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Découvrez l'envers du décor de la série humoristique Kaamelott et les plus grands mystères que sa production recèle !
S'immergeant dans les coulisses de création, les ambitions et les contraintes de la série, ou dans la comédie source d'une multitude de citations cultes, l'ouvrage
Explorer Kaamelott - Les dessous de la Table ronde et son auteur nous appellent à nous rassembler aux côtés de héros aussi maladroits que magnifiques, autour de leur Table ronde.
Clément Pelissier nous fait voyager à travers les différentes étapes de la création de cette série inoubliable qui a séduit plus d'une génération !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Passionné par l’imaginaire et la culture pop,
Clément Pelissier en a fait son métier à la suite d’un Doctorat à Grenoble consacré aux comic books et aux super-héros. Devenu conférencier, il adore partir à la conquête de nouveaux terrains et trouve un plaisir sans égal à écrire, à partager aussi bien sur les jeux vidéo que sur les séries télévisées. Il intervient souvent auprès du grand public sur les cultures de l’imaginaire et anime depuis 2016, avec Jonathan Fruoco, le podcast thématique Pop en stock France. En 2005, Kaamelott fut l’une de ses grandes révélations, et il l’a toujours gardée dans un coin de sa tête.
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Seitenzahl: 520
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À la mémoire de mon père, G. Pelissier. J’aurais voulu que l’on cherche le Graal ensemble.
Bonjour et bienvenue dans ce livre, aventurier ! Entrez-y comme l’on vient se délasser à la taverne : installez-vous confortablement, détendez-vous et commandez ce qu’il vous plaira, c’est ma tournée ! Approchez, car j’ai bien des anecdotes à vous raconter sur le Royaume de Kaamelott ! Que diriez-vous de l’explorer ensemble pour tâcher d’en percer quelques mystères ? Hélas, cette quête ne pourra pas prétendre être arrivée à son terme, quelle que soit l’épaisseur de l’ouvrage. D’abord, parce que je ne sais pas où se cache le Graal ; et aussi parce que je ne peux avoir la prétention terrible d’affirmer que j’ai « tout compris » à Kaamelott. En toute sincérité, je ne sais même pas si on peut « comprendre » une œuvre. On a le droit, en revanche, de s’y intéresser et de l’analyser. Ça tombe fort bien, Kaamelott m’intéresse beaucoup.
En outre, le récit que nous conte Alexandre Astier depuis 2005 n’est pas terminé. Il continue de se déployer dans la publication des scripts ou dans les bandes dessinées qui étendent l’univers de Kaamelott, par exemple. Surtout, bien sûr, il nous arrive enfin au cinéma. Si vous m’avez fait l’amabilité d’avoir ouvert ce livre, que vous soyez passionné ou simplement curieux, je me dois d’être précis sur ce que vous y trouverez. Je vous invite à un décryptage de la série télévisée Kaamelott, dont le but est de vous la faire redécouvrir si vous la connaissez déjà par cœur. Je propose également de rechercher et de comprendre les raisons d’une passion qui nous rassemble autour de la Table ronde depuis plus de quinze ans. Du contexte d’émergence de la série jusqu’aux grands thèmes qu’elle porte et transmet, je vais m’appliquer à présenter le contexte de production, les méthodes de travail et de création dévoilées par Alexandre Astier, les hommages et les citations… jusqu’à l’arrivée des films.
Cela étant, imaginez-vous un universitaire qui a rédigé une thèse un peu longue et truffée de tournures alambiquées pour expliquer en substance que les super-héros sont un pan important de notre culture. C’est moi ! Mais alors que fait-il sur un ouvrage consacré à Kaamelott, celui-là ? Figurez-vous que je me suis aussi posé cette question. Certes, les chevaliers d’Arthur ne semblent avoir que peu de points communs, au premier abord, avec les êtres masqués et encapés qui dynamisent les pages des comic books. Pourtant, pensez-y bien : de la légende au super-héros, il peut y avoir des racines communes dans nos imaginaires. Après tout, les récits arthuriens sont des histoires de prodiges, où des êtres élus en lutte contre le Mal mettent tout en œuvre, y compris la magie, pour vaincre le péril. Ils ne sont peut-être pas « super-héroïques » au sens où le cinéma actuel nous le montre, mais ils restent légendaires ; et plus que cela : mythiques !
Alors, je crois que j’ai fait ce pari d’écrire sur Kaamelott parce que c’est dans la prise de risques et l’inattendu que l’on emprunte les meilleurs tournants. Cela a impliqué des claquements de dents, des envies violentes d’écrire à son éditeur qu’on a subitement décidé de se lancer dans la plantation de salades… mais en définitive, il n’y a rien eu de plus motivant et formateur. Quel bonheur de se lancer dans pareille aventure ! Il n’y a pas de petits Graals, ou plutôt de petites quêtes.
Enfin, permettez-moi de vous poser une question : que faisiez-vous quand vous avez vu pour la première fois Kaamelott à la télévision ? Dans mon cas, c’était en l’an de grâce 2005. J’étais dans un canapé, celui de la famille, et trois coups de cor m’ont fait relever la tête d’un livre moins intéressant que ce que j’allais voir. À cette époque, j’étais vraiment loin de supposer qu’un jour j’en parlerais dans un livre. J’étais tout aussi incapable de deviner que, pour préparer ce même livre, je parlerais à Franck Pitiot. Jamais je n’aurais songé pouvoir lui dire avec émotion que la première fois que je l’ai vu, il incarnait Perceval… et qu’il hurlait des cris d’animaux à deux pas d’un camp ennemi ! Comme quoi, tout arrive.
Vous trouverez donc dans cet ouvrage beaucoup de choses sur ce qui précède les films de Kaamelott. Je vous invite alors à surveiller de près le catalogue des futures parutions Third dans les mois, voire les années à venir. J’ai un goût prononcé pour les trilogies, vous savez. Il se pourrait fortement que je m’essaye à poursuivre l’exploration. En particulier des films, au fur et à mesure qu’Alexandre Astier les fera accoster sur nos rivages. En attendant, profitez de votre lecture, voyez et revoyez Kaamelott. Puissiez-vous prendre un réel plaisir à réviser votre classique ou à le découvrir ! Et quel que soit votre cas, je vous invite à me suivre pour nous glisser en pleine réunion de la Table ronde.
Kaamelott est à l’ordre du jour.
L’auteur – Clément Pelissier
Passionné par l’imaginaire et la culture pop, Clément Pelissier en a fait son métier à la suite d’un Doctorat à Grenoble consacré aux comic books et aux super-héros. Devenu conférencier, il adore partir à la conquête de nouveaux terrains et trouve un plaisir sans égal à écrire, à partager aussi bien sur les jeux vidéo que sur les séries télévisées. Il intervient souvent auprès du grand public sur les cultures de l’imaginaire et anime depuis 2016, avec Jonathan Fruoco, le podcast thématique Pop en stock France. En 2005, Kaamelott fut l’une de ses grandes révélations, et il l’a toujours gardée dans un coin de sa tête.
Avant toute entrée dans l’univers Kaamelott, il nous faut préparer notre voyage. Toutefois, si cette étape s’avère nécessaire pour donner des clés de compréhension à ceux d’entre vous qui arrivent tout juste en ces terres, en revanche, les braves qui arpentent le royaume de notre Arthur télévisuel depuis plus de quinze ans peuvent se rendre directement à la Partie I de l’ouvrage s’ils le souhaitent.
Que nous raconte l’œuvre d’Alexandre Astier ? Qu’est-ce donc queKaamelott ?
C’est une série télévisée française de 458 épisodes, diffusée entre 2005 et 2009 sur M6. Son thème principal est celui des légendes du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Au Ve siècle après Jésus-Christ, Arthur de Bretagne, interprété par Alexandre Astier, est chargé de construire une table scellant l’alliance des plus braves chevaliers au monde afin d’organiser la quête du Graal, merveilleux artefact divin. Sur le papier, tout va bien… mais en pratique les choses ne se passent pas comme prévu. Ce souverain et ses chevaliers subissent le poids d’une destinée trop lourde pour leurs épaules et se retrouvent surtout à faire ce qu’ils peuvent, avec plus ou moins de bonne volonté. Si beaucoup de passages peuvent prêter à sourire et à rire, le tragique y trouve aussi sa place, en particulier dans les derniers temps du récit. Les épisodes sont déployés au cours de six saisons qui sont plutôt qualifiées de « Livres », en raison d’un jeu sur la retranscription de la légende, gravée pour le spectateur au format vidéo. Des Livres I à IV, Kaamelott respecte un format court de quelques minutes, construit sur le rythme d’une ouverture musicale, d’une succession de sketchs et d’une clôture musicale. Pour les Livres V et VI, la série adopte la forme du court-métrage.
Kaamelott est initialement une œuvre de télévision, mais au fur et à mesure de son évolution, de ses renforcements, Alexandre Astier a pu lui donner une direction plus proche de celle du cinéma. Sa gestation permet ainsi de comprendre certains rouages de production de la télévision française ; de la genèse au contexte de son entrée dans le paysage audiovisuel, du récit qu’elle porte à la façon dont elle le fait, nous verrons de quoi est sertie Kaamelott.
Une genèse dans un court-métrage :Dies Iræ
Tout commence en traduisant littéralement la locution Dies iræ, par ce « jour de colère » d’Alexandre Astier, réalisé en 2002 chez ActingStudio à Lyon. Dans ce court-métrage de quinze minutes, nous entrons dans l’intimité du roi Arthur, entouré de ses chevaliers en armure, siégeant à la Table ronde dans son château. Dès les premiers instants, l’un des tons dominants de la future série est donné : le roi s’adresse en latin à ses chevaliers, avant de comprendre que le silence suscité par sa litanie solennelle n’est pas du pieux recueillement, mais traduit une incompréhension béate. Arthur fait son possible pour faire émerger dans cette assemblée le prestige, la noblesse et toute vertu nécessaire à la quête du Graal, qui est bien l’objectif de la réunion. Pourtant, il se heurte à des préoccupations qui ne sont pas vraiment centrées sur les périls inhérents à une chevalerie héroïque. Les voies romaines pavées qui traversent la Bretagne font chuter les chevaux ; et les cuisines ont la folie des grandeurs sur les plats de viande, sans une touche de verdure pour accompagner ! Enfin, l’on ne demande pas mieux que de trouver le Graal, mais pas un n’arrive à s’accorder sur sa nature et encore moins sur sa localisation. C’est pour cela que le seigneur Bohort a pris des dispositions qui devraient contenter tout le monde. Il propose à la Table ronde un prototype de Graal qu’il a commandé à un jeune chaudronnier dynamique d’Orcanie. Reste à voir si la belle coupe dorée convient à la cour d’Arthur pour que l’on puisse passer commande auprès du sympathique artisan. À bout de nerfs, le roi renvoie ses hommes en passant leur Graal et les haricots du midi par-dessus les créneaux.
Ce petit résumé permet de se représenter efficacement ce que va être Kaamelott. Une version très inspirée – mais aussi très personnelle – d’Alexandre Astier des légendes d’Arthur et des chevaliers de la Table ronde. Elle met en avant des personnages qui, a priori, ne possèdent pas les qualités que nous pourrions attendre des héros épiques.
L’auteur-réalisateur a aussi proposé des épisodes pilotes donnant un peu plus d’épaisseur à son univers en dehors de la Table ronde. Malgré un casting qui n’est pas encore définitif, la plupart des rôles principaux et des thèmes de la série sont déjà là. Souverain du royaume de Logres, Arthur se démène pour mener de front la quête du Graal, l’arbitrage des tournois, la gestion des invasions vikings, les romances de ses sujets ou encore les querelles de famille.
Ce scénario semble très efficace pour raconter une histoire plaisante, mais dans quel contexte télévisuel a débarqué Kaamelott, au juste ? Que regardions-nous avant elle ? Voilà une jolie occasion de remonter le temps, à une époque où la forteresse de notre bon roi Arthur devait encore se construire… dans tous les sens du terme !
Les pierres d’un édifice posées sur d’anciennes fondations
C’est en janvier 2005 que Kaamelott arrive sur M6 pour la première fois. Elle prend ainsi la suite d’une autre œuvre très célèbre qui invitait ses spectateurs à suivre la vie mouvementée d’une entreprise depuis un point fixe du couloir : Caméra Café (2001-2004). Une des premières distinctions que l’on peut remettre à sa continuatrice est d’avoir pu se démarquer, malgré un format techniquement contraignant – bien que familier du public. La série d’Alexandre Astier reste dans le même sillon : pendant exactement trois minutes trente, elle se déployait en une succession de saynètes, c’est-à-dire de petites comédies. Rien de très nouveau de prime abord… Souvenez-vous en effet de l’orée des années 2000 pour la télévision en France. Nous étions rompus au format court pour les narrations humoristiques sur les chaînes de télévision. Outre Caméra Café, sur France 2 vous regardiez peut-être Jean Dujardin et Alexandra Lamy qui contaient leurs problèmes de couple, avec tout le panel des travers amoureux dans Un gars, une fille (1999-2003). Dans un autre genre, piquant l’actualité de tous les côtés, Les Guignols de l’info et leurs marionnettes nous égayaient un peu le bourdon des réalités politico-économiques et sociales depuis 1988 sur Canal +.
Sur M6, il fallait donc pallier l’arrêt de Caméra Café que l’on devait à la société CALT et Yvan Le Bolloc’h, Bruno Solo, avec Jean-Yves Robin ou encore Alain Kappauf pour la production. Ces noms qui seront tous liés à Kaamelott, que cela soit dans la participation à l’écran ou à la production, contribuent à placer la série d’Alexandre Astier comme l’héritière directe des brèves de bureau qui émaillaient notre paysage francophone. Avec Caméra Café, la formule était claire. Les stéréotypes de l’entreprise – du syndicaliste surmotivé à la secrétaire maladroite en passant par le collègue « beauf » de service – se donnaient rendez-vous en plan fixe sous l’œil de la machine à café. En termes de séries télévisées en France, surtout dans l’humour, cette comédie d’entreprise faisait plutôt autorité pour la catégorie. Il est d’ailleurs très intéressant d’écouter Yvan Le Bolloc’h à ce sujet, vous pourriez être surpris d’apprendre, par exemple, que le projet de Caméra Café était dans les tuyaux depuis… 1994 ! L’artiste a donné plusieurs entretiens à la chaîne des vidéastes de Capsul Pop, qui ont permis d’en apprendre beaucoup non seulement sur le paysage télévisuel en France et sur certaines de ses réalités, mais également d’en déduire un peu plus sur la façon dont Alexandre Astier lui-même, en écrivant un rôle pour Yvan Le Bolloc’h, est parvenu à poser les bases narratives de Kaamelott ; ainsi que le passage de flambeau entre les deux séries. Si l’on écoute donc l’histoire de la genèse de Caméra Café, concrétisation de l’amitié liant Yvan Le Bolloc’h à Bruno Solo, on est frappés par la naissance difficile d’une série pourtant appelée à devenir culte1.
Le concept est bien établi dans la tête des deux compères, ainsi que dans celle d’Alain Kappauf, également embarqué dans l’aventure pour la production. En revanche, les décisionnaires de la programmation sont loin d’ouvrir les bras à ce projet. Yvan Le Bolloc’h se souvient de l’un des arguments de refus, appuyant sur le fait que des gens rentrant du travail n’auraient aucune envie de regarder une série qui leur rappellerait le bureau. Sept ans d’attente furent donc nécessaires à l’arrivée sur les écrans de Caméra Café, durant lesquels les auteurs ont poursuivi activement leurs propres carrières. C’est véritablement l’insistance d’Alain Kappauf qui permit de faire advenir les aventures de Jean-Claude, Hervé et leurs collègues. Et encore ! Le pari n’était pas gagné pour autant, puisque l’épisode pilote demandé ne se basait pas sur une caméra fixe et multipliait au contraire les perspectives et les angles. Or, on aura bien compris que ce qui est en germe dans l’esprit de nos aventuriers télévisuels est une succession de sketchs, qui seront bien l’armature de Caméra Café. Tout cela était donc pensé dès le départ pour être filmé par « l’œil » de la machine dans le couloir. La grammaire télévisuelle de ce premier épisode va donc aller à l’encontre même du principe de la série, et ses auteurs, comme le public, ne s’y trompent pas. Ce qui va fonctionner, c’est ce format court en plan fixe, pour lequel on compte chaleureusement sur un grand nombre d’auteurs puisque la diffusion est quotidienne. Les épisodes commandés à l’année se comptent alors par centaines (la série en totalise 570 plus un spécial).
Le Bolloc’h constate aussi la place d’éléments fondamentaux dans le succès de Caméra Café, tout aussi anodin que cela puisse nous sembler de l’autre côté de l’écran : la programmation et son horaire. La série se trouve intercalée dans un créneau de grande écoute – 20 h 35 –, ce qui contribue à sa fidélisation. Comme le dit l’auteur, on peut bien tenir le concept le plus efficace qui soit à la télévision, cela ne fonctionnera pas s’il n’est pas regardé. Non seulement Caméra Café sera suivie quotidiennement dans une case horaire spécialement aménagée pour elle, mais elle gagnera aussi d’autres galons quand le concept sera acheté à l’international. Notamment au Québec où Michel Courtemanche est en charge de l’adaptation. Persévérance, concept efficace, chance et bon alignement des étoiles de la programmation et de la diffusion télévisuelle. Voilà quelques-uns des ingrédients qui peuvent marquer le destin d’une série. Des caractéristiques qui correspondent tout à fait à Kaamelott, vous allez vite le constater. Partons donc plus avant dans les coulisses et dans le temps.
Au bout de quatre ans de diffusion, les auteurs pressentent que Caméra Café va devoir céder sa place. C’est ici précisément que le pari pris par Kaamelott peut sembler risqué. D’un côté, parce que le format Caméra Café était devenu un rituel et que le risque de ne voir dans la nouvelle série qu’une simple copie carbone de cette ossature pouvait être bien réel, de l’autre, parce que le thème choisi était lui-même très audacieux. Aborder la légende arthurienne, c’était se confronter au surgissement de bibliothèques entières et de kilomètres de pellicule. C’était traiter d’un thème ancré dans la génétique de nos imaginaires collectifs, mais dont il existe tant de nuances que l’on n’a jamais fini de le connaître.
Dans une mer si vaste, il fallut bien s’amarrer quelque part et c’est pour cela qu’Alexandre Astier en fit son coin de pêche privilégié et inépuisable. La façon dont il aborde Kaamelott était donc déjà en germe dans Dies iræ, remarqué par CALT et en particulier par Yvan Le Bolloc’h.
Cette première version d’un Arthur exaspéré, mais persévérant à discipliner une équipe de chevaliers relativement peu épiques selon les standards, a prouvé son efficacité. Avant que les pilotes et le projet Kaamelott n’existent, Dies iræ a reçu plusieurs distinctions, en France et outre-Atlantique2. La façon de faire d’Alexandre Astier a de quoi intriguer, mais surtout captiver. Une ironie percutante qui se plaît à désacraliser des héros légendaires, pour les ramener à une maladresse touchante qui fait écho à notre propre humanité et à celle de nos proches. Se faisant, la noblesse pourtant tapie en eux s’en trouvera d’autant plus mise en lumière. Un humour et une écriture anachronique qui s’amusent à jouer avec la richesse du langage et les écarts du sens. Oui, cela a préexisté dans les parodies de légendes arthuriennes – que l’on songe seulement à l’Holy Grail des Monty Python en 1975, que Kaamelott ne renie pas –, mais Alexandre Astier puise pour sa part aussi bien dans des références internationales que typiquement françaises, ces dernières formant la matière principale de nos recherches tout au long de cet ouvrage. Ainsi, l’artiste ne se contente pas de compiler ou d’empiler les références, mais s’en empare pour penser et écrire Kaamelott. Il « forge » une série, disent les premiers génériques. Que racontent ces petites scènes, puis ces courts-métrages ? Quelle est la légende présentée et vécue, exactement ? Les réponses s’égrènent tout le long de la narration et de son évolution au cours des six Livres qui forment la série.
Poser les bases
Le premier Livre de Kaamelott pose les fondations de la série et en particulier celles de la comédie qu’elle met en scène. Dans un médiéval oscillant entre l’histoire revisitée et l’heroic fantasy, le roi Arthur et ses compagnons se voient confier la mission sacrée de trouver le Graal et d’apporter la lumière au monde. Pourtant, au travers de dialogues dignes d’Audiard, de quiproquos, de crises de nerfs et de silences consternés, une ambiance qui lui est propre est vite instaurée. Avec une pareille équipée, cette mission ne va pas rouler toute seule ! Au commencement de la série, il n’y a pas encore de réelle unité thématique, sinon celle du quotidien du règne d’Arthur de Bretagne dans sa forteresse de Kaamelott. Les particularités des différents personnages se construisent petit à petit et l’on passe des scènes de banquets à la chambre à coucher, en passant par les champs de bataille. On pourrait songer qu’il n’y a pas grand-chose à dire de la narration dans une série qui expérimente à ses débuts. Et pourtant ! La grammaire télévisuelle s’entremêle déjà avec des aspects techniques qui sont loin d’être anodins et qui n’auront de cesse de prendre de l’ampleur par la suite.
Par exemple, le casting est majoritairement composé de comédiens et comédiennes venus du théâtre plutôt que de la télévision, un choix que Nicolas Truffinet souligne dans sa propre étude de Kaamelott3, car pour lui, il est à mettre en lien avec le fait que la série ne cède presque jamais au merveilleux télévisuel : elle se montre minimaliste en termes d’effets spéciaux. Ce sont les comédiens et leur jeu plutôt que les exploits de leurs personnages qui prédominent. Nicolas Truffinet évoque pour le premier Livre une fonction « d’exposition » qui présente les personnages, leurs caractères et les thématiques qui seront récurrentes.
Évidemment, s’inscrivant dans le format court auquel le public est habitué, les plans fixes et la succession des scènes deviennent logiques. Cela permet aussi de varier les lieux. À l’inverse de Caméra Café qui ramenait perpétuellement au distributeur dans le couloir, Kaamelott nous invite à une visite de locaux plus vastes. Dans un même épisode, les changements de décor sont rares, mais sur l’ensemble d’un Livre, la variété est bien présente.
Consolidations et affirmations thématiques
Lorsqu’est diffusé le Livre II, le spectateur s’est familiarisé avec Arthur et son entourage haut en couleur. Il faut garder à l’esprit que la série semble s’accorder sur les codes communs qu’elle entend partager avec le spectateur. Son mythe sera assez personnel, mais il n’empêche que l’on est projeté dans un monde avec une magie, des exploits (ou presque) dont chacun a, selon toute vraisemblance, déjà entendu parler. Dans les livres ou en voyage, à l’école, au cinéma ou à la télévision… Merlin, Perceval ou Lancelot sont des noms qui nous évoquent quelque chose, et si Hervé de Rinel ou Calogrenant nous sont sans doute un peu plus étrangers, la série ne les dépeindra pas moins bien que ceux qui nous sont sûrement beaucoup plus connus. C’est ainsi que les premiers Livres ont pour fonction de nous faire (re) découvrir ces personnages – et ces acteurs de tous horizons – avec lesquels nous sommes plus ou moins familiers. Comment sont-ils et quelles sont leurs interactions entre eux et avec le monde ? Il est clair que, dès le départ, le spectateur pénètre dans un univers déjà en place avec un background très construit. Peut-être est-ce en partie dans son imaginaire qu’il s’immerge, dans ce qu’il se rappelle, connaît ou estime connaître d’Arthur et de ses mythes. Mais aussi dans ce que le récit a déjà acquis. Nous entrons de plain-pied dans une forteresse déjà bâtie, et si l’on assistait effectivement dans le Livre I à la fondation (artisanale) de la Table ronde, les chevaliers sont déjà à leur poste, pour peu qu’ils le tiennent. La légende d’Excalibur a déjà été contée dans le royaume et tous savent qu’Arthur l’a retirée du rocher, c’est donc un roi et un système en place depuis plusieurs années que nous découvrons. Ainsi, Alexandre Astier, dans son travail d’écriture, cherche à nous en exposer les forces et les dérapages.
On comprend immédiatement que ces chevaliers se trouvent complètement écrasés par cette quête d’un Graal énigmatique et de sa lumière divine. La série, à ses débuts, explore donc des thèmes précis, presque un par épisode : banquets, batailles, négociations de paix, culture… Néanmoins, si le Livre I nous rendait témoins de scènes de ménage et de guerres plus ou moins rangées, le Livre II propose de s’éloigner un peu de la vie quotidienne. La série et son récit vont dès lors explorer des thématiques supplémentaires : musique, théâtre, poésie, mais aussi ce qui émaille la structure géopolitique du royaume.
Avec ce second Livre, et dans la suite au Livre III, on sait que Kaamelott est l’autorité suprême qui fédère tous les clans et les royaumes du monde connu. Les territoires fédérés sont : Gaunes, la Calédonie, la Carmélide, le pays de Galles, Vannes, l’Orcanie, l’Irlande, l’Armorique et l’Aquitaine. Ces royaumes et territoires se sont ralliés de plus ou moins bonne grâce à Kaamelott et l’on sait, par exemple, que le mariage entre Arthur (Alexandre Astier) et Guenièvre (Anne Girouard) est issu d’une pure alliance politique. Cela peut – en partie du moins – expliquer la froideur des rapports quasi permanente de ce couple, en particulier de la part du roi. On apprend par ailleurs qu’une partie de l’autorité d’Arthur lui vient de sa désignation par les dieux eux-mêmes, qui l’ont chargé de porter l’épée magique Excalibur et de rallier tous les chevaliers à la quête du Graal. C’est aussi dans le Livre II que commencent à émerger des épisodes en apparence anodins, mais qui mettent déjà en place des éléments qui seront significatifs dans la suite du récit. On commence à voir, par exemple, que Lancelot (Thomas Cousseau) n’est pas indifférent à la reine, qu’Arthur n’est pas comblé par sa vie amoureuse, ou encore que Perceval (Franck Pitiot) pourrait avoir un avenir bien plus flamboyant qu’on voudrait le croire. Le trivial ne s’oppose donc pas au solennel dans Kaamelott. Il construit, au contraire, une légende avec autant de légitimité que l’épique, puisque c’est en restant eux-mêmes, vaille que vaille, avec leurs fêlures et leurs tentatives, que les chevaliers vont attiser la narration dans les aspects plus dramatiques qui surviendront a posteriori.
Les prémices d’une chute
Si le Livre III est assez similaire à ses deux aînés dans sa forme et sa comédie, la narration et la structure, elles, ne cessent de se renforcer. Lancelot a repris en partie son statut de chevalier errant et se démarque de plus en plus des aspirations d’Arthur. C’est aussi à ce stade du récit que dame Ygerne (Josée Drevon), mère d’Arthur, révèle la jeunesse de son fils en camp militaire romain. Non seulement ce secret déstabilise les proches du roi – car l’occupation romaine est toujours une réalité, même discrète, et le Romain est l’ennemi de la Bretagne –, mais de plus il permet de comprendre que c’est précisément en raison de ce parcours qu’Arthur est devenu roi et qu’il a érigé Kaamelott. Divinement parlant, Arthur est le souverain élu par son épée et par le destin. Politiquement, en revanche, il a été directement nommé par les Romains qui cherchaient précisément à fédérer les clans bretons. Ce Livre comporte aussi un peu plus d’épisodes en deux parties, des diptyques renforçant la continuité de la narration. C’est justement lors d’un de ces épisodes doubles que la romance inavouée entre Lancelot et la reine éclate au grand jour, en même temps que le conflit entre le chevalier et son roi, qui s’est envenimé tout au long de la saison. S’ajoutent à cela les amours illicites entre Arthur et dame Mevanwi (Caroline Ferrus), épouse malheureuse du chevalier Karadoc (Jean-Christophe Hembert). Alors que Lancelot tourne le dos à Arthur, au propre comme au figuré, le royaume est au plus mal.
Comme des frères ennemis
À ce point du récit, l’unité thématique n’a alors probablement jamais été aussi forte qu’à ce moment de la série, et les épisodes qui ne répondent pas de la trame principale se font rares. Même la musique a pris des accents plus sombres et solennels. On comprend d’autant mieux ici à quel point tant de projets menés de front par Arthur piétinent ou échouent. L’alliance, clanique ou non, est une notion plus vague que jamais dans la politique de Kaamelott. L’amitié entre Lancelot et Arthur, qui au-delà de l’humain garantissait un semblant de stabilité gouvernementale, s’est rompue. Dans le Livre IV, Guenièvre a fui dans la forêt en compagnie de son amant, et la guerre menace d’éclater. Le chevalier renégat est à la tête d’un clan séparatiste, plus que jamais déterminé à trouver un Graal qu’il estime promis aux seuls êtres élus… c’est-à-dire à ceux plus dignes qu’Arthur et ses chevaliers incompétents. Connu pour son allégeance à deux vitesses, le roi Loth d’Orcanie (François Rollin) en profite pour faire de Lancelot son champion et entend se servir du schisme pour renverser Arthur. Les seigneurs Galessin (Alexis Hénon) et Dagonet (Antoine de Caunes), orcaniens, décident de rejoindre le complot et désertent à leur tour la Table ronde. Les rapports entre Arthur et ses beaux-parents, Léodagan et dame Séli (Lionnel Astier et Joëlle Sevilla) – qui ne reposaient déjà pas spécialement sur une entente cordiale –, explosent lorsque le roi et dame Mevanwi révèlent leur liaison et consomment un mariage arrangé. Ne pouvant se résoudre à tuer Karadoc, ainsi que le prévoit la loi en cas d’adultère, Arthur s’arrange dans une légalité toute relative. Une ancienne tradition de Vannes qui laisse la possibilité d’un échange d’épouses entre les deux maris lui permet de passer outre sa loi. Une partie du Livre sera l’occasion de montrer les tentatives obstinées du brave Karadoc pour récupérer sa « nouvelle épouse » au camp de Lancelot. Si cela participe indéniablement à l’humour, le procédé met aussi en lumière le drame de la situation. C’est Karadoc le premier qui révèle à Arthur une impression funeste : Guenièvre pourrait bien être retenue de force par Lancelot. Une intuition largement confirmée, pour le spectateur avant tout. Dans l’intimité relative de leur forêt, l’escapade des deux amoureux est loin d’être un enchantement. Ils vivent à l’état sauvage, Lancelot se révèle un amant décevant, pour ne pas dire obsessionnel tant il redoute de perdre sa promise. Quand Arthur finit par aller la sauver, il retrouve la pauvre Guenièvre effectivement attachée à son propre lit tandis que Lancelot s’est absenté. Ce Livre IV est donc celui de tous les déchirements, de toutes les fuites. Les amoureux adultères y espèrent tous et toutes échapper à leur destin, leurs charges, leur condition et leur chagrin. Les complots s’accumulent, depuis l’Orcanie jusque dans les murs du château où les maîtresses d’Arthur espèrent tirer profit de la fuite de la reine. Pourtant, après bien des avertissements dont le plus grave est sans doute le bannissement de la Dame du Lac (Audrey Fleurot), Arthur semble retrouver un semblant de raison. Le Livre se termine sur le sauvetage de Guenièvre et la répudiation de Mevanwi, contrainte de retourner auprès de Karadoc.
Plongée dans les ténèbres
La série prend ensuite un tournant audacieux à partir du Livre V. Dans sa forme d’abord, délaissant le format des mini-épisodes pour une vision qui invoque désormais le court-métrage4, mais dans son fond également, puisque le royaume est loin de retourner dans la lumière. Au contraire, les ténèbres gagnent du terrain. La fin du Livre précédent laissait Lancelot terrassé par la folie et le chagrin à la découverte de son campement déserté. Il est désormais guidé par Méléagant (Carlo Brandt), personnage pour le moins aussi influent que terrifiant. On en sait peu sur lui, sinon qu’il est assez malfaisant pour tétaniser de terreur une Dame du Lac abandonnée, vagabonde et aux abois. Il se présente comme La Réponse, qui préfigure la chute dictée par le Livre des Prophéties. La forteresse de Kaamelott se fissure dans ses pierres et dans sa vocation. Tous les chevaliers ou presque fondent désormais des clans séparatistes. Même Merlin (Jacques Chambon), perpétuellement bafoué et rabroué, reprend sa vocation de druide ermite. Arthur a perdu la foi et l’estime de son peuple, débonnaire ou désabusé au point de ne punir ni Lancelot ni Loth et ses hommes. Sa seule solution est alors de replanter Excalibur dans son rocher pour remettre son titre en jeu. Tous les sujets du royaume défilent pour tenter leur chance. Et alors que le seul Élu désigné des dieux se prépare à reprendre son arme et un destin dont il ne veut pas, Arthur, se cachant de tous, décide de ne pas retirer Excalibur. Il ne cessera de répéter à qui veut l’entendre que la divine épée s’est refusée à lui et que, désormais, il n’est plus le roi. Sur le plan politique, la situation est catastrophique puisque le royaume est livré à lui-même. Le peu de chevaliers restant à Kaamelott s’échine à le faire tenir debout, et l’on épluche les lois pour sortir de la crise. Un règne de terreur commence lorsque la reine est appelée à choisir le régent et que le rôle échoit à Léodagan, son propre père. Sur le plan personnel, Arthur refuse désormais les affaires de Kaamelott et finit lui aussi par déserter, partant à la recherche de sa probable descendance cachée. Ce voyage l’amènera à constater la dure réalité dans laquelle vit son peuple et les dégâts collatéraux de son règne. Guidé par Méléagant, voyant révélée son infécondité par une manipulation de ce dernier, il rentre à Kaamelott. Mevanwi s’y est arrangée pour faire disparaître les preuves d’annulation de son mariage avec Arthur et a fait nommer Karadoc à la place de Léodagan. Malgré les attentions de Guenièvre et des amis qui lui demeurent fidèles, Arthur tente de s’ouvrir les veines dans la salle de bains. Le Livre se termine sur Lancelot, Blanc Chevalier revenu de son errance et déterminé à tuer son ancien ami, qui génère une aura blanche sur le poignet du suicidé. Pourtant, la série n’en reste pas là, nous rappelant que si tout récit a une fin, il a aussi un commencement.
Origines et fermeture du cercle
Nous voici ramenés, par le sixième et dernier Livre, quinze ans avant la fondation de Kaamelott. Nous suivons à Rome le parcours d’Arturus, jeune soldat de la milice urbaine sans grandes ambitions. Pourtant, c’est bien l’accomplissement de son destin qui va se jouer. Un destin politique d’abord. Le Sénat se désole du front de guerre sur le mur d’Hadrien, en Bretagne, qui semble ne pas avoir d’issue. Sallustius (Patrick Chesnais), éminence grise de César (Pierre Mondy), décide de conforter sa posture de pouvoir en réglant cette question épineuse, et pour cela, il va chercher un jeune Breton. Arturus a peu de souvenirs de la Bretagne, mais en tout cas il agace ses supérieurs : étonnamment doué en stratégie, il réfléchit un peu trop et ne se plie pas facilement à des commandements qui impliqueraient de frapper un camarade à terre, par exemple. De plus, il est facilement enclin à faire les quatre cents coups avec son ami Manilius (Emmanuel Meirieu), quitte à rentrer en douce dans une fête. Le Livre VI va donc utiliser plusieurs rouages, d’abord pris séparément, puis imbriqués au long des neuf courts-métrages qui composent les épisodes. D’une part, Arturus est donc un faire-valoir politique. Tout un pan de ce dernier Livre est consacré à son ascension aussi fulgurante que progressive. Fulgurante, parce que si notre jeune soldat ne comprend pas tout de suite les implications dont il est l’enjeu, il va être forcé, par Sallustius et ses sbires, de s’adapter très vite. Il va passer les grades comme on gobe des raisins, ce dont les sénateurs ont tout lieu de se plaindre. Simple milicien de seconde zone, le jeune homme est propulsé centurion.
Puis, fort d’un « fait d’armes » monté de toutes pièces devant l’ensemble du Sénat, on le nomme Dux bellorum, chef de guerre. Après s’être assuré qu’il a reçu la digne éducation qui sied à son rang auprès d’Aconia Minor (Valeria Cavalli), on l’envoie en Bretagne paré du titre de Dux totius Britanniæ, dirigeant suprême du pays. Il a pour devoir d’asseoir la suprématie romaine en fédérant les clans bretons sous son autorité. La manœuvre est donc doublement subtile du côté des Romains. Non seulement elle façonne un jeune novice malléable à la gloire de Rome, mais de plus l’enfant du pays est légitime d’un point de vue divin. Sallustius a entendu parler de la légendaire Épée des Rois et tout porte à croire que son prête-nom est le candidat idéal : s’il retire cette arme de sa prison de pierre, les chefs de guerre bretons reconnaîtront son rang, et le jeune homme réussira là où son prédécesseur sur le front de guerre échoue depuis trente ans. Politiquement fulgurante donc, l’ascension d’Arturus reste progressive en tant que héros de son peuple promis à un grand destin. Ballotté de titre en titre, il ne commencera à réfléchir véritablement que lorsque la Dame du Lac et d’autres personnes de son passé enfoui, dont Merlin, vont surgir. Ainsi, Arturus n’est plus seulement un pion dans un jeu de pouvoir, mais bien un élu dans une quête divine : celle du Graal et de la chevalerie. C’est pour cela qu’au fur et à mesure du Livre VI, notre héros apprend à questionner ce qu’on décide à sa place, tout particulièrement sous l’influence de César Imperator qui lui enseigne la valeur de la dignité des faibles. De général romain, Arthur devient roi des Bretons et, entre deux manigances de Sallustius, on voit aussi dans le Livre se distinguer ceux qui, en Bretagne, deviendront les fidèles d’Arthur. On comprend enfin comment le futur roi a manœuvré pour libérer la Bretagne des Romains eux-mêmes, retournant la manipulation de Sallustius contre lui. En revenant aux origines, le Livre VI répond à certaines des questions que la série pose depuis ses premiers épisodes : pourquoi le mariage arrangé d’Arthur est-il si stérile, en amour comme en descendance ; pourquoi le roi est-il à ce point attentif à Perceval ? Ce dernier moment de Kaamelott nous transmet le récit sous-entendu dans tout le développement de notre histoire, tandis que l’épisode final referme la boucle et préfigure les longs-métrages à venir. Sauvé par Lancelot mais exsangue, Arthur se prépare à sa propre mort dans son lit. Il retransmet alors toute son histoire au Père Blaise (Jean-Robert Lombard) pour qu’il la consigne. En guise de testament, il cède les pleins pouvoirs à Lancelot. Toujours secondé de Méléagant, le Chevalier Blanc suit le dernier commandement : faire table rase. La série se termine alors que Lancelot brûle la Table ronde et ses vestiges, traquant ses anciens compagnons. Arthur est sauvé in extremis par le bandit Venec (Loïc Varraut) qui l’aide à fuir vers Rome. Ce dernier épisode, justement nommé Dies iræ, comme la genèse de la série, s’achève sur la promesse écrite que « Bientôt Arthur sera de nouveau un héros ».
Nous en sommes restés là pendant onze ans. Les bandes dessinées ont contribué à étoffer l’univers de Kaamelott, mais le film restait néanmoins attendu, devenant une presque réalité en 2020. Heureusement, nous avons toujours la possibilité, pour patienter, de nous consoler en revoyant la série, non seulement toujours rediffusée, mais aussi présente dans la DVDthèque des fans.
Ainsi, cet ouvrage va considérer, notamment, la capacité d’influence de la série, qui suscite toujours bel et bien le Rassemblement d’une communauté. Avec une majuscule. Kaamelott est toujours suivie, toujours citée et attendue. Elle provoque des connivences. Si vous ne la connaissez pas ou qu’elle vous apparaît simplement énigmatique, vous êtes invité sur le terrain pour aller creuser là où, à défaut de trouver le Graal, vous découvrirez peut-être un peu de la magie qui bâtit Kaamelott. Il est bien évident qu’Alexandre Astier est à l’origine de cette alchimie si foisonnante et de son efficacité. N’ayez crainte, si nous parlons des fans, ce n’est pas pour occulter l’auteur, ses collaborateurs et leur travail. Bien au contraire ! Il s’agit de montrer que si la série est aussi efficace et ses continuations tant attendues, c’est précisément parce qu’Alexandre Astier est un fan lui-même. Un passionné des récits qu’il transmet, qui s’entoure pour le faire des personnes qui ont marqué son parcours et sa vision d’auteur. Bien que nous n’ayons pu lui parler directement, Alexandre Astier aura la parole, car il communique souvent sur Kaamelott et sa façon de travailler. Ses projets et œuvres vivent, et il semble avoir à cœur de faire les choses selon ce que lui entend créer, et non nécessairement selon les règles d’un produit mainstream, grand public et formaté. Justement, vous le constaterez dans les entretiens que nous retranscrirons : Alexandre Astier ne donne pas dans le « fan service » et s’autorise à ne pas plaire si cela cadre avec sa volonté de création. L’une des raisons du succès de Kaamelott revient sans aucun doute à l’intégrité de son auteur. Si des communautés de fans – dont peut-être vous faites partie – se sont identifiées à la série et se rassemblent autour de l’univers qu’elle a mis en place, c’est sans doute non pas parce qu’Alexandre Astier cherche à leur plaire, mais surtout parce qu’il reste attaché à une certaine manière de travailler qui, elle, se révèle fédératrice.
Ainsi, toute la première partie de l’ouvrage va vous emmener dans les coulisses de la série, ou plutôt celles des méthodes de création et de narration d’Alexandre Astier. Comment le passage de flambeau entre Caméra Café et Kaamelott s’est-il produit autour de la Table ronde elle-même ? Comment un parcours et des méthodes de travail ont généré une série personnelle mais dans laquelle chacun se retrouve pourtant ? Pourquoi se transmet-elle si facilement ? Cette large section consacrée au parcours créatif de Kaamelott, en plus de proposer une réponse possible à ces questions, va aussi faire état de toutes les alchimies qui se produisent dans la série. Depuis le mélange des influences à celui des genres, Alexandre Astier et Arthur repoussent les codes, les citations et les frontières de leurs royaumes respectifs.
Ensuite, forts de notre élan, nous pourrons naviguer vers le cœur de la série dans une seconde partie consacrée à l’univers de Kaamelott. La série revisite la légende, ou plutôt les innombrables récits nous parlant d’Arthur et de ses chevaliers depuis des siècles. Pour pouvoir apporter sa pierre contemporaine à l’édifice, encore faut-il repérer les fondations plus anciennes… et Alexandre Astier, justement, connaît ses sources. Il va nous falloir observer de quelle manière il les travaille. Quelles histoires de Merlin ou d’Arthur nous sont-elles contées dans Kaamelott ? Le Graal serait-il un bocal à anchois, comme le suppose le bon seigneur Perceval ? Qui sont les héros de Kaamelott ?
Enfin, un dernier mouvement de notre chronique s’attachera à montrer que si Kaamelott vous est si bien transmise, si elle est tout à la fois une lecture intime et un rappel de récits légendaires sans cesse partagés, c’est aussi, sans doute, parce qu’elle constitue un héritage. Celui du récit d’Arthur qui nous est conté, certes, mais également celui qu’Alexandre Astier parvient à nous transmettre, à l’aune des valeurs qu’il a toujours portées et rappelées dans de multiples entretiens. Désir de jeu, filiation, paternité, dignité des plus faibles sont des thèmes d’une présence au moins aussi forte, si ce n’est même supérieure, à celle du Graal dans Kaamelott. Ce sont elles qui bâtissent l’armature de la série et le propos de son auteur, au même titre que la légende arthurienne.
Peut-être que le Graal, c’est tout cela ensemble ? Puissiez-vous trouver le vôtre dans les pages qui vont suivre.
1. Capsul Pop, « Caméra Café : Yvan Le Bolloc’h raconte », 27 février 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=UyTEBeIcc6U
2. Mention du jury au Festival du film d’action et d’aventures de Valenciennes, Prix Spécial du jury au Festival du court-métrage d’humour de Meudon ou encore Prix du Public du court-métrage francophone au Festival Comedia/Juste pour rire ! de Montréal.
3. Nicolas Truffinet, Kaamelott ou la quête du savoir, 2014. Cf. Bibliographie.
4. Court-métrage et long-métrage sont les deux seuls formats existant en France. Les courts font moins d’une heure et les longs la dépassent. Le format intermédiaire, moyen-métrage, n’est pas reconnu par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée).
LA NOTION de chemin est fascinante, n’est-ce pas ? Elle implique en premier lieu que l’on peut aller d’une direction à une autre, bien sûr. Pourtant, emprunter un chemin, c’est aussi commencer un voyage, entreprendre une aventure.
Il n’est absolument pas question de faire d’Arthur une sorte de « double » d’Alexandre Astier. Non seulement ce serait se heurter fatalement à des hypothèses la plupart du temps invérifiables, mais de plus la question n’est même pas là. Ce qu’il faut retenir, c’est la métaphore d’un parcours, d’un chemin donc. Il ne s’agit pas de comparer des éléments biographiques et des points de narration. Plutôt d’avancer l’idée que le parcours créatif pour arriver à Kaamelott, les méthodes et les visions d’Alexandre Astier ont généré cette série si culte et particulière, toujours transmise et même continuée au cinéma aujourd’hui.
Ce chapitre ne mettra pas encore en lumière les méandres du récit porté par Kaamelott, mais plutôt de quelles manières la série nous le transmet. Si on la comparait à un principe d’anatomie humaine, cette section voudrait en être le squelette, qui pousserait l’autopsie dans les interstices des articulations. Plus précisément, vous y trouverez l’architecture de la série, ses principes de fonctionnement et de mise en mouvement. Choix, volontés, méthodes de réalisation et contraintes de production constituent autant la génétique de Kaamelott que les dialogues des épisodes eux-mêmes. Ils participent également à l’adhésion des fans au récit, puisque Alexandre Astier s’est servi des contraintes pour les dépasser quand il le pouvait. Il a ainsi proposé une œuvre sincère et personnelle, dont les références multiples peuvent parler à beaucoup.
Le premier enjeu du chapitre est donc de confirmer que Kaamelott est une série littéralement « forgée par Alexandre Astier » ainsi que le proclamaient les premiers génériques. On s’amusera avec les différents sens de ce terme, très révélateurs. On peut supposer immédiatement que le travail de forge est celui qui demande force, rigueur et persévérance, et que Kaamelott en serait donc le résultat technique et affectif.
Ensuite, l’objectif sera d’expliciter que cette pièce de forge est un véritable artefact qui se transmet entre deux récits : ceux de Caméra Café et de Kaamelott, y compris au sens d’une production télévisuelle qui prend la suite d’une autre série à succès. C’est alors que les fans entreront en jeu ! Alexandre Astier est très conscient de la portée de Kaamelott, bien qu’il ne recherche pas le « fan service » pour autant, mais bien l’élaboration du récit qu’il conçoit. Simplement, il est lui-même un grand fan des multiples terrains de jeu et références qu’il cite ou dissimule dans la série. Il se trouve que ces éléments constituent le plus souvent l’identité d’un imaginaire collectif et donc une partie de la génétique de Kaamelott. En allant à la rencontre de ces référentiels communs, vous ferez peut-être l’expérience de la découverte ou de la redécouverte de ces éléments qui vous font aimer – ou être curieux – de cette série.
Ce sera par la suite l’occasion de considérer comment Alexandre Astier travaille à l’alchimie de la série, entouré à la fois des collaborateurs qu’il estime et des passions qui jalonnent son univers mental. De l’art de conter et de réaliser le récit pour transmettre la légende, jusqu’au parcours de ces héros qui revisitent les structures mythologiques les plus ancrées dans nos imaginaires… Kaamelott est une œuvre finalement aussi polyvalente qu’Alexandre Astier lui-même. Empruntons donc le chemin, en direction des forges.
LES FORGES DE KAAMELOTT
Kaamelott avait donc dès le départ l’ambition de concilier la légende arthurienne revisitée et un format télévisuel contraignant. Comment faire, n’est-ce pas ? Avec la force du nombre tout d’abord : les trois premiers Livres cumulent trois cents épisodes dans un format presque invariable. La série complète compte presque trente-huit heures de récit. De plus, elle opère avec succès le passage du format en mini-épisodes aux courts-métrages à partir du Livre V. L’efficacité de Kaamelott passe aussi par son référentiel et le rendu tangible des petites histoires qu’elle nous raconte. Concrètement, cela signifie simplement que lorsque les épisodes quittent notre télévision, ce n’est que le temps d’être consignés dans les Tomes des DVD. Même le design des coffrets est celui d’un livre qui se joue de nos attentes. Une forme qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler certaines éditions DVD de la trilogie du Seigneur des anneaux ; et il se peut que l’hommage ait été pensé ainsi. Les dos colorés feraient presque illusion dans notre bibliothèque, mais pour accéder à ce texte, il faudra bien en passer par la vidéo.
Le référentiel de Kaamelott repose alors aussi sur le son, l’image et leur récit. Les premiers Livres s’écrivent sur une partition qui se retient facilement. Une salve de cors sonne l’heure du rassemblement. Une scène d’exposition annonce le thème de l’épisode et la séquence générique se déclenche. Elle aussi sera fédératrice : Excalibur vient se graver en filigrane du mot « Kaamelott », dont l’écriture même est un jeu visuel et phonique. Le double « A » laisse résonner le nom et prénom de son auteur-réalisateur et le double « T » dessine une Table autant qu’il nous invite phonétiquement à considérer de la « camelote ». En référence satirique à la forteresse de Camelot, apparue chez Chrétien de Troyes dans Le Chevalier à la charrette vers 1176, il faudrait même écrire KAAmeloTT pour que l’espièglerie se révèle tout à fait. La musique, également composée par Alexandre Astier, marque aussi par sa rythmique aux accentuations épiques, toutes en trompettes et tambours. Dans ces premiers Livres, le rythme et le montage à l’image sont quasiment invariables : petite exposition, générique, succession rapide de saynètes, générique de fin et sortie.
Une autre contrainte de la série, en dehors de son temps limité de présence quotidienne, est son budget qui n’est pas non plus extensible. Voilà qui n’invite pas à la surenchère d’effets spéciaux ni de discours. Néanmoins, si l’on remarque que la série regorge de quêtes secondaires, alors ce minimalisme peut avoir une autre fonction. Il est possible qu’Alexandre Astier s’assume dès les débuts comme joueur espiègle. Voici ce qui nous le fait supposer.
En introduisant l’ouvrage collectif qui retranscrit les actes d’un colloque sur Kaamelott1, Justine Breton et Florian Besson remarquent en effet un point de détail plutôt croustillant :
« Entre le Livre I de Kaamelott et les suivants, quelque chose change, un détail infime – on sait que c’est là où le diable réside… Le générique du Livre I annonce en effet “une série forgée par Alexandre Astier” ; l’expression devient ensuite un peu plus neutre, “une série créée”. »
Si, comme ils l’expliquent ensuite, l’action de forger est utile pour baigner la série dans une ambiance médiévale, ils nous livrent aussi d’autres sens des mots peut-être moins connus des non-spécialistes.
« L’ancien français utilise ainsi le même mot, escrire, pour dire “écrire”, “dessiner”, “peindre”. Quant à “forger”, il vient du latin fabricare, qui donne aussi “fabriquer” ; en ancien français, forge désigne en général toute action de fabriquer quelque chose et le terme peut aussi vouloir dire “invention”, “nouvelle pratique”. Il y a un troisième sens de “forger”, que tous les médiévistes connaissent bien : la forgerie, autrement dit le fait de faire des faux qui passent pour vrais – des notions, rappelons-le, qui n’existent pas telles quelles au Moyen Âge. »
Les deux chercheurs supposent ensuite que l’essence de la série d’Alexandre Astier ne repose pas sur un choix de l’un des sens évoqués, mais plutôt sur un entrelacement permanent des trois. Dès le Livre I, son auteur se positionne en amoureux de la richesse des mots et de leur signification. Un fait que la série et ses personnages ne cesseront jamais de mettre en avant. De plus, il est effectivement complexe, voire risqué, de vouloir apposer nos schémas de pensée contemporains à ceux des récits médiévaux. De là est donné un ton résolument en décalage avec l’époque citée, où les faits historiques s’entrechoquent avec une fantasy magique et légendaire. La démarche devient alors identitaire du récit de Kaamelott.
D’ailleurs, justement, la série nous place bien dans un monde où la magie existe et fait partie des aventures. On sait par exemple qu’il y a des dragons et qu’Excalibur flamboie de toute sa majesté dans la main de l’Élu. Pourtant, le merveilleux ne se montre pas à l’écran. Non seulement la caméra reste intimement du côté des comédiens, mais en plus la magie est entendue ou évoquée bien plus qu’elle n’est vue. Il y a bien l’idée, ici, d’une manipulation possible qui nous rappelle que nous assistons à un récit construit, joué, dont la vérité reste toujours à démontrer. Ce procédé permet de bâtir une logique inhérente à la série, au moins dans ses débuts : une façon de filmer qui révèle un côté très intimiste des personnages, rarement en grand nombre à l’écran. Cet épique épuré permet de centrer la caméra et le récit vers ces chevaliers dans ce qu’ils ont de plus humain. Ne tombons pas pour autant dans l’erreur de croire que Kaamelott se sépare résolument de toute forme de noblesse. Bien au contraire ! La série va renforcer au fur et à mesure des Livres une idée qui finira par devenir leitmotiv : Celui de se battre pour la dignité des faibles. Par ailleurs, dès le départ, Alexandre Astier ne dissimule pas sa volonté. Il s’exprime dans le documentaire de Christophe Chabert Aux sources de Kaamelott, acte I : Les Mœurs et les Femmes datant de 20052 :
« Je pense que je pose ma petite pierre à Arthur. J’essaye de fournir ma version, terne, plate et sans noblesse – même si j’essaye d’en remettre de temps en temps parce qu’il faut quand même que ce soit un but, pour qu’il ne soit pas atteint – d’Arthur. »
Décentrer le but à atteindre pour mieux s’approprier le mythe, voilà sans doute ce qui « forge », dans les trois sens du terme, la série Kaamelott. Même les comédiens et comédiennes ont admis ne posséder souvent qu’une connaissance fragmentée des personnages légendaires qu’ils incarnent. Anne Girouard, par exemple, a dit de Guenièvre qu’elle n’en avait que les souvenirs de la scolarité, dans lesquels la romance de Lancelot lui apparaissait sans grands détails. Jacques Chambon confie également à Christophe Chabert que ses bases pour jouer Merlin lui ont été transmises par l’esthétique et la narration du film Excalibur de John Boorman (1981)3. Il s’agit alors pour tous de s’approprier leurs légendes. C’est bien pour cela que Kaamelott allie une esthétique et une écriture à une narration en métamorphose.
Très souvent dans la série, vous l’aurez compris, les conditions techniques et humaines sont loin d’être anecdotiques dans la narration. Humainement parlant, c’est une affaire de respect et d’affection d’Alexandre Astier pour ses collaborateurs. Les rôles sont pensés et écrits pour une personne bien précise, souvent liée au parcours de l’auteur. Par exemple, c’est sa mère, Joëlle Sevilla, qui lui fit découvrir les pièces de Serge Papagalli et, trouvant le jeu de l’acteur dauphinois captivant, Alexandre Astier lui proposa, bien plus tard lorsqu’il créa la série, le rôle du paysan Guethenoc. De plus, notre auteur-réalisateur-interprète invite bel et bien sa famille dans l’aventure. Depuis ses deux parents, comme nous l’avons vu, sa mère, Joëlle Sevilla, Lionnel Astier son père et son demi-frère Simon Astier, jusqu’à ses propres enfants dans certaines scènes. Avec cette version d’Arthur et de la Table ronde, il livre quelque chose de très personnel et sans doute même d’intime. Il s’implique dans tous les aspects de sa création et accepte de déstabiliser son monde pour poser une écriture au plus près de sa vision des choses. Le passage aux courts-métrages, puis au cinéma lui-même en sont des preuves flagrantes. Kaamelott est un pari qui devait justement tenir compte de contraintes télévisuelles. Alexandre Astier, lui-même monteur de la série, l’a dit dans l’entretien donné aux studios Cinecitta, à Rome, lors du tournage de la dernière saison : « Le montage du Livre V accueille pour la première fois la grammaire filmée. (…) La page de dialogue papier n’est plus raccord en chronomètre4. »
La grammaire filmée évoquée ici dépend de nécessités de production et de diffusion. Alexandre Astier refuse pourtant de s’y plier tout à fait au nom du récit et de ce qu’il porte. Dans le même entretien, il évoque l’espace libertaire du DVD qui permet de montrer les épisodes du Livre V dans la forme qu’il a lui-même souhaitée. Au lieu de la diffusion par épisodes fragmentés programmée sur M6, le rendu dans le coffret est celui de courts-métrages. Une forme qui n’hésite pas à étirer les scènes, à montrer les voyages, les temps de doutes ou les pauses des personnages, qui témoignent de la pénombre qui gagne le royaume. Il n’est sans doute pas secondaire non plus que dans le même temps de ces considérations techniques et narratives, Alexandre Astier se confie sur l’importance qu’a pour lui la paternité.
Il faut aussi rappeler que même en restant l’héritière des formats courts classiques, Kaamelott se distingue également par sa réalisation et ses besoins techniques. Deux caméras haute définition l’éloignent de ses consœurs et la rapprochent bien plus du téléfilm, sinon d’un film. Dans ses lieux et décors, la série est restée locale autant qu’elle l’a pu, à l’image d’Alexandre Astier. Les trois premiers Livres voient donc leurs intérieurs tournés à Paris en majorité, mais les extérieurs sont filmés à Lyon et dans ses environs. À partir du Livre IV le tournage a lieu aux alentours de la ville natale d’Alexandre Astier : lac vert de Passy, en Haute-Savoie, mont Gerbier-de-Jonc en Ardèche ou encore plateau d’Herbouilly dans le Vercors. Narrativement, il était capital pour l’auteur que les comédiens puissent tourner en extérieur, afin que leurs personnages se confrontent à un monde violent et dangereux.
Il y a donc de la part d’Alexandre Astier une réelle attention aux détails et une exigence portée au récit qu’il nous raconte. Il s’approprie les contraintes et tâche même d’en faire des forces de narration et de mise en images. Kaamelott, on le sait, est une héritière et doit marquer la transition entre deux récits, mais aussi peut-être entre deux visions de la télévision elle-même. Lorsque Yvan Le Bolloc’h est invité sur le tournage pour bâtir des mains de son personnage la légendaire Table ronde, il se peut que le symbolisme soit plus grand que l’on ne pourrait le croire.
UN PASSAGE DE FLAMBEAU
Yvan Le Bolloc’h, toujours pour Capsul pop, a donc eu l’occasion de revenir dans Kaamelott, et sur un épisode en particulier qui laisse supposer qu’une transition de narration et de production s’est produite entre les deux séries5. Il a lui-même participé à La Table de Breccan (Livre I), dans le rôle de Breccan. Ce récit va marquer les bases de la quête du Graal revisitée par Alexandre Astier, mais aussi sans doute le point de passage entre Caméra Café et sa remplaçante. Il est à noter qu’Yvan Le Bolloc’h lui-même ne retient pas nécessairement cette dernière lecture, pas plus que celles de ses propres racines celtisantes qui auraient pu influencer son affection pour le projet d’Alexandre Astier. Il souligne que c’est plutôt la finesse de l’écriture et le rythme déjà en place dans Dies iræ qui vont le convaincre de porter le projet de Kaamelott à la connaissance de CALT. Toutefois, c’est précisément au nom de l’écriture toujours très étudiée de Kaamelott qu’il nous paraît sensé de vous retranscrire ici l’hypothèse portée par Capsul Pop d’un épisode véritablement transitionnel.
Au moment de la diffusion dudit récit, le principe de Kaamelott commence tout juste à voir le jour pour le téléspectateur. La première diffusion de La Table de Breccan advient donc alors que les aventures d’Arthur et de ses chevaliers viennent d’arriver sur nos terres télévisuelles et d’adopter leur rythme de croisière quotidien. Il s’agit du troisième épisode du Livre I et ses dialogues comme sa situation nous confrontent pour la première fois à la légende arthurienne revisitée. La Table ronde en est donc l’un des fameux éléments. Selon le concept classique du format court de Kaamelott, le propos central de l’épisode – en l’occurrence la construction de la Table ronde par Breccan, artisan irlandais – est introduit par une petite scène d’ouverture. Les seigneurs Perceval et Léodagan s’apprêtent à entrer à la suite du roi Arthur dans la salle à manger. Les deux chevaliers sont préoccupés par le nouveau mobilier de la pièce6 :
1. INT. COULOIR – JOUR
ARTHUR, LÉODAGAN et PERCEVAL s’apprêtent à entrer dans la grande salle.
LÉODAGAN (à Arthur) – Je vois pas ce que c’est que cette lubie de vous faire construire une table.
PERCEVAL – D’autant qu’il y en a une de douze pieds dans la salle à manger…
ARTHUR (épique) – Celle-là, elle est ronde. C’est une table autour de laquelle les chevaliers de Bretagne se retrouveront pour unir leurs forces et leurs destinées. D’ailleurs, autant vous y faire, parce qu’à partir de maintenant on va tous s’appeler « les chevaliers de la Table ronde ».
PERCEVAL – « Les chevaliers de la Table ronde » ?
