties en partant de l’être humain, alors que maintenant c’est en dernier qu’il faut en parler, du fait que c’est lui qui demande l’étude la plus développée. »52
Il est vrai que j’avais remarqué qu’il avait mis en évidence la famille des animaux. Mais il m’a échappé qu’il utilisait comme point de départ l’être humain.
Du naître « spontanément »53 aux œufs comme produit de « génération spontanée »54, il n’y a qu’un pas. Il me semble important de faire un saut de l’animal vers l’être humain. Mais cela se fait en reconnaissant le manque chez l’être parlant { } et l’impossible propre au saut [ ].
Quand Aristote écrit « il saillit et est sailli »55, il apporte de l’eau à mon moulin car, récemment, j’ai refusé la notion de pénétration : pénétrer ou être pénétré, sexuellement parlant. Ainsi, donc, j’avais proposé : visiter et être visité. Cette réflexion m’est venue de la peur de certains Moi à se laisser vacciner contre le virus SARS-COV-2.
La question de la sexualité n’est pas une donnée facile pour quelques personnes. La piqûre, propre à la vaccination, devient une forme de pénétration pour Le Moi. La pénétration vraie suppose le sang et donc une rencontre du Moi avec le Réel. Pour cette raison, je propose que le mot pénétration se limite à l’infraction avec sang, comme parfois c’est le cas du premier accouplement ou dans les cas de vaccination. Pour ce qui est du champ quotidien de la vie sexuelle, il me semble plus logique de dire que le pénis rend visite et que les orifices sont visités.
En évoquant les œufs de langouste, Aristote écrit ce qui suit :
« En effet, sur chacun des replis naturels qui sont sur le côté, il y a un organe cartilagineux auquel l’œuf s’attache et l’ensemble constitue comme une grappe de raisin. Chacun de ces organes cartilagineux, en effet, se divise en plusieurs parties. Ces différents éléments deviennent visibles quand on les sépare, mais à la première vue ils semblent être un ensemble. »56
J’utiliserais cette remarque pour mettre en évidence la distinction entre l’être et le Moi : l’être est là, dans l’organisme vivant, puisque le nourrisson est né. Le Moi s’attache à l’être et une partie du Moi prend une forme d’« œuf », comme s’il était un ensemble autonome. L’ensemble des parties du Moi formeront, pour celui qui regarde de loin, cet « ensemble ». Je mets en évidence ici que les parties du Moi donnent à voir, à penser et à croire, à une autonomie desdites parties. C’est de l’esbrouffe. Enfin, le Moi vu de loin, semble être un ensemble, mais quand le clinicien examine dans le détail, il remarquera, « quand on les sépare », que le soi-disant ensemble est composé de parties. L’être, pour ne pas construire son existence, confie au Moi, instance minable puisque aliénée par structure, de le représenter au quotidien et dans toutes les circonstances.
La vraie condition de l’être se trouve dans la situation des œufs de calmars, qui sont pondus « en haute mer »57, c’est-à-dire sans aucune barrière, aucune limite, à la merci du prédateur. L’environnement aquatique est ce qui caractérise la lecture de l’être dans son rapport au Réel. La lecture terrestre de l’être humain est la trace de l’aliénation de son Moi dans la lecture du Réel auquel il a affaire en venant au monde et en laissant au Moi la responsabilité de gérer sa vie.
Quand les petites des tarentules ont grandi, « elles encerclent leur génitrice et la tuent en l’expulsant, et elles en font souvent autant au mâle si elles l’attrapent »58. Vu l’évolution du registre Symbolique, les êtres parlants ne tuent pas leur mère, sauf dans des états de folie extrême. Pourtant, les fantasmes de meurtre sont monnaie courante dans la clinique. Pour quelle raison vouloir la mort de ses parents ? Parce que ces derniers se comportent en majeurs et non en adultes, et surtout parce que les parents ont mis l’être dans ce monde. Ceci annule-t-il l’Œdipe ? Pas du tout.
L’Œdipe est la preuve que l’agressivité de l’enfant doit être canalisée par les parents et non réprimée. Un parent adulte supporte l’agressivité de l’enfant sans représailles, comme un marin qui vise à passer un canal sans toucher les bajoyers (les parois latérales d’une écluse), ce qui fera que ce dernier accepte la construction du Surmoi comme une instance d’alerte quand une des parties de son Moi déconne. À l’inverse, quand le Surmoi n’est pas accepté par l’être, ce sont les organisations intramoïques qui prennent le dessus. Cette opération se met en place parce que l’être donne au Moi la responsabilité de le représenter dans sa vie.
Aristote était le premier à classer les espèces en invertébrés et sanguins. Les espèces regroupent des êtres qui se ressemblent. L’espèce est cette capacité propre aux êtres de se perpétuer, quand ils sont semblables à eux-mêmes. Invertébrés ce sont les crustacés, mollusques, insectes, testacés. Les sanguins sont les poissons, oiseaux, quadrupèdes ovipares, et quadrupèdes vivipares. Il est important de noter qu’Aristote passe des animaux (du livre I au livre VI) à la puberté des humains (livre VII), sans un mot sur l’enfance de ces derniers.
Parfois, il utilise le corps pour faire référence aux animaux, à propos du corps du caméléon59, mais aussi pour parler du corps des enfants60. Ce qui me pousse à entendre corps comme ce qui enveloppe l’être et l’organisme, ce qui est inaccessible.
La notion de quantité est un élément important, me semble-t-il, pour ma recherche. « Quantité d’humidité »61, « plein d’humidité »62 chez Aristote, « Fluide » chez Jean-Baptiste de Lamarck, que je commenterai le moment venu, « Libido » chez Freud.
Ce qui anime vitalement l’être est représenté sous forme liquide. Ceci m’incite à une théorie où la libido circule chez l’être dès la fusion des gamètes (fécondation), à son développement en tant que fœtus, à l’acceptation de ce dernier et de sa gestante de vivre et de désirer qu’il vive ; de la naissance du nourrisson par son premier cri ; sa maturation grâce à la circulation libidinale et les signifiants propres au majeur ou à l’adulte qui lui servent de parents, ce qui produira des sons et des paroles qui indiqueront la présence du désir chez lui.
La stagnation de la libido et du signifiant dans le champ psychique (Imaginaire et Symbolique) produira des expressions d’irritation – preuve de la souffrance du Moi – quand la parole ne sera pas bien dite, sous forme de symptômes corporels. Cette stagnation imaginaire, par absence ou ralentissement de la fluidité symbolique, fera apparaître une pression telle au niveau cellulaire et histologique que, sans castration symbolique, la suite sera la rupture de vaisseaux, des tissus et le déclenchement des maladies organiques. Ma démarche vise à rendre l’être responsable de la démarche clinique qui vise à étudier les voies de la libido dans sa vie, à savoir, ou la libido sera utilisée par l’être pour exister ou il se dérobera de sa responsabilité en laissant le Moi prendre en charge la destinée libidinale. Cette dérobade de l’être fera en sorte que le Moi utilise, par l’aliénation, la libido pour survivre, vivoter ou vivre. Avec l’accord impuissant de l’être. L’existence ici est impossible. Il n’y a d’existence que lorsqu’il y a sujet, ce qui suppose dégonflement imaginaire et castration du Moi à cet instant passager de la sortie de psychanalyse, qui fait naître un sujet γ (quelqu’un qui ne souhaite pas devenir psychanalyste). Dans le cas de la sortie de psychanalyse pour le psychanalyste, ce moment de castration de son imaginaire est permanent car la sortie de psychanalyse non seulement dégonfle l’Imaginaire mais castre le Moi du sujet ψ (quelqu’un qui désire faire de la psychanalyse son métier). C’est cette permanence dans la position de psychanalysant qui justifie ma formule « La psychanalyse du psychanalyste est sans fin ». À entendre comme le fait qu’il fréquentera le divan d’un psychanalyste de manière hebdomadaire, comme cela est demandé à un psychanalysant lambda λ, toute la durée de sa vie professionnelle.
Le Moi est le responsable des trois positions évoquées plus haut (survivre, vivoter, vivre). L’être dans la position de sujet prendra en charge et sous sa responsabilité – et cela n’est pas plus lourd que la main d’un enfant –, la construction et le maintien de son existence.
Quand le désir ne sera plus au rendez-vous, la libido se détachera, d’abord, définitivement du signifiant, provoquant ainsi le ralentissement psychique, puis corporel et enfin organique. Sans l’intervention médico-chirurgicale, la suite sera la mort de l’être.
Pris par l’instinct, c’est-à-dire sans l’intervention du désir de l’Autre barré (Ⱥ), chez tous les animaux, un « terme de l’enfantement » s’effectue « d’une seule façon »63. Traversé par les organisations intramoïques – et donc par le signifiant utilisé comme arme d’attaque contre l’autre (le partenaire, le fœtus) ou contre soi (une partie du Moi ou son corps) – et par l’Autre barré qui dérange la libido en la transformant en désir64, l’être humain, « seul parmi les animaux », en a plusieurs « terme[s] de l’enfantement »65. Un psychanalysant interprète qu’il est en couveuse depuis 38 ans, autrement dit, qu’il n’est pas encore entré dans sa vie de manière décidée.
Pour Aristote, des parents mutilés peuvent voir naître des enfants bien constitués, en revanche, « Des parents déficients naissent des enfants déficients, par exemple de boiteux des boiteux, aveugles des aveugles (…) »66. Il méconnaissait la génétique bien sûr, mais cela ne l’a pas empêché d’écrire qu’« il n’y a pas de règle absolue »67. Cette perspective ouvre la voie à la libido articulée au désir de l’Autre barré (Ⱥ) : ce n’est pas parce qu’un parent est atteint psychiquement ou corporellement, voire estropié, que l’enfant se doit, par identification imaginaire ou culpabilité, suivre la même voie que son parent.
La clinique de la psychanalyse vise à mettre en évidence la différence de l’être, à condition que celle-ci soit le fruit de la castration produite par l’Autre barré, ce qui installe l’être dans la position de sujet, et non de la différence comme révolte imaginaire du Moi.
À propos de l’intelligence des oiseaux, et en faisant référence à l’hirondelle, Aristote écrit ce qui suit :
« En ce qui concerne la nourriture des petits, les deux parents se donnent du mal : ils apportent à manger à chacun, observant avec une certaine habitude celui qui a déjà reçu pour qu’il n’en ait pas deux fois. Au début ils sortent les excréments du nid, mais quand ils ont grandi, ils apprennent à leurs rejetons à faire leurs besoins en se tournant vers l’extérieur. »68
Il faut signaler qu’Aristote avait commencé ce chapitre en écrivant qu’« on peut observer dans le mode de vie de beaucoup des autres animaux des imitations de l’existence humaine »69. Il y a beaucoup d’êtres humains qui, après être passés aux toilettes, y laissent les traces de leur passage. Il s’agit ici de l’absence du Surmoi dans la relation du Moi avec son corps et avec l’autre, ce qui n’est pas le cas des animaux. Ce comportement indique que le Moi survit, vivote ou vit. Il n’est pas question d’existence dans la remarque aristotélicienne. Exister suppose du respect envers l’autre, son semblable. Ce respect est la conséquence de l’amour envers son corps et soi-même, et l’amour, surtout l’amour vers l’autre, vers son partenaire sexuel, c’est du désir modéré, c’est de l’eau dans le vin. Compter uniquement avec l’amour pour maintenir un couple c’est de la tromperie à deux. Un couple se maintient par désir, parce que l’autre a ce qui manque à l’être. Une fois qu’ils trouvent respectivement ce qui leur manque, dans la rencontre charnelle, le fil qui continuera à les unir après l’orgasme c’est de l’amour, ce plaisir infime d’être ensemble jusqu’à la prochaine baise.
En s’alignant au désir de l’Autre, donc Autre non barré, en répondant à la demande de l’autre, le Moi occupe la position de celui qui survit, vivote ou vit.
La survivance de l’être est attestée par chaque être qui a réussi à sortir des camps de concentration – des camps de concentration en 1897 à Cuba en passant par les goulags en 1930 et ceux du Troisième Reich en 1933, jusqu’à nos jours – ; le fait de vivoter est identifié chez ces êtres qui ne s’engagent pas davantage à parvenir à une autonomie et qui attendent de l’autre sa subsistance ou qui en font le strict minimum ; enfin vivre, qui n’est pas uniquement le fait d’être en vie, mais d’avoir l’intention de se maintenir en vie et d’assurer la « sauvegarde des petits »70. Si je vise ici les animaux, comme dans le cas des oiseaux cités par Aristote, dans le cas des humains, je me permets une remarque : il y a des humains qui se comportent en majeurs et ceux qui se comportent en adultes. Les premiers vivent narcissiquement, avec le droit aux jouissances, mais sans se donner la responsabilité de porter la construction de leur devoir et de leur jouissance. Les majeurs baisent et mettent des enfants au monde en les abandonnant ensuite. Les adultes portent le poids surmoïque de leur baise, sont avec l’enfant mais ne sont pas contents d’être là, avec la famille qu’il ou elle a mise en place. Pour répondre à la question posée précédemment, en s’alignant au désir de l’Autre, le Moi vivote. Le clinicien vise à dégonfler l’Imaginaire qui entoure le Moi pour que l’être puisse dire un mot venu de l’Autre barré. Si l’être porte et assume ce mot, il commencera la construction de sa position de sujet.
Exister c’est être en vie et être en état de joie quand le moment se présente, ce qui est différent d’être de manière permanente en état de tristesse, d’élation ou de colère. L’existence est une construction de chaque instant, sans avoir l’intention de réussite. De là la joie quand le moment de joie se présente car, tout s’en va, même la souffrance. Exister exige que l’être travaille pour que cette joie – dont personne ne sait quand elle apparaîtra ou disparaîtra – soit dégustée avec plaisir. Le résultat de la joie, quand elle se présente et de supporter quand elle s’en va, est le résultat, du point de vue intrapsychique, d’un Moi barré, d’un Imaginaire dégonflé, des organisations intramoïques rachitiques et d’un Surmoi à sa place. Quid du Ça ? Il fait le travail de produire de la libido jusqu’au bout de l’existence de l’être.
Aristote écrit que « L’oiseau appelé le jaseur a une belle voix, une jolie couleur, il est plein de ressource pour vivre et sa forme est gracieuse »71. Il a de la ressource propre à sa nature, mais il n’existe pas, et cela parce qu’il n’a pas conscience qu’il est en vie. Cette absence de conscience de soi est caractéristique de l’absence du Moi chez l’être vivant. Les Moi de quelques humains sont dans la même condition que cet oiseau. Ils ne savent pas qu’ils vivent et que cela les engage symboliquement. Pour cette raison ils survivent, vivotent. Ceux qui ont conscience d’être en vie et qui souffrent de ne pas exister s’accrochent à leur psychanalyse pour ainsi construire leur existence. La psychanalyse est l’unique science, jusqu’à preuve du contraire, à castrer l’être de sa relation au Moi. L’être et le Moi sont des organisations différentes. C’est en choisissant de prendre ses distances avec son intime, le Moi, et ils le sont depuis la naissance de l’être ; en d’autres termes c’est en quittant les jupes du Moi minable et son voile encombrant propre à sa position imaginaire, que l’être ouvre la possibilité de construire sa propre castration.
La distinction entre la nature propre à l’animal et l’identification du Moi au comportement de ce dernier doit aider à saisir le franchissement des limites entre ce qui est propre à l’animal et ce qui est de l’abandon de la position d’être castré (ɇ), qui s’identifie, par lâcheté, à la condition animal (e), en ce sens que le vivant est, pour Aristote, digne du statut d’être pour le Stagirite. L’être mort est, mais sa condition concerne le légiste, l’être vivant, la bactérie concerne le biologiste, le mammifère non parlant concerne le vétérinaire, l’être humain qui survit, qui vivote, qui vit, qui parle, mais qui souffre, concerne le psychanalyste.
Aristote met en évidence des comportements animaux que son Moi interprète avec des connotations : à propos des cigognes, il écrit que « le père et la mère restent dans le nid »72 ou encore il fait le constat que « La huppe bâtit son nid surtout à partir d’excréments humains »73.
Il s’agit d’une interprétation humaine, donc du Moi, car les animaux ne savent pas pour quelle raison ils restent dans le nid ou pour quelle raison elle bâtit à partir d’excréments. Les animaux le font, c’est tout, jusqu’au moment de l’impossibilité vitale de le faire, l’autre nom de la mort.
Quand il affirme que le jaseur « a une belle voix, une jolie couleur, il est plein de ressource pour vivre et sa forme est gracieuse »74, il s’agit de la remarque d’un homme bon qui avec ses yeux sait lire le Réel de manière belle et en tirer une satisfaction esthétique, mais cela concerne le Moi d’Aristote et non l’animal.
Pour lui, « Le râle d’eau a un caractère batailleur et l’intelligence inventive pour assurer sa vie »75. Il s’agit toujours de l’interprétation de l’auteur, et cela parce que l’oiseau n’a pas exprimé l’idée qu’il a de lui-même. S’il avait pensé, voire dit, cela viendrait de son Moi.
Cette manière d’argumenter vise à dégager l’interprétation imaginaire, projective, de la vraie interprétation, celle qui sort par l’enclos des dents, donc sans l’intention ou l’autorisation du Moi, et qui vient de l’Autre barré (Ⱥ).
Le coucou, selon Aristote, « ne fait pas de nid, mais pond dans le nid des autres »76, ensuite, l’auteur en viendra aux commérages : « les uns, en effet, disent que c’est le coucou lui-même qui, revenant dans le nid, mange les petits de l’oiseau qui a accueilli son œuf, d’autres que, du fait de sa taille supérieure, le petit coucou arrive le premier pour avaler la nourriture que l’on apporte, de sorte que les autres oisillons périssent d’inanition, d’autres qu’étant plus fort il tue les oisillons qui ont été élevés avec lui. »77 Le tout sans oublier d’évoquer « la lâcheté » de l’oiseau, jusqu’à affirmer que « cet oiseau est d’une lâcheté qui dépasse tout »78.
Il ne faut pas prendre commérage ici dans un sens péjoratif mais comme un dire sans preuve. Cependant, il est su que, pour faire science, ses ouï-dire comptent, à condition de ne pas les répéter mais de travailler pour construire la preuve des éléments avancés. Ainsi, je peux déjà mettre en évidence que ce qui caractérise la science n’est pas l’universalité, cette condition concerne ce qui est inanimé ou ce qui est hors de notre monde et qu’Aristote avait appelé supralunaire. En ce sens la physique, l’astronomie sont des sciences, mais vouloir aligner la méthode utilisée pour l’étude d’une étoile ou de la lumière à l’étude de la bactérie ou à l’étude de l’être humain montre l’inflexibilité de l’esprit, voire qu’il est tout simplement épistémologiquement obtus. Il faut comparer le comparable.
Vouloir examiner si, oui ou non, la psychanalyse a droit au statut de science revient à vouloir que la méthode psychanalytique, celle de l’association libre, soit appliquée avec rigueur, et non avec rigidité, à l’instar des ipéistes, ou mollement, comme le font les analystes, les psychothérapeutes, les psys. À partir de l’usage rigoureux de la méthode, ajustée par des techniques pour que le bateau de la cure, l’autre nom de la psychanalyse, soit toujours plus ou moins sur sa route de fond – en navigation maritime, la route fond est la route réelle et non la route surface –, il sera alors possible d’apporter les preuves de l’efficacité de la psychanalyse et, à partir de là, de soumettre ces preuves à l’examen sans pitié des contradicteurs bienvenus. Un contradicteur est un épistémologue et non un partisan qu’il soit contre ou pour d’ailleurs. Les deux sont éliminés de mon équation, même si j’ai une préférence amicale et une écoute très attentive pour les arguments assassins, mais pas moins savoureux, des adversaires, voire ennemis, de la psychanalyse.
En un mot, personne ne sait rien sur la raison qui pousse un non parlant, un mollusque ou un canard, à avoir tel ou tel comportement. Ce qui revient à dire que, dans le champ de la biologie, les interprétations s’appuient sur des hypothèses. Le problème c’est quand le Moi du scientifique passe du champ de l’hypothèse (interprétation) à celui de la théorie (explication), solidifiant ainsi cette dernière en conviction, voire certitude.
Quant aux corbeaux, Aristote affirme qu’ils expulsent d’abord leurs petits « du nid et ensuite ils les chassent même de la région »79. Pour lui, l’aigle est « sans jalousie, sans crainte, batailleur et il pousse des cris de bon augure »80. Quant à l’oiseau appelé orfraie, il « s’occupe bien de ses petits, vit facilement, rapporte de la nourriture, est bienveillant et nourrit à la fois ses propres petits et ceux de l’aigle. Quand celui-ci les expulse du nid, l’orfraie les nourrit après les avoir recueillis. Car l’aigle les expulse avant l’heure quand ils manquent encore des moyens de vivre et ne sont pas encore capables de voler. L’aigle, semble-t-il, expulse ses petits par jalousie, car il est par nature jaloux et vorace, et il est aussi prompt à saisir sa proie »81. Le « semble-t-il » est important pour mon argumentation. Ces lectures doivent être considérées comme imaginaires puisque le principal intéressé, l’oiseau, ne peut ni infirmer ni confirmer. Je peux même pousser cette logique à la clinique – nécessaire – du nourrisson, du comateux, de l’autiste, du catatonique : toute interprétation qui ne vient pas de l’Autre barré est fausse.
