La Malédiction - Jean Frédéric Jung - E-Book

La Malédiction E-Book

Jean Frédéric Jung

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Beschreibung

Une nuit, sur une route du pays de Caux en Normandie, un homme est victime d’un accident de voiture. Une très jeune interne de l’hôpital de Rouen arrivant en sens inverse, se porte à son secours. En attendant le SAMU et pour le tenir éveillé, la jeune femme le fait parler. L’homme lui raconte l’incroyable histoire de sa vie, frappée de malédiction…
Quels sont les terribles secrets que cache cet homme ?
Cette rencontre est-elle le simple fait du hasard ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Frédéric JUNG a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent. Jean-Frédéric JUNG est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.

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Seitenzahl: 301

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Jean Frédéric JUNG

La Malédiction

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-93-4ISBN Numérique : 978-2-490522-94-1Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

Chapitre IL’accident.

— Hé ! Monsieur !... Monsieur ?... Ého !... Vous m’entendez ?
— Mmm… à peine… qu’est-ce… qu’est-ce que…
— Non ! Ne bougez pas, monsieur ! Les secours vont arriver… tenez-moi la main ; serrez la bien ! Vous pouvez me dire votre nom ?... Dites-moi votre nom, monsieur !... Vous savez où vous habitez ?... Essayez de vous souvenir, monsieur !... Vous m’entendez mieux maintenant ?
— Euh… oui… un peu mieux… mais je… je ne vous vois pas…
— Je suis là, monsieur, à genoux à votre gauche ; vous me voyez comme ça ?
— Ben… non… mais… mais je devine une ombre… c’est vous ?
— Oui, c’est moi, monsieur ; vous avez mal quelque part ?
— Mal ? … non… je ne sens rien… pas même mon corps… ah, mais… un peu le contact de votre main… mais je ne vois presque plus… ça bourdonne dans ma tête… j’entends encore un peu… mais de très loin… je suis où ?
— Sur le bord de la route, monsieur ; vous avez eu un accident ; votre voiture s’est retournée en sortant de la route ; j’arrivais en face et j’ai vu vos phares de loin balayer le ciel quand vous avez quitté la chaussée en tonneaux ;
— Dis-moi, petite… ai-je… ai-je blessé quelqu’un ? … pas d’enfant, j’espère !
— Non, monsieur, rassurez-vous, il n’y avait personne ; vous étiez seul !
— Tu as une petite voix douce… tu dois être bien jeune… je t’appelle petite, tu veux bien ?... S’il te plait, j’ai envie de t’appeler petite… mais qui es-tu, petite ?
— Je suis médecin…
— Médecin, déjà !
— Mais oui, monsieur, en deuxième année d’internat en cardiologie au CHU de Rouen ; je vous ai fait une injection pour soutenir le cœur ; vous avez dû avoir un malaise au volant. Mais j’ai pu vous sortir toute seule avant que votre véhicule ne brûle ; vous avez eu de la chance ! Non, non, monsieur ! Ne cherchez pas à bouger ; votre pouls est stable maintenant, mais très faible ; peut-être avez-vous en plus une fracture, voire une hémorragie interne qui se ralentirait d’elle-même ; surtout ne bougez pas ! Il faut attendre les secours pour une prise en charge plus pointue ; vous ne sentez vraiment rien ? Et quand j’appuie là ?... Ni là ?... Et là ?
— Non, absolument rien… Mais je suis très fatigué… et je crois que je vais m’endormir… Ne me lâche pas petite… S’il te plait, ne me lâche pas… surtout, ne me lâche pas… Oh ! Mais… tu es déjà si loin… s’il te plait, petite, tu m’entends ? … tiens-moi bien la main… je… je vais te laisser…
— Je suis là, monsieur ! Serrez encore ma main ! Je vous en prie, faites un effort ! Ne me laissez pas ! Essayez de lutter ! Il ne faut pas dormir tout de suite, les secours vont arriver ! Je vous fais une deuxième injection, monsieur ; cela va vous aider !
— Oui… on dirait… mais j’ai très chaud, subitement ; mais ça va mieux…
— C’est normal, monsieur ; c’est le produit, de l’épinéphrine. Mais parlez, monsieur, apprenez-moi quelque chose, surprenez-moi ! Vous avez de l’âge, monsieur ; vous pourriez être mon père ; vous devez en avoir vécu des évènements dans votre vie ; alors, racontez-moi ! Vous avez des enfants ? Des petits-enfants peut-être ? Vous connaissez bien la Normandie ? Le pays de Caux ? Vous aimez la mer, monsieur ? Tenez, par exemple, commencez par me dire pourquoi vous avez pris votre voiture ce soir ?
— Ce… ce soir ?
— Oui, monsieur, ce soir…
— Ce soir… ah, oui, ce soir… te le dire à toi, petite ?... Après tout, le Destin t’a choisie ; il a sûrement bien fait ! Hélas, je ne vois de toi qu’une silhouette d’ombre, mais la douceur de ta voix, petite… la douceur de ta voix, je la perçois encore… elle interprète ta jeunesse et diffuse une bien agréable tendresse ; tu sais, petite, tu seras la dernière à m’entendre… si, si, ne dis rien, je le sais, il faut l’accepter… mais je ne suis pas mécontent que ce soit toi qui me tiennes la main ; j’ai tellement souvent frôlé la mort dans des conditions tellement moins apaisantes. Alors, écoute, petite… écoute-moi, parce que je n’ai plus beaucoup de temps : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connait point », tu sais cela aussi ? Eh bien Pascal ne se trompait pas ! Tu me demandais pourquoi je me trouvais ce soir sur cette route en voiture ? Il faut d’abord que je te dise que, de toute façon, ce soir n’était pas pour moi un soir comme tous les autres… nous sommes le 10 octobre ; un jour anniversaire, tu vas voir ! Il y a des années de cela, petite, j’avais tout juste vingt-sept ans, te rends-tu compte ? Sur cette même route, le temps était exécrable, je rentrais à Paris rejoindre ma fiancée. J’étais parti tard d’Etretat et la route était difficile ; la nuit s’annonçait déjà, mais d’autant plus sombre que des gros nuages d’orage noircissaient le ciel en aveuglant les premiers rayons de lune… Alors écoute encore, petite, écoute bien ce que j’ai à te dire…

Chapitre IIC’était il y a… longtemps,plus de 35 ans… au moins !

— Eh oui, petite, il m’arrive souvent de parler tout seul, surtout quand je dois répondre à une question, un problème que je me pose de vive voix ; c’est la moindre des politesses ! Si je prends soin de m’adresser à moi-même à voix haute, la plus élémentaire des corrections est que je me réponde avec la même attention ; le contraire relèverait d’un profond mépris à mon endroit, ce qui, venant de moi, me parait absolument inimaginable ! Tu vois, petite, je peux mourir avec humour ! Donc, c’était aussi un 10 octobre ; il y longtemps, plus de 35 ans, au moins ! J’étais dans ma voiture et je parlais tout seul :

« Eh ben ! Je suis complètement paumé… je ne reconnais rien ! Quelle pluie ! Et en plus, avec la terre à betteraves sur la route, ça dérape sans prévenir et pour tout arranger, on voit qu’dal !... Ah, la vache ! Ces putains de bourrasques de vent me déportent à chaque fois !... Holà ! Il sort d’où celui-là ! J’ai failli me le faire ! Non, mais franchement… se déplacer en vélo, la nuit, en pleine tempête, sur ces saloperies de petites routes qui serpentent dans la campagne avec leurs hauts talus sur les bords qui cachent toute la visibilité… faut vraiment être un fêlé de Cauchois ! Il est vrai que je suis payé pour le savoir, puisque j’en suis un ! Quel temps ! C’est incroyable, je vois mieux dans mon rétroviseur intérieur que devant moi au travers du pare-brise ! Oh, mais il est tombé, ce con ! Bon, allez, arrête-toi, mec ; il va se noyer dans une flaque, bourré comme il doit être ! »

Je me suis effectivement arrêté en serrant à droite, au plus près du fossé regorgeant d’une eau mousseuse ; un véritable petit fleuve en crue le long du talus. J’ai laissé les codes et les clignotants de gauche pour être vu au travers des raies de pluie ; à l’époque, seules les voitures étrangères de haute gamme avaient des feux de détresse ! Ma pauvre 203 (Peugeot mythique des années d’après-guerre) n’avait alors pour elle que sa dignité de vieille dame. En sortant, j’ai aussitôt tourné le dos aux rafales de pluie, rentrant la tête dans les épaules et me courbant un peu, mais la violence du vent tourbillonnant était telle que ce fut bien inutile ; en quelques secondes mon blouson, ma chemise, mon pantalon, et je te passe le reste, se sont métamorphosés, d’abord en éponges, et très vite en algues d’eau douce, tant ils se répandaient sans forme en me collant le corps ! Aussi, ruisselant pour ruisselant, vaillamment, je suis remonté en arrière de quelques vingt pas me séparant de l’autochtone qui gisait à plat ventre sur la chaussée.

— Hé ! L’ami ! … Holà, vous m’entendez ?
— Hein ?... euh… oui…
— Vous vous êtes blessé ?
— Blessé ?... Pourquoi ?... Ben non, j’dors…
— Bon, je vois ! Bien qu’il y ait un bon Dieu pour les ivrognes, il ne faut pas rester là, mon vieux, c’est dangereux et vous allez boire de…
— Ah, ben d’accord alors ! C’est-y du bon ?
— Sûrement pas ! Je vous disais : vous allez boire de l’eau de pluie !
— De l’eau ? Diable, quelle horreur ! Vous voulez ma mort ou quôai !
— Moi, non ! Mais si vous restez là, avec la flotte ou les voitures, vous finirez noyé comme votre grand-mère dans la mare aux canards, ou écrasé comme une volaille échappée ! Allez, debout !

Et j’ai empoigné l’heureux homme pour le remettre sur ses pieds ; mais à l’idée surtout de boire de l’eau, ce fils de Bacchus, version Cauchoise, ne se fit pas prier pour, appuyé sur mon bras, rejoindre son vélo planté dans le fossé quelques mètres plus loin ! Et c’est au bout de cette fraternelle petite marche que l’homme, indifférent aux intempéries, mais arguant de la direction du vent, décida d’enfourcher joyeusement son vélo pour repartir en sens contraire ! Alors, sens pour sens, j’en ai déduit que, seul, Dieu savait quel sens il donnait à sa vie ! Cela dit, voyant un peu plus loin, juste au-dessus de ma voiture, une grosse branche d’arbre s’agiter dangereusement sous la colère d’Éole, je ne perdis pas de temps en conjecture et courus jusqu’à Mirza, m’y enfouis aussitôt et démarrai dans la foulée !

— Mirza, monsieur ?
— Ah oui, c’est vrai, petite, je ne t’ai pas prévenue ! Mirza est le nom de ma voiture, ma fidèle 203. Ce nom lui fut attribué à la suite d’un scénario inattendu et des plus équivoques ; juges-en ! Je discutais gaiement avec des amis à la sortie de leur jardin, car je m’apprêtais à les quitter, quand, jetant un coup d’œil vers ma voiture garée dans leur rue très légèrement en pente à une petite centaine de mètres plus haut, j’eus l’impression qu’elle se mettait à descendre tout doucement, on eût dit qu’elle venait me chercher ! Une vision qui aussitôt provoqua de ma part un sifflement de stupeur qui fit se retourner mes amis ; lesquels amis constatèrent, tout comme moi médusés, que la brave voiture finit par s’immobiliser contre le trottoir à quelques pas de nous, fidèle et obéissante à mon involontaire sifflet d’appel ! Il ne manquait plus que ma portière ne s’ouvrît aussi toute seule ! Et c’est ainsi qu’au milieu des éloges, dont on me couvrit pour mes qualités de dresseur de 203, le nom de Mirza lui fut alors attribué ! Il faut te dire, petite, pour conclure le sujet, que les freins des 203 Peugeot, et notamment le frein à main, ont été longtemps leur point faible, mais elles étaient si belles qu’on leur pardonnait volontiers ; et d’ailleurs qui oserait prétendre n’avoir point de faiblesse cachée ? Tu le sais bien, toi, la Doctoresse ! Alors, s’il te plait, ne retiens d’elles que le charme qu’elles diffusaient sur leur passage et l’irrésistible et grand sourire de leur calandre ! De tendres et très belles Dames !
— Promis, monsieur ! Mais ne bougez toujours pas ! Car je vois qu’évoquer la Peugeot de votre jeunesse vous anime un peu ; vous l’avez donc tant aimée, votre 203 ?
— S’il n’y avait que ma Mirza ! C’est ma jeunesse que j’ai aimée, petite, mais je ne le savais pas ! Souviens-toi de ça, petite ; n’oublie pas de vivre, surtoutn’oublie pas ! Dis-toi bien qu’aujourd’hui meuble tes pensées de demain ! Parce que tu sais, petite… non, tu ne sais pas, évidemment… la vérité, c’est que vient inéluctablement le jour où l’on ne se couche qu’avec ses souvenirs… alors, petite, pendant qu’il est encore temps, fais en sorte qu’ils soient au moins beaux… plus tard, tu trouveras plus facilement le sommeil !
— Les vôtres le furent, monsieur ?
— Comme tout un chacun, petite, il y eut de tout, mais certains te poursuivent jusqu’au bout… et quelle qu’en soit la teneur, évidemment, puisqu’ils sont le reflet de ton existence ! Tu vas voir petite, je continue mon histoire : 

Donc, je démarrai dans la foulée et rattrapant plus loin mon bonhomme qui luttait toujours sur sa bécane contre les éléments déchainés, je le dépassai prudemment et poursuivis ma route, évitant ici, une branche cassée sur la chaussée et là, une mare d’eau boueuse débordante du bas-côté, puis autre chose encore, genre grosse poubelle renversée qui m’obligea, pour l’éviter, à empiéter sur l’entrée d’un chemin de ferme, d’où d’ailleurs elle provenait certainement ; mais chemin de ferme, qui d’un seul coup et traitreusement absorba ma roue droite jusqu’au moyeu, m’immobilisant lamentablement !

Je reconnais, petite, mais j’étais si jeune, avoir eu quelques secondes de rage assassine, suivies du double de découragement, pour finir dans un état second de fatalisme avancé ! Et donc, puisque déjà imbibé de flotte jusqu’à l’os lors du sauvetage de mon cauchois « calva-nisé », je suis sorti sans hésiter pour constater les dégâts, et une fois de plus, sous les assauts répétés de Dame nature en furie ! Tu comprends, petite, Mirza méritait bien que je me préoccupasse de sa patte avant droite, à coup sûr sauvagement mordue et en tout cas solidement agrippée par les mâchoires maléfiques d’un monstre glaiseux remonté des profondeurs infernales, et en pleine convulsion orageuse ! Je parle bien sûr de sa roue embourbée. Le constat fut impitoyable ! Impossible de tenter d’extraire la roue de Mirza sans aggraver la situation. Mais alors que je me préparais mentalement à passer la nuit dans ma voiture en attendant, si ce n’est un jour meilleur, au moins un petit matin plus sec, histoire d’envisager un possible secours dans des conditions climatiques acceptables, voilà que mon cauchois-cyclo-centaure des orages, titrant, vu les sinuosités et autres arabesques de son pédalage, au minimum 65° de gnole de derrière les fagots, arrivait à ma hauteur, visage cramoisi mais sourire réjoui !

« Ben vrai ! Te v’là ben dans l’embarras, mon bezôt ! » me dit-il alors en mettant pied à terre, certes, de façon bien incertaine, mais, vaguement aidé de son vélo, il réussit quand même à se tenir debout ; aucun doute possible, les vents du coin y étaient pour quelque chose ! Ils connaissaient évidemment le bonhomme, car s’adaptant à sa danse « ivrognesque », ils l’étayaient en conséquence ; peut-être même était-ce là la raison de leurs soudains tourbillons, inversions et autres turbulences ! Tu vois, petite, comme la nature a bien souvent d’étranges compassions ! Quoi qu’il en soit, je lui ai naturellement répondu :

— Dans l’embarras, oui, mais surtout dans la bouillasse ! Encourageant par là-même une bien curieuse conversation.
— Ah, ben ça, c’est sûr ! Dans la merde jusqu’au coup, que t’es, mon bezôt !
— Holà ! Jusqu’au cou, pas encore, l’ami ! J’espère au moins que le sol va tenir, mais pour le reste, je suis d’accord !
— Bon, écoute ben, mon bezôt ! T’as beau avoir 75 aux fesses de ta guimbarde, j’sais qu’t’es un bon gars quand même, pisque t’as cru m’sauver des eaux, y’a pas 10 minutes de ça… ben que je dormais tranquille ; mais enfin, j’t’en veux point !
— Oh, mais c’est trop de gentillesse !
— P’tête ben, mais y s’ra pas dit que l’père Puisard t’aura laissé dans la misère ! Ben quoi ?... Rigole pas, j’y peux rien, Puisard, c’est mon nom ! Bon, tu vois c’te ch’min, là ? Où qu’t’as embourbé ta caisse ?
— Ah oui, je vois, on est dessus !
— Ben justement, mon bezôt ; tu pourrais avoir envie de l’prendre ; ben y faut pas ! Et oui, comme j’te l’dis ! Y mène à la ferme, tout là-bas, derrière le bôais aux hêtres… tu peux pas la vôair, c’est loin et c’n’est pas praticable avec tes souliers d’ville ; et pis d’toute façon, à c’t’heure et avec l’orage, y sont tous aux bêtes ; y’aura qu’la mère à la d’meure !
— Elle n’a pas le téléphone ?
— Le téléphone ? Oh ben si, mais lâchera pas la soupe pour un coup de fil, la vieille, j’la connais, c’te garce, et pis sourde en plus !
— Vous connaissez un dépanneur qui se déplacerait à cette heure ?
— P’tête ben, mais m’souviens pas d’son numéro d’téléphone, et pis même, y’a pas de cabine en campagne !
— Bon, eh bien, l’ami, je vais me mettre à l’abri dans ma tire et attendre au sec un miracle, genre phénomène mystérieux venant du fond des âges et sortant du bois aux hêtres pour me sauver d’un horrible destin ! Mais merci quand même pour votre aide… enfin de votre compagnie !
— Ah, ben, attends, mon bezôt, attends ! … parce que… du bôais aux hêtres… pisque t’as pas l’air d’avôair peur des trucs bizarres… y’a ben le Manôair…
— Le manoir ? Quel manoir ?
— L’Manôair de la Reine Blanche, pardi ! … tout au bout du bôais aux hêtres… chez la Dame, quoi ! La ferme, c’est sur ses terres, qu’elle est.
— La Dame ?
— Oui, la Dame du Manôair, la Dame Blanche, qu’on l’appelle, rapport à la légende…
— Sans blague ! Mais laquelle de légende ; il y en a plusieurs ! Comme des manoirs du même nom, d’ailleurs !
— Ben mon bezôt, pour nous, y’en a qu’une, légende, la vraie, la cauchôaise ! Et l’manôair, c’est pareil, un vrai cauchôais que c’manôair là, mon bezôt, et c’est l’not’e ! Aussi vrai qu’les galets s’plaignent quand la vague se r’tire !
— Ah oui ?
— Comme j’te l’dis ! Hé ! Mais attention, mon bezôt ! N’faut pas blaguer avec ces choses-là ! Pour sûr, c’est une légende… mais quand même… sait-on jamais !
— En effet ! Alors racontez-moi l’ami, pour m’éviter un faux pas !
— Oh, ben, ça remonte ! S’agirait d’une toute jeune mariée, extrêmement belle, débarquée d’un drakkar avec son mari, un rôai Viking qui fut tué quelques jours après. La légende dit qu’il l’aurait enlevée, quelque part plus haut sur la côte, lors d’une incursion plus profonde dans des terres forestières, mais que pour le punir d’l’avôair prise et mariée de force, une malédiction proférée par un druide serait toujours attachée à la belle ! P’tête ben pour ça qu’son rôai des glaces l’aurait été tué par chez nous !
— Rien que ça ! Mais dites-moi, l’ami, si je vous comprends bien, cela fait quelques siècles de cela ! Alors la Dame d’aujourd’hui ?
— Ben… à c’qu’on dit… p’tête ben que… enfin, voilà, quôai…
— Ce qui veut dire ?
— Ben… que… malgré tout… serait ben la même !
— C’est une plaisanterie ? C’est impossible voyons !
— Que tu crôais, mon bezôt ! Parce que… en fait… elle serait, comme qui dirait… une revenante… ou qui s’incarnerait dans sa descendante ; quèqu’chose comme ça, quôai !... Mais môai, c’que j’en dis, hein !... n’empêche…
— N’empêche quoi, l’ami ?
— N’empêche qu’elle est sacrément belle, la Dame Blanche… comme la jeune reine débarquée du drakkar, mais qu’aurait pas d’âge ; c’est dire !
— Vous l’avez vue ?
— Quèqu’fôais, mais de loin, et rarement ; y’en ben aussi quéqu’zuns qui disent l’avoir vue, au p’tit matin, à cheval dans la campagne, mais habillée de sombre, qui disaient ; sûrement pac’que sortant de la nuit ; au village, c’est jamais elle qui descend pour faire les courses ; pourtant les gens disent ben des chôses sur elle !
— Ah, bon ? Du genre ?  »

En écoutant sa réponse, petite, j’ai dû décrypter son franco-patois-cauchois ; pas facile, je te l’assure ! Ce qu’il me rapportait dépassait de beaucoup en complexité les derniers cancans du village ; mais nul doute qu’il était, lui, comme les autres villageois, fasciné par cette histoire devenue pour eux une part secrète de leur patrimoine local. À l’entendre, ce que les gens disaient de la Dame Blanche révélait envers sa personne, et ce qu’elle représentait, un manifeste attachement, même si leurs propos teintés d’une indéniable admiration laissaient apparaitre une pointe de retenue à son égard, une distance prudente à respecter, un réflexe de méfiance mêlée d’inquiétude ; la Légende, toujours la Légende ! Mais la légende appartenait au pays, aux gens du village, qui, depuis toujours, se la repassaient confidentiellement de père en fils, les soirs d’hiver dans l’ombre des étables en nourrissant les bêtes, ou bien de mère en fille, à voix basse, penchées sur un feu de cuisinière, entretenant du même coup son mythe, au point qu’au fil du temps, ils s’en estimèrent les gardiens détenteurs d’une mission dont ils s’étaient eux-mêmes investis. Alors, tout naturellement, la Dame Blanche aussi leur appartenait ; elle ne pouvait de fait n’être considérée qu’entièrement confondue à ce mystère ancestral ; certains même la plaignaient ; une alchimie de crainte et de compassion. On la disait gracieuseet silencieuse ; on affirmait en plus qu’elle parlait avec son sourire et se déplaçait en glissant, tout empreinte d’une sobre élégance, mais on disait aussi que son regard était triste et rempli d’infini ; tous la décrivaient grande et longue, toujours habillée de blanc, comme la jeune reine en deuil de son royal Viking de mari.

— C’est c’qu’on dit, comme j’te l’dis ! ponctua le père Puisard, l’air savant,
— Normal le blanc était jadis la couleur du deuil pour les reines ; mais alors, l’ami, si j’y vais, laquelle me recevra ? La jeune reine ou sa descendante ?
— Ah ben ça, mon bezôt ! lâcha-t-il, cette fois avec un air énigmatique.
— Ça ne m’avance pas vraiment !
— Bon, eh ben… viens-donc un peu par-là ! j’va te l’dire…

J’ai naturellement obéi, trop content d’en savoir plus ! Alors, je me suis approché plus près et il s’est penché un peu vers moi en mettant sa main sur le côté de sa bouche pour signifier l’aparté et protéger ses paroles, puis sur le ton de la confidence, il me confia, à ses yeux, la clef de l’énigme à ma question :la jeune reine ou sa descendante ?

« Paraitrait qu’ça dépend des heures… » me livra-t-il alors !

Fallait voir sa tête, petite ! Il avait maintenant l’index dressé en travers de sa bouche en signe de secret et roulait des yeux effarés, probablement de crainte d’en avoir trop dit ! Aussi j’ai voulu le rassurer, d’autant plus que, trempé jusqu’aux os et les pieds métamorphosés en nénuphars, je n’étais pas fâché de bouger un peu !

— Eh bien, on va voir ça ! Allez, l’ami, accompagnez-moi jusqu’au manoir !
— Houla, non !
— Allons bon ! Et pourquoi donc ?
— Ben… la malédiction, mon bezôt… la malédiction ! »

On vit parfois des situations, petite, qui, même sous la colère des dieux, grâce à un mot, un seul, prêtent immanquablement à sourire ! Mais là, j’ai eu du mal à me retenir de rire ; cela dit, je me contins quand même, car une confidence est une confidence, question de principe ; et puis, il s’était livré tout en jetant des coups d’œil inquiets vers le bois aux hêtres, mais son regard se portait sûrement bien au-delà des arbres. On eût dit qu’il craignait d’être vu ou entendu ; il affichait un air de prudence dubitative trahissant, à n’en pas douter, une indiscutable appréhension. Malédiction ! Te rends-tu compte, petite ! Certes, cette histoire n’est pas d’hier et j’admets que l’absence de téléphone portable te surprenne un peu, mais quand même, il ne m’était pas apparu avoir vécu sous Clovis ! Mais que veux-tu, dans les campagnes, malgré les progrès de la science, dont toi, petite, tu bénéficies plus que d’autres dans ton métier de médecin, et c’est heureux, les superstitions dureront toujours ! Il faut dire que l’heure tardive, où se pose cette question, se renouvelle chaque soir à la nuit tombante et tout y concourt : la sombre couleur des bois, les chemins creux serpentant entre leurs hauts talus aux ombres changeantes et qui, de tournant en tournant, s’enfoncent dans l’impalpable ; et puis soudain, invisible dans le noir, le frémissement des cultures et les bruissements des animaux sauvages qui fuient ce temps du diable ; tout cela suffit à faire perdre à la nuit ses dimensions tangibles. Cependant, je réussis à obtenir du père Puisard qu’il m’accompagnât quelques centaines de mètres sur la route, au moins jusqu’au pied du prochain chemin menant au Manoir de la Reine Blanche ; chemin qu’en pleine nuit l’on ne pouvait repérer de si loin, d’autant qu’il fallut passer deux tournants qui l’eurent, même de jour, de toute façon occulté. Mais je sentais bien que la démarche de mon alambic vivant s’altérait de plus en plus jusqu’à devenir hésitante, et pas du tout en raison des fermentations avancées qui, elles aussi, de plus en plus, bouillonnaient en lui-même ; non, non, en approchant du lieu, mon bonhomme s’angoissait ! Les effluves des 65 degrés de titrage, pourtant encore bien perceptibles pour qui l’accompagnait, devaient diminuer d’efficacité laissant d’autant place à la peur ! Eh oui, petite, indiscutablement l’homme avait peur ; et j’en eus la certitude quand, subitement, il me tira par la manche pour m’arrêter net et, de l’autre main me montrant dans la nuit la direction à suivre, il me dit à voix basse :

« C’est là, mon bezôt… à 20 mètres sur ta drôaite… l’entrée du ch’min de la Dame… enfin du Manôair, quoi… tu l’continues tout drôait… d’abord au milieu des cultures… n’aies point peur des formes sul’bord du talus, c’est les bêtes au piquet et c’est qu’tu seras arrivé aux pâtures… eh ben, t’avanceras toujours, jusqu’au bôais aux hêtres qu’tu devras traverser… alors, tout au bout, tu verras… c’est là qu’y’est, l’Manôair de la Reine Blanche… allez, boujou à tôai, mon bezôt, j’m’en va ! »

C’est tout juste si j’ai pu entendre la fin de sa phrase ; il avait en même temps enfourché son vélo et, rapidement invisible derrière les traits de pluie, il s’éloignait déjà sans demander son reste, quelquefois qu’une force mystérieuse l’eut obligé à me suivre ! 

Chapitre IIILe Chemin du manoir

— Vous y êtes donc allé, monsieur ?
— Bien sûr, petite !
— Tout seul, alors… et… et vraiment sans crainte ?
— Crainte ? … non.
— Même pas un brin d’appréhension ?
— Bon, allez, si tu veux, mais teintée de curiosité !
— Et alors ?
— Et alors ? Eh bien, je me suis engagé sur le chemin, contournant les flaques boueuses, ou en les sautant lorsqu’un furtif rayon de lune m’en révélait la largeur ; il m’arrivait même de progresser pour une dizaine de mètres en grimpant sur le haut des talus, de gauche ou de droite suivant leur accessibilité, évidemment dans un équilibre précaire, mais cela me permettait d’éviter des zones trop difficilement praticables, mes « souliers d’ville » comme avait dit le père Puisard, y seraient à coup sûr restés ! Tu me vois, petite, déjà mis dans un triste état par les intempéries, frapper au porche du manoir, mais qui plus est, pieds nus ? Car mes chaussettes non plus n’auraient pas résisté ! Au mieux et sans même m’écouter, on m’aurait donné cinq sous et, vu le temps, indiqué du bras la grange pour y finir la nuit ! Mais en avançant encore, le chemin devint plus caillouteux et moins aquatique ; l’eau déferlait sur ses côtés. Ainsi, j’ai pu redescendre des talus et, avec précaution quand même, marcher sur le milieu ; heureusement, car j’arrivais aux pâtures et la progression sur les talus eut été dans le noir plus dangereuse, en raison des chaines retenant les vaches au piquet et trainant quasiment invisibles dans les hautes herbes. J’ai donc continué le chemin prudemment, faisant bien attention à poser mes pas toujours en son centre, mais surveillant aussi les bordures ; je savais que par un temps pareil, la terre trop humide ne retient pas toujours les piquets ! Puis soudain, au détour d’un tournant, gigantesque dans la nuit, une masse sombre apparut, le bois aux hêtres !
— Et là, monsieur ?
— Et là quoi, petite ?
— Toujours pas ?
— Ah oui ! Je vois, petite, ce que tu veux me faire dire ; mais non, toujours pas ! Mais j’aime ce retour d’enfance perceptible dans ta voix ! Certes, bien que sûrement encore très jeune, tu es déjà interne, et je t’en félicite, mais ce soir, je te devine m’écoutant, petite fille gourmande et le sourire malicieux et puis aussi, avec une grosse natte et chaussée de petites bottes roses ! c’est un cadeau que tu me fais là, petite ! C’est drôle, quand on leur compte une histoire, toutes les femmes redeviennent petites filles, avec des yeux tout arrondis qui brillent de mille feux en attendant la fée ! Je ne peux les voir, mais je suis sûr que les tiens aussi s’agrandissent et s’impatientent de la suite ; d’ailleurs, comment sont-ils, tes yeux, petite ? Verts ? Ou peut-être noisette ? Attends ! À moins qu’ils ne soient bleus ! Oui, c’est ça ! Ils sont sûrement bleus ; tu as la voix d’un regard bleu ; la douceur de l’azur ! Est-ce bien cela, petite ?
— Gagné, monsieur ! Ils sont effectivement bleus…
— Je le savais ! Je le savais ! C’est en t’écoutant, mon petit ! La mélodie du regard bleu ! Je ne me trompe jamais !
— Me voilà votre petit maintenant ?
— S’il te plait, j’aurais tant voulu !
— Eh bien d’accord, monsieur, va pour « mon petit » ! Mais surtout ne vous agitez pas ! Je vous le rappelle ; il vous faut du calme.
— Oui, je sais, je parle vite, mais le temps m’est compté. Alors, mon petit, pour toi, pour que ton visage s’illumine encore et que ton cœur batte un peu plus fort, je vais te faire un aveu ; donc voilà : oui, indiscutablement, j’eus, à l’orée du bois aux hêtres, une réelle hésitation ! Cependant, j’y suis quand même entré, mais mon allure s’était instinctivement ralentie, et pourtant, le sol de l’allée traversant la haute futaie était, par miracle, tout à fait asséché ! Ce lieu était-il protégé par l’aura de la Dame blanche ? Avais-je déjà pénétré son domaine d’influence ? En ordonnant aux éléments déchainés de lui faire allégeance, avait-elle fait en sorte qu’il me soit plus facile de venir jusqu’à elle ? Dans cette réflexion, ce fut d’abord ce que je voyais d’obligeant à mon égard qui inconsciemment remit un peu de sérénité dans mon esprit. Mais très vite, la très belle et démoniaque Antinéa de Pierre Benoit surgit de ma mémoire et, bien que le contexte fût très différent, l’incandescente mais machiavélique attirance qu’elle diffusait dans le roman « l’Atlantide », pour mieux faire disparaitre ses conquêtes, vint s’amalgamer à la légende de la Dame Blanche et recouvrir ce que je lui voulais de douceur mystérieuse ; mais cette perfide interférence dans ma pensée n’était-elle pas déjà une manifestation de la fameuse malédiction ?
— Diable, vous cumulez, monsieur ! Mais continuez, s’il vous plait, continuez votre histoire ! Tiraillé entre fascination et inquiétude, vous vous enfonciez dans la futaie du bois aux hêtres…
— Tu as le mot juste, mon petit, car effectivement, je m’enfonçais dans ce noir d’encre, mais cette fois, comme happé par une force inconnue à laquelle, je dois le reconnaitre, je cédai sans combat, évidemment consentant ; oh ! Non pas que mon appréhension eut disparu, bien au contraire, mais mon penchant naturel à flirter avec mes limites trouvait là l’occasion une fois de plus d’approcher les frontières de l’étrange et d’en apprivoiser les chimères ! Aussi, quand la morne raison, revenant à la charge, ternissait mes pensées, mon subconscient, joueur comme il est, intervenait aussitôt pour relancer le mystère, entretenant par là ma motivation à en savoir davantage ! L’impensable, l’inabordable, le fantasmagorique à portée de main ; tu n’aurais quand même pas voulu que je me privasse d’une telle bouffée d’émotion romanesque ! Donc, je m’enfonçais, comme tu le disais, mais autant dans mon délire que dans la profondeur du bois aux hêtres, car dis-toi bien, mon petit, que dans cette obscurité, de pas en pas, je guettais, sans trop y croire vraiment, mais l’espérant quand même, le moment où, au détour d’un buisson, soudainement apparue dans un halo bleuté de brume vaporeuse, la Dame Blanche, lumineuse, d’un simple et silencieux sourire viendrait m’accueillir. Mais en rêvant, je marchais tant et si bien que, peu à peu, la nuit se fit moins sombre annonçant la fin du massif forestier. Alors, mon petit, devant moi, dans l’ouverture de la futaie, sous les rayons de lune, se dessinèrent enfin, au rythme de mon approche, les contours d’un surprenant parc à la française, et tout au bout, ceux, tant attendus, du manoir de la Reine blanche ! Je n’avais jamais vu dans ce pays, une telle gentilhommière ! Elle tenait tout à la fois, bien sûr, en premier du manoir cauchois, mais aussi, curieusement, du château transylvanien de Dracula ainsi que de l’imaginaire de « l’année dernière à Marienbad » ! Sous les toitures en ardoises, ses hauts murs, étayés de poutres de bois formant colombages, étaient construits à l’ancienne, en cailloux du pays, des galets de silex noirs et blancs taillés en cubes, prélevés sur les plages du littoral cauchois ; deux tours enserraient le bâtiment principal. L’une, froide, austère, toute en hauteur, casquée d’un toit débordant couvrant un hourd ajouré formant chemin de ronde, et seulement percée en son tiers supérieur d’une étroite meurtrière sur chaque point cardinal ; elle tenait de l’abrupte défense médiévale, tandis que l’autre tour, d’une taille plus réduite, plus en rondeur, d’aspect plus débonnaire et légèrement décalée en avant de l’ensemble, servait de pigeonnier. Entre ces deux extrêmes, le corps du bâtiment d’un étonnant style renaissance offrait une telle pureté de ligne, qu’adoucissant la tour de senestre et anoblissant le pigeonnier de dextre, elle redonnait à cet ensemble atypique un très bel équilibre. Néanmoins, émergeant de l’ombre sous le pâle faisceau lunaire filtré par les lourds nuages d’orage, l’endroit dégageait quelque chose de sépulcral.
— Pas vraiment gaie, monsieur, votre description !
— Oh, mais attends, mon petit ! Attends la suite, car cette histoire réserve bien des surprises…
— Ça, je n’en doute pas, monsieur ! Mon tensiomètre indique que votre tension a monté ; alors, s’il vous plait, allez-y calmement, car j’en déduis que la suite vous tient très à cœur !
— Il est vrai qu’elle prit une tournure que je n’avais pas prévue ! Mais enfin…
— Et ?...
— …
— Houhou !... Monsieur ?... Vous êtes là ?
— Euh… oui, oui… je… j’y réfléchissais encore…
— Ah, bon ! Vous disiez : enfin… enfin quoi, monsieur ? Dites-moi !
— Eh bien, sortant du bois aux hêtres pour entrer dans le parc, mais à nouveau giflé par les bourrasques de pluie, puisque privé de l’abri des arbres, frôlant les ombres des bosquets et par endroit celles de statues de pierre, j’ai traversé au plus vite cet espace en droite ligne, enfin juste sa partie du devant, car en réalité le manoir se situait vers son milieu et, au-delà, le parc, toujours dessiné à la française, s’étendait encore assez loin, jusqu’aux abords d’un grand lac ; un grand lac qui, adossé à un nouveau massif forestier, fermait le parc ; mais bien sûr je n’ai pu le constater que plus tard et…
— Tiens, tiens ! Vous y êtes donc revenu ?
— Pour l’heure, mon petit, je ne fais qu’arriver ! Pour le reste, il te faudra encore patienter !
— Bien, monsieur ! Soyez-en sûr, je patienterai ! Et donc ?
— Et donc, je suis arrivé à la grande grille qui réservait au manoir une partie jardin privatif. Sous les trombes d’eau, je n’ai pas hésité longtemps ; j’ai actionné la grosse cloche de bronze destinée à cet effet, mais non sans avoir d’un geste de politesse réflexe, regardé ma montre et constaté quand même l’heure un peu tardive, plus ou moins 22 heures, je ne m’en souviens plus exactement ! Avec les coups de tonnerre, je n’étais pas sûr d’avoir été entendu et j’ai dû attendre quelques minutes qui me parurent une éternité pour qu’une lourde porte du manoir tournât enfin sur ses gonds dans un long gémissement ; une sourde plainte, à coup sûr, de devoir officier à une heure si tardive ! Tu vois, mon petit, même les portes ont une âme, surtout celles d’un manoir de légende ! Et d’ailleurs, te rappelles-tu Lamartine ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »
— Ah, mais oui ! « Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Est-ce bien cela, monsieur ? Dans « La Terre natale » ?
— Tout à fait, mon petit, mais pour « la force d’aimer », tu ne sais pas à quel point, dans cette histoire, ce vers eut pu servir d’avertissement !
— Mais je ne demande qu’à le savoir, monsieur !
— Plus tard, mon petit, plus tard ! Viendra bien assez tôt le moment où tu comprendras sur quoi cette porte s’est ouverte et, surtout, comment et sur quoi elle s’est refermée ! Mais pour l’instant, mon petit, je poursuis mon récit de cette nuit d’orage :