La Hauteur - Philippe Aubert de Molay - E-Book

La Hauteur E-Book

Philippe Aubert de Molay

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Beschreibung

Ceux du Haut. Et ceux du bas. Frères ennemis. Dans un monde dystopique, effondré et soumis à une guerre éternelle, quatre combattants et leur histoire d'amour entremêlée. Une nouvelle extraite du recueil Petit traité de sorcellerie et d'écologie radicale de combat. Scénariste de bande dessinée et de jeu vidéo (sous la griffe de Greg Newman et pour des univers comme Night Watch, Renaissance, Zorro, Popeye, Les Gardiens de la pierre, Noeland, Blake & Mortimer, Jenny Everywhere) l'auteur écrit également des nouvelles et a reçu le prix international Hemingway 2015. Dans le registre des littératures de l'imaginaire, il a publié Petit traité de sorcellerie et d'écologie radicale de combat. Ainsi que Douleur fantôme. Photographies de couverture par Morgane Aubielle et Etienne Boulanger. HISPANIOLA LITTERATURES collection 1 nouvelle

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Seitenzahl: 67

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Dès les premiers mots, il l'avait crue, tant le regard en dit plus long que les lèvres.Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan.

Sommaire

1. Chapitre

2. Chapitre

3. Chapitre

LA HAUTEUR

1.

Dernièrement j’étais au bord de la rivière, douze kilomètres à l’arrière de la Hauteur. J’avais gagné dix jours de repos après un combat de presque deux semaines où la Chambre 204 avait perdu trente-sept combattants. J’ai pu manger chaud, me baigner dans les bassins de source chaude d’un établissement thalasso haut de gamme, dormir sans les alertes. J’ai regardé la danse des martin-pêcheurs survoltés, flèches bleues rasant l’eau calme de la rivière familière. Mais c’était bizarre. Douze kilomètres en avant il y avait le gouffre où d’autres se battaient pour nous défendre, nous les épuisés et les estropiés des derniers combats. Et bientôt je retournerais là-bas faire ma part. Livrer combat. Pour l’heure j’étais en sécurité mais c’était comme si je me tenais au bord du vide, tout au bord, une saute de vent aurait pu me faire chuter. Jamais été si près. Qu’un pas à faire comme on dit. C’est curieux : c’est bien souvent lorsqu’on est loin du danger qu’il est le plus proche, je sais. C’est quand on croit que ça va finir par s’arranger que le pire survient. L’eau était belle. Elle s’emportait d’elle-même le plus loin que possible. Le mieux était de l’imiter, d’essayer de s’emporter mentalement le plus loin que possible.

Le bruit court que lorsqu’on est en bas et qu’on lève les yeux, on voit deux mille mètres de rudes falaises. Roche rouge étincelante, noire polie, blanche glacée, comme transparente lorsque de gigantesques cascades jaillissent de la paroi, masses d’eau si hautes qu’on les croiraient figées. Ce qu’on appelle la Hauteur s’étend sur des milliers de kilomètres de longueur. La sainte muraille. L’auguste gouffre. Au fil des siècles, des expéditions se sont rendues aux extrémités du monde pour tenter d’établir des routes permettant de gravir progressivement la Hauteur aux endroits où elle commence à s’élever. Ou de la descendre lorsqu’elle décline. Peine perdue. Aucun explorateur n’a jamais découvert un début de pente ascendante ou descendante. N’existe que la Hauteur. Le monde est constitué d’un haut et d’un bas. Il faut se résoudre à cette vertigineuse idée. Et ce qui lie ces deux espaces, c’est la guerre. Rien d’autre. Je suis quelqu’un d’en Haut. Un soldat.

Nous, les gens du Haut, nous regardons vers le Bas. Le gouffre. Nous observons, cartographions les positions ennemies, détruisons tout ce qui peut l’être. Les autres font pareil vers le Haut. Ils nous surveillent, envoient des drones pour filmer, repérer nos mouvements de troupes. Bombarder les fortins quelquefois, éliminer nos sentinelles souvent. Petit jeu de snippers comme à Stalingrad autrefois. Les arrière-pays sont épargnés car il est trop compliqué, de part et d’autre, de les atteindre. Trop loin.

Mettons que la ligne de front – l’endroit où la Hauteur est un gouffre ou une muraille selon que l’on soit en Haut ou en Bas – soit un territoire frontière : des milliers de kilomètres de long et trois à dix kilomètres de profondeur vers l’intérieur des terres. Eux, nous. La Hauteur. Voilà l’essentiel de l’univers.

D’après les mémorialistes et les chamanes, la guerre existe depuis près de mille quatre-vingt-dix ans. Onze siècles. Lorsqu’on a approché des mille ans, tout le monde s’est dit que le conflit cesserait, presque magiquement. Mais non. Quatre-vingt-dix ans après le millénaire, la grande tuerie se perpétue plus que jamais. C’est le quotidien. L’ordinaire.

Ceux du Haut et ceux du Bas.

Le Haut. Du latin altus avec un ajout de « h » initial aspiré sous l’influence du francique hauh,ou hoh (cf. le vieil allemand hoch). 1. Qui est élevé. 2. Qui a une grande hauteur, qui est d'une taille supérieure à la moyenne.

Le Bas. Du latin bassus (gros, large) qui a pris le sens de « peu élevé ». 1. Qui a peu de hauteur ou d’élévation.

Donc la situation mondiale se résume à : eux ils nous envoient tout ce qu’ils peuvent sur la gueule et nous on leur balance tout ce qu’on peut sur la leur.

Eux c’est la rampe de lancement et nous le toboggan. Tuer les pourritures du Bas si on est du Haut et tuer les merdes du Haut si on est du Bas voilà à quoi les choses se résument et se résumeront jusqu’à la consommation des siècles, c’est tout, rien à dire de plus pas besoin d’épiloguer on tue on tue on tue point barre. Depuis onze siècles. C’est comme ça. C’est notre destin. La vie.

Nos groupes de combats sont nommés « chambre », j’ignore pourquoi. Chambre 33, Chambre 710, Chambre 414 etc. J’appartiens à la Chambre 204. On est cent soixante combattants à la 204. Et perdre trente-sept des nôtres c’est un cataclysme, on se connait tous. On a vécu ensemble. Notre secteur existe depuis toujours, notre réputée unité existe depuis six siècles. Son chef actuel est un officier de haut grade (de classe IIIb), le commodore.

Petit (car 1m52 c’est pas grand de l’avis général), musculeux, la moitié de la face arrachée, reste un œil. Deux doigts de la main gauche envolés, en prime. Son visage, on ne sait pas quoi regarder. Plaque de métal blindé presque partout. Sa bouche reconstituée en elastiZ™, locution phonée par assistance. Presque un androïde. Mais quel chef. Cette face inoubliable, cette voix, une allure. Un bloc d’énergie. On le respecte, on est en de bonnes mains avec lui. Sécurité maximale. Il prend soin. C’est pourquoi, le commodore est réélu à la tête de la 204 tous les deux ans depuis – depuis une éternité et pourvu qu’elle dure longtemps cette éternité, pour notre bien à tous. Oui. Confiance et sécurité.

Citation n°Z3820 à l'Ordre de la 2ème armée du Haut du 3 janvier, secteur 204 de la Hauteur :

Chargé, le 17 décembre de l'attaque sur la zone bassiste BK505, a motivé sa Chambre 204 avec un entrain remarquable. En prise à des feux de face, d'écharpe et d'enfilade dronés et artillés, a progressé quand même dans la destruction au tir d’embuscade de 9 ennemis dont un identifié commodore de classe IVd. S'est maintenu avec sa Chambre toute la journée et jusqu’à la moitié de la nuit sous un feu violent d'infanterie et d'artillerie de sol et dronée. S'était déjà fait remarquer sur sa même zone le 22 août et en appui avec sa Chambre 204 les 7 et 8 septembre sur la zone bassiste BK604 où luttait la Chambre 209 en difficulté. Officier (commodore de classe IIIb) d’élite, médaillé au feu. Réélu 8 fois à la tête de sa Chambre.

Un jour d’accalmie le commodore a confié qu’il n’arrivait pas à vivre sans être l’homme d’une belle. C’est l’expression qu’il a utilisé l’homme d’une belle. Qu’avoir une amoureuse était la condition pour exister, pour tenir, pour continuer. Pour lui en tout cas. Vivre c’était appartenir corps et âme à quelqu’un. On était stupéfait, il avait un cœur en fin de compte, c’était l’info du jour et même du mois.

Sa vision surannée de l’amour, carrément d’un autre siècle, en avait surpris plus d’un. Appartenir à quelqu’un. Mais on avait été honoré de sa confidence et on l’avait aimé encore plus. Pendant des mois il est encore resté seul et quand Daphné et lui se sont trouvés pour le dire pudiquement (une médecin de la 209 mutée chez nous le temps d’un stage de chirurgie de combat), toute la 204 était heureuse pour eux. Daphné a été tuée par un drone anti-médico dix semaines après leur rencontre. On a une brochure expliquant que si on se sent déprimé, il faut tuer plus. Alors c’est ce qu’il s’est mis à faire notre commodore. Il nous a encouragé à tuer plus, ne commentant pas la perte qu’il ressentait, tout ce chagrin. La guerre. Seule la guerre comptait à ses yeux. Du moins c’est l’impression qu’il donnait. La vieille vieille guerre, c’était un devoir de la continuer afin, comme on l’apprenait par cœur dès l’enfance, que la terre survive