Le Bal des Cloportes - Jean-Frédéric Jung - E-Book

Le Bal des Cloportes E-Book

Jean Frédéric Jung

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Beschreibung

Un Président enlevé puis séquestré est remplacé par un sosie chargé de ne faire que des âneries.

H est le patron des cloportes, la presque cinquantaine, dur, taiseux, cynique, il peut aussi être tendre, enfin, tout dépend avec qui… Anna, sa maîtresse, ex-call-girl de très haut vol est éblouissante et malicieuse. Apolline, la fille d’Anna, est espiègle et infernale, mais très attachante. Le problème est qu’à à peine 14 ans, elle est absolument superbe : 1m78, des formes de déesse, une véritable bombe ! Un chirurgien véreux, le docteur Retouche, compromis dans une affaire de fraude fiscale. Un ancien Jockey mouillé dans des transactions hippiques avec le Maroc, spécialiste des jeux clandestins. Un chauffeur malade du volant et bien d’autres cloportes : prostituées en tous genres, garde du corps déjanté et autres grenouilleurs de la nuit vont s’animer dans un bal infernal mêlé de coups tordus.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Frédéric Jung a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent. Jean-Frédéric Jung est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.

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Seitenzahl: 516

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Jean Frédéric JUNG

Le Bal desCloportes

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-272-7ISBN Numérique : 978-2-38157-273-4Dépôt légal : Juin 2022

© Libre2Lire, 2022

Chapitre IDocteur Retouche

17 heures, la nuit s’installe sur Paris, la pluie brouille l’atmosphère. Sur le boulevard la circulation est dense. Une berline noire déboule dans le flot des voitures. Le feu vert devient orange, puis rouge, elle ne ralentit pas et passe quand même, puis juste après, elle freine fort en appuyant sur sa droite le long du trottoir jusqu’à l’entrée de l’hôpital. Là, elle s’engage sur le bateau et s’immobilise devant la barrière du poste. Le garde de faction s’approche, se penche légèrement vers le pare-brise mais aussitôt se redresse et salue, puis il lève la barrière. Le véhicule repart dans un crissement de pneus et s’engage sur l’esplanade pour aller s’arrêter encore, moteur tournant toujours, au pied du bâtiment principal. Immédiatement, le passager arrière descend, se porte à la hauteur de la glace du chauffeur, lui dit quelque chose, puis tourne les talons et s’engouffre dans l’hôpital. Le chauffeur repart dans la foulée.

Dans la lumière de l’hôpital, l’homme apparaît solide, de taille moyenne, quarante-cinq ans peut-être, ou plus, mais pas de beaucoup. Sous l’ombre de son chapeau, le visage est sévère et le regard se devine incisif. Il émane de son allure une très grande énergie, mais savamment maîtrisée. Il traverse d’un pas décidé le grand hall, passe devant le comptoir d’accueil sans le voir et se dirige vers les ascenseurs ; mais subitement, il s’arrête net ! Vu le nombre de personnes qui s’agglutinent au pied des appareils, inutile d’attendre ; une fois de plus, ces foutus engins se traînent encore dans les étages. Alors le temps de monter quatre à quatre les deux escaliers menant au service du docteur Retouche et il se retrouve accoudé au comptoir du secrétariat, plongé dans l’immensité bleue des yeux de l’assistante de permanence. Aucun doute possible, le docteur Retouche a l’art de choisir ses personnels !

— Le docteur Retouche est en salle d’op ?
— Non Monsieur, il est en consultation… Vous êtes Monsieur ?
— H, Mademoiselle, tout simplement H ! Appelez le Docteur Retouche, s’il vous plaît, Mademoiselle !
— Mais, Monsieur… vous… vous aviez rendez-vous ?
— Non, Mademoiselle, je n’ai jamais de rendez-vous, ou plutôt, mon rendez-vous est permanent ! Alors, appelez-le, si vous voulez bien !
— Écoutez, Monsieur, il m’est difficile de…
— Appelez le docteur Retouche tout de suite, je vous prie !
— Mais, Monsieur… je ne…
— S’il vous plaît, Mademoiselle, faites ce que je vous dis, et vite ! Merci !

H en rajoutait tant qu’il pouvait pour l’unique plaisir de voir les yeux superbes de sa victime passer de l’effarement à la colère et de la colère à l’obéissance contrainte ! Un éventail d’éclats magnifiques ! Furieuse, mais impressionnée par le ton et l’assurance de H, la belle assistante composa le numéro interne du docteur Retouche. H jubilait. Voir les longs et jolis doigts pianoter sur les touches de l’appareil avec une telle nervosité, trahissant, à l’évidence, les pensées assassines de la belle secrétaire, le mettait en joie ! Rien de tel qu’une jolie femme bouillante de colère rentrée pour vous faire oublier les malheurs de ce monde !

— Allo !... Excusez-moi Docteur, mais il y a ici un Monsieur qui demande à vous voir… Comment ?... Si, si, Docteur, c’est ce que je lui ai dit… oui, oui, Docteur, mais il insiste et… une urgence ?... Je ne sais pas Doct…
— Mais Mademoiselle, bien sûr que c’en est une ! Dites-lui que j’en suis une !
— Docteur, le Monsieur dit qu’il en est une… pardon ?... Une quoi ?... Oh ! Docteur ! … mais non Docteur, voyons ! … je voulais dire une urgence ! … sur le planning ? … Attendez, Docteur, je regarde.

La charmante, quelque peu troublée par l’incongruité de la situation, tout comme du mauvais esprit du docteur Retouche, posa le téléphone sur le comptoir et tenta plus ou moins vainement, et donc avec agacement, de réactiver l’écran de son ordinateur. H, impatient d’arriver à ses fins, prit un air désespéré et se saisit lui-même du combiné sous les yeux affolés, mais ô combien sublimes de la demoiselle !

— Docteur Retouche, H à l’appareil ! … oui, oui, c’est bien moi… je sais, je sais, docteur, vous ne pensiez pas me voir si vite… OK comme ça… je vous attends ; à tout de suite !

H reposa le combiné sur le comptoir et, ravi de son coup, délivra un sourire de compassion à sa jolie victime. La pauvre fille, totalement médusée, avait le regard perdu dans un infini bleuté illustrant à la perfection l’archétype de la sidération. Puis histoire de la faire redescendre de ses nues, hélas, impalpables, H, sur un ton des plus badins, l’acheva d’un perfide et vainqueur : « Eh ben voilà ! ».

Le docteur Retouche se présenta dans la minute. Le voyant déboucher du couloir, H regretta alors de ne pouvoir savourer plus longtemps la bouffée de rage contenue de la belle assistante. Elle était maintenant redescendue sur terre et fulminait en se faisant violence pour ne pas lui envoyer en pleine tête le téléphone et même l’ordinateur récalcitrant ! Le docteur Retouche l’invitant à le suivre, H dut abandonner la malheureuse en pleine ébullition, mais il s’exécuta quand même, bien que fatalement très déçu de ne pouvoir assister à son imminente implosion ; implosion qu’il imaginait comme une apothéose de blondeur et de formes pulpeuses éparpillées dans l’éblouissement d’un ciel infiniment… bleu, évidemment ! Incommensurable spectacle qui l’eût rempli d’une extase indicible !

Le docteur Retouche n’avait rien à refuser à H ; il lui devait de l’avoir couvert dans une histoire peu avouable. Un type, suffisamment louche pour avoir H à ses trousses, lui avait demandé de « rectifier » quelque peu son visage qu’il jugeait soi-disant disgracieux. Comme par hasard, le type louche estima que le bon croquis préalable à l’opération était celui qui transformait totalement son apparence ! Naturellement, le type louche était prêt à payer très cher, ce qu’il fit d’ailleurs, de la main à la main, en liquide évidemment ! Enfin, entendez par là, l’acompte, seulement l’acompte ! Eh oui, parce que le solde dans une petite valise bien pleine fut déposé sur un compte en Suisse. Que voulez-vous, vu la somme, les mains du docteur Retouche étaient bien trop petites pour tout recevoir et ses poches étaient déjà bien pleines, alors… Bref, le docteur Retouche s’était livré à une belle opération chirurgicale, bien sûr, mais surtout fiscalement frauduleuse !

Seulement, voilà ! Comme déjà dit en supra, le type louche était filé par les gens de H. Et donc, quand H eut leur rapport précisant qu’il n’était pas ressorti du service du docteur Retouche, il ne mit pas longtemps à en comprendre la raison, d’autant plus facilement que l’hôpital où opérait le docteur Retouche était connu pour être spécialisé en chirurgie faciale réparatrice. H prit aussitôt l’affaire personnellement en main. En d’autres termes, il alla rendre lui-même une petite visite au docteur Retouche, car curieusement, son propre visage ne lui plaisait plus du tout ! Comme vous vous en doutez, en attendant d’être reçu par le docteur Retouche, il ne se priva pas de demander son avis à l’assistante de l’époque qui n’était pas blonde, celle-là, mais brune avec de grands yeux de biche et une bouche à s’y perdre, le tout monté sur des jambes de gazelle que même la longue blouse blanche, adroitement entrouverte, n’arrivait pas à couvrir ! Or, confiant à la belle sa pseudo-inquiétude à défaut d’autre chose, celle-ci se fit un devoir de le rassurer en précisant que le docteur Retouche était, non seulement le meilleur chirurgien de la discipline, mais encore un dessinateur hors pair, ce qui lui permettait de proposer à ses clients des croquis préalables à l’opération d’une précision étonnante ! D’ailleurs, renchérit la jolie sylphide, le docteur Retouche, pour l’apaiser totalement, lui montrera sûrement, comme il le fait toujours, sa collection de croquis des derniers visages opérés, « avant » et « après » intervention. Mais, naturellement avec un sourire à réveiller un mort, cette fidèle auxiliaire fit preuve d’une intelligence impressionnante en rajoutant aussitôt : « anonymement, vous pensez bien ! ».

Fort de ces informations si gracieusement servies, H n’eut aucun mal à confondre le docteur Retouche, et sitôt le type louche identifié sur les croquis anté et postopératoires, le docteur Retouche dut se mettre à table. H lui fit bien comprendre qu’il se foutait comme de sa première chemise de ses infractions fiscales et déontologiques et que donc, seul « l’avenir », ou plus exactement le « devenir » et même, plus précisément encore, le « sort » du type louche l’intéressait par contre au plus haut point. À telle enseigne, en effet, lui précisa-t-il, qu’il serait prêt, contrairement à son habitude, à s’obliger à communiquer au fisc les données de ses entourloupes, sans même parler du Conseil de l’Ordre, s’il n’obtenait pas sa franche collaboration, « silencieuse » s’entend, pour « traiter » cette affaire, comme lui, H, comptait qu’elle soit réglée… ainsi que d’autres, d’ailleurs, qui pourraient lui être soumises ultérieurement. Et le docteur Retouche, qui bien évidemment dut s’incliner, nous démontra comment un honorable notable, apparemment bien sous tous rapports, et même une sommité, intègre (sans jeu de mots) malgré lui les effectifs des services très spéciaux, pour le meilleur et pour le pire. Eh oui, car, curieusement, l’opération esthétique du type louche eut des complications inattendues, mais en tout cas suffisantes pour qu’il quittât sa chambre d’hôpital dans une housse en plastique bien fermée, annotée de la mention « corps non identifié », et bien entendu, en direction du crématoire du cimetière d’arrondissement ! Le docteur Retouche avait bien pensé tout bêtement à la fosse commune, mais H, en bon professionnel, exigea le crématoire. Il fit, à juste titre, valoir qu’en matière d’opération de ce genre, on avait déjà vu, par comble de malchance, des exhumations inopportunes remonter « accidentellement » au grand jour des affaires qui n’auraient pas dû l’être ! On n’est jamais trop prudent !

Et donc, voilà pourquoi le docteur Retouche s’empressa de recevoir H malgré le barrage peu efficace de la belle secrétaire aussi furibonde… que blonde, celle-ci !

H n’eut pas besoin de rappeler au docteur Retouche les détails de leur première entrevue, c’eut été un manque de tact caractérisé. Il insista seulement sur « l’excellence » de leur collaboration, bien qu’évidemment ponctuelle, histoire que le bon docteur comprenne qu’aucune résistance de sa part, quelle qu’en soit la forme, ne serait tolérée. Le message était clair et donc l’entretien se déroula comme il se doit entre gens qui se veulent de bonne compagnie.

— Alors, Docteur, celui-là, comment va-t-il ?
— Au mieux ! J’en prends grand soin, vous savez !
— Vous faites bien, Docteur, car, lui, j’y tiens beaucoup. Vous comprenez bien pourquoi !
— Si je comprends ! Vous allez devoir la jouer fine, quand même !
— Vous pouvez le dire ! Mais ça doit marcher. De toute façon, on va tout vérifier encore une fois et après j’irai le voir… enfin, je voulais dire : voir votre œuvre ! Bon, on regarde tout ça ?

Et les deux hommes repassèrent au crible, pour plus de sécurité, une fois encore, les informations recueillies concernant le passé de « l’œuvre » du docteur Retouche ; comprenez : le « sujet » opéré. L’affaire fut rondement menée, car les recherches entreprises n’avaient révélé aucune famille ni notoriété qui puissent perturber le plan de H. Cela dit, de toute façon, le travail du docteur Retouche devait rendre le « sujet » inidentifiable ; enfin, inidentifiable quant à son aspect d’origine, car pour la nouvelle apparence, bien au contraire, et heureusement, puisque c’était là le but ! Non, le risque ne se situait pas au niveau de l’aspect. La vraie question était : est-ce qu’il est réellement et surtout définitivement amnésique ? À cette question, les rapports médicaux étaient clairs : impossible d’affirmer le caractère définitif de l’amnésie, bien que, compte tenu des statistiques sur ce type de pathologie, le retour à la normale soit bien peu probable. H, calé dans son fauteuil, ne disait rien. Il écoutait, songeur, parler le docteur Retouche, mais sur son visage les stigmates d’un gros souci lui barraient le front.

Le docteur Retouche confirmait, en effet, que les choses n’allaient pas être si évidentes que cela, et que, même s’ils n’avaient pas tout à fait écarté le caractère définitif de l’amnésie, l’affaire n’était pas si simple et, en tous cas, pas de nature à leur faciliter la tâche ; enfin celle de H, parce que la sienne, elle, était finie.

H écoutait silencieux et songeur.

Le docteur Retouche précisa encore qu’il ne voyait pas d’autre solution pour H que de garder en permanence un contrôle discret du « sujet », pour parer tout risque né d’un retour inopportun de sa mémoire.

H restait encore silencieux et songeur.

Mais évidemment, reprit le docteur Retouche, comment épier le « sujet » au quotidien sans l’alarmer ? Là se situait le problème que H allait devoir régler ; oui, comment ?

H était toujours silencieux et songeur.

Le docteur Retouche, qui maintenant ne tenait pas particulièrement à s’avancer plus qu’il ne venait de le faire, se mit à deviser de choses et d’autres sans grande importance, histoire d’occuper le temps en attendant que H émergeât enfin des profondeurs de son silence. De longues minutes s’écoulèrent ainsi emportant dans leur cours le plat monologue du Docteur Retouche. Puis soudain, H sembla s’animer. Aussitôt, intrigué, le docteur Retouche se tut, releva la tête et instinctivement retint sa respiration ; le regard rivé sur H, il attendait avec curiosité ce qui allait ressortir de cette étonnante méditation. Effectivement, H se détendit enfin et prononça un mot, un seul, tout simple, calmement, comme une évidence : « Une femme ! »

— Pardon ?
— La réponse, Docteur… une femme !
— Euh… une… une femme ?... Quelle femme ?
— Mais oui, Docteur, une femme. Seule une femme peut de jour, comme de nuit, surveiller le « sujet » ; à la condition bien sûr qu’elle travaille avec lui aussi !
— Mais, il est sans famille ! Pas de femme, pas de maîtresse connue non plus ; et si même il en avait une, encore faudrait-il la convaincre, la femme en question ! Et puis, vous omettez qu’avec son amnésie, il l’aurait oubliée !
— Justement, Docteur, justement !
— Euh… comment ça, justement ?... Justement quoi ?
— Justement, Docteur, il l’a oubliée !
— Oh là là ! J’ai du mal à vous suivre…
— La femme, Docteur, il l’a oubliée !
— Comprends pas…
— Ah ! Ah ! Laissez-moi faire, Docteur, je m’en occupe ! Vous allez comprendre. On y va ?

Les deux hommes sortirent du bureau et prirent le couloir sur la droite. En passant devant le secrétariat, le docteur Retouche adressa un signe amical à sa jeune assistante et entraîna H vers la chambre du « sujet ». Mais H qui jusqu’à là se laissait conduire, subitement s’arrêta, fit demi-tour et alla tout d’un bloc vers la belle secrétaire ; laquelle belle secrétaire, craignant le pire, courba aussitôt la nuque et s’absorba dans un dossier. Que n’aurait-elle pas donné pour être ailleurs, voire disparaître sous terre ! Sans oser lever le nez, la pauvre fille sentait son bourreau à quelques centimètres d’elle. H, en effet, maintenant appuyé sur le comptoir et carrément penché vers elle, la fixait intensément en silence. De longues secondes s’écoulèrent ainsi, une éternité pour la blonde demoiselle qui, maintenant aux abois, avait le feu aux joues ; mais qui donc, à part elle, aurait osé s’en plaindre ? Car cela ajoutait à son joli et délicat visage toute la grâce d’un teint de porcelaine ; tendre vision, un vrai délice, dont H, ravi, se délectait impudemment. Sourire mi sadique mi-amusé aux lèvres, il jouissait de la tension de sa victime, car il voyait bien que son cœur s’emballait et cognait à tout rompre ! Malgré cela, il prolongea encore un peu le supplice ; le spectacle était si beau ! En fait, ce qu’il espérait, c’était ce moment sublime où quelques perles lacrymales abordent les paupières, se retiennent encore un peu, puis n’en pouvant plus, lourdement s’abandonnent et roulent sur les pommettes en larmes de cristal ; un aveu douloureux, une douce supplique, un appel à merci. Magnifique ! Vraiment magnifique ! Il est vrai que les yeux ne sont jamais aussi beaux que quand ils sont humides. Mais la belle enfant, de toutes ses forces, luttait encore. Alors à regret, car pressé par le temps, d’un seul coup, H frappa sèchement du poing le comptoir et à quelques centimètres de son visage, lâcha brusquement :

— Je suis toujours une urgence !

La malheureuse eut un haut-le-corps, et là, vraiment, c’en était trop ! Elle se redressa vibrante de défi, sa poitrine se souleva, son regard s’enflamma violement et foudroya H d’un jet d’éclairs redoutables ; ô combien redoutables, certes, mais tout autant splendides ! Des éclairs d’un extraordinaire bleu acier, tranchants comme une lame ! L’acier bleuté du Sabre Céleste ! Merveilleux ! Alors, aux anges (l’expression s’impose) H lui tourna le dos pour rejoindre le docteur Retouche. Mais, sourire ironiquo-sadique il se tourna, lentement, très lentement, pour souligner son emprise et bien signifier que tel était son bon plaisir.

Chapitre IIL’amnésique

Arrivé dans la chambre du « sujet », le docteur Retouche lui présenta H comme son supérieur venu se renseigner sur son état de santé ; attention que tout responsable doit naturellement porter à un collaborateur hospitalisé. Alors, tout aussi naturellement, le « sujet » ne manqua pas de manifester son étonnement ; étonnement quelque peu teinté de curiosité quand même, car, ne se souvenant pas de grand-chose, toute information lui paraissait évidemment bonne à prendre. H s’adressant alors au « sujet », commença, comme il se doit, par l’excuser d’office de ne pouvoir le reconnaître en raison de son amnésie. Puis il le félicita de son état et de la chance qu’il eut de tomber dans les mains du docteur Retouche. Eh oui, insista H, car dans notre métier, dit-il, ce type d’accident ne se termine pas souvent aussi bien ! À ces mots, le « sujet », l’air surpris, se redressa dans son lit et voulut en savoir davantage :

— Notre métier ? Mais de quel métier parlez-vous, Monsieur ?
— Mais, voyons, mon vieux, nous sommes des cloportes, dois-je vous le rappeler !
— Des quoi ?
— Des cloportes. Vous savez bien, mon vieux, ces petites bêtes qui sont partout et qu’on ne voit jamais parce qu’elles travaillent en sous-sol, dans l’ombre, comme nous, quoi ! Des petites bêtes qui ont un dos très dur, une carapace, un bon dos, comme nous aussi, d’ailleurs… parce que nous, c’est sûr qu’on a bon dos ! Ah ! Ah ! D’où notre sympathique surnom de cloporte !
— Je travaille sous terre ?... Avec un bon dos ?... Je suis mineur ?
— Ah, mais non ! Pas du tout, mon vieux, vous n’êtes pas mineur, ni plongeur d’ailleurs ! Quoi qu’en eau trouble… enfin, disons que vous travaillez… voyons… sur des affaires spéciales… très spéciales et aussi confidentiellement… et même, secrètement, voilà, secrètement, c’est le bon mot.
— Attendez ! … Vous… vous voulez dire que je suis un agent de… de l’ombre ?... Moi !
— Absolument.
— C’est une blague ?
— Absolument pas, mon vieux, rien de plus vrai.
— Moi, un agent des services spéciaux ! … Je ne vous crois pas !
— Mieux que ça encore ! Nous, les cloportes, nous appartenons à un service très spécial, encore plus spécial que les services spéciaux officiels ! Nous œuvrons, comme bon nous semble, sans contrainte et encore plus profondément que le plus profond des secrets : nous n’existons pas ! À nous l’impensable, l’inavouable, le vrai travail de l’ombre pour le compte de qui ne s’annoncera jamais et ne le reconnaîtra jamais ; ce qui nous donne une certaine souplesse d’ailleurs, car pour agir, il faut que nous soyons d’accord ! Enfin que, jesois d’accord, puisque j’en suis le seul et unique patron ! Et vous êtes des nôtres, mon vieux !
— C’est du roman !
— C’est pourtant l’exacte réalité et je peux vous le prouver !
— Allons bon !

Derrière le côté narquois du « Allons bon ! », H avait bien perçu un fond d’incrédulité et même teinté aussi d’un peu de méfiance, ce qui, à l’évidence, trahissait le trouble qui commençait à envahir le « sujet ». Alors, avec un air de conspirateur, il s’approcha plus près du lit, se courba et lui murmura presque à l’oreille :

— Vous avez dit : « services spéciaux », mon vieux.
— Oui et alors ?
— Seuls les initiés disent « services spéciaux », les autres disent « services secrets » ! C’est votre subconscient qui vous l’a soufflé ! Vous voyez bien que vous en êtes, mon vieux, que ça vous plaise ou non !

H avait saisi l’occasion de cette subtilité d’expression pour donner plus de poids à la thèse du cloporte. Cependant, lui faire avaler qu’il était un cloporte était une chose, mais lui faire accepter aussi sa future mission en était une autre, et même, pour tout dire, une autre paire de manches, parce que la mission en question, pas vraiment courante, ah ça non ! Et puis, aussi, pas très facile non plus. Car en fait, ce pauvre bougre, on ne peut plus banal, et même totalement incolore, le genre de type que personne n’attend, qui, un soir, loupe un tournant, s’écrase dans un ravin et n’est découvert qu’au petit matin, agonisant, la face en vrac, avec malgré tout l’immense chance de s’en sortir vivant, sera-t-il pour autant capable de prendre la dimension nécessaire pour ce qui l’attend ? Et cela, sous prétexte qu’il est devenu amnésique ? Et puis, amnésique, d’accord, mais jusqu’à quel point ? Là était la vraie question ! Cela dit, le docteur Retouche ayant réussi son opération, maintenant H se devait d’avancer. Aussi, passant outre à ses incertitudes, H se saisit d’une chaise qu’il rapprocha du lit et s’assit au chevet du « sujet ». Mais avant de s’adresser à lui une nouvelle fois, il se retourna vers le docteur Retouche, un peu comme s’il cherchait son aide, à moins que ce ne fût tout simplement pour s’assurer de sa connivence. Seulement, le docteur Retouche offrait une physionomie d’une telle perplexité que H n’avait pas grand-chose à en attendre. Alors, H sortit une photo de sa poche intérieure et la présenta au « sujet » :

— Cela vous dit quelque chose ?
— Faites voir… non, rien du tout !
— Vous ne le reconnaissez pas ?
— Non, connais pas !
— Et pourtant si !
— Non, vraiment, je ne le connais pas.
— Si, mais vous ne vous en souvenez pas !
— Et à quelle occasion l’aurais-je alors connu ?

H se garda bien de répondre et attaqua aussitôt sous un autre angle :

— Dites, mon vieux, vous avez prévenu votre famille ?
— Ma famille ?... Quelle famille ?... Je n’ai pas de famille !
— Vous aviez une famille.
— Mais non !
— Mais votre femme…
— Ma femme ! Ah ! Ah ! Elle est bien bonne ! Une femme, moi, jamais ! Pas question ! Nada ! Que dalle ! Hors de question ! Ça ne va pas, non !
— Mais si, mon vieux ! Vous ne vous en souvenez plus. C’est votre amnésie…
— C’est incroyable ! Vous êtes dur d’oreille ou quoi ! Je vous répète que…
— Ne vous fâchez pas, c’est un grand classique. Ça reviendra, vous verrez !
— Bof… si ça vous fait plaisir !
— Donc, vous n’avez prévenu personne ?
— Ben… faut croire.

H laissa volontairement s’installer un court moment de silence ; une bonne vieille méthode d’interrogatoire, histoire de donner plus de relief à ce qui allait suivre, puis :

— Tenez, mon vieux… c’est à vous.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Votre alliance !
— Mon alliance ?
— Oui, votre alliance ! On vous l’a retirée au bloc pour soigner votre main.
— Mais alors…

Ça y était ! Le « sujet » enfin dans ses filets, H embraya aussitôt en lui représentant la photo :

— Donc, cet homme, vous le reconnaissez ?
— Mais je vous l’ai déjà dit, je ne le connais pas ! Qui est-ce ?
— Le Président.

Le Président ? Quel Président ? Et Président de quoi, demanda le « sujet » qui commençait à s’énerver ; mais H lui répondit avec le plus grand calme qu’il s’agissait du Président de la République. En réponse, le « sujet » eut un curieux ricanement, sembla réfléchir et finalement s’exclama :

— Ça ! … Un Président ?

Puis avec un geste d’impuissance, il laissa tomber la photo sur ses draps et, la mine fataliste, dit que de toute façon, avec son amnésie, il ne risquait pas de reconnaître qui que ce soit ! Et puis, qu’est-ce qu’il en avait à foutre du Président !

H jeta alors, un coup d’œil rapide au docteur Retouche qui, recevant très bien le message, arma aussitôt son portable et prit un instantané du « sujet ». Le « sujet », lui, ne comprenant rien à l’affaire, s’était laissé retomber contre ses oreillers, se désintéressant ostensiblement du problème. Mais, avec un air las, il prit quand même le portable que lui tendait le docteur Retouche, et alors là, il se redressa d’un coup, stupéfait ! Plus personne ne disait mot dans la chambre. Son regard allait de la photo abandonnée sur son lit à celle du portable et de celle du portable à celle sur son lit et ainsi de suite. Ce manège dura bien plusieurs minutes et puis, enfin, sur un ton mi-figue mi-raisin :

— Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?... C’est moi ça ?
— Eh oui.
— Mais alors… le… le Président ? … c’est… c’est moi !
— Oui, enfin, pas encore, mon vieux, pas encore !

Le silence retomba une nouvelle fois dans la pièce. Le « sujet » paraissait sous le choc. Mais il continuait à examiner les deux photos, tandis qu’impassibles, H et le docteur Retouche attendaient qu’il… quand subitement :

— Incroyable ! … Moi, Président !

Et d’un seul coup, le « sujet » s’emballa ! Son esprit avait pris brutalement le mors aux dents ! Il faisait maintenant des bonds dans son lit et ne cessait de répéter avec la plus grande conviction : « Moi, Président ! Je ceci… Moi, Président ! Je cela… » Il était inarrêtable ! Cela dit, le « sujet », apparemment célibataire endurci, et qui plus est sûrement profondément misogyne et, profondeur pour profondeur, peut-être même homosexuel confirmé, se retrouvait néanmoins marié, certes à son insu et pour le bien du « service », mais marié quand même à une femme, oui, oui, il n’y a pas d’erreur, à une femme ! Laquelle femme lui sera prochainement présentée, dès que H l’aura choisie, évidemment, parmi les plus beaux spécimens des « contractuelles » de l’ombre et, naturellement aussi, pour ses dons, disons… de « disponibilité » et « compétences diverses ». Eh oui ! Car compte tenu du peu de cas que le « sujet » semblait faire de la gent féminine, il faudra à la belle lauréate un grand savoir-faire pour arriver à ses fins sans bousculer trop vite les habitudes de son pseudo mari de Président. H ne pouvait donc pas se permettre de lésiner sur la qualité de l’agent en question. Cependant, vu l’attitude actuelle du « sujet », l’heure n’était apparemment pas propice aux présentations. H comptait donc prendre son temps pour régler le problème de l’épouse. Mais, quand le « sujet » toujours en plein délire et prenant cette fois son lit pour un trampoline se mit à hurler à la surprise générale : « Moi, Président ! … j’aurai une femme ! … puis deux… normal, je suis Président ! … et puis trois, alors ! … et même plein d’autres encore ! … Moi, Président ! … etc. », H se sentit soudainement allégé de son inquiétude et eut même bien du mal à se retenir de rire. Puis regardant furtivement le docteur Retouche, il se demanda si le bon docteur, l’as de la transformation des visages, le roi des copistes en chirurgie plastique, n’avait pas non plus un don caché pour la transplantation du langage, à moins qu’il n’eût eu, tout simplement, la main un peu lourde quant aux doses de morphine ! Mais ce dernier, la mine savante et le sourire complice, se pencha discrètement vers H et lui dit à voix basse que pour certains sujets… mais il se reprit aussitôt… pour certains patients, corrigea-t-il, on estime assez mal le temps que durent les effets secondaires du cocktail injecté ! Sans éprouver le besoin d’en savoir plus sur ledit cocktail injecté, H eut un sourire cynique et marmonna entre ses dents : « Pourrrvou qué ça dourrre… » avec un bel accent corse, que n’aurait sûrement pas désavoué Letizia Bonaparte, sa lointaine et présumée ancêtre par une cuisse gauche à l’évidence accueillante et, à coup sûr, aussi bien roulée que la prononciation des « rrr » ! Néanmoins, les vantardises hurlées par le « sujet » laissaient finalement présager un règlement plus facile que prévu des retrouvailles à venir avec l’épouse soi-disant « oubliée ». Enfin une bonne nouvelle, puisque le subit intérêt du « sujet » pour les femmes ne révélait ni plus ni moins qu’un être, certes, euphorique pour l’instant, mais en fin de compte tout à fait normal ; normal, qualificatif dont il ne cessait, d’ailleurs, de s’autoproclamer haut et fort ! Ce qui semblerait, par contre, beaucoup moins normal, songea H en ricanant intérieurement, ce serait évidemment l’intérêt que les femmes pourraient bien lui trouver ! Remarque des plus justifiée, vu l’allure du « Sujet Président » ! Mais enfin, avec les femmes, il faut s’attendre à tout ; c’est bien connu !

Le sujet, lui, complètement évaporé dans ses fantasmes et donc toujours en pleine agitation, ignorait maintenant totalement ses visiteurs, au point que H et le docteur Retouche, qui n’en pensait pas moins, prirent alors congé sans autre forme de procès. Une fois sorti de la chambre, H se tourna vers le docteur Retouche et le regard admiratif lui fit part de sa satisfaction :

— Félicitations Docteur ! Il est toujours aussi moche !
— Merci, merci ! J’ai fait le mieux possible pour la ressemblance.
— En effet ! C’est vraiment son sosie, à s’y tromper ! Je dois vous dire que j’étais un peu inquiet ; je connais votre don d’artiste et je craignais qu’en vous laissant entraîner par votre bon goût, vous me l’arrangiez un peu. Mais non, il est indiscutable que vous vous êtes retenu ; vous avez même reproduit ses granules sur la face ! Il n’y a pas à dire, il est vraiment plus que quelconque, tellement transparent dans sa banalité. Vraiment, bravo !
— Vous me flattez, mon cher, vous me flattez !
— Mais non, mais non, Docteur, pas le moins du monde ! Le résultat dépasse mes espérances, car voyez-vous, Docteur, le plus surprenant, c’est que la réussite est telle, qu’en fait, même pour être normal, il faudra qu’il fasse de sérieux efforts pour remonter la pente ! Parfait ! Franchement parfait !... Eh bien, vous savez quoi ?
— Euh… ma foi, non…
— J’ai vraiment bien fait d’oublier cette petite histoire de compte en Suisse… je m’en félicite… Tenez !... Je peux vous appeler Jérôme ?

Chapitre IIILe défilé de gonzesses ;Anna et Apolline

H avait fait quadriller la capitale et donné instruction à ses hommes d’établir discrètement un premier recensement de toutes les putes et filles de la nuit facilement monnayables : les soi-disant artistes en tous genres et autres prolétaires de boîtes de nuit à la petite semaine, les duchesses de salles de jeux et sulfureuses baronnes de lieux obscurs, truculentes égéries des heures clandestines, puis naturellement, les reines de trottoir, princesses des ébats tarifés et autres prêtresses du bitume ou aides-soignantes du sexe ; toutes ces dames devant être susceptibles de monter en gamme en parfaite épouse de Président. Mais cela faisait maintenant plusieurs jours que H, muni des informations recueillies, fouinait tous les soirs dans les quartiers chauds de la ville à la recherche de l’oiseau rare. Il en vit de toutes sortes, de belles grandes et de belles moins grandes, des jolies longues et des jolies moins longues, des maigres attendrissantes et des rondes joviales et puis toutes les gammes de rousses, de brunes et de blondes, et cela, quelle que fût leur couleur de peau, ce qui offrait parfois de vrais clichés de carnaval ! Il y en avait de tous les âges, depuis la toute jeune débutante aux approches encore hésitantes à la bien triste sénescente aux frontières de la décrépitude ; un pittoresque panel allant d’une encore tendre fraîcheur jusqu’à l’usure extrême, en passant par toute la courbe de la maturité, de sa flamboyance ensoleillée à son automnale mélancolie ; le tout formait une arabesque allégorique des heures et des jours difficiles de ces personnels voués, et même souvent dévoués, aux misères, vices et autres faiblesses de l’humanité. Bien sûr, si les grognasses, filasseuses, et autres pochardes des bas-fonds avaient été soigneusement écartées de la liste, il y eut, malgré tout, aussi quelques moches ; d’ailleurs, H se demanda si ses agents étaient bien à jeun lors de leur repérage, tant certaines l’étaient vraiment… moches et même très moches ! Mais qu’y faire ? Il est vrai, à la décharge des dits agents, que sachant à qui la lauréate sera destinée, cela invitait tout naturellement à s’en remettre à l’adage « qui se ressemble s’assemble » et donc, par réflexe de cohérence, à choisir aussi dans la production du Divin quelques ratées du four à Venus ! Et puis, tous les goûts sont dans la nature, c’est bien connu ! D’ailleurs, songea H, il y en a toujours que rien n’arrête ! Cela dit, renchérit-il encore pour lui-même, il est heureux que les dieux immortels aient œuvré en ce sens, car c’est ainsi permettre aux moches d’avoir de temps à autre quelques minutes d’illusion ! À cette pensée charitable, H ne put s’empêcher de sourire, étonné qu’une telle touche de bonté ait pu envahir son esprit si peu habitué à ce genre de sollicitude. Aussi, se promettant de se surveiller et pour mettre fin à cette éprouvante recherche nocturne, chaque profession ayant quand même ses avantages, il alla dans un hôtel profiter de ceux d’une accompagnatrice bien choisie pour quelques heures allongées, avant d’assumer, le lendemain à son bureau, les convocations de ces dames et demoiselles présélectionnées pour un examen plus approfondi, sans jeu de mots, s’il vous plaît !

Le lendemain, en effet, on vit sur le trottoir de la très respectable avenue Victor Hugo une longue file hétéroclite de typesses impatientes qui, au rythme des appels, s’écoulait lentement dans le hall d’un immeuble du plus beau style haussmannien. De cette flamboyante chenille multicolore - multicolore, certes, mais moins par la grâce de la nature que par l’expertise de l’industrie cosmétique - s’élevait une cacophonie assourdissante où se mêlaient tous les langages et accents de ces dames, allant du très classique Arletty-faubourien, aux plus reculés dialectes des steppes, des fiords, ou russo-balkaniques et autres jargons oïrato-asiatiques. À ce cortège en talons aiguilles s’ajoutaient les foules bigarrées du Sud, en bas résille et au parler volubile passant par toute la gamme des expressions hispano-brésilo-portugaises, qui, en matière d’exaltation, le disputaient aux Africaines. Mais les Africaines, en spontanéité, dominaient sans conteste par autant de succulentes invectives que de généreux éclats de rire ; soleil oblige ! La description est longue, certes, mais pas autant que la cohorte de toutes ces cocottes aspirant à de plus hautes fonctions !

À l’extérieur de l’immeuble, une plaque en laiton doré mentionnait en lettres gravées : Cie aérienne, Air Extase, aviation d’affaires. Certes, l’endroit changeait souvent de plaque, au gré des besoins du Service, mais en l’occurrence, celle de la Cie aérienne, Air Extase, aviation d’affaires, pouvait fort bien, aux yeux des piétons et autres badauds, faire passer le défilé, vu son genre exclusivement féminin, pour un casting d’hôtesses de l’air… à des fins cinématographiques, bien sûr ! Et donc, en n’y regardant pas de trop près, les apparences étaient sauves ! Mais, surtout, ce faux prétexte, naturellement, avait aussi permis à H de convaincre les candidates de venir, non sans avoir, bien sûr, également spécifié sans autres précisions que la fonction serait de haut vol et fort rémunératrice.

L’appartement où se situait « le bureau » était au premier étage, et la colonne de poulettes ébouriffées de tant d’excitation en gravissait en rang serré l’escalier, marche par marche, jusqu’au premier pallier où, toujours gloussant et caquetant à qui mieux mieux, les filles de tête poireautaient devant une pièce fermée. Par intervalles plus ou moins réguliers, la porte de la pièce s’ouvrait subitement, interrompant instantanément l’insupportable jacassement, et au cri de « suivante ! », de suivante en suivante, chacune à son tour, froufroutante à l’envi et enveloppée d’un nuage de parfum, pénétrait dans la pièce qui se refermait aussitôt derrière elle. Là, dans le calme relatif, se pratiquait l’indispensable contrôle médical. Mais à l’occasion de ce très spécial conseil de révision, se jugeait évidemment aussi la plastique de ces Aphrodites de l’asphalte dans le plus simple appareil. Ensuite seulement, celles qui n’étaient pas écartées pour cause de santé ou non-conformité physique étaient priées, d’abord de recouvrir leur tenue d’Eve par une autre plus citadine et ensuite, d’entrer dans une deuxième pièce, dénommée improprement « le bureau ». Dans ce lieu, aménagé en une sorte de petit amphithéâtre, une assemblée disposée en demi-cercle faisait office de jury. Ce cénacle, très concentré sur son rôle - on l’eut été à moins - était curieusement composé exclusivement d’hommes, à l’exception d’une seule femme portant chapeau et d’apparence incertaine, mais dont l’âge, lui, ne faisait aucun doute.

Devant cet aréopage, la postulante, informée de la réelle fonction à laquelle elle était destinée, devait immédiatement démontrer ses motivations et faire preuve d’un savoir comportemental à la hauteur de la mission qui venait de lui être à l’instant définie. Cette révélation « surprise » n’était pas innocente, bien au contraire, car elle soulignait alors, et la capacité d’adaptation de la minette à maîtriser au mieux son étonnement, et son aptitude à l’à-propos. Mais, malheureusement, dès que la pauvre fille prenait conscience des impératifs liés à la position d’épouse de Président, prise de court, elle oubliait aussitôt le rôle d’agent de l’ombre que comportait en fait son emploi et s’affolait en se lançant dans une débauche de gestuelles plus ridicules les unes que les autres ; une pathétique agitation trahissant, certes, un don pour la comédie de boulevard, mais hélas incompatible, non avec le statut de première Dame, mais surtout avec les exigences de discrétion du Service. Par contre, concernant l’intelligence, il importait principalement qu’elle fût spécialement adaptée aux nécessités d’un bon agent de l’ombre, le reste était secondaire. Il fut en effet maintes fois prouvé que visiter des maisons de vieux, inaugurer une nouvelle crèche de banlieue, baptiser un stade de foot ou autres corvées du même genre et faire risette à la foule en posant pour les photographes en n’importe quelle circonstance, ne demandaient qu’une bonne résistance physique et non un engagement cérébral très intense. Quant à la distinction, sauf pour quelques rares cas, la République avait déjà dû depuis fort longtemps s’adapter…

Cela dit, H dut se rendre à l’évidence ; malgré la bienveillance du jury, bien peu de ces prétendantes accédèrent à la finale en raison de certaines insuffisances impossibles à combler en si peu de temps. Mais, plus grave encore, aucune des finalistes n’était « accréditable » pour le poste d’épouse, leur singularité étant décidément trop ostensible. Néanmoins, H insista pour que les meilleures passent quand même le dernier examen dans la troisième pièce à l’étage supérieur, car faute de trouver celle pouvant tenir le rôle officiel d’épouse, ces dernières concurrentes pourraient, au moins en bonne courtisane, faire fonction de compagne officieuse en assurant au Président les menus plaisirs de la charge… aux frais du contribuable, cela va sans dire ! Seulement, encore fallait-il vérifier si ce qu’elles pouvaient offrir en la matière était à la hauteur des attentes que leur apparence suscitait. Et là, il faut bien le reconnaître, les agents du Service, tirés au sort pour les derniers tests à l’étage supérieur, étaient, entre deux respirations de récupération, tous unanimes : toutes les finalistes constitueront sans problème un bataillon d’élite de réserve prêt à servir au gré des besoins présidentiels. En bref, si les seconds rôles étaient en nombre suffisant pour satisfaire aux obligations hors protocole, celle que H aurait choisie comme agent auxiliaire pour briller officiellement sous les ors de la République ne s’était toujours pas révélée ! Aussi, suivant son habitude quand il n’arrivait pas à solutionner un problème qui l’obsédait, il éprouva le besoin de s’en extraire, se rafraîchir les méninges, se détendre avec des sujets plus légers ; l’expérience lui avait très souvent démontré que la solution finissait toujours par éclore au moment où l’on s’y attendait le moins. H quitta donc le « bureau », laissant à ses collaborateurs le soin d’orchestrer la fin de l’atypique parade.

Débouchant sur le trottoir dans le dos de son chauffeur, sans s’arrêter H lui décocha une bonne frappe amicale sur l’épaule pendant que celui-ci était en pleine négociation avec un long oiseau des îles au corps de bronze et à la chevelure platine. L’ordre, tout amical qu’il fut, n’en était pas moins clair ; il invitait ainsi le chauffeur à faire son deuil de cette belle échassière toute en cuisses, et au surplus, rehaussée de bottes en vernis rouge à hauts talons dorés. Le chauffeur, fataliste, interrompit alors ses pourparlers et se détourna avec regret de l’exotique déesse de l’horizontal, non sans laisser traîner un lourd regard d’amertume sur les bottes en vernis rouge à hauts talons dorés. Un véritable supplice pour un pauvre gars comme lui, fils d’une danseuse du Crazy et d’un bottier ! Car évidemment, il s’était vu déjà descendre lentement la fermeture-éclair, mais vraiment très lentement, puis faire délicatement glisser la botte, doucement, très doucement… tout un précautionneux et somptueux parcours le long d’un inestimable trésor qui n’en finirait pas de se découvrir… Mais il fallut bien qu’il retombât sur terre pour rejoindre son poste au volant de sa voiture et reconduire H chez lui.

Dans la voiture, un demi-sourire ironique aux lèvres, H lui demanda :

— Combien, la belle black aux cheveux de paille ?
— J’négociais, Chef…
— Oh ! J’ai bien vu !
— Ben oui… trop cher ! Un vrai tarif au centimètre !
— Houlà !... Vu la taille… une vraie fortune !
— Ouais, abusif… pour une « recalée » en plus… même pas finaliste !

H ne commenta pas. La réplique de son chauffeur l’avait renvoyé à son problème. Le chauffeur, lui, méditait maintenant sur son infortune. Les rues, boulevards et avenues défilèrent alors en silence pendant un bon moment, puis le pont Alexandre III, les Invalides, la rue de Varenne, Sèvre Babylone et la rue d’Assas, quand soudainement H se redressa et lança brutalement : « arrête-toi ! ». Le chauffeur se rangea immédiatement le long du trottoir, une centaine de mètres avant la fac d’Assas. H sauta à terre et en quelques enjambées rapides rattrapa sur le trottoir une femme, superbe, certes, mais dont la démarche, à elle seule, attirait le regard et donnait à son élégance naturelle ce petit plus, ce petit rien, cet indéfinissable attrait, qui fait d’une simple mortelle, fut-elle déjà belle et jolie femme, une incandescente créature de l’Olympe. Arrivé à sa hauteur, H la stoppa net en lui saisissant le bras avec autorité.

— Anna ! Qu’est-ce que tu fous là ?
— Oh !... Mais ça n’va pas, non !... Ah, c’est toi !... T’es bête ou quoi ! Tu m’as fait une de ces peurs…
— Je te demande ce que tu fais ici !
— Tu vois bien, je marche !
— Ne fais pas l’idiote ! Aux dernières nouvelles tu étais au Qatar !
— J’ai plaqué mon cheik… trop nul… et en plus, là-bas, c’était son père qui détenait les clefs du coffre !
— Mon Dieu, comme c’est triste ! Mais ne me dis surtout pas que tu n’as pas réussi à négocier avec le vieux !
— Enfin, tu me connais…
— Ô que oui ! Et alors ?
— Franchement trop moche ! Y’a des limites au sacrifice !
— Ma pauvre ! Même pas un p’tit galop d’essai ?
— Ben si, quand même… mais une fois seulement… fallait bien vérifier mes doutes. Et puis, on n’est jamais tenu de dire non avant d’avoir essayé. Pas vrai ?
— Comme au poker, en quelque sorte… un coup pour voir !
— Ben oui… tu me comprends ?
— Oh là ! Si je comprends ! Et… et combien, pour voir, il a mis sur la table de nuit, le vieux ?
— Eh ben dis-donc, vous êtes toujours aussi triviaux dans les services spéciaux !
— S’il te plaît, Anna, pas avec moi ! Combien !?
— Bon, d’accord… sa carte bancaire !
— Rien que ça ! Généreux le vieux cheik ! Cela dit, je reconnais que le produit vaut un certain prix ; ton allure est sans conteste au top niveau du club mondial de la beauté perverse, tout à fait à la hauteur de ton amoralité ! Tu es indiscutablement la plus belle et la plus comédienne de toutes les call-girls que j’ai pu rencontrer ; pour une fille de bonne et vieille famille normande, protestante et ancienne de la Légion d’honneur, il n’y a pas à dire, c’est du grand art ! En somme, Anna, tu es la version féminine d’Arsène Lupin, le cul en plus ! Aussi, tu ne m’en voudras pas si je pense plutôt que tu usas de tout ton savoir-faire pour découvrir le numéro de la carte ; ce qui, naturellement, te donna plus de souplesse pour profiter du « petit cadeau » du vieux ! Je me trompe ?
— Oui, bon, d’accord, j’ai trouvé sa carte sur la moquette. Son portefeuille était tombé du lit…
— Tombé tout seul, naturellement !
— Ben… disons que je ne l’ai pas retenu… qu’est-ce que tu veux, je n’ai que deux mains !
— Ben voyons ! Et le numéro du compte ?
— Ah ça ! C’est de sa faute ! Ce vieux radin perdait la mémoire et n’avait confiance en personne dans son palais des mille et une nuits ; alors de crainte de l’oublier et pour être le seul à pouvoir le trouver, il s’était lui-même tatoué le numéro sur le ventre, ce con !... Et donc, évidemment…
— Ah, ben oui… Évidemment, où avais-je la tête ! Mais je ne te demanderai pas où était la tienne…
— Mais enfin, je n’allais pas partir sans une indemnité substantielle, quand même ! C’était la moindre de choses, un minimum…
— Je vois ; mais je ne suis pas sûr que le terme minimum soit le bon…
— Eh ben, si… hélas !
— Anna ! Tu te fous de moi !
— Pas du tout. Je me suis gourée en lisant le numéro sur son ventre… vu la position, tu comprends…
— Oh là ! Je n’ose…
— Donc, le numéro, je l’ai lu à l’envers ! Tiens, 8 089 060, à la place de 0906808 ; je l’ai encore en travers de la gorge !
— S’il te plaît, ne sois pas grossière et passe-moi les détails ! Bon, allez, viens avec moi, monte dans la voiture !
— Ah mais non, j’allais chercher ma fille… j’ai un problème avec elle en ce moment et…
— Apolline ? Allons bon ! Manquait plus que ça ! Monte dans la voiture tout de suite, on y va ensemble ! Tu vas me raconter ça !

Dans la voiture, Anna fut instamment priée de s’expliquer sur le problème avec sa fille. Anna raconta qu’elle fut convoquée par la Surintendante de la Légion d’honneur, inquiète de voir un homme d’âge mûr venir chercher en voiture Apolline chaque week-end. La Surintendante précisa que la première fois, elle n’y avait pas donné d’importance, considérant qu’il pouvait y avoir une raison exceptionnelle. Mais le phénomène se renouvelant tous les semaines, et comme Anna s’était déclarée veuve (H en faillit s’étrangler) et donc seule habilitée à venir chercher sa fille, elle avait fait sa petite enquête. Or, l’enquête fut d’autant plus aisée que l’homme en question, prof de droit à Panthéon-Assas, se révéla être le mari d’une des professeurs de la Légion d’honneur ! Par ailleurs, la Surintendante rajouta qu’Apolline était intenable et avait, de plus, été surprise plusieurs fois à faire le mur de la pension ; ce à quoi, la Surintendante n’avait répondu que par des heures de colle et non par une exclusion temporaire, et cela en raison de la position d’ancienne élève d’Anna et d’humanitaire en mission à l’étranger… (H, cette fois, apprécia l’euphémisme et posa sur Anna un regard admiratif !). Mais pour finir, la Surintendante avait jugé l’affaire suffisamment sérieuse pour, profitant du retour d’Anna, l’avertir du comportement d’Apolline et éclaircir sa situation.

Pendant le compte-rendu d’Anna, excepté pour le coup de la veuve et celui de l’humanitaire, H resta impassible et n’intervint pas, mais son visage s’était terriblement fermé. Anna, qui tout en parlant le guettait du coin de l’œil, s’en aperçut bien évidemment. Aussi, interrompant aussitôt son rapport, elle crut bon de ne pas en rajouter. Cela dit, sur un ton où perçait une légère angoisse, elle s’enquit néanmoins de ce qu’il en pensait ; formulation d’un souci naturellement implicite, la preuve :

— J’en pense, nom de merde, que ta fille tient de sa mère !
— N’exagère pas, mon chou !... Je n’ai pas été seule à la faire…

À ces mots, le chauffeur, qui cherchait à se faire oublier en attendant l’ordre de départ, risqua dans le rétroviseur un regard, certes, furtif, mais quand même un brin inquisiteur. H ne releva pas, mais il affichait maintenant sa fureur :

— Tu pourrais être plus présente que ça ! Tu joues avec le feu ! Cette gosse n’a déjà pas de père déclaré… et aucune référence solide sur laquelle se raccrocher ! »

Dans le rétroviseur, l’œil du chauffeur reflétait maintenant une authentique indignation et surveillant discrètement H, il attendait la réplique, car Anna ne désarmait pas :

— Aucune référence solide, c’est vite dit ; ce n’est pas pour rien que je l’ai mise en pension à la Légion d’honneur… et quant au père… si tu veux, on peut toujours en reparler…

Là, dans le rétroviseur, l’œil se fit indiscutablement goguenard.

— Écoute, Anna, tu ne vas pas recommencer ! Lâche-moi un peu avec çà ; ce n’est pas parce que je m’efforce, autant qu’il m’est possible, de me conduire avec elle comme un père de substitution que tu dois prendre tes désirs pour des réalités ; et puis ce n’est ni le moment ni l’endroit pour en parler et il y a plus urgent, à commencer par Apolline, elle-même. Cette histoire m’inquiète beaucoup. Je crains pour elle, Anna, elle est encore très jeune, beaucoup trop pour vivre sa vie ; bordel de merde, tu comprends ça ! Où comptais-tu la trouver ?

Vu la tournure des échanges, dans le rétroviseur, l’œil crut bon de se faire tout petit et de regarder ailleurs. Anna, pour sa part, confortablement installée sur la banquette arrière, ne manqua pas de souligner innocemment, mais avec un sourire mi-ironique mi-amusé, que pour quelqu’un qui « s’efforçait seulement » de se conduire en père de substitution, H paraissait curieusement bien inquiet et tout autant pressé de se rassurer sur une enfant qui ne lui serait, soi-disant, même pas putative. Elle avait dit cela d’un petit ton calme, mais non moins perfide, tout en se limant distraitement les ongles avec un air parfaitement détaché ; toujours du grand art ! Puis elle rajouta qu’Apolline, encore en vacances pour quelques jours au contraire des étudiants d’université, devait sûrement déjà attendre le prof en question à la cafeteria de la fac. H foudroya Anna du regard et fit aussitôt démarrer son chauffeur en trombe. Le chauffeur n’eut que le temps de passer la troisième avant de rétrograder aussitôt et s’arrêter cette fois juste devant la fac. H, immédiatement, mit pied à terre et, tirant Anna par le bras en direction du hall d’entrée, lui dicta la marche à suivre sur un ton sans réplique :

— Toi, tu mets la main sur Apolline et tu l’embarques dans la voiture ; moi, je m’occupe du prof ; quel est son nom ?
— Duchemin, titulaire d’une chaire en droit comparé.

H et Anna pénétrèrent alors dans le hall et se séparèrent aussitôt, l’une pour chercher sa fille à la cafeteria, l’autre pour intercepter Duchemin à la sortie de son amphi. H ayant fait rapidement escale au secrétariat pour en connaître l’accès, arriva juste au moment où la salle se vidait de ses étudiants.

Les derniers enfin sortis, H entra dans l’amphi et se dirigea d’emblée vers Duchemin qui, tout en rangeant ses affaires, venait d’ouvrir son portable pour appeler… « Apolline ! ». Mais le joli prénom resta sans réponse ; H, d’un geste vif, venait de lui subtiliser son portable de la main !

— Désolé, Monsieur Duchemin, Apolline n’est pas disponible !
— Non, mais… mais dites donc… ça vous prend souvent !
— Et ne le sera plus jamais !
— Vous… vous dites ?... Et… et vous êtes qui, d’abord ? »

H n’estima pas nécessaire de se présenter, mais son regard gela net toute velléité d’insistance de la part du professeur Duchemin. Il se contenta, en lui rendant son portable vidé de sa carte mémoire, de lui préciser qu’ils étaient tous les deux de la même génération et que, par conséquent, ils avaient, également tous les deux, l’âge d’être le père d’Apolline ! À ses yeux, rajouta H, ce constat était suffisamment clair pour que Monsieur le professeur Duchemin se retînt d’approcher Apolline, même à distance raisonnable !

Duchemin, blanc de rage, en bon juriste bien faux-cul, crut bon de mettre en avant la liberté individuelle de chacun et, bien sûr, surtout de chacune, et que donc… mais il ne put finir son argumentaire, car H lui coupa la parole pour souligner qu’en tant que professeur de droit, il ne pouvait ignorer le risque pénal que comportait le détournement d’une mineure, et, qui plus est, encore scolaire ; une situation ne lui donnant même pas l’excuse d’être bêtement tombé amoureux d’une de ses étudiantes ! Puis histoire d’enfoncer le clou avec le plaisir de faire mal, H précisa encore que l’extraordinaire apparence d’Apolline et l’incandescence de son physique ne changeaient rien à l’affaire ; Monsieur le Professeur devait en faire son deuil !

Duchemin, de blanc, passa au blème et du blème au rouge de la honte. Mais H ne lui laissa pas le temps de se reprendre. Il l’avertit qu’il serait contacté dans les jours qui suivent pour qu’il lui soit expliqué, comment et à quelles occasions, il devra se plier à certaines obligations auxquelles il lui serait très préjudiciable de vouloir se dérober. Une excellente façon de mettre en sommeil une arrestation pour détournement de mineur, souligna H avec un sourire machiavélique. Alors, devant l’état de sidération du professeur Duchemin, il conclut d’une voix des plus aimables : « nos services sont pleins de repentis et autres fautifs en tous genres revenus de leurs errements passés, Monsieur le Professeur… et ils deviennent même très coopératifs ! » Puis, cette fois-ci d’un ton glacial : « il est vrai qu’ils n’ont pas le choix ; bienvenue à bord et bonne journée, Monsieur le professeur ! »

Ressorti sur le trottoir, H s’approcha du chauffeur qui fumait en faisant les cent pas à côté de son véhicule.

— Anna et sa fille ?
— Pas encore revenues, chef !

H eut l’air surpris et, instinctivement, se retourna vers le hall de la fac au moment même où Anna et Apolline en sortaient. En voyant Apolline pour la première fois, le chauffeur en eut le souffle coupé et laissa échapper un sifflement d’admiration ; mais quand même pris d’un doute, il se tourna vers H :

— C’est… c’est Apolline ?
— Oui, Apolline…
— Ouah ! La bombe, chef !
— Oui, mais à retardement, alors, oublie-la, s’il te plaît !
— Oh, mais… ça va être dur, chef !
— T’es bigleux ou quoi ?
— Ah, ben non, justement !
— Elle a 14 ans, bordel !
— Combien ? … 14 ans ? Non !... Pas possible !... 14 ans ! Houlàlààà !
— Comme tu dis ! Bon, allez, mon vieux, ça va comme ça, maintenant ! Et regarde ailleurs, si tu veux bien !
— Euh… oui, chef !

Apolline embrassa H, puis tête basse, en silence, la mine boudeuse et le regard mutin, elle s’engouffra dans le véhicule suivi de sa mère. H fit le tour pour monter de l’autre côté et ainsi encadrer Apolline, histoire de lui donner l’impression d’être un peu remise à sa place, aux ordres, entre lui et Anna ; en fait, une belle illusion, pensa-t-il en surveillant du coin de l’œil la frimousse d’Apolline qui ruminait sa vengeance. Comment faire ? se demandait H pour maîtriser ce feu qui animait cette gosse. Comment la protéger ? 14 ans tout juste, 1 mètre 78, des formes et proportions à damner un saint ; trop belle, trop attirante, trop tôt, beaucoup trop tôt ; même son superbe visage, paradoxalement, par ses traits encore enfantins, ajoutait à sa physionomie déjà pleine de défi, un charme gourmand, ravageur et provocateur qui manifestement ne devait plus rien à l’innocence. Quant à Anna, elle restait silencieuse et encore un peu tendue par la discussion houleuse qu’elle avait eue avec Apolline à la cafeteria. Anna avait horreur des chocs avec sa fille, et à chaque fois, Anna s’en voulait. En fait, Anna, prise entre deux sentiments, s’en voulait secrètement de ne pas s’occuper assez d’elle, comme elle s’en voulait tout autant de devoir sévir. Face à la beauté vénusienne de sa fille, Anna, avec autant de fierté que d’inquiétude, se revoyait en Apolline, et sa mémoire déroulait alors tout le bouillonnement de sa propre jeunesse, l’explosion de son corps et l’embrasement de ses sentiments, puis les déchirures et tous les excès. Aussi, pour l’avoir vécu avant elle, Anna comprenait parfaitement tout ce qu’Apolline ressentait, tout ce à quoi elle aspirait : cette quête de l’existence absolue ! Elles étaient si pareilles ! Même allure d’Atlante et toute l’insolence d’un corps de déesse, même chevelure épaisse et flamboyante, et que dire de cette bouche à s’y perdre et ce même fascinant regard vert, tantôt chatte, tantôt panthère au gré des circonstances ; une arme envoûtante et redoutable, dont Anna s’était elle-même si souvent servie… et se servait encore ! Alors, comment ne pas vibrer aussi aux désirs de sa fille et frémir de ses blessures ? Anna et Apolline, deux grands fauves femelles de même sang aux sens exacerbés et taillées pour survivre coûte que coûte et dominer sans partage dans la jungle des hommes. Deux sensualités wagnériennes, incarnations du Grand Style de Nietzsche, prêtresses d’Apollon mais bouillonnantes en leur sein de pulsions dionysiaques ; superlatif absolu de l’Esthétique et du Désir… pour le meilleur ou pour le pire ! Deux Êtres à part à la beauté mythique portés par le souffle des dieux et voués sur Terre aux plaisirs de l’Olympe ! Sublime !

De son côté, H, également silencieux, cherchait à clarifier l’idée qui peu à peu germait dans son esprit. Or, comme à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles, l’idée en question pourrait bien répondre au problème. Aussi plongé dans sa réflexion, il en oublia de donner le signal du départ. C’est Apolline qui, ressentant l’ambiance dans la voiture un peu trop pesante, le rappela à la réalité, et cela, en retrouvant de façon inattendue un ton et une expression de petite fille : « Dis, s’te plaît, on avance ? » Alors, retombé sur terre et malgré lui attendri, H laissa filer l’ébauche d’un sourire et répondit doucement :

— Oui ma chérie, on y va.

Puis, d’une voix plus sévère, il s’adressa au chauffeur :

— Allez, démarre, vieux !... Et regarde devant toi, j’te prie !

Chapitre IVFlorentine Ausaguet ;Le Jockey, le Chantilly ; P1, faiblesse et addiction

Arrivée rue Cuvier, la voiture s’immobilisa le long du trottoir, juste au pied de l’immeuble où Anna disposait d’un appartement sur le Jardin des Plantes. Pendant tout le parcours, Anna, surveillant Apolline du coin de l’œil, s’était discrètement amusée de la voir user de toute la gamme de son charme, du plus boudeur au plus enjôleur, pour faire craquer H et obtenir un tendre pardon. Mais H, ayant bravement lutté pour ne pas fondre, avait malgré tout réussi à suffisamment se concentrer pour transformer son idée en plan d’action. Alors, avant qu’Anna et sa fille ne descendent de voiture, il mit les choses au point :

— Bon, toutes les deux, je ne vais plus vous lâcher. Alors, voilà ce qui va se passer. On commence par toi, Apolline. Tu rentreras lundi à la Légion d’honneur accompagnée par un garde du corps…
— Ouaaah !!! Un garde du corps ! Rien que pour moi !