La dynastie clandestine - Tome 3 - Jean-Frédéric Jung - E-Book

La dynastie clandestine - Tome 3 E-Book

Jean Frédéric Jung

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Beschreibung

Le Tome des Révélations !
Le rôle de Mary, protégée par les services secrets britanniques ;
les terribles aveux de Louise, alias Lulu-la-Murène ;
l’énigmatique vengeance de Julia ;
l’inattendue et stupéfiante intervention de Gabriel et les poignantes confidences d’Elisabeth,
et Dieu piétine Lucifer !



Quand la vérité triomphe !


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Frédéric Jung a deux yeux, comme tout monde, sauf qu’ils ne voient pas la même chose, et même qu’ils s’opposent. L’un, effrontément pessimiste, porte sur l’humain un regard très critique, alors que l’autre, obstinément optimiste, y recherche le meilleur. De cette dualité, il ressort une écriture à deux faces. Au recto l’ironie, l’humour noir, voire le cynisme ; au verso le sentiment, le goût du beau, l’élégance, voire le transcendant. De ses rencontres, ses écrits se moquent avec méchanceté, et même avec cruauté, ou bien les remercient et les célèbrent.
Jean-Frédéric Jung est entraineur C.S.O (Concours de Saut d’Obstacles) pour des scolaires et étudiants, principalement des filles – une spécificité de l’équitation. Ses journées sont consacrées à ses étudiants pour un double objectif : le plus haut niveau possible à cheval et dans les études. La nuit, cet insomniaque écrit.

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Seitenzahl: 410

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-501-8ISBN Numérique : 978-2-38157-502-5

Dépôt légal : Mai 2023

© Libre2Lire, 2023

Du même auteur :

Le Bal des cloportes : Libre2Lire éditions

La Malédiction : Libre2Lire éditions

La Dame du Sycomore : Libre2Lire éditions

La Dynastie Clandestine : Libre2Lire éditions

La Mort du Goéland : Alter Real éditions

Les coulisses du silence : Alter Real éditions

Pied à terre : Alter Real éditions

Récompense : Alter Real éditions

La Fenêtre : Alter Real éditions

Intervalle et parenthèse : Alter Real éditions

Jean-Frédéric JUNG

La Dynastie Clandestine

Tome IIILe Souffle du Jardin

Roman

Résumé du tome précédent

Henri a succombé à ses blessures. Mais, invisible ou incarné incognito, Eden est encore sur Terre et refuse d’abandonner ceux qu’il a appris à aimer.

Elisabeth est repartie à Magdlinburg pour préparer sa prochaine conférence à Berlin.

Julia « ne va toujours pas très bien » mais a profité quand même d’une mission à Sarajevo pour assouvir une mystérieuse vengeance.

Mary se retrouve seule à Paris, mais protégée dans l’ombre par Chang et Zi, deux agents des services secrets britanniques sous le contrôle du Captain Williams.

Louise, alias Lulu-la-murène, a enfin livré à Mary son poignant secret.

Dieu est de plus en plus perdu et son inquiétude s’intensifie pour les siens.

L’archange Gabriel, alias Gabi, cumule toujours les âneries.

Chapitre 1La révélation

— Je pense, Messieurs, que vous faites fausse route et je ne vois pas très bien l’intérêt d’une enquête de gendarmerie dans mon service, ici au Val-de-Grâce. Toutefois, je ne peux pas vous empêcher d’interroger Julia. Je n’ai pas son timing exact, mais il est vrai que son Transall de retour de Sarajevo doit se poser aujourd’hui sur l’aéroport du Bourget, pour le reste…
— Ben, vous ne nous aidez pas beaucoup, Mon Commandant !
— Mon collègue a raison, Mon Commandant, on n’est pas aidés ! crut bon de souligner le gendarme adjoint
— Ah, çà !... C’est sûr ! répondit le commandant en se détournant légèrement, un sourire de malice aux lèvres.

Mais têtus, les gendarmes insistèrent :

— Faut quand même qu’on fasse le rapport, Mon Commandant !
— Y’a pas à dire, Mon Commandant, mon collègue a raison !
— Puisque vous le dites, mon vieux !
— Bon, mais alors, Mon Commandant, on fait quoi ? questionna le gendarme le plus gradé.
— Mon collègue a raison, Mon Commandant ; qu’est-ce qu’on fait ? appuya le gendarme subalterne avec un air bravache.
— C’est vous qui voyez, messieurs, c’est vous les gendarmes ! Mais si cela peut vous aider, je vous suggère de me faire envoyer une convocation à son nom. Il est probable qu’elle ne manquera sûrement pas de se manifester dans les prochains jours, dès qu’elle aura repris son service.
— On y réfléchira, Mon Commandant, conclut le gendarme le plus gradé sur un ton dubitatif, tandis que son subalterne, toujours la mine bravache :
— Mon collègue a raison, Mon Commandant, on va y réfléchir !
— Parfait, messieurs, parfait ! Eh bien, je ne vous retiens plus.
— Mes respects, Mon Commandant ! lâcha sèchement le gendarme le plus gradé dans un claquement de talons irréprochable.
— Mon collègue a raison, Mon Commandant ! répéta bêtement le subalterne d’un ton encore plus bravache !
— Oui… et alors ? lança le médecin-commandant avec un regard sévère à l’adresse du subalterne.
— Alors… euh… alors, mes respects Mon Commandant ! répéta aussitôt le subalterne, dans un incertain et gêné garde à vous, le regard bas et d’une petite voix qui n’avait, cette fois, plus rien de bravache !
— Très bien… repos, Gendarme !... et bon retour messieurs, conclut à son tour le médecin-commandant, mais cette fois avec un sourire légèrement ironique !

Dès que les deux gendarmes eurent quitté la pièce, le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps, décrocha son téléphone pour appeler Mary. Par chance, Mary, rentrée tard de son entretien avec Louise, alias Lulu-la-murène, était encore chez elle.

— Oui, oui, bonjour, je vous ai reconnu, Commandant. Que se passe-t-il pour que vous me téléphoniez si tôt, ce matin ?
— Mary, j’ai besoin de vous. Je sais que je ne devrais pas intervenir ainsi, mais je prends le risque et je suis sûr que vous me comprendrez. De toute façon, dans quelques mois je serai à la retraite et je ne pourrai plus faire grand-chose pour protéger Julia. Mais puisque je peux encore agir pour elle, j’en profite, car je ne veux pas qu’on me la détruise encore. Mary, deux gendarmes viennent de quitter mon bureau à l’instant. Ils veulent absolument interroger Julia dans le cadre d’une enquête en cours. Une vieille histoire de produits manquants dans plusieurs services de l’hôpital. Apparemment, ils n’avancent pas beaucoup, mais ils ont naturellement questionné tous les personnels du service. Il semblerait que le nom de Julia leur a été soufflé. Sûrement une simple maladresse que ces gendarmes n’ont pas su détecter, à moins que cela ne soit une jalousie quelconque, toujours possible évidemment
— Mais Commandant, ils ne vont quand même pas croire que Julia puisse être impliquée dans un trafic de cet ordre ?
— Mary, un gendarme ne croit qu’en ses soupçons !
— Mais ses états de services, Commandant ! Rien que cela devrait la disculper !
— Mary, ce que Julia a vécu et les conditions dans lesquelles sa conduite fut exemplaire sont bien trop éloignés de ce qu’un gendarme peut concevoir ou imaginer ! Et puis, Julia appartient à la Légion étrangère, et les gendarmes n’aiment pas la Légion.
— Tiens donc ! Et pourquoi cela, Commandant ?
— La légion, Mary, a pour réputation de laver son linge sale en famille… ce qui agace particulièrement les gendarmes qui se sentent écartés. Et donc, quand ils en tiennent un, ils s’accrochent !
— Manquait plus que ça ! Que peut-on faire, alors ?
— Je ne pouvais pas leur cacher que le Transall de Julia devait atterrir ce matin au Bourget. Je leur ai demandé d’envoyer une convocation à mon bureau et à son nom pour gagner du temps ; mais je suis bien certain qu’ils vont essayer de l’intercepter à sa descente d’avion. Il faut que vous préveniez Julia avant. Je me méfie de la diplomatie de la gendarmerie. Je ne sais pas dans quel état d’esprit est Julia en ce moment, mais il ne faut pas oublier qu’elle était, il n’y a pas très longtemps, encore très perturbée. Il est donc important qu’elle ait un peu de recul pour se préparer à un interrogatoire de gendarmerie, et peut-être même aussi, pour se faire aider ou assister.
— Et comment faire pour la contacter avant les gendarmes ?
— Quand le Transall aura atterri et que les personnels seront descendus, comme d’habitude, il ira se placer en bout de piste pour que le matériel soit à son tour déchargé en entrepôt pour contrôle, et comme Julia est la cheffe de groupe, elle devra assister au déchargement et aux formalités de douane. Ainsi, Mary, vous pourrez, en accédant directement par la zone de transit, voir Julia dans l’entrepôt des matériels. Vous l’informerez de l’enquête et de la probable présence des gendarmes dans la salle des pas perdus de l’aéroport. Surtout rassurez-la. Il n’y a très certainement rien de solide contre elle. Le but est qu’elle ne soit pas surprise et qu’elle n’offre pas une réaction qui pourrait être mal interprétée. Ces gens-là s’engouffrent toujours dans ce genre de brèche avec une telle certitude qu’on ne sait jamais où cela peut mener. En partant, Mary, passez à mon secrétariat, car je serai sûrement en train de faire mes visites, il y aura pour vous un pli qui sera votre sésame. C’est un laissez-passer et la liste des matériels que j’attends en retour de Sarajevo. Allez, mon petit, faites vite, il n’y a pas une seconde à perdre. 

Mary fit très vite, en effet. Elle déboula en courant de la place de la Contrescarpe jusqu’au Val-de-Grâce, passa au secrétariat du médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps pour prendre le pli qui l’attendait et, comble de chance, profita de la navette de l’hôpital qui partait pour Le Bourget.

Arrivée à l’aéroport, une demande suavement formulée, un sourire à damner un saint, une œillade adroitement envoyée, auront suffi à décider le chauffeur à la déposer, en premier, à l’entrée de la zone de transit. Elle sauta du minibus avant même qu’il fût totalement arrêté, laissant le pauvre chauffeur reprendre avec philosophie ses esprits un instant égarés, puis elle s’engouffra aussitôt dans l’ombre de l’entrepôt.

Le bâtiment s’ouvrait aussi de l’autre côté, sur le tarmac, et dans la clarté de cette ouverture, Mary vit distinctement, au travers de la grille qui délimitait la zone franche au milieu de l’entrepôt, Julia pointer un document au fur et mesure que le Clark de manutention déposait les matériels déchargés de l’avion. Mary l’appela sans attendre ; immédiatement, Julia alors se tourna vers elle, ses grands yeux bleus écarquillés de surprise appuyés aussitôt par un sourire rayonnant. Mary voulut s’élancer vers elle, mais posant ses mains sur la grille de séparation, elle fut aussitôt saisie d’une désagréable impression, elle eut comme une sorte d’apparition fugitive, un flash cauchemardesque en somme : Julia derrière des barreaux, le regard perdu, loin, très loin, inaccessible… Mary en eut un vertige et s’agrippa à la grille tandis que Julia se précipitait pour la soutenir au travers des barreaux. Était-ce le contact de Julia qui la replaça aussitôt dans la réalité, ou était-ce sa propre conscience qui se rebellait contre sa pénible vision ? Peu importait, mais son malaise se dissipa ; Mary se reprit rapidement. Elle put alors expliquer à Julia les raisons de sa présence, avec toutes les précautions voulues pour qu’elle analysât la situation avec calme et raison. Elle précisa bien, pour la rassurer, qu’elle bénéficiait de l’appui du médecin-commandant. Mary lui souligna que les gendarmes, sûrement postés dans la salle des pas perdus de l’aéroport, n’étaient encore porteurs d’aucun ordre d’arrestation et qu’elle n’avait donc aucune obligation de les attendre. Elle rajouta aussi qu’une convocation lui serait probablement envoyée et qu’elle pouvait d’ici là se faire conseiller. Mary, tout en cherchant à maîtriser sa propre émotion, tentait de calmer la tension de Julia qui manifestement montait à vue d’œil ; d’autant que ce qu’elle venait de faire à Sarajevo restait encore brûlant dans son esprit. Mais rien n’y fit. Julia, n’y tenant plus, le visage décomposé, lui coupa subitement la parole :

— Mèrya mia, les gendarmes, non voglio1 !... Je parle pas à eux, Mèrya… Tu ne m’as pas vue… Je donne des nouvelles à toi presto, Mèrya… ma non preoccuparsi del dopo2… Grazie mille per tutto, ciao Mèrya mia…a presto ! 

Julia embrassa avec chaleur les mains de Mary à travers les barreaux puis tourna les talons. Elle signa rapidement le document que le douanier de permanence lui tendait et dit quelques mots à voix basse à son adjoint. Puis elle se retourna une dernière fois vers Mary, lui adressa un geste de la main et s’échappa sur le tarmac en courant. Mary saisie par la rapidité de la réaction de Julia restait encore toute pantoise. Elle voulut lui crier quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche ; trop de choses à lui dire. Elle ne réussit juste qu’à lever à peine un peu le bras en réponse au geste d’adieu de Julia et puis, elle le laissa retomber, comme un signe d’impuissance et de regret de ne pouvoir lui dire que pour Sarajevo, elle « savait ». Mais Julia avait déjà disparu. Alors Mary baissa lentement la tête et la gorge serrée, s’en alla, ne retenant de Julia que son regard bleu qui en se détournant s’était un peu brouillé aussi.

Mary, triste et songeuse, avait d’abord voulu rejoindre le point navette, allant lentement, au rythme de sa réflexion, un peu comme on revient d’un échec en méditant sur ses insuffisances. Mais dans le silence de sa marche, loin de se détendre, elle se laissa peu à peu envahir par une sourde colère. Qui donc, une fois de plus, œuvrait dans l’ombre pour que le malheur les rattrapât encore, alors même que par le sacrifice de Louise, la Providence venait juste d’entrouvrir les portes d’un espoir ? Un pas en avant, deux en arrière ! La marche du Destin était décidément bien sinueuse ! À se demander, d’ailleurs, si le Destin était bien à jeun ! Ses manifestations étaient souvent si confuses ! Savait-il seulement où il allait ? Mais comme pour équilibrer sa colère, Mary sentit monter en elle une très grande angoisse consécutive à l’impulsive réaction de Julia. Elle en traduisit un tel état de tension que le risque d’une énorme bêtise ne lui sembla nullement exclu. Mary en était d’autant plus convaincue, qu’instruite par Louise des vrais motifs de son voyage à Sarajevo, dont d’ailleurs elle ignorait l’aboutissement, elle en évaluait comme un facteur aggravant toute la charge émotionnelle qui devait peser sur Julia. Mais pour « sa Julia », consciente de son rôle, Mary voulut encore se battre et pour contrer son inquiétude qui ne cessait d’augmenter, elle se persuada qu’il était encore temps d’agir pour éviter le pire ; un pire dont elle refusait l’inéluctable, ne serait-ce que pour l’avoir elle-même imaginé !

Pour gagner du temps, Mary s’engouffra dans un taxi qui la reconduisit au Val de grâce. Elle estimait en effet indispensable de rendre compte au médecin-commandant ; la situation paraissait suffisamment grave à ses yeux pour ne pas faire d’erreur. Et peut-être, pensa-t-elle, qu’ils trouveront plus facilement à eux deux la bonne stratégie à suivre pour protéger Julia. Pendant toute la route, Mary retourna dans sa tête la façon la plus claire de relater au médecin-commandant ce qui s’était passé ; mais pas question pour autant de lui faire aussi connaître ce que Louise lui avait livré.

Déposée enfin devant l’Hôpital du Val-de-Grâce, Mary se fit aussitôt annoncer. Elle n’eut évidemment pas à attendre. Pressé de l’entendre, le médecin-commandant la reçut immédiatement et l’écouta attentivement. Au fil des explications de Mary, ses craintes se confirmaient. Car connaissant la capacité habituelle de Julia à maîtriser ses émotions, mais ignorant de ce qui s’était passé à Sarajevo, immédiatement, il interpréta sa réaction comme une manifestation de sa maladie restée sous-jacente. Cette fuite brutale et irraisonnée à ses yeux ne collait effectivement pas avec la personnalité normale de Julia. Il fallait se rendre à l’évidence, malgré l’absence de certains symptômes habituellement apparents dans ce type de pathologie, cette rechute signifiait que la maladie pourrait être bien plus profondément installée qu’initialement évaluée. Toutefois, voyant Mary extrêmement tendue, il se garda bien de lui dévoiler le pessimisme de son diagnostic. Aussi, ce qui lui sembla médicalement indispensable de faire, il le fit, mais en prétextant vouloir surtout mettre Julia hors d’atteinte de l’enquête de gendarmerie : il signa donc, mais cette fois sans avoir pu la voir, un autre certificat de situation attestant d’un placement « hors service » avec obligation de soins au Val de Grâce. Un acte qui revenait par la force des choses à s’attribuer à lui-même le contrôle médical de Julia, tout en lui évitant ainsi l’inconfort des services spécialisés en psychiatrie. Un privilège que le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps octroyait à Julia en raison de ses états de service exceptionnels et, un peu aussi, pour la première fois de sa carrière d’officier, pour s’offrir le luxe de céder à un sentiment intime, avant que sa retraite ne le privât définitivement d’une si belle occasion. Un ultime défi personnel où pointait un arrière-goût d’indépendance, voire de désobéissance inassouvie émergeant enfin de son subconscient ; une revanche sur soi-même ? Une pulsion libératrice ? En tout cas, une décision courageuse, à la limite de sa fonction, mais peut-être secrètement motivée, ou, au minimum, déclenchée quand même, par l’affection qu’il portait à sa dernière stagiaire.

Mary sortit de cet entretien en plein accord avec les conseils du médecin-commandant. Il fallait au plus vite tenter de retrouver Julia pour s’assurer de son état et l’assister en conséquence. La première chose à faire était donc de se rendre chez elle. Car si Julia s’était reprise, elle chercherait sûrement à se reposer de ses émotions avant de prendre une décision quelconque et peut-être même espérait-elle secrètement que Mary la rejoignît pour l’aider. Dans le cas contraire où Julia serait sous l’emprise de sa maladie, le médecin-commandant avait la conviction, qu’en premier lieu, elle se rendrait aussi chez elle, mais pour se mettre à l’abri, un peu comme un animal en danger se réfugie par réflexe au plus profond de son gîte. Alors, face à cette situation, il fallait faire très vite, car à partir de ce moment, Julia disposerait d’un délai que son subconscient allait mettre à profit pour construire insidieusement son propre piège, jusqu’à ce qu’elle s’en sente dramatiquement prisonnière. Et là, elle serait en danger ! Cet espace de temps, où s’élabore le piège, avait précisé le médecin-commandant, est des plus variables, car dépendant de plusieurs facteurs difficilement identifiables et, par voie de conséquence, non maîtrisables. Puis il avait rajouté qu’il importait donc toujours d’intervenir absolument avant son terme, car il fallait, avant qu’il ne soit trop tard, redonner sa liberté à la conscience bâillonnée. C’est bien évidemment dans l’urgence la seule manière d’empêcher une éventuelle catastrophe. L’arrivée subite d’un tiers, à plus forte raison un proche, déchire l’emprise du piège. L’ouverture soudaine de cette poche virtuelle qui emprisonnait le malade en l’isolant de tout espoir, stimule alors son esprit perturbé à se tourner vers d’autres solutions, lui offrant une certaine forme de soulagement, dont la plus fondamentale est la reconnaissance de ses souffrances… au moins temporairement ; une défaite de l’irrationnel, peut-être momentanée, mais défaite quand même ; en quelque sorte, l’heureuse issue du combat de la raison, matérialisée par l’arrivée du tiers, sur le trouble impalpable.

Voilà ce que le médecin-commandant avec des mots simples et beaucoup de précaution, avait fait comprendre à Mary. Mais, si malgré ses efforts, il n’avait pu cacher totalement son pessimisme, en bon médecin, il se refusait à baisser les bras, et pour Mary qui devait absolument tenir le choc, il avait affiché ouvertement sa volonté de se battre contre la maladie, comme si appeler haut et fort au combat pesait déjà sur la victoire. Une façon comme une autre de forcer le destin… ou d’en donner l’apparence. Car dans le secret de sa conscience, il savait qu’il mentait et qu’en l’état actuel des connaissances médicales, il ne pouvait espérer, au mieux pour le confort de Julia, qu’une relative maîtrise de ses troubles, si toutefois, elle voulait bien s’y prêter, sinon…

Alors, après avoir raccompagné Mary jusqu’à la sortie du service en s’obligeant, pour la détendre, à lui offrir une physionomie rassurante, le médecin-commandant-encore-pour-quelque-temps s’en revint lentement, parcourant les couloirs d’un pas alourdi par la réflexion. Puis rentrant dans son bureau, il repoussa d’un geste las la porte dans son dos et se figeant debout face à sa table de travail, avec l’air de porter tout le poids du monde sur ses épaules, il médita sur l’immensité des insuffisances médicales.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, puis il finit quand même par aller s’asseoir à son bureau où il prit son stylo à bille entre deux doigts et le tortura un moment en lui infligeant quelques rotations, le temps peut-être d’ordonner sa pensée. Mais rien de décisif ne sembla s’imposer. Alors, se calant confortablement contre le dossier de son fauteuil, il se laissa un peu aller et, s’évadant dans sa mémoire, il revint un peu sur lui-même.

Élevé par ceux qui purent se dresser contre la réalité d’une situation dont ils ne se sentaient pas coupables, contre le fait accompli, contre l’inadmissible, ce fils de gaulliste de la première heure avait d’instinct épousé la cause paternelle. Son éducation choisit pour lui la carrière militaire, mais lui souhaitait la médecine. Il fut donc médecin militaire. Instruit dans une paradoxale culture d’obéissance et de rébellion, tempérant l’impatience de sa jeunesse, il attendra l’occasion de pouvoir à son tour se lever et dire non ! Un rendez-vous avec lui-même qui ne viendra jamais pour ce rebelle, dont l’esprit allait, au fil de sa carrière, s’effilocher sournoisement au profit d’une obéissance assise sur un malentendu : une fidélité aveuglée par la dimension d’une histoire passée, qu’il n’avait pas vécue, qu’il n’avait pas choisie, mais dont il hérita sans réserve d’inventaire.

Mais les premières désillusions arrivèrent assez vite. D’abord, il y eut l’Indochine et la succession des trahisons et compromissions politiques qui vinrent ébranler les convictions de tous ces purs qui y croyaient encore : immergés volontaires dans un pays qui absorba leurs âmes et dont ils avaient épousé la cause avec une foi de Templier, au nom du rayonnement de la France dont ils se croyaient les apôtres. Le retour fut terrible. À tous ces soldats auxquels il était imposé un déchirant divorce, Marianne, qu’ils avaient sublimée à des milliers de kilomètres, Marianne, qu’ils avaient transcendée en une intouchable Égérie, eh bien cette Marianne-là, les voyant revenir, leur montra son vrai visage : menteuse, capricieuse et légère, Marianne s’était détournée et n’avait même pas voulu leur ouvrir les bras. Alors, pour nombre d’entre eux, abandonnés à leur déception, incompris, désavoués et même agressés, Marianne ne fut qu’une allumeuse !

Le ver était dans le fruit. Car ces militaires-là avaient besoin de croire en quelque chose. Ces gars-là marchaient à l’affect, c’était leur force, mais leur faiblesse, aussi, qui leur coûtera cher.

Puis il y eut cette ridicule reculade de Suez qui les humilia encore un peu plus en les privant d’une victoire méritée. Et donc, quand ils furent envoyés en Algérie, ils se mirent à épouser une cause dont ils avaient tant besoin pour « se ressusciter », mais cette cause n’était pas non plus la leur et ils dérapèrent. Lui, le médecin-commandant d’aujourd’hui et pour si peu de temps encore, malgré son jeune âge de l’époque, avait bien ressenti le malaise. En tout cas, l’affaire d’Indochine fut suffisante pour qu’il commençât à se méfier de tout engagement intempestif. La nature humaine lui révéla ses limites qu’il n’était pas toujours bon d’explorer. Ce fut surtout, lorsqu’il vit son père de retour d’Indochine, débarqué sur un quai de Marseille, que son doute se forgea. Allongé sur une civière au milieu d’autres blessés bien alignés au pied du bateau, il fallut, pour les évacuer de nuit, attendre une protection policière !3

Alors, prisonnier entre ses méfiances et son éducation, bâillonnant sa rébellion, il prit peu à peu du recul et se borna à regarder silencieusement beaucoup de ses camarades se perdre un peu partout, dans l’aventure du punch en Algérie, puis dans la clandestinité algérienne et la subversion parisienne, ou en Afrique noire, aux Comores, en Amérique latine et même en Afrique du Sud, dans des combats perdus d’avance, ou sans lendemains, mais qui de toute façon n’étaient encore une fois pas les leurs.

C’est de là, qu’entre le pays et son bras armé naquit une méfiance réciproque ; et peu à peu, le lien entre l’armée et la nation souffrit d’une sournoise et pernicieuse déliquescence. Puis, à part quelques unités de pointe où l’amalgame se faisait sans histoire, car bénéficiant d’un commandement de premier ordre, il y eut cette incompréhension latente et grandissante d’année en année, entre ceux qui faisaient le gros dos dans les casernes de métropole en rêvant à leur vie passée de prétoriens et un contingent, dans l’ensemble largement évolué, qu’ils étaient chargés d’instruire pour des missions auxquelles ils ne croyaient plus eux-mêmes. Alors le plus mauvais remède qu’une démocratie puisse appliquer fut choisi ; un véritable placebo sur une plaie ouverte : Malgré les avertissements de grands soldats, à commencer par le premier d’entre eux, le Général Bigeard, Marianne congédia ses fils et solda des professionnels !

À cette évocation, le médecin-commandant-juste-encore-pour-si-peu-de-temps, hocha la tête de dépit et laissa subitement tomber son stylo à bille. Mais dans ses pensées le pire allait venir, car ce n’était pas tout ; ô que non ! Marianne, au comble de l’impuissance et dans un dramatique aveu de faiblesse, commença à enrôler ses filles… pour le combat ! ! Une véritable injure à notre civilisation qui depuis toujours fait de la femme le point central de son équilibre. Envoyer sa raison d’être au massacre est non seulement une dangereuse déviance philosophique, mais aussi une totale ineptie, car dans ce cas pourquoi combattre ?

Puis désabusé par un passé plus subi que vécu, le médecin-commandant s’extirpa de ses souvenirs, peut-être un peu aussi pour les fuir, et il repensa à Julia dont l’extraordinaire présence l’avait fait un peu revivre, conscient que le destin lui offrait là, face à la maladie, sa dernière occasion de crier sa rébellion si longtemps contenue. Mais c’était la raison, cette fois, qui se dressait devant lui, enrayant son ultime sursaut pour lui rappeler que se dresser et enfin crier non, ne sauvera pas Julia. Alors, fataliste, il jeta un œil à sa montre et se leva pour faire le tour des lits, comme d’habitude, comme tous les jours, déguisant le mieux possible son air lassé par respect pour ses malades. Ce condamné à l’impuissance allait pour quelques jours encore continuer à faire semblant.

Pendant que le médecin-commandant-pour-très-peu-de-temps-encore se livrait à ses réflexions, Mary s’était dépêchée pour atteindre la rue Lacepède. Elle était arrivée au pied de l’immeuble de Julia quand son téléphone sonna. Fébrilement, elle fouilla dans son sac fourre-tout pour en extraire le mobile et décrocha. Son visage marqua aussitôt un désappointement très net suivi d’un étonnement, ce n’était pas Julia, mais Louise.

— Mam’selle Mary, c’est moi… Louise… vous savez, Lulu-la-Murène, quoi…
— Oui, bien sûr, Louise, je vous ai reconnue ; vous savez, pour moi, vous serez toujours Louise. Mais votre santé, Louise ?
— Bof, Mam’selle Mary, faut pas y penser, faut accepter… pas grand-chose à faire, alors… Mais je vous joins pour Julia…
— Julia, Louise ? Dites-moi vite, please !
— Ben voilà, Mam’selle Mary… C’est mon homme, Darko, qui vient de me prévenir par phone… Il a croisé Julia, Mam’selle Mary, sur la base d’Évreux où qu’y devait convoyer du matos pour son bataillon de Légion, qu’y ma dit, mon homme… Allo !?... Allo ?!... Mam’selle Mary ?... Vous m’entendez toujours ?
— Oui, oui, Louise, ça va, je vous entends ; mais Julia ?
— Ah ! Bon ! Eh ben, mon homme, il a bien vu qu’y avait quèqu’chose de louche, Mam’selle Mary, que Julia, elle était pas comme d’hab ; alors, il a pu prendre un verre avec, et Julia, elle était contente de le voir, c’était comme si ça la rassurait, qu’y disait mon homme. Ça l’a surpris, mon Darko, elle, si flamboyante d’habitude… alors vous pensez, Mam’selle Mary, mon homme, sûr, c’est pas un intello, mais c’est un bon gars, aussi, il l’a écoutée un peu. Et ben, Julia, elle a dit qu’au Bourget, elle avait rembarqué sur le Transall qui repartait dans la foulée pour la base d’Évreux, pour pas voir les pandores qui l’attendaient au terminal, qu’il a dit mon Darko, Mam’selle Mary… Oh ! Pardon, Mam’selle Mary, j’voulais dire les gendarmes…
— Pas grave… J’avais compris, Louise ; et ensuite ?
— Ensuite, Mam’selle Mary, elle n’allait pas bien qu’y trouvait, mon homme. Elle disait qu’il fallait qu’elle rentre quand même ; qu’elle avait quèqu’chose à faire absolument… C’était pas clair du tout qu’y trouvait aussi mon Darko ; il ne la reconnaissait plus comme avant… Vous savez pas, Mam’selle Mary ?... Eh ben mon homme, y disait qu’elle souffrait ; y savait pas de quoi, mais sûr, elle souffrait dans sa tête, qu’y disait encore, mon homme… Et pis, elle marmonnait tout le temps, comme pour elle toute seule, qu’elle devait rentrer « pour lui dire… » ; ça revenait à chaque bout de phrase, « qu’elle devait lui dire » et « qu’elle lui avait promis… », mais quoi et à qui ?... Il a pas su, mon Darko. Alors, Darko, il lui a demandé si elle voulait qu’il fasse quèqu’chose pour elle… y paraît qu’elle a souri un peu et a levé doucement ses grands yeux vers lui, un peu espoir, un peu tristesse… et mon homme, il a dit qu’y avait un grand vide dans son regard bleu. Mais elle lui a demandé quand même de vous prévenir, Mam’selle Mary ; elle avait peur d’être sur écoute, mais de toute façon, son mobile, il était perdu… comme elle, Mam’selle Mary… comme elle…
— Darko est-il encore sur la base, Louise ? Je vais la chercher tout de suite !
— Pas la peine, Mam’selle Mary, Darko l’a mise dans le train ; elle arrive dans moins de deux heures et elle rentre directement chez elle… c’est ce qu’elle a dit à mon homme de… de… de vous dire, Mam… Mam’selle Mary…
— Louise ?... Allo ?... Votre voix !... Allo ?... Louise, ça ne va pas ?... Vous ne vous sentez pas bien ?... Allo ?... Louise, je ne vous entends plus… Louise !
— Si, si… j’suis là… ça va aller… mais… c’est un peu l’émotion, vous comprenez, Mam’selle Mary… faut vous dire… qu’elle était un peu not' p’tite, à ma mère et à moi… alors, évidemment….
— Louise ! Je comprends très bien ; reposez-vous ; je m’occupe de Julia ; je vous embrasse, Louise, et remerciez Darko !

Dans deux heures environ, se répétait Mary, dans deux heures ! Elle avait donc tout ce temps à tuer. Attendre Julia chez elle, rue Lacepède ou place de la contrescarpe dans son propre studio, la ferait tourner en rond. Elle préféra en profiter pour faire un tour au Luxembourg. Là, elle sera aussi chez elle, mais avec de l’air, de l’espace et une palette de souvenirs aussi, bien sûr, mais surtout, près du bassin, au cœur de la vie !

Vingt minutes après, Mary était au Luco. Il faisait beau, même un peu chaud. Calée sur sa chaise, les pieds sur le rebord du bassin, Mary avait bien tenté de lire un peu, mais elle n’arrivait pas à fixer son attention, le bouquin lui tombait des mains.

Les petits bateaux chahutés par les jets d’eau du bassin l’amusèrent un moment, mais la réverbération sur l’eau l’éblouissait un peu. Et naturellement, à force de cligner des yeux, ses paupières se firent lourdes… mais lourdes…

— Ben, me voilà quand même, Mam’selle Mary !
— Louise ! Vous devriez aller vous reposer ; vous êtes toute pâle !
— J’voulais pas vous laisser comme çà, toute seule. Vous savez, Mam’selle Mary, faut pas vous en faire…
— Je m’en fais aussi pour vous, Louise, votre santé est trop précaire…
— Ça passe après, Mam’selle Mary. Nous, les Amatlantes4, on est là pour vous servir et vous protéger. C’est inscrit dans notre histoire, comme disait ma mère, jusqu’au sacrifice, si y faut ! Alors, Mam’selle Mary, permettez que j’obéisse à ma mère et à la Loi de not’ peuple.
— Mais, Louise, c’est une Loi très ancienne ! Plus de quinze mille ans ! Louise, les mœurs ont changé…
— Pas nous, Mam’selle Mary, pas nous ! Vous avez bien vu ! Sur ma poitrine, la marque des Amatlantes, Mam’selle Mary ; toujours la même ! C’est un signe ! Non, Mam’selle Mary, on n’a pas changé ! D’ailleurs, vous non plus, vous n’avez pas changé, Mam’selle Mary ; toujours extraordinairement belle et souveraine, comme Nefertlanta, notre première reine, Mam’selle Mary, notre première reine !
— Mais Louise, vous devez aussi vous soigner et vivre pour vous maintenant…
— Pour moi ? C’est trop tard, Mam’selle Mary, c’est trop tard. J’ai été trop longtemps Lulu-la-Murène. Pour le peu qu’y me reste, maintenant, ça compte plus, Mam’selle Mary. Depuis que je sais qui vous êtes, mon seul bonheur c’est d’avoir retrouvé une dignité, Mam’selle Mary… oui une dignité d’être redevenue une Amatlante, grâce à vous, en vous servant, Mam’selle Mary, en vous servant, vous et la p’tite Julia…
— Louise, il faudra lui dire ce que vous avez fait pour elle.
— Oh ! Non, Mam’selle Mary, surtout pas ! C’est trop de malheur ! Trop lourd à porter pour la p’tite, Mam’selle Mary. Elle a déjà bien été servie comme çà…
— Louise, quand elle ira mieux, il faudra quand même qu’elle le sache. Julia est une femme, maintenant, et elle vous doit beaucoup !
— Ben, quand j’serai plus là, Mam’selle Mary… vous lui direz… seulement quand j’serai plus là, ça sera plus facile… parce que… vous voyez, Mam’selle Mary, comment que j’pourrais lui avouer ma vie, à la p’tite ? Elle n’a pas été très belle, ma vie, vous savez !
— Mais Louise, votre vie, je la connais. Vous me l’avez déjà bien expliquée et ce n’était pas de votre faute.
— Pour ça, non, Mam’selle Mary ! Mais j’vous ai pas dit le pire… parce que là, ça me reste encore là, sur le cœur, pour toujours, sûrement Mam’selle Mary… oui, sûrement pour toujours ; c’est pour ça que plus vite que mon mal il avance, plus vite le bon Dieu, y pourra me laver de ça… parce que lui, c’est le seul qui peut entendre ça ; y sait bien que c’était pas ma faute.
— Louise, moi aussi je vous crois. J’ai la conviction que ce qui pèse encore si fort sur votre cœur n’est certainement pas de votre faute. Mais Louise, pourquoi attendre le dernier moment pour être soulagée et reconnue innocente, Louise ! Reconnue innocente, c’est un droit, Louise ! Un droit inaliénable ! Écoutez, Louise, moi, Mary, héritière de Nefertlanta, notre première reine Atlante, je ne peux accepter qu’une de mes Amatlantes porte un opprobre immérité. Aussi, je vous offre, dans le secret de notre intimité, de vous alléger de ce qui vous écrase injustement.
— Ben… alors… si c’est vous qui dites… Mam’selle Mary… j’dois obéir…
— Mon rôle, Louise, ordonne que vous jouissiez de vos droits pleins, mais c’est mon cœur qui vous le demande. Please, parlez sans crainte, Louise !
— C’est pas beau vous savez… enfin, pisqu’y faut… donc voilà ; dans mon boulot, quèqu’fois on rencontre des gens pas comme les autres clients. Moi, j’en avais un qui venait me voir de temps en temps, quand il était dans les parages qu’y disait. J’avais pas bien compris, mais je pensais qu’il était marin ou quelque chose comme ça, parce que, souvent, il disparaissait pendant un mois ou deux et il revenait tout buriné. Il voulait seulement parler, qu’y m’disait. C’est rare, mais ça arrive, Mam’selle Mary. Alors il m’emmenait dans un bar et y m’racontait des tas de truc qu’il avait vus, partout dans le monde. Ça durait souvent tard et ça m’plaisait bien c’qu’y m’racontait. Ça m’faisait voyager et ça m’changeait du malheur qu’y a dans l’pauvre monde. Il était gentil et il avait un drôle d’accent. Un accent qui m’disait bien quèqu’chose, mais j’trouvais pas. Faut vous dire, Mam’selle Mary, des accents, j’en ai entendus plus qu’à mon tour. Mais à chaque retour de ses voyages, j’voyais bien qu’y fatiguait. Il était toujours content de me revoir, mais il avait l’air lassé de plus en plus. Vous savez pas, Mam’selle Mary ? Eh ben, c’était comme si un truc comme un découragement l’envahissait à p’tit feu. P’tête ben quèqu’chose comme du renoncement… mais à quoi ? Allez savoir ! C’est vrai qu’il était plus tout jeune, mais quand même, y’avait du pas normal là-dedans ! Vous allez voir, Mam’selle Mary ! Un jour qu’y me semblait vraiment bas, j’lui ai demandé pourquoi qu’il n’était pas bien et pourquoi que c’était moi qu’il recherchait pour me raconter ses virées sur l’globe. Alors, il m’a tout dit, Mam’selle Mary. Il était russe. Il avait tenté de franchir la frontière des soviets, pas à Berlin, Mam’selle Mary, mais à Vladivostok, de l’autre côté, qu’y disait, c’est un port de l’Extrême-Orient russe, sur la mer du Japon à c’qui paraîtrait. Il était bien marin, mais canonnier à bord d’une frégate et il était marié. Sa femme était à bord aussi, elle était opératrice radar. En me disant ça, il avait un peu souri… un sourire triste, mais un sourire quand même. Puis après un temps de silence, il a rajouté qu’c’était y’a longtemps et qu’ils étaient encore bien jeunes et tout juste mariés. Et puis il a continué son récit. Une nuit qu’ils étaient en pleine mer du Japon pour observer, à la limite de leurs eaux territoriales, la flotte japonaise en manœuvre, leur bateau a coupé ses machines et s’est mis en rade tous feux éteints pour mieux espionner les navires japonais ; c’était le moment qu’ils attendaient lui et sa femme. Parce que c’était la belle saison, sinon ça n’aurait pas été possible, rapport à la mer gelée. Vous verrez pourquoi, Mam’selle Mary. Cette nuit-là, sa femme était radar de quart sur la passerelle et lui en état d’alerte à sa batterie de pontée avant. Alors, dès qu’elle fut relevée de son quart, elle alla dans l’ombre jusqu’à sa batterie pour lui faire signe et aussitôt tous les deux se faufilèrent dans les coursives, pour enfin, par la coupée de mer de tribord, se laisser glisser dans l’eau. Dans le noir total, personne ne les avait remarqués. Ça m’a bluffée, Mam’selle Mary… parce que, quand même, fallait le faire ! Ils nagèrent le plus silencieusement possible, qu’y m’a encore dit, vers les lumières d’un torpilleur japonais également en position d’observation. Puis, le contournant vers l’avant pour éviter les propulseurs d’étrave au ralenti, ils envoyèrent des fusées de détresse pour se faire repérer. Dix minutes après, ils étaient tous les deux repêchés, enfin libres… croyaient-ils, car la mine réjouie qu’ils affichaient pour avoir si bien réussi leur fuite amusait tellement les Japonais qu’il régnait une atmosphère de franche rigolade dans le carré des officiers où qu’on les avait mis. Mais, en réalité, ce qui rendait si gais les Japonais, c’était de voir deux sources de renseignement leur tomber dans les mains sans effort et sans aucun risque couru ; sans risque… pour les Japonais, bien sûr ! Et donc, d’un seul coup, le ton débonnaire de l’accueil changea du tout au tout ; ils furent rapidement interrogés, puis mis aux fers à fond de cale ! J’étais scotchée sur c’qu’y disait, Mam’selle Mary. Lui, ça l’a amusé un instant de me voir comme ça, bouche bée et les yeux grands comme des soucoupes. Mais ça n’a pas duré, Mam’selle Mary. Quand il a repris son histoire, sa figure a changé, elle est redevenue un peu triste et j’ai vite compris pourquoi. Vous pensez, Mam’selle Mary, les japonais les ont ramenés à terre, livrés à la sécurité militaire qui les a interrogés encore, pour enfin les remettre à leur service de contre-espionnage qui les a définitivement séparés. Ils ne se sont jamais revus, Mam’selle Mary, rendez-vous compte ! Leur beau rêve avait viré au cauchemar ! Il est resté incarcéré trois années, et pendant ces trois années, il pensait à sa femme et à son enfant aussi, car elle était enceinte quand ils se sont enfuis ; même qu’y disait, que c’était pour l’enfant qu’ils avaient fui. Puis un jour, ils ont été échangés chacun de leur côté, sans avoir pu se revoir, lui livré aux Chinois contre des agents japonais ; ça les intéressait les Chinois d’avoir des transfuges d’URSS, vu les rapports conflictuels qu’ils avaient avec les soviets, qu’y m’a encore dit. Mais sa femme, il n’a jamais su à qui ni quand ils l’ont échangée, mais elle l’a été quand même avec son enfant qu’elle avait pu mettre au monde et qu’on lui avait laissé. C’est un de ses geôliers qui lui a dit. Pis plus tard, il a eu l’occase de s’faire la belle. Les Chinois, au bout de cinq ans de camp de rééducation, lui avaient proposé d’être bien payé comme instructeur pour leur compte chez les Viêt-Cong. Parce que, comme il était russe, si y s’faisait prendre par les Occidentaux, y passerait pour un conseiller militaire russe et personne ne croirait que c’était pour les Chinois qu’y bossait. Du coup dans c’t’affaire, les Chinois étaient officiellement nickel ! Et donc, il a accepté, histoire de se rapprocher du monde libre. Pis un soir, c’était dans les bas-fonds de Saigon, alors qu’y traînait dans une ruelle pas bien claire, au détour d’un croisement, v’là qu’y bute sur un corps étendu dans la boue. En le regardant d’plus près, y voit que l’gars était mort et bien mort… un beau p’tit trou sur le front, tout noir… un règlement de compte, à n’en pas douter, Mam’selle Mary. Vous savez, là-bas, à Saigon, c’était courant qu’y disait. Aussi, ni une ni deux, y fouille le type et lui pique ses papiers et comme ils avaient à peu près le même âge, ça pouvait coller. Donc, mon gars, en bricolant les papiers et en mettant une photo de lui, il a pu passer, sans difficulté, les contrôles de la police maritime à l’embarquement du cargo maltais, sur lequel y s’était engagé au voyage comme soutier. Et v’là mon gars voguant vers la liberté, Mam’selle Mary ! Du coup, il est resté marin et a fait tous les ports du monde. Mais alors, Mam’selle Mary, quand j’y ai demandé pourquoi y s’était pas fixé quèqu’part quand même, plutôt que de vadrouiller partout et nulle part… eh ben, il y a eu un silence, et pis il a relevé la tête et m’a dit : « pour chercher ma femme ! » Vingt ans après, Mam’selle Mary, y cherchait toujours sa femme ! J’étais éblouie et toute désolée à la fois, Mam’selle Mary, qu’j’étais tellement peu habituée à entendre des choses comme ça ! Et comme il a bien vu ma tête, y m’a dit que si c’était moi qu’il avait choisie pour parler à chaque fois qu’il était de retour et qu’il avait accepté de tout dire, c’est que je ressemblais un peu à sa femme, à l’âge où il l’avait perdue et que ça lui faisait du bien ; c’est pour ça qu’y m’respectait. Eh ben, Mam’selle Mary, pour la première fois dans mon métier, Mam’selle Mary, pour la première fois, j’ai craqué… complètement, Mam’selle Mary, complètement… j’ai voulu le consoler, j’ai voulu être tendre, et comme ce jour-là, on était dans mon Bar, là où qu’j’avais mes pénates, Mam’selle Mary, eh ben j’l’ai emmené dans ma chambre. Là, j’ai pris du temps, Mam’selle Mary, beaucoup de temps. J’ai fait doucement, très doucement, pour bien faire dans ma tête la différence avec les autres et, pour que lui, le pauvre homme, y prenne aussi le temps d’ré imaginer un peu sa femme, pisqu’y disait que j’lui ressemblais un peu. J’avais pas mis trop de lumière, Mam’selle Mary, pour pas l’agresser et pour que, de cette pauvre chambre, il ne voie que c’qu’il voulait y voir. Seulement, si faible, si douce, fût-elle, cette lumière nous a quand même trahi tous les deux, Mam’selle Mary ! C’était pas not’ faute, Mam’selle Mary… non, vraiment, c’était pas not’ faute. C’était la faute au destin ! Parce que, quand il a vu contre mon sein gauche la marque des Amatlantes, Mam’selle Mary, il s’est brutalement redressé et il est devenu tout pâle. Puis sans un mot, le visage fermé, il s’est assis sur le lit. Il a attrapé sa veste et il tremblait comme une feuille, Mam’selle Mary ; pis il a fouillé dans la poche de sa veste et a ressorti une vieille photo… un peu inquiète, je lui ai mis un bras sur les épaules et je me suis un peu penchée pour la voir… la photo… et…
—  ?... Louise ?... Et ?
— Ben…
— Louise ?...
— C’était ma mère, Mam’selle Mary, C’ÉTAIT MA MÈRE !!!
— Louise… Ma pauvre Louise, je suis désolée… mais vous ne pouviez pas savoir… Ce n’était pas votre faute…
— C’est pas tout, Mam’selle Mary… c’est pas tout… Il est resté là, figé sur le bord du lit, sans réaction, complètement sonné, la photo dans les mains, le regard absent… une éternité de secondes, Mam’selle Mary, et puis, d’un seul coup, il s’est littéralement projeté debout et la tête renversée en arrière, les bras et les yeux vers le ciel, comme dans un titanesque défi au bon Dieu, Mam’selle Mary, il fut pris d’un énorme fou rire, Mam’selle Mary… énorme ! … un rire démoniaque et tonitruant, mais qui résonnait comme un cri gigantesque et déchirant, Mam’selle Mary… un cri… je l’entends encore, j’en étais pétrifiée… puis subitement, il a cessé de rire et m’a hurlé de sortir et il est tombé à genoux. Il s’est recroquevillé sur lui-même, tout en boule, la tête enfouie dans ses bras, comme pour disparaître, ne plus exister… et il s’est mis à sangloter, Mam’selle Mary, à sangloter. Il pleurait presque en silence, comme un enfant perdu. J’ai voulu m’approcher, mais, sans même lever la tête, il me l’interdit d’un geste et me cria encore de sortir ; alors, comme un automate, je suis sortie, Mam’selle Mary. Je ne savais plus qui j’étais ni où j’étais… en enfer peut-être. Mais dans le couloir, à peine avais-je tourné le dos à la chambre, que derrière la porte une détonation éclata ! Sèche, unique, définitive, Mam’selle Mary ! Je me suis brutalement retournée et comme une folle me suis jetée dans la pièce… et là… Il ne pleurait plus… il ne bougeait plus… dans le malheur et dans une mare de sang, il avait retrouvé ma mère, Mam’selle Mary… enfin peut-être… et moi… et ben moi… perdu mon père… après… après… l’avoir sali… oui, Mam… Mam’selle Mary, après… avoir sali mon père…
— Non ! Louise, je vous en prie ! Louise ne pleurez pas ! Ce n’était pas votre faute !... Louise !... Vous n’avez fait que l’aimer… please, Louise… Vous ne pouviez pas savoir !... Oh ! Mais… regardez-moi, Louise… Attention ! Louise, vous tombez !... Non ! Louise… Vous m’entendez ?... Il faut vivre, Louise !... Please, ouvrez les yeux !... Ne me laissez pas, Louise ! Please… my God !... LOUIIISE !
— Mademoiselle !... Hé ! Réveillez-vous ! … Mademoiselle !... Voilà, calmez-vous, c’est fini maintenant… ça va mieux ?
— Oh ! Mais… sorry Madame… je m’étais endormie, isn’t-it ? … Je suis désolée…
— Ce n’est rien Mademoiselle. Vous avez crié, très fort, vous deviez rêver, sûrement, et même un cauchemar, je pense ; vous êtes tout en sueur et encore tremblante !
— Oh ! Yes indeed, un cauchemar, really, un très mauvais cauchemar ; encore pardon, Madame.
— Vous vous sentez mieux ? … Tenez, votre livre est tombé à terre, le voici Mademoiselle. Oh ! Eh bien, je comprends mieux ! Vous permettez que je regarde un peu ?... Voyons cela : Tome I : « la descente aux enfers » ! Bigre, tout s’explique ! Ah, et puis, il y a un deuxième tome en plus : « Les hurlements du silence » ! Ça ne s’arrange pas vraiment alors ! Et pour peu qu’il y ait aussi un troisième tome, je vous conseille de prendre des vacances avant de les lire, Mademoiselle ! Mais bonne journée quand même, Mademoiselle ! 

L’aimable dame s’éloigna. Mary remercia et resta un moment encore un peu dans son cauchemar. Puis reprenant ses esprits, elle pensa en effet que Julia devrait apprendre ce que Louise et sa mère ont fait pour elle. Mais, s’il convenait d’attendre qu’elle aille mieux pour ne pas la perturber encore plus, il fallait tenir compte aussi de la santé dangereusement déclinante de Louise. Mary voulait absolument qu’avant d’être emportée par son mal, Louise ait droit à cette reconnaissance. Une reconnaissance ? Oh, oui ! Une reconnaissance, bien plus qu’une rédemption, car jetée de force dans l’enfer de sa vie, que pouvait-il lui être reproché ? D’avoir, au milieu de sa propre souffrance, tenté de calmer pour un moment les blessures des uns, ou de faire, pour un instant, oublier à d’autres l’inexistence de leur vie, voire même l’horreur de ce qu’ils sont ? Louise, en effet, n’avait pas à se racheter. Toute sa vie ne fut qu’un long et lourd sacrifice. En lui volant son corps, on lui viola son âme. Mais ce qui lui restait n’était pas à vendre : son immense tendresse qu’on ne pouvait lui prendre et qu’elle offrait encore.

Mary marchait maintenant vers la sortie du jardin. Il n’y avait pas de temps à perdre, Julia pourrait bien être déjà arrivée chez elle et il ne fallait surtout pas la laisser trop longtemps seule avant de s’être assurée de son état. Donc, Mary comprenait mieux ce qui s’était passé au Bourget. Julia avait immédiatement rembarqué sur le Transall en partance pour la base d’Évreux. C’était pour cela qu’elle n’avait pas pu prendre le temps de lui expliquer son comportement. Elle n’avait évidemment pas pris le risque de rater cette occasion d’éviter les gendarmes qui l’attendaient au Bourget. À l’idée que les deux cerbères étaient restés plantés bredouilles au terminal, Mary eut un sourire espiègle qui remit un peu d’enfance sur son visage. Quelques secondes de fraîcheur et de détente dans un moment particulièrement difficile.

Quand elle arriva rue Lacepède au pied de l’immeuble de Julia, Mary avait chassé les idées noires de son cauchemar. La marche l’avait détendue et elle se sentait armée d’une nouvelle force pour aider Julia. C’était comme si l’horreur de son rêve lui avait rendu la réalité plus supportable et pourtant…

Le temps avait viré à l’orage. En franchissant la porte cochère au moment où de grosses gouttes encore éparses marquaient de leurs empreintes la poussière des trottoirs, Mary se dit, vaguement amusée, qu’elle avait évité le pire et, comme pour forcer le destin, elle reporta ce sentiment d’optimisme météo sur les problèmes de Julia. Mais ne rêvait-elle pas maintenant ? Car du rêve au cauchemar, la frontière est bien souvent floue.

Dopée par la simple idée de revoir Julia, elle montait maintenant allégrement les six escaliers de ce vieil immeuble parisien sans ascenseur. Mais quand elle fut au dernier tiers-tournant, elle s’arrêta net, un peu surprise, la tête levée vers le palier qu’elle allait atteindre. Elle venait d’entendre quelques bribes d’une conversation sans qu’elle pût, pour autant, en déterminer la provenance, ni en comprendre le sens. Elle savait par Julia, que les occupants de toutes ces chambres « du 6-ème », étudiants ou domestiques pour la plupart, étaient particulièrement discrets et n’avaient pas pour habitude de prendre le palier pour une agora. Cette conversation ne pouvait donc venir que d’une de ces chambres. Alors Mary, avec précaution, monta une à une les dernières marches. Mais prenant pied sur le palier, elle s’aperçut avec étonnement que les paroles provenaient de la pièce jouxtant celle de Julia ; celle dont il avait fallu, à la demande de Julia, veiller à ne pas déranger son mystérieux occupant. « Il dort… », disait-elle à chaque passage.

L’orage, maintenant, battait son plein et le bruit des violentes bourrasques de pluie sur la couverture en zinc de l’immeuble empêchait Mary de comprendre ce qui se disait. Mais entre deux giclées d’averse, il y eut une accalmie de quelques secondes qui lui permit de reconnaître le bel accent de Julia. Un peu intriguée quand même, car prise entre le plaisir de savoir Julia rentrée et l’étonnement de la trouver dans cette chambre, Mary s’approcha de la porte qui n’était qu’entre ouverte.