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Au coeur d'un monde usé et crépusculaire, propice aux légendes urbaines, dans une époque suffisamment proche pour qu'elle ressemble fortement à la nôtre, des multinationales développent une technologie pour ludiquement habiter le corps d'un animal sauvage durant un week-end. Pendant ce temps, fuyant un monde devenu fou, des humains désertent la "civilisation". Mais pour aller où et faire quoi ? Retravaillées, 8 nouvelles écrites sur 2005-2015 dont l'une, inédite, donne son titre au volume.
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Seitenzahl: 102
Veröffentlichungsjahr: 2021
FANTÔME D’ASTREINTE (2014, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
TOUTE PETITE FILLE DES DRAGONS (2005, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
LA MORT DE GREG NEWMAN (2012, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
SUPER HEROS À TEMPS PARTIEL (2014, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
GRAND SITE À PISTES DE DINOSAURES (2015, nouvelle publiée in Sapin président, Hispaniola Littératures/BoD, 2021)
LA ROUSSEUR DU RENARD (2009, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
DOULEUR FANTÔME (2010, nouvelle inédite)
LE KANSAS ET L’ARKANSAS (2015, première version publiée in Boxer dans le vide, Souffle court, 2017)
Naître c’est faire naufrage sur une île.
James Matthew Barrie, Peter Pan
Au début, j’ignorais qu’il s’agissait du début. Ou je ne voulais pas le savoir. Alors comme tous les autres, je me suis battu. en vain bien sûr. Mourir bien franchement aurait été le plus simple. Depuis la nuit des temps : se sentir mal soudainement, attendre un peu, ne pas aller mieux, souffrir, consulter, se soigner, souffrir encore, continuer de se soigner, croire que ça va s’arranger, finir par comprendre que non, re-souffrir, récapituler des choses sur sa propre vie, accepter le soulagement des profondeurs à venir, sourire encore, lâcher l’affaire et rendre l’âme. la routine cosmique, donc. Mais ce n’est pas ce qui se produit désormais. Pour faire court (car visiblement il ne me reste pas un temps démesuré), voici la situation : les premiers cas remontent à treize mois environ. Des gens de tous âges et géographiquement disséminés sur toute la planète se sont mis – comment exprimer une telle chose – à « s’effacer ». En exactement dix mois, les personnes frappées par cette étrange maladie sans nom, se dissolvent lentement, se décolorent, s’invisibilisent. Les victimes (plusieurs millions à cette heure tandis que le mouvement s’accélère de jour en jour) subissent sans douleur une longue et très progressive dématérialisation de leur corps. La science parle de fonte atomique. D’évaporation, de désintégration, de pulvérisation. L’humanité s’annihile, s’abolit, c’est une volatilisation. Dix mois après les premiers symptômes, vous aurez totalement disparu. Vous êtes annulé, absorbé dans l’air doux. Gramme par gramme, voilà ce qui arrive, chacun va être néantisé. Moi aussi.
Le processus est irréversiblement enclenché. Je me translucidise. Et la conscience que j’ai de moi-même fond d’autant, au même rythme de valse lente. Dépris de ma corporalité, je suis en voie d’extinction. Avant je m’étendais à perte de vue, aujourd’hui, je ne me vois presque plus dans le miroir. Flou, flux, fluide, fou, flot, folie,. Lors de la première phase de la maladie, les gens perdent de l’épaisseur, de la compacité et de la luminosité. Ils se ternissent, s’affadissent, s’imprécisent. On dort beaucoup. On nous ausculte pour rien. on nous visualise dans un commencement de nuances de bleu. Cette couleur ne nous quittera plus et pigmente notre environnement. C’est pourquoi sur les réseaux sociaux, on parle de « peur bleue ». Vous basculez alors, et pour toujours, dans ce que les survivants nomment poétiquement la zone d’incertitude. Je pense à ces livres où il est écrit sur la couverture, au dos mais rien ne se passera comme il l’avait imaginé. Grande justesse des formules toutes faites. Depuis peu, sous la douche, je suis presque introuvable. J’utilise du gel fluo rose pour me concrétiser. J ’aimerais tant me revoir.
Me revaloriser comme le vante la publicité. L’effort continuel pour rester visible. Pour être tangible, regardable. réel. Présent, ici. On m’a retiré mon permis de conduire. c’est qu’on a eu l’impression de voir rouler des autos avec personne au volant. On se serait cru dans un film. l’autre matin à la radio, un spécialiste a expliqué : l’énergie libérée lors d’une réaction nucléaire est bien plus importante que celle impliquée lors d’une réaction chimique. Par exemple, la fusion d’un proton et d’un neutron pour former un noyau de deutérium libère 3,36×10-13 J ; alors que la combustion de l’hydrogène et de l’oxygène ne libère que 4,75×10-19 J par molécule d’eau, soit environ 700 000 fois moins d’énergie. Comme on le voit, on sait tout. Mais le problème reste entier. Où voulait-il en venir ce scientifique ? Alors il a ajouté que : l’Univers, le plus grand des systèmes physiques, possède depuis le Big Bang une certaine quantité d’énergie qui n’a jamais varié d’un gramme (seules varient les formes qu’elle prend cette énergie) et tout échange entre deux systèmes doit respecter ce principe de conservation. Le second principe s’écrit ΔS ≥ Q/T et décrit la manière dont l’énergie se transforme lentement ou bien brutalement. Il stipule que tout système laissé à lui-même voit son énergie interne se dégrader inexorablement. Par exemple, une batterie chargée laissée au repos finira par néantiser son énergie électrique, et ne pourra bientôt plus délivrer d’électricité (celle-ci étant devenue autre chose, une entité chimique). Cette dégradation sans perte d’énergie (on parle alors d’une transformation) n’est pas liée à une simple imperfection technologique imputable à l’objet batterie, c’est plutôt une pure loi universelle, valant pour tous les systèmes, y compris l’Univers. tout disparaît, voilà le secret. résister est inutile. l’immatérialité est la destination. Calcul simple des spécialistes : dans moins de trois années, la terre sera désemplie de nous. La loi d’airain à laquelle nous sommes soumis ici considère qu’il existe une irréversibilité dans les phénomènes naturels (tôt ou tard, la batterie se videra o-bli-ga-toi-re-ment de son énergie), rendant ainsi compte du passage définitif du temps, au contraire des autres lois physiques qui décrivent toutes des mécanismes réversibles. certains physiciens supposent ainsi que le temps émergerait violemment de la dégradation énergétique. Il en serait le bruit. L’écho. Autrement dit la direction générale et particulière que prend l’univers, et donc la matière vivante – dont nous sommes les impuissants prisonniers – elle aussi, n’est autre que la transformation inévitable et pour ainsi dire automatique de notre état énergétique actuel en autre chose, ceci via la mort physique. Et l’infini terrible effara ton œil bleu. Voyant à peine mes mains devenues pâle fumée, j’épluche distraitement des légumes dans ma belle cuisine lavande toute neuve. et je récite non-stop, comme un psaume antique, ce vers sacré et prophétique d’Arthur Rimbaud : Et l’infni terrible effara ton œil bleu. Les gens se sont rapprochés les uns des autres, choisissant de disparaître ensemble. les amants, les familles, les amis, jusqu’à ce que la mort nous réunisse. Mais certains se floutaient plus vite que d’autres. Rythmes de chacun. Vitesse du délabrement. Injustice. Que notre nom soit sanctifé, que notre règne vienne. Inégalité devant l’altération, la flétrissure, la profanation, la casse. Commune maladie mais chronologie individualisée de l’extermination. Tous étaient les serviteurs de leur corps, tous étaient traités comme des esclaves par leur chair. À l’impossible, tout le monde était tenu.
Que dire. tout devenait imprécis, inexact, embrouillé. Même le décor, il s’estompait. Moins vite que les gens mais il devenait papillotant, éblouissant, illogique. Imparfait. Les enseignes lumineuses des centres villes délivraient sans arrêt le jugement suivant : qu’est-ce qu’un monde ? Sinon du vivant en train de mourir ? j’ai décidé de m’enfermer chez moi. J’ai regardé en boucle des reportages sur la décadence de Rome, sur la migration des gnous dans la réserve du Masaï Mara au Kenya, sur les condamnés à mort du procès de Nuremberg. J’étais une âme éclopée. Que faire, où aller ? la nuit, c’était pire. la nuit alarmante et amère, comme un bol d’encre de chine funestement renversé sur un dessin passable. Je ne tenais pas en place. Je remuais dans le lit, je me relevais, je me recouchais, comme ces cons de requins. Qui meurent s’ils demeurent immobiles. J’étais en train de m’effacer, de plus en plus bleuissant. En train de mourir, le sachant, l’ignorant. Moi. La mort. Bon à être jeté. Raté, approximatif, pas net, accroché comme un mendiant à une heure de plus. Comme il est noté sur un petit autocollant lors de certains tirages : une photo hors normes non facturée. Une erreur. La dissolution de ma personne générait son explosion illimitée, dans une sorte de souffrance acceptable, je devenais le monde. Agité, je faisais face à ce qui nous contemple depuis le néant. Pâte à modeler enfiévrée par la colère, je me diminuais de jour en jour. Voyant le lointain de très près, m’abandonnant dans l’attrait du vide, cédant au vertige, chutant chutant. Me perdant de vue. Désapprenant ce que je sais. M’infantilisant. On s’est mis à les appeler ainsi : les Disparaissants. les Disparaissants, donc, devaient tenir le coup dix mois. De semaine en semaine, voir son propre corps s’éthérer. S’embruiner. S’émietter. Il s’agissait alors d’accompagner au mieux le mouvement. De déserter les lieux autrefois chéris, de moins fréquenter les gens aimés, de s’absenter. D’être couvert de bleu. De se vêtir d’habits criards pour lutter contre l’amenuisement. certains portaient des gilets réfléchissants.
Pour …………………………..ne……………………... pas couler à pic, j’ai cherché à sombrer dans l’aveuglement. Stratégie : s’anesthésier. Signer un pacte entre ma disparition et moi. Je suis devenu la gomme et le dessin. le chasseur et sa proie, l’ogre et l’enfant apeuré. l’abîme et le pont le surplombant. la colère et la résignation. Dans le frisson du soir, l’heure de l’Apocalypse était venue. Je devais voir un ciel nouveau et une terre nouvelle. Je devenais une substance vaporeuse, une étrangeté au sein du familier, un nuage minuscule. J’étais l’émotion, l’accident visuel, le monde qui change, l’inconnu. J’ai pu constater que les Disparaissants savaient que leurs longs combats, enfin, s’achevaient, que le calme pouvait régner désormais sous la forme d’un présent perpétuel, pour ainsi dire débarrassé de toute densité, de toute attente stérile, dans la pleine réconciliation avec eux-mêmes, dans l’espérance charmante de l’unique maison où aller : le néant hospitalier. Seule l’enfance, dans ses remarquables moments de jeu intense avait su faire éprouver un tel heureux oubli de soi-même. Aujourd’hui je comprenais qu’un élan naturel et voulu transmutant, comme on l’espère du plomb avec l’or, rassemblait mon existence confuse en une étrange unité : son consentement à disparaître. Loin de la pauvreté douloureuse de la matière s’inventait une parfaite façon d’être au monde : parmi les morts. Libéré de mon poids de viande dévastée, de ma carcasse ingouvernable, je revivais d’avance. Il fallait battre en retraite, mettre les voiles, débarrasser le plancher, filer à l’anglaise, en un mot comme en cent, foutre le camp. Oui. Message de l’univers reçu cinq sur cinq. c’était comme à la fin d’une longue conversation, lorsqu’on souriait de se savoir si pleinement compris. Ma vie sentimentale. forcément, j’y pensais. en particulier parce qu’elle s’achèvait. Dans l’évanouissement fatal de mon corps, l’amour mourrait aussi. Je lisais dans l’encyclopédie ceci sur l’amour : l’amour désigne un sentiment d’affection et d’attachement envers un être, un animal ou une chose qui pousse puissamment ceux qui le ressentent à rechercher une proximité physique, spirituelle ou même imaginaire avec l’objet de cet amour et à adopter un comportement particulier. Pour ma part, noyé dans le bleu de mon invraisemblable disparition, je ne théorise plus l’amour. Je ne réfléchis plus. Je m’en désintéresse presque, à ma grande surprise. C’est tellement préférable. Soudainement, je me contente d’être habité d’images, de senteurs, à peine de sensations. Souvenances incontrôlables, invérifiables et pourtant invincibles. telles une saute de vent ou la promesse d’un orage, elles surgissent, en risées ou en rafales. Tendre rappel d’un papillon mordoré lors d’un premier pique-nique, d’un thé à la menthe sur les hauteurs en combustion de Casablanca, d’une corbeille de fruits confits et d’un verre de rhum sous une lune de confession. D’une source visitée ensemble en forêt. L’encyclopédie explique encore : les états psychiques intenses provoqués par les passions amoureuses sont à l’origine, non seulement d’accomplissements remarquables dans les arts, la poésie et la littérature mais également de bouleversements individuels violents (tentatives de suicide, crimes passionnels) ou sociaux (selon la légende, la guerre de Troie fut provoqué en raison de l’enlèvement d’Hélène par le prince Pâris, qui fut subjugué par sa beauté sublime)
