Le Mutant - Jean-Frédéric Jung - E-Book

Le Mutant E-Book

Jean Frédéric Jung

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Beschreibung

Dans une vie ordinaire, Robert Lambert se contente de flotter dans un quotidien sans éclat. Mais un phénomène inattendu vient perturber ce fragile équilibre, le propulsant dans une spirale où la démesure côtoie le délire.

Manipulé par des forces qu'il ne maîtrise pas, Robert accède à une ascension fulgurante, aussi fascinante que destructrice.

Tandis que les frontières entre rêve et réalité se brouillent, le spectre de Némésis s'approche, implacable.

Mais en vous racontant ce rêve le narrateur va y confondre sa vie et se perdre dans un délire d’adhésion et d’influence, syndromes bien connus des psychanalystes.

Roman noir et halluciné, cette exploration de la condition humaine nous entraîne au bord de l'abîme, là où le tragique se mêle à l'absurde.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Frédéric JUNG a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent. Jean-Frédéric JUNG est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.

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Seitenzahl: 565

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Jean-Frédéric JUNG

Le Mutant

ou

Hybris et Némésis

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

 

 

 

 

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-550-6ISBN Numérique : 978-2-38157-551-3

Dépôt légal : Février 2025

© Libre2Lire, 2025

 

 

 

Avertissement !

 

Cet assez long avertissement qui va suivre, jusqu’au Prologue, n’a pour but, avant que vous n’entriez dans l’histoire, que de préparer votre esprit aux effets de mes lignes, pour ce qu’elles ont de vrai : le beau, l’horrible, l’humour, le glaçant, l’effroyable et le sublime ; bref tout ce qui fait la vie, la vraie avec ses jours et ses nuits ; en d’autres termes : la réalité brute que, cependant, les rêves courtisent pour s’en attribuer nos désirs secrets, ou bien, au contraire, nous en punir.

Lorsque vous aurez fini de lire cette introduction et que le Prologue vous invitera à poursuivre, courage, amis lecteurs, courage, car il vous faudra, avec moi, quitter votre confort pour entrer dans l’action, avec le risque que vous vous reconnaissiez dans mes rêves !

 

« Je cherche un homme », ironisait Diogène de Sinope sans illusion en soulevant sa lanterne. Moi, avec encore un reste d’illusion, je ne cherche que des lecteurs qui puissent me comprendre ; pas certain que cela soit plus facile ! Diogène était riche de sa pauvreté, affranchi par lui-même de toutes contingences sociales et donc économiques ; pas sûr qu’il ait eu raison ! À vrai dire, je n’arrive pas à m’en convaincre, pas plus que du contraire, d’ailleurs ; voilà qui devrait vous rassurer. Mais enfin, quel intérêt y aurait-il à vivre s’il fallait renoncer avant d’avoir essayé ! Alors, essayons ! J’ai bien dit : « essayons », ce qui sous-entend évidemment votre collaboration dont je vous remercie. Eh bien, voici ce dont il s’agit :

 

Une situation aussi médiocre que banale, dont un phénomène inattendu va bouleverser le morne équilibre ; Hybris et Némésis.

 

Mais attention !

 

Tout ce que j’ai à vous dire dans ce livre est vrai… ou faux, allez savoir ! À moins qu’en fait, il n’y ait qu’un peu de vrai… ou qu’un peu de faux, ou bien alors beaucoup des deux ! Cela ne dépendra que de la part du réel que vous accordez habituellement aux racines de l’imaginaire et de votre sens de la mesure… ou de la démesure. À vous de voir où se situe votre point d’équilibre ou bien lequel des deux chez vous insidieusement prédomine, conscient ou inconscient.

Pour ceux dont l’appréhension philosophique du monde en serait restée à « l’idée de limite » à laquelle Platon1 et consorts se sont attachés, il vous faudra porter sur le mythe de Prométhée2 un œil résolument différent. Non ! Monsieur Nietzche, non ! Monsieur Camus, pour ne citer que vous, si Dieu était, il n’est toujours pas mort et les avancées scientifiques n’ont pas, non plus, effacé l’horizon du monde, elles n’ont fait et ne font toujours que le reculer, et même si loin qu’il devient invisible ! C’est même la seule occasion qu’ont vraiment les hommes pour grandir encore. Mais hélas, le nouveau Prométhée3 n’a plus rien de divin. Il est étranger aux dieux. Il n’a pas l’impudente et imprudente générosité du mythe, il n’offre rien aux hommes. Il est, à l’évidence, beaucoup plus dangereux, son goût de la démesure est, certes, sociétal, mais inscrit dans les gènes de l’homo démens (Edgar Morin, La nature Humaine) et donc purement humain et en cela infiniment pervers ! Il pousse insidieusement Hybris4 à la faute et le dénonce à Némésis5 ! Il s’en suit toujours, depuis la création du monde, qu’après la clarté du jour et l’éclat du soleil, à trop briller, la lumière s’estompe et la nuit toujours arrive, noire, très noire, jusqu’au tréfonds du Tartare ! Mais rassurez-vous, je n’ai nullement l’intention de vous faire un cours d’histoire, de philo ou de psycho, d’autres feraient cela mieux que moi. Non, mon objectif est seulement de vous faire partager ma vision, certes critique, mais surtout humoristique, d’un des aspects de l’humanité, au risque d’y trouver une jouissance noire, la tragédie jubilatoire. Eh oui, parce que s’il faut verser des larmes, qu’elles soient au moins le plus souvent de rire ! Car, franchement, le naturel de l’homme le porte de temps à autre à un tel niveau de vanité, qu’il provoque, au risque de s’autodétruire, l’hilarité des dieux ! Mais heureusement les dieux immortels raffolent des bouffonneries humaines. Ils ont donc tout prévu, et pour ne pas être privés de leur théâtre terrestre, machiavélique ou ridicule, suivant le scénario du moment, ils ont doté les hommes d’une faculté salvatrice : le rêve ! Alors, grâce au rêve, l’humanité perdure et les dieux s’en distraient ! Eh oui, car le Cosmos ne serait-il pas, en fait, qu’un gigantesque rêve, une magistrale et commune illusion dont ne serions qu’infimes particules autosuggérées ? Vaste programme, car, dans les rêves, il n’y a de porte d’entrée ou de sortie que le sentiment que l’on en a. Les rêves ne forment qu’un espace infini dans lequel ils se mêlent et s’entremêlent à plaisir, au point qu’il arrive quelquefois qu’on ne sache plus vraiment où se situent leurs frontières. Mais qu’importe, car ils sont malléables à merci ! D’ailleurs, Clément Rosset (le réel et son double) ne me contredira sûrement pas à m’entendre affirmer que modifier ses rêves au profit d’une meilleure illusion n’est qu’une simple manipulation pour satisfaire ses propres désirs que les méandres du songe vous refusent. Alors, il en va du rêve comme du réel, le double sciemment construit vous sauve d’une réalité refusée, car les rêves aussi ont leur réalité ; quelle aubaine ! Et sans risque… sauf celui d’y croire ! Aussi, je tiens absolument à vous prévenir, si vous persévérez dans votre imprudence à me lire, votre vision de l’humanité en sera évidemment changée.

Les descriptions, explications et appréciations dans ce texte relèvent naturellement d’une vision personnelle. Mais imaginées ou découvertes, elles furent vérifiées par mon expérience alors même que certaines m’auraient été apprises ou inspirées de tiers, ce qui est une évidence pour qui fut enseigné, observateur et curieux de la matière du monde. Il peut m’arriver d’insérer ici ou là, une histoire vraie ou romancée, un court extrait d’un sujet disserté, peut-être même le récit d’un vrai rêve, à moins qu’il ne s’agisse de la traduction d’un souhait ou de l’illustration d’une pensée. Quelquefois s’y mêlent aussi des souvenirs de natures différentes pourvu qu’ils comportent, ne serait-ce qu’à mes yeux, une touche de pittoresque. En fait, tout cet ensemble dans une apparente offrande, à vous, amis lecteurs, n’exprime en principal que mon plaisir d’écrire… Ha ! Voilà qui vous agace. Déjà ?! Car ce n’est qu’un début. Pourtant, je vous assure, nos intérêts convergent. Je vous offre mes lignes et ce qu’elles signifient en échange d’un peu de votre esprit et de votre indulgence.

En bref, je vous propose, le temps d’une lecture, un mariage de raison, ce sont le plus souvent ceux-là qui durent et il arrive même parfois, si les mariés s’y prêtent, que la passion s’enflamme. Avant de succomber, sachez que pour me lire, il vous faudra, c’est sûr, une bonne dose de courage, quelques aptitudes à la réflexion, voire à l’abstraction, une capacité certaine à maîtriser la raison, mais aussi, rassurez-vous, un amour fou pour le rêve et l’humour, même si ces derniers virent progressivement au sombre, au très sombre et carrément au noir sur la fin du récit ; que voulez-vous, on ne peut changer le monde. Il est vrai que si d’après Jean-Paul Richter (Blumen, Frucht und Dornenstücke), « les dieux de la vengeance exercent en silence… », la vengeance, elle, hurle impudemment sa victoire !

Cela étant dit, si par malheur, vos sens ne vibraient pas sous mes mots ou que votre QI restait étranger à ce que je vous réserve ou bien encore, si déjà votre sourire se fige, ne vous faites surtout pas de mal, passez votre chemin et oubliez-moi très vite, car :

 

« Les deux grands secrets du bonheursont le plaisir et l’oubli. »

Alfred de Musset

 

Vous provoquerais-je ?... Certes, j’en conviens… mais surtout m’en amuse, parce que…

 

« Rien n’est vrai, rien n’est faux ; tout est songe et mensonge, Illusion du cœur qu’un vain espoir prolonge.

Nos seules vérités, hommes, sont nos douleurs. »

Alphonse de Lamartine

 

Que dire de plus !… Alors, au point où vous en êtes, lisez la suite et pensez à tous ceux qui n’ont pas eu ce courage. Tant pis pour eux et bonne route à vous !

 

Alors, qu’en est-il dans ce livre ?

 

Sur le thème de l’Hybris, un narrateur délirant, happé par son rêve qu’il vous raconte, entame une lente glissade sur le chemin de la folie.

Un roman à lire avec à portée de main une bonne bouteille de Whisky ; mais surtout, gardez un grand verre pour la fin !

 

Le rêve du narrateur met en scène un Robert Lambert, pâle personnage, qui sera, bien malgré lui, à la fois l’étendard et la victime de l’Hybris, puis, en suite logique, de Némésis aussi. Car de sa situation aussi médiocre que banale, un phénomène inattendu va bouleverser le morne équilibre. Robert Lambert, manipulé par un entourage machiavélique, va être projeté dans une formidable et inespérée mais chimérique ascension qui finalement le mènera, lui et tous les personnages en cause, à un désastre total où la vengeance, elle, hurle impudemment sa victoire !

 

Mais en vous relatant son rêve, (l’effroyable parcours de Robert Lambert) le narrateur y confond sa vie et va se perdre dans un délire psychotique d’adhésion et d’influence ; délire et rêves, alors, se superposent puis s’entremêlent autour de personnages dont on ne sait s’ils proviennent de son rêve ou de son délire, jusqu’à ce que l’épilogue révèle la terrible fin.

 

Ce roman noir, très noir est donc une allégorie de la démesure, Hybris. Mais qui dit Hybris, dit bien évidemment Némésis, car la sanction s’impose toujours. Quand Dionysos se libère d’Apollon et valse avec Até6, l’équilibre du « Grand Style », n’en déplaise à Friedrich Nietzche, se rompt et la folie s’installe. La vision onirique est le vecteur choisi pour donner toute la dimension nécessaire au sujet traité, tout comme l’humour, très présent, et heureusement, car il est le langage indispensable pour rendre les vertiges de la démence supportables. C’est tout le caractère psychotique de la démesure qui est mis en exergue au risque que, par instant, dans cet imbroglio de rêves, le lecteur se perde ; mais cela est évidemment voulu pour que, par petites touches, il s’imprègne mieux des dérives de l’absurde et autre errance de l’esprit. Le lecteur, alors, s’englue dans les mailles de cette toile délirante, jusqu’à ce que la terrible fin de ce récit hallucinatoire l’en libère en révélant sa folle cohérence.

Mais n’oubliez pas ! C’est à vous que, tout au long du récit, le narrateur se confie.

Bonne lecture.

 

Prologue

 

 

Si Zeus grandit couvé par la nymphe Amalthée7, mon Amalthée à moi, n’en déplaise à Ovide8, est bien différente. Mon Amalthée à moi est une belle anthropomorphe9. Mon Amalthée à moi est un cygne blanc au très beau corps de femme ; elle est nue, toute de douceur et de sensualité. Son long cou gracile se courbe tendrement sur le chaton qu’elle abrite lové entre ses seins. Mais couché à ses pieds veille un léopard. N’approchez pas ! Le léopard, c’est moi, le chaton aussi, évidemment ! mais vous ne sauriez lequel vous accueillerait. Mon Amalthée à moi est protectrice et nourricière, nul besoin de lait de chèvre, pas plus que de corne d’abondance10, son abondance est dans l’inépuisable chaleur de son regard…

Enfin ça, c’était avant. Avant, parce qu’il fallut qu’un monstre échappé du Tartare11, jaloux de mon confort, prit l’apparence de Cybèle, déesse mère et du savoir, pour convaincre mon Amalthée à moi que, comme Zeus, j’avais grandi et que l’heure était venue pour moi d’affronter mon existence, seul. Mon Amalthée à moi, croyant faire mon bonheur, ouvrit alors ses bras, mais ses larmes, s’écoulant sur son corps, emportèrent le chaton qui glissa de ses seins jusqu’au léopard étendu à ses pieds et s’y incorpora. Le grand félin lentement se leva, déploya ses ailes et, sans se retourner, s’envola vers la Terre, m’embarquant dans la nuit au milieu de mes rêves.

Mais la Terre n’est pas l’Olympe, tout esprit de grandeur n’y est que démesure ; je ne le savais pas, pas plus que tout se paye !

N’avouez jamais vos rêves ! Vous ne savez pas où cela peut vous mener. Vous ne me croyez pas ? Eh bien, lisez la suite, la fin vous fera réfléchir !

Je n’aurais jamais dû raconter mon rêve. Je pensais bien faire en m’en saisissant pour illustrer les risques de la démesure. Je voulais la dénoncer, elle est si pernicieuse. Elle s’installe dans votre vie discrètement, sans s’annoncer, jusqu’au moment où, vous sentant prisonnier et même carrément addict, elle laisse alors tomber le masque ; trop tard pour faire marche arrière ! Je n’aurais jamais dû raconter mon rêve. Il y a des choses qu’on ne vous pardonne pas de dire ; j’en paye encore le prix. Mais maintenant que le mal est fait, je ne risque rien de pire. Je vais donc pouvoir, à vous aussi, raconter mon rêve pour que vous sachiez pourquoi je n’aurais jamais dû raconter mon rêve, enfin, mes rêves ! Pas facile, vous verrez, parce qu’il est vrai qu’ils se mêlent et s’entremêlent, se superposent, s’envoient et se renvoient leurs messages et se moquent à l’avance, comme de leur premier fantasme, de celui qui en cherchera le sens ; on ne maîtrise pas le monde du rêve ! Jugez-en, mais, surtout, n’oubliez pas ce que je vous ai conseillé plus haut : allez d’abord chercher une bouteille de Whisky, vous en aurez besoin et surtout gardez en une bonne rasade pour la fin ! Parce qu’au fil des pages… mais cela commence comme ça :

Chapitre I

 

 

Certains croient que le génie est héréditaire, les autres n’ont pas d’enfants.

Marcel Achard

 

 

— Eh ben, mon pote, ça n’va pas ?
— Bof…
— T’as pas l’habitude… c’est pour ça… Pas vrai, ma p’tite dame ?

Assise à l’autre bout du banc, pas tranquille du tout, la p’tite dame, qui avait probablement encore en tête la chanson « Gare au Gorille » de Brassens, fit mine de ne pas entendre. La p’tite dame en question était déjà d’un âge bien avancé et quand je suis venu m’asseoir entre elle et le clochard siégeant, goguenard, à l’autre bout du banc, elle en fut toute rassurée. Bien sûr, elle ne pouvait savoir que j’étais moi-même sous le coup d’une émotion intense, mais bien évidemment pas pour les mêmes raisons. Alors elle m’accueillit avec un gentil sourire, heureuse que je fasse ainsi écran entre elle et le clochard. Elle allait donc pouvoir rester encore un peu sur le banc pour récupérer ses forces, avant de repartir en claudiquant avec son cabas trop lourd. Pourtant le clochard avait une bonne tête ; c’était un de nos bons vieux clodos et fier de l’être. Seulement, l’alcool rendant souvent opiniâtre, il s’obstina dans sa compassion :

— T’inquiètes mon pote, j’vais t’aider, sûr !

Là, subitement, j’ai relevé la tête et l’ai regardé d’un air mitigé, un peu intrigué, un peu incrédule. Une idée saugrenue venait de germer dans mon esprit. Le bonhomme serait-il devin ? Savait-il que mon esprit cherchait désespérément la solution au problème qui me hantait ? En avait-il la clef ? Et pourquoi pas ! Car après tout, Diogène12 de Sinope, dans son tonneau, ne devait pas être dans un meilleur état, et lui m’aurait aidé, c’était certain ! Alors, sans y croire vraiment, mais espérant quand même, je tentai ma chance :

— Sérieux, vous voulez m’aider ?
— Si j’te l’dis, mon pote ! J’vois bien qu’t’es dans l’malheur ! Si Bébert dit qu’y peut t’aider, c’est qu’y peut ! Parole de Bébert !
— Ah, bon ? Mais à quoi ?
— Ben, à te remettre les boyaux en place, pardi ! Tiens, bois un coup !

Immense déception ! Alors, dans un flash, la vision de Diogène m’apparut avant de s’effacer aussitôt et je crus même y voir un facies un tant soit peu moqueur. Cruelle et fugitive image dont, seule, l’ironie me resta. Mais la brave femme me tira de mes pensées, car l’air de rien et à voix basse, en remuant à peine les lèvres pour ne pas être démasquée, elle me murmura :

— Faut pas répondre, mon bon monsieur… surtout, n’faut pas répondre.

Et moi de lui assurer avec la même mine de conspirateur :

— Et pourquoi donc ? Il n’est pas bien méchant !

La brave dame marqua son impatience, jeta un regard à la dérobée vers le clodo, se pencha discrètement vers moi et me souffla sur le même ton du secret :

— Allez savoir ! Il boit !

Vous comprendrez que je ne pus m’empêcher de sourire. Il boit ! Vous connaissez un clodo qui ne boit pas, vous ? Et puis quand, baissant un peu la tête pour donner plus de discrétion à ma réaction, mon regard se posa sur le goulot d’une bouteille de gros rouge qui, entre deux feuilles de poireaux, dépassait du cabas de la brave dame, mon sourire faillit se métamorphoser en méchante rigolade ! Mais le clochard ne m’en laissa pas le temps, car il revint à la charge :

— Alors mon pote, tu t’décides ?
— À vrai dire… c’est un peu compliqué… en fait…
— Oh ! Là, là !... Allez, bois un coup, va !

Le clodo avait l’air vraiment désolé de me voir sur son banc dans un tel état ; état qu’il jugeait manifestement désespéré. J’ai même cru un instant, qu’il allait, en me soutenant la nuque, coller à mes lèvres le goulot de sa bouteille, comme s’il m’avait découvert inanimé, gelé, mais encore vivant, dans la toundra enneigée du fin fond de la Russie. J’ai donc eu le plus grand mal à décliner son offre. Alors dépité, il m’a regardé comme on regarde quelqu’un pour lequel il n’y a plus rien à faire et il a ramassé son sac, s’est levé et il est parti partager sa vinasse ailleurs. Il est vrai que mon attitude n’invitait pas à la gaieté.

En regardant le bon clodo s’éloigner d’une démarche incertaine, je sombrai dans un profond mutisme, réfléchissant aux derniers événements qui m’avaient mené sur ce banc. Je faisais sûrement triste figure. La vieille dame me surveillait du coin de l’œil, subodorant quelque chose en moi qui lui aurait échappé. Mais elle n’osait rien dire. Cependant, au bout d’un moment, la curiosité l’emporta quand même et, à son tour, elle s’étonna de ma mine défaite. J’ai dû, sans bien m’en rendre compte, lui répondre par un sourire résigné, car elle réitéra sa demande, mais cette fois avec une très nette pointe d’inquiétude dans la voix. Or, si mon état n’était certes pas au beau fixe, je n’en étais pas pour autant à envisager le geste fatal. Mais telle ne fut pas la conviction de la brave dame, car elle refusa obstinément de me laisser seul, à ses yeux, abandonné sur ce banc, abattu, hagard, déprimé ai-je même entendu et j’en passe, tant qu’elle ne serait pas rassurée sur mes intentions. Imaginez ma situation ! Devais-je laisser cette pauvre femme dans l’angoisse ? Et aussi, il faut bien le dire, comment faire, sans la blesser, pour qu’elle me rende ma liberté ? Alors j’ai dû lui expliquer le pourquoi du comment.

Il faut vous dire que j’avais, la veille au soir, bûché comme un damné. Bien fait pour moi ! J’ai payé ma prétention de père trop sûr de lui, de père convaincu d’avoir reçu en son temps une formation culturelle bien plus approfondie que celle dont bénéficiait aujourd’hui sa propre progéniture. Querelle des anciens et des modernes, encore ou peut-être, mais puisque je n’ai cessé de répéter à ma dite progéniture que ses efforts n’étaient pas à la hauteur de son intelligence (dont elle avait évidemment héritée et devinez de qui !), eh bien, en fille obéissante et ô combien charmeuse, elle s’est empressée de me la démontrer, son intelligence. Un sourire à damner un saint, un regard de cocker femelle et un tendre « merci papa » accompagné d’un furtif baiser sur la joue, le tout suivi d’un rapide demi-tour et d’un départ tout aussi précipité vers une autre improbable obligation ; et me voilà sans réaction avec le sujet dans la main, contraint de prouver l’indéniable supériorité du savoir paternel. Et donc, fier au début, secrètement inquiet trente minutes plus tard et totalement paniqué quelque deux heures après, je me suis retrouvé assis à mon bureau devant une feuille d’une blancheur immaculée, reflétant jusqu’à l’aveuglement tout le vide de ma mémoire…

J’ai bien dit « le vide de ma mémoire » par respect pour moi-même, car « le vide du savoir » eut été un peu dur pour mon ego et un tant soit peu excessif… quand même ! Encore que l’expression « le vide du savoir », toute amusante qu’elle serait par son côté paradoxal, ne relèverait en fait que du non-sens, car du vide ou du savoir, il faut choisir et donc ne pas avoir à le faire, pensez-en ce que vous voulez, mais moi ça m’arrange !

Cela dit, conscient que mon ange, exterminateur de ma vanité, après être rentrée de je ne sais où, à je ne sais plus quelle heure, mais évidemment indue et bien sûr sans passer par mon bureau, sûrement pour ne pas me déranger dans mes œuvres, à moins qu’elle n’ait craint devoir m’aider, ai-je pensé en souriant intérieurement, mais je m’égare, mais je m’égare… donc je disais, conscient que mon ange, après être, etc., etc., dormait à poings fermés, confiante en l’assistance paternelle naturellement infaillible, je me décidai enfin à prendre le taureau par les cornes. Or, le taureau étant à n’en pas douter beaucoup plus fort que moi, l’attaquer de front eût été courir à ma perte et en l’occurrence, surtout de ma dignité. Aussi, il me fallait biaiser et donc j’allais biaiser. Comment se présentait l’animal ? Alors prenant du recul, je réexaminai encore le sujet, mais d’un œil cette fois plus méfiant : « Dialectique de la démesure » , rien que ça ! La chose était claire, la réponse beaucoup moins, car je vis bien le piège où je devrais marier, au moins de raison, Philo et Psycho, mais au grand dam de l’amante Intuition, et donc frisant à l’évidence le divorce en permanence, ou pire, l’assassinat de l’une par l’autre ; ces deux-là, Philo et Psycho, n’ont jamais pu se regarder en face sans voir son Autre en l’Autre ! Mais voilà que je m’égare encore.

Alors j’ai appelé à l’aide tous mes classiques, de Parménide à Simone Weil en passant bien sûr par Platon, Aristote, Heidegger, Nietzche et Camus et j’en passe. J’ai même été les débusquer dans leur retraite en fouillant mes deux bibliothèques. Je les ai même harcelés sur internet. J’ai également, en passant devant mes rayonnages, fait quelques clins d’œil à Freud, Jung et Lacan. J’ai boudé Saint-Augustin et snobé Marc Aurel, mais j’ai revisité aussi tous les grands mythes antiques, prémodernes, modernes et postmodernes et tous ceux à venir encore ! Bref, j’ai travaillé jusqu’au petit jour à réactualiser ma mémoire pour faire enfin… un épouvantable constat ! Tous ces efforts ne menaient qu’à des redites des milliers de fois déjà avancées, discutées, affirmées ou infirmées, à des milliers d’endroits différents sur le globe, pendant des milliers d’heures et il en sera ainsi encore pendant des milliers d’années ; désespérant !

Il était huit heures du matin et ma feuille était toujours aussi vierge que la veille au soir, quand ma fille, que je n’avais pas entendue venir dans mon dos, m’enlaça affectueusement le cou et me déposa son tiède baiser matinal. Puis devant mon air penaud, elle me dit d’un ton navré :

— Mais papa, c’est pour la semaine prochaine !

À ces mots, ma physionomie, déjà mise à mal par la fatigue d’une nuit difficile, devait être à coup sûr éloquente, car elle rajouta ingénument :

— Tu as le temps, tu sais…

Et là, achevé par la remarque, je capitulai. En fait, un simple armistice, puisque j’avais le temps ; et le temps allait travailler pour moi, j’en étais sûr, pour trouver la solution. Aussi, j’allai prendre une bonne douche, bien décidé à réunir de nouvelles forces pour vaincre in fine mon taureau.

Douche prise et savourant mon café, je ne cessais de chercher le moyen détourné pour illustrer « LaDialectique de la démesure » sans tomber dans la monotonie du déjà fait. Tandis que je réfléchissais, le bruit d’une paire de ballerines déboulant l’escalier, m’extirpa de mes pensées. Puis les ballerines filèrent dans le couloir et passant devant moi, me lancèrent :

— Papa, j’y vais ! Maman m’a dit de te rappeler ton rendez-vous chez le coiffeur !

Mon Dieu ! C’était vrai, le coiffeur ! Je l’avais oublié. Mais à peine avais-je remercié, que la porte de la maison claqua et presque aussitôt le silence absorba les ballerines. Eh bien, puisque ma paire de ballerines préférées m’avait si délicatement rappelé ce pénible moment à venir et que de ce fait, je ne pourrais prétendre avoir laissé passer l’heure, je me décidai donc, l’œil bas et le pas morne, à conduire au sacrifice mes restes capillaires.

Une fois sur place, l’officiant, bavard comme le sont tous les tortionnaires du cheveu, était encore en retard ; ce qui me permit de consoler encore, par de tendres caresses, tous ces malheureux qui dans un instant ne seront plus. Il faut vous dire, que moins il y en a, plus on s’y attache ; c’est humain que voulez-vous et d’ailleurs, c’est bien le seul sentiment porteur d’humanité existant dans cet antre du massacre.

— Mais vous savez, mon brave monsieur, ils ne sentent rien ! intervint alors la vieille dame en se penchant vers moi et posant sa main sur mon bras comme pour me consoler. Puis après un silence, elle se redressa et ajustant son fichu, elle ajouta d’un air savant :
— Et puis, ça va très vite… ils n’ont pas le temps de souffrir, vous pensez !
— Oui, oui, c’est ce qu’on dit… mais c’est plus fort que moi… je les entends, ils me supplient de les sauver !
— Non ? Les cheveux ? Pas possible !
— Si, si ! Ils crient leur indignation, puis, au comble du désespoir, ils prient tous ensemble, mais rien n’y fait ! Saisis par le peigne et violemment couchés en position fatale, ils hurlent leur douleur sous les coups de la double faucheuse et enfin, gémissent encore à terre, jusqu’à s’éteindre répandus tout alentour les uns sur les autres… affreux, l’holocauste du poil crânien !

La vieille dame se taisait maintenant. Mais par moment, elle se tournait vers moi et me jetait à la dérobée un regard horrifié. Je voyais bien qu’elle se retenait. Manifestement, elle cherchait les bons mots pour exprimer son sentiment. Finalement, n’y tenant plus, le regard bas et d’une main étirant machinalement son épaisse jupe de laine, puis la lissant, elle hocha plusieurs fois la tête en marmonnant ces quelques mots exprimant l’intensité de sa réflexion :

— Ben quand même… ben quand même !

Alors, reconnaissant, pour cette intime confession traduisant si bien la profondeur de sa pensée, je crus bon de la rassurer sur mon état post-traumatique. Aussi, je lui avouai que malgré les plaintes de tous ces condamnés, par les effets conjugués de ma nuit studieuse et du ronronnement des cancans habituels à ce lieu et, en plus, las d’attendre le moment fatal, je finis tant bien que mal par m’assoupir.

— Ah ! Eh bien, cela a dû vous soulager, mon brave monsieur, me dit alors la vieille dame.
— Pas vraiment, car un songe bien curieux me saisit dans mon sommeil et m’a beaucoup tendu, répondis-je.
— Allons bon ! Et quel était donc ce rêve étrange et pénétrant…

Eh bien, voilà ! Il fallait que ça vienne ! Cependant, je dois dire qu’il ne m’était pas venu à l’esprit que Verlaine, même en vers, puisse passer ses soirées au chevet de cette brave femme. Aussi, j’avoue avoir posé sur elle un regard incertain, dubitatif que j’étais sur le sens qu’elle avait bien voulu donner à ses mots. Mais avant que je n’eusse trouvé une réponse dissipant toute ambiguïté, la chère dame, pensant peut-être m’aider, se manifesta à nouveau :

— C’était si dur ? crut-elle utile de me demander.

Alors, là, je fus envahi d’une telle perplexité, qu’il me sembla préférable d’éviter tout autre quiproquo en allant droit au but. Et donc, refusant de croiser son regard, de peur d’y trouver une petite étincelle que je n’aurais, alors, osé qualifier autrement que d’inattendue, je lui expliquai que le rêve fut si poignant que, lorsque le bourreau capillaire me réveilla en sursaut par son « C’est votre tour, Monsieur ! » et qu’ouvrant les yeux, je le vis, atteint d’un trouble compulsif, activer déjà ses ciseaux dans le vide, je sautai de mon siège et me précipitai dans la rue pour m’enfuir à toutes jambes jusqu’à ce banc, où je me dissimulai entre elle-même et le clochard.

— Diable, mon bon monsieur, mais c’est un véritable cauchemar que vous avez dû faire ! Il ne faut pas garder ça pour vous, mon brave monsieur ! C’est très mauvais de garder ces choses-là. Allez, mon bon monsieur, racontez-moi tout. À mon âge on ne craint plus rien. Allez, du courage… allez, allez !

La chère dame se faisait insistante. Elle avait appuyé ses dernières paroles par des petites tapes sur ma cuisse pour me donner de l’allant. Que pouvais-je faire d’autre que de lui obéir ? J’ai donc obéi et lui ai raconté mon rêve tel que je vais vous le livrer maintenant.

Chapitre II

 

 

À chaque jour suffit sa peine, à chaque être sa famille.

Jacques Sternberg

 

 

— Chérie ?... T’as vu ?
— ?
— Hé ! … Tu m’écoutes ?
— Non.
— Tu dors ?
— Oui.
— Regarde !
— Quoi donc ?
— Ben, mon crâne…
— Hein ?
— Mon crâne, j’te dis !
— Oui, oui… ton crâne, j’ai compris… mais je dors !
— Ben regarde !
— Mais j’le connais ton crâne… Ça fait vingt ans que j’le connais, ton crâne… je dors !
— Incroyable !... y’a pas de doute, incroyable !

Robert Lambert assis dans le lit conjugal passait et repassait ses mains sur son crâne. Par instant, il arrêtait son geste et d’une main bien à plat tâtait délicatement, très délicatement, le dessus de son crâne. Méticuleusement, il en explorait ainsi toutes les zones par petites touches successives pour mieux analyser les contacts qu’il en ressentait. Puis il cessait son examen et se plongeait dans une profonde réflexion ; mais sa méditation ne dépassait pas une courte minute avant qu’il ne reprît aussitôt ses pérégrinations crâniennes. Puis après plusieurs de ces contrôles tactiles et mûres introspections, tous les doutes lui semblant alors dissipés, il jugea urgent que sa moitié s’extirpât enfin de son demi-sommeil matinal, pour lui confirmer que ses impressions étaient bien réelles et qu’il ne s’agissait pas des effets d’un violent pic de fièvre, pas plus que du reste d’un rêve improbable. Aussi, il la relança, mais avec cette fois dans la voix une insistance telle, que ladite moitié, trouvant le ton inhabituel, estima malgré tout nécessaire de se retourner, certes, paresseusement, voire très paresseusement, mais se retourner quand même.

Madame Lambert, dont le corps affichait, tant sur la face nord que sur la face sud, une quarantaine indiscutablement voluptueuse, une fois dans le bon sens, se lova à nouveau dans ses draps et enlaçant amoureusement son oreiller, chercha du seul œil disponible ce qui pouvait bien être si incroyable que cela, concernant son mari s’entend ; d’autant, pensa-t-elle perfide, qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit que les mots, incroyable, extraordinaire, exceptionnel et autres qualificatifs du même style, puissent un jour le concerner de près ou de loin. Puis le voyant reprendre sa curieuse gestuelle dans un état de concentration extrême auquel, encore une fois, il ne l’avait pas accoutumée, elle subodora un quelconque trouble psychotique, aussi soudain qu’incongru eu égard à sa sacro-sainte grâce matinée dominicale… Alors, elle se souleva sur un coude, tout en soutenant de son autre main le débordement, ô combien généreux, de ses avantages et, avec des yeux ronds comme des soucoupes émergeant de son opulente blondeur, elle posa sur son Robert Lambert de mari un regard assurément bleu faïence, mais on ne peut plus dubitatif. Et lui, de profiter aussitôt de cet intérêt tant attendu, pour lui présenter en se pliant en deux le dessus de son crâne chauve.

— Touche !
— Quoi donc ?
— Ben, mon crâne !
— Qu’est-ce qu’il a ton crâne ?... J’vois rien !
— Mais touche, j’te dis !

Et Robert Lambert prit la main de son épouse, cette fois sans la lui demander, pour la guider jusqu’au sommet de son crâne. Mais évidemment, Madame Lambert, bien qu’exceptionnelle à certains égards, n’avait comme tout un chacun que deux mains, l’une, en l’occurrence, pour se soulever et l’autre pour soutenir sa très suggestive avant-scène. Or, cette dernière main, infidèle et traîtresse, quitta son poste au profit du crâne marital et donc, toute l’abondance nourricière se trouva alors libérée et patatras… Eh bien, pas du tout ! Car croyez-le, toute plantureuse qu’elle était, cette liberté-là faisait encore très bonne figure et pouvait rivaliser sans complexe avec Marianne, aux appâts conquérants, comme chacun le sait, dans « La liberté guidant le peuple », peinture bien connue de ce cher Eugène Delacroix ; lui-même d’ailleurs, fruit probable d’une autre forme de liberté qu’il serait peut-être de bon ton de taire, mais qui n’en relèverait pas moins d’un coupable libertinage13. Ha ! Ha ! Et d’ailleurs, à ce propos, ce non moins cher Évêque d’Autun, (mentionné en bas de page) dont à l’instant je devine l’ombre s’éclipser sur la pointe des pieds, enfin, au moins du pied valide14, ce cher évêque disais-je, vous aurait sûrement affirmé que tout bon Chrétien doit aimer son prochain. Entendez par là, le concernant, surtout sa prochaine ! Oui, mais comment et jusqu’à quel point ? To be or not to be15, voire plus prosaïquement pour notre sujet : just to do it or not to do it16, telle est vraiment la question. Or, même dit comme cela, le Sieur Shakespeare n’aurait pas eu la réponse. Cependant, il faut le reconnaître, dans la vie du Sieur Talleyrand Périgord, évêque de son état, son pied avait de l’importance, c’est le moins que l’on puisse dire et les traces qu’il en laissa ne se révélèrent pas qu’au sol ! Ha ! Ha ! Que voulez-vous, c’est bien connu, les voies du Seigneur sont impénétrables, oui, certes, mais seulement les siennes !

— Alors, tu sens ?
— Comment ?
— Tu ne sens pas ce que je sens, moi ?
— Mais qu’est-ce que tu veux que je sente à cet endroit ?
— Ça doit être juste le début ! Tu vas voir… ça va monter… sûr, ça va augmenter…
— Complètement malade mon pauvre Orl ! … Fous-moi la paix, j’me rendors !

Et la belle et langoureuse Madame Lambert reprit sa main et se retourna aussitôt pour se livrer encore, dans toute l’insolence de son corps, aux seuls bras de Morphée ; et son pauvre « Orl » de mari en resta tout pantois.

Robert Lambert traînait ce surnom de « Orl » depuis son adolescence. Robert Lambert fut un enfant particulièrement maladroit. Sa maladresse provoquait un nombre incalculable de bêtises de sa part, qu’il ponctuait à chaque fois d’un « Oh ! » marquant tout à la fois sa surprise et sa désolation. De plus, Robert Lambert, également distrait et toujours un peu ailleurs, n’entendait pas grand-chose de ce qu’il aurait dû écouter, si, bien sûr, il fallait s’en tenir aux directives de l’Éducation nationale !

Et donc ce surnom de « Orl » lui fut indirectement donné par un de ses professeurs de maths ayant un sens pédagogique inversement proportionnel à son insupportable suffisance, mais dont le tact, par contre, correspondait en tous points à son humour à deux balles. Eh oui, il existe des individus de ce type qui polluent un métier formidable et, non contents de dégoûter des gamins, jettent l’opprobre sur une profession pourtant plus que méritante.

Bref, ce digne représentant de la platitude scolaire marqua à tout jamais de sa propre médiocrité l’adolescent Robert Lambert, en usant à tous propos à son égard de l’abréviation « O.R.L. », traduisez, s’il vous plaît, en y mettant le ton évidemment dédaigneux : « Oh ! Robert Lambert ! ». Jeu de mots, de sigle devrais-je dire, vraiment pas drôle du tout et même complètement idiot ! Sauf que naturellement, pour ce génial abruti, affublé par ailleurs d’une blouse aussi grise qu’un petit matin de rentrée scolaire et d’ongles aussi jaunes que le panaris qui lui tenait lieu de cerveau, ces trois initiales, O.R.L, habituellement réservées aux spécialistes des problèmes auditifs, semblaient particulièrement adaptés au cas Robert Lambert. Il est vrai que celui-ci opposait une très silencieuse indifférence au mépris de son professeur. Comme quoi, si Robert Lambert gardait secrètes les preuves de son éventuelle intelligence, il n’en manifestait pas moins un zeste de bon sens ! Par ailleurs, comme vous le savez sûrement, les enfants sont très cruels entre eux. Aussi, ils s’approprièrent aussitôt ce surnom pour nommer leur souffre-douleur préféré. Mais comme ils ont aussi un vrai sens du raccourci, O.R.L. devint « Orl », ce qui phonétiquement le rendait acceptable au point que Robert Lambert, lui-même, y trouvait une petite connotation exotico-nordique du genre Olaf, Orlov, etc., dont il espérait qu’elle relèverait la banalité de son personnage.

Quant à Madame Lambert, à laquelle Verlaine, cette fois, aurait sûrement succombé en la voyant dans ses draps rêvasser d’une langueur qui n’avait rien de monotone, mais alors vraiment rien, le hasard avait bien fait bien les choses ! Madame Robert Lambert naquit sous le doux nom d’Eugénie Grassouillette ; ça ne s’invente pas ! Enfin, si, un peu quand même ; et puis, vous savez, les rêves… alors voilà comment : en fait, le vrai nom de jeune fille de Madame Robert Lambert était Eugénie Grassouil, ce qui immanquablement faisait penser à la contraction maladroite des mots grasse et souillon. Ce nom n’incitant donc pas particulièrement à la poésie, vous conviendrez qu’il était bien évidemment importable pour une adolescente un peu replète, dont le corps, assez beau d’ailleurs, annonçait déjà, non seulement la grâce de la femme, mais aussi un probable naturel à un bel épanouissement. Imaginez donc, ce qu’il lui fallut endurer !

Or, un jour, Madame Robert Lambert, à l’époque encore demoiselle Eugénie Grassouil, s’aperçut, en triant les papiers de famille, que les noms patronymiques du côté de sa mère, d’origine russe, s’accordaient en genre. Eh bien, se dit-elle, puisqu’il y avait un masculin et un féminin pour les noms russes, pourquoi n’en serait-il pas tout simplement pareil pour les noms français ? Aussi, forte de sa découverte, elle fit immédiatement les démarches nécessaires et, semble-t-il, réussit à convaincre l’administration sans trop de difficulté. L’histoire ne dit pas si le fonctionnaire de service fut sensible au peu de romantisme du nom d’origine ou à l’ascendance russe maternelle, ou bien s’il succomba tout bonnement, et au minimum en pensée, aux superbes galbes de la séduisante Eugénie. Mais le fait est là, Eugénie Grassouil devint Eugénie Grassouillette, ce qui lui donnait un petit caractère attendrissant et en tout cas bien sympathique et convenait évidemment beaucoup mieux à une jeune fille dont le corps joliment potelé offrait toute l’incandescence de l’âme russe et le doux charme de la France profonde. Le ragoût du Caucase et la potée auvergnate réunis dans la même enveloppe ne pouvaient évidemment que faire naître des formes avantageuses ! Les rêves aussi ont de l’humour !

Mais revenons à Robert Lambert. Devant la défection de sa femme, il n’eut d’autre solution que de sortir du lit à la recherche de celui ou celle de ses deux enfants qui pourrait bien lui confirmer sa découverte.

Passant devant la chambre de sa fille, la porte étant grande ouverte, il ne put que constater son absence, mais aussi les traces de son passage répandues tant sur la moquette que sur le lit défait : débardeurs et tee-shirts divers et variés, quelques différents sous-vêtements de soutien pour l’étage supérieur et de parures de principe pour l’étage inférieur et, au milieu de la pièce, un échantillonnage multicolore de ballerines, baskets et autres sandalettes, entourant comme une garde rapprochée deux bottes en cuir souple, dont l’une se courbait avec compassion sur sa jumelle affalée à son pied et pleurant, à n’en pas douter, son désespoir d’un tel abandon. Suspendu à la poignée de la fenêtre, un cintre retenait in extremis un bas, un seul, (allez comprendre !) qui, tête en bas, surveillait de près un pull sur le radiateur enlaçant de ses bras, on ne sait pourquoi, un jean évidemment vidé de tout attrait. Perplexe quant à cet étalage d’un art domestique qu’il ne pouvait pas comprendre, puisque « contemporain », aurait très certainement dit sa fille, alors que… Enfin bref, perplexe, disais-je, quant à ce profond désordre, Lambert chercha tout alentour ce qui pourrait bien accrocher favorablement son regard. Rien sur les murs, si ce n’était au-dessus du lit, un poster géant de Che Guevara. Alors, Lambert d’un air dépité reprit le couloir en direction de la chambre de son fils, tout en se demandant de quel type de maladie toutes ces adolescentes étaient donc atteintes, pour vénérer bêtement cette canaille mal lavée au poil incertain. Puis, réalisant que sa fille sera majeure dans moins d’un an, il ne put s’empêcher de penser, que le Président de l’époque devait probablement avoir eu des vues peu avouables sur une jolie mineure, pour qu’il lui vînt à l’esprit cette idée si stupide de baisser la majorité à 18 ans !

Ricanant pour lui-même de sa dernière pensée, Robert Lambert reprit le couloir jusqu’à la chambre de son fils quelques mètres plus loin. Par principe, il frappa à la porte, mais n’attendant aucune réponse comme à l’accoutumée, il l’ouvrit très lentement, prêt à la refermer rapidement pour se protéger d’une quelconque bombe à eau, ou autre farce préférée de son jouvenceau de fils. Rien ne venant, Lambert, avec toutes les précautions d’usage, entrebâilla la porte et se risqua à passer la tête et alors là, ce qu’il vit le plongea dans le plus grand émoi. Le gamin avait déplacé son bureau dos à la fenêtre, probablement pour ne pas se laisser distraire et y était assis apparemment tout absorbé par ses devoirs. Le bureau faisant par contre face à la porte de la chambre et une pile de bouquins d’anglais, de maths et de Latin et autres dictionnaires lui cachant la nature du pensum, Lambert père ne put déterminer laquelle de ces trois matières, habituellement négligées, était l’objet de ce petit miracle. Mais qu’importait, car Lambert fils, travaillant un dimanche matin avec un tel acharnement, au point de ne pas entendre son père ouvrir la porte de sa chambre, devait être assurément touché par la grâce !

C’est en tout cas la conclusion qu’en tira Lambert père. Aussi, pour ne pas rompre l’inespéré état quasi mystique de son rejeton en pleine activité cérébrale, aussi intense qu’inattendue, il se recula doucement et referma la porte avec encore plus de précautions qu’il en avait mis à l’ouvrir ; et ce retrait tombait à pic, car le fiston abrité derrière ses remparts de littérature studieuse, arrivait au terme de son Tintin et devait par conséquent se lever pour en choisir un autre !

Tout respectueux qu’il était de la surprenante et nouvelle conversion aux études de son digne héritier, Lambert n’en avait pas moins épuisé, sous ce toit, le dernier atout pouvant attester de la réalité de sa découverte crâniale. Alors, il restait là, planté maintenant au milieu de son salon, un peu désemparé, mais prenant peu à peu conscience qu’il n’aurait d’autre solution que de trouver, hors du foyer familial, l’auxiliaire indispensable pour lui décrire le réveil de son cuir anciennement chevelu. Car en effet, les sensations qu’il retirait de ses propres palpations ne lui en donnaient pas pour autant la vision. Essayez vous-même, vous verrez ! Enfin si je puis dire, car vous aurez beau devant la glace baisser la tête et lever simultanément les yeux, il vous sera impossible de voir à la verticale la moindre parcelle de votre crâne et même en vous tordant le cou dans tous les sens, vous n’en aurez au mieux qu’une appréciation oblique et donc trop imprécise pour une analyse rationnelle. Mais Lambert, bien que contrarié, sembla quand même en prendre son parti en voyant son labrador descendre du canapé et venir à lui, queue agitée et langue pendante. C’est à ce moment-là, pendant que le fidèle animal lui faisait la fête, qu’il eut cette brillante idée qui troubla tant sa fille, car enfin sortie de la salle de bain, elle vit l’auteur de ses jours en slip et à quatre pattes, au centre du salon, crâne offert au léchage consciencieux du brave labrador !

— Maman ! Maman ! Viens vite ! lança-t-elle à sa mère en déboulant dans sa chambre.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?... Tu me réveilles !
— Vite maman ! On a un chien de plus dans le salon !
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! C’est hors de question ! Mets-le dehors !
— Ben, j’peux pas… c’est papa !
— Ah bon ! Tu m’as fait peur !
— Mais maman, il est devenu fou !
— Ça fait longtemps, ma chérie… je dors ! s’exclama Madame Lambert en se retournant dans son lit.
— Mais maman, maintenant, il s’prend pour un chien !
— Oui, oui, bon. Mais ma chérie, ton père se prenait déjà pour un homme, alors…
— Maman !
— Ce n’est pas très grave, ma chérie… tant qu’il n’aboie pas.
— Maman ! C’est mon père quand même !
— Oui ben alors là, faut voir… marmonna dans son oreiller madame Lambert.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Donne-lui tout de même à boire, lui dit sa mère ! (Citation17 bien connue à peine modifiée, mais il est vrai, honteusement détournée ; s’il vous plaît, pardon mon cher Victor !)
— Maman, s’te plaît, fais quelque chose !

Enfin, pour faire cesser les suppliques réitérées de sa fille, Madame Lambert fit quand même l’effort de s’extraire de ses draps, bien que mollement décidée à ramener son mari à sa réalité verticale. Donc, quand mère et fille arrivèrent au salon, Lambert, tout en remerciant l’aimable canidé par deux ou trois caresses entre les oreilles, était maintenant assis en tailleur sur le tapis, mais Gros-Jean comme devant quant au débriefing du Labrador, puisque réalisant, qu’à l’évidence, il ne comprenait ni ne parlait chien. Alors, voyant femme et fille l’observer d’un air quand même un peu déconcerté pour la première et franchement inquiet pour la seconde, Lambert se remit debout, puis passant entre elles deux, il se dirigea vers la salle de bain tout en lançant à leur intention un joyeux « tout va bien ! » confirmé par un grand sourire.

Eh oui ! Lambert était tout heureux ! C’était bien la première fois depuis des lustres que Lambert comptait passer un dimanche sans que l’ombre du lundi vienne lui pourrir la moitié de sa journée. Car il faut vous dire que, dans mon rêve, Robert Lambert était de ceux que la monotonie de la vie avait peu à peu envahis. Des années que Robert Lambert subissait la médiocrité de son boulot. Plus assez jeune pour considérer sa situation comme un début de carrière, pas assez stupide pour tirer vanité de sa position de petit chef, mais pas assez fort non plus pour espérer un réel avancement. Robert Lambert vivait professionnellement entre deux eaux ! On ne peut même pas dire qu’il survivait, le terme impliquant une notion de lutte qui lui était bien trop étrangère. Non, Robert Lambert, baigné de lassitude, flottait tout bonnement sur sa banalité. Quant à ce qu’il retirait de sa famille, ce n’était guère mieux. Sa belle-mère, par ses sarcasmes à demi-mot, lui donnait des envies de meurtre, mais le pire était l’ironie de son regard, car elle savait qu’il n’en aurait jamais le courage. Son beau-père aurait certes pu partager sa souffrance, mais d’un naturel peu enclin à l’empathie, il poussa l’égoïsme au point de laisser son gendre, seul, affronter la malveillance de son épouse en mourant plus tôt qu’à l’ordinaire. Sa propre femme, Eugénie, l’écrasait d’allure et d’esprit et ne se cachait pas de plaire à d’autres. Son fils était encore bien trop jeune pour le comprendre. Seule, sa fille savait de temps à autre lui manifester une tendre affection. Mais sa fille, dont le physique n’avait rien à envier à celui de sa mère, ne mettrait pas longtemps à prétexter de ses études pour quitter la maison. Il ne restera donc bientôt que le chien pour écouter son silence.

Eh bien, malgré tout, ce dimanche-là, Robert Lambert était heureux. Certes, il n’avait pas pu interpréter les impressions du brave Labrador, mais quelle importance, car le lendemain au bureau, il y aurait bien quelqu’un pour l’aider. Des Lambert au bureau, ça ne manquait pas ! Histoire de nous endormir, c’est fou ce que les rêves peuvent intégrer dans le fil de leur histoire les banalités de la vie !

Bref, le lendemain, en effet, à la machine à café, on vit Lambert, au milieu d’un groupe de collègues, animer une étrange manifestation cabalistique, une sorte de rite mystérieux où chacun se livrait dans une obscure gestuelle à l’examen de son chef plus ou moins dégarni. Naturellement, l’affaire fut vite connue de tous et débattue à chaque rencontre aux photocopieuses d’étage, puis relayée par les traditionnels bruits de couloir jusqu’aux oreilles de mademoiselle Tamanoir. À ce point du récit, je dois m’arrêter sur la personnalité de mademoiselle Tamanoir pour vous la faire connaître. Ce n’est pas tant qu’elle ait une grande importance pour la suite de l’histoire, mais, s’il faut en croire mon rêve, son particularisme est tellement emblématique de ce que la nature peut produire comme bizarrerie, qu’il eut été dommage que vous n’en ayez eu connaissance.

Mademoiselle Tamanoir, de son vrai nom Tamalas, devait son surnom à son appendice nasal en forme de trompe sur lequel quelques poils épars folâtraient comme lutins sur un toboggan et qui s’inscrivait dans un profil moutonné, tel que celui des plus beaux spécimens de fourmilier tamanoir. Jusque-là, l’esprit de charité, qui sommeille en chacun de nous, nous incite à porter gentiment sur elle un regard compatissant. Mais attendez donc la suite, car puisque je parle de regard, vous devez compléter ce charmant facies par deux yeux globuleux d’un noir d’encre, anormalement grossis par des verres surpuissants et roulants l’un vers l’autre comme larrons en foire… à moins qu’à la réflexion, le gauche « n’engueulât » le droit ou, bien sûr, que ce ne fut l’inverse ! En bon français, cela se dit « un œil qui dit merde à l’autre ! » ; mais alors, quand, en plus, l’autre œil répond à son tour, je ne vous décris pas le tableau ! Mais ce n’est pas tout ! Non, non, car il vous faut encore ajouter une bouche, certes invisible au premier abord, mais dont pourtant à mieux regarder, une sorte de contraction permanente en révélait l’existence, tout en dissimulant ce qui pourrait être l’embryon avorté d’un demi-rictus convulsif relatif à la malveillance de ses pensées. Vous aurez ainsi un aperçu assez fidèle du portrait de la demoiselle. Laquelle demoiselle, d’ailleurs, risquait fort de le rester longtemps, car pour le contraire, seul un alcoolique ayant fortement dépassé sa dose pourrait assumer un tel sacrifice ; encore que l’affaire ne serait pas gagnée d’avance, car un alcoolique voit double… imaginez sa frayeur ! Cependant, la nature, pensant bien faire les choses, voulut sûrement compenser la disgrâce du tamanoir en lui donnant de la hauteur. Malheureusement, en dotant la demoiselle de jambes d’échassier, elle ne fit qu’aggraver la situation en créant un être d’apparence hybride de ces deux espèces, fourmiller et échassier ; apparence à laquelle ladite demoiselle ajouta encore, par les effets conjugués de la démesure et de l’extravagance, si caractéristiques de l’humanité féminine, 15 centimètres de talons aiguille ! Imaginez une tête de fourmilier tamanoir raccordée par un cou de cigogne à un tronc approximativement féminin et culminant au haut de deux très longues et maigres échasses ! L’œuvre d’un démiurge déjanté, tenant tout à la fois de la gargouille et de la mythologie des enfers… mythologie, disais-je ?

Diable ! Voilà qu’à ce mot, une angoisse envahit subitement mon esprit ! Et il y a de quoi ! Car si mes souvenirs sont bons, dans maintes mythologies, ces créatures horrifiantes, s’autorégénèrent, s’autorenouvellent, s’auto réenfantent, bref se multiplient à l’envi, du fait de leur unique et solitaire volonté, sans que le moindre concours extérieur ne leur soit indispensable ! Exit donc les improbables volontaires, alcooliques compris. Sentez-vous, tout comme moi, croître le danger ? Mais enfin, puisqu’il faut vivre dangereusement, paraît-il, acceptons l’idée de pouvoir y échapper et donc je reprends mon propos : L’œuvre, disais-je, d’un démiurge déjanté, tenant tout à la fois de la gargouille et de la mythologie des enfers, dont vous attendez, je n’en doute pas, de savoir ce qu’elle donnait en mouvement !

À ces mots, la brave dame, toujours assise à mes côtés sur le banc de pierre, était maintenant légèrement penchée vers moi, et depuis un bon moment, m’écoutant relater mon rêve, elle opinait ostensiblement du chef pour bien marquer sa totale approbation à ma brillante description. Puis elle émit d’éloquents « voui, voui, voui » dans le but, semble-t-il, de m’encourager à poursuivre, impatiente qu’elle était de connaître la biomécanique de la demoiselle Tamanoir. Aussi, de crainte de me faire encore tapoter la cuisse, je m’exécutai aussitôt.

Alors voilà ! Cet être composite, lui ai-je expliqué, semblait se déplacer par levées puis poussées alternatives et naturellement successives de chacun de ce qui pourrait être ses membres pelviens18, dans une sorte de harpé, marqué d’un temps de suspension en l’air, une fraction de seconde d’ultime hésitation du membre en lévitation, à chaque pas renouvelé ; une approche silencieuse et prédatrice. Cette démarche prudente et saccadée propre aux familiers des eaux troubles, balançait, de gauche à droite et de droite à gauche, en cadence de la marche, un fessier aussi pointu qu’arrogant et d’autant plus en offrande que les 15 centimètres de talons aiguille accusaient au verso une cambrure extrême, tandis qu’au recto, j’imagine pour maintenir le tout en équilibre, ce qui lui servait de poitrine se présentait en bataille et baïonnette au canon.

À cette évocation, la vieille dame, dont le père avait évidemment fait la guerre de 14/18, se redressa d’un coup, se cala contre le dossier du banc et le visage concentré, se plongea dans une profonde méditation. Puis au bout de ces quelques secondes, revenue de sa transportation dans les tranchées de Verdun et ayant probablement remodelé, dans son esprit, la silhouette de Mata-Hari19 en chimère baïonnette au canon et poitrine en bataille, elle fut prise de petits gloussements d’un rire contenu, accompagnés d’une succession de joyeux soubresauts. Vision qui aussitôt me fit penser à une version féminine d’un Philippe Bouvard20 en pleine hilarité ! Et naturellement, elle ponctua sa gaieté de son sempiternel « Oh ! Ben quand même ! » Mais vous aurez noté que cette fois, le « ben quand même » fut précédé d’un « Oh ! » exclamatif, pour bien souligner le superlatif du sentiment. Aussi devant tant de bonheur simple, je ne pouvais faire autrement que de continuer à lui relater mon rêve et bien évidemment de la façon dont je vous le livre aujourd’hui.

Mademoiselle Tamalas, allias Tamanoir, âme damnée de monsieur Duchemin, Directeur du site du laboratoire et d’analyse où tout ce petit monde travaillait, apparaissait subrepticement partout où on ne l’attendait pas, à moins qu’elle ne fût miraculeusement déjà présente, installée dans son silence, là où vous comptiez vous rendre. Mademoiselle Tamanoir ne parlait jamais. Si d’aventure, vous vous sentiez pris dans les faisceaux entrecroisés de ses yeux loucheurs, elle n’émettait aucun son, mais ses deux ovules oculaires, globuleux et noirâtres, roulaient aussitôt vers ses pieds lui donnant une attitude faussement intimidée, mais en réalité particulièrement sournoise. Car si cette improbable créature ne disait jamais rien, elle entendait tout et surtout ce qu’elle n’aurait pas dû entendre et voyait également tout et, là encore, surtout ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Alors, dès que ce spécimen d’Érinyes21 plus ou moins humanisé avait fait le plein d’informations, elle s’empressait de les vomir d’un seul et unique souffle aux oreilles de son vénéré patron, monsieur Duchemin, Directeur du site. Seulement, heureusement, monsieur Duchemin était un brave homme et ne prêtait attention aux délations de cette vipère infernale que dans la seule mesure où seraient menacés les intérêts de l’Entreprise. Aussi, à ceux qui s’étonnaient qu’il supportât sans sourciller cette prêtresse de la haine et de la discorde, et qui plus est, d’une effroyable apparence, il répondait avec une bonté débordante que chacun devait avoir sa chance pour s’amender. Et pour donner force à son propos, il n’hésitait pas non plus, interprétant le sens qu’Heinrich Heine22 donnait au mot vertu, de souligner que ce dernier avait raison d’affirmer « qu’en fait de vertu, la laideur, c’est déjà la moitié du chemin ! » Certes, certes, mais alors, mademoiselle Tamanoir en avait sûrement déjà dépassé la moitié. Car, probablement soucieuse d’ajouter à son invraisemblable cul de poule une touche qu’elle estimait artistique, elle s’affublait au creux des reins d’un nœud de soie aussi ridicule que gigantesque, espérant peut-être, mais en tout cas à tort, qu’une main salvatrice vienne enfin le tirer. Il ne faut quand même pas rêver !

— Comme c’est étonnant ! s’exclama alors la brave femme sur son banc.
— N’est-ce pas ! lui répondis-je machinalement, prêt à reprendre mon exposé. Mais elle rajouta aussitôt cette vérité première que d’aucuns feraient bien de méditer :
— Voui, voui, parce que… avez-vous remarqué que l’extravagance habille souvent ce que la nature à raté !

Ce beau sentiment d’humanité me laissa songeur et je me demandai alors, si la chère dame avait conscience qu’elle touchait au terme de son expérience terrestre, puisque, manifestement, elle retombait en enfance, car la vérité sort de la bouche des enfants, c’est bien connu !

Cela étant dit, pour revenir à la demoiselle Tamanoir, la vilaine rapporteuse, elle allait dans un premier temps et contrairement à ses intentions profondes, servir les intérêts de Robert Lambert.

— Mais oui ! insistais-je, voyant le regard étonné de la brave dame. Car dès que monsieur Duchemin, Directeur du site, eut connaissance de l’énigmatique rituel orchestré par Robert Lambert devant la photocopieuse d’étage, il convoqua aussitôt ce dernier pour voir avec lui ce dont il s’agissait exactement. Le bon monsieur Duchemin n’avait pour le moment en tête que de trouver matière, dont il pourrait s’inspirer, pour le festival des Laboratoires de fin d’année. Et donc, voilà pourquoi la démonstration de Robert Lambert, bien que pour le moment encore abstruse, lui sembla tout à fait opportune.

 

 

 

 

1ère Alerte !

 

 

 

Voilà que soudain, mon esprit se bloque ! Je vous l’avais bien dit, il ne fallait pas que je vous dévoile mon rêve. La sueur m’envahit, je tremble… de fièvre ? d’angoisse ? Parce que… vous avez entendu ?

Qu’est-ce que ce bruissement ? Un vol de chauves-souris s’exfiltrant de ces pages ? Serait-ce déjà les Oneiroi, ces agents morphéens qu’Hypnos aurait fait naître du fond de l’Erèbe23 ?

Non ? Vous n’avez rien entendu ? J’ai encore rêvé, dites-vous ? Serais-je à nouveau sous l’emprise de mon rêve ?

Bon, je vous fais confiance ; j’ai tort, mais on continue, vous l’aurez voulu ! Car je devine bien la question que vous vous posez : qu’est-ce qu’un rêve, en fait ?

Chapitre III

 

 

Le rêve, ce n’est que la vie éperdument dilatée

Jules Renard

 

 

— Ah ! Entrez, mon cher Lambert ! Je vous attendais !
— Merci Monsieur le Directeur. Je suis désolé de vous déranger maintenant, mais je viens seulement d’apprendre que vous désiriez me voir.
— Non, non, non, mon cher Lambert, vous ne me dérangez pas ! Je vous en prie, asseyez-vous ! Bien ! Mais dites-moi d’abord comment va madame Lambert ! Toujours éblouissante, j’imagine ? Et votre jeune fille ? Court sur les traces de sa mère, m’a-t-on dit !
— C’est à craindre…
— Vous disiez ?
— Je disais : elle n’est pas à plaindre.
— Diable non ! Et puis l’avenir de votre nom est également assuré, mon cher Lambert ! Vous avez aussi un très gentil garçon. Ses études ? Ça va ?... Oui ?
— Ohlà ! Il me surprendra toujours !
—