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Les hommes, que l’on dit sans relief et grégaires, se révèlent parfois fort différents. Encore faut-il que le Destin leur en donne l’occasion. Dans ce cas, la direction qu’ils prendront les mènera soit vers l’Olympe, soit tout droit vers les enfers du Tartare.
Un homme simple va le démontrer. Comptable sans envergure, il va être confronté à un désir inattendu, dans un contexte abracadabrantesque d’une dictature cauchemardesque à la Kafka, saupoudré d’un brin d’Orwell. Son hybris (la démesure) va prendre des proportions démentielles.
Parviendra-t-il à manipuler une dictature pour son seul profit personnel ?
Cauchemar ou réalité ?
Une critique qui pourrait s'appliquer à l'hypertechnologie qui, dans toute sa démesure, peut servir de biens sombres desseins. Une anticipation d’un probable qui n’est pas si loin de nous…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Frédéric JUNG a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent.
Jean-Frédéric JUNG est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.
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Seitenzahl: 357
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Jean-Frédéric JUNG
La 7ème Heure
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-526-1ISBN Numérique : 978-2-38157-527-8
Dépôt légal : Décembre 2023
© Libre2Lire, 2023
Les hommes, que l’on dit anodins, se révèlent quelquefois fort différents ; encore faut-il que le Destin leur en réserve l’opportunité. Sauf que, « courir d’occasion en circonstance et de conjoncture en occurrence 1», expose à quelque danger ! Je vous offre l’exemple d’un brave « monsieur tout le monde », comptable de son état, complètement perdu dans un monde angoissant d’une inattendue dictature, qui cependant, peu à peu, va y trouver avantage pour servir son propre intérêt ; un grand classique que l’Histoire nous a démontré, hélas, trop souvent. De plus, j’ai pris bien soin de plonger mon récit dans une ambiance kafkaïenne2 pour mieux vous troubler ; ha ! ha ! Mais sachez aussi que, pour ménager votre santé mentale, j’ai tenu à y mettre de l’humour, indispensable pour avaler la pilule de l’absurde, car le chemin de l’absurde est sans limite ; mais pour vous remercier de vous y noyer, je vous offre un vrai cadeau : un final qui rassure ; enfin peut-être… faut voir !
La nuit était déjà bien avancée. Marchant sur le trottoir, regard baissé, le pas lent et la tête ailleurs, Dupon-Jaloie rentrait chez lui, chargé de ses heures laborieuses. Il n’avait alors qu’une idée en tête : se doucher, se servir un verre et s’endormir avant que le jour ne se lève, trop tôt, toujours trop tôt, quand :
—Monsieur, il n’y a plus de gardiens de la paix. Les choses ont changé, monsieur.
Dupon-Jaloie eut subitement l’impression que le digne Représentant des Règles de l’État, histoire d’égayer ses mornes heures de service, se payait sa tête. Mais à bien considérer la physionomie du fonctionnaire, impossible que cet être improbable puisse, ne serait-ce qu’un instant, ressentir le besoin de s’amuser. Aussi, Dupon-Jaloie imagina aussitôt sur le trottoir de gauche une foule de passants, tous marchant à même allure comme des automates et dans la même direction, l’œil bas et le pas morne, sans même adresser un regard vers le trottoir d’en face où s’écoulerait, mais en sens contraire, une foule identique et résignée à suivre un unique chemin, voire un unique destin. Mais l’absurdité de cette vision cauchemardesque le révolta, et fort de son bon droit, il persista à vouloir comprendre :
Là, Dupon-Jaloie comprit qu’il s’était laissé emporter par l’aspect stupide de la situation. Il était tard, il était fatigué et la pointe de curiosité un brin amusée qu’il avait d’abord ressentie s’était évaporée. Alors, pour essayer d’en finir, il tenta, en rentrant dans l’abracadabrantesque raisonnement du fonctionnaire, d’obtenir son indulgence.
Dupon-Jaloie ne s’amusait plus du tout ; et même, sous l’injuste accusation, il frémit d’indignation. Il était à deux doigts d’exploser de colère. Mais finalement l’affaire lui sembla tellement ubuesque, qu’il refusa de rentrer dans une discussion à l’évidence aussi ridicule qu’insensée. Aussi, tout en faisant profil bas, il tenta de mettre fin à cette invraisemblable rencontre en affichant cette fois, face au singulier fonctionnaire, une attitude décidée :
Le Gardien des Règles de l’État en parut tout troublé. Mais conscient de son devoir, comme il se doit pour un Gardien des Règles de l’État, il lui fallait trancher et pour cela analyser le cas soulevé :
Le Gardien des Règles de l’État s’absorba alors dans une profonde réflexion. Redressé de toute sa hauteur, il ne disait plus mot. Muré dans son silence, il cherchait manifestement à visionner mentalement l’inversion des trottoirs pour y trouver la Règle de l’État y afférent. Mais rien ne vint. Il eut beau pivoter sur lui-même par la gauche, puis par la droite et encore par la gauche et à nouveau par la droite, rien, mais rien, absolument rien ne surgit de cette gymnastique rotationnelle et réflexive. Alors, retrouvant sa superbe, il trancha :
Dupon-Jaloie fut donc obligé de présenter ses papiers. Le Gardien des Règles de l’État dressa alors procès-verbal avec une mine affligée car il dut rajouter encore une infraction supplémentaire, Dupon-Jaloie ne pouvant apparemment pas prouver qu’il était titulaire du permis de marcher. Alors, le Gardien des Règles de l’État constata que, vu le nombre d’infractions, le cas s’aggravait au point qu’il dépassait maintenant les attributions d’un simple Gardien des Règles de l’État. En conséquence, Le Gardien des Règles de l’État remit à Dupon-Jaloie une convocation au Tribunal Suprême des Règles de l’État, en plus, bien sûr, des 18 exemplaires du procès-verbal lui revenant et portant la très officielle mention : fait le… pour valoir au nom de l’État ce que de droit et, évidemment, signés par lui-même. Naturellement, le Gardien des Règles de l’État fit en sorte que sa signature occupât seulement la moitié d’une page, comme le veut l’usage, pour bien illustrer l’importance d’un Gardien des Règles de l’État, quand bien même il ne serait que simple Gardien des Règles de l’État ; les Gardiens-Chefs des Règles de l’État ayant droit, eux, à une page entière pour leur signature. Dupon-Jaloie, complètement sidéré, prit les 18 exemplaires du procès-verbal que lui tendait le Gardien des Règles de l’État, et ce dernier, comme son rôle le lui commandait, sur un ton correspondant à la hauteur de sa charge et en des termes bien évidemment réglementaires, l’informa des 18 fonctions différentes des 18 exemplaires identiques, à savoir :
a) L’exemplaire n° 1 sera à déposer à l’étude de Monsieur l’Huissier que Dupon-Jaloie devra lui-même choisir sur la liste des Huissiers de l’État et le mandater, et bien entendu le payer, afin que sa propre convocation soit enregistrée au Greffe du Tribunal Suprême des Règles de l’État avec le jour de l’audience précisé ainsi que l’heure, comme le stipulent les Règles de l’État ; et naturellement tout cela dans un délai très précis que le Greffe du Tribunal Suprême des Règles de l’État impose. Dupon-Jaloie demanda alors au Gardien des Règles de l’État de lui indiquer le délai en question. Mais le Gardien des Règles de l’État sursauta de surprise, puis avec un air outragé, répliqua qu’il ne fallait pas compter sur lui pour dépasser sa fonction, car s’il avait à savoir qu’il existait des délais, il n’avait pas à en connaître les durées stipulées par les Règles de l’État concernant la procédure ; procédure qui ne faisait pas partie de ses attributions. Mais voyant la mine perplexe de Dupon-Jaloie, le Gardien des Règles de l’État rajouta, comme une évidence et d’un ton condescendant, que ce type de renseignement concernant les délais à respecter ne relevait que de l’Huissier de l’État mandaté, mais naturellement… dans les délais prévus à cet effet, car dans le cas contraire ce dernier ne répondrait pas à la question ! Perplexe était Dupon-Jaloie, perplexe resta Dupon-Jaloie !
b) L’exemplaire n° 2 était destiné aux assureurs en responsabilité civile de Dupon-Jaloie, afin que leur recours soit bien préservé ; recours qui pourrait ainsi, et si nécessaire, être utilisé au bénéfice de l’État en couverture des pénalités encourues. Dupon-Jaloie encore perplexe.
c) L’exemplaire n° 3 avait un usage identique à l’exemplaire n° 2, mais concernait l’A.P.R.U. avec option C.V. En effet, l’Assurance Pédestre Risques Urbains avait été rendue obligatoire en raison des risques inhérents à l’abrutissement des foules compactes circulant, à même allure et dans le même sens, sur les trottoirs des grandes agglomérations. L’option supplémentaire, Chemins et Vallons, (C.V), restait facultative ; toutefois si son absence n’était pas pénalisable, puisque non obligatoire, le fait de ne pas y souscrire était, lui, répréhensible quand même, car dénotant une imprudence coupable. Perplexe était toujours Dupon-Jaloie, perplexe resta Dupon-Jaloie !
d) Les exemplaires n° 4, n° 5 et n° 6, pour, réciproquement et dans l’ordre, la Sécurité Sociale, la Mutuelle complémentaire et les caisses de Retraite, avaient la même vocation à garantir l’État que les exemplaires n° 2 et n° 3. Perplexe était…
e) L’exemplaire n° 7 valait séquestration et subrogation au bénéfice privilégié de l’État et donc, concernait l’Agent Notaire de l’État chargé du dossier Dupon-Jaloie. Cet Agent Notaire de l’État devait, comme l’exigeaient les Règles de l’État, dès réception du dit exemplaire n° 7, faire le bilan de tous les biens de Dupon-Jaloie et répondre de sa mission, sous sa propre garantie, directement et en priorité à L’État, et seulement ensuite à son client Dupon-Jaloie, si toutefois ce dernier en avait, préalablement et dans les délais impartis, fait la demande.
Là, Dupon-Jaloie ne put se retenir de sourire. Le bilan de ses biens ! Quels biens ? Il n’avait aucun bien. Pas de voiture, pas d’autre compte en banque que son compte courant perpétuellement débiteur dès le 7 du mois, pas de résidence secondaire et même pas de principale, puisqu’il logeait dans une petite pension de famille pour célibataire fauché ! Aussi Dupon-Jaloie souriait effrontément toujours et le Gardien des Règles de l’État le prit très mal :
Dupon-Jaloie ravala aussitôt son sourire et s’empressa tout aussitôt de nier son amusement. Puis il expliqua au Gardien des Règles de l’État que, dépourvu de tout bien, il ne voyait pas comment pourrait faire l’Agent Notaire de l’État pour se conformer aux Règles de l’État. Mais, au contraire du sourire, cette remarque n’eut pas l’air de perturber le Gardien des Règles de l’État, et même, peut-être, fit-elle naître dans ses yeux une petite étincelle de perfidie accompagnant sa réponse :
Le Gardien des Règles de l’État, semblant satisfait de sa dernière explication, fit une pause valant à ses yeux conclusion. Mais ce fut plus fort que lui, Dupon-Jaloie, saisissant aussitôt l’occasion que lui offrait le fier silence du Gardien des Règles de l’État, fit valoir, quand même, que les Agents Notaires de l’État, ayant de ce fait une bien grosse charge, car pour protéger leurs propres biens, ils risquaient fort de trouver par des moyens détournés et même carrément peu avouables, de quoi constituer la liste réclamée. Mais le Gardien des Règles de l’État n’en parut pas autrement surpris :
Mais avant que Dupon-Jaloie ait pu formuler une observation qui lui brûlait les lèvres, Le Gardien des Règles de l’État ajouta :
Perplexe redevint Dupon-Jaloie et perplexe resta Dupon-Jaloie !
f) Les exemplaires n° 8 et 9 devront être aussi remis à l’Agent Notaire de l’État à l’attention des deux enfants de Dupon-Jaloie. Et, là encore, Dupon-Jaloie dut faire un effort pour ne pas éclater de rire en contestant l’objet de ces exemplaires n° 8 et 9 :
Le Gardien des Règles de l’État prit alors un air agacé et, tapotant le sol du bout du pied en signe d’impatience, répondit qu’aucune erreur n’était à retenir ; que Dupon-Jaloie devrait savoir que les Règles de l’État imposaient à tous ses ressortissants de procréer deux enfants de sexe opposé, et surtout pas moins ni plus, sous peine d’amende, dont le montant serait proportionnel au poids que les enfants virtuels auraient statistiquement atteint à l’âge de 40 ans, et cela en se référant augabarit du plus gros des parents au jour de la constatation du délit. Cette règle, rappela le Gardien des Règles de l’État, avait aussi comme corollaire d’inciter la population à se restreindre, voire à maigrir. Puis il précisa que toutes ces dispositions relevaient d’une politique familiale favorable à l’État et ne souffraient par conséquent aucune exception. Tout cela, rajouta-t-il, restera naturellement en vigueur, tant que les Agents Statisticiens de l’État n’auront pas modifié leur prospective à trente ans, et cela, que les procréateurs fussent unis officiellement ou non, hétérosexuels, homosexuels ou zoophiles, voire bi ou tri ; l’important était que, dans chaque couple, l’un d’entre eux se déclarât au Greffe du Tribunal des Règles de l’État, Service des Naissances et autres Expériences Hasardeuses, en qualité de porteur officiel de l’embryon avec l’agrément de la N.F.M.P.F, c’est-à-dire : la Nouvelle Faculté de Médecine et Pratiques Fantastiques ! Par conséquent, puisque Dupon-Jaloie venait de se déclarer sans enfant, il devra, à ce sujet, se mettre aussi vite que possible en conformité avec les Règles de l’État pour éviter de rajouter encore à son dossier une nouvelle infraction. Perplexe était Dupon-Jaloie, perplexe resta encore Dupon-Jaloie !
g) Les exemplaires n°10 et n°11 sont destinés à chaque parent des deux enfants nés, à naître, ou à faire ; le genre des enfants revendiqué par lesdits parents, qu’il soit robotisé, congelé, hétéro, homo, zoo, bi ou tri, n’ayant, là encore, aucune influence sur l’ordre de remise des deux exemplaires. Seul le canard est proscrit par les Règles de l’État, en raison des problèmes de gériatrie que son extrême longévité implique, aggravant de ce fait les risques de grippe aviaire et cela d’après les incomparables travaux du célèbre scientifique en comédies et bouffonneries et autres galéjades, malheureusement, lui, trop tôt disparu, le Sieur Robert Lamoureux3, qui nous affirma, de façon mémorable et pendant moult années, que « le lundi suivant le canard était toujours vivant !4 »
Les deux exemplaires devront impérativement être remis aux deux parents, car l’État, tenant dur comme fer à la dualité parentale tout en reconnaissant à chaque membre du couple sa suprématie de décision, s’efforce ainsi de limiter le chômage des intervenants en divorce (conseillers conjugaux, enquêteurs, greffiers, magistrats, avocats, huissiers, psychiatres et autres secours pas toujours catholiques, etc.) tout en favorisant la rotation des appartements dans les grandes villes.
h) Les exemplaires N° 12,13 et 14, revenaient, réciproquement et dans l’ordre, au Tribunal de première instance des Règles de l’État, à la Cour d’appel et à la Cour de cassation5. Toutefois, ce dernier exemplaire affichait son originalité en étant toujours barré en travers et en rouge dès son impression ; cela pour rappeler que, dans un souci de protection du citoyen et d’apaisement de ses éventuelles et légitimes inquiétudes, les Règles de l’État ont prévu qu’au Tribunal Suprême des Règles de l’État, aucune erreur de procédure ou de droit ne pouvait exister ! Perplexe était Dupon-Jaloie, perplexe resta Dupon-Jaloie.
Par ailleurs, le Gardien des Règles de l’État précisa pour forme à Dupon-Jaloie que, depuis le coup d’État, l’exemplaire N°14 bis avait été supprimé, puisqu’il concernait les recours en Conseil d’État en suite de litige au Tribunal Administratif de l’État, juridiction qui, à même date, avait été également supprimée ; le nouvel État considérant à juste titre qu’il ne pouvait être mis en cause puisqu’ayant toujours raison ! Perplexe était encore Dupon-Jaloie, perplexe toujours resta Dupon-Jaloie !
i) Les exemplaires N° 15 et 16 étaient réservés, en ce qui concernait le premier, à l’établissement pénitentiaire chargé habituellement de la suite du programme pénal, et pour le deuxième, au bourreau ayant pour mission de mettre définitivement fin au litige. À nouveau perplexe notre Dupon-Jaloie, mais là, il fit en plus une drôle de tête…
j) Enfin, l’exemplaire n° 17 revenait au contrevenant, en la circonstance alias Dupon-Jaloie, pour ses archives personnelles et le n° 18 aussi, mais celui-là, pour être gardé sur lui en permanence, afin d’être présenté à toute réquisition pendant une durée de 60 ans renouvelable.
Dupon-Jaloie, qui, allez savoir pourquoi, se massait inconsciemment le cou, ne put, cette fois encore, s’empêcher d’objecter que si la procédure allait à son terme, les exemplaires, n° 17 et n° 18, et notamment le 18, lui seraient alors totalement inutiles, car il ne voyait pas comment il se souviendrait des indications et obligations y afférentes, après avoir perdu sa tête !
À ces mots, le Gardien des Règles de l’État parut scandalisé ! Pendant quelques secondes il resta, là, figé dans toute sa dignité de Gardien des Règles de l’État, médusé par un tel raisonnement qu’il considérait, à l’évidence, à la fois comme une provocation inadmissible et un aveu d’ignorance scandaleuse des Règles de l’État. Puis, d’un seul coup, il fut pris, face à tant d’outrances, d’une irrépressible crise Étatico-psychotique, propre aux Gardiens des Règles de l’État confrontés trop souvent aux diverses et stressantes interprétations des Règles de l’État, dont le symptôme le plus marquant consiste en un geste compulsif caractéristique : chercher frénétiquement son stylo verbalisateur ! Et donc, écarlate de colère rentrée, il porta la main droite au revers droit de son chapeau pour y reprendre une nouvelle fois son stylo qu’il avait déjà raccroché derrière son insigne de Gardien des Règles de l’État, tandis que sa main gauche, tenant son bloc de procès-verbaux, d’un mouvement sec autant qu’expert, lui fit effectuer une brusque rotation ayant vocation à le rouvrir, tout en le plaçant sur son avant-bras, prêt à servir ; le fruit d’un entraînement intensif avec coefficient 4 à l’examen de Gardien des Règles de l’État !
Hors de lui, le Gardien des Règles de l’État retira les papiers qu’il tenait entre ses lèvres et allait répliquer encore une insanité quelconque, quand un Agent Technique d’entretien de l’État l’aborda et, avec toute la courtoisie caractérisant les échanges entre Agents de l’État, l’avertit que la grosse nettoyeuse robotisée de l’État passera dans quelques minutes conformément à sa programmation. Ce bref échange culturel d’État eut au moins l’avantage de faire descendre la pression et de remettre le Gardien des Règles de l’État dans les rails de la rhétorique d’État. Donc, une fois l’Agent technique de Nettoyage éloigné (Agent technique de Nettoyage qu’il convient en fait d’appeler Agent d’entretien de l’État, le mot nettoyage risquant un inopportun glissement sémantique à caractère évidemment ironique, du genre Agent de Nettoyage de l’État !) Une véritable allégorie de l’illusoire ! Le Gardien des Règles de l’État, donc, loin d’une telle pensée absurde, prétendit avoir gardé les papiers de Dupon-Jaloie pour que ce dernier ne s’échappât point avant qu’il n’ait terminé son relevé d’infractions. Et Dupon-Jaloie de répondre que de toute façon il ne pouvait que rester sur place, puisque dépourvu du permis de marcher ! Et aussitôt, Dupon-Jaloie s’assit en tailleur sur le sol, en plein milieu du trottoir, pour bien illustrer la situation.
Et alors, le Gardien des Règles de l’État prit un air savant et expliqua à Dupon-Jaloie que la grosse machine robotisée était programmée, à partir du plan de la ville, pour s’adapter aux différentes largeurs en variant d’elle-même son envergure, de manière à prendre en enfilade, à une heure précise et en un seul passage, toute la rue, entre autres voies, et y compris les deux trottoirs jusqu’aux pieds des immeubles. Puis levant un index autoritaire, il précisa aussi que nul n’étant censé ignorer la Loi, chaque habitant devait de lui-même s’informer à sa mairie d’arrondissement des heures de passage et de l’itinéraire de la machine dans son quartier. Naturellement, rajouta-t-il, sur un ton fataliste, il y a toujours quelques excentriques entêtés et autres têtes légères pour négliger, ou oublier, de s’informer des horaires de passage de la machine, et qui se trouvent, de fait, devoir piquer un sprint pour éviter le pire ! Mais le problème, crut-il bon de dire aussi, est qu’il est rare que cela soit ces indisciplinés-là qui se laissent avaler par la grosse machine ! Bien sûr, certains d’entre eux, de temps à autre, diminués par une soirée trop arrosée se tordent une cheville et tombent, ou bien manquent de réaction, et donc finissent absorbés par le mécanisme ; mais le plus souvent, il s’agit de vieilles personnes dont les facultés physiques ou mémorielles ne sont plus vraiment ce qu’elles avaient été.
Ô que oui ! Dans un silence religieux, Dupon-Jaloie, naturellement, opinait du chef en signe d’un très compréhensif et très respectueux acquiescement. Puis le Gardien des Règles de l’État fit une pause ; il paraissait réfléchir. Dupon-Jaloie, toujours assis en tailleur, le regard ostensiblement, mais faussement admiratif, levé vers l’improbable Gardien des Règles de l’État, attendait la suite comme on attend la Grâce, mais à tout dire, quand même avec un demi-sourire dubitatif, et même un peu moqueur quant à la profondeur réflexive de cet invraisemblable fonctionnaire. Toujours est-il qu’il n’eut pas longtemps à attendre. Pendant ces deux trois minutes de silence, la pointe de compassion qui marqua un instant le visage du Gardien des Règles de l’État, quand bien sûr, il se fût agi du troisième âge malchanceux, s’évapora doucement au profit d’une glaciale apparence attestant indiscutablement d’un inquiétant réalisme ; et la suite de ses propos allait aussitôt le confirmer :
Et là, le Gardien des Règles de l’État se redressa de toute sa stature de Gardien des Règles de l’État et afficha une étrange béatitude, une sorte d’extase. De par la seule vénération qu’il vouait aux Règles de l’État, sa vanité triomphante se transcendait en une subliminale élévation de sa fonction au rang d’un mysticisme d’État ; incommensurable jouissance ! Cela dit, son exaltation fut de courte durée. En effet, Dupon-Jaloie, un tant soit peu narquois, se fit un malin plaisir à crever sa bulle de félicité en lui rappelant que le robot-nettoyeur, qui ne devrait pas tarder, ne manquerait pas de lui offrir l’occasion d’intégrer un autre monde extatique, mais cette fois, pour l’éternité, s’il ne redescendait pas rapidement sur terre ! Et l’avertissement fut aussitôt entendu car de lévitation, il ne fut plus question ; ce qui laisse à penser qu’à tout bien considérer, les Gardiens des Règles de l’État ne volent en effet pas très haut…
Puis, devant l’immobilisme de Dupon-Jaloie, le Gardien des Règles de l’État, complètement affolé, se mit à trépigner et hurler un flot de paroles rendues totalement incohérentes par la bouffée de panique qui maintenant le submergeait :
Mais tout à coup, le Gardien des Règles de l’État interrompit son débit, consulta fébrilement sa montre et annonça nerveusement :
Et, sans attendre la réponse, il prit ses jambes à son cou pour un sprint illustrant pour le moins une excellente condition physique, à défaut du flegmatique courage qu’on eût aimé constater chez un digne représentant des Gardiens des Règles de l’État ! Et bien évidemment, Dupon-Jaloie, qui n’attendait que cela depuis l’avertissement de l’Agent Technique d’Entretien de l’État, se releva en ricanant et rentra calmement chez lui.
Arrivé devant sa pension de famille, il remarqua par terre deux insectes, genre coléoptèroïde ou plutôt blattoptéroïde, de type cafard, ou cancrelat, suivant les usages locaux, qui se tenaient, face à face, par la barbichette, l’un paraissant tirer l’autre à lui, à moins que ce ne fût l’inverse. Dupon-Jaloie, que ces bestioles répulsaient, n’attendit pas que « celui qui rira le premier aura une tapette » pour leur intimer l’ordre de déguerpir. Mais l’une de ces créatures, de sa petite voix de crécelle, lui répondit aussitôt sur un ton d’impuissance :
Dupon-Jaloie eut alors un sourire sardonique illustrant, à n’en pas douter, un sentiment de lâche vengeance, mais il insista encore sur le risque de rester dans la rue à l’heure du grand nettoyage. Ce fut l’autre jumelle, celle qui ne voulait pas rentrer, qui, entre deux aspirations profondes pour mieux s’agripper de ses six petites pattes au sol, lança ce qui pour elle semblait une évidence, ignorante qu’elle était, la brave petite bête, des vices inhérents à l’humanité :
Ô ! l’étonnante réaction de notre gentil Dupon-jaloie ! Comment une telle méchanceté gratuite avait-elle pu jaillir d’un si brave homme ? Qui l’eût cru ? Même pas lui-même ! Faut-il croire qu’il ne se fût agi que d’une pulsion accidentelle née d’une situation soudaine, stressante et déroutante ? Mais gageons que rien ne sommeille encore en lui qui pourrait altérer sa naturelle et placide bonhomie.
À peine entré dans la pension de famille, Dupon-Jaloie, malgré l’heure tardive, fut stoppé net par la maîtresse des lieux en tenue de ménage, ses pieds bouffis dans des chaussons violets à pompon jaune, un fichu mauve sur la tête maintenu par un gros nœud sur le front et la poitrine arrogante débordant du tablier propre à la fonction. Elle était là, postée en faction près de la porte d’entrée, un seau d’eau à ses pieds où trempait une serpillière, le menton appuyé contre ses deux mains réunies autour du manche d’un balai-brosse lui servant de pilier. Cambrée dans cette posture, elle exposait sa face nord, par son indéniable rebondi, à des aventures inattendues, voire inespérées, mais mettait, par contre, sa face sud indiscutablement en péril par l’instable équilibre de ses généreux avantages ; lesquels avantages, tout joyeux d’avoir déjà allègrement franchi l’échancrure de ce qui devait être une chemise de nuit, se penchaient maintenant dangereusement au-dessus de l’ultime rempart que formait encore la bavette du tablier.
L’opulente logeuse tenait absolument à se faire appeler par ses pensionnaires : « tante Margaret » ; l’appellation « tante » devant souligner le côté familial de son établissement et le prénom Margaret, qui n’était naturellement pas le sien, pour bien mettre en évidence, et le confort qu’elle voulait à l’anglaise, et la digne et très civile sympathie que seuls les Britanniques à ses yeux étaient capables d’exprimer au quotidien. Cependant, puisque Dupon-Jaloie n’avait aucun souvenir d’une quelconque ancienne et amicale ou intime expérience britannique, au contraire de sa logeuse pensait-il de bonne foi, et de plus, craignant par-dessus tout de perdre son quant-à-soi par trop de familiarité, il n’était pas question pour lui de se laisser aller à un tel simulacre d’affection. Toutefois pour ne blesser personne, mais bien marquer sa distance, il utilisait cette expression de « Madame Tante » illustrant ainsi par le « Madame » sa réserve indispensable à ses yeux, tout en concédant par le mot « Tante » un aimable et gentil rapprochement réclamé par la dame en question.
Les autres pensionnaires, plus terre à terre, s’amusaient, au contraire, à s’adresser à la dame de ces lieux par le diminutif de Maggy, ce qui, d’ailleurs, ne lui déplaisait pas compte tenu de sa phonétique typiquement british. Cela dit, la brave femme ignorait que derrière son dos, les mêmes pensionnaires la nommaient : Maggie l’hôtelière, en raison d’un passé qu’ils estimaient, eux, beaucoup plus probable que celui, nettement plus honorable, qu’elle prétendait avoir vécu ; un passé qui, bien entendu, se voulait une existence douillettement bourgeoise et, encore une fois, « so british, of course! ». Cette illusion, bien sûr, était entretenue à force d’adroites, mais fausses, évocations, bribes de souvenances sibyllines et même quelques pudiques débuts de confessions chimériques, pourvu qu’il en émanât quelque chose comme le goût salé des embruns, le bruit des vagues, le vent des côtes anglaises et, bien sûr, les effluves de thé et l’odeur du pudding ! Quant à elle, qu’elle fût Madame Tante, tante Margaret, Maggy ou Maggie l’hôtelière, elle ne put jamais réussir à prononcer le nom complet de Dupon-Jaloie, peut-être en raison de ce qu’une bévue de prononciation pouvait évoquer (une erreur est si vite arrivée !). Aussi, elle se contentait de Dupon ; Mais le demi nommé s’en foutait complètement, au point même, qu’il ne s’en apercevait qu’à peine.
