L'aiguillage de la tangente - Brigitte Guilbau - E-Book

L'aiguillage de la tangente E-Book

Brigitte Guilbau

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Beschreibung

Alex est une photographe à qui tout réussit. Passionnée, investie, égoïste... très égoïste, rien ne la prédestinait à prendre un virage si radical. C’est au détour d’un virage mal négocié et d’une descente dans l’enfer d’un ravin qu’Alexandrine apprendra à s’écouter, à regarder autour d’elle et à s’ouvrir aux autres. Ces autres... Dainial... Élise... Pol... Et eux... ceux sur ces vieux films « 9,5 » achetés une bouchée de pain. Est-ce que tout se vend? Est-ce que la dignité humaine et l’humiliation peuvent se monnayer ? Auschwitz... Les chambres à gaz... un court témoignage de l’antichambre de l’horreur imprimé sur une bobine cachée depuis plus d’un demi-siècle dans un grenier poussiéreux. Un choix personnel. Un choix de conscience.

À PROPOS DE L'AUTEURE

" Brigitte Guilbau est ce que l’on peut appeler une “Agitatrice de neurones”, une tornade de la pensée. Par son enthousiamse, elle communique la plus belle façon de désobéir: Réfléchir. Conférencière passionée, cette ancienne professeur de philosophie, adepte du “sans langue de bois” joue avec l’humour pour réveiller les consciences.

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Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Certaines peuplades primitives craignent que leur âme soit prisonnière d’un cliché photographique ainsi condamnée à cette prison scellée.

Mais ce n’est pas la photo qui vole la liberté, c’est le but bienveillant ou malveillant du photographe

C’est lui et lui seul qui en portant atteinte à la dignité du sujet et en ne la respectant pas, perd la sienne

L’auteur

Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existés, ne saurait être que coïncidence fortuite, il est cependant basé sur des faits historiques.

28 juin

— … ame ?

— … dame ?

— Madame ?

Je ne sais pas d’où provient cette voix dans l’habitacle de la voiture que je conduis, mais ça n’a pas d’importance, je n’ai pas le temps de m’en inquiéter, car j’ai plus sérieux à assumer.

Je suis sur une route de montagne et la voiture commence à dévaler la pente. Elle prend de plus en plus de vitesse, mais ça ne me grise pas. J’ai peur. J’ai les mains crispées sur le volant. Je suis consciente qu’il est froid sous mes doigts et je me dis que cette réflexion, en cet instant, est absurde. Mon visage doit être crispé, lui aussi, mais je ne peux pas le regarder dans le rétroviseur comme je le fais si souvent pour vérifier la ligne du Kohl qui encadre mon regard. Je n’en ai pas le temps, je suis en danger.

— Madame ?

Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai aucun réflexe au niveau des jambes. Elles sont comme paralysées et la voiture file de plus en plus vite.

J’ai beau forcer leurs mouvements, elles restent inertes.

Ça va aller, me dis-je, il faut juste que je me concentre le plus possible : ne pas me laisser distraire, ni par mon état, ni par ma frayeur, ni par cette voix.

J’agis comme si les pédales avaient peu d’importance. Tant pis. Il faut faire avec les moyens qui sont mis à ma disposition. Pas le temps de réfléchir non plus. Il y a un tournant à droite, je tourne le volant à droite. Puis un tournant à gauche, je tourne le volant à gauche. Ouf ! Je découvre une longue ligne droite et la route semble remonter légèrement. Cette dénivellation va peut-être m’aider à freiner le véhicule fou. Je souris, car je pense sauver ma vie et celle de la personne dont la voix s’est tue momentanément, mais mon visage reste tendu et mes yeux fixés sur l’asphalte.

La fin de la côte est proche et je ne sais pas quel type de route va suivre, car je ne la vois pas encore. La voiture roule toujours trop vite et je suis inquiète. La déclivité ne l’a pas freinée suffisamment. Si elle doit réamorcer une descente, je ne sais pas si j’arriverai à la maintenir dans sa trajectoire.

Mon corps est en train de décharger une bonne dose d’adrénaline, car je sens des picotements dans le dos, tout le long de la colonne vertébrale. J’ai les mains moites, mais rien ne me fera lâcher le volant. En un éclair, je me rappelle que j’ai attaché ma ceinture de sécurité. J’ai bien fait, je vais certainement en avoir besoin. J’arrive au sommet de la côte. J’ai la gorge serrée, des larmes sèches au creux des yeux et l’estomac qui remonte dans la gorge. Ce n’est pas bon signe.

— Madame ?

Ça y est, j’y arrive. Je tends le cou pour anticiper.

Taisez-vous, vous, me dis-je, ne me parlez plus, car il n’y a rien ! La route s’arrête ici ! Je ne dis pas un mot. Mon épouvante est muette. Ma vie n’aura pas eu un dernier mot.

Je vois le capot se confondre, l’espace d’un instant, avec le bleu du ciel. Comme s’il le pénétrait. Je distingue même quelques nuages. Tout semble suspendu et puis tout bascule. Dans un craquement terrible, mon véhicule s’enfonce vers l’enfer. Une fraction de seconde, je déteste cette ceinture de sécurité qui me sangle et m’interdit d’avoir une chance de sauter, de quitter ces tôles qui vont devenir mon cercueil. Je regarde mes mains qui resteront crispées sur le volant pour l’éternité. Des mains trop jeunes ! Je hurle alors à cette perspective en sentant tout mon corps qui plonge dans le vide.

Et j’ouvre les yeux.

Pour croiser ceux d’une novice en blanc.

Son regard est rivé au mien.

Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’elle n’est pas avec moi dans la voiture ou que ce n’est pas déjà la mort qui vient à ma rencontre, mais que je ne suis pas dans cette voiture imaginaire qui termine sa course dans un hurlement de tôles froissées sur les rochers d’un ravin vertigineux.

Je la regarde.

Mes mains qui ne transpirent pas sont posées sur des draps.

Je ne sais pas si ma bouche et mon visage sont crispés, car il n’y a pas de rétroviseur pour les regarder. J’ai envie de sourire à cette idée parce qu’elle est stupide et que je suis contente de ne pas être dans la voiture dont il me semble encore entendre le bruit des tôles qui se tordent, mais les muscles de mon visage ne bougent pas. Qu’est-ce que je fais là ? J’ai envie de le demander, mais je n’arrive pas à articuler le moindre mot. Je me contente de regarder cette fille qui me regarde. Sauf que nous ne nous regardons pas de la même façon. Elle, elle me regarde comme on ausculte quelqu’un. Comme on analyse. Comme on vérifie. Elle est accrochée à mes yeux avec l’intérêt de celui qui surveille. Moi, je la regarde, hébétée. Comme on quémande. Comme on interroge.

Je suis accrochée à ses yeux comme à une bouée de sauvetage, comme si elle seule avait le pouvoir de me garder en vie. Alors elle me sourit et son sourire est le plus beau du monde. Je pourrais m’y perdre.

J’entends une voix, quelque part, qui demande :

— Elle est revenue ?

La novice tout en blanc me sourit à nouveau et, sans me quitter des yeux, pour me faire comprendre que sa réplique m’est adressée, répond calmement et avec une voix claire et douce comme ses yeux :

— Oui, elle est revenue.

Alors je reconnais cette voix qui m’appelait dans la voiture de mon cauchemar. Et j’ai fermé les yeux parce que cet effort m’avait épuisée, que j’avais besoin de repos et que je me sentais en sécurité. J’ai senti sa main glisser sur mon bras. Elle s’est levée et a quitté mon chevet.

Avant de m’endormir, j’ai entendu le froissement du tissu de sa robe, son pas léger qui s’éloignait et le bip bip d’une machine à côté de moi et qui annonçait que mon cœur battait toujours.

30 juin

C’est la nuit et je regarde autour de moi.

En reprenant conscience, j’avais bien compris que je devais être à l’hôpital. Maintenant, je détaille mieux la pièce, car j’ai l’esprit plus clair. Je suis dans un service de réanimation ou quelque chose comme ça, car l’exiguïté des lieux et le matériel médical m’y font penser. Comme tout le monde, j’ai regardé le feuilleton Urgences à la télévision et je vois bien que ces lieux y ressemblent. Sauf qu’ici, cette nuit, tout est tranquille. Personne ne court, ne donne des ordres ou ne regimbe. C’est le calme plat. J’imagine George Clooney passant dans le couloir, je souris.

Je devrais avoir envie de me lever pour savoir où je suis, mais je n’en ai pas la force. Il y a seulement mes mains qui glissent sur les draps comme pour se rassurer. Le contact est doux, ça me fait du bien d’abord parce que c’est doux, mais aussi parce que j’ai la preuve que mon sens du toucher est opérationnel. Alors je pars délicatement à la rencontre de mon corps, je tourne la tête vers la droite et puis à gauche, tout doucement, car j’ai peur que quelque chose craque. Un muscle ou une fibre interne ou un os qui auraient été atteints et fragilisés sans que personne ne m’avertisse qu’il ne fallait pas bouger. Alors je ne bouge pas. J’ai peur de m’abimer, car il est certain que je suis blessée sinon, qu’est-ce que je ferais ici ? Ma mémoire vagabonde pour tenter de mettre de l’ordre dans mes idées, mais elle s’arrête au souvenir de ce film que j’ai vu il y a quelques années Mar Adentro1 et je repense en un éclair au regard de l’homme qui se réveille paralysé.

Mes pensées ne peuvent alors poursuivre leur cheminement. Je sais déjà que je ne peux être tétraplégique puisque je sens les draps et que mes doigts peuvent toucher, sentir et se fermer sur l’étoffe légèrement rugueuse et que je peux remuer la tête. Je me remémore l’accident : je ne pouvais pas freiner et la voiture filait, car mes jambes étaient inertes. Est-ce le signe qu’elles sont immobiles pour toujours ? Où sont mes jambes ? Je me concentre. Comme si je nageais avec mon flux sanguin, je descends dans mon corps vers mes membres inférieurs et les pénètre lentement. Je me concentre. Je ressens mon bassin, mes cuisses, mes mollets, mes pieds, mes orteils. Mon gros orteil droit bouge le premier. Je vois le mouvement qui s’imprime sur le drap et ça me fait sourire. Mon orteil gauche suit et je sens alors la vie couler dans mes jambes en remontant vers les cuisses.

Il semble bien que je sois entière !

Je suis reliée à une machine qui fait toujours bip bip et ça me fait bien plaisir. Non, d’être connectée évidemment, mais que ça fasse toujours bip bip. Ainsi je rythme ma respiration à l’unisson de mes pulsations déclarées et sonores. Pour me sentir à l’unisson de la vie. Et je décide de ne pas bouger, de peur que la machine se dérègle et se taise. Je me sens faible, mais je n’ai plus sommeil. Je vais attendre que le service se réveille aussi pour avoir des nouvelles.

Surtout, ne pas trop montrer que je suis vivante, me dis-je, de peur que cela dérange le grand ordonnateur qui m’a permis de revenir. Mais ne pas faire semblant que je suis morte non plus, sait-on jamais qu’il se vexe de ma comédie et me prenne au mot. Juste attendre. Montrer que je suis gentille, obéissante, patiente, reconnaissante.

Bonne fille.

1 Mar Adentro : littéralement « dans la mer », film dramatique espagnol d’Alejandro Amenabar sorti en 2004. Le scénario est inspiré de l’histoire vraie de Ramón Sampedro, devenu tétraplégique à la suite d’un plongeon.

1er juillet

— Bonjour Madame !

Je reconnais la voix de la petite novice en blanc de mon réveil. Je tourne la tête. Je la regarde et tente de lui renvoyer son sourire. J’ouvre la bouche, je veux lui parler, mais le son qui en sort m’est inconnu. C’est une voix grave, sèche et monocorde.

— Bon… our

— Voulez-vous boire ?

Je fais un signe de tête pour acquiescer.

Je suis contente de voir quelqu’un, elle, tout particulièrement, car son visage est paisible et il est le premier que j’ai vu à mon réveil. Alors, ça me fait du bien et j’ai envie de lui être agréable à mon tour.

Elle est jolie, cette fille. Qu’est-ce qu’elle fait en novice ? Ce célibat voulu, ces travaux forcés en vestale servile, madone surannée du Ciel, est-ce nécessaire à son bonheur, son équilibre ? J’avoue ne jamais avoir compris, mais là, je comprends encore moins, car elle est belle.

Mon œil exercé de photographe professionnelle joue déjà et la place au centre d’un cliché qui la magnifierait. Je la regarde aller chercher un objet qui ressemble à un biberon, y mettre de l’eau et je m’interroge en la regardant de dos.

Elle a l’air mince malgré cette robe informe et quand je dis informe c’est faux puisque cette robe ressemble à un sac et que même un sac a des formes. Des formes de sac. Donc, cette robe a une forme, celle de ne pas en avoir. Pour ne pas être vue, pas regardée comme une femme.

Ma réflexion sur le prêt-à-porter des nonnes est de courte durée, car elle revient vers moi et je n’ai pas le temps de me dire que la face avant de ce sac est aussi moche que la face arrière. La jeune femme met sa main sous ma nuque et me la soulève légèrement pour m’aider à attraper l’embout en forme de paille entre les dents. L’eau me fait un bien fou. Je déglutis avec peine et la moitié de ce que j’ai en bouche coule sur mon menton, dans mon cou et sur les draps. Mais je n’en suis pas honteuse, car son sourire me rassure. Elle est douce et gentille. Elle me respecte dans mon incompétence. Comme si elle savait. Alors je ne me sens pas stupide. Et c’est grâce à elle.

Elle dépose la bouteille, essuie mon menton et mon cou.

— Ça va mieux ?

— Oui

Ma voix est plus claire, je suis heureuse.

Elle aussi, elle partage mon bonheur simple et ça se voit. Alors comme ça se voit, je ne me pose plus de question stupide sur le pourquoi de sa robe et je me dis qu’elle est belle ainsi et son choix ne me regarde pas. Et que, puisque son choix ne me regarde pas, je n’ai aucun droit de le critiquer ou de le remettre en question. Mais cette pensée m’étonne, car j’ai toujours eu tendance à remettre en question les choix des autres alors je lui demande quand même :

— Pourquoi êtes-vous nonne ?

Et elle me répond, comme si ça coulait de source :

— Pour m’occuper de gens comme vous.

Alors je me suis tue d’abord parce que sa réplique était bien sonnée et c’était bien fait pour moi. Ensuite parce qu’elle avait raison. Et que j’avais bien besoin qu’on s’occupe de moi.

2 juillet

— Bonjour Madame !

Ah ! Ça, ce n’est pas la voix de ma petite nonne préférée ! Qui est-ce ? Pas le temps de chercher la réponse à cette question, la voix me donne les informations avant que je ne les demande.

— Je suis votre infirmière. Comment allez-vous, ce matin ? On va vous changer de service. Vous allez avoir une belle chambre. Le service de réa, ce n’est plus pour vous.

C’est donc bien ce que je pensais, je suis dans un service des urgences et maintenant que j’ai repris conscience, je vais être transférée. J’en suis à la fois soulagée, car cela veut dire que mon état s’est amélioré. Mais j’en suis aussi attristée, car cela signifie que je quitte ma jolie petite nonne que j’aime bien parce qu’elle a un joli sourire, une voix douce et qu’elle m’a tenu la main pendant mon cauchemar et mon retour à la conscience. C’est elle aussi qui n’a pas ri quand je ne savais pas boire convenablement. Mais il est évident que personne ne me demande mon avis sur la question. Je suis un objet à trimballer dans son lit, une chose dans une autre chose.

Au mouvement que fait le lit, je sens que les freins se débloquent : le choc est perceptible et la transhumance vers ma nouvelle chambre commence. J’ai toujours eu horreur d’être « trimballée » contre mon gré. Je franchis la porte, les pieds devant.

Cela n’arrive donc pas seulement quand on est mort, me dis-je.

Nous avons longé un couloir où tout était vitré et puis mon pilote impassible a stoppé le lit devant les portes d’un ascenseur. Elle ne me parle pas. Ne me regarde pas. Peut-être réfléchit-elle à ce qu’elle devra faire après son travail. Les courses pour le ménage, les enfants à aller chercher à l’école et moi je ne suis qu’une patiente à changer de chambre, un objet inerte couché dans un autre objet à roulettes. Pour faire de la place. Pour le suivant qui va avoir besoin des soins de la petite nonne si gentille qui lui tiendra la main et lui sourira sans se moquer. Un patient qui la trouvera moche avec sa robe en forme de sac et qui n’aura pas compris qu’elle est là pour lui et rien que pour lui parce qu’elle lui donne sa vie, le con.

Nous sommes arrivées à un étage qui ressemble à l’un de ceux où l’on peut enfin recevoir des visites. Il y a des gens dans le couloir et je peux croiser leurs regards. Ils n’ont pas l’air effrayés. Cela me rassure, car je ne me suis pas encore vue. J’ai envie de chercher dans leurs yeux ce qu’ils pensent de moi. Suis-je encore belle ? Rassurez-moi ! Suis-je encore un être humain ? Dites-moi que j’ai encore ma dignité ! Je me sens gênée d’être ainsi transportée alors j’ai envie de dire « Vous savez, je ne suis pas malade. Ça va aller. » Comme si les malades l’étaient par choix et que mon état était plus valorisant parce que non contagieux, pas attrapé, comme s’il y avait une hiérarchie.

Je me suis inquiétée pour mon apparence. Pour ces gens, je ne suis pas une femme dans un lit, je suis une accidentée qu’on change de chambre. Ce n’est pas du tout pareil. Mon statut de genre est transformé. Exit l’attrait sexuel, je suis une chose humaine couchée sur un lit. Les électrodes n’ont pas été placées sur ma poitrine, mais sur mon torse. Mes cheveux ne flottent pas harmonieusement sur l’oreiller, mais pendent lamentablement sur mes épaules et si mes aisselles ne sont pas épilées, tout le monde s’en fout. Je suis un numéro. La preuve ? Je la vois dans le regard des passants qui attendent de pouvoir entrer dans la chambre de leurs anonymes bien aimés, je la vois dans le silence de ma convoyeuse, dans la poche qui se balance au bout de ma perfusion, dans le code-barre sur le bracelet qui enserre mon poignet.

Jusqu’à mon pubis qui doit probablement ressembler au pré non fauché de mon voisin, mais cette pensée ne me fait pas rire d’abord parce que je déteste l’idée de ne pas être soignée et ensuite parce que tout le monde s’en moque et que c’est cela qui est vexant. Je me sens moche en malade.

Le lit a stoppé, la porte de ma chambre s’est ouverte et l’infirmière qui n’a toujours pas desserré les dents m’installe.

— Voilà, dit-elle, on y est.

Et elle ajoute en sortant :

— Le médecin va venir vous voir.

Et j’ai eu très envie de lui dire merde. Mais je ne l’ai pas fait parce qu’elle n’en peut rien que mes aisselles ne sont pas épilées et que je dois ressembler à un ballot de foin et que les gens m’ont regardée comme un colis et non comme une femme. Et surtout parce que j’ai l’impression très nette que non seulement elle ne le mérite pas, mais que c’est sans intérêt. Elle m’a dit « on » et ce « on » résonne comme une absence de personnalité, d’individualité, d’existence vraie et unique. « On » ce n’est pas un être humain, c’est un paquet. Alors j’ai tourné la tête vers la fenêtre. Je suis vexée d’être futile.

Pendant quelques secondes, j’ai cru qu’il pleuvait au-dehors, car je vois de l’eau, mais cette eau ne coule pas sur les vitres, elle emplit mes yeux, coule sur ma joue, mon menton et mon cou et ma gentille nonne n’est plus là pour l’essuyer dans un sourire. Alors je n’ai rien dit à cette infirmière qui ne me voit pas. Je n’ai pas essuyé non plus ma joue pour ne pas montrer qu’il y a de la pluie dans mes yeux. Je n’ai pas eu son intérêt, je ne veux pas de sa sollicitude. Je n’ai même plus envie de lui dire merde.

Et l’infirmière est sortie de la chambre. Elle n’a rien vu. Elle est certainement partie convoyer un autre malade, dans un autre lit, dans une autre chambre. Un malade qu’elle ne regardera pas non plus et qui se croira seul, avec la pluie qui ne coule pas sur les vitres.

3 juillet

J’ai le regard fixé sur la porte au moment où elle s’ouvre sur un homme qui ne peut être que le médecin. Impossible de se tromper. Pas de doute. Même le premier – ou le dernier – des crétins ne peut hésiter : blouse blanche, stéthoscope, tempes grisonnantes, Rolex, sourire commercial de celui qui a fait des études, connaît des mots scientifiques que personne ne comprend même pas celui qui en souffre et qui sait qu’un patient en confiance est nettement plus docile qu’un fou furieux qui se débat.

— Bonjour ma petite dame !

Confirmation : il m’énerve déjà. Mais il faut se montrer docile. Tout le monde sait qu’un médecin qui a fait des études sera plus compétent au chevet d’un patient très patient. C’est un prêté pour un rendu.

— Bonjour Docteur.

Il tend la main, je pense qu’il veut serrer la mienne. Alors je la lui tends, mais la sienne va plus loin et prend mon poignet pour calculer mon pouls. Je ne suis qu’une patiente. Il a l’air satisfait alors je fais semblant de l’être aussi.

Il me regarde avec insistance. Que veut-il me dire ? Ou que veut-il savoir ?

— Vous connaissez votre nom ?

Je suis surprise par cette question. Mais je me dis qu’elle doit être logique. Je suis probablement restée longtemps inconsciente et il s’inquiète de savoir si tous mes neurones ont retrouvé leur fonction, si tous les fils sont connectés. S’il n’y a pas de court-circuit. J’avoue que je n’y avais pas pensé. Et dans l’hypothèse où j’aurais oublié mon propre nom, cela ne m’aurait probablement pas inquiétée. J’aurais vécu très heureuse sans y penser. Mais maintenant qu’il me le demande, si c’est le cas, cela sera terrible. Ce sera ça, la vraie souffrance : le savoir.

Je ne réponds donc pas immédiatement à sa question, car je réfléchis au sens de cette éventualité. Un handicap ne le devient-il que quand on en a conscience ? Mais, lui, il s’inquiète de mon silence, pense que mes fils sont en court-jus et réitère sa question.

— Votre nom, Madame, vous vous en souvenez ?

Je fais signe « oui » de la tête.

— Alors, dites-le-moi.

J’aimerais qu’il sourie, ce serait plus agréable, mais il ne le fait pas. Il me demande mon nom. J’aurais peut-être dû avoir la présence d’esprit de lui demander le sien au cas où ça n’aurait pas été un médecin et qu’un fou se serait échappé de l’asile le plus proche, mais je n’y ai pas pensé. Un patient c’est confiant. J’aurais peut-être dû lui demander le sien pour lui rappeler qu’être médecin n’empêche pas la politesse des présentations, mais je n’y ai pas pensé. Un patient c’est humble. J’aurais peut-être dû lui répondre que ça ne le regardait pas pour montrer mon aptitude à la réplique, mais je n’y ai pas pensé. Un patient c’est docile. J’aurais peut-être dû inventer un nom marrant pour voir s’il a de l’humour, mais je n’y ai pas pensé. Un patient c’est sérieux. Alors j’ai répondu. Un patient, ça obéit.

— Alex.

— C’est tout ?

— Non, Alex Delpérière.

— On vous surnomme Alex ?

— Oui.

— Pas très féminin !

Je pensai illico à mon pubis et à mes aisselles. Cette pensée me fit sourire. Et comme je souriais, il sourit à son tour. Il se méprenait. Il pensait que j’étais contente de me souvenir, d’être confiante, humble, docile, sérieuse et de lui obéir.

— Alexandrine.

— C’est beaucoup mieux. On va vous apporter à manger Alexandrine, si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler. Je reviendrai vous voir cet après-midi.

Il se dirige vers la sortie, il semble pressé. Il ouvre la porte de ma chambre et me regarde. Nous savons très bien tous les deux qu’il ouvre en même temps une porte à l’intérieur de mon esprit et que j’ai jusqu’à son retour pour y réfléchir, pour y mettre de l’ordre. Il ne me quitte pas, il me laisse le temps et de manger à mon aise, probablement de façon malhabile, le repas qui va m’être servi dans quelques minutes et de laisser remonter mes souvenirs, probablement de la même manière. Il se retourne et sort. J’ai l’impression que je dois dire quelque chose alors je dis dans son dos :

— J’n’aime pas mon prénom. Je préfère Alex. Pourquoi deviez-vous savoir si je me souviens ?

— Parce que vous êtes restée plusieurs jours dans le coma, Alex. Et donc, nous ne savions pas si ça avait fait des dégâts. À tantôt. Mangez. Tout va bien maintenant.

Et il est sorti.

Tout va bien maintenant… parce que je me souviens de mon nom ? C’est le critère ? Ça ne tient qu’à ça que « tout aille bien » ?

Longtemps après qu’il fût sorti, je fixais encore la porte. Plusieurs jours… Combien ? Pourquoi ? Comment ? Plusieurs jours à ne pas être consciente, à ne pas savoir, à ne pas sentir, à être à la merci de tout et de rien sans réagir, sans pouvoir exprimer. Sans rien. Sans moi. J’ai beau me torturer les méninges et tenter d’y cerner un souvenir, rien. Pour moi, je suis toujours aux premiers jours de l’été et cet espace-temps où je n’ai plus rien été, m’angoisse et me sidère.

Comme une petite morte couchée sur son lit, tuyautée, balourde à la salive séchée aux commissures des lèvres molles, je m’imagine gisante, livrée à la vue des vivants. Des jours, comme ça, n’être qu’un corps avec des os et de la peau, les mains molles inertes et pâles, les cuisses affaissées, les yeux clos, le menton qui pend. Des jours à ne pas savoir que j’existe. Je suis éphémère, je le sais, mais là j’en prends conscience parce que j’ai toujours pensé que je me battrais jusqu’à mon trépas et que je lui opposerais une farouche et déterminée résistance. Et je m’aperçois que je lui étais livrée, pieds et poings déliés, offerte simplement dans l’abandon de la non-résistance, parce que des fils étaient déconnectés. Je perçois alors toute la chance que j’ai en ce moment qu’ils se soient ressoudés. Parce qu’autrement, je serais toujours là-bas, au sous-sol des urgences à attendre, sans vraiment attendre, quelque chose que je n’imaginais même plus, que je ne désirais même pas, à vivre sans vie, sans conscience, sans moi.

Une infirmière est entrée avec un plateau. Un peu de crème, un verre de lait. Voilà mon premier repas de revenante. Je veux fêter ça, moi ! Je veux du champagne et du caviar, du foie gras et je me fiche complètement du prix du champagne qui doit pétiller comme la vie que je retrouve. Je veux du caviar sorti tout droit d’un esturgeon qui serait bien mort, lui comme l’oie, enfournée, torturée, gavée, sacrifiée à l’autel de mon plaisir. J’exige de fêter mon retour en noceuse de la vie !

Je dois certainement regarder l’infirmière d’une façon peu commune, car elle me demande si je me porte bien. J’acquiesce distraitement, mais je dois avoir le regard désemparé, car elle insiste gentiment. Alors je répète « Non, ça va ! » assez sèchement, car je veux être seule avec moi-même que je viens de retrouver. Elle dépose alors le plateau sur la table et sort.

Je regarde la crème couleur crème posée dans un bol couleur terne. Et je pense à ma petite novice, couleur tendresse. Un beau poisson doit toujours nager quelque part, dans les estuaires d’une région tempérée de l’hémisphère Nord avec tous ses œufs bien en place et une oie promène toujours sa chair et son foie surchargé en criaillant, sifflant ou cacardant. Ils sont sauvés. J’ai mangé la crème.