La Dynastie Clandestine - Tome 2 - Jean-Frédéric Jung - E-Book

La Dynastie Clandestine - Tome 2 E-Book

Jean Frédéric Jung

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Beschreibung

Quand l'orage menace !
Henri gravement blessé en mission secrète à Sarajevo sera rapatrié à l’hôpital militaire du Val de Grâce à Paris ; il est dans le coma.
Nouvellement arrivée dans l’histoire, Julia, Italienne et jeune infirmière parachutiste de la Légion étrangère, en stage au Val de Grâce, est affectée à la chambre 24, celle d’Henri.
Comment et pourquoi, dans ce deuxième tome, Julia, aussi sculpturale qu’étrange, va-t-elle bouleverser la vie d’Elisabeth et Mary ? Mais le sait-elle, elle-même ?
Garante de la Dynastie, Elisabeth, sous le regard inquiet d’un divin amoureux, va prendre toute sa dimension pour affronter sa charge, assumer le terrible mystère de Julia et préparer Mary qui va devoir grandir, face aux adversités, tant de Lucifer que des services secrets étrangers.

Heureusement pour nous, Dieu a beaucoup d'humour…


À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Frédéric JUNG a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent. Jean-Frédéric JUNG est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.

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Seitenzahl: 427

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-321-2ISBN Numérique : 978-2-38157-322-9

Dépôt légal : xxx 2021

© Libre2Lire, 2021

Du même auteur :

Le Bal des cloportes : Libre2Lire éditions

La Malédiction : Libre2Lire éditions

La Dame du Sycomore : Libre2Lire éditions

La Dynastie Clandestine : Libre2Lire éditions

La Mort du Goéland : Alter Real éditions

Les coulisses du silence : Alter Real éditions

Pied à terre : Alter Real éditions

Récompense : Alter Real éditions

La Fenêtre : Alter Real éditions

Intervalle et parenthèse : Alter Real éditions

Jean-Frédéric JUNG

La Dynastie Clandestine

Tome IILes Hurlements du Silence

Roman

Résumé du tome I(La Descente aux enfers)

Eden, fils aîné de Dieu est envoyé sur Terre par Dieu-son-père pour y remettre de l’ordre, car Lucifer est dangereusement à la manœuvre !

Après la rencontre voulue par Elisabeth entre sa nièce Mary, jeune étudiante anglaise, et Henri, Henri est parti en Égypte pour enquêter sur la disparition des parents de Mary dont elle ne sait rien. Au Caire, il y eut l’histoire de Francesca, hôtesse de l’air et espionne malgré elle, et aussi, racontée par une bohémienne, celle de Tizira, la petite Targua adoptée en Afrique du Nord par Henri à la suite d’un accident d’hélicoptère au Sahara.

Des années plus tard, Henri gravement blessé en mission secrète à Sarajevo sera rapatrié à l’hôpital militaire du Val de Grâce à Paris ; il est dans le coma, chambre 24.

Nouvellement arrivée, Julia, Italienne et jeune infirmière parachutiste de la Légion étrangère, en stage au Val de Grâce, est affectée à la chambre 24, celle d’Henri.

Julia, aussi sculpturale que mystérieuse, va dans ce deuxième tome (les Hurlements du silence) jouer un rôle qui bouleversera Elisabeth et Mary.

Chapitre 1Père et fils.

— Hello !... Saint-Pierre !... Comment va ?
— Oh ! Ça par exemple !... Eden !... Mais quelle surprise !... Eh bien, si je m’attendais !... C’est Dieu-ton-Père qui va être content ; tu lui apportes des nouvelles des jardins de Paris ?
— Oh ! À voir les sourires des étudiants dans les allées, le printemps s’annonce déjà, et au Luco, une nouvelle sculpture a émergé du sol, « le cri » en hommage aux victimes de l’esclavage. C’est une œuvre très laide de Fabrice Hyber qui est par contre très éloquente ; la laideur n’habille-t-elle pas l’esclavage ! En fait, mon bon Saint-Pierre, je ne sais pas encore pourquoi Dieu-mon-Père m’a convoqué ; tu le sais toi ?
— Pas vraiment, mais Il était tellement inquiet pour toi depuis votre dernier entretien au site Al-Kuryiah, en Égypte
— Tiens donc !
— Mais oui, il était inquiet pour toi !
— À ce point ?
— Franchement oui, je te l’assure, il était inquiet pour toi !
— Bon d’accord, j’ai compris ! Pas la peine de le répéter trois fois !
— Tu sais Eden… euh… comment dire… enfin… voilà… Il m’a dit pour Francesca1… je te présente toutes mes…
— Oui, oui, je sais mon bon Saint-Pierre, je sais ; je te remercie. Mais c’est trop frais, Saint-Pierre, beaucoup trop frais encore ; alors, si tu pouvais éviter d’en parler… et d’insister trois fois !
— Bon, évidemment, je comprends. Cela fait combien de temps maintenant ?... Il est exact que pour nous qui vivons dans l’éternité, c’est vraiment trop récent encore. Mais tu sais Dieu, ton père, a été très touché aussi.
— Ah, oui ? … Saint-Pierre, s’il te plaît ! Qu’est-ce que je t’ai demandé ?! Ça fait déjà deux fois !
— Oui, mais quand en plus il a su pour la petite Tizira2, là, c’était trop et il a craqué ; que veux-tu, Eden, il s’était attaché aussi ; faut comprendre ; trop dur ; oui, trop dur pour un Dieu de son âge et…
— Et maintenant, ça fait trois fois !! Mais moi, alors, qu’est-ce que je devrais dire ! Car figure-toi, Saint-Pierre, que si c’est très dur pour Dieu-mon-Père, ça l’est encore plus pour moi ! Il me semble, quand même, être le premier concerné, non ?
— Bien entendu, Eden, bien entendu ! Mais je voulais t’avertir que tu vas trouver Dieu-ton-Père très changé. Depuis ces malheurs, il est rivé sur son émission du 7ème jour. Il repasse les épisodes en boucle en permanence. Le soir, pour qu’il se repose un peu, j’ai beau refermer les deux nuages qui encadrent l’écran de sa Terre, mais à peine suis-je sorti du bureau, qu’il les écarte à nouveau en maugréant pour repasser le dernier épisode de l’émission dans mon dos ! Enfin tu vas t’en rendre compte toi-même.

Eden qui se dirigeait vers le bureau de Dieu-son-Père, se demandait quels pouvaient bien être cette fois-ci les motifs de sa convocation. Il appréhendait de devoir encore évoquer la mort de Francesca et celle de Tizira dont les souvenirs le brûlaient toujours cruellement. La dernière vision de Francesca était imprescriptible et il ressentait encore avec la même intensité la sensation de son corps contre le sien, s’abandonnant doucement, tandis qu’elle s’enfonçait dans l’abîme de son éternité. Quant à Tizira, qu’il s’obstinait, même dans la mort, à couver jalousement d’un immense amour paternel, son magnifique sacrifice restait pour lui comme une incompréhensible et large blessure ouverte.

Arrivant devant le bureau de Dieu-son-Père, la porte étant restée grande ouverte, Eden le devina plus qu’il ne le vit, de dos, massif dans son fauteuil-trône, penché en avant, le regard fixé sur la Terre où défilait entre les deux nuages écartés l’émission de son propre Monde.

Eden, pour s’annoncer, frappa doucement sur le chambranle de la porte, mais Dieu-son-Père ne semblait pas entendre. Eden, connaissant l’attachement de Dieu-son-Père pour le formalisme, frappa une nouvelle fois plus fort, mais sans succès pour autant. Alors, il renouvela plusieurs fois son annonce, allant crescendo dans sa frappe. Dieu-son-Père, totalement absorbé par le spectacle terrestre, ne réagissait toujours pas. Aussi, Eden, un peu ébranlé par l’avertissement de Saint-Pierre, se décida à entrer quand même. S’approchant du gros fauteuil-trône à pas feutrés pour ne pas brusquer le divin vieillard, il se risqua, d’un ton aussi posé que possible, à lancer d’affectueux appels, allant s’amplifiant dans des vocables adaptés à la déférence due à son rang ; appels qui à l’évidence ne manqueraient pas de réveiller le beau sentiment paternel de notre Père à tous :

— Père-mon-Dieu ?
— …
— Dieu-mon-Père ?
— …
— C’est moi, Eden, votre fils !
— …
— Coucouuu !
— …
— Me voilà !
— …
— Papy-Dieu ?
— …
— Dieu-papy ?
— …
— Oh !... Hé ! … Oh !
— …
— Complètement sourd, le Vieux ! (Avec majuscule quand même !)
— Chut !
— Ah !... Ce n’est pas trop tôt !
— Chuttt !
— Je voulais vous…
— Chuuutt !
— Permettez-moi de…
— Chut ! Chut ! Et Zuttttt ! Là !

Bien qu’ayant révélé, par la différence de vocabulaire entre le Père et le Fils, le traditionnel conflit de générations, cette première prise de contact n’avait pu aboutir à un quelconque échange positif. Aussi, Eden, à qui revenait l’initiative du dialogue, tenta une autre approche.

— Père-mon-Dieu, je crois savoir quel sera le scénario du prochain épisode !
— Non ! C’est vrai ?
— Oui… une idée… juste comme çà…
— C’est toi, mon petit !
— Oui, c’est bien moi, Eden, votre fils ; vous me reconnaissez ?
— Pardon ?
— Je disais : oui, c’est bien moi, Eden, votre fils ; vous me reconnaissez ?
— C’est une blague ?
— Mais non ! Pas du tout ! C’est bien moi, Eden !
— Tu te fous de moi, mon garçon !
— Euh… Non, non, vraiment ! … je… je vous assure, Père-mon-Dieu, je suis Eden, votre fils…
— Mais je sais bien que c’est toi, andouille ! Tu me prends pour un gâteux ou quoi !
— Ben…
— Y’a pas de « ben » qui compte ! Mais, bon sang, quelle mouche a bien pu te piquer, nom de Moi-Même !
— Aucune !... C’est… C’est Saint-Pierre ; il m’a fait comprendre que vous étiez un peu perturbé depuis que…
— Saint-Pierre ?
— Oui, Saint-Pierre qui…
— Saint-Pierre, dis-tu ?
— En effet, j’ai bien dit : Saint-Pierre…
— Il t’a gonflé ? Hein ?
— Oui, mais ce n’était pas méchant…
— Trois fois de suite ?
— En effet…
— Ahlàlà !... Changera pas, celui-là ! Je m’en doutais !
— Ben alors, Dieu-mon-Père, pourquoi me faites-vous répéter trois fois son nom ?
— Pourquoi ?... Ha ! Ha !... Elle est bien bonne ! Pour me rendre compte de ce que cela serait s’il était contagieux !
— Contagieux ?... Saint-Pierre ?
— Imagine un peu, Eden, si tout le personnel répétait trois fois les choses en permanence ! Tu vois un peu le bordel !... Alors je vérifie ; plus prudent pour prendre des mesures à temps ! Ça s’appelle de la prospective managériale, mon petit !
— Formidable, Chef-Dieu-mon-Père-Grand Manager ! Et ça lui vient d’où ça ?
— Oh ! Une vieille histoire ; une sorte d’allergie au coq.
— Allergie au coq ?
— Oui, il y a longtemps, en Judée ou en Samarie, ou en Judée-Samarie… en Palestine quoi… bref à « Trifoulli les dromadaires », dans les sables ; un petit matin de cafard, un coq chanta3 et Saint-Pierre, va savoir pourquoi, me renia trois fois… avait dû fumer un truc un peu trop fort pour lui ! Franchement pas très grave ; mais cet imbécile s’est senti si coupable qu’il en a fait une névrose ; je te demande un peu ! Ce n’était pourtant pas un crime de planer quelques minutes ! Voilà comment une Église de pierres peut se lézarder… à cause d’un joint !
— Oh ! Elle est bien bonne ! Lâcha Eden en se forçant à rire.
— N’est-ce pas ! confirma Dieu-Lui-Même, en se redressant, très fier de sa blague ; puis d’un petit air supérieur, il ajouta :
— Enfin, depuis pour se racheter, il ne peut pas s’empêcher de répéter trois fois tout ce qui lui semble important, le bon Saint-Pierre ; par contre, supporte plus ces volatiles. Alors pour m’amuser, quelquefois, je l’invite à ma table et je commande à mon cuisinier un…

Mais Dieu-Lui-Même ne put aller plus loin,car il fut pris d’un gros rire, bien gras, bien lourd qui lui secoua la panse et fit valser dans les airs sa grande barbe blanche qui n’était qu’un postiche ! Heureusement, d’un geste vif il la rattrapa au vol et le recolla à sa place avant même qu’Eden puisse s’en apercevoir, tout occupé qu’il était à rapprocher un siège, sûrement en vue d’une longue tirade habituelle de Dieu-son Père. Cependant Dieu-son-Père avait sauvé sa divine dignité ! Dignité sauvée, certes, mais ce qui ne le dissuada pas pour autant de finir son histoire :

— Donc, je disais : je commande à mon cuisinier – tiens-toi bien, Eden ! – un coq au vin ! Hilarant ! Tu verrais ça, dès qu’un angelot pose le plat sur la table, il devient blême et se dresse comme un diable qui sort de sa boîte – oh, pardon ! J’oubliais que je t’ai fait incarner le diable sur ma Terre ! – enfin bref, il quitte alors la pièce en courant l’estomac au bord des lèvres !
— Un peu méchant, non ?
— Oui, évidemment, je le confesse ; c’est ce que me dit Eve. Mais tu la connais, toujours trop tendre cette petite…
— Ouais, enfin… trop… trop… ça dépend comment on l’entend… dit Eden, d’un air entendu ; mais Dieu-Lui-Même ne releva pas, tout concentré qu’il était sur ce qu’il avait à dire :
— Mais, Eden, tu reconnaîtras que c’est quand même autre chose que la cène de ton frère, Jésus ! À ma table, on rigole ! On célèbre mon monde ! On vit, que diable ! – Oh ! Encore pardon ! – Bon, d’accord, je reconnais que c’est presque toujours Saint-Pierre qui trinque ; ça lui apprendra à avoir toujours l’air contrit quand on sort une gaudriole. Vraiment rien à voir avec les repas de ton frère et ses disciples ; ils ont vraiment l’air de s’emmerdater à mort !... Comment ? Que dis-tu Eden ? Que j’ai des expressions qui ne présagent rien de bon ? Oui, ça m’arrive, mais comme depuis toujours personne ne m’écoute, alors… En tout cas, ça ne m’étonne pas qu’ils n’arrivent pas à franchir le nombre de Treize à table ; pas assez de volontaires ; c’est d’un triste ; ça ne pouvait que mal se terminer ; tu parles d’une religion ! Le culte de la culpabilité ! Moi, Dieu-Moi-Même, je n’ai jamais voulu ça ; sur ma Terre, les hommes se créent suffisamment d’occasions pour verser des larmes pour ne pas imposer en plus un Dogme de la sinistrose ! Alors, toutes ces religions qui se réfèrent plus ou moins à Dieu-Moi-Même, et sans me demander mon avis en plus, ça m’agace un peu ! Toutes les corvées qu’ils s’imposent, ils me les foutent sur le dos, dis donc ! Manquent pas de culot ! Peuvent même pas assumer leurs âneries ! Tu verras, Eden, bientôt, ils vont me demander de donner l’exemple ! Quel pensum ! Enfin, ce brave Saint-Pierre, qu’est-ce que tu veux, un inquiet, un peu fragile et pas aventurier du tout, un peu indécis aussi, mais par contre, têtu, curieux, hein !... Hé ! Tu ne sais pas ?... Eh bien, il y a des moments où je me demande si le Flan ne serait pas son descendant naturel !
— Le Flan ?
— Ben oui, quoi, le petit vieux avant l’âge du parti socialiste français, enfin, pas vieux de partout, parce que… les nénettes, ça y va ! Quoiqu’en fait, on ne sait rien des performances, alors… Cela dit, le parti socialiste français, lui, par contre, accuse tristement la réalité de son âge ; bon je m’égare, je m’égare, donc, je reprends : le petit vieux avant l’âge du parti socialiste français, ventripotent, avec ses lunettes de séminariste et son profil de pic-vert ; celui dont sa bobonne lui montra comment faire et dont la personnalité est si affirmée qu’il singe son ex-patron… la Mite errante, qui a fait des trous dans tous les râteliers et surtout dans les caisses de l’État, des grands trous, avant de devenir le Mythe errant… oui, oui, j’ai bien dit : le Mythe errant ! Je l’entends encore : « je crois aux forces de l’esprit… »4, disait-il… doit toujours errer quelque part, alors ; pas par ici par contre ; sûrement chez Lucifer… un vrai malin ce Mythe errant ; a manipulé tout le monde ! Quand je pense à tous ces braves gens qui y ont cru ! Enfin, on ne les changera pas, c’est viscéral et culturel ; pauvres gens, de vrais innocents, quand même ; toujours prêts à remettre ça ! Indécrottables ! Peut-être bien qu’ils aiment ça, de se faire… enfin, Eden, tu comprends ce que je veux dire, hein ? Tu me diras, il y en a bien qui espèrent en Moi, alors… Bon, tant pis et revenons au p’tit vieux avant l’âge du parti socialiste, l’autre, le Flan, il fait pareil, comme son ex-patron, je veux dire ; enfin, il essaye. Tu n’as pas vu aux informations ?... Ça valait le coup ! Le Flan, la rose à la main, à je ne sais plus quelle manifestation ridicule et déplacée, pour s’excuser au nom de l’État, qui ne lui avait rien demandé, de quelques dérapages regrettables des forces de l’ordre en des temps dépassés, à l’égard d’une population, dont il se fout depuis toujours, mais dont il espère aujourd’hui le soutien électoral ! Pauvre Flan ! Il a dû oublier que son ex-patron qu’il admire tant, l’actuel Mythe errant, fut l’un des acteurs les plus actifs de cette période d’hostilité réciproque avec les Algériens. Oui, franchement Eden, le Flan, je le vois mieux en soutane et même avec la calotte ; d’ailleurs, il a déjà la tonsure… sûrement un fils égaré de Saint-Pierre et d’une fille naturelle des Borgia5, une Lucrèce quelconque… Bon, mais il n’y a pas de doute, il lui ressemble vraiment à Saint-Pierre… d’apparence, bien sûr, d’apparence seulement, c’est évident ! Pauvre Saint-Pierre, s’il savait ! D’abord, il ne doit pas savoir non plus comment il l’a fait ! Quoique… en fait… à la réflexion… il se pourrait qu’il le sache ! C’est peut-être bien ça qui lui donne cet air de pénitent, non ?
— D’avoir fait le Flan ?
— Ah, oui, mais pire ! De savoir aussi qu’il a fait un socialo/païen ! Sûr, c’est ça qui le torture ! Pauvre Saint-Pierre ; ne méritait pas ça ; si consciencieux, comme un archiviste ; il est d’un rasoir ! Quand je pense que c’est sur cette pierre que ton frère, Jésus, a bâti son église !
— Qui se lézarde… murmura Eden en se souvenant de la blague du joint de pierre
— Comment dis-tu ? Je n’ai pas bien entendu…
— Rien, rien, Père-mon-Dieu… une idée juste comme çà.
— Ah, bon, parce qu’à propos d’idée, c’en est bien une de ton frère ça ! Il n’y avait qu’à attendre Saint-Paul, un dur, celui-là, avec de l’ambition ; enfin, ce qui est fait est fait ; Dieu-Moi-Même ne défera pas ce que les hommes ont fait… Ah ! Non ! Zut ! C’est l’inverse ! Bon, passons et changeons de sujet, ça vaut mieux… alors, tu m’apportes le scénario des émissions suivantes ?
— Pas exactement, j’avais une idée… juste comme ça… s’en tira encore Eden
— Ah ! Dis donc, excuse-moi, je te coupe ; formidables tes épisodes, je te félicite ! Ça, c’est du bon travail ! Passionnants, un peu tristes aussi, et je dirais même par moment déchirants, et…
— Père-mon-Dieu ! Vous n’allez pas aussi vous y mettre et me parler de…
— Francesca ?... Non, non, mon petit, trop dur pour toi… et pour moi aussi, d’ailleurs ; et puis, nous en avions déjà débattu ensemble au site Al-Kuryiah6, en Égypte. Non, c’est à la petite Tizira7 que je pense ; tu ne m’en avais jamais parlé ; pauvre gosse, quel magnifique sacrifice ! Ce que tu as dû en souffrir !
— S’il vous plaît ! … Père-mon-Dieu ! Je vous en prie ! Parlons d’autre chose.
— Oui, oui, pardonne-moi, je comprends, mais je m’étais attaché aussi, tu sais ! Mais dis-moi… Julia8… c’est la fille de qui, alors ?
— …
— Mais si, tu sais bien, la jeune et très belle infirmière de la Légion étrangère ! C’est la fille de qui ?
— …
— Allez, Eden, dis-le-moi… tu peux bien me le dire, à moi… allez, je ne le répéterai à personne ; promis !
— …
— Même pas à Saint-Pierre, juré ! De toute façon, comprendrait pas, alors…
— …
— Eden, mon tout petit… dit le à ton divinou papinou…
— Vous me prenez pour Eve, ou quoi !
— Mais non, mais non, pas du tout ; tu es mon grand fils, très beau, très fort, très viril et très intelligent… et puis, Diable, certes, mais très divin aussi. Ça va comme çà ?... Bon, alors tu me le dis ?... Julia, c’est la fille de qui ?
— Mais, Père-mon-Dieu, vous avez bien vu les épisodes précédents !
— Oui, oui, bien sûr ; mais juste comme çà, comme tu dis… alleeeez, pour le fun… c’est qui, la mère ?
— Je réfléchis encore.
— Oh, alors là, ça ne prend pas ! Tu sais, Eden, les disparues me manquent énormément, alors j’investis beaucoup sur Julia. Elle est née en Italie ?... Donc, elle est bien Italienne ?
— Italienne, oui ; sa naissance, ça, on n’en sait rien ; en tout cas élevée à Venise, oui.
— Alors pourquoi son nom ne s’écrit pas Giulia ? s’étonna Dieu-Lui-Même.
— Son nom est en effet Giulia. Mais en mémoire de son père qui serait français, croit-elle, elle tient à l’orthographier avec un J.
— Ah, bien !... Et alors… sa mère ?
— Cherchez !
— Ah ! Franchement, Eden, tu ne m’aides pas !
— Et comment le pourrais-je ?
— Mais tu dois le savoir, toi ! Tu es bien placé pour ça, non ?
— Allons bon !
— Oh ! Hé ! Tu y es bien un peu pour quelque chose, non ?... Allez, dis-moi ! C’est qui la mère ?
— Faites comme tout le monde, Dieu-mon-Père, cherchez !
— Bon d’accord ! Alors, allons-y ! Elle est grande, donc elle pourrait être la fille de… voyons… Elisabeth9… ah, non, la pauvre, elle ne peut pas avoir d’enfant ; mais quelle belle et digne femme ! Quelle allure ! Bon, sa sœur, Eva, splendide aussi, d’ailleurs… mais… mais alors, Julia serait aussi la sœur de Mary ?... Difficile ! Eva est morte en Afrique ; tiens ? Comme la mère de Julia, si j’ai bien compris… enfin il paraît ! … Curieux… mais le père de Mary était anglais et celui de Julia français… Hé ! Eden, un père français, ça ne t’interpelle pas, ça, par hasard… juste comme çà, comme tu dis si souvent ! Non ?... Vraiment ?
— Comprends pas !
— Parce que tu ne veux pas, comprendre, Eden ! Bon, passons. Donc, elles n’auraient pas le même père… bien ça, bien ça… Ah, mais non ! Ça ne va pas ! Eva était très blonde et sa fille Mary l’est aussi alors que Julia est plutôt brune…
— Et alors ? Si elles n’ont pas le même père ! Et puis, rien n’est sûr pour le père de Julia ; en plus, elles ont toutes les deux les yeux bleus ! Et blond ou brun, les deux pères pouvaient avoir aussi les yeux bleus !
— C’est vrai ça ! L’une serait la cadette de l’autre alors…
— Quelle trouvaille ! s’exclama Eden
— Ben quoi ?! On sait au moins qu’elles ne sont pas jumelles !
— Y’a pas à dire, on progresse ! ironisa cette fois Eden
— Ah ! C’est malin çà, que c’est malin ! Tu ne pourrais pas m’aider non ? … Plutôt que de te gausser !
— Me quoi ?
— Te gausser, disais-je ; se gausser signifie se moquer ouvertement, fils ignare !
— Oui, je le savais ; merci quand même ; j’ai étudié Molière ! rectifia Eden, un chouia vexé
— Ah ! Toi aussi ? Mais pourquoi, alors, es-tu surpris ?
— J’ignorais, Dieu-mon-Père, votre attachement au style linguistique du XVIIème…
— Oh ! Mais tu ne sais pas à quel point ! Figure-toi qu’une fois, les rues du Paradis étaient désertes, c’était un lundi, le jour de fermeture des commerces ; enfin sauf les Arabes évidemment, manquerait plus que çà ; où ferait-on nos courses alors ; toutes les âmes des commerçants étaient réunies au jardin ; sauf celles des Arabes, évidemment, faut quand même qu’elles travaillent, manquerait plus que le contraire ; donc, je disais, toutes les âmes des commerçants du Paradis étaient réunies au jardin…
— Sauf celles des Arabes, si j’ai bien compris… rappela Eden un tantinet perfide
— Eden ! Eden ! Tu fais du mauvais esprit ; Elles travaillaient, voyons, Eden ; on ne peut quand même pas leur demander d’être partout ; il faut aussi être raisonnable et…
— Ben oui, quoi de plus normal ! commenta Eden, un brin ironique
— Bon ! Ça va comme ça, Eden ! Je continue donc : Elles étaient toutes là, les âmes, assises en rond, à applaudir deux d’entre elles assez bien déguisées qui, au centre du cercle ainsi formé, se donnaient la réplique. L’une faisait à l’autre un cours d’expression à des fins d’en rire, que cette autre recevait à des fins de paraître. Tout dans l’accoutrement de l’une et de l’autre faisait la différence et toutes ces braves âmes commerçantes se gaussaient du pitoyable Grand Mamamouchi… dont, pourtant, la plupart d’entre elles auraient pu, avec le plus grand naturel, endosser l’habit ! Grand mamamouchi ! Tu te rends compte, Eden ?... Quel aboutissement ! Le côté bling-bling de la bourgeoisie commerçante du XVII° siècle ! Grand Mamamouchi… Faut dire que ça en jette !
— Bof, un Arrrrabe ! commenta Eden volontairement de mauvaise foi
— Euh… pas tout à fait…
— Si ! Un Arabe ! insista Eden toujours dans le même mauvais esprit
— Ben… enfin presque…
— Oui, un Arabe ! persista encore Eden
— Juste un peu, alors…
— Pas tout à fait, presque, ou juste un peu, mais un Arabe quand même, non ? s’entêta Eden
— Oui, bon d’accord, mais Vizir du Grand Turc !
— Aaah oui !... Mais ça change tout, alors ! s’exclama Eden ouvertement moqueur !
— N’empêche, le Jean-Baptiste quel artiste ! Témoin et visionnaire à la fois ; passionnant ! Donc, une fois par semaine, j’invite son âme à ma table et nous devisons ; parfaitement, fils, diantre, nous devisons ! Il arrive même qu’elle me souffle quelques bouffonneries pour embêter Saint-Pierre… Ah ! Mais tu sais, Eden, quelquefois, l’âme du Poquelin, alias Molière, en fin de repas, elle se prend tellement au jeu qu’elle m’appelle Majesté ! Moi, Dieu-ton-Père ! Alors là, je l’arrête quand même ; faut pas exagérer ; là, c’est trop de familiarité ! Louis XIV n’était jamais que Louis XIV ! Et tout petit, en plus, na ! Mais elle le prend bien ; elle revient quand même la semaine suivante, l’âme du Poquelin ! Une vraie courtisane, comme quoi, hein ! Bon, enfin, que disions-nous ?
— Vous cherchiez à savoir qui était la mère de Julia. Rappela Eden sur un ton las.
— Ah oui ! C’est exact. Eh bien, ce n’est pas gagné ; alors reprenons : Julia est grande, très jolie silhouette, un physique de belle athlète…
— Ça, c’est normal, elle est naturellement bien foutue et son corps a été façonné par l’entraînement de la Légion ! précisa Eden comme une évidence
— Bon, d’accord. La chevelure plutôt brune, une peau mate et un regard troublant avec de grands yeux bleus, allongés, en amande ; un visage avec de très beaux traits dont il émane beaucoup de caractère, énuméra Dieu-Lui-Même avec indiscutablement un certain plaisir !
— C’est pareil ! ponctua Eden
— Comment ça, c’est pareil ? s’étonna Dieu-Lui-Même
— Oui, encore la Légion. Les derniers et durs combats auxquels elle a participé comme infirmière ont marqué son visage, et cette tension encore visible, en durcissant ses très beaux traits, en souligne encore le caractère. dit Eden
— Oui, évidemment… mais son regard… et quel regard ! Il y a comme un voile étrange qui le teinte par instant d’un acier implacable et à d’autres moments, plus fugitifs, on y surprend le passage d’une ombre douloureuse… releva Dieu-Lui-Même.
— Un sentiment secret, Dieu-mon-Père, à n’en pas douter, un intense sentiment secret !
— C’est probable, Eden, c’est probable, mais elle est si jeune et elle a déjà au fond des yeux l’histoire d’un long et lointain voyage. Peut-être aussi le mystère des grands espaces en quelque sorte… proposa Dieu-Lui-Même, perplexe.
— Normal encore ! s’avança Eden sûr de lui
— Quoi ? La Légion ? questionna Dieu-Lui-Même
— Oui la Légion. Les grands espaces, c’est leur truc aux légionnaires ! Tenez, par exemple, le désert…
— Le désert, tu dis, Eden ?... Le désert… mais oui, le désert ! Évidemment, le désert ! Comment n’y ai-je pas pensé avant ! Eden, nous sommes stupides ! Ça y est ! Je sais qui est sa mère ! Ha ! Ha ! J’ai trouvé ! Très fort ! Je suis très fort !
— Alors ? demanda Eden, dubitatif.
— C’est une Touareg ! Ha ! Ha ! Eden, une Touareg !
— Qui ça ? s’enquit Eden, pas certain d’avoir bien compris.
— La mère de Julia !
— Non ? … Vous croyez ? s’assura encore Eden pour jouer le jeu.
— Baïa10 ! C’est Baïa ! Baïa avait bien deux petits enfants quand elle a trouvé la mort dans les sables mouvants du désert ?
— Oui en effet…
— Julia est l’une des filles de Baïa !
— Elle avait des filles ? s’étonna Eden, secrètement amusé.
— Au moins une ! La preuve !
— Ce n’est pas une preuve, Dieu-mon-Père ! C’est une simple supposition.
— Écoute, Eden, tout concorde. Baïa était belle et grande, Julia aussi ; Baïa était évidemment brune, Julia aussi ; Baïa est morte en Afrique, la mère de Julia aussi, enfin, paraît-il ; le mystère du regard de Julia, les grands espaces, le désert, les yeux allongés, comme Baïa !
— Et les yeux bleus ?... Baïa avait les yeux noirs… Lâcha négligemment Eden.
— Zut ! C’est vrai ça ! Mais à la réflexion, cela n’a pas d’importance, parce que son père pouvait avoir les yeux bleus ! souligna Dieu-Lui-Même, confortant ainsi sa position.
— Exact, mais quand même, il y a peu de chance que Julia soit la fille de Baïa. Comment Julia aurait pu être élevée à Venise, alors qu’à la mort de Baïa, la sœur de Baïa, donc la tante supposée de Julia, se serait chargée de son éducation au sein de sa tribu en plein Sahara ? Et comment Baïa, qui était une Targuia pur jus, aurait-elle pu rencontrer, dans sa vie de nomade, le père de Julia qui aurait été français ? Même si rien n’est impossible, votre supposition est vraiment difficilement envisageable, Dieu-mon-Père !
— Et pourquoi ! Saint-Exupéry s’est bien posé dans le désert, non ?... Hé ! Hé ! On ne sait jamais, hein ! Il était français, Saint-Ex… eh ben !... Le Petit Prince avait bon dos ! C’est du joli !... N’était pas celui qu’on imaginait ! Ha ! Ha ! Il n’avait pas les yeux bleus, Saint-Ex ? … Me semble bien que si… y’a pas à dire, c’est lui le père !
— Vous délirez, Père-mon-Dieu ! Les dates ne correspondent pas ! précisa Eden.
— Ah ! Zut de chez zut ! Je m’emballe, je m’emballe et ça ne va pas ! Dommage, ça me plaisait bien comme solution ! Je suis pourtant sûr que Baïa est la mère de Julia. Bon, réfléchissons ! Ah, voilà ! J’ai trouvé ! Pendant la terrible tempête de sable, Henri a sauté Baïa, et toc ! En cloque la belle nomade… du premier coup ! C’est pas beau ça !
— Idiot ! ponctua Eden cette fois-ci secrètement vexé.
— Comment ça, idiot ? La fusion de deux corps, en pleine tourmente, dans une atmosphère de folie aux couleurs de feu, sous les giclées de sable jaune et ocre, dans les hurlements du vent, au bord du gouffre de la mort, ça peut se comprendre, non ?... Le big-bang de la création aux frontières de l’Apocalypse ! Ha ! Ha ! Quel magnifique raccourci historique ! Et si, en plus, se dégage de la minette un léger parfum de méchoui… j’te dis pas ! s’emballa Dieu-Lui-Même qui, à n’en pas douter, s’y voyait aussi !
— Complètement déjanté ! Et tout ça devant la petite Tizira ? Henri n’aurait jamais fait ça ! Et de toute façon, je vous rappelle que Baïa avait déjà ses deux enfants quand elle est morte ensevelie sous les sables durant la tempête ! Elle aurait eu du mal à accoucher d’une troisième après ! Et puis, dites donc, Dieu-mon-Père, vous oubliez un point important…
— Ah, bon ! Ben, lequel ? fit Dieu-Lui-même interloqué par « le point important ».
— Je m’en souviendrais ! dit Eden sur un ton sans réplique.
— Oh ! Mais bon de Moi-Même ! Évidemment ! J’avais complètement zappé que tu avais, en qualité de Diable, possédé Henri… lâcha Dieu-Lui-Même en tombant des nues.
— Possédé, possédé, vous avez de ces termes, Dieu-mon-Père ! Méfiez-vous, aujourd’hui, ça pourrait prêter à confusion. Je préfère l’expression : investir la personnalité de…
— D’accord, d’accord ; bon, alors, ça ne va toujours pas ; pourtant, Baïa, je la sens bien comme mère de Julia. Enfin, voyons qui…
— Je vous demande pardon, Dieu-mon-Père, mais la cérémonie va commencer, vous devriez regardez votre écran terrestre, vous reviendrez à Julia plus tard.
— D’accord, d’accord, assieds-toi là, Eden, regarde ! On a failli être en retard !

Chapitre 2Saint-Louis des Invalides.

En effet, le convoi avait déjà franchi l’avant-cour d’enceinte et l’autoporteur s’était immobilisé au milieu de la cour d’honneur de Saint-Louis des Invalides. L’escadron monté de Spahis en grande tenue traditionnelle qui encadrait le véhicule avait marqué l’arrêt simultanément. Le cortège des proches, amis et personnalités diverses qui suivait à pied en avait fait autant. Un instant de total silence plana sur cette longue chenille qui n’en finissait pas et qui se prolongeait en marquant le pas jusqu’au terre-plein d’enceinte. Ce fut comme si le Temps, lui-même, s’était laissé surprendre par l’émotion ambiante et suspendant son cours, obéissait aux chevaux qui, tels de fabuleux diacres-centaures sonnant au Mystère, entrechoquaient leurs mors, secouaient les gourmettes et martelaient de leurs fers les pavés, appelant ainsi l’assistance au recueillement ; et tous, instinctivement, respectèrent cet étonnant moment de communion spontanée.

Puis, sans qu’un seul ordre ne se fît entendre, la manœuvre s’ordonnant au geste, le peloton de tête de l’escadron s’ébranla au pas et s’appuyant sur le cavalier pivot, vira en ligne sur la gauche, puis les chevaux effectuèrent un demi-tour sur les hanches pour s’immobiliser à nouveau en formant ainsi le premier élément de côté de la haie d’honneur. À son tour, le peloton en colonne, qui gardait la droite de l’autoporteur, avança au pas pour s’aligner à la hauteur du premier groupe de gauche et, lui faisant face par un quart de tour à gauche, forma l’élément de droite de la haie d’honneur. Ensuite, le troisième peloton, en colonne de garde à gauche et le quatrième peloton de garde arrière manœuvrèrent enfin. Par la gauche pour l’un, par la droite pour l’autre, ils doublèrent les deux pelotons déjà en place et se rangèrent en ligne devant eux, prolongeant ainsi la haie d’honneur jusqu’à l’entrée de la cathédrale. Habillés en tenue traditionnelle coloniale de leur régiment respectif, huit hommes à pied, qui, par paire, appartenaient aux unités dans lesquelles avait servi celui que l’on honorait aujourd’hui, entouraient au plus près le véhicule funéraire comme une garde prétorienne. Sur un geste, les huit hommes désarrimèrent alors le cercueil de l’autoporteur et, d’un seul effort, le placèrent sur leur épaule ; puis ils se tinrent là, un instant, immobiles au garde-à-vous, comme s’ils attendaient du Mort son dernier ordre de marche. Une minute s’écoula et le trompette sonna « Aux Morts ! ». Alors, d’une allure lente et cadencée, très lente, vraiment très, très lente, comme pour retarder l’évident aboutissement, ils progressèrent entre les lignes des cavaliers qui rendaient les honneurs, offrant ainsi à l’officier mort sa dernière revue. Puis franchissant le porche où attendait le prêtre pour accueillir le corps, ils allèrent, guidés par l’Officiant, le déposer enfin sur son catafalque au cœur de l’Église des Soldats.

La foule en silence pénétra à son tour dans l’église ; et cette chenille en mouvement entama sa métamorphose en se répandant dans les allées comme une marée montante, tandis que s’élevait cette sorte de léger brouhaha, caractéristique d’une assistance qui s’installe.

Au même instant, Dieu-Lui-Même, toujours penché vers son écran, admiratif, hochait lentement la tête et se tournant vers Eden…

— Alors là, vraiment ça a de la gueule ! Y’a pas à dire, ton frère Jésus, question diplomatie, il est nul, mais alors pour le décorum, bravo ! Ça, c’est son truc ! Il aurait dû faire une école de théâtre ; la mise en scène, les décors, enfin tout ça quoi…
— Bon, il est vrai. Mais je vous rappelle que c’est vous qui décidâtes de nos études et que vous ne voulûtes même pas qu’il portât les cheveux longs !
— Eden ?
— Plaît-il ?
— Ça t’arrive souvent ?
— Quid ?
— Ça t’amuse de parler comme un bouquin ? T’as bouffé le dictionnaire Littré à midi ou quoi ! Et aussi ta grammaire Bescherelle pour le dessert ?
— Ce ne sont que les restes des longues heures d’apprentissage que vous nous imposâtes, à Eve11 et à moi, nous empêchant ainsi de nous laisser entraîner dans des aventures que vous estimâtes, tout à fait injustement d’ailleurs, affreusement scélérates ! Mais dites-moi, Dieu-mon-Père, ne serait-ce pas vous qui, tout à l’heure, succombiez aux belles lettres françaises ? Ne me citiez-vous pas Molière ? Il y a un instant, vous sembliez le chérir ! L’auriez-vous oublié ?
— Le chérir, Moi ! Le chérir ! Faut pas abuser quand même ! Le mot est excessif ! Pour qui me prends-tu donc, Eden !
— Mais, pour Vous-Même, Dieu-mon-Père ; d’ailleurs, Vous-Même n’hésitiez pas, tout à l’heure, à me faire posséder Henri, alors…
— Tu te venges, Eden ! C’est très vilain ça ! Parce que ce n’était qu’une simple expression, voyons !
— Eh bien, tel père, tel fils !
— Bon, d’accord ! N’empêche, ton frère, Jésus, a un véritable don pour organiser les cérémonies ; ça lui fait au moins une réussite !
— Pas seulement ! Car question diplomatie, je ne suis pas vraiment d’accord avec vous ; il n’est pas si mauvais que ça, Père-mon-Dieu. Soyons justes, regardez comme il a réussi à s’allier l’institution militaire !
— Ah ! Oui, bien sûr, mais là, c’est trop facile ! L’armée est un pouvoir, et de tout temps, les pouvoirs se sont servis des religions pour tenir les populations…
— L’opium du peuple ! Le sabre et le goupillon !
— Mais Eden ! Tu cites Marx, ma parole !
— Finalement, ce cher Karl n’était pas si différent de mon frère Jésus !
— De Jésus !... De Jésus !... Marx !... De mon Jésus à moi ! De mon Jésunou ! Allons bon ! Décidément, Eden, tu m’inquiètes… Réellement, tu m’inquiètes !
— Il n’y a vraiment pas de quoi ! Mais c’est l’évidence, les deux n’ont pas été très bien compris, et le sens de leurs paroles a été tellement détourné…
— Oh ! Mais ce n’est pas faux çà, pas faux du tout. C’est pour cela que je ne voulais pas envoyer ton frère sur la terre ; pas armé pour ça. C’était sûr qu’il allait se faire avoir ; l’était pas mûr ; croyait en l’homme, j’te demande un peu ! Gentil ce garçon, mais innocent comme pas possible, enfin…

Puis il y eut un silence, un long et lourd silence qu’Eden respecta en veillant du coin de l’œil sur Dieu-son-Père avec un air attendri. Eden ressentait tout le poids de l’âge qui pesait sur Dieu-son-Père et qui à cet instant devait sûrement le rendre douloureusement mélancolique à l’évocation des difficultés rencontrées par Jésus sur Terre. Mais Dieu-son-Père, semblant à ses yeux quand même anormalement dans les nuages et se souvenant des inquiétudes de Saint-Pierre à son égard, Eden voulut se rassurer en rappelant le divin vieillard à la réalité céleste :

— ?... Dieu-mon-Père ?
— …
— Hé !... Dieu-mon-Père !
— …
— Père-mon-Dieu ? … hou, hou !... Ça ne va pas ?... Vous ne vous sentez pas bien ?
— Hein ?... Comment ?... Si, si !... Ça va très bien… regarde, Eden, au premier rang… mon attention était attirée par cette longue femme en noir ; n’est-ce pas…
— Ah, bon ! Eh bien, j’aime mieux ça ! Je vous reconnais bien là ! Elisabeth ? Oui, bien sûr, Elisabeth, la très belle tante de notre petite étudiante anglaise, Mary…
— Oui, c’est bien elle, debout entre Mary et Julia. C’est extraordinaire ! Elle est toujours la même ! On dirait que le temps l’oublie ! Je ne peux pas m’en détacher. Franchement, son immense chagrin me touche beaucoup ; mais quelle allure, cette Elisabeth ! Vois-tu son beau visage voilé par la peine ? Et pourtant, toujours droite mais sans raideur ; regarde, Eden, regarde ! Encore capable d’un sourire, et quel sourire, et ô combien baigné de tristesse ! Mon Dieu-Moi-Même, j’en ai mal pour elle ! Elle aura vraiment profondément aimé cet homme et avec grandeur encore ! Mais qu’elle est belle et digne, c’est incroyable ! L’élégance de cette femme rayonne à un tel point qu’elle donne de la hauteur à tout ce qui l’entoure ! Et cependant, si discrète et tellement disponible ; une très grande Dame !
— Pas étonnant ! Je vous rappelle, Dieu-mon-Père, qui elle est ! Elisabeth Karla Maria von Falztis est non seulement descendante d’une des plus anciennes lignées germaniques, puisant ses racines au plus profond de l’époque médiévale, mais elle est, en plus, héritière directe d’une dynastie mythique, plus de dix fois millénaire, la dynastie Atlante ! Ai-je besoin de vous rappeler aussi que vous êtes à l’origine de cette dynastie ?
— Non, non ! Ça, je le sais très bien… mais… mais tu sais, Eden… comment dire… j’ai vieilli… c’est-à-dire… enfin, je crains de ne pas avoir gardé toute ma mémoire…
— Je vois, je vois ! Je vais donc vous aider à la retrouver…
— Euh… non, non… pas la peine et… balbutia Dieu-Lui-Même, d’un air gêné.
— Si, si, si ! Donc, vous vous souvenez, Dieu-mon-Père, de votre premier voyage sur Terre…
— Hein ?... Mon premier voyage sur… Non, non, non, pas du tout ! nia Dieu-Lui-Même en bredouillant
— Dieu-mon-Père ! Insista Eden d’un ton ferme.
— Euh… oui, enfin non, pas très bien… ah, si !... Peut-être que oui… concéda alors difficilement Dieu-Lui-Même.
— Et vous vous souvenez aussi de votre union coupable avec Extasia, la Déesse de la Faute, lorsque vous aviez accosté le continent des Délices…
— Coupable, coupable ! Comme tu y vas ! C’est vite dit, ça ! J’aurais bien voulu t’y voir… parce que toi aussi tu… le coupa Dieu-Lui-Même en râlant.
— Je constate que la mémoire vous revient quand même ! Bon d’accord, je retire le mot coupable et je reprends : De votre union inattendue avec Extasia, la Déesse de…
— Inattendue, inattendue… ça ne va pas non plus ! On dirait qu’il était impensable que je séduise une telle beauté ! Vexant, très vexant ! s’exclama Dieu-Lui-Même indigné de tant de légèreté à son divin égard.
— Ah, bon ! Séduire, dites-vous ? Ce n’est pas ce que j’avais retenu de votre premier aveu ! Donc, si je comprends bien, ce n’était pas une rencontre fortuite ! Vous l’aviez quand même un peu cherchée, la belle Extasia, non ?
— Ben… euh… c’est à dire… balbutia Dieu-Lui-Même, gêné d’être pris quand même un peu la main dans le pot de confiture !
— Bon, allez, on laisse tomber les qualificatifs, ça vaut mieux. Donc je disais : vous vous souvenez que de votre union avec la Déesse de la Faute naquit votre fille, Nefertlanta…
— Aaah, mais oui ! Nefertlanta ! Ma fille, si jolie ! J’avais choisi ce prénom, Eden, parce qu’il veut dire : la belle Atlante ! s’exclama Dieu-Lui-Même, cette fois tout heureux de se rappeler sa fille Nefertlanta !
— Nous y voilà ! Aussi, je continue : Nefertlanta que vous fîtes Reine du continent des Délices, continent que vous rebaptisiez, alors : Atlantide ! Cette enfant, éblouissante de beauté, devenue première Souveraine des Atlantes par votre divine volonté et, par là-même, fondatrice de la dynastie Atlante exclusivement féminine, se trouvait donc par sa naissance, être à la fois ma petite sœur et l’ancêtre direct d’Elisabeth comme de sa sœur aînée Eva et de sa fille Mary !
— Oui, oui, c’est bien ça, Eden ! C’est bien ça ! clama Dieu-Lui-Même très fier de lui !
— Cette dynastie étant exclusivement féminine, des siècles plus tard, Eva, sœur aînée d’Elisabeth, mariée à un Anglais, était donc en position dynastique légitime pour prétendre à la couronne Atlante le moment venu. Seulement, le destin voulut qu’en Égypte, elle croisât la route de Lucifer, cet ange déchu que vous aviez chassé pour trahison et rébellion. Or, cet ignoble démon, après avoir tué son mari, eut la prétention de séduire la magnifique Eva, qui évidemment se refusa. Lucifer voulut donc s’imposer de force. Pour lui échapper, Eva préféra se jeter dans le Nil en pleine crue. C’est ainsi qu’elle trouva la mort en Afrique et ce fut donc à sa sœur, Elisabeth, d’assurer secrètement la Régence jusqu’à ce que Mary, fille d’Eva, soit mise au courant de son destin et à même de porter la Couronne qui lui revient légitimement, en lieu et place de sa mère disparue. Mary trouva alors dans la générosité de sa tante Elisabeth, dont le malheur fut de ne pouvoir offrir à l’homme qu’elle aimait l’enfant qu’il désirait tant, toute la disponibilité, le secours, l’appui et l’affection dont elle avait besoin.

Sollicité par Elisabeth, Henri qui partageait sa vie, quasiment secrètement en raison des risques liés à son activité d’officier de l’ombre, se lia progressivement et très adroitement d’amitié avec Mary pour l’aider, la protéger et notamment des entreprises maléfiques de Lucifer et lui amener son expérience d’homme compensant, autant que faire se peut, l’absence paternelle. Au fil de leurs rencontres, Mary et Henri développèrent peu à peu une très grande affection, un peu comme un lien consenti d’adoption réciproque. Or, le soutien amical et affectueux d’Henri à l’égard de Mary se fit d’autant plus aisément que vous-même, Dieu-mon-Père, m’aviez demandé de protéger Mary, unique et dernière descendante directe de la dynastie légitime Atlante, alors que j’avais déjà investi la personnalité d’Henri.

— En effet, Eden, tout cela redevient très net pour moi. Mais le problème, maintenant, c’est que tu devras redoubler de vigilance pour protéger Mary ! Je te rappelle que Mary et sa tante Elisabeth sont exposées en permanence aux attaques des services spéciaux de tous les pays, car supposées gardiennes du secret des Atlantes tant convoité par toutes les nations ! Alors, comment vas-tu pouvoir t’y prendre puisqu’Henri est mort !
— Certes, je me suis extrait de l’enveloppe charnelle d’Henri, avec beaucoup de douleur, car j’avais appris à beaucoup l’apprécier ; il comptait énormément pour moi ; nous avions partagé tellement de choses ensemble ! Mais je devais le laisser aller au bout de son destin, à regret, certes, car chaque homme doit aller au bout de son destin. Mais, moi, Père-mon-Dieu, je suis toujours là et serai toujours un peu lui. Alors, j’aviserai, Dieu-mon-Père, j’aviserai. Parce que, comme lui… je les ai tant aimées !
— À ce propos, dis donc, Eden !... Il y a quelque chose qui me chiffonne… Henri est mort et les chérubins de ma garde prétendent qu’ils n’arrivent pas à trouver son âme pour la ramener ici !
— Henri travaillait comme officier pour les services spéciaux. Dans un réflexe professionnel, il aura bien caché son âme ! Votre police des âmes ne fait pas le poids, ou vos chérubins n’auront pas bien cherché ! Avança Eden à tout hasard, bien qu’en fait…
— Si, si ! Leur chef, Saint-Michel, m’assure qu’ils ont fait ce qu’il fallait ; et ma police, Eden, est une police ! On ne peut pas non plus leur demander d’être ce qu’ils ne sont pas ! Mais dans l’ensemble, ils sont compétents ; bon, ils râlent un peu pour les heures de permanence ; dépasser quatre heures de travail par jour leur semble de l’esclavage ! Entre nous, Eden, quand on pense que cela comprend les heures pour enfiler et enlever leurs uniformes, plus celles du trajet, même si passer d’un nuage à un autre nuage, ou d’une étoile à une autre n’est pas si facile que ça, ils abusent un peu ! Enfin, sont ce qu’ils sont. Cela dit, il est vrai que la cérémonie d’enterrement n’est même pas encore finie ! On va attendre un peu.
— Mais oui, Dieu-mon-Père, soyez raisonnable, chaque chose en son temps. Pour ma part, c’est Julia qui m’intrigue ; cette grande et jeune infirmière ne me semble pas aussi solide que sa belle allure de légionnaire veut bien le laisser paraître…
— Tu crois ?... Pourtant, regarde-la bien, Eden, elle se maîtrise très bien. Certes, il y a de la tristesse dans son regard, mais quoi de plus normal ; à soigner journellement Henri, elle s’y est sûrement attachée ! Elle s’est particulièrement dévouée, d’après le médecin-commandant du Val de Grâce. D’ailleurs, Elisabeth et Mary le savent très bien et lui en sont reconnaissantes, puisqu’elles l’ont associée à leur propre préséance ! En tout cas, elle ne dénote pas ! Tu ne la trouves pas splendide dans son uniforme avec son tricorne bleu marine et blanc posé sur son chignon bien serré ? Franchement, Eden, quel tableau ! Elisabeth, la très gracieuse aristocrate, avec sa nièce à sa gauche, la très jolie et tendre Mary cachant par discrétion l’ampleur de son chagrin sous sa splendide et opulente blondeur, et à sa droite, la sculpturale Julia au mystérieux regard ; ces trois femmes forment un trio absolument admirable !
— Mouais, ça, c’est sûr, mais quand même… Julia… je la sens fragile…
— Curieuse, ton impression, vraiment ! Parce que toute superbe qu’elle est, elle n’a rien d’une poupée fragile ; en plus, très appréciée de sa hiérarchie pour sa compétence ; d’ailleurs, regarde ses nouveaux galons, elle vient d’être affectée au cadre supérieur, à son âge, en si peu de temps ; ça en dit long sur sa valeur ! Infirmière sous-officier légionnaire, brevetée parachutiste et de surcroît décorée de la croix TOE avec palme et étoile d’argent pour ses interventions courageuses en opérations extérieures…
— Oui, oui, je sais ; j’ai entendu tout à l’heure le médecin-commandant en parler avec le Général Gouverneur de Paris… et en plein sous le feu ennemi en plus, et elle y est arrivée ! Elle les a ramenés quand même ses blessés, chapeau ! Bluffés le toubib et Le Gouverneur qui, lui, n’avait d’yeux que pour sa magnifique apparence ; ils n’en revenaient pas !
— Alors, tu vois ! Franchement Eden, je ne comprends pas tes inquiétudes !
— Oui, évidemment… ou bien… ou bien, justement, tout cela a pu laisser des traces et des fêlures… enfin, peut-être… mais légionnaire ou pas légionnaire, une femme reste une femme ; et je suis persuadé que cette fille traîne avec elle quelque chose de bien plus lourd que son paquetage de combat !
— Mais non, Eden, mon petit ! Ce qui te trouble chez Julia, c’est cette maturité précoce qui durcit son visage et, sublimant ses traits, en souligne si bien leur exceptionnel caractère, alors que par instant et paradoxalement, on peut encore y deviner l’enfant qu’elle devait être, il y a si peu de temps encore ; ajoute à cela son étrange regard et voilà les raisons qui la rendent si troublante ! Malgré cela, je pense que c’est tout ce que, toi, tu viens de vivre qui fausse ton Jugement ; ta sensibilité est à fleur de peau ; ne t’inquiète pas, ça va passer, tu vas voir ; j’en suis sûr, mais il faut un peu de temps, voilà tout ! Et puis, Eden, on ne joue pas les humains sans en payer le prix !
— Bon, bon ! On parle d’autre chose, ou alors on ne dit rien. Regardez, Dieu-mon-Père, comme tous ces gens semblent bien vous prier…
— Ouais… concentrés sur leur peine…
— Ou sur eux-mêmes, ce qui revient au même ! Car c’est ça, les cérémonies d’enterrement sur votre Terre, Dieu-mon-Père, qu’est-ce que vous croyez ! Ils sont comme ça, vos humains ! Il y a ceux, vraiment touchés, qui justement n’arrivent pas à se concentrer sur quoi que ce soit. Ils ressentent la perte d’un proche comme un grand vide dont il est impossible d’estimer la profondeur sans y avoir été confrontés, et là, la raison n’a plus cours ; que peuvent-ils y faire ? Ce sentiment va bien au-delà de l’intelligence et c’est à chaque fois pareil ! Ce vide, qui en fait est toujours le vide d’un peu d’eux-mêmes, brutalement se fait sentir, bousculant l’équilibre de leur affect et l’ordre de leurs pensées. Alors, une sourde inquiétude insidieusement les envahit, une vieille partenaire qui remonte à très loin, car il sommeille toujours, au fond de tous, un enfant qui s’angoisse de se sentir perdu, abandonné, oublié.

Et puis, cette indéfinissable et sournoise inquiétude dévoile peu à peu sa nature profonde et accouche de sensations troublantes que l’on nomme absence et solitude, deux tortionnaires de l’âme, et pire encore, quand ils œuvrent ensemble ! Alors, dans leur déraison, ces humains blessés vont inlassablement se mettre à chercher le fond du vide ; cela prendra du temps, le temps qu’il faudra ; puis le jour viendra où ils comprendront enfin que le vide n’a pas de fond et qu’il est donc inutile de s’obstiner ! Ce jour-là, Dieu-mon-Père, ils auront fait ce qu’ils appellent leur deuil et ils repartiront de l’avant, mais un peu amputés quand même, pour être plus tard, une fois encore, confrontés à un nouveau vide, suivi par d’autres vides. Et de vide en vide, ils seront à chaque fois amputés encore d’un peu d’eux-mêmes, jusqu’au jour où ils auront perdu tant d’eux-mêmes qu’il ne restera d’eux… que le vide de leur présence à leur tour évaporée ! Ils sont comme ça, vos humains ! Je le sais, car j’ai pris le risque, en investissant la personnalité d’Henri, de vivre en homme. Alors que mon frère Jésus, qui fut homme aussi, souffrit de sa propre mort, j’ai, moi, Eden, votre fils aussi, pourtant Maître du Néant par votre volonté divine, souffert de la mort des autres, et comme eux, par deux fois déjà, j’ai éprouvé cet épouvantable vide ; et mon deuil n’est pas encore fini…

— Mon pauvre petit ! Tu as toute ma compassion. Mais avoue qu’ils sont bien compliqués mes humains, non ?
— C’est vous qui les avez faits ! Et pour votre émission du 7° jour, en plus ! Mais ce n’est pas tout, car il y a les autres, les masochistes, ceux justement qui s’y complaisent en se concentrant sur leur peine et surtout sur eux-mêmes ; et les voyeurs ! Il y en a même qui ne rateraient pour rien au monde un enterrement à l’église de leur quartier, et en plus le spectacle est gratuit ! Mais ne croyez surtout pas qu’ils se bornent à leur quartier par solidarité ou compassion de voisinage, ou quelque chose d’approchant, non, non, pas du tout ! C’est tout simplement parce que plus loin… c’est trop loin !
— Là, tu es dur ! Ces gens croient venir me visiter ! Ce n’est pas méchant, temporisa Dieu-Lui-Même qui sentait Eden se tendre de plus en plus.
—