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Le Tome des Révélations !
Le rôle de Mary, protégée par les services secrets britanniques ;
les terribles aveux de Louise, alias Lulu-la-Murène ;
l’énigmatique vengeance de Julia ;
l’inattendue et stupéfiante intervention de Gabriel et les poignantes confidences d’Elisabeth,
et Dieu piétine Lucifer !
Quand la vérité triomphe !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Frédéric Jung a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent.
Jean-Frédéric Jung est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.
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Seitenzahl: 410
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-501-8ISBN Numérique : 978-2-38157-502-5
Dépôt légal : Mai 2023
© Libre2Lire, 2023
Du même auteur :
Le Bal des cloportes : Libre2Lire éditions
La Malédiction : Libre2Lire éditions
La Dame du Sycomore : Libre2Lire éditions
La Dynastie Clandestine : Libre2Lire éditions
La Mort du Goéland : Alter Real éditions
Les coulisses du silence : Alter Real éditions
Pied à terre : Alter Real éditions
Récompense : Alter Real éditions
La Fenêtre : Alter Real éditions
Intervalle et parenthèse : Alter Real éditions
Jean-Frédéric JUNG
La Dynastie Clandestine
Tome IIILe Souffle du Jardin
Roman
Résumé du tome précédent
Henri a succombé à ses blessures. Mais, invisible ou incarné incognito, Eden est encore sur Terre et refuse d’abandonner ceux qu’il a appris à aimer.
Elisabeth est repartie à Magdlinburg pour préparer sa prochaine conférence à Berlin.
Julia « ne va toujours pas très bien » mais a profité quand même d’une mission à Sarajevo pour assouvir une mystérieuse vengeance.
Mary se retrouve seule à Paris, mais protégée dans l’ombre par Chang et Zi, deux agents des services secrets britanniques sous le contrôle du Captain Williams.
Louise, alias Lulu-la-murène, a enfin livré à Mary son poignant secret.
Dieu est de plus en plus perdu et son inquiétude s’intensifie pour les siens.
L’archange Gabriel, alias Gabi, cumule toujours les âneries.
Mais têtus, les gendarmes insistèrent :
Dès que les deux gendarmes eurent quitté la pièce, le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps, décrocha son téléphone pour appeler Mary. Par chance, Mary, rentrée tard de son entretien avec Louise, alias Lulu-la-murène, était encore chez elle.
Mary fit très vite, en effet. Elle déboula en courant de la place de la Contrescarpe jusqu’au Val-de-Grâce, passa au secrétariat du médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps pour prendre le pli qui l’attendait et, comble de chance, profita de la navette de l’hôpital qui partait pour Le Bourget.
Arrivée à l’aéroport, une demande suavement formulée, un sourire à damner un saint, une œillade adroitement envoyée, auront suffi à décider le chauffeur à la déposer, en premier, à l’entrée de la zone de transit. Elle sauta du minibus avant même qu’il fût totalement arrêté, laissant le pauvre chauffeur reprendre avec philosophie ses esprits un instant égarés, puis elle s’engouffra aussitôt dans l’ombre de l’entrepôt.
Le bâtiment s’ouvrait aussi de l’autre côté, sur le tarmac, et dans la clarté de cette ouverture, Mary vit distinctement, au travers de la grille qui délimitait la zone franche au milieu de l’entrepôt, Julia pointer un document au fur et mesure que le Clark de manutention déposait les matériels déchargés de l’avion. Mary l’appela sans attendre ; immédiatement, Julia alors se tourna vers elle, ses grands yeux bleus écarquillés de surprise appuyés aussitôt par un sourire rayonnant. Mary voulut s’élancer vers elle, mais posant ses mains sur la grille de séparation, elle fut aussitôt saisie d’une désagréable impression, elle eut comme une sorte d’apparition fugitive, un flash cauchemardesque en somme : Julia derrière des barreaux, le regard perdu, loin, très loin, inaccessible… Mary en eut un vertige et s’agrippa à la grille tandis que Julia se précipitait pour la soutenir au travers des barreaux. Était-ce le contact de Julia qui la replaça aussitôt dans la réalité, ou était-ce sa propre conscience qui se rebellait contre sa pénible vision ? Peu importait, mais son malaise se dissipa ; Mary se reprit rapidement. Elle put alors expliquer à Julia les raisons de sa présence, avec toutes les précautions voulues pour qu’elle analysât la situation avec calme et raison. Elle précisa bien, pour la rassurer, qu’elle bénéficiait de l’appui du médecin-commandant. Mary lui souligna que les gendarmes, sûrement postés dans la salle des pas perdus de l’aéroport, n’étaient encore porteurs d’aucun ordre d’arrestation et qu’elle n’avait donc aucune obligation de les attendre. Elle rajouta aussi qu’une convocation lui serait probablement envoyée et qu’elle pouvait d’ici là se faire conseiller. Mary, tout en cherchant à maîtriser sa propre émotion, tentait de calmer la tension de Julia qui manifestement montait à vue d’œil ; d’autant que ce qu’elle venait de faire à Sarajevo restait encore brûlant dans son esprit. Mais rien n’y fit. Julia, n’y tenant plus, le visage décomposé, lui coupa subitement la parole :
Julia embrassa avec chaleur les mains de Mary à travers les barreaux puis tourna les talons. Elle signa rapidement le document que le douanier de permanence lui tendait et dit quelques mots à voix basse à son adjoint. Puis elle se retourna une dernière fois vers Mary, lui adressa un geste de la main et s’échappa sur le tarmac en courant. Mary saisie par la rapidité de la réaction de Julia restait encore toute pantoise. Elle voulut lui crier quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche ; trop de choses à lui dire. Elle ne réussit juste qu’à lever à peine un peu le bras en réponse au geste d’adieu de Julia et puis, elle le laissa retomber, comme un signe d’impuissance et de regret de ne pouvoir lui dire que pour Sarajevo, elle « savait ». Mais Julia avait déjà disparu. Alors Mary baissa lentement la tête et la gorge serrée, s’en alla, ne retenant de Julia que son regard bleu qui en se détournant s’était un peu brouillé aussi.
Mary, triste et songeuse, avait d’abord voulu rejoindre le point navette, allant lentement, au rythme de sa réflexion, un peu comme on revient d’un échec en méditant sur ses insuffisances. Mais dans le silence de sa marche, loin de se détendre, elle se laissa peu à peu envahir par une sourde colère. Qui donc, une fois de plus, œuvrait dans l’ombre pour que le malheur les rattrapât encore, alors même que par le sacrifice de Louise, la Providence venait juste d’entrouvrir les portes d’un espoir ? Un pas en avant, deux en arrière ! La marche du Destin était décidément bien sinueuse ! À se demander, d’ailleurs, si le Destin était bien à jeun ! Ses manifestations étaient souvent si confuses ! Savait-il seulement où il allait ? Mais comme pour équilibrer sa colère, Mary sentit monter en elle une très grande angoisse consécutive à l’impulsive réaction de Julia. Elle en traduisit un tel état de tension que le risque d’une énorme bêtise ne lui sembla nullement exclu. Mary en était d’autant plus convaincue, qu’instruite par Louise des vrais motifs de son voyage à Sarajevo, dont d’ailleurs elle ignorait l’aboutissement, elle en évaluait comme un facteur aggravant toute la charge émotionnelle qui devait peser sur Julia. Mais pour « sa Julia », consciente de son rôle, Mary voulut encore se battre et pour contrer son inquiétude qui ne cessait d’augmenter, elle se persuada qu’il était encore temps d’agir pour éviter le pire ; un pire dont elle refusait l’inéluctable, ne serait-ce que pour l’avoir elle-même imaginé !
Pour gagner du temps, Mary s’engouffra dans un taxi qui la reconduisit au Val de grâce. Elle estimait en effet indispensable de rendre compte au médecin-commandant ; la situation paraissait suffisamment grave à ses yeux pour ne pas faire d’erreur. Et peut-être, pensa-t-elle, qu’ils trouveront plus facilement à eux deux la bonne stratégie à suivre pour protéger Julia. Pendant toute la route, Mary retourna dans sa tête la façon la plus claire de relater au médecin-commandant ce qui s’était passé ; mais pas question pour autant de lui faire aussi connaître ce que Louise lui avait livré.
Déposée enfin devant l’Hôpital du Val-de-Grâce, Mary se fit aussitôt annoncer. Elle n’eut évidemment pas à attendre. Pressé de l’entendre, le médecin-commandant la reçut immédiatement et l’écouta attentivement. Au fil des explications de Mary, ses craintes se confirmaient. Car connaissant la capacité habituelle de Julia à maîtriser ses émotions, mais ignorant de ce qui s’était passé à Sarajevo, immédiatement, il interpréta sa réaction comme une manifestation de sa maladie restée sous-jacente. Cette fuite brutale et irraisonnée à ses yeux ne collait effectivement pas avec la personnalité normale de Julia. Il fallait se rendre à l’évidence, malgré l’absence de certains symptômes habituellement apparents dans ce type de pathologie, cette rechute signifiait que la maladie pourrait être bien plus profondément installée qu’initialement évaluée. Toutefois, voyant Mary extrêmement tendue, il se garda bien de lui dévoiler le pessimisme de son diagnostic. Aussi, ce qui lui sembla médicalement indispensable de faire, il le fit, mais en prétextant vouloir surtout mettre Julia hors d’atteinte de l’enquête de gendarmerie : il signa donc, mais cette fois sans avoir pu la voir, un autre certificat de situation attestant d’un placement « hors service » avec obligation de soins au Val de Grâce. Un acte qui revenait par la force des choses à s’attribuer à lui-même le contrôle médical de Julia, tout en lui évitant ainsi l’inconfort des services spécialisés en psychiatrie. Un privilège que le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps octroyait à Julia en raison de ses états de service exceptionnels et, un peu aussi, pour la première fois de sa carrière d’officier, pour s’offrir le luxe de céder à un sentiment intime, avant que sa retraite ne le privât définitivement d’une si belle occasion. Un ultime défi personnel où pointait un arrière-goût d’indépendance, voire de désobéissance inassouvie émergeant enfin de son subconscient ; une revanche sur soi-même ? Une pulsion libératrice ? En tout cas, une décision courageuse, à la limite de sa fonction, mais peut-être secrètement motivée, ou, au minimum, déclenchée quand même, par l’affection qu’il portait à sa dernière stagiaire.
Mary sortit de cet entretien en plein accord avec les conseils du médecin-commandant. Il fallait au plus vite tenter de retrouver Julia pour s’assurer de son état et l’assister en conséquence. La première chose à faire était donc de se rendre chez elle. Car si Julia s’était reprise, elle chercherait sûrement à se reposer de ses émotions avant de prendre une décision quelconque et peut-être même espérait-elle secrètement que Mary la rejoignît pour l’aider. Dans le cas contraire où Julia serait sous l’emprise de sa maladie, le médecin-commandant avait la conviction, qu’en premier lieu, elle se rendrait aussi chez elle, mais pour se mettre à l’abri, un peu comme un animal en danger se réfugie par réflexe au plus profond de son gîte. Alors, face à cette situation, il fallait faire très vite, car à partir de ce moment, Julia disposerait d’un délai que son subconscient allait mettre à profit pour construire insidieusement son propre piège, jusqu’à ce qu’elle s’en sente dramatiquement prisonnière. Et là, elle serait en danger ! Cet espace de temps, où s’élabore le piège, avait précisé le médecin-commandant, est des plus variables, car dépendant de plusieurs facteurs difficilement identifiables et, par voie de conséquence, non maîtrisables. Puis il avait rajouté qu’il importait donc toujours d’intervenir absolument avant son terme, car il fallait, avant qu’il ne soit trop tard, redonner sa liberté à la conscience bâillonnée. C’est bien évidemment dans l’urgence la seule manière d’empêcher une éventuelle catastrophe. L’arrivée subite d’un tiers, à plus forte raison un proche, déchire l’emprise du piège. L’ouverture soudaine de cette poche virtuelle qui emprisonnait le malade en l’isolant de tout espoir, stimule alors son esprit perturbé à se tourner vers d’autres solutions, lui offrant une certaine forme de soulagement, dont la plus fondamentale est la reconnaissance de ses souffrances… au moins temporairement ; une défaite de l’irrationnel, peut-être momentanée, mais défaite quand même ; en quelque sorte, l’heureuse issue du combat de la raison, matérialisée par l’arrivée du tiers, sur le trouble impalpable.
Voilà ce que le médecin-commandant avec des mots simples et beaucoup de précaution, avait fait comprendre à Mary. Mais, si malgré ses efforts, il n’avait pu cacher totalement son pessimisme, en bon médecin, il se refusait à baisser les bras, et pour Mary qui devait absolument tenir le choc, il avait affiché ouvertement sa volonté de se battre contre la maladie, comme si appeler haut et fort au combat pesait déjà sur la victoire. Une façon comme une autre de forcer le destin… ou d’en donner l’apparence. Car dans le secret de sa conscience, il savait qu’il mentait et qu’en l’état actuel des connaissances médicales, il ne pouvait espérer, au mieux pour le confort de Julia, qu’une relative maîtrise de ses troubles, si toutefois, elle voulait bien s’y prêter, sinon…
Alors, après avoir raccompagné Mary jusqu’à la sortie du service en s’obligeant, pour la détendre, à lui offrir une physionomie rassurante, le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps s’en revint lentement, parcourant les couloirs d’un pas alourdi par la réflexion. Puis rentrant dans son bureau, il repoussa d’un geste las la porte dans son dos et se figeant debout face à sa table de travail, avec l’air de porter tout le poids du monde sur ses épaules, il médita sur l’immensité des insuffisances médicales.
Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, puis il finit quand même par aller s’asseoir à son bureau où il prit son stylo à bille entre deux doigts et le tortura un moment en lui infligeant quelques rotations, le temps peut-être d’ordonner sa pensée. Mais rien de décisif ne sembla s’imposer. Alors, se calant confortablement contre le dossier de son fauteuil, il se laissa un peu aller et, s’évadant dans sa mémoire, il revint un peu sur lui-même.
Élevé par ceux qui purent se dresser contre la réalité d’une situation dont ils ne se sentaient pas coupables, contre le fait accompli, contre l’inadmissible, ce fils de gaulliste de la première heure avait d’instinct épousé la cause paternelle. Son éducation choisit pour lui la carrière militaire, mais lui souhaitait la médecine. Il fut donc médecin militaire. Instruit dans une paradoxale culture d’obéissance et de rébellion, tempérant l’impatience de sa jeunesse, il attendra l’occasion de pouvoir à son tour se lever et dire non ! Un rendez-vous avec lui-même qui ne viendra jamais pour ce rebelle, dont l’esprit allait, au fil de sa carrière, s’effilocher sournoisement au profit d’une obéissance assise sur un malentendu : une fidélité aveuglée par la dimension d’une histoire passée, qu’il n’avait pas vécue, qu’il n’avait pas choisie, mais dont il hérita sans réserve d’inventaire.
Mais les premières désillusions arrivèrent assez vite. D’abord, il y eut l’Indochine et la succession des trahisons et compromissions politiques qui vinrent ébranler les convictions de tous ces purs qui y croyaient encore : immergés volontaires dans un pays qui absorba leurs âmes et dont ils avaient épousé la cause avec une foi de Templier, au nom du rayonnement de la France dont ils se croyaient les apôtres. Le retour fut terrible. À tous ces soldats auxquels il était imposé un déchirant divorce, Marianne, qu’ils avaient sublimée à des milliers de kilomètres, Marianne, qu’ils avaient transcendée en une intouchable Égérie, eh bien cette Marianne-là, les voyant revenir, leur montra son vrai visage : menteuse, capricieuse et légère, Marianne s’était détournée et n’avait même pas voulu leur ouvrir les bras. Alors, pour nombre d’entre eux, abandonnés à leur déception, incompris, désavoués et même agressés, Marianne ne fut qu’une allumeuse !
Le ver était dans le fruit. Car ces militaires-là avaient besoin de croire en quelque chose. Ces gars-là marchaient à l’affect, c’était leur force, mais leur faiblesse, aussi, qui leur coûtera cher.
Puis il y eut cette ridicule reculade de Suez qui les humilia encore un peu plus en les privant d’une victoire méritée. Et donc, quand ils furent envoyés en Algérie, ils se mirent à épouser une cause dont ils avaient tant besoin pour « se ressusciter », mais cette cause n’était pas non plus la leur et ils dérapèrent. Lui, le médecin-commandant d’aujourd’hui et pour si peu de temps encore, malgré son jeune âge de l’époque, avait bien ressenti le malaise. En tout cas, l’affaire d’Indochine fut suffisante pour qu’il commençât à se méfier de tout engagement intempestif. La nature humaine lui révéla ses limites qu’il n’était pas toujours bon d’explorer. Ce fut surtout, lorsqu’il vit son père de retour d’Indochine, débarqué sur un quai de Marseille, que son doute se forgea. Allongé sur une civière au milieu d’autres blessés bien alignés au pied du bateau, il fallut, pour les évacuer de nuit, attendre une protection policière !3
Alors, prisonnier entre ses méfiances et son éducation, bâillonnant sa rébellion, il prit peu à peu du recul et se borna à regarder silencieusement beaucoup de ses camarades se perdre un peu partout, dans l’aventure du punch en Algérie, puis dans la clandestinité algérienne et la subversion parisienne, ou en Afrique noire, aux Comores, en Amérique latine et même en Afrique du Sud, dans des combats perdus d’avance, ou sans lendemains, mais qui de toute façon n’étaient encore une fois pas les leurs.
C’est de là, qu’entre le pays et son bras armé naquit une méfiance réciproque ; et peu à peu, le lien entre l’armée et la nation souffrit d’une sournoise et pernicieuse déliquescence. Puis, à part quelques unités de pointe où l’amalgame se faisait sans histoire, car bénéficiant d’un commandement de premier ordre, il y eut cette incompréhension latente et grandissante d’année en année, entre ceux qui faisaient le gros dos dans les casernes de métropole en rêvant à leur vie passée de prétoriens et un contingent, dans l’ensemble largement évolué, qu’ils étaient chargés d’instruire pour des missions auxquelles ils ne croyaient plus eux-mêmes. Alors le plus mauvais remède qu’une démocratie puisse appliquer fut choisi ; un véritable placebo sur une plaie ouverte : Malgré les avertissements de grands soldats, à commencer par le premier d’entre eux, le Général Bigeard, Marianne congédia ses fils et solda des professionnels !
À cette évocation, le médecin-commandant-juste-encore-pour-si-peu-de-temps, hocha la tête de dépit et laissa subitement tomber son stylo à bille. Mais dans ses pensées le pire allait venir, car ce n’était pas tout ; ô que non ! Marianne, au comble de l’impuissance et dans un dramatique aveu de faiblesse, commença à enrôler ses filles… pour le combat ! ! Une véritable injure à notre civilisation qui depuis toujours fait de la femme le point central de son équilibre. Envoyer sa raison d’être au massacre est non seulement une dangereuse déviance philosophique, mais aussi une totale ineptie, car dans ce cas pourquoi combattre ?
Puis désabusé par un passé plus subi que vécu, le médecin-commandant s’extirpa de ses souvenirs, peut-être un peu aussi pour les fuir, et il repensa à Julia dont l’extraordinaire présence l’avait fait un peu revivre, conscient que le destin lui offrait là, face à la maladie, sa dernière occasion de crier sa rébellion si longtemps contenue. Mais c’était la raison, cette fois, qui se dressait devant lui, enrayant son ultime sursaut pour lui rappeler que se dresser et enfin crier non, ne sauvera pas Julia. Alors, fataliste, il jeta un œil à sa montre et se leva pour faire le tour des lits, comme d’habitude, comme tous les jours, déguisant le mieux possible son air lassé par respect pour ses malades. Ce condamné à l’impuissance allait pour quelques jours encore continuer à faire semblant.
Pendant que le médecin-commandant-pour-très-peu-de-temps-encore se livrait à ses réflexions, Mary s’était dépêchée pour atteindre la rue Lacepède. Elle était arrivée au pied de l’immeuble de Julia quand son téléphone sonna. Fébrilement, elle fouilla dans son sac fourre-tout pour en extraire le mobile et décrocha. Son visage marqua aussitôt un désappointement très net suivi d’un étonnement, ce n’était pas Julia, mais Louise.
Dans deux heures environ, se répétait Mary, dans deux heures ! Elle avait donc tout ce temps à tuer. Attendre Julia chez elle, rue Lacepède ou place de la contrescarpe dans son propre studio, la ferait tourner en rond. Elle préféra en profiter pour faire un tour au Luxembourg. Là, elle sera aussi chez elle, mais avec de l’air, de l’espace et une palette de souvenirs aussi, bien sûr, mais surtout, près du bassin, au cœur de la vie !
Vingt minutes après, Mary était au Luco. Il faisait beau, même un peu chaud. Calée sur sa chaise, les pieds sur le rebord du bassin, Mary avait bien tenté de lire un peu, mais elle n’arrivait pas à fixer son attention, le bouquin lui tombait des mains.
Les petits bateaux chahutés par les jets d’eau du bassin l’amusèrent un moment, mais la réverbération sur l’eau l’éblouissait un peu. Et naturellement, à force de cligner des yeux, ses paupières se firent lourdes… mais lourdes…
L’aimable dame s’éloigna. Mary remercia et resta un moment encore un peu dans son cauchemar. Puis reprenant ses esprits, elle pensa en effet que Julia devrait apprendre ce que Louise et sa mère ont fait pour elle. Mais, s’il convenait d’attendre qu’elle aille mieux pour ne pas la perturber encore plus, il fallait tenir compte aussi de la santé dangereusement déclinante de Louise. Mary voulait absolument qu’avant d’être emportée par son mal, Louise ait droit à cette reconnaissance. Une reconnaissance ? Oh, oui ! Une reconnaissance, bien plus qu’une rédemption, car jetée de force dans l’enfer de sa vie, que pouvait-il lui être reproché ? D’avoir, au milieu de sa propre souffrance, tenté de calmer pour un moment les blessures des uns, ou de faire, pour un instant, oublier à d’autres l’inexistence de leur vie, voire même l’horreur de ce qu’ils sont ? Louise, en effet, n’avait pas à se racheter. Toute sa vie ne fut qu’un long et lourd sacrifice. En lui volant son corps, on lui viola son âme. Mais ce qui lui restait n’était pas à vendre : son immense tendresse qu’on ne pouvait lui prendre et qu’elle offrait encore.
Mary marchait maintenant vers la sortie du jardin. Il n’y avait pas de temps à perdre, Julia pourrait bien être déjà arrivée chez elle et il ne fallait surtout pas la laisser trop longtemps seule avant de s’être assurée de son état. Donc, Mary comprenait mieux ce qui s’était passé au Bourget. Julia avait immédiatement rembarqué sur le Transall en partance pour la base d’Évreux. C’était pour cela qu’elle n’avait pas pu prendre le temps de lui expliquer son comportement. Elle n’avait évidemment pas pris le risque de rater cette occasion d’éviter les gendarmes qui l’attendaient au Bourget. À l’idée que les deux cerbères étaient restés plantés bredouilles au terminal, Mary eut un sourire espiègle qui remit un peu d’enfance sur son visage. Quelques secondes de fraîcheur et de détente dans un moment particulièrement difficile.
Quand elle arriva rue Lacepède au pied de l’immeuble de Julia, Mary avait chassé les idées noires de son cauchemar. La marche l’avait détendue et elle se sentait armée d’une nouvelle force pour aider Julia. C’était comme si l’horreur de son rêve lui avait rendu la réalité plus supportable et pourtant…
Le temps avait viré à l’orage. En franchissant la porte cochère au moment où de grosses gouttes encore éparses marquaient de leurs empreintes la poussière des trottoirs, Mary se dit, vaguement amusée, qu’elle avait évité le pire et, comme pour forcer le destin, elle reporta ce sentiment d’optimisme météo sur les problèmes de Julia. Mais ne rêvait-elle pas maintenant ? Car du rêve au cauchemar, la frontière est bien souvent floue.
Dopée par la simple idée de revoir Julia, elle montait maintenant allégrement les six escaliers de ce vieil immeuble parisien sans ascenseur. Mais quand elle fut au dernier tiers-tournant, elle s’arrêta net, un peu surprise, la tête levée vers le palier qu’elle allait atteindre. Elle venait d’entendre quelques bribes d’une conversation sans qu’elle pût, pour autant, en déterminer la provenance, ni en comprendre le sens. Elle savait par Julia, que les occupants de toutes ces chambres « du 6-ème », étudiants ou domestiques pour la plupart, étaient particulièrement discrets et n’avaient pas pour habitude de prendre le palier pour une agora. Cette conversation ne pouvait donc venir que d’une de ces chambres. Alors Mary, avec précaution, monta une à une les dernières marches. Mais prenant pied sur le palier, elle s’aperçut avec étonnement que les paroles provenaient de la pièce jouxtant celle de Julia ; celle dont il avait fallu, à la demande de Julia, veiller à ne pas déranger son mystérieux occupant. « Il dort… », disait-elle à chaque passage.
L’orage, maintenant, battait son plein et le bruit des violentes bourrasques de pluie sur la couverture en zinc de l’immeuble empêchait Mary de comprendre ce qui se disait. Mais entre deux giclées d’averse, il y eut une accalmie de quelques secondes qui lui permit de reconnaître le bel accent de Julia. Un peu intriguée quand même, car prise entre le plaisir de savoir Julia rentrée et l’étonnement de la trouver dans cette chambre, Mary s’approcha de la porte qui n’était qu’entre ouverte.
