Un papillon sur la banquise - Brigitte Guilbau - E-Book

Un papillon sur la banquise E-Book

Brigitte Guilbau

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Beschreibung

Frédérique part pour l’Afrique avec la dernière lettre de son fils Manuel. Pourquoi s’envole-t-elle au pays des maisons sans adresse ? Pour que les mots du mal qui la ronge sortent enfin. Elle a appris trop tard le harcèlement qu’il vivait dans son établissement scolaire. Elle ignorait que le cauchemar commençait pour lui dès le réveil et que l’horreur prenait l’apparence de ses copains de classe. Que faire lorsque ces lieux de savoir et de vivre ensemble que sont les écoles deviennent ceux qui nous tuent ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

" Brigitte Guilbau est ce que l’on peut appeler une “Agitatrice de neurones”, une tornade de la pensée. Par son enthousiamse, elle communique la plus belle façon de désobéir: Réfléchir. Conférencière passionée, cette ancienne professeur de philosophie, adepte du “sans langue de bois” joue avec l’humour pour réveiller les consciences.

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Seitenzahl: 214

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Qui n’a pas connu l’humiliationne connaît pas le prix du respect. B.Guilbau

Chapitre 1

Dans cette obscurité encore fraîche qui précède l’aube, l’hôtel s’éveillait lentement, étiré vers la clarté qui pointait. Des claquements, des tintements, des bruits de pas annonçaient que le personnel travaillait déjà à l’installation d’une journée pour ses clients.

Frédérique s’étira mollement.

La douceur des draps encore témoins de sa chaleur et de son sommeil lui donnait le sentiment d’une protection bienfaisante, bienheureuse, qui précède le réveil complet.

Mais la réalité reprit ses droits.

La jeune femme y était arrivée la veille, en fin de journée. Elle n’avait pas cherché à découvrir les lieux parce que le cuisinier l’attendait pour clôturer sa journée et que ce n’était qu’un hôtel de transit. Le véritable voyage commencerait le lendemain à l’aube. Le temps de grignoter ce dernier repas local sans saveur, et elle avait rejoint sa chambre dont la fenêtre donnait sur le parking. Distraitement, machinalement, elle regarda les voitures alignées deux étages plus bas. La sienne n’y était pas, elle était arrivée en bus. Les véhicules garés auguraient un voyage de courte durée pour leurs propriétaires, et Frédérique ne reviendrait pas de sitôt. Elle ne pouvait même pas dire si elle le ferait un jour. Plus rien ne la retenait ici, et rien non plus ne pourrait lui donner l’envie de revenir. Mais c’était sans importance, pensait-elle. Il était même préférable que cela ne se produise jamais.

Elle se pencha légèrement vers la table de nuit et saisit son portable pour y lire l’heure.

Il allait sonner dans dix minutes. Elle désactiva le réveil et, après s’être assise sur le bord du lit, enclencha la localisation géographique et posta sur les réseaux sociaux habituels une photo de son hôtel avec le commentaire : « C’est parti, direction j’oublie tout ».

Sans le moindre sourire mais en chantonnant « Que será, será, whatever will be, will be, the future’s not ours to see, que será, será, what will be, will be »1, elle se dirigea vers la salle de bains.

Elle se dévisagea longuement dans le miroir à la lumière blafarde du néon. Elle détailla sans complaisance son visage fin au menton volontaire en penchant légèrement la tête sur le côté, comme à son habitude quand elle réfléchissait et cherchait la réponse adéquate lors de ses cours de sciences humaines au collège. Frédérique n’était pas ce qu’il était convenu d’appeler selon les critères en vogue une « beauté » et, s’il lui arrivait d’être sifflée dans la rue par quelque groupe d’imbéciles en poussée hormonale, elle se demandait à chaque fois s’ils avaient de bonnes lunettes.

Son nez était peut-être un peu trop fort et la petite bosse sur son arête prouvait qu’il avait été cassé. Elle se souvenait très bien de ce jour où, à la plage avec ses amis, elle avait plongé pour se rapprocher d’un « dingui » orange où deux jeunes filles étaient alanguies au soleil. Le reste du groupe savait très bien que cette indolence était plutôt énamourée pour plaire aux garçons, peu nombreux, qui s’amusaient sur le ponton proche et les regardaient avec intérêt. En émergeant, elle avait empoigné, dans un grand éclat de rire, le boudin bâbord de la petite embarcation et avait poussé un bon coup pour la faire chavirer. L’excuse était le jeu, la vérité était de les voir basculer dans la flotte, maillot sexy, maquillage et cheveux lissés, les quatre fers en l’air. Exit l’attrait, bonjour la remise à niveau ! Chaque fille devait avoir sa chance avec les garçons ! Mais son plan fut un fiasco car le bateau ne se retourna pas comme convenu. Il prit juste un peu l’eau et une des starlettes de l’insubmersible à boudins, paniquée, attrapa une des rames et assena un grand coup pour se défendre de l’assaut de la bête immonde surgie des flots. Frédérique la reçut sur le nez et, en état groggy par le choc, s’enfonça dans l’onde méchante et indifférente qui abandonne les petites filles indociles qui jalousent les starlettes imbues et admirées. Mais le monde et ses hasards continuent inlassablement leur manège pour nous apprendre l’humilité, principalement quand on a peu de dispositions. Ce sont donc les garçons qui lorgnaient sur les filles qui plongèrent pour sauver de la noyade l’infortunée. Elle fut attrapée par le fond de sa culotte de bain et ramenée sur la plage où un maître-nageur de faction vint constater qu’elle respirait toujours et lui intimer l’ordre d’aller se changer. Il n’était pas dupe. Frédérique, humiliée, avait regagné sa cabine, le fond du maillot élargi rentré dans les fesses et le nez en sang. Les deux crétines flottantes souriaient et les garçons repartirent les mater.

Ce fut très certainement ce jour-là que la jeune fille prit conscience de ce que devaient ressentir les copines anonymes des beautés en couverture de Play Boy. Elle en conçut une indéfectible et indéniable antipathie pour les magazines people.

La jeune femme ouvrit le robinet de la douche et, en attendant l’arrivée de l’eau chaude, se brossa les dents. Ce qui frappait, dans son visage, c’était ses yeux qui, très écartés l’un de l’autre, s’étiraient en amande. Leur couleur d’un gris-vert intriguait, et Frédérique savait que son charme résidait dans ce regard. Sa bouche était ourlée et ne nécessitait pas d’être redessinée par quelque crayon. Ses cheveux, mi-longs et bouclés naturellement, encadraient de noir ce visage encore jeune mais crispé par la douleur et le chagrin. Dans le miroir, les yeux étaient éteints et la bouche était pincée. Elle ne sourit pas à son image.

Elle quitta son reflet et prit une douche rapide puis s’habilla, boucla sa valise, vérifia d’un dernier regard qu’elle n’avait rien oublié, sortit dans le couloir et descendit au rez-de-chaussée, commanda une tasse de café au bar de l’hôtel, régla sa note et se dirigea vers l’aéroport avec la première navette.

En regardant le jour s’installer par la vitre du bus et la zone de départ qui se rapprochait, elle sut que si son choix n’était pas le bon, il n’y en avait cependant pas d’autre.

L’aéroport était déjà en effervescence et grouillait de cette faune particulière qui mélange les sandales des vacanciers aux derbies des hommes d’affaires, les sacs à dos, les valises rose bonbon, les Briggs et Riley, les aluminiums, les tissus et les nylons, les impatients, les dégourdis, les primipares de l’aérogare qui sont perdus et courent en tous sens, les blasés, les indolents, les faux hippies qui s’imaginent à Woodstock et sont couchés çà et là, les agacés, les agités et les snobs.

L’enregistrement de ses bagages fut laborieux, d’autant qu’une file d’une cinquantaine de personnes était déjà formée et que les employés de l’enregistrement ne brillaient pas par un dynamisme débordant. Tout ici, déjà, sentait l’Afrique et sa nonchalance légendaire. Facilement repérable avec ses boubous colorés et ses énormes sacs de rangement cubiques chamarrés à deux anses, cette file avançait lentement.

Frédérique patienta donc en poussant négligemment son bagage du pied, entre une famille aux sandales de congés payés et une matrone au fondement gargantuesque, emballée dans un tissu à l’antipode de la recherche amincissante, décidée à ne pas se laisser dépasser dans la file -quand il était évident que personne ne serait suffisamment mince pour s’immiscer ni aussi stupide pour oser défier son regard qu’elle pensait altier et qui n’était que suffisant.

Me voilà bien placée, pensait Frédérique, poussant toujours du bout du pied sa valise à chaque avancée de la file. La fillette du groupe « congés payés » exigeait que sa mère la porte alors qu’elle était en âge de tenir sur ses pieds aux sandales roses. Elle eut envie de le lui faire remarquer mais préféra finalement se taire quand elle croisa le regard désolé de la mère qui, manifestement, ne partait pas en vacances pour se reposer.

Enfin, ses bagages furent enregistrés et elle put passer les portiques de sécurité pendant que la matrone se débattait avec des bracelets qui refusaient d’être retirés, en fusillant du regard tous ceux qui, évidemment, la dépassaient.

La fillette s’était tue. Frédérique osa un regard pour savoir si les parents avaient eu la bonne idée de la laisser partir pour la soute avec les valises ; mais non, la mère la portait en se débrouillant pour récupérer ses objets personnels sur le tapis roulant pendant que le père faisait semblant de ne rien voir pour replacer tranquillement sa ceinture dans les passants de son pantacourt pas cher et original, acheté aux soldes pour l’occasion.

C’est ainsi que, libérée de cette tenaille dans la file, elle accéléra le pas en se félicitant d’avoir une taille ordinaire qui lui permettait d’avancer vite et de se faufiler sans enfant braillard et handicapant. Elle n’imagina même pas qu’elle aurait pu proposer son aide à cette mère. Arrivée devant le tableau des départs, elle constata que l’avion affichait un retard non encore évalué.

Delayed !

Vexée par sa course inutile, elle s’installa sur un siège mouluré, sortit son portable pour vérifier sa messagerie puis, comme il n’y avait rien d’autre à faire, regarda autour d’elle et observa les divers comportements.

Le bruit courait, chez quelques passagers furieux, que le retard était dû à un problème de sécurité. Mais quelle sorte de sécurité ? Personne ne put savoir s’il s’agissait de sécurité relative à la qualité de l’avion. En ce cas, il fallait absolument obtenir un geste financier de la compagnie, qui était priée de se répandre en excuses – PDG à genoux –, pour compenser les heures de congés payés perdues. S’agissait-il plutôt de sécurité liée à un fou furieux qui aurait tenté de prendre des otages ? En ce cas, il fallait le lyncher sur place, plusieurs passagers s’étant d’ailleurs proposés pour faire partie du peloton d’exécution afin que l’avion décolle rapidement. S’agissait-il du fait de terroristes ? Dans ce cas, il fallait illico construire un bûcher afin de les brûler vifs avant que la justice, qui est imbécile et passive, molle et incapable, les arrête pour les relâcher avec des indemnités volées aux contribuables. Chacun cherchait pourquoi cet idiot d’avion était retardé. Chacun avait sa solution.

Celui qui criait le plus était un petit homme chauve, d’une cinquantaine d’années, qui se plaignait à qui voulait l’entendre que sa période de vacances annuelles était réduite à douze jours calendriers, hors week-ends bien entendu, et qu’il ne pouvait absolument pas envisager une seule seconde d’en perdre un à cause d’un avion de moindre qualité utilisé pour se faire du bénéfice sur le dos des vacanciers méritants qui, eux, gagnent leur croûte à la sueur de leur front ou d’un quelconque fou qui pouvait aller se faire voir ailleurs et afficher ses revendications « d’extrémiste de mes deux » dans des vols pour richards !

C’est toujours les petits qui paient, criait-il à la ronde, et chacun opinait sans en ajouter, à la fois pour montrer son accord tacite sur un point de vue qui les impliquait – c’était leurs congés à eux aussi – mais pas trop fort quand même, au cas où un complice du fou se serait caché dans les rangs.

La solidarité a ses limites. Et puis, se disaient-ils, on ne le connaît pas ce petit monsieur chauve. La discrétion en toute chose n’est-elle pas l’apanage des gens distingués ? C’est ainsi que personne ne venait crier avec lui et que chacun restait à distance respectueuse afin de ne pas lui déplaire mais de ne pas se mouiller non plus.

Certains regardaient d’ailleurs avec inquiétude autour d’eux pour savoir s’il ne serait pas préférable de prétexter un besoin urgent pour s’éloigner et faire semblant de ne plus faire partie du groupe des mécontents. Que pouvait donc représenter une journée au bord de la piscine de leur hôtel réservé depuis six mois – avec des réductions défiant toute concurrence – comparée à leur survie ?

Les plus musclés avaient déjà disparu au bar. N’était-ce d’ailleurs pas un indice ?

Frédérique avait également quitté le groupe en soupirant plus que nécessaire afin de montrer, au cas où quelqu’un se serait intéressé à sa personne, que ce babillage l’indisposait.

La vérité était que personne ne pouvait connaître les véritables raisons de ce retard du vol vers l’Afrique.

Elle avait quitté, la veille, sa région verte avec son humidité froide et pénétrante qui sent l’amertume pour rejoindre les terres ocre à l’humidité chaude et pénétrante qui sentent bon la terre originelle. Elle décida donc de ne pas se laisser gagner par la morosité ambiante.

En fait, ce n’est point qu’elle refusait la hargne, l’affliction au profit d’un enjouement plus jovial, la vérité est qu’elle ne voulait être touchée par aucun sentiment. La solitude était son meilleur bouclier.

Elle préféra aller s’asseoir un peu à l’écart en jugeant que c’était une excellente idée pour sa tranquillité, d’autant que personne ne remarqua sa disparition.

Le petit chauve continuait à motiver les troupes qu’il pensait siennes, accrochées à sa cause, sans se rendre compte un seul instant que si chacun l’écoutait, c’était d’abord et avant tout en espérant en tirer quelque avantage lié à une information utile et faire partie du groupe qui réclamait une indemnisation. Mais si, tout à coup, le complice du terroriste, qui aurait été là dans la foule, tirait une balle en pleine cervelle du prêcheur de rébellion, chacun s’envolerait et le cadavre terminerait tout seul au milieu de sa flaque de sang rouge et coagulant.

C’est ainsi.

On a beau se représenter l’idée de la solidarité dans l’engagement, ça reste une notion abstraite qui s’explique par le discours et non dans les faits.

Frédérique s’était installée devant les hautes vitres qui lui donnaient accès aux pistes d’envol et d’atterrissage et regarda son avion, désespérément immobile, accroché par son énorme cordon ombilical au tunnel d’embarquement inerte.

Dans une attitude qu’elle voulait nonchalante, elle préféra donner l’image de la femme mature – et dans le corps et dans l’esprit – qu’elle voulait être.

Parce qu’elle avait envie, si elle devait offrir une image, d’être l’élément paisible du groupe. Elle s’était souvent demandé s’il était préférable d’être satisfait en pensant aux biens qu’on possède ou d’être triste et désolé en pensant à ceux qu’on n’a pas. Elle se dit aussi que ses propres problèmes étaient d’un autre niveau que ceux de ces gens. Elle se sentait supérieure dans sa hiérarchie de la douleur.

Ne sommes-nous pas tous enclins à toujours décider que ce que nous avons est la norme et que, pour être heureux, il nous en faudrait plus ?

Nous confondons nos envies et nos besoins et souffrons de ne pas les satisfaire. Ainsi, chaque objet que nous acquérons pour contenter ces envies devient sans valeur dès qu’il nous appartient parce que notre désir se projette immédiatement plus avant, vers ce que nous ne possédons pas. Nous sommes à jamais frustrés par notre quête d’un Graal qui ne viendra pas parce que ce calice d’or pur dont nous rêvons n’est pas le bonheur. Ce que nous chérissons, c’est le fantasme du contentement, sa représentation imaginaire. Dès lors, nous ne pouvons jamais le toucher. Ce bonheur dont nous rêvons nous échappe à chaque fois et, si nous pensons le saisir, il fuit ou, pire, nous déçoit car il ne sera jamais la réalisation de nos rêves.

Combien de fois, dans sa vie, aurait-elle dû se dire qu’elle était heureuse ! Au lieu de ça, elle avait toujours cherché plus loin, vers un bonheur ailleurs, alors qu’il était à ses pieds. Et elle avait fini par se rendre compte que sa coupe de bonheur respirait le sang et la souffrance.

Ce voyage de retour aux origines du monde lui semblait la seule chose envisageable. Et ce choix allait servir ses projets. Elle savait qu’elle n’y trouverait pas le bonheur mais poserait un acte contre le malheur. Le malheur rimait avec la passivité, l’acceptation d’une situation intolérable. La seule porte de sortie résidait dans l’action, des objectifs, un projet à mener à son terme. Il lui était impératif de le mettre en œuvre pour ne pas sombrer.

Elle se dit que se battre contre le malheur, ça pouvait ressembler à du bonheur.

Elle savait qu’elle se mentait, mais vivait cette décision comme seule source de vie.

Le seul module envisageable pour continuer à respirer.

Pour ne pas cesser de vivre à défaut d’être vivante.

Les mobiles qui la poussaient à se conduire de cette façon étaient sans aucun doute un mélange de désespoir, de fierté blessée, d’incompréhension, d’envie de disparaître d’une réalité discordante et d’une mélancolie qui la guettait pour lui faire confondre soulagement et abandon, insouciance et fuite.

Ses pensées s’envolèrent vers Etienne.

Elle le revoyait dans ses attitudes et ses paroles. Elle pouvait encore ponctuer ses phrases préférées par les petits tics qu’il avait en claquant le pouce et le majeur de la main droite l’un contre l’autre et en terminant ses phrases par un sourire qui interdisait la réplique.

Frédérique n’avait jamais eu envie de le contredire. Parce qu’il avait toujours raison. Il avait cette capacité à faire comprendre qu’il ne se trompait pas en semant le doute.

Etienne était un homme sensé.

Et intelligent.

Ce n’est pas lui qui le disait. Ce devait donc être vrai.

Il ne se trompait jamais.

Il avait remarqué, depuis quelques mois, depuis la dépression de Frédérique, qu’ils étaient séparés par un fossé impossible à combler. Il avait cessé de lutter, cessé de ramer, cessé d’y croire. Son énergie était ailleurs.

Leur histoire était bel et bien terminée.

Et finalement, c’était peut-être mieux.

Il avait envie de légèreté. Il le lui avait dit. Le pesant ne peut pas côtoyer le volatil, l’accablé ne peut oxygéner l’inconstant, le drame ne peut pas s’apparenter au superficiel. L’un étouffe et l’autre manque d’air. Etienne était parti danser ailleurs et Frédérique, ne comptant plus que sur elle-même et libérée du poids de ses reproches, avait trouvé l’énergie pour se relever grâce à cette absence.

Leurs vies étaient séparées, ils étaient dans des mondes parallèles qui cherchent leur source mais ne se rejoindront plus jamais.

En lui rendant la clé, il avait dit que la vie continuait.

Frédérique ne partageait pas cet avis. Elle l’avait détesté pour cette phrase qui se voulait moralisatrice mais puait la fatuité imbécile.

Elle avait fait signe « oui » d’un geste du menton, mais cet acquiescement ne voulait pas dire qu’elle était d’accord, mais juste qu’elle ne voulait pas faire d’histoire, que c’était une bonne idée de se séparer et qu’elle avait hâte de fermer la porte. Il signifiait qu’elle n’était déjà plus là et que cet homme qui avait partagé sa vie pendant six ans était mort à jamais.

Il lui avait souri une dernière fois. Ça se voyait bien qu’il pensait avoir raison. N’avait-il pas toujours raison ? Elle avait fermé la porte et donné un tour de clé qui avait résonné comme un couperet.

Parce que l’amour, se disait-elle, quand il n’a plus de puissance et de raison d’être, c’est comme bouffer du carton en disant que c’est du steak. C’est dégueulasse, et on se demande si finalement on a, un jour, eu quelque chose dans son assiette.

Elle fut interrompue dans le cours de ses pensées par le chauve à lunettes qui cria :

— Comme on fait son lit, on se couche !

Il comprenait que ses troupes s’étiolaient et tentait de leur faire garder le cap de la rébellion. Mais l’Homme n’est pas rebelle. Il aime la révolution, il frémit pour une mutinerie, il jouit face à un soulèvement et encourage l’anarchie, mais la sédition ne doit pas l’éclabousser -d’autant que la compagnie venait de distribuer à chacun un bon à valoir, de deux euros cinquante, pour le bar ou le fast-food. C’est comme ça que la majorité se tait.

Frédérique ne se manifesta pas pour en obtenir un. Elle avait envie d’être au-dessus de ça, de la mêlée qui faisait la queue pour satisfaire son estomac avant de reprendre ses réclamations en argumentant que ce dédommagement n’était pas suffisant.

Elle reporta son attention sur l’avion. Elle se perdit sur sa carlingue. Comme si quelqu’un allait lui faire signe ou lui présenter un petit panneau qui expliquerait la raison de cet arrêt.

Les jambes allongées l’une sur l’autre, les mains coincées entre les genoux, elle se perdit dans ses pensées en se demandant vaguement si elle avait eu raison de réserver cet avion. Elle savait ce qu’elle quittait, elle ne pouvait être certaine de ce qu’elle allait trouver à destination, ni si ce qu’elle trouverait lui redonnerait l’envie de vivre qui lui manquait. Mais elle se dit qu’elle n’avait pas le choix. Les états d’âme, ce serait pour « après ». Un guerrier ne se pose pas de questions « avant », sinon il chie dans son froc et devient une cible. L’Homme est un loup pour l’Homme, disait Freud sans connaître le XXIème siècle. Il était mort avant la guerre, Sigmund, il n’avait pas vu les camps d’extermination humaine et ses calculs de rentabilité, la bombe atomique rase-moquette et les haines déferlantes.

L’image du visage d’Etienne s’estompa.

Et celui de Manuel vint la frapper en plein cœur.

Tout à coup, Frédérique manqua d’air. Elle porta la main à sa gorge, déglutit et aspira de longues goulées d’oxygène en regardant toujours vers la piste et l’avion qu’elle ne voyait plus.

En canalisant sa respiration, elle finit par se ressaisir.

Pour le petit chauve à lunettes, qui continuait à vociférer la bouche pleine de ses deux euros cinquante de hamburger, sautillant telle une ballerine-torero devant un taureau imaginaire, c’était facile comme deux et deux font quatre. Il répétait ses douze jours de congé, week-ends non compris, et voulait en profiter.

Frédérique se surprit à espérer qu’il ne soit pas dans le même hôtel qu’elle. Elle ne voulait pas être dérangée. Cet homme était incommodant et dans ses revendications et dans sa faconde.

Elle soupira.

Allait-elle trouver, à dix mille kilomètres de chez elle, la déception ou l’espoir ?

Elle soupira encore.

Un homme était assis à côté d’elle. Elle ne l’avait pas vu venir.

Il se pencha vers elle et la fit sursauter. Elle tourna la tête vers lui. Il lui souriait, et ses dents semblèrent lui sortir de la bouche tant leur blancheur tranchait sur sa peau noire.

La jeune femme se plaisait toujours à dire que les « Noirs » ne sont pas « noirs », qu’ils sont « bruns ». Un peu comme les « Blancs » ne sont pas « blancs » mais légèrement beiges ou roses, selon leur origine caucasienne. Il lui arrivait souvent, lors de ses cours, d’appeler un étudiant de type africain à côté d’elle au tableau et de présenter, devant le visage du cobaye, un tissu noir et, en face de son propre visage, une feuille blanche en demandant aux autres : « Alors, vous trouvez qu’il est « noir » et que je suis « blanche » ?

Mais cet homme-là était réellement « noir ».

Chauve, grand et carré ; de son nez, il n’y avait en relief que les narines larges et rondes. Ses yeux étaient brillants et sa bouche pleine.

Même le blanc de son œil n’est pas blanc, se dit-elle.

L’espace d’une seconde, en le regardant et en prenant conscience de sa proximité, elle regarda ses lèvres et se demanda ce que ça pouvait faire comme impression d’avoir une bouche comme celle-là sur la sienne.

Son mouvement de recul dû à cette pensée incongrue n’échappa à aucun des deux, et elle s’en excusa en disant :

— Vous m’avez fait peur, je ne vous avais pas vu.

— Pardonnez-moi, dit-il.

Sa voix était chaude et profonde, légèrement rauque.

Il ajouta :

— Vous soupirez beaucoup.

— Ah, pardon.

— Mais ça ne me dérange pas. Vous attendez l’avion ?

Pendant une fraction de secondes, Frédérique eut envie de l’envoyer balader à la Bigard en répondant un truc du genre : « Non, j’attends mon tour pour jouer au bowling », mais elle ne vit aucune raison d’être désagréable pour remettre à sa place quelqu’un qui y était resté et se montrait juste affable.

Et puis ça faisait plaisir que quelqu’un la remarque. À force de vouloir passer inaperçu, on finit par ne plus être remarqué du tout, et c’est quand même vexant.

Elle sourit.

— Oui, et je me demande si les infos reçues sont exactes. Il y aurait un problème technique ?

L’homme regarda vers l’avion. Il souriait toujours. Son regard revint vers elle.

Frédérique savait exactement ce que l’homme détaillait. Pas très grande, élancée sans être mince, Frédérique était menue et bien proportionnée. Ses cheveux noirs encadraient de leurs boucles naturelles son visage ovale mangé de ses yeux. Sa peau de femme qui n’avait plus vingt ans depuis seize ans restait fraîche et ferme. Elle savait qu’elle avait une jolie bouche bien ourlée et, quand elle vit le regard de son voisin s’y attacher, elle sourit sans prétention parce qu’elle savait que sa lèvre inférieure, charnue, fascinait les hommes qui s’y attardaient souvent en la mordillant. Elle se dit que cet inconnu pensait exactement la même chose de sa bouche que ce qu’elle avait imaginé de la sienne. Et ce détail l’amusa. Son menton, légèrement saillant, conférait à son visage ce qu’on appelle du « caractère », lui épargnant une symétrie qui eut été banale. Sa beauté, sans orgueil ni fausse modestie, émanait plutôt qu’elle imposait. Parce que quelque chose venait de l’intérieur et attirait. Elle le savait. Elle n’en jouait pas et, justement, c’était ce qui était plaisant.

Pour le voyage, elle portait un pantalon bleu clair et un t-shirt blanc. Ses sandales dorées laissaient voir ses orteils aux ongles peints de brun chocolat. L’homme y attarda le regard. Elle se dit qu’ils étaient assortis. Elle eut l’impression qu’il aimait le chocolat et se dit qu’il était peut-être fétichiste des pieds. Elle eut envie de rire.

Elle décroisa les jambes et les bras et se redressa en glissant les pieds sous son siège.

Elle n’imagina pas une seule seconde qu’il pouvait se moquer, mais son attention insistante la mettait légèrement mal à l’aise. Parce qu’elle lui plaisait.

Mentalement, elle se remémora que son sac était bien accroché en bandoulière et sa réserve de billets de banque cachée dans une ceinture sur son ventre.

Elle ne se posa pas la question de savoir si ces pensées étaient motivées par la couleur de sa peau ou le fait qu’ils étaient étrangers.