La quatrième fée - Brigitte Guilbau - E-Book

La quatrième fée E-Book

Brigitte Guilbau

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Beschreibung

Chelsea, cavalière passionnée de compétitions hippiques, mord la vie à pleines dents jusqu'à ce que tout bascule...

Voici une légende vietnamienne qui raconte l’histoire de trois fées.
La première fée veille sur l’embryon, le fœtus et la mère pour leur donner force et vigueur pendant la grossesse. La deuxième fée s’occupe de la naissance pour que la mère soit libérée rapidement et que l’enfant vienne au monde en bonne santé. La troisième apparaît quand vient l’heure de mourir : elle nous aide à passer la porte vers ce monde que l’on dit meilleur, à nous donner le courage et à nous apaiser.

Qu’arriverait-il si, par un rendez-vous insoupçonné, une quatrième fée venait faire trébucher cette dernière ?

Avec ce neuvième opus, Brigitte Guilbau nous revient avec un roman dans la mouvance « Inclassables ». Tout dernier né de son esprit, La quatrième fée vous plonge dans les doutes et les tourments d’une mère voulant sauver son enfant.

Un suspense émotionnel, une leçon d’amour et de continuité sont au rendez-vous de ce roman poignant.

EXTRAIT

Très typée, la jeune cavalière à la peau mate, aux longs cheveux ébène tressés, aux grands yeux bruns était vêtue totalement de noir, des mini-chaps au
casque. Jusqu’à sa longue natte tombant dans le dos et qui, parfois, venait se confondre avec la robe de sa monture comme une connexion supplémentaire,
fluide et caressante. Beau et elle ne faisaient qu’un : il frémissait à son contact, elle vibrait au sien.
Chelsea se pencha vers sa tête en déplaçant sa mentonnière qui la dérangeait toujours et flatta son encolure pour le calmer. Elle reconnaissait à son souffle son excitation mêlée d’inquiétude.
C’est un carrefour du hasard et du destin ou quelque chose qu’elle ne nommait pas qui les avait fait se rencontrer et Beau était, jusqu’à aujourd’hui, sa plus belle rencontre. Celle qui ne lui laissait aucun goût amer dans le coeur ou billes de dépit dans le ventre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Petite fille, née en hiver d’un père d’origine bretonne et d’une mère ardennaise, j’ai affiché très rapidement un caractère trempé.
Aujourd’hui, je suis professeur de cours philosophiques. Active et engagée, mes objectifs pédagogiques et mes travaux d’écriture sont tous tournés vers la réflexion humaniste, certains avec force et désespoir, d’autres avec l’ironie propre aux vrais sensibles, mais toujours avec le même dénominateur commun : la condition de l’Homme, ses espoirs et ses doutes.
Cet engagement citoyen m’a valu la reconnaissance de mes pairs avec le prix de la Fondation Reine Paola pour l’enseignement, le prix de la Communauté Française de Belgique et le prix Condorcet-Aron. En 2003, j’ai été Namuroise de l’Année et reconnue « Enseignant Entreprenant ». Certaine que les actes prévalent sur les paroles, j’affiche une attitude résolument anti-tartuffe en disant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une face de Carême pour défendre la vie car défendre la vie c’est l’aimer. J’apprécie cette réflexion de Zola qui dit qu’il faut savoir où on veut aller, que c’est bien... mais que c’est encore mieux de montrer qu’on y va et il m’arrive d’ajouter « Tu veux du bonheur ? Donne du bonheur... »

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Seitenzahl: 168

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Continuer à danserquand la musique s’est arrêtée.Et entraîner dans sa valse enjouée, passionnante et pathétiquecelui dont le disque, rayé, jouait ses dernières notes.

Le chapitre un,où tout commence quand tout finit.

Le steeplechase serait né au dix-huitième siècle en Irlande. C’était une course de chevaux en pleine campagne, les concurrents devant courir de clocher d'église en clocher d'église, steeple by steeple en anglais et s'apparentaient alors à ce qu'on nomme aujourd'hui le cross-country.

La première édition sur circuit délimité et parsemé d’obstacles eu lieu dans la ville de Bedford en 1810, mais la reconnaissance officielle de l’ English National Steeplechase » ne se fit que le 8 mars 1830 lors d’une course entre Bury Orchardn Harlington – Bedfordshire et l’obélisque de Wrest park.

Et c’est justement derrière cet élastique que Chelsea maîtrisait Beau de Maka Wanbli, son étalon pie White and Black, son bébé, ce cheval qu’elle avait vu naître et qui reconnaissait sa voix entre mille. Chelsea était d’ailleurs convaincue que c’est parce qu’elle s’était penchée la première sur son oreille et lui avait murmuré qu’il était le plus beau et le plus vaillant qu’il lui faisait confiance : les chevaux, comme les humains, cherchent toute leur vie cette confiance à offrir à celui qui touchera leur cœur, les couvrira de leur tendresse et partagera, dans le regard et les mots tendres, la quiétude de l’affection.

Très typée, la jeune cavalière à la peau mate, aux longs cheveux ébène tressés, aux grands yeux bruns était vêtue totalement de noir, des mini-chaps au casque. Jusqu’à sa longue natte tombant dans le dos et qui, parfois, venait se confondre avec la robe de sa monture comme une connexion supplémentaire, fluide et caressante.

Beau et elle ne faisaient qu’un : il frémissait à son contact, elle vibrait au sien.

Chelsea se pencha vers sa tête en déplaçant sa mentonnière qui la dérangeait toujours et flatta son encolure pour le calmer. Elle reconnaissait à son souffle son excitation mêlée d’inquiétude.

C’est un carrefour du hasard et du destin ou quelque chose qu’elle ne nommait pas qui les avait fait se rencontrer et Beau était, jusqu’à aujourd’hui, sa plus belle rencontre. Celle qui ne lui laissait aucun goût amer dans le cœur ou billes de dépit dans le ventre.

Il lui avait offert sa fidélité indéfectible comme elle la sienne et jamais elle ne lui ferait défaut. Chelsea avait, depuis sa plus tendre enfance, compris que l’amour, le vrai, celui qui ne déçoit pas, celui qui ne soumet pas, celui qui ne profite pas, celui qui ne ment pas, est équin.

Il n’y a pas que les humains, se disait-elle souvent, qui ont besoin d’être encouragés et reconnus dans leurs efforts, les chevaux c’est la même chose. Maltraités, humiliés, ils deviennent soit des canassons, soit des révoltés qui ruent, se cabrent et mordent la main qui se tend.

Mais, pour l’heure, elle devait le faire patienter derrière cet élastique qui l’affolait.

En steeplechase, les obstacles sont plus hauts et plus complexes que dans la course de haies. Il y a des talus, des contrebas, des fossés, des haies, des rivières, des douves, mais c’est justement ça qui plaisait à Chelsea car il n’y avait rien de mieux qu’une course de steeplechase pour se sentir vivante. Celle-ci était organisée dans le cadre d’une récolte de dons pour un projet humanitaire national. Y participer était un honneur triplé par la satisfaction de collaborer de façon caritative et à une œuvre et la reconstitution des célèbres courses irlandaises du siècle dernier.

Chelsea était donc plus que prête vu que ce n’était que du plaisir. Quel que soit le gagnant, une somme équivalente aux billets vendus pour assister à l’événement serait versée à la recherche contre la leucémie et le cancer. Une course pour le plaisir de partager le bonheur de courir et la santé, que demander de plus ?

Gagner ?

Oui, évidemment…et chaque concurrent souhaitait en secret la même chose. Caritatif, d’accord, détachement et abnégation, ah que nenni !

La météo était à l’image des objectifs de cette journée : belle et prometteuse.

Le cœur battant, elle ajusta une dernière fois la souplesse de ses rênes afin qu’elles glissent entre ses doigts et permettent à Beau de se détendre en les mâchouillant. La cavalière vérifia ensuite ses éperons qu’elle n’utilisait qu’en outil de précision allongeant sa jambe car Beau était plus large que la moyenne et elle était petite. Elle s’obligea à relaxer les muscles de ses cuisses afin qu’il n’en perçoive pas la tension et fixa le point d’horizon de l’arrivée.

Beau ne voyait encore que l’élastique.

Il ne fallait pas rater le départ et celui-ci était imminent.

Quand le drapeau s’abaissa, elle s’élança dans la course.

Beau réagit immédiatement à ses injonctions et fila vers le premier obstacle. Chelsea lui murmurait ses ordres. La fusion entre la femme et son cheval était totale. Beau l’écoutait, ses oreilles se rabattaient légèrement en arrière quand elle disait un mot, il n’en fallait pas plus. Ils avaient des codes précis entre eux et il suffisait parfois d’un claquement de langue ou d’un « oui » murmuré… Elle sentait la foulée s’allonger. Beau doubla le premier cheval sur l’extérieur et le laissa sur place, puis, l’encolure projetée, il dépassa les deux autres au pied de la colline. Beau amorça la remontée comme s’il était doté d’une énergie sans bornes.

Chelsea était au paradis, un paradis de naseaux frémissants, de bruits de galops, de respirations saccadées, simultanées entre le cavalier et son cheval. D’osmose parfaite.

Elle se sentait comme un arbre dans le vent, les racines bien plantées à travers les jambes solides, musclées de son étalon trop massif pour les critères chers aux puristes pudibonds et coincés dans leurs notions du beau, débile et restrictif.

Pour elle, Beau était le plus équilibré, le plus harmonieux et le plus représentatif cheval, symbole de l’équidé majestueux et solide.

Pour eux, il était mal équilibré et dans le corps et dans la robe.

Sa tête était noire jusqu’à l’encolure avec une tache blanche sur un œil, ce qui lui donnait un air cocasse qui ne faisait pas rire les fats pète-culs juges. Mais ça ne rit jamais un juge.

Normal, ça juge.

Les zones blanches de son corps se répartissaient ensuite de çà, de là, au hasard, dans le noir corbeau et traversaient la ligne du dos mais la majorité des taches était sur les cuisses et les jambes. Les limites entre les couleurs étaient bien nettes et en le brossant, Chelsea aimait comparer la couleur de la peau, différente sous les poils blancs ou noirs. Sa crinière et sa queue étaient blanches.

Il était son ancrage, ses racines, sa terre et elle était les branches et le tronc de l’arbre de vie.

Oui, à eux deux, ils étaient la vie. La vraie. Celle qui défie, qui encaisse, qui se bat et file vers le but ultime : la victoire sur soi-même et les défis qu’on s’est personnellement imposés.

Dans cette course, Chelsea et Beau avaient de concert leur place dans le cycle de l’univers et à chaque fois, ils renaissaient. La jeune femme n’avait pas le sentiment de le monter mais bien de faire corps avec lui qui faisait plus de dix fois son propre poids.

Plus petite que la moyenne des femmes, elle aimait son cheval trop massif. Comme un couple, finalement, avec ces femmes menues qui aiment la tendresse d’hommes trop grands parce qu’elles confondent taille et protection.

Leur couple était inaliénable, pensait-elle, indestructible et Beau ne la décevrait jamais. Malgré son jeune âge, Chelsea avait eu l’intelligence d’apprendre à se connaître avant d’attendre que son équilibre vienne des autres. Consciente que ces mêmes autres ne sont jamais là, finalement, que pour espérer trouver leur propre stabilité grâce à nous.

Très jeune, Chelsea l’avait compris et c’est en voyant naître Beau et en se couchant dans la paille à ses côtés qu’elle le lui avait murmuré. A vingt-quatre ans, elle avait déjà le sentiment d’avoir cerné la gent masculine. Ceux qui ont la sagesse due à leur âge savent qu’on ne sait jamais tout des hommes et qu’il faut une vie pour se rendre compte que l’on ne sait rien mais Chelsea en était persuadée comme on peut avoir des certitudes de jeunesse.

À l’époque de la naissance de Beau, la jeune fille était en vacances dans un centre équestre avec des amies suivies par camaraderie. Cependant, le Horse Club ne l’attirait pas. Une récente rupture lui faisait prendre de la distance avec les garçons et ce recul lui donna la renommée d’être sauvage. Chelsea ne démentit personne, mais c’était sans mérite : elle préférait la solitude aux flirts et l’odeur de l’écurie à celle des cigarettes.

C’est ainsi qu’un soir, cet inaccessible palefrenier assista à la naissance d’un magnifique cheval mâle destiné à la reproduction et immédiatement destitué de sa fonction, sans même savoir s’il avait des attributs, sans son consentement, à cause de sa morphologie par ces mêmes juges qui ne souriaient déjà pas à l’époque. Il ne correspondait pas à la norme.

Quand Beau s’était mis debout et, chancelant, avait fait ses premiers pas, Chelsea avait marché à quatre pattes avec lui en riant d’elle-même et de son amour déjà éclatant. La jeune femme avait trouvé son nom en croisant son regard et en le caressant. Il avait frémi quand elle avait murmuré « tu es beau » et avait eu la certitude qu’il avait acquiescé.

Comme cet étalon ne pouvait pas en être un selon des critères humains, il y eut une discussion entre éleveur et vétérinaire au sujet de son éventuelle castration mais Chelsea s’interposa. Ils ne l’aimaient pas ? Elle l’aimait. Ils le jugeaient, elle l’accueillait. Il ne valait rien ? Tant mieux, elle n’était pas riche. Et c’est ainsi qu’il changea de propriétaire en gardant « ses burnes ». Son attachement à sa jeune écuyère venait peut-être de là…

Avant d’inscrire son nom dans le carnet, soucieuse d’avoir son approbation, elle s’adressa à lui :

– Tu te nommes Beau Saint George, c’est le patron de la chevalerie. Tu aimes ?

Mais elle eut le sentiment, en entendant prononcer et résonner son nom dans le box, que quelque chose clochait.

Beau, le terme était acquis, il avait accepté. Mais Saint George ne l’enthousiasmait pas.

Il attendait manifestement une autre proposition.

Peut-être, se dit-elle, se souvient-il de ses origines et que celles-ci ne sont pas européennes.

Peut-être que « Saint George » ne lui dit rien. Peut-être que ça « sonne » mal à ses oreilles. Peut-être n’a-t-il pas le sens de l’épopée …

La jeune propriétaire réfléchit. Il lui fallait un nom qui plaise à sa monture. C’était impératif à ses yeux.

Il est vrai qu’en Europe, pour les besoins de la guerre, il fallut uniformiser les couleurs des chevaux, d’autant qu’un cheval à taches était facilement repérable sur les champs de batailles. Toujours dans un souci d’uniformité, les chevaux furent choisis pour harmoniser les attelages.

Voilà pourquoi les chevaux à robe pie « faisaient tache », c’est logique et la plupart des stud-books interdisaient cette robe.

Et Beau n’était pas conventionnel. Il aimait être différent, sinon il serait né pour plaire aux normes.

Il ne se sentait donc pas européen et uniforme, il n’aimait pas les juges qui ne sourient pas et veulent vous émasculer.

Par contre, il n’y avait pas de crispé du zygomatique chez les Amérindiens et c’est pour ça qu’ils aimèrent ces chevaux colorés, bariolés, qui contrastaient avec ceux des Hommes Blancs qui fument le Calumet de la Paix et puis vous massacrent dès qu’il est éteint.

Beau avait du vivre là-bas, se dit-elle. Dans une vie antérieure. Chez ces hommes, cette nation première qui s’appelait elle-même « les Humains ». Oui, Beau avait vu le jour et était mort chez les Ojibwés, les Nuu-Chah-Nulth, les Lakotas ou les Yakamas. Il avait écouté les chants monophoniques, plaintifs et sacrés, avait partagé la Lumière de la conscience, avait vu se lever le soleil et la lune sur la plaine. Sa mère était libre et avait été engrossée au hasard.

Il n’y avait pas de clôtures en fil barbelé. D’autres normes, dictées par la nature, enrichissaient l’existence. Dans une autre vie, ce cheval avait connu la sérénité. Il avait eu des plumes d’aigle dans la crinière.

Par contre, de ce côté-ci de l’Atlantique, l'idéal chevaleresque symbolisait la victoire de la Foi. Saint Georges était de ce fait représenté à cheval de couleur unie, en armure, portant un écu et une bannière d'argent à la croix de gueules.

– Tu as raison, souffla-t-elle à son oreille, ce nom ne te convient pas. Tu es un être libre et nu.

Le lendemain, la jeune femme revint avec sa réponse. En entrant dans le box, elle prononça son nom à voix haute en guettant sa réaction :

– Beau de Maka Wanbli, tu es là ?

Le cheval approcha. Ils se regardèrent. Ils se comprirent. Elle sourit pour deux, toucha ses naseaux, captura son souffle et ajouta :

– Tu viens de la Terre des Aigles, n’est-ce pas… Je t’ai reconnu. Je t’ai apporté un tapis de selle que tu devrais aimer.

Regarde, il est noir, blanc et rouge. Il devrait te rappeler le tien quand tu étais là-bas.

Et Beau la laissa le couvrir.

« Il n’y a pas de hasards », se souvint-elle de cette citation de Paul Eluard, « il n’y a que des rendez-vous » et celui-ci était le plus important de sa vie. Il ne pouvait y en avoir d’autres. Elle ne voulait pas qu’il y en ait d’autres.

Ils avaient cette naissance en commun. Elle, si petite et de plus en plus petite à force de le voir grandir, lui, et confirmer qu’il était hors normes. Elle, avec sa crinière noire jais qui lui tombait sur les reins et qu’elle nattait comme celle de son fidèle ami. Elle, toujours habillée de noir pour le magnifier, lui, le « pie black and white » aux yeux de braise et au tapis de selle rouge.

Quand Chelsea le fixait, elle pouvait voir son reflet dans ses pupilles. Alors la jeune femme souriait comme on peut sourire quand on est heureux et Beau venait poser son front sur le sien et elle enroulait ses bras aussi loin que possible autour de son cou.

« Un cheval ne se décrit que quand on le monte », disait un vieux philosophe et Beau avait montré très rapidement la tendresse et la fidélité qu’il portait à Chelsea. Elle seule savait le guider car elle ne le forçait jamais. En fait, Beau allait de lui-même où Chelsea le souhaitait. Ces deux là n’avaient besoin que d’être ensemble. Elle ne le partagea jamais et n’en monta aucun autre. Ils furent fidèles l’un à l’autre, naturellement.

Elle était là, leur solidité, leur efficacité de couple. Aucun des deux n’était contraints : il n’y avait pas de maître, il n’y avait pas de dominé. Ils n’avaient pas besoin de ce rapport de force l’un envers l’autre. Ils étaient « un et un font deux », deux entités indépendantes qui s’unissent dans le respect. Chacun veillait à ce que l’autre obtienne ce qu’il désirait. Ils avaient évolué ensemble au fil des ans.

Ils avaient eu l’autorisation de participer à ce Cross-country, exclusivement réservé aux pur-sang et aux hommes, parce qu’il ne s’agissait pas d’une épreuve officielle mais bien d’un parcours organisé dans un cadre caritatif.

C’est ainsi qu’une femme d’une folle féminité sans artifices, nattée, vêtue de noir et un cheval Peau-Rouge qui avait échappé à l’émasculation concouraient aujourd’hui devant un parterre de « pète-culs mondains », snobinards crétins qui n’ont d’autre gloire que celle d’être nés après leur père et quelques gentils et sincères, présents pour, les premiers, se montrer et les autres une bonne œuvre.

Le Steeplechase est une course d’endurance sur quatre kilomètres.

Le Grand Steeplechase est la plus longue course proposée et elle mérite bien son surnom de Temple de l'Obstacle. Elle compte parmi les plus grandes épreuves de saut au monde, et demande un niveau que, seuls, les plus doués et les plus téméraires parviennent à obtenir. Elle se déroule sur six kilomètres et il faut passer vingt-trois obstacles, dont la Rivière des Tribunes et le Rail Ditch & Fence, deux monstres de verdure qui ne pardonnent aucune erreur. L’évènement organisé sur le domaine privé d’un mécène français le reproduisait fidèlement.

Les chevaux aussi ont leur Everest, dit-on dans les milieux de course et celui-ci avait ses difficultés.

Les chevaux martelaient le sol et le premier obstacle était en vue.

Chelsea se concentra donc et fixa la ligne où était érigée la première difficulté.

Elle fit prendre de la vitesse à son cheval sur le plat d’environ trois cents mètres afin d’aborder cet obstacle où une double haie de troènes encadre une haie de bruyères naturelles qui constituent le Gros Open Ditch. Beau s’élança et le franchit aisément. Le souffle court et les jambes encore affaiblies par ce premier saut, il dut se concentrer pour déjà passer le second, le Moyen Open Ditch et arriver à la Double Barrière, avec une hauteur légèrement plus importante et un aspect impressionnant car il est constitué par des balais de genêts sombres et denses qui effraient les chevaux.

Beau fit trois sauts sans faute. Chelsea n’était pas en tête de course, mais elle avait tous les sens concentrés droit devant elle et elle savait que Beau partageait son énergie : celle des vrais vainqueurs.

Elle savait qu’il allait déployer sa vigueur dans les derniers mètres avant l’arrivée pour remonter ceux qui étaient en tête.

La course sur terrain plat reprit et comme un seul élément, les cavaliers et leur monture abordèrent une courbe et quelques dénivelés propres au terrain où se jouait cette course.

Une « Rivière des Tribunes » semblable à celle d’Auteuil immuable depuis un siècle avait été reconstituée en plus petit.

Située face aux tribunes, la Rivière ne demandait pas d'efforts particuliers aux chevaux quant à la hauteur, mais exigeait tout de même un bond de huit mètres qui devait être abordé avec précaution. Un cheval qui ne se déploierait pas assez prendrait le risque de se retrouver les pieds dans l'eau, ce qui pourrait occasionner une chute très dangereuse.

Chelsea connaissait les qualités de jambes de Beau et aborda avec confiance cet obstacle. Elle savait que si sa mère avait été présente, elle aurait retenu son souffle tant elle avait peur pour sa fille mais se sentit libérée car sa maman respirait normalement aujourd’hui, retenue par son travail à Bordeaux. La jeune femme sourit en donnant l’impulsion avec les reins, les cuisses et les jambes, ce qui permit à Beau de s’élever. Le temps s’arrêta l’espace des huit mètres pour repartir avec l’impact du sol et des sabots qui le martelaient pour poursuivre la course.

Chelsea suivait le cheval de tête. Elle pouvait voir la sueur qui faisait briller sa croupe.

La fatigue commençait à se faire sentir et Chelsea murmura à Beau que cela serait bientôt terminé, qu’il suffisait de dépasser le précédent et que ce serait chouette et particulièrement jouissif, non pas de gagner, mais que ce soit une femme et son Shunkawakan remportent une course dédiée à la recherche, la solidarité et l’humanisme.

Ils arrivèrent en vue du dernier gros obstacle du parcours de six mille mètres : le Rail Ditch & Fence ne pardonne pas la moindre faute d'inattention ou de fatigue. Imposant, épais car composé de bruyère naturelle, il demande un saut de cinq mètres de long pour plus d’un mètre de haut. Véritable piège pour certains, facilité pour les plus doués, le « Juge de Paix » comme il est communément nommé, lance la course et les accélérations : Jockeys et chevaux doivent avoir les ressources nécessaires pour le passer afin d’entamer la dernière ligne droite vers l’arrivée.

Chelsea ne regarda pas l’obstacle, ce n’était pas nécessaire.

Elle savait que Beau allait le passer sans problème. Elle regardait déjà plus loin. Elle regardait la victoire et pensa à sa fierté.

Beau ne comprit pas le message : Victoire, fierté, orgueil, vanité sont des sentiments qu’il ne connaissait pas.

Il s’élança mais crut qu’il pouvait prendre appui tant la bruyère était compacte. Ce mouvement le déstabilisa et Chelsea qui regardait plus loin, n’anticipa pas le déséquilibre : La chute fut inévitable.

Cheval et cavalière roulèrent ensemble. Chelsea perdit son casque, le cavalier suivant ne put les éviter. Katanga passa de justesse sur leur droite grâce à la rapidité des réflexes de son jockey. Beau et Chelsea roulaient toujours alors que le pied du Demi-sang frappa Chelsea à la tête.

Elle ne se rendit compte de rien.

Elle ne vit pas les yeux fous de Beau qui la regardait.

Elle avait toujours le visage dirigé vers l’arrivée, le sourire aux lèvres quand elle sombra, meurtrie et crasseuse dans la nuit épaisse, noire et sans fond.