Jean-Frédéric JUNG
La Dynastie Clandestine
1er TomeLa descente aux enfers
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
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ISBN Papier : 978-2-38157-222-2ISBN Numérique : 978-2-38157-223-9
Dépôt légal : 2021
© Libre2Lire, 2021
Introduction
L’extraordinaire destin de trois femmes d’exception qui se déroule en trois tomes :
Tome I : La descente aux enfers,
Tome II : Les hurlements du silence,
Tome III : Le souffle du jardin.
Il s’agit d’un Roman fantastique et uchronique de type réalisme magique.
Cette fiction n’est qu’un reflet habillé d’une réalité qui parfois nous insupporte, parfois nous transcende : beaucoup de joies, beaucoup de peines, des petites choses et quelques rares nobles grandeurs ; la vie !
Mais dans ce récit, la femme est reine, l’humour est roi et les références historiques. Cela dit, si les douleurs et divers travers de ce monde sont ici bien présents, pour qui sait élever son esprit, ces lignes ne peuvent faire naître qu’une heureuse espérance. Bien sûr, il y aura des larmes ; mais qu’importe, car les larmes des femmes sont si belles, des vraies perles de cristal. D’ailleurs, à en croire Marcel Achard, si les femmes aiment les diamants, c’est peut-être parce qu’ils ressemblent à des larmes.
Le temps de l’intrigue est celui de nos jours ; je vous raconte l’extraordinaire destin de trois femmes héritières d’une dynastie oubliée, exclusivement féminine, la dynastie Atlante qui, clandestine, perdure toujours, contre vents et marées, en attendant le jour de son grand réveil ; et bien sûr, tout cela sous le contrôle un brin inquisiteur d’un Divin, certes, râleur, mais pourtant si tendre.
« I have a dream ! » s’était écrié Martin Luther King ; et bien moi aussi j’ai fait un rêve, mais un rêve éveillé, ce qui me permit d’y mettre une bonne dose d’humour que j’ai toujours estimé indispensable pour supporter les aléas de la vie, ce qui n’empêche nullement d’espérer un monde meilleur ; la preuve ? Eh bien ce livre !
Car si mon rêve m’a incité à écrire la trilogie de La Dynastie clandestine c’est pour avoir constaté que tous les régimes politiques existant sur le globe, qu’ils soient, monarchique, autocratique, oligarchique, démocratique et d’essence théocratique ou laïque, me semblaient essoufflés, et même pire : arrivés au terme de leurs évolutions. Les bénéfices que les peuples en ont tirés sont maintenant épuisés et les mensonges démasqués ! Seuls quelques oligarques s’y accrochent encore pour en sucer les dernières gouttes d’un sang vicié par plusieurs siècles de toxicomanie politicarde ; et cet état de fait a pour conséquence, que, aujourd’hui, nous nous enlisons, petit à petit, mais inexorablement, dans une gigantesque faillite sociétale. Quel est l’honnête homme qui aujourd’hui douterait de ce constat !
Alors, que faire ? Eh bien, mes vues oniriques m’ont soufflé la solution ; il me fallait faire resurgir, de nos jours, un peuple doué d’un esprit supérieur qu’illustre si bien leur devise : noble simplicité et calme grandeur ; un peuple fait de chair et de sang, comme nous tous, mais indemne de nos dérives ; un peuple que d’aucuns ont oublié, d’autres contesté même l’existence, et d’autres encore ont honni parce que justement supérieur et, de fait, leur faisant de l’ombre ! Quel est donc ce peuple ? Je veux parler des Atlantes, soi-disant engloutis par une pseudo punition divine, dixit ce grand menteur de Platon, qui se servit de cette légende pour, en bon grec, chatouiller l’orgueil de ses concitoyens et ainsi les encourager à se surpasser ; il est toujours plus facile de rabaisser un concurrent plutôt que de le dépasser ! En réalité, il y eut bien engloutissement de l’Atlantide, mais par un bouleversement géologique dont on cherche encore les traces aujourd’hui. Sauf que…
Sauf que les Atlantes n’ont pas tous disparu et leur descendance s’est disséminée de par le monde, pour les raisons que je dévoile dans la trilogie. Les Atlantes d’aujourd’hui sont donc parmi nous et nous ne le savons pas, car rien, dans leur apparence, ne les diffère des autres humains, si ce n’est la beauté de leurs femmes et quelques autres caractéristiques invisibles, que vous découvrirez en cours de lecture et qui expliquent qu’ils ont traversé les siècles sans que le temps ait érodé l’intégrité de leurs facultés hors normes.
Mais il y a une autre raison que me soulignèrent mes songes pour me motiver à mettre en avant mes fameuses trois femmes d’exception, et cette raison, la voici :
Il ne vous aura pas échappé que les femmes, aujourd’hui, achèvent leur libération ; partout pointent leur intelligence et leur sensibilité – les résultats des grandes écoles le prouvent de plus en plus d’année en année ; elles dominent ! Tant mieux ! car en cela, elles s’acheminent, sans le savoir, vers un monde aux couleurs des Atlantes ! Oui, j’ai bien dit aux couleurs des Atlantes ! Parce que, contrairement aux mensonges de Platon, philosophe réputé, certes, mais grec, ô combien phallocrate ! je considère que le Royaume Atlante tenait sa suprématie sur tous les autres peuples, et cela depuis 15 000 ans, grâce à la Femme, dont l’intellect fonctionne par la géniale osmose de l’intuition et de l’intelligence ; cela ne pouvait donc être qu’une dynastie féminine qui dirigeait les Atlantes ; mais mieux encore, une dynastie partiellement d’origine divine, car je fais naître la première reine des Atlantes, Nefertlanta, d’une « escapade » de Dieu-Lui-même sur sa Terre ; autrement plus drôle que de tirer une côte de ce pauvre Adam ! Dieu-Lui-même auquel on pardonnera cet « écart » si peu conforme aux dogmes – dogmes dont cette trilogie s’écarte avec humour – tant il est sympathique, friand de bons mots et sentimental, bien que parfois grognon, le caractère un peu court, capable, quand bon lui semble, d’un langage plus que vert et même carrément leste ; cependant, il n’en est pas moins Dieu, et il y tient, mais si différent du Credo qui nous est imposé depuis, depuis… si longtemps, qu’il nous semble même tellement humain !
Et c’est Lui qui va, dès le début du premier tome, La Descente aux enfers, vous mettre, ami lecteur, sur les rails de la trilogie avec son langage coloré et son humour auquel on ne s’attend pas, pas plus que la surprise qu’il vous réserve dès les premières lignes ! Puis il se retirera au profit des autres personnages qui marqueront de leur rôle les pages de la trilogie, et notamment les trois femmes d’exception détentrices et secrètes gardiennes de la couronne Atlante en attendant le jour du grand retour.
Outre les rappels et références historiques, l’imbrication de la fiction dans les réalités de notre temps est telle que, saisi par l’humour et touché par les choses de la vie, vous tournerez la dernière page avec un regard dubitatif sur notre monde et puis, de temps à autre, une petite pointe de questionnement en croisant dans la rue certains de vos semblables, enfin… apparemment !
Bonne lecture !
Chapitre 1La mission
Dieu est furieux. Dieu revient très contrarié d’une de ses petites virées incognito sur terre. L’évolution des mœurs terriennes ne lui plaît vraiment pas ; mais alors pas du tout. S’étant baladé un peu partout, il n’en a retiré qu’inquiétudes et déceptions. Alors, comme à chaque fois que le doute l’envahissait, pour bien comprendre le mal dont souffraient ses humains, il lui fallait se poser quelque part pour mieux réfléchir et examiner calmement le problème. Dieu fit alors un bon choix. Il s’installa pour de longs moments, invisible et attentif, dans tous les squares et jardins de Paris. Malin, Dieu ! Eh oui, car Paris, première ville visitée au monde, lui donnait de fait, et sans fatigue inhérente à de multiples voyages d’études, un échantillonnage assez précis des agissements des hommes de toutes origines ; rien de tel en effet qu’un jardin public pour tester le niveau comportemental de l’humain moyen, et cela, quel que soit son âge. Donc, malin Dieu ; d’autant plus malin qu’il y vit là l’occasion de profiter de l’atmosphère de ses espaces de prédilection, et notamment, dans son quartier favori de Paris, sa préférée : le jardin du Luxembourg. Après tout, se dit-il, joindre l’utile à l’agréable n’avait rien d’interdit et, de toute façon, conclut-il en ricanant un peu méchamment en pensant à tous ces terriens, il n’avait, lui, de compte à rendre à personne, si ce n’était à Dieu lui-même, avec lequel il pouvait naturellement s’arranger en vertu des pouvoirs qu’il s’était divinement auto-conférés. Et puis, c’était toujours un instant de détente de gagné, car aussitôt rentré « là-haut », il faudra se mettre au boulot pour rectifier tout ça ; et sans faiblesse ! Sans faiblesse, c’est peu de le dire, car, une fois rentré « Là-haut », Dieu, sans attendre, se mit énergiquement au boulot et convoqua ses fils. Eh oui, car il avait deux fils !
— Ah ! Te voilà Jésus. Mais où donc est passé ton frère !
— Il doit être au jardin, Père.
— Encore ! Mais qu’est-ce qu’il y fait à cette heure-ci ?
— Il plante des nouveaux pommiers, Père.
— Cours le chercher, on ne va pas attendre qu’ils fleurissent quand même !
Alors Jésus alla chercher son frère au jardin.
— Viens Eden… tu n’as pas entendu ? Père te demande.
— Ah bon, et pourquoi moi ?
— Il nous veut tous les deux.
— Hou, Làlààà !... Ça sent pas bon !
— C’est vrai qu’Il n’a pas l’air aux anges…
— C’est pour rire, mon p’tit Jésus ?
— Ben, pourquoi pas.
— Profites-en Jésus, profites-en… ça ne va pas durer…
— Comment ?... Bon, alors Eden, on y va ?!
— Alea jacta est !1
— Quid ?
— Rien, rien, Jésus. Une idée, juste comme ça…
Eden suivit son frère et entra dans le bureau de Dieu-leur-Père.
— Ah, Eden ! Quand même. Tu te fais désirer. Mais quelle maison de jean-foutre ici ! Et dis-moi, Eden, Saint-Pierre, Il ne t’a pas appris à frapper avant d’entrer ?
— Faudrait savoir, Père ! Il m’a toujours dit de ne frapper en aucune circonstance.
— Aaah ! Franchement, on n’est vraiment pas aidé ! Comment voulez-vous élever des gosses et former le personnel, si l’intendant ne fait pas son boulot ! Une bonne séance de fouet remettrait tout ça en ordre ! Enfin, ma faiblesse me perdra…
— Vous, non… mais l’autre… dit Eden en regardant Jésus.
— Tu disais, Eden ? demanda Dieu-son-Père qui commençait à perdre l’ouïe.
— Rien, rien Père-mon-Dieu, une idée, juste comme ça…
— Bon, alors dis-moi, Eden, tu vas nous planter des pommiers pendant longtemps ? Tu ne trouves pas qu’il y en a assez ?
— Père-mon-Dieu, je ne suis pas sûr que vous vous rendiez bien compte de la situation, c’est qu’Ils ont gros appétit au jardin, souligna Eden avec une mine éloquente.
— Laisse donc faire l’intendant, Eden, concéda Dieu-son-Père avec un geste de désintérêt pour les pommes et l’appétit de ceux qui les mangent. Mais Eden :
— Saint-Pierre ?!... Ah ! Ah ! Elle est bien bonne ! s’exclama Eden, hilare.
— La pomme ? intervint alors Jésus avec un air gourmand.
— Jésus ! Tais-toi, imbécile ! ponctua aussitôt Dieu-son-Père, agacé.
— Bon, ça y est… c’est toujours sur moi que ça tombe, alors ! ronchonna Jésus boudeur.
— Et encore, ça ce n’est rien… marmonna Eden entre ses dents en regardant son frère.
— Je ne t’entends pas, Eden, fais un effort ! Que disais-tu ? questionna Dieu-son-Père.
— Rien, rien, Père-mon-Dieu, une idée juste comme ça…
— Eden, fais ce que je te dis. Laisse Saint-Pierre s’occuper des pommiers.
— Mais Père-mon-Dieu, il n’y connaît rien en pommes !
— Diable !
— Déjà… murmura Eden, regard en biais et sourire narquois.
— Comment ? Mais Bon-Moi-Même, parle plus fort, Eden ! Tu disais ?
— Rien, rien, Père-mon-Dieu, une idée, juste comme ça…
— Bon, alors, Eden tu passes les consignes à Saint-Pierre. Sois tranquille, Il verra bien…
— Oh ! Oui… surtout Eve…
— Comment ?
— Rien, rien, Père-mon-Dieu, une idée juste comme ça…
— Il faut lui faire confiance, Eden, Il a toujours été raisonnable.
— Oui, ben, justement, commenta Eden sur un ton de dépit.
— Bon maintenant ça suffit, Nom-de-Moi-Même ! Il trouvera bien la solution sur le tas.
— Tu parles d’un tas !
— Eden cesse de parler dans ta barbe et toi, Jésus arrête de ricaner bêtement, Imbécile ! Bien, maintenant, écoutez-moi tous les deux. En bas, les affaires du monde ne vont pas bien du tout, du tout. Je me suis tué à inventer les hommes et la terre pour qu’ils me divertissent. J’ai même imaginé le système de leur reproduction pour que le spectacle soit permanent. Ce n’est pas tout, car pour qu’ils puissent m’éblouir de plein de belles choses, Je les ai dotés d’un cerveau, enfin pas tous, il faut être raisonnable. Eh bien, que pensez-vous qu’ils fassent de tous ces dons ? Ils s’en servent pour transformer mon théâtre terrestre en pétaudière ! Vous voulez voir ? Que le spectacle commence !
Alors deux anges écartèrent chacun un nuage et Dieu et ses fils se penchèrent :
— Regardez ça ! Ils vont même plus loin encore ! Rien ne les arrête ! Ils ont inventé des dieux que je croyais être destinés à une tragicomédie en plusieurs épisodes que je me réjouissais à l’avance de voir tous les Septièmes jours et voilà ces abrutis qui finissent par y croire ! Certes mon sens de l’humour est légendaire, mais tout de même, il y a de l’abus ! Vous vous rendez compte ? Ils ont des dieux pour tout, pour la guerre, la paix, l’amour, le désamour, la fertilité et la stérilité, la grêle, la pluie, le soleil et l’orage… l’orage, non mais quelle idée ! Même pas capables de reconnaître le pet des anges ! Enfin, ils ont des dieux partout et comble de pagaille, suivant le versant du monde sur lequel ils se trouvent, ils ne baptisent pas leurs divinités du même nom ! C’est vraiment incommensurable ! Pas de doute, à l’atelier, j’ai dû me planter dans le câblage !
— Mais non, c’est normal, Père-mon-Dieu, vos marionnettes ne parlent pas la même langue…
— Jésus ! Tais-toi, imbécile !
— J’le sens pas… j’le sens pas… marmonna encore Eden entre ses dents.
— Ne m’interrompez pas tout le temps, les garçons, et toi Eden, parle plus fort ! Jésus, tais-toi, imbécile !
— Mais j’ai rien dit !!! se scandalisa Jésus, les yeux exorbités, le facies écarlate.
— Arrête de geindre ! se justifia alors Dieu-Lui-Même de parfaite mauvaise foi.
— Et ce n’est qu’un début… rajouta Eden à voix basse en regardant son frère.
— Eden ?
— Rien, rien Père-mon-Dieu, rien, une idée, juste comme ça…
— Parfait, je continue. Je disais donc qu’en bas, c’est la foire. S’ils s’entretuent pour un pouvoir qu’ils s’inventent ou parce qu’ils ne se supportent pas entre eux, c’est leur problème. Qu’un bonobo saute par la fenêtre pour visiter la pétasse d’en face, je m’en fous aussi. Il n’y avait qu’à pas laisser la cage ouverte ! Toutefois je ne peux pas les laisser détruire mon théâtre. Je décide donc…
— Aï, aï, aï… j’le sens pas… j’le sens pas…
— Qu’est-ce qu’il y a encore, Eden ?
— Rien, rien, Père-mon-Dieu, une idée, juste comme ça…
— Bon encore une fois, Eden, parle plus fort, que Diable !
— c’est une idée fixe !
— Et toi Jésus, arrête de ricaner bêtement !
— Rira bien qui rira le dernier… lâcha Eden l’air de rien.
— Encore ! Eden, mon garçon, je te prie de parler plus fort !
— Et cum spiritu tuo2… si possible ! se vengea Jésus les yeux au ciel.
— Jésus !! Respecte ton frère aîné… et tais – toi, imbécile ! Bon, je reprends. Je décide donc, pour mettre de l’ordre sur la terre, d’envoyer… Mais enfin, Eden ! Où vas-tu ? Reviens ici tout de suite !... Edennnn !!!
En effet à ces mots, Eden prévoyant le pire chercha dans la fuite le Salut et se réfugia dans le ciel sur le septième nuage, le plus haut qu’il put trouver au-dessus du verger. Puis se croyant à l’abri et soupirant profondément, il se dit à haute voix :
— Ouf ! Ici, tranquillou, c’est le bonheur !
Une remarque qui ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde, car Eve qui, sous les pommiers se prominou également tranquillou tenant Adamou par la manou, interpellée par les propos d’Eden tendit le bras dans sa direction. Puis, parce qu’elle ne manquait pas d’idée, comme chacun le sait, elle s’exclama en piétinant d’impatience :
— Adamou ! Le bonheur, Adamou ! On va aussi là-haut ?
Mais Adam qui, il faut bien le dire, était mis à contribution plus souvent qu’à son tour, dit dans un soupir las :
— Oh ! Làlààà ! Sept nuages… dur, dur ! Seulement, Eve, qui était déjà connue pour avoir de la suite dans les idées, n’avait pas non plus la langue dans sa poche, puisqu’elle n’avait pas de poche, comme chacun le sait aussi. Elle trouva alors cette formule magique :
— Courage Adamou, fais un effort et le Ciel t’aidera !
On n’ira pas jusqu’à dire que l’on vit alors, s’extrayant d’un nuage, un bras puissant s’étendre et empoigner fermement Adam auquel Eve, pas folle la guêpe, se serait accrochée solidement, et le secouer copieusement jusqu’à ce qu’un dernier rebond les déposât au Septième céleste si convoité, mais en tout cas, c’est un fait, l’histoire en retiendra, si ce n’est la méthode, au moins le principe…
Et c’est encore une fois grâce à l’imagination d’Eve et aux efforts d’Adam que se transmirent, de génération en génération, ces deux expressions un tant soit peu déformées par le temps et les pensées tordues : « monter au Septième Ciel et aide-toi et le Ciel t’aidera », sachant qu’il est évidemment de bon ton, en certaines situations, d’éviter de trop mêler le temporel au spirituel… si l’on veut, bien sûr, garder toute sa motivation… Ah ! Ah !
Quoi qu’il en soit, Eden, lui, était bien installé sur le septième nuage et comptait bien y rester jusqu’à ce que Dieu son père ait trouvé un autre plénipotentiaire pour régler les problèmes terrestres. Aussi, Dieu son père, ne le voyant pas revenir, s’inquiéta de son état :
— Dis-moi Jésus, qu’est-ce qu’il lui a pris à ton frère ?
— …
— Tu m’as entendu, Jésus ?!
— …
— Jésus, je te parle !
— …
— C’est moi, Dieu-ton-Père !
— …
— C’n’est quand même pas possible ! Ce garçon n’était déjà pas très malin et voilà qu’il est sourd !
— Non ! C’est pas vrai !
— Ah ! Bonne nouvelle ! Mais qu’est-ce qui te prend à toi aussi ?! Tu ne peux pas répondre ?!
— Ben, dès que je prononce un mot, vous me dites : « tais-toi imbécile ! » Alors, j’dis plus rien.
— Mon Dieu ! Allons bon, voilà que je m’appelle ! Je perds la tête ! Bon, mais qui m’a fait un enfant pareil !
— Ben, c’est vous, Dieu-mon-Per…
— Tais-toi, imbécile !
— Ça y est, ça recommence… se lamenta Jésus.
— Mais non, mais non, allez, tu peux parler, Jésus. Je t’écoute mon tout petit.
— Alors là, maintenant que dalle ! bredouilla Jésus pour lui-même.
— Que dis-tu mon cher enfant ? Je ne t’entends pas très bien.
— Rien !
— Mon doux Jésuuuu ? Réponds à ton divin papaaaa…
— Merde… Na ! lâcha Jésus en se détournant.
— Qu’est-ce qu’il a dit le petit Jésinou à son papinou divinou ?
— Nada !
— Tu vas parler plus fort, imbécile !
— Ben, là… j’sais plus ce qui faut faire, maintenant…
— Tu me suis, on va chercher ton frère !
— D’accord.
— Tais-toi, imbécile ! Manquerait plus que le contraire !
Et Dieu-le-Père, son fils sur les talons, se rendit au jardin pour y chercher son fils. Lequel ? L’autre évidemment ! Mais qui est l’un, alors ? Eh bien l’autre, évidemment. Regardons comme c’est amusant :
Problème sur l’hypothèse suivante : L’un et l’autre. Démontrez que le lien de l’un à l’autre n’est pas réciproque. Démonstration : Nous avons l’un et l’autre :
a – L’autre est autre que l’un.
b– L’un n’est pas autre.
Au (a – ), autre qualifie sa différence, donc implique un pluriel.
Au (b – ), l’un n’est qu’un et définit ainsi sa singularité, donc il ne peut pas être autre. Conclusion : le lien n’est pas réciproque. Tordu, mais vraiment tordu !
Bon reprenons : Dieu-le-Père, son fils Jésus sur les talons, se rendit au jardin pour y chercher son fils aîné, Eden. Au milieu du verger, son attention fut attirée par un ange pétrifié par le spectacle d’Eve et Adam faisant preuve d’une conviction certaine pour atteindre le septième nuage. S’adressant à l’ange, Dieu-le-Père ordonna :
— Toi, Gabriel, cesse de te poser des questions auxquelles tu n’es pas armé pour répondre et ne fais pas semblant de te cacher les yeux avec tes ailes ; va plutôt avertir Eden sur son nuage que je suis en bas pour lui parler !
L’ange Gabriel, la queue basse, ne se fit pas prier et s’envola pour transmettre son message à Eden qui le reçut en ces termes :
— Alors Gabriel… on s’entraîne ?
— Please ? répondit ce lèche-cul de Gabriel avec un air et un ton des plus snob.
— En anglais ! Bravo Gabriel, tu prépares bien ton rôle de porte-parole ! Eh bien, dis-moi quelles sont les nouvelles de Dieu-mon-Père ?
— Dieu-ton-Père, mon Maître vénéré…
— Bon, ça va Gabi, ça va… pas avec moi !
— OK, OK Eden, le boss t’attend en bas pour un brief !
— Dis-lui que c’est non ! répliqua Eden en détournant la tête.
— Direct ? s’étonna Gabriel en se curant négligemment une dent.
— Je te fais confiance… conclut Eden, sourire cynique en coin.
— OK cool, j’m’arrache !
Et l’ange Gabriel amorça son piqué puis redressa à fond à la hauteur du premier nuage, vira sur l’aile gauche pour sa manœuvre d’approche et atterrit en douceur sur la droite de Dieu-Lui-Même, puisque, et bien que ne le sachant pas encore, il sera considéré plus tard comme sa main droite, bien que la bible dit : sa main gauche, ce qui est idiot puisque la même bible dit aussi qu’il se positionnait à la droite de Dieu ; il eut fallu alors que Dieu soit gaucher et nous tournât le dos, ce qui est impensable ; donc c’est bien la main droite de Dieu ! Ha ! ha !
— Alors Gabriel, tu as rempli ta mission ? demanda Dieu-Lui-Même.
— Affirmatif… Bravo, Charlie, Divin Papa, tango !
— Ça t’amuse, imbécile !
— Ah ! Ben pour une fois que ce n’est pas moi ! ne put se retenir de murmurer Jésus.
— Jésus ! Tais-toi imbécile !
— Eh ben, voilà ! Ça ne pouvait pas durer… se désespéra alors Jésus pour lui-même tandis qu’impatient, Dieu-Lui-Même relança ce lèche-cul de Gabriel
— Bon alors, Gabriel, qu’en est-il ? Tu l’as vu, Eden.
— Of course, Boss… Oh ! Pardon, Mon Dieu tout puissant qui fit le ciel et la terr…
— Bon ça va, Gabriel, n’en rajoute pas ! Va au fait ! le coupa, exaspéré, Dieu-Lui-Même.
— C’est niet ! répondit alors laconique Gabriel
— Comment !... Qu’est-ce que tu me dis là !... Répète-moi ça, voire un peu !
— Niet de chez niet !
— Scandaleux ! Vraiment scandaleux ! Et puis, tu ne t’adresses pas à Dieu-Moi-Même en ces termes ! Et arrête de te lisser les plumes quand je te parle… vaniteux avec ça ! Décidément, il ne touche plus terre, l’Archange ! Quant à toi, Jésus…
— Mais j’ai rien dit ! se lamenta encore Jésus.
— Euuuh… tais-toi quand même, imbécile !
— Voilà que ça recommence ! Mais bon sang, qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ! Mais qu’est-ce que j’ai fait ! s’écria Jésus, hérissé par tant d’injustice.
— C’est Moi, le bon Dieu, imbécile !
— Et ça continue bordel ! Ah ! On comprend Brutus3, y a pas à dire ! Quel veinard, le Brutus, César, lui au moins, était mortel… lâcha Jésus, désabusé.
Mais personne ne commenta, car Gabriel, toujours prêt à se faire valoir, lui passa devant pour s’adresser à Dieu-Lui-Même :
— J’y retourne Chef ?... euh… Mon Grand Dieu Vénérable et…
— Non ! Tu me fatigues et t’es trop nul comme messager, alors reste ici Gabriel. Et se tournant vers Jésus, Dieu-Lui-Même, péremptoire :
— Tu quoque mi fili !4
— quid ?!
— Qu’est-ce que tu as encore à faire cette tête-là, Jésus ?
— Ben c’est vous, Dieu-mon-Père, qui…
— Tais-toi, imbécile !
Pour Dieu-Lui-Même, l’affaire étant bouclée, Il s’assit sur son « chiotte mobile pour vieux qui monte les escaliers tout seul », comme dans la pub, et, pour rejoindre Eden, s’éleva jusqu’au septième nuage…
— Maintenant Eden, on va causer ! Et s’il te plaît, ne me tourne pas le dos !
— Je n’ai rien à dire, Père.
— Mon Dieu…
— Pourquoi ? C’est plus vous, Dieu ?
— Mais si, crétin, Je suis toujours Dieu ! Je te rappelais seulement les bonnes manières…
— ?
— Ah ! T’es lourd ! On dit : je n’ai rien à dire, Père-mon-Dieu !
— Ben alors, si on a tous les deux rien à dire, laissez-moi tranquille sur mon nuage, père !
— Mon Dieu !
— V’là qu’ça recommence…
— On dit : sur mon nuage, « Père-mon-Dieu ! »
— Eh ben, on ne dit plus rien, comme ça c’est nickel !
— Toi, Eden, tu ne dis plus rien et tu m’écoutes ! Je vous ai expliqué à toi et à ton frère que ma terre ne tourne plus rond, que je n’ai plus une seule bonne émission et qu’il est donc grand temps de remettre tous ces vauriens au pas. Aussi, comme tu es l’aîné, c’est toi que je désigne pour cette mission.
— Pas question !
— Comment ça, pas question ! Et pourquoi donc, Monsieur, s’il vous plaît ?
— Sont tous fous en bas ! se justifia Eden en se penchant sur le bord du nuage en désignant le vide d’un geste d’impuissance.
— Tu exagères un peu.
— Et sont bêtes… comprennent rien !
— Souvent, en effet… concéda Dieu-Lui-Même.
— Sont méchants aussi !
— Il est vrai que…
— Très méchants… et cruels !
— À vrai dire…
— Et puis vaniteux !
— Ce n’est pas faux, acquiesça Dieu-Lui-Même.
— Voleurs, tricheurs et menteurs !
— Ha ! Ha ! Oui, oui, ils sont malins comme des singes… confirma Dieu-Lui-Même, tout heureux d’en rire !
— Pas étonnant, quand on sait avec quoi vous les avez croisés ! lâcha, acerbe, Eden.
Dieu-Lui-Même, encaissa sans rien dire, jugeant préférable de s’abstenir de tout commentaire sur le sujet. Aussi, décidé à calmer le jeu, face à son fils, il s’assit à son tour en tailleur sur le nuage et voulut temporiser :
— Bon, bon, d’accord, mais ce n’est pas une raison, Eden, et…
— Attention, Père-mon-Dieu ! Vous avez croisé les jambes sur votre barbe ! Vous risquez de tomber du nuage, et si Saint-Pierre a oublié de fermer la trappe, vous allez vous retrouver en enfer ! Ha ! Ha !
— Houlà ! Manquerait plus que ça ! Et tu trouves ça drôle, en plus ! Bon, passons ; je disais que d’avoir mélangé les espèces n’était pas une raison pour leur trouver tous les défauts ! Ils ont bien quelques qualités quand même.
— Des qualités ?... Vous parlez de qualités ! Tenez : égoïstes, cupides, envieux, gourmands, fornicateurs, traîtres, infidèles, faux-culs et j’en passe… les voilà vos qualités, Père-mon-Dieu, Créateur du Ciel et de la Terre et qui n’aurait jamais dû le faire !
Là, c’était trop ! Dieu-Lui-Même mit aussitôt les points sur les I :
— Eden ! Tu te moques, là, tu te moques !
— Vous croyez ?
— Oui, en Moi… il faut bien donner l’exemple ! Bon, en conclusion je suis d’accord avec ton analyse et je vois que tu connais bien tous leurs défauts…
— Ah, quand même !
— Donc, Eden, tu es le mieux placé pour aller rectifier la barre !
— Niet ! Et niet de chez niet ! lâcha encore Eden, bras brusquement croisés, visage buté.
— Je sais, je sais, Eden, l’autre emplumé d’archange me l’a déjà dit ! Mais on n’a pas le choix. Tu ne voudrais quand même pas que j’envoie Jésus ! Ce n’est pas de sa faute, mais Il est bien incapable de réussir sur terre. Il croit en l’homme, cet innocent, je te demande un peu ! Et maladroit en plus, comme c’est pas possible ! … Et provocateur aussi ! Il risque de nous déclencher des massacres. Qu’est-ce que tu veux, c’est un rêveur, il n’est vraiment pas mûr ! Puis alors, il a des idées bizarres de temps en temps. Tiens, pas plus tard qu’hier, tu ne sais pas ce qu’il a dit à Eve ? Eh bien, je le cite : « tes nombreux péchés te seront pardonnés, car tu auras beaucoup aimé… »5, Non mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Tu te rends compte ! C’est du délire ! Et puis de quoi je me mêle ! S’il continue comme ça, il va essayer de marcher sur les eaux, tu vas voir… j’la sens bien la bêtise, j’la sens bien ! Non, franchement, Eden, ce n’est pas possible, je ne peux pas l’envoyer sur terre, ce n’est pas sérieux ! Ils n’en feront qu’une bouchée en bas, ça va mal se terminer, c’est sûr… Il faut que tu y ailles…
— Impossible !
— Pourquoi ?
— Je ne parle pas l’hébreu, là !
— On s’en fout ! Mais alors, on s’en fout ! Les Hébreux ! Toujours les Hébreux et encore les Hébreux ! Oublions-les un peu, ça ne leur fera pas de mal ! Les Hébreux sont les moins nombreux et de toute façon, ils ne veulent rien entendre. C’est un peuple introverti. Ils sont butés comme pas possible et mauvais caractère en plus ! Ne t’entête surtout pas avec eux. Laisse-les avec leurs certitudes et croire qu’ils sont élus ! Personne ne sait de quoi et par qui, mais cela n’a aucune importance et ça ne fait de mal à personne.
Non, crois-moi, fiche la paix aux Hébreux. Entre nous, ce serait bien une connerie pour ton frère ça ! Serait bien capable de la faire… Alors, occupe-toi des autres ; là, il y a du boulot !
— Les autres ?... Quels autres ? s’enquit Eden tout surpris.
— Commence par les plus importants, Les Romains par exemple.
— Les Romains ! Ceux qui rigolent avec des lions ?!
— Ben oui, quoi… Et il n’y a pas qu’avec les lions… précisa, cynique, Dieu-Lui-Même.
— Mais ça n’va pas non ?! Pas question, je reste ici !
— Bon alors, essaye avec les Grecs… proposa Dieu-Lui-Même, conciliant.
— Ceux qui se baladent toujours avec une lyre ou qui blablatent pendant des heures en coupant les cheveux en quatre, assis en tailleur avec des cailloux dans la bouche6 ?
— Oh ! Mais au moins ce n’est pas méchant, souligna Dieu-Lui-Même.
— Ouais, enfin, il paraît quand même qu’on ne peut pas leur tourner le dos…
Dieu-Lui-Même, rigolard :
— C’est très exagéré et on ne te demande pas d’évangéliser le « bataillon sacré.7 »
— Franchement, Père-mon-Dieu qui créa le Ciel et la Terre et qui n’aurait jamais dû le faire, ça ne me tente pas vraiment… Envoyez Saint-Pierre à ma place.
Dieu-Lui-Même, scandalisé, les yeux au ciel :
— Saint-Pierre, mais tu n’y penses pas ! Les bras m’en tombent ! J’ai besoin de mon intendant ici. Et puis, il ne jure que par les Hébreux, aussi obtus qu’eux ! Il est vrai qu’il en est ! Mais en plus, en bas, ils ont plein de coqs qui s’égosillent tous les matins et Saint-Pierre, il ne supporte pas. C’est plus fort que lui, ça le met en transe et il ne sait plus ce qu’il dit… serait capable de me renier, le bougre8 ! Alors évidemment… il y aurait bien… Saint Paul… mais du coup, Saint-Pierre va faire la gueule… peuvent pas se voir ces deux-là 9! Remarque, Saint Paul, depuis qu’il ne tient plus à cheval10, il est nettement plus terre à terre et donc, lui, il s’en moque des Hébreux, pourtant il en est aussi ! Mais Il a vite compris qu’on ne peut pas avancer avec eux. Ça doit être son éducation militaire chez les Romains… pas habitué à discuter pendant des heures. Cependant, son côté d’ancien légionnaire un peu tête brûlée m’inquiète. Il fonce un peu vite et même s’il est capable de fédérer les tribus du bout du monde, je crains des réactions du genre « peace and love ». Tu vois le tableau ! Obligé d’enjamber toutes ces « guimauves déjantées », il risque de leur marcher dessus exprès ! Il est vrai que dans la Légion, il n’a pas été habitué aux pâquerettes et aux chansonnettes… Non, ce genre de révolution juvénile et bourgeoise qui prend les espaces verts terrestres pour mon jardin céleste, quelle pitié ! Eden, tu imagines un peu à Paris, l’état des pelouses des Tuileries, du Parc Monceau et du Luxembourg ? Non, vraiment, le plus tard possible ! Déjà qu’aux bois de Boulogne et de Vincennes, les arbres repoussent avec des formes bizarres et que leurs feuilles sont étrangement caoutchouteuses… Et puis, franchement, tu vois Eve au Jardin Céleste, avec les cheveux aussi sales et croûteux que son aïeule Lucie ?... Dans une robe de squaw peinte à la gouache et beuglant, un pétard fumant au coin de la bouche, « Michael est de retour », pendant que le « Michael » du moment est le dixième de la journée à la foutre en cloque, sans même qu’il lui en reste le moindre souvenir ? Et tu imagines aussi du coup (en fait, je ne sais pas si l’expression « du coup » est bien choisie… c’est le singulier qui me gêne.) Donc je répète quand même : et tu imagines aussi du coup le fruit de la « diversité » ? Parce que, là, comme « diversité », difficile de faire mieux. Devine un peu le produit ? Ni rouge, ni blanc, ni noir, ni jaune… Multicolore le bambino ! De quoi mettre tout le monde d’accord, c’est-y pas beau ça ! Note, ils ne sont pas dénués d’aspiration spirituelle, ces braves gens, à peine mis au monde dans une flaque de boue ou, au mieux, dans l’herbe au milieu des canettes de bière vides, ça fait évidemment plus naturel, que voilà, d’un nuage de hasch et d’une touche de seringue, le nouveau disciple aussitôt baptisé !... Prénom : Arlequin ! Youppieeeee ! Voguez jeunesse !... Tiens, là aussi je vois bien ton frère en Grand prêtre se fourvoyer là-dedans. Il en a bien le look ! C’est certain que le Saint-Paul avec son petit côté moine-soldat, il vaut mieux le garder pour une autre occasion. Donc, exit Saint-Paul. Qu’est-ce qui nous reste ?... Ben, pas grand-chose… Ah ! Si ! Saint-Martin ! Encore un légionnaire, mais c’est un doux celui-là… oui mais finalement, plus j’y pense, moins je suis convaincu. À force de couper son manteau en deux dès qu’il voit un « sans papier », vu le nombre, il finira à poil ; Je ne te dis pas la réputation qu’il va nous faire, non, décidément, ce n’est pas possible. Exit Saint-Martin… dommage, je ne sais pas pourquoi, mais je l’aimais bien celui-là… enfin tant pis. Bon, là, maintenant, on fait les fonds de tiroir…
— Et chez les anges Père-mon-Dieu ?
— Saint-Michel, j’en ai besoin pour la Garde et foutre des PV à tous ces anciens humains qui se baladent le dimanche sur mes pelouses et y laissent des papiers gras. Il reste ! Exit Saint-Michel.
— Et dans la troupe ?
— Les chérubins, séraphins et autres trolls du cosmos ? Mais mon pauvre Eden, tous les mêmes, pas sérieux… dès qu’on tourne le dos, ils ne font que des pitreries : jouent à saute-mouton avec les nuages, chantent à tue-tête, dansent comme des fous, soufflent dans leurs fifres comme des malades, se roulent sur le dos en se tapant sur le ventre de rigolades, non, vraiment… bons qu’aux bouffonneries et à servir de modèles à Michel Ange ! Exit les Angelots.
Alors, face à ce constat, un lourd silence s’installa. Dieu-Lui-Même surveillait discrètement la physionomie de son fils, espérant y découvrir les prémices d’une capitulation, tandis qu’Eden, lui, cherchait intensément, qui pourrait bien lui éviter un tel voyage, quand, subitement, au mot voyage, la solution, comme une évidence, lui vint à l’esprit !
— Et l’Archange ?
— Tu dis ?
— Je disais : « et l’Archange ? » insista Eden plein d’espoir de se voir exonérer de cette mission.
— Gabriel ? Tu plaisantes ! Et qui apporterait mes messages alors ! Et puis, il est juste capable de faire des allers et retours… et ne peut même pas aller dans les montagnes. À son dernier voyage, il s’est fait attaquer en plein vol par des rapaces. Il est rentré sur une seule aile et a dû se poser sur le ventre… quelle glissade ! Ah ! Ah ! Ça fumait de partout. Sérieux, il a failli flamber et pour un peu, il capotait ! Hilarant ! Tu l’aurais entendu piailler ! Je n’ai jamais autant rigolé ! Il était tout râpé partout, du menton jusqu’aux genoux ! Plus aucune plume et plus de duvet non plus. Ah ! Ah ! Ridicule !
— Râpé partout ?
— Si je te le dis ! Tu ne crois plus ton Père-Dieu-Lui-Même, mécréant ?
— Holà ! Si, si ! Mais… entièrement râpé ? insista Eden, boosté par une pensée naissante un brin ironique.
— Comme tu le penses, mon gamin !
— Et les…
— Oui, oui, Ah ! Ah !... Aussi, mon bon !... Râpées, jusqu’à l’os !
— Pourquoi, il a un os dedans, lui ? lâcha Eden, interloqué.
— Logiquement non. Mais comme il y a toujours eu un doute sur le sexe des anges et que l’Université Céleste ne précise rien à ce sujet dans sa littérature médicale, en fait on ne sait pas ! N’empêche, on rigole, on rigole, mais ça doit quand même être gênant ! L’pauvre gars !
— Ouais, enfin, on rigole, on rigole, mais y a pas à dire, un os, ça peut aussi aider… précisa Eden, non sans malice, mais en baissant curieusement d’un ton quand même.
— Comment, Eden ? Je n’entends rien !
— Tant mieux…
— Répète plus fort s’il te plaît !
— Je disais : alors évidemment, Père-mon-Dieu, là, je comprends. Donc de toute façon, on ne peut pas envoyer sur terre un type qui a peut-être un os à cet endroit-là. Vous ne voyez pas qu’ils le découvrent, en bas… ça ne ferait vraiment pas sérieux !
— Eh oui Eden, c’est mon avis… donc exit aussi l’archange. Non, vraiment, Il n’y a pas de doute, il n’y a que toi, Eden, qui puisse descendre sur terre. Tiens, j’ai une idée !
— Ah, oui ! Je crains le pire… marmonna Eden, en cherchant du regard par où il pourrait bien s’enfuir.
— On pense toujours au Levant et au Croissant fertile11, mais il y a la Gaule. Tu débuteras avec les Gaulois !
— C’est quoi un Gaulois ? questionna Eden, prudent.
— Un celtique, un habitant de la Gaule, loin au nord de Rome.
— Eh ben ! Et d’où vous est venue cette brillante idée, Dieu-mon-Père ?
— C’est l’histoire de l’Archange avec son os qui m’a fait penser aux Gaulois. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis certain que si tu leur racontes, c’est d’avance gagné ! Tu t’en feras des amis !... Une idée, juste comme ça, comme tu dis si bien…
— Désolé ! Toujours impossible ! Je ne parle pas le celtique non plus ! lâcha aussitôt Eden, la mine ravie.
Mais tandis que, sûr de sa réponse, Eden commençait à se lever pour partir, Dieu-Lui-Même, d’un geste impératif, le fit aussitôt se rasseoir et goguenard, mit les choses au point :
— Oh ! Alors là, aucune importance ! Pour les gauloiseries, tu parleras par gestes ! Ils apprécieront d’autant mieux… pas très fins les Gaulois, franchouillards à mort, mais bons gars quand même. Je vois d’ici la scène, pas franchement raffinée, mais il faut ce qu’il faut… pas d’autre solution pour se faire comprendre. Alors, ton orgueil, tu le mets dans ta poche et ton mouchoir par-dessus et voilà, voilou !
— Je n’irai pas chez des barbares ! Et de toute façon, je n’ai pas de poche ni de mouchoir ! lança Eden, en dernier ressort.
— Eden ! Tu m’emmerdasses ! Si tu n’es pas capable de t’occuper de ton héritage, je te nomme à fouillis les oies sauvages avec le titre de Grand Inutile ! Donc, tu iras sur Terre ou bien je t’exile !
— M’en fous…
— Tu n’as rien d’autre à dire ?
— Oualou…
— Réfléchis bien !
— Inutile et tranquille, ça finit pareil… c’est cool… j’irai pas !
— Bon, alors, écoute-moi bien, petit crétin. Tu t’entêtes ?... Parfait !... Eh bien, puisque tu ne veux t’occuper de rien et que ton plaisir est synonyme de vide, tu vas régner sur…
— Je ne veux pas régner tout court ! s’insurgea une dernière fois Eden.
— Mais si, mais si ! Tu vas régner ! Que tu le veuilles ou non ! Et pour commencer, je te confisque ton âme et la garde en otage ! Mais tu vas régner quand même parce que telle est ta destinée, car, « en vérité je te le dis », tu es mon fils que cela te plaise ou non et « ab origine fidelis »12 ! Tu vas donc régner… mais sur du vide ! Je t’exile donc dans le Néant dont je te nomme Empereur pour l’Éternité ! Telle est ta punition, telle est ma décision ! Dieu-Moi-Même, restera silencieux à toutes tes demandes et suppliques pour t’aider. Tu n’auras plus aucune réalité sauf à te raccrocher à l’illusion d’exister. Et quand, pour y céder, tu infiltreras les hommes, quelles que puissent être les vies successives que tu auras choisies d’envahir pour te nourrir de leur substance, tu n’y trouveras aucun repos possible, car à celle du moment, tu apporteras des précédentes la mémoire entière de ta désespérance, tout en vivant déjà l’angoisse de la suivante ! Tu chemineras sans fin et sans jamais trouver un sens à ton errance… Néant oblige et privé de ton âme, tu ne seras plus qu’un Mythe… le Diable ! Mais comme tu es quand même mon fils et que ton rôle sera très dur, je te conseille, pour recharger tes batteries, les jardins de Paris ; mais pour le reste, « demerditi ! ».
J’enverrai donc ton frère, Jésus, sur la terre à ta place et je te condamne à endosser la responsabilité de ses erreurs et de ses échecs, dont ta dérobade en sera l’origine ! Il serait donc injuste que tu échappasses à la souffrance. Il t’appartiendra donc par ton pouvoir Impérial, puisque tu le détiens de moi, d’assumer le Mal dans tout l’Univers et ailleurs encore, car j’ai d’autres propriétés que je tiens toujours secrètes pour beaucoup plus tard. Tu me dis n’aimer que la tranquillité et haïr le vice et la violence… eh bien, je te condamne à assumer tes sentiments. Aussi, dans ton Empire, tu croiseras Lucifer qui s’en croit le chef depuis que je l’ai chassé, « a divinis », pour rébellion. Il te faudra le combattre sans relâche, car c’est un fourbe qui ne fait qu’exploiter la folie des hommes en se vantant d’un pouvoir qu’il n’a pas. Il sera ton pire ennemi, car si tu n’y prends pas garde, vous aurez la même apparence. Partout où tu trouveras sa trace, il t’appartiendra de prouver son imposture et prendre toi-même en main le Mal et lui donner un sens pour que les hommes aient à choisir entre ton frère ou leurs dérives. Tu seras seul face aux malheurs de l’humanité et aux déchaînements de ses horreurs, dont tu seras également le bouc émissaire, car nous savons, Nous, que le Mal naît des hommes et qu’eux-mêmes s’en refusent la paternité. Tu en souffriras… mais pense à ce qui attend ton frère ! Tu l’as voulu ! Je t’avais prévenu.
Parce que tu m’obliges à vous mettre tous les deux en scène, je crée donc le Dualisme. Ton frère affrontera la lourde tâche d’assumer le Bien et toi le Mal. Vos actions respectives n’auront d’autre effet que de maintenir cet équilibre pour le choix qu’il offrira aux hommes et qui seul pérennisera mon théâtre terrestre. J’en serai seulement le spectateur attentif et non l’arbitre, car, « je vous le dis », vous portez en vous-mêmes l’essence de la sanction. Maintenant et surtout, ne venez pas me casser les pieds avec le Salut des hommes ! … Voilà !... Adjugé !... J’ai dit !... Gendarmes, faites évacuer la salle ! Mais ?... Mais, Mon-Moi-Même, qu’est-ce que je dis là !... Eden, tu me fais perdre la tête, décampes ! « Ite missa est13 ».
Et, Dieu, furieux, tourna les talons. Alors, Eden, abasourdi par la tirade de son père, alla tristement préparer son sac. Il y mit une poignée de souvenirs, une autre de terre du jardin, serra Eve dans ses bras, longuement, très longuement, puis difficilement s’en détacha et, emportant son parfum, il s’éloigna lentement, sans se retourner, tête basse, le cœur en pénitence pour s’enfoncer sans un mot dans l’Empire du Néant.
Chapitre 2Paris, Square du Vert Galant
— Voulez-vous ma place Mademoiselle ?
— Oh ! No, really ! Merci Monsieur, very nice ! Mes amis and me, just, nous voulons jeter notre œil sur le river.
— Vous êtes Anglaise, n’est-ce pas ?
— My God ! Cela se voit so tant ?
— Ce qui se voit est tout à votre avantage, Mademoiselle et ce qui s’entend me ravit.
— Very nice and charming ! Vous êtes donc Français, Monsieur, aren't you ?14
— Français ?... Euh… Ici… oui et même plus encore… et je m’appelle Henri Wittenweier. Mais vous vouliez dire « jeter un œil sur le fleuve », je pense ?
— Certainly ! Le viue de cet endroit vous fait nager dans l’histoire et avec le soleil sur le Seine, c’est magnifique !
— « plonger dans l’histoire », semble-t-il… mais tenez, voici une place… je vous en prie. Vous aimez l’histoire ?
— Ah ! Oui, bien sûr, « plonger dans l’histoire » ! merci Monsieur. En effet, je suis étudiante en histoire à Panthéon-Sorbonne, but perhaps15, je devrais plutôt étudier le français, ne trouvez-vous pas ?
— Vous le parlez déjà très bien. Avez-vous une période préférée ?
— Je dois faire un mémoire sur le moyen âge. J’allais, last year16, à Rome pour la participation des Papes à cette période et now17, je suis à Paris pour la partie secular… Oh !... Sorry !... Séculière, je dois dire, n’est-ce pas ?
— En effet, mais pour une spécialiste du moyen âge, en venant au Vert Galant, vous avez choisi votre endroit. Cet agréable square n’étend pas l’ombre de ses arbres seulement sur les touristes et autres amoureux…
— But i think18 aussi sur les étudiantes anglaises, no ?
— Of course19 Miss, mais il y a autre chose de beaucoup moins romantique !
— ?
— Oh ! Mais je vois maintenant que votre regard bleu Channel vire à l’émeraude ! Serait-ce le signe avant-coureur d’une tempête qui s’annonce ? Mais non, impossible, pas avec ce si joli sourire. Je pense en fait que vous aimeriez bien savoir ! Que regardez-vous là-haut ?... La statue équestre d’Henri IV ! … Il est exact que l’histoire de cette sculpture est bien compliquée, par contre amusante et comporte quelques secrets depuis longtemps connus de tous, mais aussi certaines supputations ; que voulez-vous, on n’arrête pas la légende… Eh non, il ne s’agit pas de cela. Je vous en parlerai une autre fois peut-être, mais ce n’est vraiment pas cela que l’ombre des arbres recouvre… bien plus terrible que la statue de notre bon roi Henri !
— Vous me faites luterner !
— « Lanterner »… Oui, je l’avoue ; je ne me lasse pas du spectacle que m’offre votre visage. On croirait une enfant à laquelle on aurait promis une consommation illimitée de barbe à papa ! Un bain de jouvence ! Vraiment, je vous en remercie. Aussi, vais-je peut-être faire encore durer…
— No… please !... C’est de la torture !
— Vous ne croyez pas si bien dire…
— Really ? Please, dites-m’en plus.
— Cela n’a pas porté chance à ceux qui l’ont su !
— Je prends le risque !
— Et les périls aussi ?
— Vous jouez avec mes nerfs.
— Vous n’auriez pas un vieux château en Écosse, plein de fantômes par hasard ?
— Hélas, non. Je suis née à Brighton.
— De là votre regard maritime.
— Really ! You think so 20?... But now21, c’est mon cerveau qui est dans la brume. Please, Monsieur, votre histoire !
— Ah ! Ah ! Bon, vous l’aurez voulu ; alors voilà…
— Hello ! Mary ! Are you ready ?22 ... We have to come back right away ! We are late !23 Désolé Monsieur, je vous l’enlève, nous devons rentrer maintenant. Bonne soirée Monsieur !
— Oh ! Sorry, Monsieur, il a raison ; je dois partir. But i'ld like to know24 your terrible history, really... Est-ce possible de vous rencontrer de nouveau ?
— No problème Miss ; vous me trouverez ici ou au Luco ou dans n’importe quel jardin de Paris… J’aime beaucoup les jardins… question de gènes, je pense…
— Ok, very glad, Monsieur and see you soon !25
— Au revoir Miss !
La jeune étudiante s’était levée et allait tout juste se mettre à courir pour rattraper ses amis quand :
— Oh ! Oh !... Mary Niels !... Le béret écossais sur le banc… vous l’oubliez, il me semble !
— Oh ! Yes indeed 26! Merci Monsieur… but… please, comment connaissez-vous mon nom ? Parce qu’il me semble avoir omis de me présenter… and really, I am sorry about that ! Vous me connaissiez ?
— Pas le moins du monde, mais je savais que vous viendriez…
— Comment cela se peut-il ?
— Ah ! Ah ! Encore un mystère à éclaircir peut-être !
— Auriez-vous quelques pouvoirs magiques, Monsieur ?
— Nous avons tous quelques pouvoirs, Mary… mais magiques… ce n’est pas donné à tout le monde en effet.
— Vous êtes alors devin ! Maintenant, vous m’intriguez, Monsieur !
— Rassurez-vous, Mary, il n’y a rien de surnaturel…
— Vous trouvez ?
— Eh ! Oui… le revers de votre béret… votre nom y est inscrit !
— My God !... obviously27 !... Alors, merci encore Monsieur et… « à bientôt » !
— It's up to you28, Mary... Mais faites quand même attention à la 7ème marche du petit escalier de votre amphi !
— ?
— Eh bien oui, Mary… escalier C, côté rue de la Sorbonne…
— En effet… mais là, really, vous m’inquiétez cette fois, Monsieur ! Comment pouvez-vous savoir ?
— Oh ! Mais retrouvez votre sourire, Mary ! Vous êtes vraiment très impressionnable ! Une de mes filles vous y a devancée. Quoi de plus normal !
— Oui… euh… Évidemment… i am sorry, je suis ridicule… au revoir Monsieur… à la prochaine fois.
— Oui, oui c’est noté, mais ne faites pas de mauvais rêve quand même !
La longue et jolie Mary ajusta son béret écossais sur sa chevelure blonde et, tout en tressant une boucle rebelle, s’éloigna en direction des escaliers débouchant au pied de la statue du bon roi Henri. Puis tandis qu’elle s’engageait sur le Pont-Neuf, elle ne cessait de se poser des questions et avait bien du mal à dissiper un sentiment mitigé d’un peu d’angoisse et de beaucoup de curiosité : cet homme savait son nom… oui, mais il y avait le béret qui explique tout… La marche de l’escalier C… mais sa fille l’avait emprunté… sa fille… quelle fille ? … Et pourquoi n’aurait-il pas de fille d’ailleurs ?... Car enfin, il avait l’âge d’avoir une fille en fac… mais il a dit : « une de mes filles »… et alors, il n’a pas le droit d’avoir plusieurs filles ? Si bien sûr… mais cette histoire terrible de ce square au moyen âge, quelle est-elle ?... Il serait question de torture… et le malheur sur ceux qui l’ont su ? … Et pourquoi m’attendait-il, moi, Mary Niels ?... Stupide, simple expression… moi ou une autre… et il…
— Mary !!! Attention !!! … Didn’t you see the signal ?! It’s green !29
— Oh ! Thanks a lot, Madame !... but !
— Votre nom ?... Ne vous en faites pas. I got it in the square, when the gentleman called you about your hat30! ... And I lived in England for ten years31 ! Good afternoon Mary !
Mary remercia. Tout à ses réflexions, elle avait bien failli se faire renverser. L’incident la sortit de ses pensées et elle se mit à courir pour rejoindre le groupe de ses amis ; et tous se fondirent dans la foule des marcheurs remontant la rue Dauphine. Alors, Eden intervint :
— Alors vieux singe !... Tu ne croyais quand même pas que j’allais te laisser faire ? J’ai bien vu ton manège, vieille canaille.
— Ah mais tu étais là ? Et d’où sors-tu Eden ?
— Je suis là où je veux, quand je veux et dans la peau de qui je veux, Lucifer ! C’est toi, Lucifer, qui as mis le feu au vert !
— Eh, oui ! C’est moi ! Ah ! Ah ! Oui, oui, c’est moi ! Quand je la vois, dans son jean et ses ballerines avec son béret écossais d’où déborde sa blondeur, se déplacer de sa souple démarche, on dirait qu’elle glisse ; Aaaarrh ! Ça me fait trop mal ! Elle est trop belle ! Aaaarrh ! Tous la regardent ! Et sa pointe d’accent… un charme envoûtant ! En plus, elle est jeune et peut espérer un avenir éblouissant. C’est pour moi scandaleux ! C’est trop dur, il y a trop de bonheur là – dedans. Cela injurie ma conscience de démon ! Aaaarrh !!! Je ne peux pas l’accepter, il faut casser tout ça ! Comment pourrais-je admettre un tel rayonnement, alors que je vis dans l’ombre et la laideur !... Regarde-moi… as-tu vu ma fourrure sinistre ?... Mes mains ? Regarde mes mains… elles sont crochues, velues et affublées de griffes jaunâtres, même pas rétractables ! Et cette queue immonde et pelée, fourchue en plus ! Je hais les talons hauts ; il y a toujours une pétasse qui marche sur l’un des bouts de la fourche ! Et tu voudrais que je laisse s’épanouir à côté de ma pauvre apparence une telle splendeur ? Et ce sourire, mon Diable, à damner un saint ! Inacceptable, il agresse ma méchanceté naturelle ! Non, vraiment, la beauté est mon enfer ! Aaaarrh ! Non crois-moi, on ne peut pas laisser faire ça. Aide-moi, s’il te plaît, aide-moi à la faire disparaître ! J’en souffre trop ! Tu es le Diable quand même !
Mais Eden, n’était évidemment pas de cet avis :
— Ah ! Tu souffres ! Tu m’en vois ravi. En enfer, on doit souffrir, Lucifer ! Continue donc de souffrir… Oui, je suis le Diable ! Le vrai ! Pas celui dont tu donnes l’apparence, Lucifer ! Par ta faute, et depuis toujours, la terre entière s’imagine que le Diable est mauvais, mais tu sais bien que c’est faux ! Pourquoi donc faut-il que tu excites les hommes à créer le mal ? Pour te venger du bannissement que ta trahison a justifié ? Tu n’es qu’un proscrit, sans aucun titre. Tu n’es même pas capable de le créer toi-même, le mal ; tu n’en as pas le pouvoir ; tu ne peux que le susciter ; en fait, tu es un minable ! Mon rôle à moi, en qualité de Diable est de gérer ce mal que tu t’évertues à développer. Il y a dans ce monde un équilibre à respecter et moi je m’efforce de maintenir le mal né des humains à sa juste mesure et à en combattre les excès qui sont tes œuvres, Lucifer ! Alors, oui, j’ai placé cette aimable dame aux côtés de Mary pour contrer ta machination et tu me trouveras toujours sur ton chemin pour enrayer tes entreprises, dans ce monde ou ailleurs, car moi seul, je suis, de droit divin, Empereur du Néant ! Je pourrais donc te réduire en poussière et la disperser aux quatre coins du cosmos, j’en ai le pouvoir, mais ce serait t’alléger de ta pénitence. Ne rêve pas Lucifer, je ne te donnerai pas ce soulagement ! Donc, tu traîneras avec toi pour toujours ton vice et ta laideur ! Et ne t’avise plus d’approcher Mary, sinon, je te confronte à encore plus de beauté, et puisque celle de Mary te hérisse, je commencerai par des corps magnifiques dont la vue et le principe même de leur existence t’indisposent tellement…
— Non, pas ça !... S’il te plaît !... Pas ça ! supplia Lucifer en se mordant les doigts.
— Oh ! Mais je ne te confronterai pas aux arts antiques, pas plus qu’aux autres grands classiques, ni même aux œuvres de Rodin et de Camille Claudel ; tu es bien trop incapable de percevoir les sentiments des hommes au travers de leurs attitudes et pourtant, au-delà de la beauté des corps, c’est justement cette sensibilité, dont tu es, toi, dénué, qui compte dans leurs œuvres ; tu ne peux pas comprendre ; la sculpture est une procréation, et toi, tu en es le contraire : un exterminateur !
— Camille ! Ah ! Ah ! Je l’ai bien connue, la Camille… Ah ! Ah !
— Oui ! Je sais ! Tu as cru la détruire32, mauvais sujet ! Mais ne t’en vante pas, c’est raté Lucifer ! C’est raté, car tu n’as réussi qu’à lui pourrir la vie… mais il reste ses créations qui la prolongent et la font exister pour elle-même et pour toujours, et là, tu n’y peux plus rien ! Non, je t’imposerai une punition moins intellectuelle, moins élitiste, mais pire pour toi, quelque chose d’animalement vivant dont tu pourras sentir la chaleur vitale et dont la sensualité te blessera jusqu’au sang et l’ardent rayonnement t’aveuglera par d’horribles brûlures. Je veux que tu en tombes malade et que tu en éructes ton fiel fétide et démoniaque…
— Aaaarrh !!! Je fuirai, Eden, je fuirai ! Ta punition est trop affreuse !
— J’ai le pouvoir de te trouver où que tu sois et de te retenir ! N’oublie jamais qui je suis ! Continue donc à jeter ton venin et je t’emmène au Lido…
— Impossible, Eden ! Tu ne peux pas me faire ça ! Tu sais bien que je suis allergique aux merveilles de ce monde, au plaisir de vivre, à la douceur comme à la gaieté. Je n’aime que le malheur des autres ; oui, oui, que le malheur des autres ! Ah ! Ah !
Mais Eden avait sa petite idée. Aussi, avec un plaisir non dissimulé, il appuya encore là où ça fait mal.
— Eh bien alors, après je t’emmène au Moulin Rouge…
— Ah ! Non ! Là, c’est abusif ! Ce serait de la torture, ponctua Lucifer, scandalisé.
— Ce n’est rien encore. Je connais quelques caves anonymes, Lucifer, où dans des volutes de fumée et des vapeurs d’alcool, de superbes captives, sculpturales prises de corsaires, à la nudité parée de lourds bracelets de bronze, tanguent sur les tables au rythme du jazz lent et douloureux de la Louisiane perdue…
À voir Lucifer se liquéfier, Eden jubilait, mais il le laissa exprimer sa panique, car il avait encore plus terrible à lui faire subir ! Et en effet, l’angoisse de Lucifer montait de plus en plus en pression :
— Oh ! Làlààà ! … C’est chaud !... Très chaud !... Sculpturales en plus… vraiment trop chaud ! Quelle immonde merveille ! Et les bracelets de bronze sur ces corps exotiques ! Aaaarrh ! Quel ignoble bonheur !... Et ces silhouettes toutes en courbes qui oscillent au gré des vagues musicales et me menacent d’un prometteur abordage !... Aïe ! Aïe ! Aïe ! Mon Diable ! Quelle magnificence des sens insupportable ! Arrête ! C’est trop cruel !... Regarde, Eden, j’en tremble de rage ! Mes jambes m’abandonnent !
— C’est ça ! Roule-toi par terre !
— Ah ! Je souffre, je suis supplicié !... Eden, mon corps entier me brûle !
— Ça t’étonne, Lucifer ?
— Je vis un enfer !
— Normal aussi, et roule-toi bien, car je te réserve encore mieux ; tu passeras de la flibuste au Crazy Horse…
— Le Crazy ! Le Crazy ! Le Crazy !... Ooooh non, pas le Crazy ! S’il te plaît, c’est trop de douleur… pitié ! Pas le Crazy !... Aaaarrh ! Rien que d’y penser, je me consume… les plus belles femmes du monde ; quelle horreur ! Le temple de la sensualité, c’est de l’inconscience ! Un poison violent !... Aaaarrh ! J’ai mal ! L’Art et l’envoûtement au féminin ! Je hais l’art, je hais la musique ! Je hais toutes les splendeurs ! Aaaarrh ! Elles m’offensent et me transpercent ! Oh, mais tu veux me tuer ?... Je vis mille maux ! Pitié mon Diable ; je t’en prie, pas le Crazy ; ne fais pas ça !
— Allez, Lucifer ! Continue à te rouler de frayeur et de te tordre de douleur, tes spasmes de rage ne m’impressionnent pas ! Et cesse de baver comme ça, tu vas puer encore plus !
— Ooooh !... Je suffoque… Aaaarrh !... Je me meurs…
— Menteur avec ça, et comédien ! Tu sais bien que tu ne peux pas mourir, canaille ! Lève-toi, vieux singe et disparais ou je te fais souffrir encore. Hors de ma vue, Satan ! Vade retro satana !