Dix ans avant la nuit - Philippe Aubert de Molay - E-Book

Dix ans avant la nuit E-Book

Philippe Aubert de Molay

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Beschreibung

À un certain stade de sa vie, il se dit que le mieux c'est peut-être de s'installer en Afrique. Ce projet, il le pense et le raconte tandis qu'il reste quelque chose comme dix ans avant la nuit...Plusieurs fois publiée, cette nouvelle poétique et flamboyante trouve ici sa version définitive. Scénariste de bande dessinée et de jeu vidéo (sous la griffe de Greg Newman et pour des univers comme Night Watch, Renaissance, Popeye, Zorro, Noeland, Les Gardiens de la pierre, Blake & Mortimer, Pinocchio, Jenny Everywhere), l'auteur écrit également des nouvelles et a reçu le prix international Hemingway 2015. Il a publié chez Hispaniola Littératures les recueils Sapin président, Petit traité de sorcellerie et d'écologie radicale de combat. Ainsi que Douleur fantôme. Photographies de couverture par Yves Regaldi. HISPANIOLA LITTERATURES collection 1 nouvelle

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Seitenzahl: 40

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Denys possédait cette qualité inestimable à mes yeux : il savait écouter une histoire. L'art d'écouter une histoire s'est perdu en Europe. Les gens d'Afrique, qui ne savent pas lire, l'ont conservé. Les blancs eux ne savent pas écouter une histoire, même s'ils sentent qu'ils le devraient. S'ils ne s'agitent pas ou s'ils ne peuvent pas s'empêcher de penser à une chose qu'ils doivent faire toutes affaires cessantes, ils s'endorment.

Karen Blixen, La ferme africaine

Mon ami Rafy dit venez je vais vous présenter un cousin, un fameux chasseur de phacochères. On rencontre Marcello. La cinquantaine ronde et virile. Son poste de commandement, c’est la buvette L'Ange gardien te surveille. Sur place, vautrées sur les fauteuils en plastique vert estampillés British Petroleum, sept ou huit épaves françaises, entre cinquante et soixante-dix ans et quelques, semblent hésiter entre la matière inanimée et une forme de vie primitive, tremblotante, aquatique et que je connais trop mal pour pouvoir en parler mais que l’on trouvait sans doute dans les paléo-océans du Jurassique moyen. Fossiles. Leur écosystème est ce bar. Dans la fournaise du rhum, de la vodka cul sec et du Jack Daniels, se dissolvent des âmes en voie d’extinction, une belle bande de bancals en perdition. Voici des images pieuses de la sainteté alcoolique. Ici, même plus besoin, comme en Europe, de se fondre dans le décor, c’est lui qui te fond dans les tranches de citron vert, dans les regards plus ou moins vides des serveuses, tandis que s’opère la cuisson des pieds dans les sandales. L’air en fusion du crépuscule teinte les glaçons des verres d’une panique de dorés tapageurs. On devine que l’illusion amoureuse est oubliée, le désir de dépendance sentimentale est aboli. Adios à tout. Le culte du décapsuleur remplace. L’un hurle que Yasmina Reza est une belle femme, elle est dans le journal. Et il a raison. Un autre chante l’amour n’a jamais jamais connu de loi. C’est la souveraineté éblouissante : se perdre quelque part en soi et compter sur l’Afrique, bonne fille, pour ne pas retrouver son chemin. Dans l’éructation des potentiels ivrognes s’exprime le bel ordonnancement des vies achevées avant la mort, la plénitude du désastre choisi, la grâce et la fameuse majesté de la chute. Magnifique vol plané, je me dis. Marcello paie une tournée générale et, chuchotant, il explique qu’il a besoin au réveil de serrer quelqu’un dans ses bras et qu’en France c’est souvent l’oreiller. Alors l’Afrique.

Marcello : le phacochère a une longue crinière sur le haut du dos et deux défenses dirigées vers le ciel, atteignant soixante centimètres chez les vieux. Elles lui servent notamment à déterrer des racines ou des bulbes, et aussi à se défendre contre ses prédateurs : lions, léopards, lycaons, hyènes, humains. Les jeunes sont la proie des guépards, aigles, pythons, chacals, caracals mais les parents sont de redoutables défenseurs. Le phacochère peut tenir tête à un léopard ou même à une lionne. Mais les fauves sont en voie d’extinction. Fini le léopard.

J’ai vu ça une fois dans les basses collines des Pilli-MbiMbi, un phacochère mettant en fuite deux jeunes lionnes et le bougre il n'hésita pas à charger, se sentant menacé. Il peut foncer dans le tas, ça peut faire très mal. Mâles et femelles ont des défenses. Ce sont des canines à croissance continue qui sont transformées en défenses, en faisant saillie hors de la bouche. Les mâles ont, en plus, des excroissances calleuses sur les côtés de la tête, utiles pendant les combats. Ces bosses sont en fait deux os spéciaux, reliés aux naseaux et recouverts de peau, qui donnent une grande résistance au groin de cet animal fouisseur. Le phacochère. Une très vieille bête des très vieux temps du monde. Marcello regarde vers les lointains. On pense aussi à Pumba dans le Roi lion.

Deuxième Jack au bon petit goût de caramel. Les Blancs d’ici aiment leur propre tristesse. Ils savent qu’elle ne les laissera jamais tomber, loyauté à toute épreuve. Alors ils prennent soin d’elle, la chérissent, ne sortent jamais sans cette ombre, se réveillent en la trouvant assise souriante à leur chevet, fidèle au poste. Mère, sœur, amante. Les cœurs malmenés de ces Blancs sont des abris antiatomiques, des bunkers, des quartiers de haute sécurité. Des tombeaux bien fermés et emplis d’une nostalgie gangrénante. Ils savent que dans le flux perpétuel des choses, il est inutile d’espérer un arrêt sur image. Tout vit tout meurt tout peine à vivre tout cherche inexplicablement à ne pas mourir.