Leçon de ténèbres - Philippe Aubert de Molay - E-Book

Leçon de ténèbres E-Book

Philippe Aubert de Molay

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Beschreibung

Elle se nomme Juanita Cruz. Et elle se souvient. L'Espagne de 1936, les toros, les longues années d'errance en Amérique du sud. Et l'amour. Un amour inusable et jamais démenti. Un amour comme dans les romans mais pour de vrai. Portrait sensible de Juanita Cruz (1917-1981), torera, cette nouvelle charnelle chante une femme libre. Scénariste de bande dessinée et de jeu vidéo (sous la griffe de Greg Newman et pour des univers comme Night Watch, Renaissance, Popeye, Zorro, Noeland, Blake & Mortimer, Pinocchio, Jenny Everywhere), l'auteur écrit également des nouvelles et a reçu le prix international Hemingway 2015. Il a publié chez Hispaniola Littératures les recueils Sapin président, Petit traité de sorcellerie et d'écologie radicale de combat. Ainsi que Douleur fantôme. Illustrations de couverture par Isabelle Gastard. HISPANIOLA LITTERATURES collection 1 nouvelle

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Seitenzahl: 20

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Mes ténèbres m’éclairent si violemment.Tomás Luis de Victoria,Office des défunts (1603)

Il est tard. Il me faudrait un ciel plus bleu, plus paisible, plus matinal, moins vaste et moins lumineux. Un ciel de lit. Dans les feux pâles de l’aube, je me souviendrais. Je me souviendrais du temps où on m’aimait beaucoup. C’est que j’étais célèbre. On me demandait de Caracas à Maracay, de Monterey à Nezahualcóyotl, de Puebla à Mexico. Madrid aussi, c’est arrivé au début. Jusqu’à des étrangers qui m’aimaient, jusqu’aux gens dans les rues et au loin vers les campagnes méconnues.

Je m’appelle Juanita Cruz de la Casa. Torera. J’ai commencé à toréer à quatorze ans, c’était en 1931. Raconter ma vie, ce n’est pas ce que je sais faire. Qui cela intéressera-t-il que j’aie porté l’habit de lumière pour la première fois à Grenade et là j’avais dix-neuf ans ? L’année d’après, pour soutenir l’armée républicaine, j’ai toréé lors de fêtes destinées à réconforter une foule de soldats blessés. J’étais jeune mais d’instinct j’ai aimé les idées anarchistes. Ces hommes-là traitaient les femmes comme des égales : nouveau monde. J’ai dû ensuite quitter l’Espagne, j’étais si jeune. J’ai dit que raconter ma vie, je n’aimais pas. Que l’on sache seulement que je ne suis rentrée au pays que quarante ans plus tard. Brûlure de l’exil. Venezuela, Mexique, Pérou, Bolivie. Sur les routes, j’ai emporté le chagrin d’avoir dû renoncer à une maison où l’on m’attende. Être seule dans le froid glacial des vivants, j’ai vécu cette pauvreté. Des départs, toujours. Même si j’ai eu l’orgueil de mettre quelquefois la mort en fuite, au point de faire tomber une foudre d’applaudissements sur les arènes tant on m’approuvait face au toro. Dans la lumière précieuse de l’après-midi, j’ai eu parfois l’impression de repousser les limites du monde, voyant anoblies la déraison et l’inutilité de mettre ma vie en jeu. Je réussissais, je saluais la foule et j’étais juste une femme.

Ma maison, c’était le voyage. Canada, Colombie, Etats-Unis. J’ai vu en 1937 ou 38, je ne sais plus, à Hollywood une jeune actrice promener en laisse un léopard assommé de calmants. J’ai su que je traitais mieux mes toros et mes chevaux. J’ai pensé aussi sans cesse à Madrid, c’est que mon chien était resté là-bas.