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« Lis dans mon cœur, il te dira tout ce que je ne sais pas te dire »
Lucie, meurtrie par la disparition soudaine de l’homme qu’elle a aimé, tente doucement de reprendre goût à la vie. Encouragée par ses amis, elle fait face à ses souffrances et essaie de combler le vide immense laissé dans son cœur. Elle pensait avoir surmonté la douleur, pensait être plus forte. Mais tout bascule le soir de son anniversaire. En une fraction de seconde, quelques mots et un regard suffisent à raviver les flammes de son passé. Elle a tant rêvé de ce moment, tant pleuré, et pourtant, ce soir-là, son cœur, son corps et son âme se déchirent. Osera-t-elle écouter son cœur à nouveau, au risque de se brûler les ailes ?
Découvrez le deuxième tome de cette saga romantique où l’amour, éprouvé et mis à l’épreuve, révèle toute sa puissance et sa résilience !
EXTRAIT :
"Le regard dans le vide, la tête baissée, j’ai du mal à réaliser ce qui vient de se passer. Lucie vient de partir pendant que moi, je reste planté comme un con au milieu du salon. Les doigts serrés dans mes poches me font souffrir, mais je m'en branle. Je ne sais pas quoi faire. Cette image d’elle riant dans les bras d’un autre homme me parasite le cerveau. C’est juste… c’est juste…
Putain, ça fait trop mal !
Mon poing vient frapper le bois, dans un violent désespoir. L'impact est puissant, laissant une brèche importante dans le meuble. Je regarde ma main qui continue de saignoter et de me faire mal. Mais la douleur physique est infiniment moins intense que celle qui me broie le cœur en cet instant. J'ai l'impression qu'elle m'échappe et je n'arrive pas à réagir pour la retenir."
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE :
"L’envie de vivre encore un peu est un roman sensible qui regorge de personnages attachants. Licora L. manie son histoire avec finesse et nous offre une suite à la fois sombre et porteuse d’espoir." -
Blog Virtuellement vôtre
À PROPOS DE L'AUTEURE :
Licora L. est une auteure de 30 ans, mariée, maman de deux petites filles, et infirmière dans un centre hospitalier en Saône-et-Loire. Elle est également conseillère municipale et cogérante d’une association d’animation avec son mari. Passionnée de lecture depuis l’enfance, elle a été d’abord attirée par les histoires surnaturelles avant de se tourner vers la romance. Romantique dans l’âme, elle s’épanouit en explorant des histoires d’amour qui montrent comment ce sentiment puissant surmonte tous les obstacles. Pour Licora, chaque livre est une nouvelle aventure où l’amour triomphe envers et contre tout.
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Seitenzahl: 528
Veröffentlichungsjahr: 2018
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L’envie
de
vivre.
...Encore un peu…
Tome 2
Licora L.
Romance
Éditions « Arts En Mots »
Illustration graphique : © Flora Duboc
1
— Lucie, habille-toi, ce soir on sort.
Mélanie, toute pimpante comme à son habitude, me tend une robe qu’elle a dénichée dans mon armoire. Tandis que moi, je traîne mon éternel jogging noir, accompagné d’un tee-shirt informe, c'est ce qui me va le mieux. Pour qui ferais-je des efforts vestimentaires ? Pour qui être sexy ? Avachie sur le canapé, mes yeux regardent une série qui ne demande pas de réflexion pour la comprendre. J'ai besoin de me vider la tête. Comme depuis plusieurs semaines. Et vu que je ne bois pas d'alcool, je n'ai rien trouvé de mieux que de m'abrutir avec des films à la con pour noyer mon chagrin.
— Non Mèl, je n’en ai pas envie, réponds-je mollement, sans daigner lever la tête vers elle.
Sortir pour quoi faire ? Voir des gens heureux, des amoureux se manger des yeux et s’embrasser quand moi je ne peux plus goûter à ses lèvres ? Les voir se toucher, s’aimer quand mon amour à moi a décidé de partir loin sans m'en parler ? Peut-être même qu’il est mort à l’heure qu’il est… Non, je ne peux pas, je ne m’en sens pas capable. Je préfère rester chez moi, à rêver de ce que nous aurions pu être s’il était à mes côtés.
— Tu n’as pas le choix, j’en ai plus que marre de te voir te morfondre! Putain Lucie, ça fait trois mois que Davis n’est plus là ! Trois foutus mois que t’es un zombie. Ça ne peut plus durer comme ça. Oublie-le ! Il a fait son choix. Quant à toi, tu as toute ta vie à faire, alors tu ne vas pas t’arrêter de profiter pour un gars qui n’existe probablement plus !
Je la fusille du regard. Même si elles sont vraies, ses paroles me blessent. D’entendre son prénom remue le poignard qui reste planté dans mon cœur aussi durement qu’Excalibur dans son rocher. Un seul homme pourrait le retirer. Mais il n’est pas là. Il n’est plus là.
— Et c’est toi qui me sors ça ? Toi qui me disais il y a quelque temps que tu comprenais ce que je pouvais ressentir !
Mon ton est dur et amer. Je sais qu’elle essaye de me remonter le moral. Cependant, ce n’est pas en ayant ce genre de paroles que ça va m’aider. Bien au contraire. Mèl s'arrête, soupire puis tombe sur le canapé à côté de moi.
— Ma Lulu, je suis désolée. Ça me fait beaucoup de peine de voir dans quel état tu es. Je sais que tu l’aimais beaucoup. Mais c’est fini. Il gardera toujours une place à part dans ton cœur. Après tout, un premier amour, ça ne s’oublie pas. Maintenant, va de l’avant. Sors et tu trouveras un homme qui lui, te fera sourire. Il en existe tant d’autres…
Je préfère rester sourde. Les autres ? J’en ai rien à foutre ! Mes yeux me piquent et je tourne la tête pour que Mèl ne les voie pas. Elle se lève d’un bond avant de rajouter :
— Lucie, je te préviens. Si tu ne bouges pas ton cul tout de suite pour enfiler cette putain de robe, j’appelle tes parents pour tout leur raconter. Ils vont sûrement débouler dans l’heure s’ils te savaient comme ça.
Les yeux exorbités, je fixe ma rouquine comme si elle avait trois têtes.
— Tu n’oserais pas me faire ça.
— On parie ? me défie-t-elle, le téléphone déjà entre ses doigts.
Je n’en ai pas parlé à mes parents, il est hors de question que ça soit elle qui le fasse. Ils m’ont bien posé quelques questions sur Davis, surtout qu’ils l’ont trouvé très charmant. Mais je leur ai répondu qu’on ne se correspondait pas et ils en sont restés là. Tant mieux. Alors je n’ose imaginer leur réaction si ma meilleure amie leur avouait toute la vérité. Ils viendraient à Paris sur-le-champ et je ne pourrais plus faire un pas sans être étouffée.
Je me lève en grognant, résignée face à cette menace.
— Ok ok c’est bon, on y va.
Je soupire puis attrape la robe noire que me tend ma rouquine. Elle affiche un sourire de vainqueur. Je crois même qu’elle se retient de sauter de joie et d'applaudir. Après tout, pourquoi pas. Si ça peut lui faire plaisir…
Quelques minutes à peine après que je sois entrée dans la salle de bain, j’entends des petits coups frapper contre la porte. Mélanie fait son apparition dans l’entrebâillement.
— Tu es prête ?
Je me regarde dans le miroir en soufflant, dépitée. Si je suis prête ? Oui, pour faire fuir tout le monde. J’ai perdu du poids à force de ne pas manger, mes yeux portent les marques de mes nuits d’insomnies et de cauchemars, hantées par l’ombre d’un amour disparu. Le teint pâle, les cheveux ternes, je doute franchement d’avoir une tête à faire la fête. Vu celle de Mélanie en me regardant, ça confirme mon ressenti.
— Mouais tu as raison, ce n'est pas terrible tout ça, me dit-elle franchement en observant aussi mon reflet fantomatique. Allez hop, on se bouge un peu. Laisse-moi faire, je vais arranger ça.
Elle tape dans ses mains puis déballe tout le contenu de ma palette de maquillage dans le lavabo. Elle farfouille puis semble avoir trouvé son bonheur. Après quelques secondes, le résultat est bluffant. Mon regard est perçant tandis que ma peau a retrouvé une couleur plus acceptable. Elle a fait un super boulot, je dois l'avouer. Par contre pour mes cheveux… c’est une catastrophe sans nom.
Mélanie regarde sa montre et me dit :
— On a le temps de passer chez le coiffeur avant. Viens.
J’ai juste eu le temps d’attraper mon sac au vol avant que la tornade rousse me tire par le bras pour m’emmener à la hâte.
Quelques coups de ciseaux plus tard, me voilà avec une nouvelle coupe de cheveux. Je me suis laissée convaincre aussi par quelques mèches blondes sur un dégradé. C’est très joli et avec le maquillage fait par Mélanie, le résultat est plus que sympa. J’arrive à sourire devant mon reflet. Même si j'ai du mal à me reconnaître, l'image qu'il me renvoie me plaît. Comme dit Mélanie, je n’ai que vingt-trois ans et toute la vie devant moi. Il faut que j’aille de l’avant, tourner la page, penser à autre chose. Enfin, je peux essayer au moins le temps d’une soirée.
Après un petit dîner toutes les deux dans une brasserie du coin, nous voici devant l’Opium. Je m’arrête en face de l’entrée, des flashs envahissant ma mémoire de façon brutale. Cette boîte de nuit où j’ai bousculé Davis, où son regard dévorant me brûlait, sa main sur mon poignet qui m’avait électrisée. Déjà, à ce moment-là, je savais que quelque chose de spécial se produisait dans mon cœur. Si seulement j’avais su comment ça allait se terminer, j’aurais pris la poudre d’escampette.
— Lucie, ne reste pas comme ça bêtement et avance.
— Mèl, pourquoi avoir choisi ce lieu ? demandé-je, peu sûre de vouloir y entrer.
— Il faut combattre le mal par le mal. C'est la première phase de ta thérapie. Allez, viens.
J’avance pour pénétrer à l’intérieur de la boîte de nuit. Mon cœur se serre, mais je vais faire l’effort d’y aller, il faut que j’arrête de vivre dans le passé. Ça fait trois mois qu'il m'a exclue de sa vie, trois mois qu'il n'est plus là. Même si au début, je nourrissais le secret espoir qu'il change d'avis et me revienne, je prends conscience maintenant que c'est impossible. La vie me l'a arraché, après m'avoir fait connaître des sentiments sacrés. Pourquoi ?
Une fois assise, je scrute les lieux. Rien n’a changé. En même temps, ça ne fait pas si longtemps que j’y suis venue pour la première fois. Que je suis tombée sur lui pour la deuxième fois. Mais le temps nous joue des tours et semble interminable quand il vous vole l'être aimé. La douleur est si forte que chaque seconde résonne en vous comme une éternité, comme une nuit que le soleil ne veut pas combattre.
— Mesdemoiselles, que voulez-vous boire ? nous demande le serveur, me sortant de mes pensées moroses.
Nous passons commande puis il repart. Mèl se tourne vers moi, la mine réjouie.
— Waouh, t’as vu comme il est canon ? Ce regard d’un bleu magnifique. Et ce petit cul moulé dans son pantalon de costume noir… hum…
— Mèl ! Je te rappelle que tu es casée.
— Et alors ? Dieu ou je ne sais pas qui nous a faites avec des yeux, c’est pour regarder, non ? Ce n’est pas parce qu’on est au régime qu’on ne peut pas regarder le menu.
Je souris en levant les yeux au ciel.
— Ah, ça me fait plaisir de te voir comme ça.
Mèl me prend les mains puis rajoute, dans une voix aussi basse que lui permet le lieu :
— En plus, à mon avis, tu lui plais. T’as vu sa façon de te regarder ?
Je hausse les épaules.
— N’importe quoi. Parle-moi de ta relation avec Mikael. Ça en est où ?
Je change de sujet tout de suite, sinon je sens qu’elle va vouloir me caser avec le premier mec venu. De plus, ces derniers temps, je n'ai pas été une très bonne amie alors je compte y remédier dès ce soir.
— Euh… tu es sûre que tu veux que je t’en parle ?
— Bien sûr que oui, ça m’intéresse.
Même si je souffre d’être seule, de savoir ma meilleure amie heureuse me met un peu de baume au cœur. Elle me raconte que Mikael s’est bien remis de son accident, avec plus de peur que de mal en fin de compte. Entre eux, c’est le grand amour, ils sont fous l’un de l’autre. Son récit me provoque une pointe de jalousie en pensant que moi aussi j’aurais voulu vivre cette passion avec Davis. Mais je l’oublie aussitôt. Après tout, si la vie nous a séparés, c’est qu’on ne devait pas être ensemble. C’est difficile à accepter, mais c’est ainsi. Je compte sur le temps pour apaiser ma peine. Les blessures se refermeront peut-être, un jour.
Alors que nous discutons de tout et de rien, le silence se fait dans la salle. Puis quelques notes de musique remplissent l’ambiance. En observant attentivement, je crois reconnaître Sven qui entre sur scène, un micro à la main. Il s’avance sur le devant puis prononce quelques mots :
— Cette chanson qui va suivre, c’est un hommage à un ami très proche qui a disparu depuis plusieurs semaines, et qui me manque énormément.
Il lève la tête et un bras vers le ciel, comme pour désigner quelque chose ou quelqu’un avant de rajouter :
— Davis, mon pote, mon frère. Si tu nous entends, où que tu sois, cette chanson est pour toi.
« Parce qu’un ami n’est plus,
Parce que la vie continue
Aujourd’hui il a plu
Mais rien n’est fini.
Même si l’envie n’est plus,
Bien sûr, la vie continue. […]
Rue paradis, brille, brille une étoile pour lui
Une bougie luit dans la nuit, dans la nuit. »*1
Des applaudissements résonnent dans la salle et sans m’en apercevoir, quelques larmes m’ont échappé pour rouler le long de mes joues. Cette chanson est très émouvante. Elle me fait prendre conscience que je ne suis pas la seule à souffrir de l’absence de Davis. J'ai presque honte de ne pas m’être souciée de ses amis, même si je ne les porte pas spécialement dans mon cœur.
Oui, c’est vrai. Comme le dit la chanson, la vie continue malgré tout. Des bébés naissent chaque seconde qui passe, le soleil nous réchauffe avec ses rayons, la nature continue de nous éblouir. Tout autour de nous, les gens dansent, rient, boivent, bref… ils vivent. Je vois assez de morts, de blessés et de gens cassés par la vie dans mon travail. Ai-je réellement le droit de me plaindre face à eux ? Ai-je le droit de gâcher ma vie quand eux ne demandent qu’à la vivre normalement ?
Il me reste mes souvenirs, qui sont là pour m’aider à avancer vers l’avenir. Comme me l’a dit Mélanie, un jour je trouverais peut-être un autre homme qui me fera oublier la douleur de cet amour sans retour. Mais serais-je capable d’aimer à nouveau ? D’ouvrir mon cœur à quelqu’un d’autre ? Pour l’instant, il n’en reste que des cendres et je doute qu’un feu puisse en repartir.
Cette chanson m’a retournée, mais je n’ai pas le temps d’y penser plus longtemps que Sven vient s’assoir à notre table. Je l’observe, étonnée de voir ses traits tirés par la fatigue et probablement des abus. Ses yeux sont rougis, mais je ne saurais dire si c’est par l’absorption de certaines substances ou l’émotion de sa prestation.
— Comment vas-tu, Lucie ? me demande-t-il la voix tremblante, en posant une main sur mon épaule.
— On fait aller, lui dis-je.
— Pas de nouvelles ?
Je soupire. Il est inutile de préciser de qui nous parlons.
— Non, aucune. Je pensais que peut-être tu en aurais, toi ?
— Hélas, non. Il m’a laissé une lettre chez moi pour m’informer de son départ. J’ai essayé de le joindre à plusieurs reprises, mais il n’a jamais décroché. Et maintenant, son numéro sonne aux abonnés absents…
Il semble aussi touché que moi de la disparition de son ami. Mais il faut laisser au temps le temps de panser des blessures aussi profondes. Même si on ne guérit jamais totalement, il faut apprendre à vivre avec. C’est ce que je vais m’efforcer de faire dès à présent.
Sven m’explique qu’il ne voit plus Bobby non plus. Il a mal supporté le départ de Davis et s’est coupé du monde. Drogue, alcool et sexe à gogo rythment ses journées, tandis que Sven essaye de remonter la pente avec sa musique. D’ailleurs, il m’informe qu’un producteur l’a approché, qu’il est en pourparler pour la signature d’un contrat. Je suis contente pour lui. Finalement, ce Sven, que je n’appréciais guère au début, m'apparaît comme quelqu’un de très sympa.
Nous échangeons nos numéros de téléphone pour rester en contact puis il repart, me laissant seule à table. Mélanie a rejoint son petit ami pendant notre discussion. Je la cherche quelques secondes avant de l’apercevoir sur la piste de danse au milieu de la foule. Je lui fais signe tout en sirotant mon deuxième cocktail que le serveur m’a apporté durant la chanson.
La lumière se tamise et le rythme jusqu’alors déchainé des musiques qui sont jouées laisse place à une mélodie beaucoup plus douce. C’est l’heure des slows. Sur la piste déjà, les couples se forment. Ils s’enlacent, se dévorent des yeux, s’embrassent. Ils s’aiment, tout simplement.
Mélanie et Mikael font partie de ceux-là. Ils vont si bien ensemble. Je souris en les regardant, même si une pointe de jalousie vient remuer mon cœur meurtri. Il faut que je sorte, j’ai besoin de changer d’air quelques minutes. Je me faufile jusqu’à la sortie de derrière pour être au calme. La nuit est douce, pas un souffle de vent ne vient rompre le calme des feuillages. Je m’assois sur les petites marches puis m’adosse contre le mur en prenant une grande bouffée d’oxygène. La tête levée vers le ciel sans lune, j’observe les astres.
« Quand je serai là-haut, je donnerai ton nom à une étoile. »
Cette phrase me reste en mémoire et en cet instant, je me surprends à me demander quelle étoile il a choisie. À cette pensée, je souris tout en scrutant la voûte bleutée. Au loin, j’aperçois une petite étoile qui scintille plus que les autres. Orange, puis rouge et enfin jaune, elle semble se parer de mille couleurs. Dans mon cœur, ou du moins ce qu’il en reste, je le sais. C’est un signe, c’est celle-là qu’il a choisie.
— Ces larmes n’ont rien à faire sur un visage aussi joli.
Je sursaute en entendant cette voix grave venue de l’ombre. Je me redresse aussitôt, tant bien que mal avec mes talons aiguilles. Je distingue une silhouette masculine qui sort progressivement de la pénombre. Je recule de quelques pas, de mauvais souvenirs m’assaillent. Puis je cherche la porte de service pour rentrer à l’intérieur de l’Opium afin de me sentir en sécurité.
— Oh ! Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur. J’étais en pause et je t’ai vue seule dehors.
L’inconnu s’est arrêté à quelques mètres de moi, éclairé par un faible halo de lumière. Je peux voir son visage et son regard d’un bleu perçant. Mais je le reconnais !
C’est le serveur qui nous a apporté nos commandes. Aussitôt, je me sens un peu plus rassurée. C'est un habitué des lieux et ça m'étonnerait très franchement que le club ait embauché un psychopathe.
— Que fait une jeune femme seule dans cet endroit si sombre ?
— Je… euh… j’avais besoin de prendre un peu l’air.
J’ignore pourquoi je me sens tellement gênée devant cet homme. Nous nous dévisageons quelques secondes. Il est un peu plus grand que moi. Je devine dans l’obscurité une mâchoire carrée, comme tout le reste de sa silhouette, mise en valeur par la tenue de serveur blanche et noire. C’est vrai qu’il a un côté attirant. En fait, il est même carrément pas mal.
Il finit par rompre le silence gênant qui s’était installé, je l’en remercie intérieurement.
— Au fait, je m’appelle Vincent.
— Euh... Lucie. Moi, c’est Lucie.
Il prend ma main dans la sienne puis la porte à ses lèvres.
— Enchanté, Lucie.
Je suis surprise face à tant de galanterie, mais il arrive à m’arracher un sourire timide. Il s’avance au plus près de moi, tout en maintenant une distance respectable entre deux inconnus que nous sommes. Il lève sa main vers mon visage et laisse son geste en suspens, comme en attente de mon approbation. Je ne fais rien, je ne dis rien, happée inconsciemment par le magnétisme qu'il dégage. De lui émane une sympathie naturelle et un petit je ne sais quoi, que j’aurais bien du mal à définir. Nos regards sont toujours happés l’un l’autre, tandis qu’avec son pouce, il vient essuyer une perle d’eau qui glisse sur ma joue.
— Je doute fortement que ça soit des larmes de joie de me connaitre, me dit-il presque dans un murmure, avec une pointe d'humour.
— Non, en effet.
Je détourne les yeux en baissant la tête. Je ne me suis même pas rendu compte que je pleurais.
Troublée mais surtout gênée de cette soudaine intimité avec un homme que je ne connais pas, je décide d'y mettre un terme et de rentrer dans la discothèque. En plus, Mélanie doit me chercher partout. Je commence à m’avancer vers la porte quand une main m’attrape le bras.
— Attends, j’ai fait quelque chose de mal ?
Je me retourne vers Vincent.
— Non, c’est juste que… j’ai froid.
Pourquoi est-ce que je raconte n’importe quoi ?
— Je termine mon service dans une heure, je peux t’offrir un verre après ? Sans aucune obligation, bien sûr.
— Je ne crois pas que ça soit une bonne idée, désolée. Et puis, je serais déjà partie.
Je me dégage de son emprise, mal à l’aise, puis file à l’intérieur de la discothèque, sans lui laisser le temps de rajouter quoi que ce soit. Les slows sont finis et la musique déjantée a repris ses droits. Je me traîne jusqu’à ma table où je trouve une Mélanie qui me foudroie du regard.
— Mais où étais-tu passée ? Je commençais à m’inquiéter, crie-t-elle presque furieuse.
— J’avais besoin de prendre un peu l’air, ce n’est pas un crime tout de même. Et dans les bras de Mikael, tu ne te souciais pas de moi il me semble, dis-je d'un ton amer.
— Excuse-moi, se radoucit-elle. J’aurais dû m’en douter.
— La chanson m’a bouleversée, j’avais besoin de m’aérer un peu.
Mélanie me scrute en posant son menton sur ses mains, affichant un sourire malicieux.
— Quoi ? Pourquoi tu me regardes avec ces yeux-là ?
— Parce que le beau serveur de tout à l’heure ne fait que de te mater depuis que tu es revenue. Il te bouffe du regard, ça en est presque indécent.
Je me retourne pour vérifier ses dires. Effectivement, il affiche un superbe sourire, très charmeur. Et ses cheveux bruns tirés en arrière lui donnent un style que j’aime beaucoup.
— Tu devrais aller lui parler, me lance ma meilleure amie.
— Pardon ? Pour lui dire quoi ?
— Commence par les banalités tout simplement. Demande-lui son prénom par exemple.
Elle est folle, elle sait que je suis trop timide pour aborder un homme.
— Mais oui, bien sûr. Je vais arriver devant lui en dandinant des fesses pour lui demander directement son numéro. Et puis, je vais enchainer par : « chez toi ou chez moi ? ». C’est tout à fait mon genre ça.
Je lui mime la scène de façon exagérée et nous explosons de rire toutes les deux. Il me semble que ça fait trop longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
— Aller, fonce Lucie.
— Mais qui t’a dit qu’il me plaisait d’abord ?
— Parce que tu as rougi en le regardant.
— C’est vrai que Vincent est plutôt pas mal mais…
— Attends attends, me coupe-t-elle. Répète-moi ce que tu viens de dire ?
Oups, je crois que je viens de faire une boulette. Je ne vais pas tarder à subir un interrogatoire en règle. Tentons de faire diversion.
— Au fait, où est Mikael ?
— Il a trouvé deux potes à lui qu’il n’a pas vus depuis un moment, il revient dans quelques instants. Mais ne change pas de conversation, petite maline. Comment connais-tu son prénom ?
Je lève les yeux au ciel en soupirant. C’est de ma faute, je me suis grillée toute seule. Alors autant lui dire. Je lui explique ma rencontre fortuite avec Vincent. Un sourire de plus en plus large s’affiche sur le visage de Mélanie.
— Pourquoi fais-tu cette tête ?
Elle n’a pas le temps de me répondre que je sens une main se poser sur mon épaule.
— Finalement, j’ai réussi à me libérer un peu plus tôt, me dit une voix masculine.
Surprise, je me retourne vivement et je croise ces beaux yeux bleus posés sur moi.
— Je vous laisse, mon chéri revient ! m’annonce Mélanie en se levant de sa chaise. Quant à toi, lance-t-elle au serveur avec un semblant de sérieux, t’as intérêt à prendre soin de mon amie. Elle sort d’une histoire très douloureuse. Son petit cœur est meurtri alors tâche de faire attention. Sinon, tu auras affaire à moi.
— Compris, acquiesce le jeune homme.
Puis elle va rejoindre Mikael en me faisant un clin d’œil au passage, pendant que moi, je lui fais les gros yeux. Elle est sérieuse là ? Elle me laisse en plan avec ce mec ? Traîtresse ! De quel droit elle lui déballe ma vie privée ? Et comment je me sors de cette situation moi ? Je n’avais aucune envie de me retrouver seule avec lui. Même si une foule nous entoure, même s'il est plutôt canon.
— Je peux m’asseoir ? me demande-t-il.
— À priori, la place est libre en effet, lui lancé-je d’un ton qui se veut des plus désagréables.
Je suppose qu’il ne fait pas cas de mon humeur de chien puisqu’il prend place en face de moi. Il pose deux boissons sur la table, un jus d’abricot pour moi et un mojito pour lui. Je le remercie vite fait puis je sirote mon verre. Je peux sentir le poids de son regard sur mon corps et ça me gêne. Alors, je scrute un point au loin dans la masse qui se déhanche pour ne pas avoir à le regarder. Il ne manquerait plus qu’il se fasse des films.
— Dis donc, elle ne rigole pas ta copine. Elle ferait presque peur, commence-t-il en souriant pour engager la conversation.
— Oui. Je serais toi, je la prendrais au sérieux.
Je ne peux pas m’empêcher de bougonner.
— Alors comme ça, un homme t’a rendue malheureuse ? C’est vraiment un con. Un homme doit faire rire une femme et la chérir, pas la faire pleurer.
Je manque de m’étouffer. Voilà qu’il s’y met lui aussi ! C’en est trop. Je ne veux plus qu’on se mêle de ma vie privée. J’ai l’impression d’être un magazine people et que les gens donnent leur avis sans y avoir été invité, c’est gonflant ! Je me lève de ma chaise sans ménagement en lui jetant un regard noir avant de lui tourner le dos pour partir, le laissant en plan. Comment essayer d’oublier ma douleur si on me la jette tout le temps en pleine figure ? En plus par une personne que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam.
Je peste et je marche droit devant moi, essayant de me frayer un chemin au milieu des danseurs d’un soir. La musique assourdissante m’explose les oreilles, je manque à plusieurs reprises de me prendre des coups par ceux qui se prennent pour des professionnels de la nuit. C’est pathétique.
Je tombe sur Mikael qui me lance :
— Hey, un souci Lucie ?
L’énervement doit être peint sur mon visage. Je lui réponds en essayant de parler plus fort que ne crie la musique.
— Non, je suis juste fatiguée, je rentre me coucher. Tu peux t’occuper de Mélanie ?
— Oh ne t’inquiète pas pour ça, me dit-il avec un clin d’œil.
Beurk, je ne veux pas savoir ce que signifie ce sous-entendu. Ce qui me fait quand même sourire.
Arrivée à ma voiture, je m’adosse contre elle en soufflant un bon coup. Quelle soirée ! Ma première sortie depuis un moment, mais on ne peut pas dire que je suis plus détendue, bien au contraire.
D’abord le lieu qui me le rappelle, lui, puis la chanson de Sven en hommage à lui, puis Mélanie qui veut me caser et qui déballe ma vie privée à un inconnu. Ce même inconnu qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Comme premier pas pour oublier et avancer, on a fait mieux.
Alors que je démarre ma voiture et allume mes phares, le serveur surgit devant le capot en criant mon nom, ce qui me vaut une belle frayeur. Je souffle bruyamment d’exaspération puis appuie sur l’accélérateur pour lui annoncer mon intention de partir. Mais il ne bouge pas.
— Lucie… attends… dit-il en reprenant son souffle.
Je veux qu’on me foute la paix bordel, c’est trop demandé ?
— Dis-moi ce que j’ai dit de mal.
Quand ses yeux rencontrent les miens, inexplicablement, ma colère s’apaise. Ils sont emplis de sincérité et de gentillesse. Je m'en veux presque de réagir comme ça alors qu'il essaye d'être agréable avec moi. Mais voilà, il y a des choses à ne pas dire face à un cœur brisé.
Je secoue la tête en fermant mes yeux, adossée contre l’appui-tête. Ma portière s’ouvre tandis qu’une voix masculine me dit :
— Pardon si je t’ai brusqué, je suis maladroit. J’ai toujours été comme ça, c’est plus fort que moi. Dès qu’une femme me plaît, j’ai tendance à dire et à faire n’importe quoi.
Son sourire est communicatif, ce qui me détend. C’est vrai qu’il a l’air sympathique. Je me rends compte que j’ai peut-être été un peu dure avec lui.
— J’aime ce joli sourire, il a plus sa place que les larmes de tout à l’heure.
Je baisse les yeux, intimidée par son compliment et l’intensité du bleu de ses iris.
— Alors, ce verre, on se le boit ? me demande-t-il.
La fatigue et les émotions cumulées ont eu raison de moi. Je rêve de retrouver mon lit. Je décline gentiment sa proposition, avec une légère pointe de culpabilité.
— Si tu refuses de boire un verre avec moi ce soir, alors tu es quitte pour un resto demain soir, annonce-t-il sans se départir de ce petit sourire en coin que je commence à trouver craquant.
Je fais mine de réfléchir quelques instants. C’est un homme qui me paraît bien, avenant, plutôt pas mal je l’avoue. Qu’est-ce que je risque après tout ? Et puis, peut-être que ça me fera du bien de voir de nouvelles têtes après avoir hiberné quelques semaines, enfermée dans ma douleur.
J’accepte sa proposition avec plaisir et je lis sur son visage comme un air de soulagement, qui me fait sourire. Le rendez-vous est pris pour le lendemain, vingt heures, devant un petit resto italien que je ne connais pas.
Il est trois heures du matin quand je rentre chez moi, troublée par les émotions de cette soirée, toutes plus contradictoires les unes que les autres. Je suis sortie pour m’aérer l’esprit, ne plus penser à ce chagrin qui me déchire le cœur depuis le départ de Davis. Mais voilà que tout me le rappelle sans arrêt. Le lieu, la chanson de Sven, les paroles maladroites de Mélanie et du serveur. Comment sortir de cette souffrance intense quand elle vous revient comme un boomerang en pleine face, à chaque instant ? Qu’elle vous tiraille sans arrêt, vous déchire le cœur et l’esprit. Tant de larmes versées pour un amour à sens unique, un amour qui aurait pu être plus fort.
Je dois avancer malgré tout, vaincre cette torture qui m'enchaîne. Je dois, oui, mais je ne suis pas certaine d’en avoir la force.
2
Par chance, je trouve une place proche du lieu de rendez-vous. Le temps est orageux en cette fin septembre. Je supporte aisément ma petite veste prune, assortie à ma robe dans le même ton.
J’ai un moment d’hésitation quand je vois Vincent qui vient d’arriver et qui m’attend juste devant l’entrée.
Ce n’est pas le moment de reculer, Lucie.
J’ai tergiversé toute la journée. J’ai eu souvent envie d’annuler mais je n’ai pas son numéro et je ne suis pas du genre à poser un lapin.
Je jette un dernier coup d’œil à mon look dans le rétro puis me décide enfin à sortir de la voiture pour le rejoindre. Le magnifique sourire qu’il arbore en me voyant fait tomber toute l’appréhension que j’avais jusque-là. Je m’avance vers lui timidement, emmitouflée dans ma veste pour me protéger du vent qui se lève. Arrivée à sa hauteur, il se penche instantanément sur moi en posant ses mains sur mes épaules pour me faire la bise. J’ai eu peur l’espace d’un instant qu’il m’embrasse. Il faut que je me calme !
Il me fait entrer rapidement à l’intérieur du restaurant avant que le ciel ne nous tombe dessus. Une jeune femme blonde vient nous accueillir et s’adresse à Vincent.
— Comme d’habitude ?
— Oui.
Je le regarde, lui faisant les gros yeux. Alors comme ça, il emmène toutes ses conquêtes ici ? Cette idée ne me plaît guère et ne m’aide pas à me mettre à l’aise. Vincent a dû sentir ma réticence, car il se tourne vers moi pour me souffler dans l’oreille :
— Je viens régulièrement ici, c’est un endroit que j’aime beaucoup. Mais habituellement, je suis seul.
Je souffle de soulagement. En fait, je ne me suis pas rendu compte que j’étais autant crispée.
Et alors, qu'est-ce que ça peut te faire ?
La serveuse nous indique notre table. Je suis surprise quand je sens Vincent m’attraper la main pour m’y conduire. Sa poigne est ferme et douce à la fois, le contraste est saisissant. Ma main est toute fraîche dans la sienne.
Nous nous installons, puis j’en profite pour faire connaissance avec les lieux. L’endroit est plutôt charmant, aux couleurs de l’Italie. Des images de Venise et Rome parsèment les murs tandis qu’une musique à consonance italienne résonne en fond. Sur chaque table ronde est disposée une bougie ainsi qu’une rose, complétant un décor romantique. C'est vrai que l’ambiance ici est chaleureuse.
— Tu es ravissante, me dit Vincent, charmeur.
Je murmure un timide merci. Je ne sais pourquoi, je n’ose pas affronter son regard océan. Quelque chose me trouble. Mais je ne vais quand même pas passer la soirée à regarder mon assiette. Non seulement c’est insensé, mais en plus il va me prendre pour une folle !
La serveuse arrive pour nous amener les menus.
— Tu es toujours aussi timide ? me demande Vincent, rompant le silence qu’il y avait entre nous.
— Oui, c’est mon plus grand défaut, lui avoué-je avec une petite grimace.
Il se penche vers moi au-dessus de la table, comme pour me dire un secret. Je peux quasiment sentir son souffle sur mon visage.
— Entre nous, je trouve ça trop mignon. Et puis, j’ai le même défaut.
Je le regarde, interloquée. Lui, timide ? Je n’y crois pas une seule seconde.
— Ne te fie pas aux apparences, Lucie. Derrière cette facette de mec sûr de lui et farceur se cache une grande timidité. C’est pour ça que j’ai été aussi maladroit avec toi hier.
Il affiche un petit sourire que je trouve hyper craquant. Ses yeux sont d’un bleu parfait, avec un magnétisme envoûtant. C’est vraiment un bel homme, qui dégage un je ne sais quoi de perturbant.
Tout au long du repas, je me détends peu à peu. Vincent arrive même à me faire rire. Par contre, j’éprouve toujours des difficultés à le regarder en face plus de quelques secondes. Je sais que c’est ridicule, je n'arrive pas à définir la cause de ce trouble.
Nous parlons de tout et de rien en dégustant des spaghettis à la bolognaise, la spécialité de la maison. Elles sont vraiment délicieuses. Je commence à apprécier la compagnie de Vincent et j’ai subitement envie d’en savoir plus sur lui. Il m’apprend d’ailleurs qu’il a vingt-sept ans, qu’il travaille depuis deux semaines à l’Opium en attendant de trouver une place dans un palace, pour devenir maître d'hôtel. Par contre, il reste assez évasif sur son passé.
À mon tour, il me pose des questions sur ma vie, mon métier, mes passions. Je lui réponds avec plaisir. Tant qu’on n’aborde pas de sujet douloureux.
— Et… commence-t-il avec une certaine réserve. Pas de petit ami ?
Ma fourchette reste en suspens entre l'assiette et ma bouche puis mon sourire disparaît. Qu'est-ce que je viens de dire ? Je ne voulais pas qu’on parle de ça, tout se passait bien jusqu’ici. Mon cœur se serre, tandis que les mots restent bloqués dans ma gorge. Je fixe mon assiette, comme si celle-ci allait m'apporter une réponse. Comment lui expliquer ma relation avec l'homme que j'ai aimé, mais qui a préféré partir loin de moi, tout abandonner ? Qu'il a emporté mon cœur et mon amour avec lui ? Je ne me sens pas capable d'aborder le sujet. Je ne veux pas revivre ce souvenir que j’essaye d’enfouir au plus profond de moi pour continuer de supporter la douleur de son absence. Alors je lui réponds simplement, le regard baissé :
— Non, murmuré-je. Mais je préfère ne pas en parler.
Je m'empresse d'enfourner ma dernière bouchée, pour couper court à cette conversation, avant qu'il ne me pose d'autres questions. Dans un geste inattendu, il attrape ma main posée sur la table, qu’il caresse de son pouce dans un mouvement circulaire et apaisant.
— J’ai touché un point sensible, n’est-ce pas ?
Bon sang, on ne peut pas changer de sujet ?
J’acquiesce d'un mouvement de tête avant de porter mon regard sur notre contact. J’ai envie de retirer ma main mais je ne bouge pas, me laissant bercer par la tendresse de ce geste. Vincent fronce les sourcils en regardant sa main sur la mienne pendant que sa mâchoire dessine un visage plus dur, presque fermé. Il semble contrarié, et reste un moment silencieux avant de rajouter :
— Celui qui t’a brisé le cœur n’est pas un homme.
Je lui lance un regard noir tandis qu’il réplique, tout en continuant sa caresse sur ma main.
— Le cœur d’une femme est fragile, précieux. Il faut savoir en prendre soin.
Ces paroles sont belles et touchantes. C’est étonnant, mais j’ai presque l’impression qu’il lit dans mes pensées.
La serveuse arrive et nous coupe dans cet échange devenu oppressant. Elle nous apporte l’addition, que Vincent s’empresse de régler, en gentleman qu'il est. Lorsque je me lève, il se précipite pour m’aider à remettre ma veste. Ça me fait sourire. Combien d'hommes font ça de nos jours ?
Ma peau frissonne quand ses doigts frôlent volontairement mes bras et mes épaules. Je peux jurer l’avoir entendu respirer le parfum de mes cheveux. Et le regard qu’il me lance quand je me tourne vers lui est puissant, presque enivrant. Vincent m’accompagne jusqu’à ma voiture, me tenant délicatement par le bras. Dehors, le temps s’est dégagé et radouci malgré une petite bise toujours présente. Ni l'un ni l'autre n'échangeons un seul mot durant ce court trajet.
J'ouvre ma voiture lorsque je sens dans mon dos que Vincent est tout près de moi.
— Tiens, voici mon numéro. J’ai passé une belle soirée en ta compagnie. J’aimerais beaucoup te revoir, si toutefois tu en as envie aussi.
Sa voix est devenue plus sérieuse, voire trop sérieuse, ce qui a le don de m’effrayer autant que de m’attirer. Je prends le morceau de papier jaune qu’il me tend. Quand je relève la tête, je tombe sur deux prunelles d’un bleu intense, juste au-dessus de moi, qui semblent sonder mon regard puis mes lèvres.
Envoûtant, je me laisse porter par le charme que cet homme dégage. Sa main vient replacer une mèche de cheveux derrière mon oreille puis la laisse glisser le long de ma joue dans une tendre caresse. Je peux sentir son souffle chaud, proche, très proche de mon visage. Dans la seconde qui suit, il dépose ses lèvres sur les miennes. Un baiser d’une douceur inconnue, qui me fait frissonner de la tête aux pieds. Je ferme les yeux, profitant du moment présent. À cet instant, j’oublie tout.
— Appelle-moi, me glisse-t-il dans l’oreille avant de s’en aller.
Je mets quelques secondes à réaliser ce qui vient de se produire puis je monte en voiture et démarre, encore troublée par l'effet qu'il a sur moi. J’aime la douceur et la galanterie de cet homme, plus que je ne le devrais.
En rentrant chez moi, une sensation étrange m’envahit. J’enfile ma chemise de nuit puis me pose dans mon lit, songeuse, faisant défiler dans ma tête le cours de la soirée. Je souris toute seule dans la pénombre. Malgré la gêne du début, j’ai passé un très bon moment. C’est pile ce qu’il me fallait. Je décide d’envoyer un petit texto à Vincent :
« Merci pour cette soirée, j’en avais besoin. Bonne nuit. Lucie. »
La réponse ne se fait pas attendre.
« Tout le plaisir a été pour moi, ma belle. J’ai hâte de te revoir. »
Mon cœur réagit dans un léger sursaut face à ce gentil message. C’est vrai, j’ai passé une excellente soirée, empreinte de douceur et de joie. J’ai réussi l’espace de quelques instants à retrouver ma bonne humeur et une impression de légèreté. Son baiser était tout à la fois sensuel et chaste, mais avec un appel à recommencer. C’est très perturbant.
Cependant, je ne sais pas si je suis prête à partir dans une autre relation. N'est-ce pas un peu tôt ? « Il faut soigner le mal par le mal. » disait Mélanie. Si je l’écoutais, il faudrait que je me tape tous les mecs de la ville pour oublier Davis. Elle est déjantée. Ce n’est absolument pas mon genre et ce n’est tout simplement pas possible. J’ai besoin de vibrer, de ressentir pour me donner à un homme. Et le baiser de ce soir m’a fait frissonner, plus que je ne l’aurais voulu. Je sais que Vincent l’a ressenti lui aussi. Un baiser aussi doux qu’une caresse, aussi léger qu’une plume. Il ne m’a clairement pas laissée indifférente. Ses magnifiques yeux bleus m’ont charmée ainsi que son humour, sa galanterie ont fait le reste. Oui, peut-être devrais-je lui donner une chance, qui sait ?
Je me love dans mes draps et mon sourire disparaît en une fraction de seconde lorsque j’aperçois la photo de Davis. Je l’avais posée sur ma table de chevet pour pouvoir m’endormir en rêvant de lui, comme on dresse un autel pour prier. J’en ai passé des heures à pleurer, à genoux au sol, priant en silence pour que la vie le ramène à moi. Je sais maintenant que c’est impossible, pourtant, un sentiment de culpabilité prend possession de mon esprit, une sensation de l’avoir trahi me noue la gorge. En tremblant, je prends le cadre dans mes mains puis je trace les contours de son visage sur papier glacé. Je le revois, debout, son corps emprisonnant le mien, brûlant de désir. Je donnerais cher pour pouvoir le sentir vivant sous mes doigts, caresser cette petite barbe de trois jours, qui lui donnait un air séducteur. Je me damnerais pour l’entendre me crier ce qu’il ressent pour moi. Ces trois petits mots que j’ai cru lire dans son regard, dans chacun de ses gestes, mais que je n’entendrais jamais…
Une larme tombe en silence sur la vitre du cadre photo, me ramenant à la terrible réalité, au vide sans fin qui a pris la place de mon cœur. Mes doigts glissent ensuite sur ces quelques petits mots, forts, dévastateurs et destructeurs qu’il m’a laissés, telle une supplique :
« Ne m’oublie pas, bébé. »
Merde, qu’est-ce que j’ai fait ?
3
Le coucher de soleil verse ses rayons dans une mer calme et silencieuse. Assise sur le sable, les yeux fixés sur l'horizon, je savoure la magie de cet instant. Je sens sa chaleur contre mon dos, et le bien-être qu'il me procure. Son cœur bat en rythme avec le mien pendant que ses bras, puissants, m'entourent et me protègent. Sa bouche dépose de petits baisers dans mon cou, que je lui offre en soupirant de plaisir. Puis il pose sa main sur mon visage pour m'inciter à le regarder. Les yeux de Vincent sont en harmonie avec le paysage qui nous entoure. Ils m'observent, me détaillent avec douceur et passion.
Mes cheveux tourbillonnent sous le vent qui se lève, et déjà des nuages d'un gris menaçant couvrent le ciel. Les premiers éclairs zèbrent la noirceur qui s'est installée à grande vitesse et la mer commence à s'agiter. Je me relève pour rentrer avant le déluge. Je vais pour attraper la main de Vincent mais il est déjà loin devant moi, courant sur le sable. Une vague de panique me gagne. Je lui crie :
— Hé ! Attends-moi.
Il se stoppe et reste immobile pendant que je me dépêche de le rejoindre. Arrivée enfin jusqu'à lui, je m'arrête, à bout de souffle, étonnée qu'il continue à me tourner le dos. Son attitude est plus qu'étrange. Je pose fébrilement ma main sur son épaule. Quand son regard vient rencontrer le mien, je me fige et mon cœur s'arrête. Ses yeux bleus ont laissé place à une nuance noisette que je connais si bien. Nous restons là à nous dévisager, face à face, sous l'orage qui gronde. Jusqu’à ce que ce regard devienne plus sombre, comme empli de colère.
— Tu m'as oublié, bébé...
Quoi ? Mais non, c'est faux ! Jamais je ne t'oublierai, c'est impossible ! Je voudrais crier, hurler mon amour mais aucun son ne sort, ma voix reste muette. Je crois apercevoir quelques gouttes au coin de ses yeux, reflétant cette fois-ci une profonde tristesse qui m'arrache le cœur. Sa voix, qui n'est plus que murmure, reprend :
— Tu m'as oublié...
Et le vent le souffle, loin, très loin de moi, jusqu'à disparaître totalement.
NON ! REVIENS ! Mes genoux touchent le sol, pendant que mes larmes se perdent dans l'océan qui m'entoure, prêt à m'engloutir. Les bras tendus vers l'espoir, je crie, je hurle dans le vide...
DAVIS !! Je...
Je me réveille en sursaut, assise au milieu du lit. Putain, quel rêve horrible ! Je tente de calmer ma respiration et mon rythme cardiaque qui s'est envolé. La tête me tourne à cause de ce réveil brutal.
Un rêve, c'était juste un rêve.
Je regarde autour de moi, quelques rayons de soleil filtrent à travers les volets de ma chambre. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. Tout ce que je sais, c'est qu'un vacarme monstrueux m'a tirée de mon sommeil. Je prête l'oreille à mon environnement pour essayer d'en trouver l'origine mais plus rien. Une goutte d’eau percute ma main et je prends conscience que je tiens toujours le cadre de Davis contre moi, baigné de quelques larmes. Je reste un moment à l'observer, le cœur affolé, mais mon regard se perd dans le vide immense laissé par son absence. Un gouffre qui m'aspire, me tourmente jusque dans mon sommeil. Comment refaire surface si même dans mes songes, il revient me hanter de cette façon ? Comment avancer et continuer ma vie si mon esprit me le rappelle sans cesse ? Mes yeux reviennent vers le portrait de Davis, je revois son visage rongé par la tristesse qu'il avait dans ce rêve étrange. Mon cœur se serre.
— Je t'aime, Davis, murmuré-je à voix haute. Je t'aimerai toujours. Jamais je ne t'oublierai, c'est impossible. Mais il faut que je continue à vivre.
Pour m'encourager à commencer dès maintenant, je range la photo dans le tiroir de ma table de chevet. C'est fini, je ne veux plus y penser. Une page doit se tourner, il faut que je me reprenne en main !
Je me lève car je sais que de toute façon, je n'arriverai pas à me rendormir. J'attrape mon téléphone et j'y découvre plusieurs appels en absence de Sven, sans message, sur mon répondeur. Étrange. Pourquoi voudrait-il me joindre en plein milieu de la nuit ? Son dernier appel date de quatre heures du matin. Aussitôt, une envie brutale de le rappeler me prend. Mais je m'abstiens quand je me rends compte qu'il n'est que sept heures, il doit probablement dormir.
Lucie, laisse tomber. IL FAUT ALLER DE L’AVANT !
Ma conscience me hurle ce que je viens de me répéter comme un mantra quelques minutes plus tôt. Comme début de journée, j'ai connu mieux. Je me dirige vers la douche pour essayer de me vider la tête de toutes ces pensées embrouillées. Mais je suis stoppée quand j'entends de nouveau ce bruit qui m'a réveillée. Il semble proche et loin à la fois.
« Lucie... »
Je rêve ou j'ai entendu mon prénom ? Il faut vraiment que je me reprenne en main, je commence à avoir des hallucinations auditives. Je vais bientôt finir en psychiatrie si je continue comme ça.
À peine ai-je fait un pas que ce bruit sourd se produit de nouveau, plus fort cette fois-ci.
« Ouvre-moi... Lucie... »
Bon sang, mais je ne suis pas folle, il y a bien quelqu'un qui m'appelle. Je me dirige à pas feutrés vers l'origine de cette plainte, qui semble être mon palier. Une boule d'angoisse et d’appréhension se forme dans mon estomac, me poussant à agir avec prudence.
— Qui est là ? demandé-je d’une voix mal assurée.
— C'est... Sven...
Sven ? En ouvrant la porte, ma respiration se bloque lorsque j'aperçois le blondinet recroquevillé au sol, sur mon paillasson. À première vue, il n'a pas l'air en chouette état. De plus, il empeste l'alcool. Pourquoi faut-il toujours que les gens noient leurs problèmes en s'enivrant? Ça n'a jamais rien résolu, bien au contraire.
— Sven ! Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? lui demandé-je en l'examinant d'un rapide coup d'œil pour évaluer la situation.
Je l'aide à se relever pour le faire entrer jusque dans le salon, où il s'avachit comme un poids mort sur le canapé, faisant fuir Gypsie qui y avait pris place. Je ne vois aucune blessure, ni sang, ni hématome qui indiquerait qu'il s'est battu. Par contre, ses yeux sont bouffis et ses joues, humides. Ça ne présage rien de bon tout ça. Il garde la tête baissée, son regard semble figé dans la douleur. Quelques larmes se perdent encore sur son visage, tandis qu’il se triture nerveusement les mains. Il me fait tant de peine de le voir comme ça.
Je me précipite pour lui apporter un café. Malgré la chaleur ambiante, il semble frigorifié. Je reviens en un rien de temps avec une tasse fumante qu'il prend sans hésiter. Je ne le questionne pas pour le moment, attendant que ses sanglots s'apaisent, et me contente de prendre place à ses côtés. Après quelques minutes, il semble plus calme. Il enlève sa veste puis se prend la tête entre les mains.
— Pourquoi ? Mais pourquoi ? chuchote-t-il.
— Dis-moi ce qui se passe Sven, parle-moi.
Il soupire et reste silencieux. Sa mâchoire se contracte pendant que ses mains continuent de se torturer. Il semble chercher ses mots et j'attends patiemment qu'il trouve la force nécessaire pour me dire ce qui ne va pas.
— C'est Bobby, lâche-t-il enfin. Il est... mort.
Sa gorge se noue face à cette dure réalité, pendant que je pousse un discret soupir de soulagement. Même si je n'appréciais pas ce type, savoir qu'il n'est plus de ce monde me fait de la peine. Je passe ma main dans le dos de Sven dans un geste de réconfort. D'un regard, je l'encourage à m'en dire plus sur les circonstances. Il boit une gorgée du breuvage noir avant de se lancer :
— Il a été retrouvé dans un squat hier soir, en état d'overdose. Les secours n'ont rien pu faire.
Sven m'avait dit que Bobby n'avait pas supporté le départ de Davis, qu'il s'était enfermé dans tous les excès. Mais de là à se tuer ? Je n'en reviens pas. C'est vrai qu'il avait déjà un fort penchant pour les abus en tous genres.
Tu vois Davis, le vide que tu as laissé partout en partant si loin de tous ceux qui t'aimaient.
Sven vient se réfugier dans mes bras, me prenant par surprise. Le pauvre, il vient de perdre le seul ami qu'il lui restait, même s'il ne le voyait plus beaucoup ces derniers temps. Je lui rends son étreinte sans ciller. Avec sa tête contre moi, je n'ai pas le courage de repousser sa demande de réconfort silencieuse. À la première occasion que j'ai, je file me changer. En attendant, j'essaye d'en savoir plus.
— Dis-moi, c'est pour ça que tu as essayé de m'appeler cette nuit ?
— Oui. Je ne savais pas où aller, j'étais déboussolé. J'ai fait quelques bars en chemin. Quand je suis arrivé sur ton palier, j'ai eu beau frapper, personne ne me répondait. Et comme je n'avais aucun courage pour rentrer, je suis resté ici.
— Je suis désolée, Sven, vraiment. Je ne t'ai pas entendu...
— Ne t'inquiète pas, je ne t'en veux pas, dit-il d'une voix faible et fatiguée.
Au vu de ses traits tirés par le chagrin et le manque évident de sommeil, je lui propose d'aller prendre une douche puis de se coucher sur le canapé. C'est la meilleure solution pour que lui aussi ne fasse pas une connerie. Bien qu'il n'ait pas émis d'idées suicidaires, on n'est pas à l'abri d'un coup de folie. Perdre ses amis dans ces circonstances, ce n'est vraiment pas facile. Surtout qu'il a déjà connu la perte d'un être cher à son cœur lui aussi. Ça nous fait un point commun dont on se serait facilement passé.
Pendant qu'il prend sa douche, j'en profite pour me changer afin de me mettre plus à l'aise et surtout plus présentable qu’en pyjama rose. En sortant, il a l'air déjà moins pâle mais son visage reste marqué de son insomnie. Je lui propose de dormir dans mon lit, il y sera plus aisé que dans le canapé. Sven reste debout au milieu du salon, l'air complètement paumé. Puis il s'avance vers moi pour me tomber littéralement dans les bras, dans une étreinte chaleureuse et amicale. Ce mec est très tactile en fait.
— Merci Lucie, murmure-t-il. Merci pour ce que tu fais pour moi, promis je ne t'embête pas longtemps.
— Mais tu ne m'embêtes absolument pas. Et je ne t'ai fait qu'un petit café, dis-je d'un ton léger pour essayer de le faire sourire.
— Pourtant, on ne peut pas dire que tu me portais dans ton cœur au début. À juste titre. Je n'ai pas été très sympa.
— C'est oublié, ne t'en fais pas.
Je lui indique la direction de ma chambre.
— Tu sais, fait-il en se retournant, Davis tenait à toi, à sa façon. Mais il était trop con pour s’en rendre compte.
Oh non, s'il te plaît, pas sur ce terrain.
Ma nuit a déjà été mouvementée. Je ne veux plus entendre parler de Davis, c'est fini. Il est parti, il a fait son choix en me tenant loin de lui. Maintenant, moi j'avance avec ce qu'il m'a laissé.
Sven part se coucher. J'en profite pour aller courir un peu, m'aérer l'esprit pour repartir sur un bon pied. J'enfile mes baskets roses et direction le parc de Daumesnil, mon endroit favori. Les écouteurs dans les oreilles, je commence mon échauffement dès les premières marches de l'escalier, en faisant des petits pas sautés. Perdue dans la musique qui résonne, je ne fais pas attention à la personne qui arrive en face de moi et je lui rentre en plein dedans. Surprise et gênée, je me confonds en excuses. C'est alors que je me rends compte que je connais cette carrure ainsi que ce sourire chaleureux. Ryan !
4
Inconnu.
Frapper fort. Il faut frapper fort, de toutes les forces dont je dispose pour lancer des coups de poing dans ce punching-ball. Me défouler, me purifier pour toutes ces larmes versées. Déverser tous ces sentiments inconnus qui m'ont envahi et qui viennent me perturber, mais que j'apprends à connaître, à maîtriser. Moi qui n'ai jamais eu à prendre de décision autre que de savoir quelle femme j'allais baiser, me voici confronté à un choix à faire pour changer mon destin. Mais pour qui, pour quoi ? En suis-je capable ? Est-ce que ça en vaut la peine ?
Je me poste sur le départ de la piste de course. Moi qui ai toujours fui, aujourd'hui, il me faut avancer. Avancer dans la douleur, ne plus avoir peur pour affronter son cœur. L'écouter, le comprendre et suivre ses sentiments sans honte, ni angoisse. À cette idée, un souffle d'espoir rallume l’étincelle de vie dans tout mon être. L'espoir d'être en paix avec moi-même et d'assumer.
Quand je m'arrête, essoufflé et en nage, une image d'elle me vient. Comme toujours. Bordel, elle m’a retourné le cerveau ! Mais pas que… On a beau me remplir avec divers produits, je me sens toujours aussi vide loin d'elle. Putain !
Face aux sauts d'obstacles, je me pose et réfléchis pour aborder le parcours à faire. Marcher, courir, tomber et se relever, plus fort, plus sûr de soi. Je peux y arriver, je peux le faire.
Pour la première fois de ma vie, je me demande de quoi demain sera fait, où je serai et si... elle sera avec moi.
Je rentre prendre ma douche, épuisé par cette séance de sport pourtant modérée mais qui m'a mis K.O. Mes forces me lâchent, je les surestime mais je m'obstine à continuer, acharné et déterminé à retrouver une vie saine.
Demain, je suis attendu au bureau. Je ne pensais pas que ce job me plairait autant, mais j'y ai pris goût. Je suis pour l'instant en bas de l'échelle, mais je compte évoluer très rapidement et il me reste encore quelques semaines pour affiner mes compétences.
Et aller la retrouver...
Je ne sais pas encore quand ni comment mais j'y réfléchis chaque jour, chaque minute. Je l'imagine déjà courir vers moi, me sautant dans les bras en hurlant mon prénom, riant aux éclats. Un rire que je n'ai pas souvent eu l'occasion d'entendre.
Dans mon lit, allongé sur le dos les mains derrière la tête, mon regard se perd dans l'obscurité de la pièce, voilé par des images d’elle, encore. Je l'imagine avec moi, nue, sa tête sur mon torse et ses mains qui se promènent timidement sur mon corps. Les frissons que me procurent ses caresses, mon cœur qui s’affole sous ses baisers, ma respiration qui se coupe quand elle grimpe sur moi, ses yeux verts dans les miens qui me diront ces mots qui m'ont fait flipper mais qu’aujourd’hui, je crèverais pour pouvoir les entendre encore et encore. Je me retourne, euphorique, et me heurte au lit froid et vide, sans odeur, seul. Face à ma triste réalité.
Fait chier ! Encore une nuit blanche en perspective.
Ma chambre aux murs pâles me rappelle combien la bataille risque d’être rude. En plus de ça, va falloir que j'emmène Stacy, je lui ai promis. Elle est folle de joie, moi pas. Mais c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour avoir un peu la paix. Cette blonde pétillante de vie ne me lâche pas d'une semelle. Je dirais même qu'elle me casse franchement les couilles. Mais j'avoue me sentir moins seul quand elle est là, le temps me semble moins long et moins douloureux.
Je ne sais pas comment je fais pour la supporter. Cette nana m'exaspère, mais elle m'aide à me sortir la tête de l'abîme dans lequel j'étais plongé. Reste à savoir quand j'en sortirai complètement, si toutefois c'est possible.
Mon Dieu, j'ai si peur...
5
Lucie.
— Ryan ? Qu'est-ce tu fais ici ? lui demandé-je surprise, tout en enlevant un de mes écouteurs.
Il a l'air de rentrer de vacances, avec son teint bronzé de la tête aux pieds. Sa peau hâlée fait ressortir la blondeur de ses cheveux et son sourire ultra blanc. On dirait un mannequin sorti tout droit d'un magazine. Il me regarde attentivement puis soupire, prenant un air sérieux avant de me répondre.
— Lucie... commence-t-il. Est-ce qu'on peut se parler ?
— Euh... Oui, bien sûr.
Je coupe ma musique puis m'adosse au mur de l'immeuble, dans l'attente de ce qu'il a à me dire.
— Dans un endroit plus tranquille et plus chaleureux qu'un hall si possible, rajoute-t-il en scrutant le lieu.
Je lui propose de m'accompagner au parc. J'aurais pu lui dire de monter chez moi, mais Sven dort, je ne veux pas le déranger. De plus, je n'ose pas imaginer ce que Ryan va en penser s'il l'apprenait. On va éviter les conflits, même si c'est ma vie, que je la vis comme je l'entends, que je n'ai de compte à rendre à personne. J'en ai ma claque, j'aspire à retrouver une existence normale et paisible.
Sur le chemin qui mène au parc, l'ambiance est plutôt tendue entre nous. Le temps lourd et orageux n'arrange en rien l'atmosphère pesante. Au bout de quelques minutes qui semblent des heures, je prends la parole la première pour casser ce silence qui s'est installé.
— Alors, qu'as-tu à me dire ?
Mon ton est un peu plus cassant que je ne l'aurais voulu. Même si au fond, je suis contente de revoir mon meilleur ami, je n'oublie pas le sentiment d'amertume que j'ai ressenti lors de son départ. Il ne supportait pas ma relation avec Davis, et je n'ai jamais su si c'était de la jalousie ou autre chose. Toujours est-il que son comportement était étrange, voire parfois même déplacé. Sans compter qu'il m'a trahie en me cachant ce qu'il savait sur l'homme que j'aimais. Ça, j'ai du mal à l'encaisser.
— Pour être honnête...
Il se stoppe alors que nous arrivons à l'entrée du parc, provoquant le mécontentement des personnes qui nous suivaient et qui ont failli nous rentrer dedans. Ignorant leurs jurons, nous poursuivons notre chemin.
— Tu me manquais, lâche-t-il enfin.
Ses mots réchauffent ce qui me reste de cœur. Lui aussi, il me manquait. Mon meilleur ami, comme un frère pour moi. Mais malgré ça, je ne laisserai personne s'immiscer dans ma vie amoureuse. Ce sont mes choix. Meilleur ami ou pas, il se doit de les respecter, comme il se doit d’être honnête et sincère. C'est ce que j'attends d'une profonde amitié.
Nous marchons jusqu'à un banc où nous prenons place. Quelques personnes se promènent sur les chemins, d'autres s'allongent dans l'herbe au bord du petit lac. Les gens profitent encore de la douceur du temps de ce début d'automne. Ici, sous un grand arbre, un petit garçon joue au ballon avec son père tandis que plus loin, un couple s'embrasse passionnément, sans se soucier le moins du monde des regards indiscrets. Quand je les vois, heureux et insouciants, vivant leur amour au grand jour à la vue de tous, je ressens une douleur dans la poitrine, me rappelant chaque instant ce que j'aurais aimé vivre avec...
Stop ! N'y pense plus !
Avec difficultés, je reviens vers Ryan, qui me regarde, anxieux.
— Lucie, dis quelque chose au moins. Ton silence me rend fou !
