Jörg Oeuil - Brigitte Guilbau - E-Book

Jörg Oeuil E-Book

Brigitte Guilbau

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Beschreibung

Jörg Oeuil est né il y a longtemps. Tellement longtemps qu’il ne se souvient plus. Il ne se souvient pas de son trépas. Jörg Oeuil fait partie de ces satisfaits qui envisagent l’essentiel comme secondaire. Il n’est pas du genre à se poser des questions. Et pour quoi s’en poserait-il ? Il ne savait plus qu’une chose : il s’était éveillé avec un lever de soleil, courbaturé et chancelant, migraineux et de mauvaise humeur, flanqué d’ailes plus encombrantes l’une que l’autre, impossible à manœuvrer. Trop grandes pour son corps élancé. Empoté par cet attribut qu’il n’avait pas demandé, Jörg Oeuil se sentait ridicule. Avez-vous deviné? Êtes-vous prêt à vous confronter à votre capacité à prononcer ce simple mot qu’est le «non»?

À PROPOS DE L'AUTEURE

" Brigitte Guilbau est ce que l’on peut appeler une “Agitatrice de neurones”, une tornade de la pensée. Par son enthousiamse, elle communique la plus belle façon de désobéir: Réfléchir. Conférencière passionée, cette ancienne professeur de philosophie, adepte du “sans langue de bois” joue avec l’humour pour réveiller les consciences.

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Seitenzahl: 158

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Note de l’auteur

Nous revendiquons et conseillons aux autres sans relâche le libre arbitre pour contrecarrer les routes toutes tracées que la société, la culture, les croyances et l’histoire de notre famille ont dessinées pour nous afin que nous les suivions docilement et reproduisions, sans ciller, leur chemin.

Ce libre arbitre est une volonté qui s’apparente à la liberté et comme toute liberté, elle se choisit, elle s’ose et elle se paie parfois très cher face aux conventions, à la soumission, à la facilité des déterminismes, qu’on extrapole aussi en destin ou fatalité.

La fatalité, c’est la paresse de la liberté.

Elle se manifeste à tous les niveaux et jusque dans nos maisons et leurs secrets, leurs douleurs que nous transmettons de génération en génération.

Pourquoi acceptons-nous cette souffrance ?

Pourquoi la léguons-nous au lieu d’en briser la transmission ?

Le monde dans lequel nous sommes nés est déjà le résultat d’un choc, d’une souffrance, d’une douleur et nous sommes la résultante de ces conflits, de ces haines, de ces acharnements, de ces viols depuis la nuit des temps. Ils sont inscrits en nous, dans la carte de nos origines. Nous sommes cette collision qui nous laisse, pantelants, abandonnés entre des abysses. Nous avons en nous cette étincelle de haine, de fatuité, de paresse pour nous révolter.

Nous sommes tous les dépositaires de l’histoire du monde.

Nous sommes les héritiers de nos entrailles familiales.

Des origines du monde à nos parents, nous sommes l’aval de leurs souffrances et leurs mensonges.

En acceptant cette évidence, il nous appartient cependant de la nourrir pour la perpétuer ou choisir de stopper sa progression dévastatrice.

Nous l’avons tous en nous.

Que nous le voulions ou pas.

Reste à voir ce que nous en faisons.

Elle est là, notre liberté.

Cette histoire est dédiée à tous ceux qui, un jour, ont osé dire « non » ou oseront inverser la vapeur du train lourd et grinçant des secrets de familles que nous transmettons à notre descendance en y ajoutant bien souvent un wagon supplémentaire quand nous savons, pour en avoir souffert, à quel point ce train est pesant et néfaste.

Entrons dans l’histoire de Jörg Oeuil, c’est la nôtre

Note de l’éditeur

Vous remarquerez que ce roman n’est pas découpé de façon classique. Vous n’y verrez aucun chapitre, juste un symbole pour vous permettre de respirer.

Jörg Oeuil, c’est un roman qui vous plonge dans l’apnée de nos introspections, il était donc absurde de le considérer comme classique.

Un seul conseil, lisez à votre rythme.

Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite, il est cependant basé sur des faits historiques.

Chapitre 1

Jörg Oeuil est né il y a longtemps. Tellement longtemps qu’il ne se souvient plus de rien. Ni de sa jeunesse, ni de sa vie d’homme, ni de ses réalisations, ni de ses échecs.

De rien.

Ce n’est pas plus mal et c’est finalement assez confortable, se dit-il souvent, car, ne pas se souvenir de sa naissance, c’est réconfortant.

La naissance doit être une épreuve.

Jörg Oeuil ne se souvient pas de sa vie, car elle s’est déroulée il y a longtemps. Ce n’est pas plus mal et c’est finalement assez confortable, se dit-il souvent, car, ne pas se souvenir de sa vie, c’est réconfortant.

La vie doit être une épreuve.

Jörg Oeuil ne se souvient pas de son trépas. Ce n’est pas plus mal et c’est finalement assez confortable, se dit-il souvent, car ne pas se souvenir de sa mort, c’est assez réconfortant.

La mort est une épreuve.

Jörg Oeuil fait partie de ces satisfaits qui envisagent l’essentiel comme secondaire.

Jörg Oeuil n’est pas du genre à se poser des questions.

Et pour quoi s’en poserait-il ?

La naissance, il faut être vivant pour trouver cela merveilleux ! Imaginez la votre : vous flottez, heureux entre bien-être et volupté. Aucun paiement de loyer, aucune facture, pas de robinet qui suinte, pas de parquet glissant, pas de voisin pour vous pourrir la vie en refusant de réceptionner vos colis postaux ou vous obliger à écouter ses choix musicaux débiles et les hurlements de ses enfants crétins… le Nirvana, la félicité suprême depuis toujours ou en tout cas, depuis que votre mémoire de vertébré in utero fonctionne. Vous êtes un Youri Gagarine à vous tout seul et aucun prétendant pour marcher avant vous sur l’astre bienveillant qui vous emballe de sa protection toute maternelle.

Le pied !

Et puis, tout à coup, la pesanteur se déchire, il fait froid, humide et inhospitalier.

Tout vous meurtrit et vous emporte vers un point de chute inexorable, inconnu et terrifiant.

C’est ainsi que vous arrivez sur la Terre qui ne vous aime pas. Première fessée. Autant ne pas s’en souvenir.

Jörg Oeuil ne se rappelait pas mieux la suite. Enfance, vie d’adulte, échecs, molles réussites ou grandes victoires. Tout était effacé de sa mémoire sauf quelques bribes en kaléidoscope alternatif et brumeux. Avait-il vécu longtemps ? Sa vie avait-elle laissé des traces ? Il ne s’en souvenait pas.

Il avait oublié également son décès. Il se souvenait vaguement que, tout à coup, la pesanteur se déchire, qu’il fait froid, qu’il fait humide et inhospitalier. Que tout vous meurtrit et vous emporte vers un point de chute inconnu et terrifiant ! Parce que l’inconnu est toujours terrifiant. Quel que soit l’aller. La peur de la mort n’est finalement rien d’autre que la réminiscence de la peur de naître. Les deux sont liés.

Il ne savait plus qu’une chose : il s’était éveillé avec un lever de soleil, courbaturé et chancelant, migraineux et de mauvaise humeur, flanqué d’ailes plus encombrantes l’une que l’autre, impossibles à manœuvrer. Trop grandes pour son corps élancé. Empoté par cet attribut qu’il n’avait pas demandé, Jörg Oeuil se sentait ridicule. Il était un mort balourd. Il fallait bien l’avouer. C’était vexant.

Il se disait que, pour aimer la vie, il faut être vivant. Pour aimer la mort, il faut être mort.

Donc, par voie de conséquences, il se moquait aujourd’hui que sa vie fut sans valeur, mais il ne pouvait accepter que sa mort fût risible.

En découvrant sa paire d’ailes, il avait été très heureux. C’était très seyant. Il avait voulu les tester et s’était élancé du sommet d’une tour. Il ne risquait rien. Il n’allait plus mourir ! Ses essais de vol s’étaient tous révélés plus que décevants, car ses pieds avaient à peine quitté leur appui que ses attributs de plumes blanches s’étaient empêtrés dans un manque de cadence lamentable et humiliant. Il avait battu des bras en tentant la brasse dans l’air et s’était écrasé douze mètres plus bas sur l’asphalte, ses grandes ailes étalées, mordant le bitume. Heureusement pour sa dignité offensée, personne ne le vit.

Jörg Oeuil, s’il était balourd, n’était point sot. Il réitéra l’essai du toit d’une petite maison et du bien accepter la réalité : l’expérience ne construit pas la compétence.

Il lui fallait un maître, mais il n’y en avait pas. Têtu, et persuadé que ces ailes avaient une fonction de vol, il tenta l’apprentissage palier par palier. Il s’élança d’une berge fluviale et ne fit pas deux mètres avant de tester le sous l’eau. Un ange ne nage pas. Sécher ses plumes lui prit trois heures.

À quoi rimait cette vexation ? En se regardant dans les vitrines des commerces, il se voyait plutôt mignon. En se comparant aux humains qu’il croisait, il se trouvait belle allure. Plutôt grand et délié, il était bien charpenté. Ses épaules larges et sa taille mince étaient du plus bel effet tout comme son visage aux traits effilés, son nez bien droit, ses sourcils épais et ses lèvres pleines. Il était jeune, il devait avoir la trentaine et se trouvait beau. Ses ailes étaient prestigieuses et lui seyaient à merveille. Il était fier de lui. Personne ne connaissant ses incompétences, le jeune homme se contenta de parader comme les pigeons.

Il déambulait ainsi à longueur de journée en se demandant vaguement ce qu’il faisait là et à quoi servait cette nouvelle vie, mais se trouvait assez satisfait de son sort. Sa beauté plastique et la majesté de ses ailes lui convenaient assez bien. Son bonheur serait simple : il se contenterait de paraître. Jörg Oeuil était un ange autocentré.

Il devint paresseux. C’est ainsi qu’il regarda passer des années où les inventions étaient considérées comme de l’or, car elles faisaient vibrer des hommes qui suaient pour découvrir la mécanique qui allait dans un premier temps les soulager du travail manuel pour finir par les remplacer et les envoyer dans le placard des chômeurs déçus et manipulés.

Il les vit pleurer de bonheur quand le premier phonographe lança sa voix nasillarde avec « Marie a un petit agneau ». Jörg ne se souvenait pas qui était cette Marie ni qu’elle posséda un agneau. Il se demanda même l’intérêt de cet énoncé. Il ne comprit pas non plus pourquoi la première lampe à incandescence fit sauter de joie toute une équipe. C’est ainsi qu’il assista de loin à l’envol des inventions qui permettaient à l’être humain de s’envoyer en l’air : l’aéroplane et la pilule contraceptive.

Il s’apitoya sur l’ouverture de la Birdseye Seafoods Compagny qui proposait de la viande congelée à la postérité. Le temps que ses larmes coulent et qu’il ait besoin de se moucher, un certain Ernst Mahler avait fait fortune en proposant les mouchoirs jetables. Mais ce siècle était aussi un inventeur magique qui, tout en proposant le pulvérisateur et le spray nasal, inventa la déportation et les génocides. Les progrès sanitaires allaient de concert avec l’explosion démographique et les armes de destruction massive.

Les guerres se succédèrent, entrecoupées par les premiers pas sur la Lune où chacun s’extasiait sur l’intelligence humaine tout en rechargeant son arme à feu. L’Homme se transforma et passa du guerrier intrépide et patriotique en assassin nationaliste. Il vit la finance prendre le pouvoir et se frotter les mains. Il vit les Sages avaler des antidépresseurs et la Barbarie hurlante défiler. Il vit des gens partir et ne jamais revenir. Il en vit d’autres arriver et imposer leur mode de pensée… ou de non-pensée…

Songeur, assis sur la corniche d’un immeuble décrépi dans un pays en paix relative, il se questionnait sur ces inventions qui permirent à des frustrés de pleurer leur mal-être ou leur dégoût de la société moderne.

Son regret à lui se limitait à un bon verre de vin et un cigare. Pourquoi donc tout ce qui peut être créé doit-il l’être jusqu’à la folie de l’innovation et de la production ? Il le voyait bien, Jörg Oeuil, que les hommes n’étaient pas plus heureux. Il faut dire qu’il les observait depuis longtemps et, ne connaissant pas ses origines, il ne pouvait qu’être objectif.

Mais alors, que faire ? Personne ne l’entendait donc personne ne l’écouterait. Il se contentait d’être spectateur de cette désolation.

Et le temps s’écoula sans que personne ne remette en question son détachement. Cependant, cette réalité ne lui donnait ni le goût de son existence ni la notion de désintérêt. Il regardait juste passer les gens ainsi que le temps et rien, de ce sablier inexorable, ne lui montrait toujours le bonheur des hommes.

Les seuls à attirer son attention bienveillante en le faisant sourire étaient les enfants. Il aimait les regarder tenter d’escalader un mur encombré de lierre et suer mille soleils d’été pour arriver au sommet et enfin se laisser tomber de l’autre côté en criant de joie. Les enfants sont merveilleux, se disait-il, en se demandant vaguement pourquoi ils s’évertuaient à escalader une muraille au lieu d’ouvrir la porte tout simplement. Le bonheur n’est-il donc pas dans la facilité ? Pourquoi les adultes courent-ils autant vers les machines et les enfants vers les lézards, la vigne, les fleurs, les champs de blé et la forêt ? Pourquoi, dès qu’un endroit est interdit, les enfants les explorent et les adultes les évitent ?

Les gens de la ville seraient-ils des paysans qui se seraient oubliés ? Elle serait là, la raison de leur éternelle nostalgie d’un bonheur qui ne vient pas ? Les adultes seraient-ils des anciens enfants bouffis d’années et de vanité, de corruption et de mensonge ? Les adorateurs de la machine seraient-ils donc d’anciens enfants qui se seraient oubliés pour devenir maniables, dociles et soumis ?

Les gamins ne savent pas comment améliorer la fonte et la rendre plus résistante, soliloquait Jörg Oeuil. Ils n’ont aucune raison de se poser cette question, car ils n’y voient aucun intérêt. Parce que ce qui compte pour eux, c’est le vent, clair et beau et les oiseaux qui chantent et les cerises dont la chair éclate entre les dents en laissant couler des gouttes d’un beau rouge foncé sur les blouses blanches que les mamans devront laver.

Jörg Oeuil se demandait souvent, en regardant les enfants pousser leurs cris de guerre en se ruant à l’assaut d’un chien maigrelet et apeuré, à cette femme qui avait dû être sa mère. Curieusement, il pensait peu à son père. Ce manque n’était pas inscrit en lui, comme quelque chose qu’on n’a jamais eu et qui ne nous fait pas défaut.

Comment avait-elle été cette femme qui avait ouvert son ventre et déchiré sa vulve pour le mettre au monde ? Cette femme qui avait souffert pour qu’il entame sa vie terrestre. Il l’imaginait apparaître sous l’arceau de cette vigne entrelacée de glycine et regarder avec tendresse la nuée des enfants qui s’égosillait en criant victoire sur un ennemi invisible parce qu’ils avaient la chance d’être nés dans un pays et à une époque où les haineux, malfaisants et perfides sévissaient ailleurs. Sans trop savoir pourquoi il l’imaginait petite et ronde, la taille prise par un tablier noué dans le dos. Ce tablier aurait une vie à lui tout seul. Il aurait lustré la table, enlevé les miettes de pain, servi à empoigner une casserole et épongé le front. Il aurait aussi essuyé les larmes.

Le jeune homme l’imaginait encore belle et printanière, car il lui répugnait de la concevoir avec des traits décharnés et déteins par le temps. Il ne voulait pas qu’elle soit triste. Il voulait une maman heureuse et accueillante pour l’éternité.

Dans sa mémoire fantasmée, elle criait « Où est mon fils ? Mais où est mon fils ? » et un petit aux genoux sales virait vers elle et son tablier secouriste, ses seins accueillants au centre de ses bras ouverts. Alors elle regardait le ciel et ajoutait « Il va pleuvoir, il faut rentrer » et ils disparaissaient dans la maison.

Jörg aimait à se repasser ce film inventé de toute pièce où les personnages le guidaient à se fabriquer des souvenirs pour se sentir moins seul.

Les saisons s’ajoutaient aux années, mais Jörg Oeuil ne calculait pas le temps. Il n’existait pas. Il vit ainsi les ans rattraper les hommes et les garnements qui couraient dans le vent et envoyaient valdinguer leurs godasses pour rejoindre la cuisine de leur mère qui sentait bon le miel, le beurre et la levure. Il les vit devenir vieux, se courber et finir par ne plus apparaître dans l’embrasure de la porte jusqu’à ce que, les pieds devant, ils rejoignent la terre cintrée d’un mur où les enfants ne grimpent pas.

Un vent léger balayait les feuilles dans la rue sous la gouttière où il s’était arrêté pour deviser et ce tourbillon vert et brun ne l’émouvait que parce qu’il lui donnait envie de se souvenir du temps révolu et qui avait disparu de sa mémoire orpheline. Emprunt de toutes ces choses dont il aurait dû se souvenir, pensait-il, il avait le blues, non de son passé ou des événements qui auraient du rester vivaces, mais bien du vide qu’il ne pouvait combler. Il se sentait seul, non des autres, mais de lui-même, de son histoire. Il avait envie de ressentir un immense amour pour sa personne et devait convenir que seul avec lui-même, il était bien creux.

À quoi lui servaient donc ces ailes qui semblaient comploter contre lui par leur lourdeur ? À quoi lui servait de n’être vu de personne et de ne pouvoir être admiré ? Il était malhabile et empoté, maladroit et disgracieux, pataud même. Lui qui se savait élégant, attrayant et adroit.

Toujours assis dans sa gouttière, il marmonna « À quoi je sers ? » et se renfrogna.

Un ange, vivant le chaos d’une crise existentialiste, ça n’avait pas de sens. Personne n’avait jamais imaginé ça. Chacun les construit à l’image de ses croyances, mais quelles qu’elles soient, ils ont toujours été décrits comme des êtres célestes et bienheureux, plaisants, joyeux et utiles. Ils transmettent aux mortels des messages divins qui leurs sont envoyés par télex souverain.

Jörg Oeuil aurait voulu se sentir transfiguré par cette lumière surnaturelle que les images pieuses lui avaient vantée. Il voulait avoir sa place dans la hiérarchie divine et faire partie de l’Intelligentsia1 séraphique.

La tête sur le poing, il regarda le soleil se coucher. Ses jambes nues balançaient dans le vide. Il regarda négligemment la toison noire qui recouvrait ses mollets ainsi que ses cuisses, ses orteils minces et osseux et se demanda s’il avait été heureux. Il en fut convaincu, car mille choses qui lui semblaient à la fois familières et mystérieuses se bousculaient dans son esprit en une série d’images colorées et mouvantes qui ressemblaient au bonheur. Il savait qu’il avait été le centre de sa vie et que ça l’avait rendu heureux. Même le pire des navets aime être au centre des choses, se dit-il. Tout autour de lui avait dû être ses jouets, car il ne devait pas être homme à se plier aux désirs des autres. Une chose était certaine, il avait été un homme.

Cette affirmation était facile à vérifier.

Jörg Oeuil était totalement nu et l’attribut qui avait dû le satisfaire était toujours bien accroché. Jörg Oeuil était un ange sexué.

Encore un mythe perdu, se dit-il. N’apprend-on pas aux enfants sages que les anges n’ont pas de sexe ? Qu’ils sont des créatures célestes assurant le lien entre le divin qui n’est pas sexué et le monde terrestre qui fornique avec des engins démoniaques ? L’ange est plus divin que mortel, non ? Il prend volontairement une apparence humaine, transfiguré par la lumière surnaturelle, uniquement quand il veut être vu. Mais il ne montre pas son sexe ! Que diable ! Un pénis à un ange, on aura tout vu !

Il le fixa un instant et médita sur l’incroyable absurdité de la mort puis soupira en le prenant en main. Il le soupesa, tira dessus, tenta un mouvement de va-et-vient sans conviction puis soupira de plus belle et le laissa retomber, mou, entre ses cuisses. Il eut envie de briser quelque chose.

Sa frustration lui fit penser à un souvenir très vague où il était question d’une armoire qu’il était interdit d’ouvrir. Qu’y avait-il donc à l’intérieur ? L’interdiction d’y toucher provoquait une furieuse envie de l’ouvrir et d’en faire l’inventaire. Si c’était défendu, ce devait être merveilleux. Tout ce qui est défendu est tentant. Le jeune homme se dit que son entrejambe ressemblait à cette armoire présente, mais fermée, interdite, inspirante, mais prohibée.