Jean-Frédéric JUNG
Nom de Code :
Cheveux de Feu
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
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ISBN Papier : 978-2-38157-581-0ISBN Numérique : 978-2-38157-582-7
Dépôt légal : Septembre 2025
© Libre2Lire, 2025
Prologue
— Holà, Angélique ! Ça n’a pas l’air d’aller très bien ! Asseyez-vous ! Vous êtes toute essoufflée et votre regard est brûlant ! Et puis votre manche est déchirée ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
— Ne vous inquiétez pas, maintenant ça va aller, Docteur ! Je viens de me faire agresser ! Au coin de votre rue ; le type était armé d’un couteau, mais j’ai pu me dégager ; en plus il avait le soleil en pleine figure ! Il est probable qu’il ne s’attendait pas à ma réaction de défense, donc voyant qu’il avait raté son coup, il n’a pas insisté et a aussitôt foutu le camp ! Vous pensez bien que je n’allais pas le poursuivre ; de toute façon, va mourir, ce con !
— Ah bon ! Vous l’avez gravement blessé ?
— Blessé ? Non, pas du tout, Docteur ! Seulement un peu secoué et peut-être un peu bosselé aussi, le bonhomme ! Je suis bien entraînée, vous savez !
— Alors, pourquoi dites-vous qu’il va mourir ?
— Ah… oui… c’est toujours comme ça que ça se termine…
— C’est-à-dire ?
— C’est un peu compliqué à vous expliquer pour le moment, Docteur ; vous verrez plus tard.
— Vous me paraissez bien philosophe, Angélique, après une telle expérience !
— Oh ! Ne vous y fiez pas, Docteur ! Je cache bien mon jeu ; en fait, je suis extrêmement angoissée, car ce n’est pas la première fois ; d’ailleurs, mon parcours illustre bien la succession de situations de tension que j’ai dû vivre ; aussi, j’en ai pris mon parti ! Seulement, en plus, vient maintenant s’ajouter ce genre de péripétie, si je puis dire, qui me pourrit la vie et finit par me déglinguer le moral. Docteur, je n’en peux plus ! Trop, c’est trop !
— Vous avez bien fait de venir me voir, Angélique ! Mais ce que vous m’avez livré m’incite à vous encourager à aller plus loin ; si vous voulez que je vous aide, dites-m’en plus ; c’est dans votre intérêt ! Nous prendrons le temps qu’il faudra, mais il me semble important que vous puissiez vous libérer.
*
J’avais remercié le Docteur et lui avais dit qu’il avait sûrement raison et que j’étais justement venue pour qu’il m’aide à profiter enfin de mon existence !
Il faut dire que, vraiment, j’étais au bout du rouleau, je n’avais rien choisi et je ne savais comment faire pour me tirer de ce guêpier qu’était devenue ma vie.En prenant conscience du danger que je représentais pour des tiers qui, cependant, ne m’étaient rien, je me cantonnais autant que faire se peut dans une solitude qui me détruisait de jour en jour, d’autant que ma volonté profonde était totalement étrangère à mes actes ; des actes pourtant réprouvés par ma conscience ! Qui pouvait bien m’aider à m’extraire de cet enfer ? Personne ! Jusqu’au moment, où la Fin rejoignit le Début ! Et quand j’avais exprimé cela au Psy, dont j’attendais tant pour revivre enfin, il avait aussitôt réagi :
— La Fin rejoignit le Début, disiez-vous, Angélique ?
— Oui ! C’est exactement cela, Docteur, mais ne bousculons pas les choses ; vous allez bientôt comprendre tout ce que cela signifie, car c’est en effet seulement à partir de ce constat que vous pourrez m’aider à profiter enfin de mon existence ; et donc avant tout, Docteur, pour vous mettre dans l’ambiance, écoutez d’abord cette histoire, écoutez bien ! Après, je vous raconterai tout mon parcours !
« Tandis qu’en pleine tempête, des bourrasques de vent s’éclataient sur cette petite chaumière et secouaient ses volets, à l’intérieur, sur le lit, à bout de force, la primipare avait cessé ses efforts, elle ne hurlait plus ; dans son abandon, elle geignait, certes encore un peu, mais de moins en moins, tandis que son souffle s’affaiblissait de plus en plus. D’entre ses cuisses, que deux matrones maintenaient écartées, l’enfant se refusait à s’extraire ; seul, le haut de son crâne avait commencé à se dessiner. La troisième femme, une grosse paysanne, faisant, au village, office de sage-femme, se redressa de dépit et toute essoufflée, s’essuya le front d’un revers de main, puis, après quelques secondes de réflexion, l’air fataliste, elle s’adressa à ses deux acolytes :
— Faut appeler l’Chiorchyi1 ; j’peux point faire plus ; donnez-y un p’tit beichoun,2 à la gamine ; mettez-y même une p’tite goutte de Calva dans le cidre, ça va la r’dresser un chouille ; passe que, faut qu’elle tienne jusqu’à l’arrivée du sorcier. C’est-y croyable quand même ! Une fille ben d’chez nous, p’tête ben très jeune, mais solide avec de belles hanches ! Y’a quéqu’chose qui coince, sûr !
— Mais Germaine, y s’présente c’pendant correct le bébé ! On voit d’jà un peu d’son crâne ! L’est point à l’envers ! Pourquoi ça bloque ? s’étonna la Georgette, l’une des deux acolytes.
— Ouais… pas normal… à moins qu’il ait deux têtes, supposa alors la Germaine, le plus sérieusement du monde.
— Ben non, quand même, c’est pas un veau qu’elle accouche, la gamine ! Y’a qu’aux bêtes qu’ça arrive, ça ! opposa la Georgette, la mine un chouïa inquiète quand même.
— Va savoir, ma Georgette, laissa tomber la Germaine, l’air suspicieux, avant d’ajouter en marmonnant entre ses dents : “vu le géniteur…”, puis en s’essuyant les mains sur son tablier :
— Est-elle ben partie chercher l’sorcier, ta sœur ? Passe que… l’a pas l’air bien la p’tite !
Oui, elle était bien partie chercher le chaman, la sœur de Georgette et elle n’allait pas tarder à revenir avec lui ; le chamanhabitait juste au bout du village, mais au-delà, à environ deux cents mètres après la rue principale, comme il convient à tout chamanpour ne pas être en permanence confondu avec les simples villageois ; ceci étant, la rue principale n’était pas bien longue et donc il n’allait pas tar… Ah ! Le voilà !
— Écartez-vous ! Vite ! De la place, bon sang ! De la place ! s’écria le sorcier en entrant dans la pièce.
Il faut dire que cette fermette couverte de chaume, comme toutes les petites longères, n’avait qu’une salle commune pour toute la famille, le reste des bâtiments était dédié aux animaux et volailles : entrepôts, étables et poulaillers ; le chaman n’eut donc que quelques mètres à faire pour atteindre le lit de la parturiente. Là, devant les trois femmes, qui se tenaient côte à côte et en retrait, les mains croisées sur leur tablier dans une attitude mi-dévote mi-embarrassée, le chaman écarta lui-même les cuisses de la malheureuse et se penchant de très près sur l’Origine du monde3, il marmonna quelques mots incompréhensibles, puis posa avec douceur une main à plat sur le haut du crâne de l’enfant ; l’enfant qui peut-être l’avait attendu pour se faire connaître, car, aussitôt, s’extrayant de son abri naturel, il révéla au monde sa féminité ! Fouettées par les pleurs rassurants de la petite nouveau-née, les trois femmes, la larme à l’œil, se précipitèrent pour la recueillir des mains du chaman qui, la mine horrifiée, la tenait, bras tendus au plus loin de lui-même, comme si elle fut le produit de l’enfer ; il s’en débarrassa alors vivement dans les leurs pour faire volte-face et fuir aussitôt, visage écarlate, en s’écriant : “Cheveux de feu ! Cheveux de feu !”
Et dans la rue encore, au risque de se prendre les pieds dans sa toge, courant au plus loin de cette naissance, il ne cessait de s’exclamer, les yeux exorbités et les bras levés au ciel : “Cheveux de feu ! Cheveux de feu !” Exclamations qui, comme lui-même, finirent par se perdre dans les profondeurs de la nuit. On ne revit pas le Chiorchyi ! Certains disent même, qu’aveuglé par l’orage nocturne et porté par sa frayeur, il aurait fini sa course en tombant de la falaise ; les étrilles, les poissons, les tourteaux et autres peuplades aquatiques auraient alors bien fait leur travail ; on n’en trouva aucune trace ! »
— Eh bien, maintenant, Docteur, voici mon histoire !
Chapitre I
— Écoutez, Docteur, écoutez bien !
« Entrez, Mademoiselle ! Je suis commandant à la DGSI4 et je sais qu’il vous arrive de mettre votre expertise à disposition du gouvernement sur le territoire national mais aussi sous couvert de mes collègues de la DGSE pour vos missions à l’étranger. Comme je suis chargé du contrôle des personnels chargés de missions sensibles par le gouvernement, je tenais à vous rencontrer. Asseyez-vous, je vous prie ; voulez-vous un café ou quelque chose d’autre ?
— Non, je vous remercie, Commandant ; je suis juste un peu surprise par votre convocation, étant donné que je rentre de Berlin et n’ai plus de mission en cours ; en tout cas, pas pour le compte de notre gouvernement.
— Pour le moment, Mademoiselle, seulement pour le moment ! Mais j’ai là, votre dossier et, bien sûr, je pourrais le lire, ou plus exactement le relire, mais je préfère vous entendre sur ce qu’il contient…
— Quelqu’un aurait-il besoin de mes services, Commandant ?
— Plus tard, Mademoiselle, nous verrons cela plus tard ; commençons par mieux nous connaître ; voudriez-vous vous présenter et m’en dire plus sur votre cursus ?
— Je m’appelle Angélique, Commandant et je…
— Marquise des anges5 ?
— Oui, alors là, il faudrait savoir de quels anges vous parlez ; quant au titre de Marquise…
— Je dois dire qu’avec votre très élégante allure portée par votre beauté et votre chevelure de feu… Ah ! Ben d’ailleurs, “Cheveux de feu” sera votre nom de code !
— Je pensais, Commandant, que votre expérience vous aurait mis à l’abri des apparences ; me tromperais-je ?
— Pas du tout ! Ce n’était que galanterie, d’ailleurs justifiée, pour vous mettre en confiance et ainsi vous détendre. »
— Bien gentil, le commandant, vous ne trouvez pas, Docteur ? Mais son compliment n’avait, pour moi, rien d’une révélation ; hélas, j’en étais lassée ! Partout où j’allais, je déclenchais des murmures et autres commentaires ; Cheveux de feu ! combien de fois l’ai-je entendu ! Et puis, on ne cessait de dire que j’étais très belle, longue et gracieuse, et que, tout naturellement, j’attirais les regards ; mais on disait aussi que, si mon teint de porcelaine me donnait un air tendre et fragile, l’intensité de mes grands yeux verts pouvait rappeler à l’ordre toute impudence étrangère ! D’autant que ma formation m’avait forgé un cerveau plus qu’averti ! Je n’allais donc pas me laisser troubler par les propos du commandant, aussi courtois fussent-ils à mon égard !
« On reprend, Commandant ? l’avais-je alors relancé.
— Allez-y, Angélique-Cheveux de feu ! Je vous écoute. »
— J’ai commencé par lui dire que j’étais née dans une toute petite ferme d’un hameau perdu du pays de Caux, une enclave boisée en Haute-Normandie, mais non loin des célèbres falaises. Ma naissance fut des plus confidentielles en raison du statut de ma pauvre mère qui fut violée très jeune par un grand notable de la région ; ma mère avait tout juste quinze ans et faisait partie des personnels de service de cette ordure. Dès qu’elle fut visiblement enceinte, elle fut évidemment accusée de mauvaise vie et officiellement congédiée. Cloîtrée de force dans une des fermes appartenant au notable, elle y passa toute sa grossesse jusqu’à ma naissance à laquelle elle n’aurait, malheureusement, pas survécu. J’ai rapidement été confiée à un orphelinat tenu par des religieuses ; j’y suis restée jusqu’à l’âge de dix-sept ans ! Une durée peu habituelle. Le prêtre qui venait régulièrement nous instruire avait estimé que mon potentiel intellectuel et mon attention méritaient de pousser plus loin mes études. Il fit alors en sorte de me donner la formation voulue pour passer mon bac en vue d’études supérieures. J’ai donc échappé aux traditionnels débouchés des orphelinats religieux, c’est-à-dire, la religion ou la domesticité en tout genre. Il est indéniable que l’érudition de ce prêtre-précepteur et son sens de la pédagogie m’ont permis d’atteindre un niveau d’études secondaires très au-dessus de celui qui aurait été le mien dans un lycée classique, comme c’est la plupart du temps le cas pour tous les jeunes élèves « enfant tout le monde ». Je dois beaucoup à cet homme, d’autant que je fus la seule de l’orphelinat à entrer dans le secondaire.
Le commandant voulut alors s’enquérir de ce que je savais de mon origine et des malheurs de ma mère et s’ils n’avaient pas trop perturbé mon chemin de vie ; et puis aussi, comment j’en fus avertie. Par ce même prêtre, ai-je alors précisé et dès mon entrée dans le professionnalisme, mes études supérieures finies. Il avait estimé que je devais maintenant en être informée, afin de m’en affranchir et qu’ainsi les coups qui risquaient de m’atteindre, par jalousie, méchanceté ou simplement maladresse fassent long feu ; d’autant que, connaissant l’exacte vérité, tous les éventuels racontars perdraient alors de leur vipérine saveur ! À cela, il avait rajouté que la prudence me conseillait quand même de garder tout ce passé dans mon espace personnel et confidentiel ; une autre vie s’offrait à moi, rien ne devait l’entraver. Bref, cet homme m’aura armée pour tout mon parcours de vie.
« En effet, une belle réussite ! commenta le commandant.
— Oui, Commandant, mais surtout si on la compare à ce qu’aurait été ma destinée en l’absence de son assistance. Malheureusement, il était âgé et mourut dans l’année qui suivit la fin de mes études ; un peu comme s’il avait achevé la mission dont il s’était chargé à mon endroit.
— Eh bien, Angélique… pardon ; je peux vous appeler Angélique ?
— Sans problème, Commandant. Vous avez déjà oublié mon nom de code ?
— Pas du tout ! “Cheveux de feu” ! Mais parlons de votre parcours d’étudiante ! »
— J’avais acquiescé, Docteur, en lui énonçant que j’avais obtenu un master 2 en fac de psychologie et anthropologie et ensuite intégré science-po Paris en troisième année, puis une dernière année de formation de journaliste.
« Ce qui vous crédite d’un niveau bac plus huit ; bravo ! s’était alors exclamé le commandant.
— Oui, Commandant, des études un peu longues mais très intéressantes que j’ai pu mener à bien grâce aux bourses dont je pouvais bénéficier en raison de mes résultats et, bien entendu, de mon manque de moyens financiers ; j’étais obligée d’aller de petits boulots en petits boulots à des heures incongrues durant mes premières années d’études supérieures, mais dès ma quatrième année de formation, j’ai pu assister un journaliste politique ; c’est d’ailleurs ce qui me fit choisir ma dernière année et connaître un peu le milieu politique.
— Ah ! Justement, nous y arrivons !
— Je vous écoute, Commandant.
— Qu’avez-vous pensé de la mort d’Albert Roosner ?
— Pardon !?! »
— Stupéfaite, j’étais, Docteur ! Complètement abasourdie ! Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! Pourquoi le commandant, m’avait-il posé cette question ? Que pouvais-je bien penser de la mort de Roosner ! Je l’avais quitté, il y a quelques jours, en fin d’après-midi et avais appris sa mort le soir même, en dînant à l’aéroport de Berlin avec un confrère, avant de prendre l’avion pour rentrer en France ; rien de plus, même si cette révélation avait quelque chose de troublant, ce qui était bien compréhensible, compte tenu que j’étais sortie du bureau d’Albert Roosner seulement quelques heures avant cette nouvelle.
Mais devant mon silence, Docteur, que je devais à ma consternation d’une telle question, le commandant, impassible, me relança :
« Angélique, il faut me dire tout ce que vous savez à ce sujet. Nous avons reçu une note de la DGSE6 sur information de la BND, le service fédéral de renseignement allemand ; or cette note vous cite expressément ! »
Chapitre II
— Eh bien, voyez-vous, Docteur, malgré le choc que j’eus de son accusation déguisée, j’avais quitté le commandant en restant le plus placide possible quant au jugement qu’il pourrait porter sur moi, mais non sans lui avoir quand même manifesté ma surprise d’être concernée par la mort d’Albert Roosner dont je ne connaissais même pas la cause. Le commandant m’avait alors souligné que, malgré un examen très poussé des légistes allemands, aucune cause particulière n’avait été décelée et que, justement, c’était cela qui inquiétait les services de sécurité allemands et français.
Je lui avais alors répondu avoir trouvé Albert Roosner, lors de notre entretien, apparemment en parfaite santé, et que nous avions travaillé ensemble tout l’après-midi sur une étude des comportements du staff oligarque russe, et que, même si nous nous étions opposés un peu fermement sur nos propres conclusions, Albert Roosner était toujours debout lorsque je suis sortie de son bureau. Bon, il est vrai, avais-je ajouté, qu’en raison de nos deux caractères affirmés, notre désaccord nous avait fait avoisiner d’un peu trop près les bornes de la colère habituellement tolérables, mais que nous ne les avions pas dépassées pour autant et que malgré tout, nous nous étions séparés, bien qu’encore un peu raides avec les civilités d’usage.
Le commandant avait évidemment enregistré mes derniers propos, mais, cependant, n’avait pas trouvé nécessaire de les commenter. Il s’était contenté, très aimablement, de mettre fin à l’entretien, prétextant un autre rendez-vous, mais en me prévenant que mon dossier serait examiné en commission spéciale et que donc, je serais convoquée une seconde fois pour l’entendre expliquer ce qu’il attendait de moi ; un aveu… ou une mission ?
— J’imagine une attente un tantinet angoissante, non ?
— En effet, Docteur ; mais quoi de plus normal en une telle circonstance ! Néanmoins, j’avais très vite retrouvé mon calme lors des derniers échanges avec le commandant. Une fois sortie et marchant sur le trottoir de la rue de Villiers7 pour rejoindre le parking où j’avais garé ma voiture, je réfléchissais à ma situation. Et donc, si je ne me formalisais pas de devoir passer par les Fourches caudines de la DGSI en vue d’être accréditée pour une mission particulière, en revanche, le rappel de la mort d’Albert Roosner me remit en mémoire les occurrences macabres auxquelles le destin m’avait obligée à être associée, consciente ou pas : la mort de ma mère à ma naissance, celle probable du Chaman, puis il y a deux ans, celle inexpliquée de ce voyou de lycéen, aussi inexpliquée d’ailleurs que celle d’Albert Roosner ; quatre situations funestes auxquelles je fus successivement confrontée, cela commençait à faire beaucoup ! Cependant, celle du lycéen voyou restait la plus vive dans mon esprit. Ce gamin, de seize ans, déjà macho et particulièrement mal élevé, m’avait, sur le trottoir, violemment heurtée dans le dos avec sa trottinette électrique, et bien entendu, sans même s’arrêter pour m’aider à me relever et, encore moins, pour s’excuser. Heureusement mon gros sac fourre-tout, que je tenais par-dessus mon épaule, avait dans mon dos amorti le choc ; aussi, m’étant remise debout aussi vite que possible, j’avais rattrapé le petit vandale, cette fois, arrêté devant un groupe de voyageurs descendant d’un bus et l’avais saisi au collet pour exiger des excuses. Cette petite frappe mal lavée m’avait alors insultée en des termes qui signaient sa personnalité peu recommandable, au point qu’immédiatement… je lui avais collé une bonne paire de baffes qui, à l’évidence, avait manqué à son éducation ! Sous les éclats de rire des voyageurs du bus, la graine de malfrat avait aussitôt fait demi-tour pour s’enfuir sans demander son reste et tête baissée ! Sauf que, tête baissée, il était tombé, cette fois-ci, dans les bras d’une patrouille de police, seulement quelques mètres plus loin ! Devant les réprimandes des policiers, la p’tite gouape avait expliqué qu’il avait été aveuglé par le soleil et, me voyant, goguenarde, assister à ses déboires, il avait alors rajouté : « c’est comme pour la dame ! » Mais pas de chance, la dame en question, c’est-à-dire moi, la mine ironique, avait aussitôt désigné le soleil pour souligner que seuls les policiers l’avaient en face d’eux et que donc, lui, le gamin, tout comme moi, l’avait eu dans le dos, avant que je le retourne manu militari pour lui demander des comptes !
Bon, il est vrai que l’expression « l’avait eu dans le dos » est à double sens, dont l’un, je le reconnais, est vulgairement humoristique ; mais, à deviner votre sourire, Docteur, j’imagine que vous me pardonnerez.
Quant à la conclusion de notre affaire : trottinette confisquée et convocation au commissariat pour le lendemain avec les parents. Mais ils ne s’y sont jamais rendus, car, le soir même, le gamin mourut dans son lit ! Par l’intermédiaire d’un avocat, les parents voulurent porter plainte ; mais ils ignoraient, comme moi d’ailleurs, que le rapport des policiers mentionnait une déposition remise au commissariat, quelques heures après l’incident, par un homme, témoin de toute la scène, qui attestait que ma remise aux ordres du gamin n’avait pas dépassé ce que tout parent responsable aurait fait en pareil cas, sans risque, pour autant, d’une quelconque blessure ; or, ce témoignage corroborant ce que les policiers avaient eux-mêmes constaté, l’affaire en resta là.
En ce qui concernait Albert Roosner, je ne repassai dans ma tête que mes heures de travail, seule avec lui dans son bureau, sur ce fameux sujet psychologique des personnalités de l’oligarchie russe ; travail qui déboucha sur notre désaccord et, de fait, envenima la fin de notre collaboration de ce jour fatal. D’ailleurs, d’après ce qu’avait pu relever le commandant de la DGSI dans mon dossier, la secrétaire de Roosner, installée dans la pièce faisant antichambre au bureau de son patron, donc bien placée pour témoigner, avait reconnu, que si personne d’autre que moi n’était entré dans le bureau d’Albert Roosner de tout l’après-midi, elle avait parfaitement entendu ma voix le saluer lorsque j’avais franchi la porte du bureau pour partir, sans pour autant qu’elle ait perçu la réponse de son patron qui ne m’avait pas accompagnée jusqu’au seuil, peut-être en raison de notre tension ; il était resté invisible au fond de son bureau. J’en conclus donc que les soupçons portés sur moi ne pourraient être que de bien faible consistance.
Mais toutes ces pensées ne m’empêchèrent pas d’avancer sur le trottoir et, en arrivant à la hauteur d’un bar-tabac, j’y entrai pour acheter une pile pour la télécommande de ma télévision ; sauf qu’au moment où j’en franchissais la porte, je réalisai que j’avais laissé dans ma voiture le post-it qui mentionnait la bonne référence ! Aussi, je me stoppai net sur le seuil du bistrot et fis aussitôt demi-tour, mais si soudainement, car pressée par le temps, que je percutai violemment un homme qui me suivait pour entrer à son tour ! Plates excuses, mais heureux coup de chance, l’homme les reçut avec beaucoup amabilité, tandis qu’il redonnait forme à son chapeau ! L’incident n’eut donc pas d’autre conséquence qu’une galante manifestation de compréhension venant de cet homme qui m’avait suivie ; qui m’avait suivie ? … oui, mais depuis quand ?
Depuis quand m’avait-il suivie ? Supposition, certes, plausible et surtout réflexe, bien que tout aussi hypothétique, et qui, de toute façon, ne resta dans mon esprit que quelques secondes, tant le savoir-vivre et la courtoisie de ce monsieur y faisaient encore écran.
Quoi qu’il en fût, qu’il en soit ou en sera, je retournai à ma voiture et, remettant à plus tard l’achat de ma pile, j’embrayai en direction de la salle de sports où, le soir, chaque fois que mon emploi du temps me le permettait, je m’adonnais aux sports de combat ; j’avais, durant mes premières années de fac, obtenu de ce centre important un « p’tit job » de secrétariat à temps partiel, et depuis, je bénéficiais d’un abonnement permanent en remerciement de mon sérieux et de mon implication dans l’esprit du centre ; en fait, un acte déguisé d’empathie envers une étudiante sans le sou qui se défonçait pour réussir quand même ; et cette gratuité d’adhésion durait toujours ! D’ailleurs, à ce propos, je dois dire que l’ambiance qui régnait dans ce centre, où s’entraînait, au milieu des hommes, un grand nombre de femmes, était autrement plus sympathique que dans celui où sévissaient, notamment, les militaires de la DGSI et DGSE et auquel j’avais aussi droit d’accès en raison de mes interventions pour le compte du gouvernement. Pour tous ces fonctionnaires, bien que la Loi, concernant l’armée, comme la police, ait ouvert en grand les portes de ce qu’ils considéraient comme leur domaine réservé, la femme était encore un être particulier difficilement appréhendable ! Et, bien que la réalitéprouve que de nombreuses femmes travaillent pour les services secrets à des tâches très diverses, ils ont toujours une fâcheuse tendance à ne voir encore en elles que des Mata Hari 8! Alors que, bien sûr, si les alcôves et les oreillers d’hôtel continueront toujours à servir le pays, ou ses ennemis, le principal de l’apport féminin de nos jours se compte par son intelligence et ses expertises ; et pour enfoncer le clou et confirmer mes dires, curieusement, les têtes de liste des grandes écoles sont essentiellement féminines !
— Je me garderai bien de vous contrer, Angélique !
— Trop aimable, Docteur ! Mais revenons à mon histoire. Vingt minutes plus tard, la nuit était tombée, mais voyant l’aubaine d’une place libre dans une rue relativement proche de ma salle de sport préférée, j’y garai aussitôt ma voiture ; chose faite, j’en sortis, emportant mon gros sac, dit de sport aussi, par-dessus mon épaule, pour avaler prestement dans le noir les quelque trois cents mètres me séparant de mon lieu d’effort favori ! Un dernier tournant encore et, alors que j’arrivais à proximité de la salle, derrière moi, un bruit de chute d’un objet sur le trottoir me fit stopper net et me retourner : juste à l’angle de la rue que je venais de quitter, je n’eus que le temps de voir, grâce au halo du réverbère, une forme sombre et capuchonnée se courber rapidement et d’un geste tout aussi leste, ramasser l’objet tout en m’envoyant un furtif regard avant de disparaître aussitôt dans la rue adjacente et perpendiculaire à la mienne ! Un peu étonnée quand même, mais curieuse comme à mon habitude, je me suis redirigée vers l’intersection des deux rues et, m’écartant par prudence de l’immeuble d’angle, je vis, déjà tout au bout de la rue contiguë, la silhouette sombre courir comme un dératé, quand, subitement, surgissant d’une porte cochère, deux autres silhouettes se jetèrent sur le coureur, le couchèrent à terre pour le menotter dans le dos et, dans la foulée, l’engouffrèrent à l’arrière d’un véhicule civil, ou banalisé, qui aussitôt démarra. Les deux « kidnappeurs », eux, restés sur le trottoir, furent alors rejoints par un homme portant chapeau avec lequel ils échangèrent quelques mots, comme si rien ne s’était passé, tout en fumant une cigarette, mais aussi calmement que s’ils discutaient du choix de leur soirée ! Puis ils se séparèrent, chacun de son côté ; mais l’homme chapeauté remontant la rue dans ma direction, je me suis immédiatement retirée pour entrer au plus vite dans la salle de sport.
Je n’en ai parlé à personne, trop avertie, par mes différentes missions, des risques que comportent des paroles imprudentes. Ce soir-là, je n’ai pas sollicité de partenaire pour un combat amical, comme je le faisais couramment lorsque j’avais besoin de me libérer l’esprit. Mais au contraire, après mes exercices d’échauffement, je me suis concentrée sur le punching-ball, travaillant mon geste, la précision des angles d’attaque et l’accompagnement de l’épaule de frappe en lien avec mes aplombs, mais je laissai volontairement de côté la vitesse d’action, car entre chaque punch ou série de coups, j’essayais de clarifier toutes les suppositions qui me venaient à l’esprit, concernant l’inattendue péripétie musclée à laquelle j’avais assisté dans la rue, et je marquai les hypothèses que je jugeais plausibles par une frappe encore plus affirmée ! un peu comme sur un papier, on ne souligne, d’un trait appuyé, que les mots, les idées, ou les références que l’on veut retenir. Ce que je n’estimais pas valable d’être souligné ne méritait pas l’énergique approbation de mon corps ; aussi, par la variabilité de leur force, mes punchs illustrèrent une échelle de probabilité. Je n’appliquai, ni plus ni moins, que la bonne vieille méthode issue de la Grèce antique : associer le physique au cérébral sur un même objectif, et donc, par là même, se vider des parasites cognitifs et des tensions nerveuses ; ce qui vous laisse dans un état d’humeur si placide qu’il favorise l’indispensable analyse objective de ce que vous avez gardé à l’esprit comme essentiel.
— Et donc, Angélique, votre analyse ?
— Oh, toute simple, Docteur, ou plutôt bien épurée ! Tout d’abord, j’ai écarté le premier rapprochement que j’avais instinctivement fait entre l’homme au chapeau que j’avais maladroitement bousculé à l’entrée du bar-tabac et l’autre homme, avec chapeau aussi, venu rejoindre les deux « kidnappeurs » après leur « enlèvement ». Ma neutralité à l’égard de ces deux personnes ne devait rien à l’extrême amabilité du premier homme au chapeau, mais tout simplement parce que, s’il devait y avoir un lien entre les deux hommes chapeautés, dont la nuit et la distance m’empêchaient d’en souligner une quelconque ressemblance, cela apparaîtrait à coup sûr plus tard, et donc, vu que ce soir-là, j’en eus personnellement aucun effet négatif, il me semblait inutile de m’en encombrer l’esprit ; l’essentiel ne se situait pas là.
En revanche, le véhicule qui emmena le « kidnappé » revêtait plus d’importance, car si voiture civile, celle-ci traduirait une probable action délictuelle ainsi que « la carte de visite » criminelle des protagonistes, l’homme chapeauté compris. Mais, par contre, si la voiture était un véhicule banalisé, cela soulignerait une action de police ou de sécurité ainsi que l’appartenance des trois hommes à l’un des deux ministères, Défense ou Intérieur.
— Bonne analyse, Angélique ! Et le « kidnappé » comme vous dites ?
— Là est la question la plus sensible, Docteur, car s’il s’était agi d’un malfrat quelconque s’apprêtant à me voler mon sac, le type d’intervention des pseudos policiers me paraîtrait bien excessif, à moins, bien sûr, que le filou fût connu pour être réellement dangereux ; mais alors dans les deux cas supposés, c’est lui, le « kidnappé », qui aura à en subir les conséquences ; pas moi ! Donc j’oublie.
Mais toujours dans l’option du véhicule banalisé, si le « kidnappé » intéressait la sécurité intérieure, les trois hommes restés sur le trottoir appartiendraient alors à la DGSI ; mais la vraie question qui en découlerait serait : pourquoi la sombre silhouette devenue le « kidnappé » me suivait-elle ? Et que se serait-il passé si cet homme n’avait pas maladroitement laissé tomber sur le trottoir, probablement un téléphone ou bien une arme, dont le bruit de chute m’alerta ? Que me serait-il advenu ?
— À votre avis, Angélique ?
— Eh bien, Docteur, on peut tout supposer ; mais, ce qui est sûr, c’est que cela ne pouvait avoir un rapport qu’avec une ancienne mission, puisque je n’en avais plus en cours à ce moment, à moins, bien entendu, que cela concernât un prochain mandat qui ne m’était pas encore notifié ; ce qui signifierait que « le kidnappé » était, lui, au courant et trahirait de ce fait une fuite dans les services !
— Et c’était ?
— En réponse à ces questions, Docteur, à ce point de l’histoire, je n’avais aucun élément qui me permettait de me prononcer ; je les eus bien plus tard.
Néanmoins, une bonne semaine après l’épisode du « kidnappé », le deuxième rendez-vous avec le commandant de la DGSI, qui m’avait été annoncé et auquel je fus priée de me rendre, s’il ne m’apporta pas les réponses aux questions que je me posais, eut au moins l’avantage de clarifier ce qu’on attendait de moi ; la mission qui m’était proposée allait m’ouvrir la porte d’un espace, un monde, devrais-je dire, qui m’était totalement étranger, mais dans lequel j’allais devoir officier, cependant sans grande gaieté de cœur.
— « Mission proposée », disiez-vous, Angélique, et « sans grande gaieté de cœur », avez-vous ajouté ; mais vous l’avez pourtant acceptée, cette mission !
— C’est exact, Docteur ! Sauf que le terme « proposée » n’est qu’une figure de style de type euphémisme, pour remplacer le qualificatif : « imposée » !
— Oh, mais cela change tout !
— Comme vous dites, Docteur ! En fait le commandant de la DGSI commença par me souligner que l’examen en commission de mon dossier, s’il reconnaissait mon expertise, n’avait pu gommer l’importance des présomptions de responsabilité qui pesaient sur moi dans la mort d’Alber Roosner à Berlin. Mais, s’était-il empressé de rajouter, quoi qu’en pensaient les services allemands de renseignement, une présomption, même lourde, n’est pas une preuve ; par conséquent, la commission avait estimé possible de me donner une chance, sauf que, pour en bénéficier, il m’appartenait de justifier de ma bonne foi en acceptant la mission « proposée » ; un bon moyen de faire basculer du bon côté le jugement définitif de la commission qui écarterait, de ce fait, me précisa le commandant, toute espèce de poursuite.
— En bref, Angélique, vous étiez sous le coup d’un chantage !
— Ni plus, ni moins, Docteur ! Mais sachant très bien que m’y opposer reviendrait à tirer un coup de fusil dans l’eau, je n’avais d’autre solution, avant qu’un agent quelconque, français ou allemand, se charge de mon cas en me confondant avec l’eau, que d’accepter la « proposition », avec, cette fois, la protection des services de sécurité de la DGSI, ou de la DGSE suivant l’espace géographique de mon intervention. Le commandant de la DGSI ne s’était pas fait prier pour me faire comprendre sans ambages ce que j’avais déjà supputé, à savoir que, sans la protection des services français, mon avenir serait grandement menacé pour ne pas dire écourté ! Ce qui me sauva, si je puis dire, fut les compétences qui m’étaient reconnues et dont, pour le coup, j’avais déjà fait preuve pour le compte de plusieurs gouvernements européens, comme de grandes entreprises françaises ou étrangères, car ces compétences, les services de sécuritécomptaient bien les exploiter ! D’où aussi l’importance de mon nom de code « Cheveux de feu ».
— Je comprends, Angélique ; et donc, qu’attendait de vous le commandant de la DGSI ?
Chapitre III
— Holà ! Angélique, si je comprends bien, vous venez de me livrer une information des plus graves et évidemment des plus confidentielles aussi !
— C’est le moins que l’on puisse dire, Docteur ! Mais le risque n’existe pas puisque vous êtes tenu par le secret professionnel ; votre serment d’Hippocrate va m’être bien utile pour me libérer ! Aussi, vous dire que ma mission consistait à détecter des agents de l’étranger infiltrés dans des assemblées diverses regroupant des politiques et autres intervenants économiques, notamment lors de réunions de travail plus confidentielles sur des sujets sensibles, doit vous permettre de bien appréhender l’équivoque de mes missions. Et si je rajoute que ces espions pouvaient se révéler être des membres de nos propres services secrets qui auraient été retournés par « l’étranger », vous comprendrez qu’un tel contexte ne pouvait que m’amener au point où j’en suis aujourd’hui, en d’autres termes : psychologiquement à genoux !
— Je vois bien, Angélique ; un rôle plus que délicat, dans un environnement que je devine incertain et évidemment dangereux ! Et quelle stratégie vous a-t-il été donnée, car il faut bien une stratégie très affinée pour obtenir ce genre de résultat, non ?
— Comme toujours, Docteur, très simple, mais en apparence seulement ! Mais n’est-ce pas le monde des apparences que les actions souterraines ? J’allais donc être missionnée auprès de différentes personnalités appartenant aux organisations que je vous ai déjà ciblées…
— Ciblées ! Eh bien, je constate que votre langage est encore très typé du monde du renseignement !
— En effet, Docteur, on ne se libère pas si facilement d’une imprégnation qui vous fut imposée ! Donc, je reprends : j’allais donc être missionnée, auprès de différentes personnalités appartenant aux organisations en question, pour des rencontres individuelles ou en groupe, toujours au titre de ma spécialité, c’est-à-dire déterminer le profil psychologique de tel ou tel individu susceptible d’être clandestinement concerné par des situations ou actions classées « spéciales » en France où à l’étranger, bien sûr avec l’appui « silencieux » des agents de la DGSI ou de la DGSE suivant le cas ; en d’autres termes et pour être plus précise, sous couvert de ma participation à l’objet officiel de la réunion du jour, analyser, parmi les présents, et bien entendu sans qu’ils s’en rendent compte, quiconque aurait un profil soupçonnable de vol d’information secrète ou capable d’être intervenu ou d’intervenir, quelle qu’en fût ou serait sa motivation, sur tous les points explosifs, ou déjà explosés, menaçant, ou ayant menacé, directement ou indirectement les intérêts de la France ou la sécurité de ses citoyens.
— Une vraie palette de cas !
— Eh oui, Docteur, sauf que, comme je vous l’ai dit, il me revenait à donner le change ! N’oubliez pas que, lors de ces réunions d’études, les personnes, que mes cadrages psychologiques devaient révéler comme éventuellement dangereux, faisaient évidemment partie de ceux avec lesquels j’étais censée collaborer ; la caractéristique première des espions agents doubles est de s’infiltrer là où on ne les attend pas !
— Et comment obtenir une preuve formelle de culpabilité de ceux que vous aurez cadrés comme possible espion, car votre travail ne souligne qu’un profil psychologique, pas des faits avérés, non ?
— Tout à fait, Docteur ! Sauf que ce cadrage met en relief, entre autres particularismes, des faiblesses ou des propensions à dérapages sous diverses motivations ; dérapages que les agents de la DGSI ou DGSE vont insidieusement provoquer par des montages de fausses situations, susceptibles de correspondre aux prédispositions de l’homme en question soulignées par mon étude. Pour cela, mon rapport psychologique doit être le plus complet possible afin de fournir à mes collègues un maximum d’informations caractéristiques de la personnalité du sujet étudié.
— Et ?
— Le pourcentage d’échecs de cette méthode pour des caractères très complexes est d’environ 40 %, alors que, pour la plupart des autres, il est de 12 %. Cela veut quand même dire que, grâce au profil psychologique, la détection d’espionnage est de 60 % pour les cas les plus difficiles et de 88 % pour tous les autres ! Vue dans ce sens, cette pratique se révèle des plus positives ; à la condition, évidemment, que l’étude psycho soit très bien faite et que les montages des fausses situations soient parfaitement réussis avec, en plus, une voie de sortie inidentifiable en cas d’échec !
— Ah bon ! Pourquoi inidentifiable, la voie de sortie, Angélique ?
— Parce que, Docteur, l’échec d’une telle opération ne doit pas enrayer la possibilité d’un deuxième essai ! C’est la raison pour laquelle seules quelques personnes appartenant à la haute sphère de la direction des services spéciaux sont au courant de ce type d’opération et, bien entendu, lorsque la détection a réussi, le plus souvent, l’espion n’en est pas informé et sera discrètement « traité » en dehors de tout rapport possible avec le montage qui l’a trahi.
— Traité ?
—