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Avec pour seul trésor une sphère dont il ne se sépare jamais, un jeune homme erre dans les solitudes d'un monde usé. Publiée dans Cueilleur d'éclats (Souffle court), un livre hommage au sculpteur Yann Perrier, retravaillée et augmentée, cette nouvelle intimiste et mélancolique présente ici sa version définitive.
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Seitenzahl: 22
Veröffentlichungsjahr: 2021
Son chef d’œuvre est une paix muette, solitaire,
glacée, comparable à la délectation du néant.
Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan.
Devant, conduisant vers l’horizon, la route est parfaitement droite, disponible, propre pour ainsi dire, spectaculairement désemplie. Personne. Comme si tout était arrivé une fois pour toutes et qu’il ne restait plus aujourd’hui qu’un décor dont on ne sait que faire. Assis sur le capot d’un vieux tracteur disloqué, il se met à observer les variations de lumière dans la sphère posée à ses côtés. Un trésor, il pense en frôlant l’objet de la main. Celui-ci a la taille d’un ballon de football ou presque. Trouvée en chemin cette sphère. Grâce à elle circuler dans la géométrie. La décontraction de la largeur, l’assurance de la longueur, la dignité de la hauteur, le sérieux de la profondeur. Grâce à cette sphère, se raconter des histoires. Quand ça va mal ou le soir pour se trouver une raison de marcher le lendemain, regarder l’objet et rêver. Que faire d’autre ici-bas que de se raconter des histoires ?
La pluie fait ses commentaires, le froid récite, l’automne est à lui-même sa propre autobiographie. Le vent détaille ses souvenirs, le fleuve publie ses aventures. Tout est histoire. Tout est version.
Selon la légende, tout s’est arrêté un jour. Aussi simplement que je m’arrêterai moi aussi de fonctionner, il sait. Par épuisement des ressources et dans un cas comme dans l’autre, jusqu’à la dernière minute avant qu’il ne se produise, cet arrêt demeurera abstrait, pas cru possible du fait d’un espoir qui n’est rien d’autre que de l’aveuglement, une forme de vanité. Ou de peur bien naturelle. Le plus terrible dans nos vies c’est l’espoir. Demain je n’aurai plus mal à cette jambe, dans deux heures je bivouaquerai et pourrai enfin me reposer auprès d’un bon feu, plus tard du haut de cette colline je verrai du nouveau, un autre monde peut-être. L’espoir. Cette malédiction. Il représente le pire de ce qui existe sur terre car, inexplicablement, il ne meurt jamais – lui. Grande faiblesse de l’être humain : le déni de voir les choses en face. L’indestructible incrédulité devant l’évidence, sans doute ancrée dans le refus obstiné de moins accumuler. De devenir pauvre en plaisirs et en pouvoirs, en années, en action et en projets. En objets et possessions surtout. Si tragiquement risible cette crainte de moins posséder. L’arrivée de la mort, suprême expression de la crainte de manquer.
La tôle du tracteur est presque tiède. S’adoucissent à peine la grosse chaleur d’été, le plein soleil.
Ce calme.
