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Eros, l’héritier au masque impénétrable, verra sa vie bouleversée par des révélations inattendues…
Eros, riche héritier d’une maison de mode, a toujours vécu en cachant ses véritables émotions derrière un masque de maîtrise et de froideur. Mais lorsque sa vie bascule soudainement dans le chaos, ses certitudes s’effondrent, et sa perception du monde est irrémédiablement chamboulée. Entre trahisons, révélations et passions brûlantes, Eros découvre que se dévoiler peut être aussi libérateur que douloureux. En se rapprochant de Rose, une femme mystérieuse et complexe, Eros se retrouve face à des vérités qu’il n’aurait jamais soupçonnées. Quels secrets cache Rose, et jusqu’où leurs cœurs pourront-ils aller une fois mis à nu ?
Plongez dans une romance intense et passionnelle, où chaque révélation ébranle les certitudes et où les masques tombent pour révéler les vérités les plus inattendues.
EXTRAIT
— Rose ? Vous êtes là ? Je n’ai pour toute réponse qu’un reniflement. Je m’approche à tâtons du centre de la pièce, me fiant à mon ouïe pour me repérer. Quand je bute le bord du lit, je manque de m’écrouler dessus. C’est alors que je perçois un mouvement rapide, m’envoyant un souffle d’air. — Rose ? — Allez vous faire foutre ! crache-t-elle au milieu de sanglots. — Rose, attendez ! Une porte claque, s’ensuit un bruit d’eau qui coule. Elle s’est réfugiée dans la salle de bain. Très bien, je vais l’attendre pour tirer toute cette histoire au clair. Le temps passe lentement. Assis sur le lit, je reste silencieux, à attendre qu’elle daigne sortir. Mon cerveau en profite pour cogiter sur les paroles d’Aléandro. « Qui te dit que ce n’est pas elle, la taupe ? ». Même si ça me semble peu probable, c’est une éventualité que je ne dois pas négliger. Après tout, je ne sais rien d’elle. Merde, comment vais-je faire pour percer ce mystère à jour ?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Ce roman waouw, un énorme coup de cœur. Une plume des plus attractives qui ne vous laissera pas indemne." -
Le jardin des mots, Booknode
À PROPOS DE L'AUTEURE
Licora L., 30 ans, est mariée et maman de deux petites filles. Infirmière dans un centre hospitalier de Saône-et-Loire, conseillère municipale et cogérante d'une association d'animation avec son mari, Licora a toujours été passionnée par la lecture. D’abord fascinée par le surnaturel, elle s’est ensuite tournée vers les romances, appréciant les histoires où l’amour triomphe de tous les obstacles. Elle écrit pour captiver ses lecteurs et partager sa passion pour les belles histoires d’amour.
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Seitenzahl: 478
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Derrière le
Masque
Licora L
Romance
Editions « Arts En Mots »Illustration graphique : © Val
“On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.”
Antoine de Saint Exupéry (Le petit prince)
Prologue
— Allez, mec, viens avec moi, ça va te détendre un peu. Tu travailles trop, t’es à cran !
Il a raison. Mais avec la nouvelle collection de prêt-à-porter qui arrive dans quelques mois, c’est impossible de ne pas l’être. Comme une impression que rien ne va. Des détails qui peuvent paraître sans importance, mais qui font toute la différence. C’est inconcevable de laisser la moindre chose au hasard. Tout doit être parfait ! Toujours !
Assis dans mon fauteuil en cuir noir, je regarde Aléandro faire des va-et-vient. Si ça continue, il va me rendre fou. Il finit enfin par poser son cul dans le siège, en installant ses pieds sur mon bureau en acajou.
— Hey ! Vire tes pattes de là !
Il ricane.
— Tu vois, tu pars au quart de tour. Ça fait longtemps que t’as pas tiré un coup, toi.
— En même temps, ma fiancée est à l’autre bout de la Terre, râlé-je, n’aimant pas tellement étaler ma vie privée.
— Et alors ?
Je l’observe en arquant un sourcil. Il le fait exprès pour m’énerver cet abruti ?
— Décompresse, mec. Tu n’es pas obligé de toucher, tu sais que tu peux seulement regarder. Personne ne saura que c’est toi. Tu les vois, là, les deux nanas qui se trémoussent devant toi, à moitié dévêtues ? Allez, décolle tes fesses, on y va !
J’avoue que sa proposition est alléchante. Depuis mes fiançailles avec Angie, il y a trois ans, je n’ai pas mis les pieds au Dolce. Passer incognito, ayant un masque pour unique atour, et s’abandonner dans les bras d’une femme qui vous donne sa nuit contre un peu de plaisir. Ou rester un simple spectateur d’une danse érotique. Il y a en a pour tous les goûts. C’est un lieu où l’anonymat est de mise, même les plus grands de ce monde viennent voler quelques heures d’obscures folies.
Je me lève d’un pas décidé, tandis qu’un sourire s’affiche sur le visage de mon associé et meilleur ami.
— Attends-moi dans le parking, je me change et j’arrive.
Une douche plus tard, j’enfile mon costume de rigueur, avant de rejoindre Aléandro. Dans l’ascenseur qui mène au sous-sol, j’en profite pour réajuster ma cravate noire dans le miroir. Il a raison, un peu de distraction me fera le plus grand bien. Les portes s’ouvrent. Je m’avance en direction de ma Maserati, avant que mon corps ne soit violemment projeté au sol.
Dire qu’il fait sombre est un doux euphémisme. C’est carrément noir, le black-out total. Je ne sais même pas si je suis encore vivant ou mort. Allongé sur une surface dure, je perçois de l’agitation autour de moi. Des voix indistinctes, des bips, des pas. Je m’efforce d’ouvrir les yeux, mais du plomb semble s’être posé dessus. Et cette putain de douleur qui me comprime le crâne ! Je hurle, personne ne m’entend. Je ne suis même pas sûr qu’un son sorte de ma bouche. Je voudrais bouger, mais j’ai l’impression d’être dans un étau, bloqué de partout. Un grand froid me saisit pendant que mon cœur s’affole. Des vertiges me font vriller, je m’enfonce avant de tomber dans le néant.
Quelqu’un peut-il allumer la lumière ? Bon sang, ce n’est pas possible ! Cette obscurité va me rendre dingue ! Je tâte ce qui m’entoure. Du métal froid, des tuyaux collés à mon bras, et le silence. Un silence effrayant. Tandis que ma respiration demande un effort surhumain, la panique me submerge. Je m’agite, je crie.
Où suis-je ?
Pourquoi est-ce qu’il fait noir ?
Depuis combien de temps suis-je comme ça ?
Une douleur me foudroie tout à coup. La pointe d’une aiguille rentre dans ma peau.
Plus rien.
Chapitre 1
Semaine 1
Éros
Un, deux, trois, quat…
— Et merde !
La journée commence bien, tiens. Mon pied vient de buter contre l’armoire. Ou la table ? Peut-être la chaise ? Non, c’est trop léger.
Cinq, six, sept, huit, neuf…
BIM, mon bras heurte quelque chose de dur. Je grommelle. Bon sang, ça va être comme ça tous les matins ? À tâtons, je cherche quelque chose qui me permettrait de me situer dans cette fichue pièce ! Mes mains glissent sur la surface plane, avant de trouver un objet long, froid comme du métal. Une poignée ? Oui, c’est bien ça ! Je l’actionne pour enfin pouvoir ouvrir cette satanée porte. J’ai l’impression d’être un funambule qui marche à l’aveugle au-dessus du vide.
À l’aveugle ? Quel humour de chiotte !
Un, deux, trois, quatre.
Mes doigts attrapent ce qui me semble être la rampe d’escalier. Le bois verni glisse sous ma paume, pendant que mon avancée se fait hésitante. Du bout des orteils, je cherche le début de la marche.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze…
Je dois vraiment ressembler à un guignol à marcher de cette façon. Les deux pieds posés sur la même marche. Même un gamin de deux ans ferait mieux que ça.
…Treize, quatorze.
J’avance avec prudence, m’assurant que je sois bien descendu. Il ne manquerait plus que j’en loupe une et me rétame au sol. Comme avant-hier.
Les bras tendus devant moi, je m’arrête un instant pour réfléchir. Bon, normalement, la cuisine doit se trouver sur la droite quand on descend. Là, c’est quoi ce truc que je touche ? C’est doux et parfumé. Des fleurs, celles de la commode dans l’entrée, au pied de l’escalier. Je pose mes mains sur le mur derrière le meuble, décidé à le suivre, en essayant de ne pas faire de casse. Comme hier.
Une ouverture ! Guidé par mon intuition, plus la bonne odeur de café omniprésente, je progresse prudemment, jusqu’à buter le genou contre la table en bois.
Aïe !
À ce rythme-là, je vais être couvert de bleus. Je ricane moi-même à cette pensée. Et alors ? De toute façon, je ne les verrais pas. Jamais !
Un, deux pas en avant. Un, deux, trois pas sur le côté.
Je tâte ce qui se trouve au-dessus de ma tête puis ouvre le placard. Avec une assurance débordante, ma main se faufile pour attraper une tasse. Tasse qui me glisse entre les doigts, pour finir sa course au sol, en mille morceaux, si j’en juge le bruit des éclats contre le carrelage. Bordel de merde ! Mon poing frappe violemment l’évier en inox face à moi.
— Laissez, signor, je vais m’en occuper.
Alma, ma gouvernante aussi âgée que ma grand-mère, s’affaire à ramasser les dégâts, pendant que je fulmine contre ma maladresse. Trois jours que ça dure. Trois putains de jours que je suis rentré de l’hôpital. Depuis, c’est catastrophe sur catastrophe. Mes doigts se serrent et se desserrent de rage. Contre moi-même, contre ces pourritures à cause de qui je suis dans cet état lamentable. Une commotion cérébrale suite à mon agression, qui me coûte la vue ! Bien entendu, les médecins ne se prononcent pas quant à l’évolution. Je peux aussi bien rester aveugle toute ma vie, comme recouvrer la vision un jour.
— Quand est-ce qu’elle arrive cette… auxiliaire de vie ? grogné-je à Alma, tant cette simple idée me révulse.
— Ça ne devrait plus tarder, signor. L’agence a eu quelques difficultés à la recruter et…
— Je m’en moque ! Prévenez-moi dès qu’elle est là. En attendant, puis-je avoir un café ? Avec une touche de lait.
C’est plus un ordre qu’une question, mais Alma à l’habitude de mes humeurs, depuis le temps qu’elle travaille pour moi. J’arrive à m’asseoir sur ma chaise sans faire d’autres conneries, puis sirote mon breuvage dans le calme. Je perçois vaguement le bruit des oiseaux à l’extérieur. Ils s’en donnent à cœur joie. J’en déduis donc que le soleil doit briller. Normalement, je devrais pouvoir moi aussi l’admirer, et profiter encore de toute la nature luxuriante de mon parc. Au lieu de quoi, je suis enfermé dans une nuit perpétuelle. J’ignore combien de temps je vais rester comme ça. Bon sang, comment vais-je faire pour tout gérer en n’y voyant autant que dans le cul d’une brune ? Il va falloir que je m’organise, pendant ces quelques jours de repos forcé.
— Signor, signorina Rose Elina vient d’arriver.
Je sursaute en entendant la voix d’Alma, me sortant de mes pensées. Bien sûr, une partie du contenu de ma tasse atterrit sur ma main, pour ne pas changer. Alors ça va être tout le temps comme ça ? Se cogner dans tout ce qui se trouve sur mon chemin, se faire mal à longueur de journée, tout casser, sursauter au moindre bruit ? Bordel, je déteste ça ! J’aurais dû crever, plutôt que de rester ainsi. Soudain, une fragrance vanillée emplit l’air avant de parvenir jusqu’à moi. Le genre de parfum qui prend la tête immédiatement, trop dosé, composé plus de produit chimique que de vanille naturelle. Un truc bon marché, qui provoque vertiges et nausées à tous ceux qui le sentent. Ça promet ! Mes lunettes noires déjà sur mon nez, ce qui est comble quand on ne voit rien, je ne bouge pas de ma place, tentant de garder un air aussi sérieux et crédible que possible.
— Monsieur Fiorini, je m’appelle Rose Elina, je suis votre assistante de…
— C’est bon, je suis au courant, la coupé-je en sentant sa présence près de moi. Alma vient de vous présenter. Je sais ce pourquoi je vous ai engagée. Inutile de faire des courbettes, je déteste ça.
Autant la mettre au parfum tout de suite. Agacé et pris de vertiges par cet effluve à deux balles, je me lève prestement, manquant de renverser ma chaise. Un peu d’air frais me fera le plus grand bien. Mais… C’est par où déjà ? À droite ? À gauche ? Porca puttana ! Dans ma propre maison, voilà que je suis incapable de me repérer. J'ose quelques pas en arrière en tâtonnant les alentours. Je dois vraiment avoir l’air d’un crétin, tiens. Je suis sûr que certaines personnes se réjouiraient de me voir ainsi. Mais hors de question de rester aussi diminué et vulnérable. J’ai horreur de ça ! Dans ce monde, il n’y a pas de place pour les faibles.
Prudemment, tout en essayant de conserver ma prestance, je réussis à atteindre la baie vitrée. Les deux femmes n’ont pas bougé de leur place. Je le sais, car aucun bruit n’est venu perturber ma recherche d’oxygène. Je le sens, car cette impression d’être observée est trop forte, elle m’oppresse.
Bon sang, où est-elle cette fichue poignée ?
— Monsieur Fiorini, laissez-moi vous aider, je suis là pour ça, je…
— Foutez-moi la paix ! Ne vous avisez pas de me toucher ! grondé-je envers la nouvelle venue. Alma, conduisez-la vers sa chambre puis expliquez-lui son rôle. Quand ça sera fait, merci de m’apporter mon téléphone. J’ai des coups de fil à passer.
— Si, signor.
Des bruits de pas qui s’éloignent résonnent dans mon dos. Je soupire en posant mon front sur la vitre fraîche, d’où je peux sentir les rayons du soleil caresser ma peau à travers ma chemise. Un soleil que je ne suis pas sûr de revoir un jour.
Chapitre 2
Rose
Quel caractère de chien ! Cette impression refroidirait n’importe quelle nana en chaleur. Je ne croyais pas toutes ces rumeurs qui racontent que l’héritier Fiorini est invivable, mais je dois me rendre à l’évidence, elles sont fondées. À peine dix minutes que je suis là, et j’ai déjà une envie folle de me barrer en courant. Seulement, je ne peux pas. D’une, je ne sais pas où se trouve la sortie dans ce manoir immense. De deux, j’ai trop besoin de ce job ! C’est le seul que j’ai trouvé. Pas assez qualifiée pour autre chose, disent-ils à l’agence d’intérim. Pff, quelle bande de cons ! Bien que je ne corresponde pas au profil recherché par monsieur. Fiorini, vu l’urgence de la situation, j’ai tout de même accepté le poste d’auxiliaire de vie. Vu que la boite d’embauche ne trouvait personne d’autre, ils me l’ont refourgué. Comme si avoir une taille trente-quatre avec une grosse paire de nichons était deux compétences indispensables pour travailler à ses côtés. Il cherche une auxiliaire de vie, pas un mannequin pour défiler! Bien que ses modèles soient assez loin des stéréotypes qu’on trouve dans la mode. Par contre, de toute évidence, un caractère solide pour le côtoyer est fortement recommandé. De ce côté-là, je devrais m’en sortir.
Heureusement, Alma a l’air douce et gentille. Ce petit bout de femme m’a accueillie avec politesse, entourée d’une pointe d’enthousiasme non dissimulée. Avec ses cheveux grisonnants, accompagnant ses rides bien marquées sur une peau brûlée par le soleil, je me demande comment elle fait pour toujours travailler, bien qu’elle soit encore très vaillante. J’ignore son âge, mais je la trouve très courageuse de bosser avec ce type.
Toutes les deux figées face à cet homme aux lunettes noires qui semble ne pas savoir quoi faire, nous nous taisons. Ses gestes sont peu sûrs et très maladroits. Un fou rire me gagne quand je le vois galérer pour trouver la baie vitrée. Je suis obligée de me mordre l’intérieur des joues pour me contenir, ça ferait un mauvais effet dès le premier jour. Puis je me décide tout de même à le sortir de son impasse, après tout, je suis là pour ça.
— Monsieur. Fiorini, laissez-moi vous aider, je…
— Foutez-moi la paix ! Ne vous avisez pas de me toucher ! Alma, conduisez-la vers sa chambre et expliquez-lui son rôle. Quand ça sera fait, merci de m’apporter mon téléphone, j’ai des appels à passer.
— Si, signor.
Alma me presse le coude pour m’inciter à la suivre, ce que je fais sans hésiter. Je ramasse ma valise qui trônait à mes pieds puis suis mon guide. Je regarde droit devant moi, en me demandant dans quelle aventure je me suis embarquée. Au pire, je suis libérée dans un mois, durée de mon contrat. Je devrais pouvoir tenir jusqu’ici. Il le faut, de toute façon, je n’ai pas le choix.
Arrivées dans ma chambre, la vieille dame me donne quelques informations sur les habitudes de vie du propriétaire des lieux. Dis donc, je sais presque à quelle heure il va aux chiottes tellement sa vie est réglée. Ce doit être d’un ennui ! Enfin ça, c’est en temps « normal ». Là, il va falloir perturber un peu le quotidien de « signor » Fiorini, au vu de son handicap. Tout réorganiser et d’après Alma, ça ne va pas le mettre de bonne humeur. Sérieusement, ça lui arrive des fois ?
Je dispose de quelques minutes, afin de déballer mes affaires puis prendre possession de ce qui sera mon logement durant cette période de travail. Je jette mon sac sur le lit king size tout en soufflant un bon coup. Bon, le cadre de vie est loin d’être repoussant, c’est déjà ça. Les rayons du soleil attirent mon regard vers les grandes baies vitrées. Je m’en approche avec curiosité, puis décale d’un geste fluide le voilage blanc et délicat qui me cache le panorama extérieur. Une vue sur une magnifique terrasse avec piscine en contrebas. Quelques palmiers géants procurent des zones d'ombre sous lesquelles sont installées des chaises longues. À l’horizon, se dessine la limite infime entre la terre et le ciel, entre le royaume des vivants et celui des morts. Ne pas penser à ça, pas maintenant !
Je retourne vers mon lit aux draps pourpres puis commence à sortir mes effets personnels pour les ranger dans le dressing. J’ai juste envie de me marrer quand je vois l’immensité de celui-ci, comparé aux deux trois pauvres vêtements sans éclats que je vais y mettre. Ça va faire tache. Je continue l’exploration en franchissant la porte qui se trouve en face de moi. J’atterris dans ma salle de bain. Enfin, je ne sais pas si ça peut s’appeler comme ça. C’est indécent un tel luxe dans un lieu pareil. Non mais sérieux, ça sert à quoi ? Du marbre vert du sol au plafond, le tout incrusté dans un design haut de gamme. L’ensemble brille de mille feux. Je vais avoir la trouille de prendre une douche de peur d’en mettre partout. Et je ne parle même pas de poser mes fesses sur les toilettes rutilantes de propreté.
De retour dans ma chambre, je sors de mon sac un cadre photo que je pose sur la table de nuit. C’est l’unique objet qui servira à personnaliser un peu mon univers éphémère. Je m’attarde sur le portrait, laissant mon esprit divaguer entre les souvenirs et l’espoir de jours meilleurs.
Si je fais tout ça, c’est pour toi. Je vais y arriver, je te l’ai promis.
Mes doigts contournent le visage sur papier glacé, pendant que mes yeux s’embuent et me picotent. Ce mois va être long, pourtant, je vais m’efforcer de ne pas trop y penser.
On frappe soudain à la porte, me faisant sursauter. En vitesse, je pose la photo, face contre le bois du meuble.
— Signorina, avez-vous terminé ? demande Alma en pénétrant dans la chambre. Je vais vous faire visiter les lieux.
Sans broncher, je me lève en lui rendant son chaleureux sourire. Ses yeux pétillent de douceur et de bienveillance, pourtant, son visage est nettement marqué par la fatigue. Malgré tout, cette femme possède une vitalité ainsi qu’une bonne humeur communicative. Je sens qu’elle va m’être d’une aide précieuse.
En silence, je suis la gouvernante, en essayant de retenir un maximum d’information sur les différentes pièces. Il me faudrait presque une carte ou un GPS pour arriver à me repérer ici. Quand nous avons fini, nous passons à l’extérieur. La vue qui s’offre à moi est simple, mais somptueuse. En total contraste avec mon premier sentiment lors de mon arrivée. Quand je me suis présentée face au manoir, j’ai eu l’impression de pénétrer dans un lieu austère, voire interdit. Une végétation dense, des hautes grilles, ainsi qu’une allée en pierres étaient présentes pour m’accueillir. Rien qui ne laissait présager le superbe décor à l’arrière de la demeure.
Nous marchons sur un chemin aux gravillons blancs, entouré de verdure avec des boiseries. Plus nous avançons dans le domaine, plus le calme et la sérénité qui règne en ces lieux apaisent mon esprit tourmenté. J’ai l’impression d’être une gamine qui découvre la nature pour la première fois.
Le sentier débouche sur une plage de sable fin. Le vent qui s’emmêle dans mes cheveux en les faisant tournoyer, me revigore. Je ferme aussitôt les yeux, en profitant pour prendre une grande inspiration afin d’emplir mes poumons de cet air sauvage chargé d’embruns.
— C’est un des lieux préférés de signor Fiorini, m’annonce Alma d’un ton nostalgique. Il aime venir se ressourcer ici, souffler quand il travaille trop.
Je comprends. Comment ne pas aimer un coin qui dégage une telle beauté ? En même temps, j’ai un peu de mal à l’imaginer en train de flâner le long de cette plage.
— Venez, il y a d’autres choses à voir.
Je la suis avec plaisir et curiosité, ragaillardie par ce souffle marin, qui me rappelle à chaque seconde que la vie vaut le coup qu’on se batte pour s’en sortir. Aussi difficile puisse être le parcours, c’est un chemin de croix que je mènerai de front, les poings en l’air.
Après quelques minutes de marche à travers l’immense jardin décoré avec beaucoup de goût, une odeur éveille mes sens et mes souvenirs les plus joyeux. Car oui, même si j’ai eu une existence de merde, il me reste au moins ça.
— Ce n’est pas possible, murmuré-je à moi-même.
Une écurie se dessine devant nous, avec ses portes en bois violet. Majestueuse, elle se dresse avec autant de classe que le manoir en lui-même. Les yeux écarquillés, je me retiens de sauter de joie. Ce bâtiment me rappelle mon enfance, me ramène des années en arrière. La gamine que j’étais, c’est-à-dire paumée, ne trouvait du réconfort qu’auprès des chevaux.
À l’intérieur, tous les boxes sont vides, sauf un. Je m’approche de la tête qui dépasse pour découvrir un magnifique frison noir. Une longue crinière, une robe brillante, ce cheval est une pure merveille. Ma main sur son chanfrein1, il se laisse aller à mes caresses pendant quelques secondes, avant de tourner en rond dans son espace clos. Cet animal a besoin de sortir. Moi je rêve d’une course folle sur son dos, lancé au galop, portée par le vent. L’ébrouement2 de l’animal me fait sourire. Il semblerait qu’il lise dans mes pensées et soit d’accord avec moi.
— Voici Tempête, présente Alma. C’est le cheval de signor Fiorini. Il aimait beaucoup se balader avec son compagnon pendant des heures. À présent, ça va lui manquer, soupire-t-elle tristement.
— Pourquoi ? Rien ne l’empêche de monter s’il est guidé.
— Encore faut-il qu’il accepte. Comme vous allez vite vous en rendre compte, signor Fiorini est…
Alma scrute à droite et à gauche, faisant attention à ce qu’on ne soit pas entendues.
— …caractériel. Il peut s’énerver assez rapidement.
— Mais personne ne peut donc le remettre un peu à sa place ? Désolée d’être vulgaire, mais il chie comme tout le monde, non ?
— Signorina, nous tenons tous à notre boulot. Mais vous savez, au fond, ce n’est pas quelqu’un de mauvais.
L’étincelle qui brille dans ses yeux me fait dire que, malgré sa mauvaise humeur permanente, le propriétaire des lieux est très apprécié par la vieille femme. D’ailleurs, celle-ci me sourit en secouant la tête, puis fait demi-tour sans ajouter un mot. Je la suis en silence. En chemin, nous croisons quelques domestiques, qu’elle me présente. Tous sont avenants et souriants. Je ne me sens vraiment pas à l’aise dans ce milieu friqué, mais j’essaie de faire bonne figure en répondant avec joie à leurs questions, esquivant celles les plus intimes. Puis nous rentrons au manoir, afin de faire plus ample connaissance avec cet homme si autoritaire.
Chapitre 3
Éros
Allongé dans mon transat, sur ma terrasse, je cogite et tente en vain de calmer ma nervosité. J'ai l’impression d’être une vraie bombe à retardement. Je devrais pouvoir bouger comme bon me semble, courir, évacuer toute cette tension qui tend mes muscles, qui me pousse à être désagréable. À vrai dire, je pourrais, si je n’avais pas ce petit problème de vision.
Les rayons perçants du soleil devraient m’éblouir, mais rien à faire, le noir est le plus coriace. Je ne sais même pas dans quelle position je suis, incapable de me situer. Est-ce que la vue que j’ai face à moi est celle de la mer et ses reflets de couleurs ? Ou celle qui se tourne vers ma maison ? Ou encore, celle où les sapins se mélangent aux palmiers caractéristiques du sud ? Bon sang, je n’en sais fichtrement rien ! À force de réfléchir à un truc aussi con, je me colle des vertiges !
Mon téléphone vibre à mes côtés, je tâtonne sur la table pour pouvoir l’attraper. Il me faut déjà quelques secondes pour le trouver. Une fois en main, mes doigts se déplacent totalement au hasard sur l’écran pour tenter de décrocher. Ils glissent encore et encore jusqu’à ce que la sonnerie se coupe. Appel manqué.
— Bordel de merde !
Je passe une main dans mes cheveux, en tirant dessus. La seule envie que j’ai, c’est de hurler. Rarement, je perds le contrôle de mes émotions. Pourtant, aujourd’hui, crier toute cette rage me ferait un bien fou. Mais je doute que ça puisse régler quoi que ce soit. Mon crâne me fait un mal de chien, tandis que je tente, autant que faire se peut, de réguler ma respiration saccadée sous le poids de l’énervement.
Au même moment, un effluve vanillé me chatouille à nouveau les narines. D’instinct, je me redresse puis tourne mon visage en direction de ce parfum de pacotille. Comme si tout était normal, comme si ma vue était revenue en deux secondes. Mais il n’en est rien !
— Monsieur Fiorini ?
Je ne daigne pas répondre. Déjà que cette puanteur me prend la tête, je ne sais pas si je vais supporter longtemps cette petite voix guimauve. Ça fait beaucoup pour mes nerfs !
Calme-toi, Éros. Cette femme n’y est pour rien !
Je soupire en me passant une main sur le front.
— Le paysage est vraiment magnifique, mais je…
— Taisez-vous, je vous prie, et asseyez-vous, lui ordonné-je d’un ton sec.
Sa présence m’horripile déjà. Si ma mère n’avait pas insisté pour que je prenne quelqu’un pour m’aider, jamais il ne me serait venu une idée aussi saugrenue que celle-ci. Je suis assez grand pour me débrouiller seul, non ? Même si j’avoue que ces jours-ci sont vraiment galère.
Au même moment, mon téléphone se remet à sonner. À peine le temps de réagir que je sens des doigts frôler ma peau, m’enlevant l’objet de ma portée.
— Une certaine Angie cherche à vous joindre. Qu’est-ce que je fais ? demande Rose avec ce timbre qui m’agace déjà.
— Rendez-moi ça, immédiatement ! tonné-je en tendant la main ouverte en l’air.
Elle s’exécute en claquant mon portable dans ma paume. Je me trouve soudain comme un con, ne sachant pas comment faire pour décrocher. Je n’ai pas à réfléchir bien longtemps qu’un courant d’air à la vanille me passe sous le nez. Aussitôt, j’entends une voix à l’autre bout du fil.
— Angie, mia bella, comment se passe ton voyage ?
— C’est paradisiaque, Éros. Une eau transparente à perte de vue, des palmiers, du sable fin. Tu devrais voir ça, ça vaut le coup d’œil.
— Je suis obligé de te croire sur paroles, grogné-je, de mauvaise humeur. Le shooting se passe bien ?
Elle continue sa réplique, sans tenir compte de ma remarque.
— Ouais, le photographe est sympa et plutôt beau gosse, mais son assistante, c’est une vraie quiche. Elle est en totale admiration devant lui. Puis sérieux, c’est quoi cette maquilleuse que tu m’as attribuée ? Elle…
— Angie ! Tu n’es pas là-bas pour critiquer, mais pour représenter la marque Fiorini. Nous sommes déjà assez en retard comme ça, alors tâche de ne pas jouer la diva. On te demande d’être belle, pas intelligente !
— Oh, mon lapin est ronchon. Je te manque tant que ça ? Allez, détends-toi en pensant que je serai bientôt de retour, dit-elle avec une voix de velours.
Me détendre ? Dans l’état où je suis, si proche de la présentation de la nouvelle collection ? J’en rêve, mais c’est impossible.
Elle raccroche, puis je pose mon portable sur la table, avant de soupirer. J’ignore l’heure qu’il est, mais je sens que la journée va être longue.
J’essaye de réfléchir à comment m’organiser pour travailler. Ces deux derniers jours, je les ai passés à ruminer, cogiter sur ce qui m’arrivait. Mais ce n’est pas comme ça que je vais avancer. Si mes agresseurs croient m’avoir mis à terre, ils se trompent ! Ils ne connaissent pas qui je suis. Je n’abandonne pas. Jamais !
Tout à coup, un raclement de gorge vient me perturber.
— Quoi !
— Si vous m’expliquiez ce que vous attendez de moi, ne serait-ce pas plus pratique ?
Ah, je l’avais déjà oubliée celle-là.
— Prenez une chaise et asseyez-vous !
Elle s’exécute, si j’en crois le bruit métallique qui résonne dans mes oreilles, d’une façon fort désagréable.
Rose
Assise face à mon patron qui m’apparaît pour l’instant comme peu sympathique, j’attends…
J’attends…
Derrière ses lunettes noires qui lui donnent un air encore plus dur et froid, il semble être ailleurs.
— Quelque chose ne va pas ? tenté-je, méfiante, ne sachant pas du tout comment aborder cet homme énigmatique.
Il lève la tête dans ma direction. Je jurerai sentir le poids de son regard sur moi. Impression totalement ridicule au vu de son handicap. Fort heureusement !
— Vous savez, si vous voulez qu’on s’entende bien, il faudrait me parler un minimum, vous ne croyez pas ? Ça pourrait nous simplifier les choses.
Il ouvre la bouche pour répliquer lorsque son téléphone se met de nouveau à sonner. Tout en pestant, ses doigts glissent sur la table à la recherche de l’objet, pourtant facilement atteignable. Je glousse de le voir autant en chier. Alors, je me décide de répondre à sa place pour abréger son supplice.
— Ici l’assistante de monsieur Fiorini, que puis-je pour vous ? dis-je tout en observant l’homme face à moi, qui s’est soudain vidé de son sang en m’entendant répondre à l’appel.
Une voix criarde me hurle dans les oreilles, au point de devoir éloigner le combiné un minimum avant que mes tympans n’explosent.
— Monsieur Fiorini ? Il ne peut pas vous répondre pour l’instant, merci de bien vouloir rappeler ultérieurement.
Les cris s’intensifient à l’autre bout du fil. Finalement, c’était une mauvaise idée. J’attrape la main de « signor » Fiorini puis lui fourre son téléphone au creux de sa paume. Il n’a qu’à se débrouiller tout seul avec l’autre furie.
Tout en me rasseyant dans mon fauteuil en attendant qu’il finisse, j’en profite pour l’observer. Des traits fins mais tendus, une mâchoire finement dessinée, bien que contractée, une légère barbe de 3 jours noircissant ses joues, le rendent encore plus mystérieux. Il est aussi bel homme qu’on le dit. Dommage que son caractère de chien soit, lui aussi, fondé.
Quand il raccroche, il se passe la main sur le front, dépité, avant d’ajouter avec virulence :
— Qu’est-ce qui vous a pris de répondre à ma place ? Ma mère ne va pas tarder à débarquer maintenant !
Ah, parce que c’était sa mère qui braillait comme un putois ?
— Vous deviez me parler, j’attends toujours, réponds-je sans me démonter.
Monsieur Fiorini se cale dans sa chaise longue en poussant un long soupir. Le soleil rend sa chemise blanche éblouissante, en total contraste avec la noirceur de ses cheveux. Agilement, il joue avec son téléphone entre ses doigts. Ce qui me donne une idée.
Je lui chaparde l’objet high-tech.
— Hey, mais qu’est-ce que vous fabriquez encore ? Rendez-moi ça, grogne-t-il.
— J’en ai pour deux minutes, laissez-moi faire.
Punaise, c’est un smartphone dernière génération. Un véritable bijou de technologie. À lui seul, il suffirait pour me payer deux mois de loyer. C’est d’une indécence qui me répugne. Bref, passons. Le téléphone en main, je farfouille dans les différents menus et paramétrages pour trouver ce que je cherche. Une fois fait, je lui tends fièrement son portable, mais il ne réagit pas. Seules ses lunettes noires semblent me sonder. C’est flippant.
Ma pauvre fille, t’as oublié qu’il était aveugle !
— Tenez, le voici.
— Qu’avez-vous fait ? demande-t-il suspicieux.
— Quelques réglages qui devraient déjà vous faciliter la vie. En étant constamment relié en réseau internet, vous avez accès aux commandes vocales…
— Abrégez, je vous prie.
Quel connard !
— En gros, votre téléphone obéit à votre voix. Quand vous recevez un appel, il vous indique l’appelant et à vous de choisir si oui ou non vous acceptez de prendre la communication. Idem quand vous voulez téléphoner à quelqu’un, il suffit de lui donner l’ordre.
L’objet en main, il semble un instant dubitatif, avant de le ranger dans la poche de sa chemise.
— Bien.
Et un merci, ça t’écorcherait !
Non seulement c’est un personnage désagréable, mais en plus de ça, il est malpoli ! Si je n’avais pas autant besoin de ce job, je l’enverrai chier correctement, friqué ou pas ! Mais je ne peux risquer de tout foutre en l’air, pour une parole de trop.
Allongé dans son transat, il garde le silence un moment. Je profite de ces quelques instants pour sentir le soleil caresser ma peau à travers mes vêtements. La petite brise qui se lève souffle un air chargé en iode, agréable, qui fait virevolter quelques mèches de mes cheveux.
Si seulement elle était là, avec moi, je suis sûre qu’elle apprécierait aussi.
— Signor, excusez-moi de vous déranger, mais signora votre mère est ici, annonce Alma, me sortant de mes pensées.
— Et merde, il ne manquait plus qu’elle !
Chapitre 4
Éros
Je me redresse d’un bond en entendant une voix lointaine. Sauf que dans mon élan, je manque de m’étaler en arrière, pris par des vertiges. C’est une main féminine qui m’attrape le poignet pour m’aider à me stabiliser. Surpris par cette intervention, je me fige quelques secondes avant de reprendre contenance, en lissant les plis imaginaires de ma chemise. Puis je souffle un bon coup, prêt à affronter ma mère, qui doit être tout proche si j’en juge par la forte odeur de son parfum fruité. Alors que je cherche à maintenir mon équilibre du mieux que je peux, j’entends glousser en douce.
— Je vous préviens, mademoiselle, je ne veux pas un mot de votre part. Sachez rester courtoise, grommelé-je entre mes dents.
— Promis, monsieur.
Le sourire que je devine dans sa voix efface tout le sérieux de cette promesse, ça m’agace. Il va falloir que je mette les choses au clair avec cette jeune femme. Je le ferai, dès que ma mère sera partie.
— Éros, mon chéri, tu as l’air en pleine forme. Ce soleil te donne vraiment bonne mine, je suis ravie de te voir comme ça.
— Bonjour, mama.
Elle m’embrasse sur la joue en posant ses mains sur mes épaules, comme à son habitude. Sauf que la sensation ressentie n’est pas la même. Mais pas le temps de m’y attarder qu’elle enchaîne :
— Alors, comment se présente la nouvelle collection ?
J’ai un moment d’hésitation, cherchant ce que je vais bien pouvoir lui raconter. Même à l’article de la mort, elle serait capable de me poser ce genre de question. Le travail, toujours et encore le travail. Voilà sa principale motivation dans la vie. Il me faut la rassurer.
— Je viens justement d’avoir Angie au téléphone, tout se passe bien. Quant à Aléandro, il s’occupe du reste des dossiers urgents.
— Parfait, tonne-t-elle. Cette femme est faite pour toi, Éros. Il me tarde de vous voir enfin mariés.
— Mama, chaque chose en son temps.
— Il va pourtant bien falloir y penser, mon fils. Tu as trente-trois ans, largement l’âge d’être père. Comment crois-tu que notre empire va survivre s’il n’y a pas d’héritier ?
— Mama… soupiré-je d’agacement. S’il te plaît, ne recommence pas avec ça, on en déjà discuter.
— Et cette… jeune femme mal distinguée, puis-je savoir qui c’est ?
Le dégoût qui teinte sa voix me fait tiquer. Je devine de qui elle veut parler, alors je fais les présentations.
— C’est mademoiselle Elina Rose, mon « assistante de vie. » Comme tu le vois, j’ai suivi tes conseils, grogné-je, exaspéré.
— Mi figlio, comment te dire… Tu aurais l’usage de tes yeux, tu te rendrais compte de l’énorme erreur que tu viens de faire en engageant cette personne. Quel manque de goût, aucune classe. Fais en sorte qu’on ne vous voit pas trop ensemble. Ça ne pourrait que nuire à notre image. Je sais que tu as besoin d’aide quelque temps mais… Il n’y avait vraiment pas d’autre choix ?
Le corps de Rose est tellement proche de moi que je la sens se tendre, sous les paroles acerbes de ma mère.
— Vous savez ce qu’elle vous dit, la nana qui n’a aucune… aïe ! Mais ça ne va pas non ?
Je n’ai pas pu résister, il a fallu que je la pince en douce avant qu’elle ne commette une bêtise monumentale. Mais quelle folle ! Je lui avais pourtant dit de se taire !
— Bien, je vous laisse. Éros, je repasse te voir bientôt, lance mama d’un ton sec.
Je sursaute lorsque ses mains agrippent mes épaules, laissant son parfum fruité envahir mon espace vital lorsqu’elle me susurre :
— Sépare-toi d’elle, au plus vite. Puis tâche de trouver une jeune femme qui corresponde mieux à ton rang. Je te rappelle que nous avons un gala de présentation, que si Angie n’est pas rentrée, tu ne peux te montrer en compagnie de cette… cette…
— J’ai compris, mama. Au revoir.
Le claquement de ses talons s’éloigne. Je peux enfin relâcher tout l’air contenu dans mes poumons. Sa visite devrait me faire plaisir, comme à chaque fois. Pourtant, là, elle me laisse un goût amer que je n’explique pas.
— Charmante votre mère, vraiment, raille la jeune femme dans mon dos.
Un courant d’air frais m’indique qu’elle s’éloigne. D’instinct, je tends la main pour l’en empêcher. Elle se met à brailler lorsque mes doigts se plient fermement sur son bras.
— Hey, mais lâchez-moi !
— Je vous avais dit de vous taire !
— Et alors quoi ? Il fallait que je me fasse insulter sans rien dire, c’est ça ? Désolée, monsieur Fiorini, mais si c’est comme ça tout le temps, je ne reste pas !
Elle se dégage vivement de ma prise, me laissant planter là, comme un con. Bien entendu, la nuit qui couvre ma vision m’empêche de lui courir après pour la rattraper.
— Hey, revenez ici ! Nous n’avons pas terminé ! crié-je.
Sans réponse. Un violent coup de pied envoie valser ce que je pense être une chaise, dans un bruit de bois brisé. La colère qui enfle sous ma peau, faisant craquer mes phalanges, me fait bouillir bien plus que les rayons de cet astre que je ne vois plus. J’ai besoin de l’évacuer, ou elle va m’engloutir.
Pris d’un élan de confiance, je m’avance en direction de la maison. Enfin… il me semble.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit…
Je n’ai pas fait autant de pas tout à l’heure. Porca puttana ! Je tâte les alentours pour essayer de me situer, mais tout ce que je fais, c’est de brasser le vent comme un abruti.
Je dois vraiment avoir l’air d’un idiot !
Prenant une grande inspiration, je continue d’avancer à petits pas. Jusqu’à ce que je bute contre quelqu’un, m’arrachant un nouveau sursaut. À ce rythme-là, mon cœur va lâcher à la prochaine surprise.
— Hey, Éros, que cherches-tu comme ça ?
— Aléandro, bon sang, tu ne peux pas prévenir ? grommelé-je. Tu m’as foutu la trouille !
— Désolé, je n’ai pas pu résister, annonce-t-il hilare. Remarque, ça peut être un jeu sympa, ça. Les yeux bandés, dans une pièce feutrée, à chercher à tâtons de sublimes jeunes femmes, nues, tout autour de toi. Ça peut faire sensation !
— T’es venu là uniquement pour me déblatérer de telles conneries ? Ne mélange pas tes fantasmes avec les miens, s’il te plaît.
Du bout des doigts, je frôle l’accoudoir d’une chaise. Prudemment, je la contourne lorsque je sens une main ferme me guider pour m’asseoir.
— Dis-moi, tu n’étais pas censé engager une… comment t’appelles ça, déjà ? Ah oui, une auxiliaire de vie… pour t’aider ?
— Si, mais j’ignore où elle est. On s’est brouillé et elle s’est barrée. Ça promet, soufflé-je, exaspéré par un tel comportement.
— Elle n’a pas succombé à ton charme italien ? Pourtant avec tes lunettes noires, tu …
— Aléandro, ferme-la ! Ce n’est pas la peine d’en rajouter, tonné-je en sentant l’énervement me gagner. Comment ça se passe au bureau ?
— Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. D’ailleurs, j’ai croisé ta mère en arrivant. On est d’accord sur le fait qu’il faut que tu te reposes pour être en forme pour le gala de présentation.
On va encore me faire chier longtemps avec ce gala ? Je suis déjà bien assez tendu comme ça, je n’ai pas besoin qu’on m’en remette une couche.
— Tu ne m’as pas répondu.
— Je t’ai dit que je gérais. Tu me fais confiance, oui ou non ?
Le dos calé contre le dossier de ma chaise, je soupire en me frottant le front. Mon entreprise, c’est plus qu’un simple boulot, c’est toute ma vie. Mon père l’a créée à partir de rien. Aujourd’hui, nous sommes le numéro deux sur le marché. Mais je compte bien passer premier. Ça a toujours été mon ambition, et c’est en passe de se réaliser. Si seulement je n’avais pas eu cette putain d’agression, je serais en train de m’affairer comme un malade, au lieu de rester comme un con à la maison. Ça me fait chier ! Bien que je considère Aléandro comme mon frère, j’ai quelques réticences à lui lâcher les rênes de l’entreprise. J’ai toujours tout contrôlé, tout dirigé. Alors laisser mes affaires dans les mains d’un autre, même en ayant ma rare confiance, c’est beaucoup me demander.
— Ton silence ne m’honore pas, Éros, lance celui qui est mon bras droit, d’un ton vexé.
— Tu crois que c’est facile pour moi, peut-être ?
— Écoute, je te fais un rapport tous les soirs si tu veux. Je connais les dossiers par cœur. Je te suis comme ton ombre depuis plus de trois ans, je vais y arriver. Je sais que tu n’as confiance en personne, mais moi c’est différent non ? Laisse-moi te prouver ce que je vaux.
La jovialité et la détermination qui teintent sa voix finissent de me convaincre. De toute façon, ai-je le choix ?
— C’est ok, lâché-je résigné.
J’espère ne pas faire de conneries.
Cette discussion m’a collé des maux de tête, je décide alors de rentrer pour tenter de me reposer un peu. Par la suite, je règlerai le cas de mademoiselle Elina. Si toutefois elle n’a pas pris ses jambes à son cou.
En appui sur les accoudoirs, je me lève avec prudence, en essayant de me situer mentalement. Exercice fort difficile. Pour bien me faciliter la tâche, je suis à peine debout que déjà, des vertiges m’empêchent d’avancer comme je le voudrais. Du bout du pied, les bras en avant, je cherche à repérer d’éventuels obstacles. À priori, la place est libre. Avec une démarche un peu plus assurée, j’effectue quelques pas, droit devant moi. Mais qu’est-ce que… ?
Plouf !
Chapitre 5
Rose
Non mais quel culot ! Je ne suis pas venue ici pour être traitée de cette façon. Oui, je ne suis pas du même milieu social, et alors ? Je ne laisserai personne m’insulter de la sorte. Jamais !
Je marche droit devant moi, mes pas martelant la pelouse fraîchement tondue. Pas un brin ne dépasse. Tout est aussi millimétré que la vie du propriétaire de cette maison. Que dis-je… de ce manoir.
Le soleil darde ses rayons à travers mes vêtements. J’aimerais qu’ils puissent atteindre ma peau, jusqu’à mon cœur, qu’ils effacent la douleur qui s’y est installée. Malgré la chaleur ressentie, j’ai froid, comme toujours.
Tout en marchant dans l’immense domaine aux couleurs du sud, je pèse le pour et le contre de ma présence ici. Seulement deux heures que je suis là, j’ai déjà du mal à me projeter pour le mois qui vient. Des frissons me parcourent en pensant à ce qui se passerait si j’abandonnais ce job trouvé à la dernière minute. Je ne peux pas, je ne dois pas lâcher. Je n’en ai pas le droit. Même si l’espoir d’une vie meilleure est plus qu’infime, je dois saisir l’unique chance qu’il m’est donnée. Il faut juste que je garde mes poings serrés dans mes poches, que je ronge mon frein pour ne pas envoyer paître monsieur Fiorini à la prochaine remarque désobligeante, venant de lui ou de son entourage.
L’après-midi passe à toute allure, sans que je ne croise jamais le propriétaire des lieux. En même temps, je suis bien planquée. Entre deux boxes, je flâne en observant Tempête. L’œil vif et expressif de ce cheval m’amuse. Il reflète une envie de sortir, de prendre le large. Partir loin, vers d’autres contrées peut-être, en espérant lui aussi une vie meilleure.
Plongée dans mes pensées, un hennissement me fait sursauter non loin de là. En cherchant son origine, je découvre une magnifique jument, couleur isabelle3. Remarquant ma présence, elle s’approche pour me renifler gentiment. Attirée par ce bel animal, je déverrouille le loquet puis m’enfonce dans son espace clos. Je reste sur le bord pour appréhender sa réaction afin de l’habituer à ma présence. Elle semble très calme, douce et gentille. Je tends ma main tandis qu’elle se colle contre moi, en frottant ses naseaux sur ma poitrine.
— Hey ma jolie, comment tu vas ?
Très câline, je ne me lasse pas de lui donner sa ration de caresses qu’elle semble apprécier Je souris. Voilà un endroit où je me sens bien, où rien ne peut m’atteindre. Un havre de paix au milieu des chevaux.
Je finis par rebrousser chemin à la nuit tombée, en promettant à mes deux nouveaux amis de passer les voir aussi souvent que possible. Je monte directement dans ma chambre, en prenant garde de ne pas me faire remarquer.
— Signorina Elina !
Peine perdue. Alma me hèle au loin avant de se précipiter dans ma direction.
— Où étiez-vous passée ? Je vous ai cherché pendant des heures.
— Il ne fallait pas perdre votre temps !
Je m’avance vers le lit, la vieille femme sur mes talons. Elle va me coller tout le temps comme ça ?
— Signorina…
— Je vous en prie, appelez-moi Rose, la coupé-je.
J’ai une sainte horreur que l’on m’appelle par mon nom de famille. Mon prénom est si joli. C’est bien la seule chose que j’ai de beau.
— Que voulez-vous que je vous apporte à manger ? demande gentiment Alma.
Je soupire en m’asseyant sur le lit. Je n’ai pas faim, malgré mon estomac qui gronde. La gouvernante se joint à moi, puis m’attrape les mains.
— Mon enfant, ne soyez pas effrayée par tout ça, vous vous y ferez très vite.
M’y faire ? Je ne vois pas comment. En seulement une journée, je regrette déjà d’avoir accepté. En même temps, ai-je le choix ? Bien sûr que non, sinon mes valises seraient déjà bouclées.
Chapitre 6
Semaine 2
Rose
Quelques jours passent sans que rien ne change dans la situation. Je reste cloîtrée dans ma chambre, devenue mon sanctuaire. Mes seules sorties sont pour aller rendre visite aux chevaux. Et visiblement, ils sont ravis de me voir, eux aussi. Je pourrais quitter les lieux sans préavis, mais tant que je suis acceptée ici, j’en profite. Après tout, un mois de confort, à ne rien faire, c’est le boulot rêvé, non ?
Suivant les conseils d’Alma, je décide d’essayer de faire un effort. Ce n’est pas monsieur Fiorini qui m’y encourage, puisqu’il refuse tout contact avec moi. Je me dirige vers l’extérieur, en direction de la terrasse. Le propriétaire des lieux s’y trouve souvent, j’ai eu tout le loisir d’admirer de loin, sa silhouette plus que parfaite. Dommage que son caractère vienne tout gâcher.
Les rares occasions où j’ai voulu lui venir en aide, car après tout, je suis payée pour ça, j’ai failli me trouver propulsée contre le mur, ou plaquée au sol. La virulence de ses réactions font que plus je m’éloigne de lui, mieux je me porte. Mes démons se tiennent tranquilles, tapis dans l’ombre, mais ne sont jamais bien loin.
Arrivée sur le perron arrière, j’entends des clapotis provenir de la somptueuse piscine en bordure. Il y a des gens bien matinaux pour se baigner. D’ailleurs, les domestiques ont-ils quelques libertés, ou sont-ils eux aussi traités en regard de leur statut social ? Il faudra que je pose la question à Alma, elle est si gentille.
—Mademoiselle Elina ! Alma ! Bon sang, il y a quelqu’un ?
Les cris de mon patron au milieu des clapotis de l’eau m’alertent. Je finis mon chemin en courant puis me stoppe devant la piscine. Il se trouve au centre et semble ne pas savoir revenir vers le bord. Sans réfléchir, je décroche une perche fixée au mur avant de la lui tendre en lui criant :
— Monsieur Fiorini, tenez ! Attrapez-la !
Du bout des doigts, il s’agrippe à l’objet, puis se laisse guider jusqu’aux marches lui permettant de sortir. Essoufflé, il s’assoit sur le carrelage installé tout autour, en se prenant la tête entre les mains. Sa chemise blanche est devenue transparente tant elle lui colle à la peau. Mes yeux le détaillent et s’arrêtent un instant sur ses abdos. Putain ! De véritables tablettes de chocolat se dessinent sous ce bout de tissu mouillé. De mon balcon, j’avais vu juste. Ça existe encore des mecs aussi bien foutu ?
— Est-ce qu’il y a quelqu’un pour m’aider ? tonne-t-il, me sortant de mon admiration.
J’aperçois une serviette étalée sur une chaise longue. Je m’empresse de lui ramener, non sans avoir envie de pouffer en le voyant complètement trempé. Mais je doute que mon rire soit communicatif au point de le mettre de bonne humeur. Lui qui arbore en permanence un air si sérieux, le voilà dans une situation imprévue. Et visiblement, il n’a pas apprécié.
Le tissu éponge posé sur ses épaules, je ne peux m’empêcher de lui demander :
— La baignade était bonne ?
Je me mords les joues pour ne pas exploser face à sa mine déconfite. Je crois que s’il le pouvait, il me fusillerait sur place. Malgré la situation qui n’a pas l’air de lui plaire, je trouve tout de même un côté divertissant.
— Mademoiselle Elina, je serais vous, je m’abstiendrai de tout commentaire, grommelle-t-il en se séchant les cheveux.
— Mio dio, signore, cosa è successo ?4intervient Alma, paniquée.
— Ah, vous tombez bien, vous ! Où étiez-vous, bon sang ?
— Je euh…
— Vous pouvez disposer, lance monsieur. Fiorini envers la gouvernante. Mademoiselle Elina est là pour m’aider, n’est-ce pas ?
C’est en fait plus une affirmation qu’une réelle question. J’acquiesce en direction d’Alma, qui retourne vers la demeure, non sans m’avoir jeté un regard compatissant.
Je prends mon courage à deux mains pour aider le sublime propriétaire des lieux à se relever, me demandant à chaque seconde comment il va percevoir mon intervention. Étonnamment, il reste plutôt calme, même si tout son corps hurle le contraire. Puis, il ôte ses lunettes et me les tends.
— Tenez-moi ça.
— S’il vous plaît, vous connaissez ? réponds-je en m’exécutant tout de même. Quelle politesse !
Sans relever ma remarque, il me tourne le dos. En moins de trois secondes, sa chemise tombe de ses épaules avant de finir sa course au sol. La bouche sèche, je bloque sur une goutte d’eau, qui dévale son dos finement dessiné, marqué par quelques hématomes. Ainsi, je n’ai pas rêvé. Cette musculature à faire bouillir de jalousie Apollon n’est pas le fruit de mon imagination. Mais qu’est-ce que… Voilà à présent qu’il enlève son pantalon. Bordel ! Mes yeux le scrutent de la tête aux pieds. Il est en boxer ! Pas le moins gêné du monde, comme si c’était tout à fait naturel. En même temps, il n’a pas de quoi avoir honte, putain !
Figé, et moi silencieuse, j’attends la suite des évènements. Rien ne se passe. En croisant mes bras sur ma poitrine, je l’observe, ne sachant pas comment réagir. Attend-il de moi que je lui serve de boniche ? Il peut se foutre le doigt dans l’œil. Enfin… façon de parler.
Il se baisse, non sans souffler toute son exaspération comme un bœuf, pour ramasser son linge par terre,
— Prenez ça ! ordonne-t-il subitement, m’évitant d’avoir un long filet de bave coulant sur mon menton. Et donnez-moi mes lunettes.
Il me tend ses affaires plus que mouillées. Enfin, devrais-je dire, il les suspend dans le vide, complètement à l’opposé de là où je suis. Le petit son qui m’échappe le fait changer de place, le voilà maintenant dans la bonne direction. Se rendant compte que je n’obtempère pas, il rajoute :
— S’il vous plaît, articule-t-il avec un rictus au coin des lèvres.
— Avec plaisir, réponds-je, sarcastique.
J’attrape le paquet en ronchonnant, puis lui rends ses lunettes noires, qu’il remet sur son nez aussitôt. Dans l’échange, nos mains se frôlent involontairement. La décharge que je ressens de ce toucher me fait lever les yeux vers lui. C’est effrayant, j’ai l’impression de sentir son regard sur moi, malgré ses verres fumés. Je me secoue la tête puis tourne les talons pour retourner vers la maison, à la recherche d’Alma pour savoir ce que je fais de ce tas de linge dégoulinant.
— Hey, vous allez où comme ça ? m’interpelle le demi-dieu exécrable derrière mon dos.
— Ranger vos affaires que vous m’avez si gentiment données, dis-je exaspérée.
— Je crois que vous n’avez pas saisi ce que j’attends de vous, grogne-t-il. Je n’ai pas besoin d’une domestique supplémentaire, alors posez ça !
Interloquée, je fais demi-tour et me plante face à lui !
— En même temps, vous n’avez pas été très bavard sur ce point-là, lui lancé-je. Vous avez tout fait pour m’éviter !
Les traits de sa mâchoire se contractent, je m’attends à une réplique désobligeante, mais il se contente de me répondre :
— Conduisez-moi dans ma chambre.
Éros
Debout comme un con qui ne sait pas où aller, j’hésite un instant avant de demander à Rose de bien vouloir me guider jusqu’à ma chambre. Clairement, me voici depuis plusieurs jours à essayer de tout gérer seul, mais je dois me rendre à l’évidence, je n’y arrive pas. Je me bute dans tout ce qui bouge, sous les rires étouffés de mon personnel, qui croit être discret ! Voilà que maintenant, je plonge carrément dans la piscine, finissant de me rendre ridicule. J’espère qu’il n’y a pas de paparazzis planqués dans les coins, sinon, adieu ma crédibilité !
Rose a bien tenté à plusieurs reprises de me venir en aide, mais je l’ai envoyée paître à chaque fois. Depuis, elle ne s’approche plus, et c’est tant mieux. Quelle idée saugrenue a eu ma mère ! Je n’ai nullement besoin d’une nounou ! Sauf qu’à vouloir trop tirer sur la corde, c’est ma santé qui se dégrade. J’oublie souvent que j’ai passé plusieurs semaines à l’hôpital. Mais les vertiges qui s’en donnent à cœur joie dans ma tête me le rappellent, m’incitant à la prudence. Du coup, je vais devoir faire avec la présence de Rose. Après tout, je la paye pour ça, même si je m’en passerai bien.
Face à son manque de réaction et, j’avoue, mon absence de patience, je rajoute, un poil énervé de devoir réitérer ma demande :
— Est-ce que c’est si compliqué que ça à faire ?
— Comment je fais ça ? Je vous porte sur mon dos ? Au cas où vous…
— Tendez-moi votre bras, que je m’y accroche, la coupé-je. Ça suffira amplement !
Bon sang, la répartie de cette nana me fatigue déjà. Si je pouvais, je la virerais sur-le-champ ! Mais ayant eu déjà du mal à trouver quelqu’un, je me résigne.
La fragrance vanillée, difficilement supportable, augmente d’intensité lorsqu’une main se glisse sur mon avant-bras. Je suis surpris de la fraîcheur de sa peau, alors que le soleil m’envoie ses rayons brûlants. La différence de température me fait frissonner. À moins que ça ne soit la fatigue ? Le médecin m’avait dit qu’il fallait y aller doucement. Chose que je ne sais pas faire.
Mes doigts cherchent et trouvent le bras de mademoiselle Elina, auquel je me tiens pour tenter de stabiliser mon équilibre. Une fois fait, j’attends qu’elle commence à marcher, mais rien ne se passe. Cette fille va me rendre fou. Si je dois lui dicter le moindre de ses gestes, alors que c’est censé être l’inverse, ma patience va être mise à rude épreuve, je le sens.
— Quelque chose ne va pas ? demandé-je en me retenant de crier.
Absence de réponse.
Mio Dio donnez-moi la force de supporter cette femme sans l’étriper !
Quand elle se met enfin à faire quelques pas, je manque de trébucher, encore ! Pris entre mes vertiges et mon absence de vision, j’ai l’impression d’être un funambule au-dessus du vide. Marcher de cette façon, ce n’est pas pour moi. J’ai toujours eu l’habitude de foncer droit devant, pas de prendre autant de précautions. On dirait que je suis sur des charbons ardents, cette sensation me déstabilise.
Ma poigne se raffermit sur le bras de la jeune femme, au point qu’elle émet un grognement.
— Hey, doucement, vous me laminez la peau, là !
— Vous allez trop vite ! grondé-je. C’est facile pour vous d’avancer, pas pour moi.
Elle s’arrête en soupirant.
— Ok, on va s’y prendre autrement. Levez les mains.
Les sourcils froncés, j’examine sa demande, qui est d’un ridicule. Je ne vois pas comment je pourrais progresser dans ces conditions.
— C’est quand vous voulez, ajoute-t-elle avec une pointe d’agacement dans sa voix.
Je me résigne à suivre sa consigne, en m’exécutant. Les bras et les mains en l’air, mon geste est suivi d’un fou rire qui a tendance à mettre à mal mon reste de sérénité.
— Pourquoi riez-vous ? Oseriez-vous vous moquer de moi ?
— Je suis désolée, monsieur Fiorini, mais… là, c’est trop drôle. Vous êtes à moitié nu, lunettes de soleil sur le nez, avec les mains en l’air comme si vous aviez commis un crime. Vraiment… Putain, j’en peux plus.
Je reprends ma posture initiale, en me contenant pour ne pas lui hurler dessus. Cette nana me tape sur le système. Je ne suis pas d’humeur à plaisanter, encore moins à ce qu’on se fiche de moi de la sorte ! De plus, son parfum va me faire gerber. Quant à moi, je ne vais pas tarder à flancher si je ne m’allonge pas dans un délai relativement court.
— Il suffit ! tonné-je, autoritaire.
Elle hoquète puis cesse immédiatement, mais je ne suis pas dupe. J’entends parfaitement le rire qu’elle se retient de laisser éclater. Bon sang, mais qu’est-ce qui m’a pris de l’engager ? Je n’aurais jamais dû écouter ma mère ! Mais si je ne voulais pas qu’elle retourne toute la terre, il me fallait trouver quelqu’un.
— Monsieur Fiorini, si vous voulez que je vous guide, laissez-vous faire, annonce-t-elle en tentant de reprendre son sérieux.
Ses mains fraîches se glissent dans mes paumes, qu’elle attire à elle. Puis Rose avance, plus lentement que tout à l’heure, me laissant le temps de prendre confiance en mes gestes. En cette femme. Pourtant, tout mon corps se raidit, peu habitué à cette sensation de soumission. Sentiment qui m’angoisse au plus profond de mon être, tant je me sens vulnérable. Sauf que la vulnérabilité ne m’a jamais réussi ! Elle rabaisse, affaiblit, pour finir par nous briser…
Guidé par la voix féminine, qui est devenue plus calme et posée, je réussis peu à peu à franchir cette appréhension qui bloque chacun de mes pas. Elle m’indique chaque obstacle, mais ne peut s’empêcher de pouffer dès que je me prends les pieds quelque part. Je me retiens de lui sortir une réplique bien sentie, pour rester concentré sur ma démarche, que j’espère pas trop coincée.
