La bonne longueur de mèche - Philippe Aubert de Molay - E-Book

La bonne longueur de mèche E-Book

Philippe Aubert de Molay

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Beschreibung

John Henry serait né esclave en Alabama dans les années 1840 et aurait défié vers 1872 une machine de chantier sur le Chesapeake and Ohio Railway à Talcott en Virginie-Occidentale. Il pourrait également avoir été un prisonnier évadé devenu « caillouteur » lors de la construction des chemins de fer de l'Ouest. Aujourd'hui héros folklorique américain mythique, il se peut que John Henry, symbole de la condition ouvrière et ancêtre des super-héros, ne soit qu'une légende. Avec poésie et verdeur, la bonne longueur de mèche raconte son histoire. Illustrations de couverture par Pierre Glesser HISPANIOLA LITTERATURES collection 1 nouvelle

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Seitenzahl: 63

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Pour Blandine Bertucat.

Ma vie fut remplie de tragédies,

dont certaines ont vraiment eu lieu.

Mark Twain

Sommaire

Avant-propos

Prologue

Acte I : sur le chantier

Acte II : le duel

Acte III : devenu fantôme

Épilogue

avant-propos

D’après ses principaux biographes (Clarence Luckman, Zora Neale Hurston, le colonel Ronald White, Scott Reynolds Nelson et Robin Stuart), le dénommé John Henry serait né esclave en Alabama dans les années 1840, aurait été affranchi le 18 décembre 1865 (le treizième amendement à la Constitution des États-Unis posant à cette date l’abolition de l’esclavage après la guerre civile), serait devenu journalier dans les villes colonisant l’Ouest. Puis comme terrassier-caillouteur, il aurait défié vers 1872 une machine de chantier sur le Chesapeake and Ohio Railway à Talcott en Virginie-Occidentale. Une seconde version soutient que John Henry aurait été un prisonnier évadé durant « un blizzard de fin du monde » à l’occasion de son transfert vers un pénitencier lors de la traversée des Great Smoky Mountains (Tennessee et Caroline du Nord).

Devenu caillouteur lors de la construction des chemins de fer de l’Ouest, parmi la foule des travailleurs anonymes, John Henry aurait ainsi pu échapper à une Justice l’ayant condamné à douze ans de détention pour « vol qualifié d’un panier de cerises, outrage et rébellion contre les forces de l’ordre et la loi ». Enfin, une troisième version très controversée affirme que John Henry aurait pu être un pasteur illettré (connaissant par cœur quantités de passages des saintes écritures au point que l’auditoire croyait qu’il lisait la bible ouverte devant lui alors qu’il la récitait). Disciple du pasteur presbytérien abolitionniste Lyman Beecher (1775-1863), John Henry aurait rencontré la fille de ce dernier, la femme de lettres Elizabeth Harriet Beecher Stowe (1811-1896), connue pour son livre La Case de l'oncle Tom (Uncle Tom's Cabin, 1852), roman sentimental d'inspiration chrétienne, humaniste et féministe, au succès immense et immédiat, et qui portera un coup conséquent à la cause de l'esclavage. Lorsqu'Abraham Lincoln rencontrera Elizabeth Harriet Beecher Stowe en 1862, il déclarera : « C'est donc cette petite dame qui est responsable d’une si grande guerre ». Avec son mari, également pasteur, la romancière, menacée par le parti esclavagiste, devra quitter sa ville de Cincinnati (Ohio) pour se réfugier à Brunswick (Maine). C’est là, dans les années 1866 ou 1867, que John Henry, devenu libre, aurait rencontré Elizabeth Harriet Beecher Stowe.

Tous deux, selon certains récits journalistiques mais sans preuve documentée à ce jour, auraient alors imaginé lors des fraiches veillées automnales du Maine un « personnage d’une force surhumaine, presque invincible, habité du plus bel acier moral et défenseur du bien commun », préfigurant peut-être, c’est intéressant, de manière archétypale le modèle américain du super-héros.

Par la suite et durant deux siècles et demi, l’histoire sans cesse modifiée et enrichie de John Henry, inventée selon les besoins, les auditoires et les auteurs, inspirera bon nombre de syndicalistes, de politiques, d’écrivains et d’artistes proches de la contre-culture aux Etats-Unis. On le dessinera souvent fixant les rails avec de longs clous (son poing servant de marteau) tandis que les vieilles chansons de campement le présenteront perforant la roche (toujours d’un coup de poing) pour y placer des charges explosives en vue du creusement des tunnels. Les petits boxeurs ambulants de l’Ouest le considéreront comme une sorte de saint patron, bienveillant aux humbles et guérisseur. Johnny Cash et Bruce Springsteen, Mississippi John Hurt, Joe Bonamassa et Woody Guthrie, entre autres, chanteront John Henry. Point commun à toutes les versions de la vie de John Henry : son pari - gagné - de vaincre une machine (sans doute un concasseur de roche), dans le but de sauvegarder l’emploi des ouvriers menacés par le progrès technologique.

S’ensuivra, d’après tous les récits, une fatale crise cardiaque pour le victorieux John Henry « pelleteur admirable et extrémiste du caillou » (in l’hebdomadaire Bismarck Tribune, Dakota du nord, 1874). Pas étonnant, avec une telle biographie, que ce personnage hors-normes soit devenu tout naturellement en 1993 un super héros ami de Superman : John Henry Irons, Man of Steel (par Louise Simonson et Jon Bogdanove, chez DC Comics). Se penchant sur le personnage en 2018-2019, le dessinateur Pierre Glesser produira quelques images marquantes en niveaux de gris et sera l’initiateur du texte qui suit, une nouvelle (mais pensée pour la scène et le spectacle musical).

Considéré aujourd’hui comme un héros folklorique américain mythique, il se peut que John Henry, symbole de la condition ouvrière, ne soit en fait qu’une légende. Que tout ce qui précède sur l’homme et son destin ne soit que pure fiction. Comme la plupart des vies en somme. John Henry aux muscles de fer. Mais à l’existence incertaine.

Ph.A de M.

Printemps 2019

Illustration de ©Pierre Glesser

prologue

Tout ce que nous avons, c’est nous.

Tout ce que nous avons, c’est ce qui nous est arrivé.

Tout ce que nous avons c’est notre histoire.

Alors raconter.

Réfléchir pour savoir quoi dire mais quand je réfléchis rien ne vient.

Pour vous donner ma version, si je réfléchis bien : le mieux c’est que je ne réfléchisse pas.

Car c’est quand on ne réfléchit pas, qu’on pense.

Toutes les vies sont des romans. Avec des chapitres. Des pages nécessaires et d’autres inutiles, des explications, du boniment, des inventions, un peu de vérité, beaucoup de ratures. Et une chute.

Quand je réfléchis rien ne vient.

Ne pas réfléchir, c’est le mieux.

Raconter c’est laisser faire. Laisser venir.

Raconter c’est juste toi et moi, nous.

Et une histoire au milieu.

Au commencement je ne savais pas que c’était le début. Je savais juste qu’il fallait que je mange et que ça revenait tous les jours ce besoin de manger. J’avais dix ans à peu près. Avant de casser des cailloux pour les chemins de fer, j’ai fait des tas de métiers et on me payait un peu. Je faisais ce qu’il y avait à faire. C’était aller chercher de l’eau, porter des choses lourdes, surveiller des chargements pendant que les transporteurs buvaient, tuer et découper des bêtes, recommencer à porter des choses lourdes, assommer et débiter ce vieux cheval éreinté. J’avais dix ans à peu près, peut-être neuf. Et toujours la même petite chanson dans la tête. Ça faisait comme ça :

Mille métiers dans la paume

Hisse et ho le môme

Pas de jour de chôme

Voilà ton royaume :

Abaisseur aboyeur accrocheur acheteur agrafeur aiguilleur afficheur aiguiseur allumeur annotateur approvisionneur arpenteur assembleur autorisateur avertisseur badigeonneur balayeur baliseur barbouilleur basculeur bâtisseur blanchisseur bobineur boiseur botteleur boueur brasseur bricoleur briseur brocheur bronzeur broyeur brûleur brunisseur bûcheur.

Mille métiers dans la paume

Hisse et ho le môme