La prophétie - Tome 1 - Anne Lejeune - E-Book

La prophétie - Tome 1 E-Book

Anne Lejeune

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Beschreibung

Qui de l'Elfe ou du roi des Sylphes parviendra à accomplir la prophétie ?


Andéos, roi des Sylphes, est assoiffé de pouvoir. S’il obtient l’œuf du Lycanwing, il pourra devenir le maître de tous les royaumes. Mais sa quête de domination prend une tournure inattendue lorsqu’il rencontre un Elfe qui bouleverse ses plans…
Chassés par les Sylphes, certains Elfes préfèrent fuir. Elros ne fait pas partie de ceux-là, mais son père l’oblige à trouver refuge malgré lui.
Qu’ils soient à dos de Ragnor, assis sur un trône ou contraints de servir en tant qu’esclave, l’un d’eux accomplira la prophétie…


Ce premier tome de la nouvelle saga La Prophétie nous promet une histoire pleine de magie, de rivalités et de rebondissements palpitants !


À PROPOS DE L'AUTEURE


Née le 10 juin 1983, l'auteure a grandi dans un univers de lecture, influencée par sa mère qui lui a transmis sa passion pour les livres. Dès qu’elle a su lire, elle ne se séparait jamais de ses romans, même dans le bain, au grand désespoir de ses parents qui devaient parfois rembourser les livres abîmés. Aujourd’hui mère de quatre enfants, elle continue d’écrire, portée par le soutien indéfectible de sa famille et son amour pour les histoires captivantes.


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Veröffentlichungsjahr: 2022

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La

Prophétie

Tome 1 :Les quatre royaumes

Lydia Bigot et Anne Lejeune

Fantastique

Editions « Arts En Mots »

Illustration graphique : © Graph’L

Images : Adobe Stock / Pixabay

Prologue

Elros.

Cette fois, c’est sûr, je suis clairement un idiot !

Comment ai-je pu échapper à l’armée du roi, au roi lui-même et me faire attraper par une patrouille ?

J’aurais dû les entendre ! Mon ouïe est suffisamment développée pour ça, alors pourquoi n’ont-ils pas émis un seul son ?

Moi qui ne souhaitais que retrouver ma famille, voulais les serrer dans mes bras et reprendre mon existence avec eux ; c’est raté. Ça ne fait que quelques jours qu’ils m’ont laissé et ils me manquent déjà terriblement. Nous n’avons jamais été séparés aussi longtemps.

À présent, me voilà à marcher avec trois, non, quatre autres Elfes, avançant la tête baissée et aussi dépités que je le suis, me demandant si Myôbu est toujours en vie… 

Aucune de nos « sentinelles » n’a daigné répondre à mes questions. Comme : où nous conduisent-ils ? Même si j’en ai déjà une petite idée, vu leur espèce… 

Une autre m’angoisse plus que les autres : que vont-ils faire de nous ?

L’un d’eux s’était simplement tourné pour me gifler, juste pour que je me taise, sans un mot.

Du mieux possible, j’ai retenu mes larmes et empêché ma main de se lever, pour apaiser la douleur cuisante sur ma joue, en essayant d’atténuer celle de mon bras, dont le sang s’écoule toujours à l’heure actuelle… 

Les Sylphes ne sont pas réputés pour leur compassion, au contraire, et leur dirigeant est presque une célébrité. Sa renommée n’est plus à faire en ce qui concerne sa cruauté… 

Il est le pire de tous !

Tremblant d’effroi, face à ce qui m’attend, je jette un coup d’œil aux alentours, bien que je n’aie aucune chance de fuir loin de ce peuple. La seule chose que je vois, c’est Chomry en train de survoler en dessous des nuages. L’odeur de mon sang a dû l’attirer. Il entame une descente et d’un signe de la main, je lui ordonne de ne pas venir. Je ne tiens pas à ce qu’il soit en danger, je tiens beaucoup trop à mon dragon, mon seul ami… 

Pour détourner mon attention de la douleur, tant physique que psychologique, je me remémore le moment de ma capture.

Dès qu’ils m’avaient aperçu, ils s’étaient mis à courir, m’obligeant à réagir hâtivement. Je m’étais précipité dans une direction opposée, Myôbu sur mes talons, mais les gardes, surentraînés, ne nous laissaient que peu de chance. Lorsque j’avais vu que la Kitsune n’était plus à mes côtés, un projectile m’avait cloué contre un arbre. 

L’un de mes poursuivants s’était ensuite approché et m’avait retiré la flèche d’un mouvement sec, m’arrachant un cri de souffrance. Ce Sylphe m’avait ramené de force, tandis qu’il ignorait mes hurlements de désespoir. J’avais remarqué Myôbu, inerte, affalée de tout son corps au pied d’un tronc…

Afin de me faire obéir, il me tirait par mon membre blessé, pour me pousser au sol quelques mètres plus loin, à la sortie de la forêt derrière le royaume des Elfes. Les dents serrées, j’avais constaté ne pas être le seul. Quatre des miens étaient déjà reliés par des chaînes menottées à leurs chevilles. Puis, nous avions dû nous mettre en route, après qu’un de nos geôliers eut accroché un parchemin à leur dragon et l’eut renvoyé dans le ciel avec rudesse. Certainement pour transmettre un message à leur roi…

En cet instant, j’angoisse tellement pour la suite, que j’observe à nouveau ce paysage familier, pour essayer de me détendre. Ne pas réfléchir à la suite…

La route est encore longue pour arriver jusqu’au royaume des Sylphes, si tant est que ce soit bien là qu’on nous emmène. Au moins deux jours si l’on ne fait aucune pause et plus si on s’arrête pour la nuit.Cette perspective me redonne de l’espoir. Les gardes n’auront peut-être pas le cœur de nous laisser dormir dans de mauvaises conditions. Enchaînés les uns aux autres.

Après avoir quitté le champ de fleurs écrasées par les bottes en cuir, noires et faites pour leur statut de guerrier, nous arrivons près du royaume des Fées. 

Le changement se fait quand je pose mon pied droit sur de l’herbe humide de rosée. Nos têtes se recouvrent de gros nuages noirs. Le temps ensoleillé passe à l’orageux en un quart de seconde, affichant la négativité et la positivité de ce peuple, connu pour leur neutralité durant les anciennes guerres. 

En effet, le climat s’ajuste toujours en fonction de l’humeur des Fées et Féelords. S’ils sont heureux, le soleil brillera haut et fort dans le ciel, même si de beaux nuages blancs resteront presque à portée de main. S’ils sont tristes, la pluie tombera sans interruption, jusqu’à ce que la joie revienne. Ce sont des êtres assez complexes, avec une telle empathie, qu’ils sont capables d’absorber les émotions de tous ceux qui les côtoient.

Si seulement ils pouvaient éprouver notre peur, en cet instant, peut-être qu’ils nous viendraient en aide. Malheureusement, je sais par expérience que ça n’arrivera pas.

Un jour, dans ma plus tendre enfance, je me baladais à proximité de leur territoire, lorsque des Sylphes m’étaient tombés dessus. J’étais cerné de toute part, juste parce que je suis un Elfe, la créature la plus faible de notre monde et la plus immonde à leurs yeux. La plupart d’entre nous protègent les dragons, ce qui est inacceptable pour des « personnes aussi élevées dans la hiérarchie » qu’est notre Terre. Eux estiment que les dragons Ragnors sont là pour nous servir, être l’esclave de chaque homme, chaque femme, chaque enfant. Peu importe le royaume…

Enfin, au moment où je me pensais perdu, des féelords étaient apparus de nulle part et passaient à proximité. L’un d’eux s’était arrêté pour observer la scène, avant d’attirer l’attention de ses compagnons. J’avais alors bon espoir de m’en sortir sans aucune égratignure.

Quelle erreur !

Ils ne leur avaient pas fallu beaucoup de temps pour tourner le dos et reprendre leur route. Ce jour-là avait été le pire de ma vie. Mon torse, ainsi que mon dos, en portent encore les stigmates et mon esprit, la peur de me retrouver face à l’un d’eux… Leurs mots résonnent toujours à mes oreilles et me glacent le sang.

« Nous allons te faire un cadeau », avait débuté le premier, tandis que le second m’avait jeté au sol pour me maintenir avec le troisième. Le quatrième souriait face à la scène et sortait un couteau muni d’une longue lame, aussi bleue que les lacs.

« Ainsi, tu te souviendras toujours de t’agenouiller face à un Sylphe ! »

Je secoue vivement la tête pour essayer d’oublier l’horreur de ce qu’ils m’avaient infligé. Enfin, on ne peut changer le passé. Il vaut mieux le mettre de côté et le laisser tomber dans l’oubli…

Discrètement, j’inspecte ceux qui nous détiennent et nous font marcher depuis plusieurs heures, sans ralentir la cadence. Ils sont plus grands et plus forts que nous. D’autant plus qu’ils sont armés… 

La nuit est déjà là, pourtant nous ne nous arrêtons nullement. Je vois mes chances de retrouver mon père et ma sœur diminuer, quand finalement, alors que la lune est bien haute dans le ciel sans étoiles, le plus éloigné s’arrête, puis se retourne.

— Nous allons manger et dormir en cette terre. Ces petites choses, commence-t-il en nous désignant avec dégoût, sont incapables de tenir la distance. De plus, il serait temps de soigner les blessures. 

Et c’est ce qui a été fait. L’un des gardes a donné un morceau de tissu, pour bander mon bras, puis nous avions eu le droit de manger un morceau de pain et enfin de dormir. Le tout, toujours attachés les uns aux autres, devant subir la promiscuité d’un autre Elfe dans mon dos, car l’écart entre nous tous avait été réduit sur les chaînes.

Impossible de fuir !

Réveillés par des coups de botte dans les mollets, au lever du jour, l’un des Sylphes allonge nos liens, nous laissant ainsi retrouver un semblant d’intimité. Un autre nous balance un morceau de pain, puis nous donne quelques gorgées d’eau dans une feuille d’arbre, comme la veille. Ils ne vont pas salir leurs gourdes de métal avec nos bouches et notre salive.

Mon corps est courbaturé et a énormément de sommeil à rattraper. J’ai mis de longues heures à m’endormir, l’esprit trop accaparé par tous les êtres qui me manquent. Reverrais-je Chomry un jour ? Aurais-je la chance d’étreindre mon père et ma sœur une dernière fois ? Est-ce que Myôbu a pu se réveiller ? Se relever et s’en aller ?

La route reprend, similaire à celle d’hier, à l’exception près que je commence à vraiment avoir la bouche sèche. Si seulement les Fées pouvaient faire pleurer le ciel…

Je me ficherais royalement d’être trempé si je pouvais boire jusqu’à plus soif. Mais non, la pluie ne tombe pas et nous devons poursuivre notre route, en contournant la montagne d’Ewyssana. Celle-ci est majestueusement effrayante, tant elle est immense, parsemée d’embûches pour grimper jusqu’au sommet. Entourée de sable fin et chaud, comme un désert brûlant à traverser, rien que pour accéder à ses pieds. Au cours de ma courte existence, je n’ai guère eu besoin de m’y rendre et je prie tous mes vœux pour ne pas avoir à le faire. Tant de personnes ont essayé depuis des siècles. Aucune n’en est jamais revenue…

Une nouvelle nuit arrive et se déroule de la même manière, rendant, une fois de plus, toute tentative de fuite impossible. Je me désespère, lorsque le lendemain nous marchons en direction d’un portail immense, couleur saphir, entouré par une palissade qui s’étale à perte de vue. 

Le royaume des Sylphes est bien protégé, bien mieux que celui des Elfes…

Ces murs semblent infranchissables. D’ailleurs un garde me le confirme, avec un plaisir évident devant ma mine dépitée.

— Ce n’est pas pour empêcher quiconque d’entrer, mais pour éviter aux esclaves de disparaître !

Puis, il ricane avant de lever les mains, haut, au-dessus de ses épaules. Il les abaisse en arc de cercle. L’eau semble obéir à ses ordres, suivant le mouvement de ses paumes, sous mon regard ébahi. On ne nous laisse pas le temps d’apprécier ce tour de magie, exceptionnel à mes yeux, qu’on nous pousse pour pénétrer dans le royaume. La douleur rejaillit dans mon dos par moment, surtout lorsqu’on appuie sur les cicatrices laissées par certains d’entre eux. 

Je suis persuadé qu’ils ne sont pas tous mauvais et qu’il doit, forcément, en exister des bons. Le roi n’est peut-être pas aussi cruel, que les échos se répercutant dans toutes les contrées. Peut-être même qu’il n’y a que quelques hommes qui sont vraiment horribles. Après tout, ceux nous ayant conduits jusqu’ici ne nous ont pas violentés gratuitement. J’ai pris une flèche parce que je fuyais et une gifle, car j’étais trop bruyant…

Je suis tiré de mes pensées par deux poignes puissantes, qui forcent sur mes épaules, jusqu’à ce que je sois à genoux et qu’une main abaisse violemment ma tête, presque à la rentrée dans leur terre boueuse. Un coup d’œil, en direction de mes compagnons de misères, me montre qu’ils sont dans la même position. Une voix grave, légèrement rauque retentit tout près de nous. De moi.  

— Dans mon royaume, vous allez enfin être à votre place. Vous n’êtes que des esclaves bons à nous servir. Je suis votre maître et vous me nommerez comme tel. Car votre vie ne vaut rien et pourrait s’arrêter à tout moment.

Face à la menace, mon cœur pulse de plus en plus vite.

— Si vous la perdez, vous serez simplement remplacés, précise-t-il, d’un ton impassible, accentuant encore le fait que la vie n’a aucune valeur à ses yeux.

Malgré moi, je me sens tourner de l’œil. Les paroles du roi, les journées précédentes, difficiles, la panique me submerge et alors que je pense m’effondrer plus bas encore, mes cheveux sont fermement tirés en arrière. Mon regard plonge dans des iris aussi sombres qu’orageux, sans aucune empathie. Ses doigts tirent plus fort pour me rapprocher si près, que je sens son souffle au creux de mon oreille. 

— Tu as raison de trembler… lorsque tu seras entre mes mains, tu imploreras ma pitié.

D’un mouvement brusque, il m’oblige à croiser ses yeux.

— Je n’en possède pas… murmure-t-il pour moi seul, avant de me libérer de son emprise et me laisser m’étaler cette fois.

Il a gagné. Je n’ai plus envie de tomber dans les pommes, mais de me protéger coûte que coûte de ce monstre sans âme qu’il paraît être…

1

Elros.

Bientôt arrive le jour tant regretté par toutes familles de mon peuple et cela depuis des siècles. Pourtant, c’est un jour de fête pour d’autres royaumes.

Celui de mes vingt-deux ans. 

Jusqu’à présent, ça n’avait jamais posé de problème. J’avais le droit à un gâteau, un cadeau, toujours quelque chose qui me tenait à cœur et me reliait à la nature. Mais lorsque cet âge fatidique arrive, chaque parent commence à stresser. Certains désertent même notre royaume afin de conserver leur liberté.

Pour le moment, mon père n’a pas vraiment l’air de s’en inquiéter. Cela ne peut qu’être une impression. Après tout, je sais qu’il n’est pas du genre à nous montrer ses émotions.

Mais, ce n’est pas pour autant que je compte changer mes habitudes et encore moins pour faire plaisir à mon cher paternel. 

Dès le lever du soleil, je me réveille. Aujourd’hui est un jour splendide. La lumière m’éblouit dès que je mets le pied dehors. Mon visage tendu vers le ciel, je profite de ce bain de soleil qui vient caresser ma peau.

J’entends du bruit venant de la pièce principale de notre petite chaumière, me retourne et vois mon père préparer le petit déjeuner. Sur la table, la carafe remplie de lait frais, m’indique qu’il vient sûrement de traire notre vache, le seul véritable bien que nous puissions nous permettre, du temps où ma mère était encore de ce monde.

Il me fait signe de m’asseoir, le sourire aux lèvres que je lui retourne. Au fond, une porte se fait entendre. Ma sœur arrive tout de suite après et me saute dans les bras. Je la pose sur mes genoux et l’embrasse sur sa petite joue, où des marques de son oreiller s’y trouvent encore.

Elle va s’installer sur la chaise d’à côté. 

Mon père dépose les tartines, qu’il a soigneusement préparées avec de la confiture de fraise du jardin… 

En cette matinée, le ciel est bien dégagé, pas un seul nuage à l’horizon. Pendant qu’il part travailler au champ de fleurs à l’extérieur du royaume et ma sœur à l’école des Elfes, je décide d’aller me promener dans la forêt juste à quelques mètres de la maison.

La fresque colorée, qui parsème ces bois, est un plaisir pour mes yeux. Mes pupilles se dilatent, rien qu’à la vue d’un arbre, vieux de plusieurs siècles. Ce Quercus nigra, qui inspire la plénitude, trône au centre de la forêt. Les rayons du soleil et le vent, qui filtrent à travers les branchages, font danser les ombres sur le tapis façonné par dame nature. Je m’allonge contre un autre en face, le contemple, cela pendant des heures et commence à rêver. Il est si majestueux avec ces feuilles ressemblant à des gouttes d’eau. Celles-ci ont la particularité de pouvoir aider à la cicatrisation et se conservent longtemps, pourvu qu’elles ne soient pas exposées au soleil.

De retour chez moi, je sens la bonne odeur de ragoût venant de la petite cuisine. Je me dirige vers mon père pour lui proposer mon aide, afin de préparer la table du déjeuner. Tout est prêt. Tous les midis, je mange en tête à tête avec lui. Mais étrangement… il ne me parle pas et pire, il évite même de me regarder. Que lui arrive-t-il ? Jamais il ne fait ça. D’ordinaire, il est même le premier à me parler de ces champs « d’anconia », fleurs dotées de vertus spéciales. 

— Tout va bien ? lui demandé-je inquiet.        

— Euh… oui, pourquoi cette question ? me répond-il en relevant brusquement la tête de son assiette.  

— Tu n’es pas comme d’habitude, je m’attendais à ce que tu me racontes ta matinée, si tu n’as pas rencontré de problème à la récolte.

— Ce n’est rien, sûrement un peu de fatigue…

Sa fourchette remonte à ses lèvres, tandis que sa tête se rabaisse.

Je le sais bien qu’il ne me dit pas tout cependant, il a ses raisons. Tout cela à cause des satanés et cruels Sylphes, qui ne s’en prennent qu’à notre peuple. Plus particulièrement aux jeunes d’environ mon âge. 

— Penses-tu que cette année on aura assez d’anconia ? questionné-je en posant ma main sur la sienne.

— On a de plus en plus de mal à en semer, car tu vois avec tous les départs précipités de familles entières. On est en manque d’effectif, m’annonce-t-il d’une voix tremblante.    

— Oui, je comprends, tu sais, si tu m’autorisais à y travailler. Je le ferais ! D’ailleurs, je n’ai jamais compris pourquoi tu ne veux pas que j’y aille.   

— Je l’ignore moi-même… Et fils, écoute-moi bien. Dans la vie, il y a des choses que moi-même je ne peux te dire, car je n’en connais pas les raisons. La seule chose que je peux t’apprendre est que c’était la volonté de ta mère, m’affirme-t-il, une larme roulant le long de sa joue.

Je trouve bien triste que mon royaume perde peu à peu ses sujets. Pourquoi en plus ? Tout ça à cause d’une simple et pitoyable légende. Beaucoup y croit et pas seulement ceux de mon peuple. Cela fait des siècles déjà qu’elle nous cause préjudice, nous enlève nos jeunes de plus de vingt et un ans. Pour finir, elle nous oblige à fuir notre chez nous. De plus, nos chères plantations s’amoindrissent, cela nuit à la santé de plusieurs d’entre nous, étant donné que certaines fleurs ont des particularités de guérison. 

Le pire est que je me sens démuni face à tout ça. Comme j’aimerais tant pouvoir faire quelque chose. Un jour peut-être, cela changera pour le bien de tous, autant pour les royaumes, tous confondus, que les Ragnors.

Que de rêverie, comme mon père me dirait. Mais bon, c’est bien plus que de la rêverie à mes yeux.

Tout en étant dans mes pensées, je me dirige vers la fontaine de l’espoir, au centre de notre belle place faite de pavé argenté. Je m’avance sur l’un de ses deux ponts en marbre étincelant. Arrivé en son centre, je vois au loin mon père à genoux, les mains jointes dans l’eau claire du bassin.

 En le voyant ainsi, une larme roule sur ma joue, puis une autre… Je n’ose faire un pas de plus, de peur de l’interrompre et l’empêcher de se ressourcer.

Je décide de faire demi-tour, mais ce que j’observe et entends me fait de la peine. Entre les regards abattus des habitants et leur chuchotement en rapport avec mon âge… C’en est trop !

Mon cœur saigne… Tant de désespoir, de tristesse, que de pitié autour de moi. Je ressens comme un besoin de m’isoler. Décidé à me rendre à mon arbre de paix, je rentre dans la forêt et marche les épaules basses. Je vais, cette fois, me ressourcer. Face aux branches majestueuses, je place mes paumes sur l’écorce, avant d’y déposer mon front. Les yeux fermés, je fais appel à sa paix intérieure. Je voudrais tant rendre cette paix concrète, offrir une liberté oubliée, que tous ont connu un jour, des siècles auparavant.

Un bruit sourd venant du ciel. Sans me décoller du semi-caduc, je sens deux ailes m’envelopper. Je me retourne délicatement et me trouve face au flanc de mon dragon ; Chomry « protecteur des faibles ». Je viens me loger entre l’une d’elles, tandis qu’il me couvre de l’autre.

Après cet échange si chaleureux, j’aperçois, au loin, un autre jeune, d’environ mon âge me semble-t-il, car je ne le connais que de vue. Il ne paraît pas m’avoir remarqué, trop accaparé par son dragon. Discrètement, je m’approche un peu, Chomry sur les talons. Grâce à son pas lourd, l’Elfe doit certainement nous entendre, cependant, il ne se détourne pas de sa tâche.

Il lui demande ensuite de baisser la tête à son niveau, ce que son Ragnor fait gracieusement. Puis sa main se pose sur le haut de son museau.

Peu à peu, je comprends ce que signifie ce geste et tourne mon regard vers mon propre Ragnor, une seconde. Le cœur devenant progressivement douloureux.

— Je te libère de notre lien magique, annonce celui qui pense sauver son ami, avec une pointe d’amertume et confirmant ainsi mes doutes.

Une lumière sort de son front, ainsi que de la paume de sa main, la marque, bien visible avant l’échange, disparaît peu à peu. 

Sous mes yeux, les deux protagonistes sont de plus en plus malheureux. Le jeune Elfe pleure à chaudes larmes, alors que le dragon ne désire que s’accrocher, ne pas perdre un maître ayant été si bon avec lui durant de nombreuses années. Sa gueule féroce tente d’accrocher les vêtements, mais il est repoussé, encore, encore, et encore…

— Va-t’en ! hurle, à s’en arracher les poumons, le pauvre maître en tombant à genoux, emporté par les sanglots.

Incapable de supporter la souffrance des autres, je m’éloigne, Chomry à mes côtés. Mon esprit se livre une bataille. Suis-je censé agir de même ?

Un seul être peut répondre à cette question, mais va-t-il comprendre ? Va-t-il se sentir rejeté ?

Pivotant dans sa direction, j’entame le même geste que le malheureux cinq minutes plus tôt.

Je ne sais ce que j’attends, un signe, peut-être, qui m’indique que mon choix est le bon.

Il vient…

Une étincelle d’un blanc pur apparaît. Chomry, affolé, rompt notre contact et se met à secouer la tête de droite à gauche.

Égoïstement, je suis soulagé de conserver mon lien avec cet être, que j’aime comme s’il était de ma propre famille.

Il m’a rendu de nombreux services, a su me réconforter lorsque j’en avais besoin. J’aurais sincèrement beaucoup de mal à vivre sans lui.

Chomry, comme toujours, assimile le chemin de mes pensées et s’allonge de tout son être autour de l’arbre. Son aile libre se pose délicatement sur mon dos, ce qui me rappelle la grosse cicatrice qui me tiraille encore par moment. Son long et fin museau me bouscule en douceur et je comprends qu’il veut que je m’allonge tout contre sa poitrine. Comme bien souvent, nous le faisons, nos deux cœurs battent tranquillement, en osmose avec la nature. Comme si me dire au revoir, sans ôter la marque, effacerait ce symbole, ancré dans notre âme et qui nous unit.

Je finis par m’endormir dans le creux de son aile.

Lorsque je me réveille, le soleil reflète à travers mes paupières. Il est déjà bien bas, le jour commence à se coucher. Je me lève délicatement pour ne pas effrayer Chomry. Il relève la tête suivie de son corps, vient frôler mon visage avec sa gueule. Puis de tout son élan, s’envole. Mes larmes ne cessent de couler, en pensant que c’est certainement la dernière fois que je le vois… Du regard, je le suis, jusqu’à le voir disparaître au loin, sans pouvoir dire si nos chemins se croiseront à nouveau…

Je me souviens, comme si c’était hier, du premier jour où je t’ai rencontré, mon cher Chomry. Parmi tant d’autres Ragnors de terre, toi seul es venu à moi.

Quand je pense à comment le royaume des Sylphes se lie à leurs Ragnors, cela me répugne. Ils se les approprient toujours dans l’œuf, dès leur sortie, ils leur imposent la marque, ne donnant pas le choix à ces derniers…

Je retourne à ma chaumière, le dîner est déjà posé sur la table. Jetant un coup d’œil à mon père, je remarque qu’il n’est pas en colère, mais semble plutôt désespéré. Je me sens si démuni face à son désarroi. Puis je m’excuse de mon retard, qu’il ne relève pas.

— Tout va bien père ? osé-je lui demander.

— Oui, mangeons maintenant, me répond-il d’un ton sec.

À peine sommes-nous installés, que ma petite débute le récit de sa journée, mais ses paroles ne sont pas comme celles de tous les soirs. Non, bien au contraire. Celles-ci sont plus angoissantes que jamais. Elle commence par nous parler de ses camarades, de la façon dont ils la regardaient. Si c’est comme pour moi sur la place, j’imagine que pour elle, cela a dû être plus difficile à supporter. C’est triste de voir que son enthousiasme est bien moindre et son sourire effacé.

— Père, est-ce vrai que nous devrions bientôt partir, fuir ? demande-t-elle avec de l’inquiétude dans la voix.

Il la regarde, lui sourit par convenance ou également pour nous rassurer.

— J’en ai bien peur, ma chérie.

Suite à la réponse qu’il vient de prononcer, je ne peux en supporter plus. Je me lève sans dire mot et file me coucher.

Le lendemain matin, pour la première fois de ma vie, je décide de désobéir à mon père. C’est son comportement qui m’oblige à le faire. Dès qu’il est parti travailler aux champs, je prends à mon tour la même direction. Je veux savoir, j’en ai besoin. Arrivé là-bas, je me cache derrière un arbre, qui se trouve sur le côté de la plantation, et observe. Le tableau m’attriste. L’homme, qui m’a donné la vie, est isolé des autres. 

Mais pourquoi ? 

Puis des regards, identiques à ceux de la veille, agrémentés des mêmes chuchotements attirent mon attention. Il m’est impossible de laisser passer ça. Au risque de me faire gronder, déterminé, je m’élance vers tous ces Elfes. Néanmoins, c’est sans compter sur mon père qui m’attrape par le bras et m’entraîne jusqu’à notre maisonnette, oubliant complètement la raison de sa présence en ce lieu : récolter les anconias.

Plus remonté que jamais, il me passe un savon.

Tout à coup, la porte d’entrée, que j’avais préalablement fermée, s’ouvre avec fracas. Un jeune du village, essoufflé, ayant du mal à prononcer un mot, se trouve dans l’encadrement. Je lui propose de s’asseoir et lui apporte un verre d’eau fraîche.

— Merci, me dit-il après avoir réussi à reprendre sa respiration.

— Maintenant, peux-tu me dire ce qu’il se passe et pourquoi tu rentres chez moi de cette façon ? balance mon père, en regardant le jeune homme apeuré.

— Je suis désolé pour votre porte, monsieur, mais… Mais j’ai une information extrêmement importante à vous annoncer.

— Pas grave pour la porte, je la récupérerai, mon garçon.

Le jeune homme frissonne durant quelques secondes, puis, après une nouvelle gorgée, finit par reprendre la parole.

— J’ai bien peur que vous n’en ayez pas le temps. Les éclaireurs, que nous avons envoyés hors du royaume, pour assurer nos arrières, se sont tous fait prendre, à l’exception d’un seul, qui a pu nous prévenir que, dans cinq jours, la garde, ainsi que le roi des Sylphes, seront dans le village.

Au fil de ses mots, l’affolement devient général. Je ne peux que constater la crainte de mon paternel, son expression faciale a totalement changé. La veine, du côté droit de son front, est ressortie et prête à exploser…

2

Andéos.

C’est avec des émotions partagées que j’oblige Aptéas, mon Ragnor d’eau, à se poser sur le toit de mon palais. Je descends en sautant lestement de son dos, comme j’ai l’habitude de le faire depuis mon adolescence. Puis celui-ci courbe l’échine en signe de respect, bien que ce ne soit pas le cas. 

Ce colosse n’en a pas une once à mon égard.

Je suis son maître, pas son compagnon. Il se doit d’obéir à la moindre de mes requêtes.

Enfin… cette nouvelle expédition m’a été bénéfique et m’a permis de revenir avec une dizaine d’Elfes, tous âgés de vingt-deux à vingt-six ans. Ce qui est plutôt satisfaisant, car l’un d’eux pourrait être celui que je cherche, de même que mon père avant moi et toutes les générations précédentes. Mais la réunion, prévue avec mes conseillers, qui doit débuter dans quelques minutes, m’horripile au plus haut point. Chacun d’eux attend un compte-rendu de ma quête. Ce n’est pas la leur néanmoins, en « braves hommes » qu’ils sont, ils se sentent concernés.

J’ai horreur qu’on ait un contrôle sur ma vie ! Je déteste qu’on puisse me dicter des règles ou m’imposer un foutu compte-rendu.

Je suis le roi et à ce titre, j’estime qu’on devrait me laisser agir à ma guise.

Sortant de mes pensées, je m’aperçois qu’Aptéas n’a pas bougé, qu’il attend sans aucun doute mon ordre, pour aller se remplir la panse. Sans aucun remords, je le fais patienter encore un peu.

Il y en a au moins un qui m’obéit au doigt et à l’œil…

— Tu peux aller te nourrir, l’autorisé-je, en plaquant mon index et mon majeur collés l’un à l’autre à ma bouche et les lève vers le ciel. 

Puis, je me retourne, sans plus lui accorder d’attention et emprunte ensuite les marches de pierres, situées au centre. 

Elles mènent directement à mes appartements privés. Mon endroit personnel, dont personne ne s’accorderait le droit d’y pénétrer sans mon autorisation. Même la reine Galadriel, mon épouse, désignée par mon père avant son décès. 

Difficile de contrarier un mort…

Lors de la Grande Guerre, ayant eu lieu neuf ans plus tôt et lui ayant coûté la vie, il a été démontré que les Elfes étaient des créatures faibles. Celles-ci nous ont permis d’asseoir notre pouvoir sur eux, autant que notre magnificence sur notre monde. Depuis, ils savent qu’ils n’ont pas le choix de donner les leurs, tous ceux que nous souhaitons emporter, sans avoir la moindre objection.

Après m’être servi un verre de vin rouge, dans ma réserve personnelle, je m’installe dans mon canapé trois places, rembourré sur l’assise et le dossier, avec un tissu bordeaux pour revêtir la masse moelleuse, ainsi que le bois de première qualité. Pareil au plus petit mobilier de ce lieu que j’affectionne particulièrement.

Personne n’ignore que, de par mon statut, je suis le seul méritant, tout comme mon premier trophée, reçu à mes quatorze ans. 

Ainsi que cette marque sur le côté droit de mon visage… pensé-je en la frôlant, comme j’ai pris l’habitude de le faire, depuis son apparition. 

Mon regard se pose dans le renfoncement. Le seul creux de trois mètres carrés, posé au détour d’un cercle. Je rejoins cet endroit recelant ce que je considère comme mes trésors de guerre. Du bout des doigts, je frôle certains de ces objets, en apprécie la quiétude qu’ils m’apportent, autant que la nostalgie. Je termine par le squelette de Pythos, mon premier dragon m’ayant valu la première place, entre mon frère jumeau et moi. Celui-ci n’avait pas eu le cran de procéder à la mise à mort. Pourtant, nous nous ressemblons presque comme deux gouttes d’eau, tant physiquement qu’au niveau du caractère. Il avait juste moins de force mentale.

Passé ce jour, mon paternel m’avait pris sous son aile pour me former à devenir un grand dirigeant. 

Las de ressasser de vieux souvenirs inutiles, je quitte mon antre et referme la porte arrondie avec douceur.

— Votre expédition s’est-elle bien passée ?

Pivotant, je découvre Galadriel, les bras pendant le long de son corps fin et longiligne. J’aimerais la renvoyer dans ses appartements, que nous ne partageons que rarement, mais nous sommes dans le même bateau. Autant l’un que l’autre, nous n’avons pas souhaité ce mariage. Alors je réponds d’une voix basse.

— Parfaitement.

Un seul et unique mot, afin de lui montrer que je n’ai pas le temps, à présent, de discuter avec elle.

— Très bien. Viendrez-vous me rendre visite cette nuit ?

Sa demande est plate, sans attente. Je pense qu’elle désire simplement savoir si elle sera dans l’obligation de remplir son devoir conjugal. Bien que ce soit une très belle Sylphe de sang noble, d’où notre union, ce soir, j’ai envie d’autre chose. Comme toujours d’ailleurs…

— Non, j’ai des engagements importants qui m’attendent, annoncé-je pour couper court à cette discussion ennuyeuse et pour le moins gênante.

Toujours sans afficher la moindre émotion, elle acquiesce.

— Nous nous verrons plus tard… lâché-je avant de tourner les talons. 

Nous avons échangé nos alliances le jour de mes vingt-six ans, mais c’est à peine si nous avons consommé. Ça doit pouvoir se compter sur les doigts d’une main, la dernière fois remontant à environ deux mois.

Pourquoi changer quelque chose qui nous convient à tous les deux ?

Je descends les escaliers menant au premier étage, puis m’engage de la même manière au rez-de-chaussée. Traversant divers dédales de couloirs, je finis enfin par arriver devant la salle de réunion. Yiorgos, mon bras droit, ne m’a pas encore remarqué et n’affiche aucun signe d’impatience. Ce Sylphe est celui qui me connaît le mieux, mes défauts, comme mes qualités. Les plus petits, comme mes plus grands secrets.

— Encore en retard ! me lance-t-il d’un ton sec.

Avec mon bras droit, lorsque nous sommes en privé, nous ne nous embarrassons pas des convenances réservées à mon rang.

— Si peu… Et sinon, ils sont tous déjà là ?

Il approuve d’un hochement de tête, avant de m’ouvrir la porte pour que je puisse faire mon entrée.

En effet, mes douze conseillers sont présents et quelques-uns paraissent agacés. Leur mécontentement me satisfait grandement. Je les salue du bout des lèvres, mon regard sur Eliános, le seul sincèrement de mon côté, esquissant même un léger sourire à son encontre, qu’il me rend.

Lorsque je suis installé sur le siège, dédié à mon statut, Yiorgos à ma droite, le conseil peut démarrer.

Comme prévu, Eliános est le premier à prendre la parole.

— Votre Majesté. Nous avons reçu de nouvelles informations du royaume des Cyrails. L’œuf de feu sera prêt dans maximum trois jours, vous pourrez le récupérer.

— Très bien, approuvé-je.

Les Ragnors, bien qu’ils soient tous de la même espèce, sont divisés en quatre catégories, les quatre éléments. Dans mon royaume, l’eau prédomine à chaque endroit, que ce soit à l’entrée ou celle entourant mon palais que seuls les Sylphes peuvent toucher, sans oublier le marécage où pousse notre champ de domières. Notre sol est unique, comme celui des Cyrails, dont leur terre chaude est mal supportée par les autres peuples. Le sol est fait de crevasses et de roches volcaniques. Leur élément est le feu. 

Dans le royaume des Fées, l’air est leur essentiel. Les habitations sont faites de matériaux naturels et flottent dans les airs. Quant au royaume des Elfes, si on peut vraiment le catégoriser comme tel, la terre est leur élément et la nature représente toute leur vie.

Chaque Ragnor possède le symbole de son lieu de naissance sur son flanc. 

Je les veux tous. Il ne me manque plus que celui qu’Eliános vient de citer.

— Bien. Yiorgos ? l’interrogé-je en lui jetant un regard.

— J’irai, Votre Majesté.

D’un signe de la main, je le remercie, avant de pivoter mon buste en direction de Svalios. Ce dernier ne supporte toujours pas d’avoir échoué néanmoins, il reste mon jumeau et est, cependant, de bons conseils.

Comprenant qu’il a la parole, il se lance, une expression impassible sur son visage.

— Qu’a donné ton expédition ? 

— Plutôt bonne, réponds-je sans développer.

Je ne sais pourquoi, mais quand il insiste, à chaque fois, ça me met de bonne humeur. Mon frère est si prévisible, qu’il m’arracherait presque un sourire.

— Mais encore ?

— Satisfaisante.

Nous échangeons encore quelques mots, ne déviant aucunement de nos positions et enfin, il craque.

— Des détails ! s’énerve-t-il, en tapant du poing sur la grande table de bois vernie.

Son flegme se craquèle. Il est celui de nous deux ayant le plus de mal à conserver son sang-froid, tandis que moi, j’ai mes secrets…

Bronweg, l’un des plus vieux conseillers avec Arcadio, m’interroge avec sérieux.

— Votre majesté. Nous devons savoir ce qu’il en est. C’est un sujet important.

Son calme permet à Svalios de se reprendre.

— Oui, mon frère. Tu sais que nous attendons avec la plus grande hâte, que tu prennes le règne sur tous les royaumes, autant que les Ragnors.

Aucun cynisme dans son intonation. Rien qu’un rappel à la légende. Encore et toujours cette foutue légende !

Celle-ci, écrite sur un vieux parchemin bien conservé, a été trouvée par notre plus vieil ancêtre, Honélos. Ce bout de papier lui était apparu dans un rêve, du côté du royaume des Sylphes, des Fées, des Cyrails, des Elfes, je n’en ai aucune idée, près du volcan interdit ou de la fontaine de l’espoir… Chaque descendant racontait ce qu’il comprenait, faisant ainsi courir plus d’une version. Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est le texte que je connais par cœur, à force de le relire durant des mois, voire des années. Chaque phrase, chaque mot est gravé dans ma mémoire.

Seul l’élu peut découvrir où se trouve l’œuf du Lycanwing et le faire éclore à son contact.

Si le Lycanwing est réveillé par l’élu, tous les dragons seront libérés, leur accordant, ainsi, le choix de leur maître.

Dans le cas où l’animal légendaire est lié à un autre que l’enfant royal, après sa naissance, ce dernier prendra le contrôle de tous les Ragnors et des royaumes.

Il deviendra l’homme le plus puissant que la terre ait porté et plongera le monde dans le chaos. Il fera de toutes les créatures : ses serviteurs.

Pour eux, seul un sang royal, pouvant s’asseoir sur le trône, est susceptible de réussir. Je dois avouer que leurs paroles sont des plus censées. Mon sang est bleu, noble. Je suis le roi. Toutes les conditions jouent en ma faveur.

Pressé d’en finir, je me recentre sur les derniers mots de Svalios.

— Mon précédent voyage a été fructueux.

C’est le moins que l’on puisse dire…

— Onze Elfes ont été capturés derrière le royaume des Fées. Celles-ci ont juré ne pas en avoir connaissance. 

— Penses-tu qu’elles soient sincères ? intervient Eliános.

— Évidemment. Elles ne courraient pas le risque de se fourvoyer. Tu n’es pas sans ignorer leurs convictions.

Les autres conseillers écoutent attentivement sans s’immiscer dans notre échange, patientant certainement de savoir où cela va nous mener.

— Tu avances doucement, mais…

Un raclement de gorge nous interrompt, Bronweg s’interpose. 

Ce Sylphe est acariâtre, avec des manières de diriger bien à lui, d’une autre époque, d’un autre temps. Je sens d’avance que ses prochains mots ne vont pas me plaire, me pousseront même à évacuer ma frustration et assouvir mes pulsions.

— Du temps de vos aïeuls, leurs efforts étaient bien plus convaincants ! Tout comme l’ancien roi, Thélos, ils se battaient pour conserver notre grandeur.

Chaque personne autour de la table, porte la paume contre son cœur, avant d’énoncer « paix à leur âme ».

Quel moyen de défense utiliser après une telle déclaration ? Les esclaves arrivaient en surnombre, à tel point que le dortoir, prévu pour les loger et conçu pour prévenir toutes fuites, était devenu trop étroit.

Alors qu’à ce jour, c’est à peine si nous en détenons une quarantaine. Cependant, depuis la Grande Guerre, les choses ont changé.

— Déjà, pour vous, c’est « Votre Majesté » ! lui rappelé-je avec fermeté, sentant dès à présent gravir une chaleur en moi.

Il ne me laisse pas le choix que d’abréger, afin de fuir cette pièce le plus rapidement possible, avant que ça ne démarre. Là, ici et maintenant !

— Ensuite, vous oubliez que le peuple des Elfes s’est amoindri. Les naissances se font de plus en plus rares, tant ils craignent qu’on ne retire leurs progénitures. De cinq enfants par famille, c’est tout juste s’ils osent maintenant en faire un seul !

Bronweg est obligé de reconnaître que j’ai raison et cela ne semble vraiment pas lui plaire. Néanmoins, il essaie de poursuivre.

— Très bien, Votre Majesté, débute-t-il en prononçant mon titre avec un dégoût évident.

Seulement, je n’ai pas l’intention de le laisser continuer et souhaite rapidement achever cette réunion. Mes poings sont serrés. Chaque cellule de mon corps entre en ébullition et aucun d’eux n’est prêt à voir ce qui va forcément suivre, si je ne m’éclipse pas dans les prochaines minutes…

— Nous en avons terminé pour aujourd’hui, j’ai un royaume à diriger. Sur ce, messieurs, je me retire.

Sans plus de cérémonie, Yiorgos se lève en même temps et lorsque nous sommes tous deux hors de portées, des oreilles indiscrètes de certains, il m’interroge.

— Qu’as-tu envisagé pour la suite ?

Mon regard croisant le sien, je réponds.

— Me détendre de la meilleure façon qui soit. J’ai besoin d’évacuer, avant d’enfoncer la tête de Bronweg dans le champ de domières ! 

Yiorgos n’est pas dupe et pose avec compassion, sa main sur mon épaule.

— C’est là, hein ?

Résigné, j’acquiesce…

3

Elros.

Dans la soirée, après avoir mis ma petite sœur au lit, mon père pénètre dans ma chambre.

— Fils, fais ton paquetage, nous devons être prêts pour partir demain dès l’aube, m’informe-t-il de son regard sérieux.

En cet instant, je m’aperçois qu’il est effrayé, certainement autant que les villageois croisés dans la journée. 

— Père, mais… 

Il ne me laisse même pas commencer ma phrase, qu’il me prend par les épaules et me fixe droit dans les yeux.

— Non, je ne te demande pas ton avis. Quand je te dis de faire quelque chose, tu le fais sans contester.

— Oui, père, murmuré-je en baissant la tête.

Il me relâche et me somme d’aller me coucher, une fois ma tâche accomplie. Lorsqu’il sort, dépité, je m’allonge sur mon lit. Mes pensées ne cessent de me hanter.

Je peux comprendre sa réaction, mais je ne veux pas que cela nuise à ma famille. Les deux seules personnes qui comptent pour moi.

Je dois fuir seul !

C’est l’unique option qui permettra de les garder en sécurité.

Exactement comme lui autrefois, pour accorder aux siens la liberté, ainsi qu’une vie agréable, n’étant revenu qu’après avoir passé la période fatidique.  

D’un bond et décidé, je quitte mon lit, récupère ma sacoche bandoulière pour la remplir de mes vêtements. Deux pantalons, deux hauts, fabriqués dans l’atelier de tissage du royaume, à partir de feuilles d’Aroble. Cet arbre est majoritairement utilisé pour confectionner les habits du peuple Elfique. J’enfonce ma gourde pleine d’eau à l’intérieur, quelques fruits et la referme vivement. 

Le temps presse !

Avec maladresse, dû à la crainte de me faire surprendre, je referme ma besace, puis ouvre la fenêtre donnant sur la forêt. Rapidement, je l’enjambe, mais malheureusement, à peine mon second pied se soulève, je sens, avec effarement, qu’on m’empoigne le bras de l’intérieur.

— Où comptes-tu aller comme ça, mon garçon ? 

De force, il me rentre et me maintient face à lui.

— Je cherche juste à vous protéger, comme toi à mon âge…

Il me lâche, laissant ses bras ballants le long du corps, et va se poser lourdement sur mon matelas. Totalement abattu…

— Cela, je peux le concevoir, mais il n’en reste pas moins que toi et ta sœur êtes les seuls êtres chers qu’il me restent. De plus, je ne voudrais pas que tu aies les mêmes regrets que moi à ton retour.

Je le regarde, perplexe, ce qui ne lui échappe pas et il poursuit.

— Car lorsque je suis revenu, je pensais retrouver mes parents ainsi que mes deux sœurs. Mais au lieu de ça, mes aïeux n’étaient plus, me confie-t-il, le visage marqué par la tristesse.

Son expression accablée me transperce. Tout en lui me conjure de ne pas faire la même erreur. 

— Je suis nav…

— Non, attends, laisse-moi finir… En arrivant à ma chaumière, je pensais être accueillie avec amour, mais mes deux sœurs m’ont injurié. Elles m’accusaient d’avoir tué nos parents ! Parce qu’ils étaient morts de chagrin d’avoir perdu leur seul et unique fils. Ils me croyaient entre les mains de Thélos… l’ancien souverain des Sylphes.

— Je suis vraiment navré. Je comprends ton raisonnement et je te fais la promesse de ne pas partir sans vous…

Surpris, mon père redresse la tête, fouille mes prunelles, y recherche la sincérité de mes mots. Puis, il se redresse, se positionne face à moi pour me prendre dans ses bras, me serrant fort contre lui. Sa chaleur paternelle apaise mes craintes, tandis que les siennes semblent enrayées par notre étreinte.

À l’aube, il me réveille. Je constate que ma sœur est déjà attablée et que nos paquetages sont déjà à l’entrée.

— Prends ton petit déjeuner, nous partons de suite après.

— Papa, où allons-nous, je ne vais pas à l’école aujourd’hui ? l’interroge-t-elle.

Mon père agit comme s’il ne l’avait pas entendu, mais je sais qu’il veut simplement la préserver.

— On y va et nous passerons par la forêt, nous prévient-il, le visage fermé.

Nos provisions et sacs sur le dos, la main de ma petite sœur tenue fermement dans la mienne, tous trois nous engageons sur le chemin menant à l’arbre de paix. Je lève les yeux au ciel, espérant que Chomry vienne à notre rencontre, mais rien. La tristesse me gagne, même si j’étais conscient que cela risquait d’arriver. 

Je ne suis pas certain de pouvoir poursuivre ma vie, sans mon seul et unique ami depuis ma plus tendre enfance…

Lorsque nous passons devant le Quercus nigra, j’en profite pour frôler le tronc, puis deux feuilles, pleines de vie, viennent à tomber sur mon épaule, égal à un « au revoir ». Comme s’il savait que je n’allais peut-être jamais revenir…

Après m’en être emparée, je les place soigneusement dans l’une des poches de mon pantalon.

Mon père et ma sœur ont déjà atteint la porte donnant sur l’arrière du royaume, et m’attendent sans m’interrompre. Je les rejoins en courant. Passé le battant, je constate que les travailleurs n’ont pas encore débuté leur journée. Pour les temps sombres à venir, ils devront se passer de mon paternel pour la récolte. À vrai dire, il est bien trop tôt et c’est pour cela, j’imagine, qu’il a voulu partir à cette heure-ci. Nous prenons sur la gauche en direction de La forêt aux créatures magiques. Nous nous y enfonçons, tout en restant vigilants, car celle-ci est autant peuplée d’animaux bienveillants que de féroces. Sans compter que les plus dangereux sortent la nuit. 

Après avoir traversé la moitié des bois, mon père décide de faire une halte pour nous remplir la panse et nous reposer un peu. J’allume un feu pendant qu’il sort ce dont nous avons besoin. 

Le repas se déroule dans un silence de plomb et je sais que j’en suis la cause. Peu importe si ma sœur ignore la raison de notre départ précipité, elle n’en reste pas moins une victime, d’une guerre, d’une légende ridicule, du fait que je suis un homme, un Elfe, et surtout que j’approche de l’âge requis.

La culpabilité me submerge et doit également remplir le cœur de mon père. Cet homme donnerait tout pour ses enfants. Alors savoir que je suis en danger, juste parce qu’avec ma mère, ils m’ont donné naissance, ne doit pas le laisser de marbre…

Au moment, où nous nous mettons à tout ranger, j’entends comme un grognement provenant de derrière un buisson. Ce son effrayant ne m’est pas inconnu…  

Lentement, pour ne pas trop attirer l’animal que je ne vois toujours pas, je m’approche de ma sœur. Puis je me dirige vers mon père, qui est accroupi, et place les restes emballés de notre déjeuner dans le sac. Je le tapote doucement sur l’épaule, il se retourne et d’un geste de la main, lui montre le buisson. D’un geste vif, il m’attrape ainsi que ma sœur et nous place derrière lui.

Une bête surgit. Mon sang se glace d’effroi.

C’est bien un loup ! 

Il est dressé sur ses quatre pattes, la gueule grande ouverte, à s’en déboîter la mâchoire. Les babines retroussées, il se met à grogner de plus belle, nous informant sûrement que nous serons son prochain repas. Mon palpitant s’emballe et j’imagine qu’il en est de même pour ma famille. 

Les oreilles de la bête féroce basculent vers l’arrière, son poil se hérisse sur tout son corps. Il est prêt à attaquer ! 

Puis d’un coup, je vois sa queue se redresser vers le haut. Petit à petit, il s’avance, ses crocs acérés bien visibles, nous oblige à reculer jusqu’à un arbre énorme. Comme s’il souhaitait nous refuser la moindre échappatoire. Je lève les yeux au ciel, en espérant trouver un moyen de sauver la plus jeune d’entre nous. Malheureusement, le sort s’acharne sur nous, aucune branche à laquelle se raccrocher. Toutes sont bien trop hautes.

Mon père attrape une branche et la plonge dans notre feu de camp qui se trouvait à proximité. Le bâton s’embrase. Il l’agite devant le museau de la bête, dans l’espoir de la tenir à distance. Cependant, d’un coup de gueule, le loup bondit, attrape la branche enflammée et la jette en balançant sa tête sur la droite. Le bout de bois atterrit trois mètres plus loin.

— Papa, papa… crie ma sœur en larmes. 

Elle se blottit contre moi. Voulant la rassurer, même si dans cette situation ça semble impossible, je lui entoure la tête de mes bras. Elle pleure de plus belle.

— Ne t’en fais pas, on va s’en sortir, lui dis-je d’une voix assurée, malgré ma peur.

Mon paternel revient vers nous, prend Maliana dans ses bras et me tient par la main. 

Le loup se rapproche de plus en plus, il reste moins d’un mètre entre nous. 

C’est la fin !

Je les enlace tous deux, quand un courant d’air me frôle les bras. Ma tête se penche sur le côté pour voir ce qui se passe dans le dos de mon père. Puis, je desserre mon étreinte, m’écarte, il me regarde perplexe. Je lui fais signe de se retourner, ce qu’il fait, mais avant ça, repose Maliana à terre.

Je n’en crois pas mes yeux, une autre créature, magnifique, se dresse entre nous et le loup.

Cherche-t-elle à nous protéger ?

C’est l’impression qu’elle me donne.

Les deux animaux restent immobiles, leur regard se croise, se fige l’un dans l’autre, comme s’il procédait à un échange de pouvoir. Le dominant devenant dominé et le soumis l’insoumis. Puis le loup baisse la tête, fait glisser ses pattes avant et se prosterne devant le renard au pelage blanc parsemé de doré, ce qui donne une illusion de roux. 

Un claquement guttural, assorti de glapissements, se fait entendre de notre sauveur, ce qui fait fuir la menace, la queue entre les pattes.

Accaparé par ce qui se passait, je n’avais pas remarqué le nombre de ses queues. Cet animal n’en possède pas une, mais trois.

Ce n’est pas un simple renard ! À quelle race appartient-il ?

L’animal se tourne vers nous, son regard est doux et plein de bienveillance. Mon père ne bouge pas, sûrement dû à la peur qui émane de tout son corps. Je passe outre son bras, m’agenouille non loin du renard et lui tends une main, paume vers le haut.

Lentement, il s’avance, vient renifler les bouts de mes doigts, avant de remonter le long de mon avant-bras de son museau. D’un mouvement doux, il me le bouscule de façon à positionner ma paume sur le haut de sa tête. Je le caresse pour le remercier de nous avoir sauvés. Pour ne pas l’effrayer, je me relève délicatement. Visiblement, je m’inquiète pour rien, puisqu’il vient se placer à mes côtés.

— Père, nous devons y aller, la nuit ne va pas tarder à tomber.

— Oui, tu as raison.

Il prend les paquetages pendant que j’éteins convenablement le feu, protégeant ainsi la forêt.

Cela fait trois heures que nous marchons, la créature à nos côtés. Ma petite sœur commence à faiblir. Malgré ma fatigue, je la pousse à grimper sur mon dos, pour qu’elle puisse se reposer un peu.  

— Nous y sommes presque, tenez bon les enfants.

Quelques mètres plus loin, je peux apercevoir un champ de fleurs. Nous voilà enfin à l’abri. Nous n’avons plus rien à craindre. Un soupir de soulagement m’échappe.

— Nous allons camper ici pour la nuit, nous annonce-t-il.

Je pose Maliana à terre et prépare le campement avec mon père, les muscles de plus en plus douloureux. Une fois fini, je constate qu’elle s’est endormie à même le sol. Ayant déjà mis en place nos couchages, je la prends, la dépose dessus et la recouvre d’une grande feuille de sa taille.

—  Bon, maintenant qu’elle dort profondément. Veux-tu bien me dire où tu comptes nous emmener ? lui demandé-je, décidé à obtenir une réponse.

Je ne suis pas ma sœur, moi, il ne pourra pas esquiver ma question, comme il l’a fait auparavant avec Maliana. Je ne le quitte pas du regard, déterminé à tout savoir. Il baisse les yeux, il va céder.

— D’accord, fils, tu es en âge de connaître la réponse. Je vous emmène dans le royaume des fées, là où je sais qu’on ne viendra pas te chercher.

En prononçant ces derniers mots, je sens que quelque chose cloche, mais je ne veux pas l’accabler plus qu’il ne l’est probablement déjà… 

Je me réveille en premier, le jour commence à peine à se lever. J’en profite pour regarder la splendeur du ciel, avec ses couleurs particulières, quand la lune et le soleil se croisent, l’un pour se coucher, l’autre pour s’éveiller. Le renard vient se frotter contre mes jambes et je m’accroupis pour le caresser.

Après cette dernière journée de marche, j’aperçois enfin, à l’horizon, l’entrée du royaume des fées.

Nous terminons les derniers kilomètres restants, les jambes fourbues, le dos cassé et totalement épuisé, pour contempler les deux portes arquées, gardées par deux Féelords. 

Pendant que mon père s’approche des deux gardes, aux ailes translucides dans des tons de bleu pâle à turquoise. Leurs habits semblant faits d’écorces me paraissent étranges, malgré leur expression avenante.

Je me tourne vers cet arc fait d’un tronc d’arbre, je suppose, vu les marques qui s’y trouvent et semblent causées par la nature. Comme les banderoles de fleurs qui entourent ce contour arqué.

 Je me trouve au loin avec Maliana et le petit renard à mes pieds, attendant un signe de mon père. Puis les deux portes s’ouvrent simultanément, après qu’un des Féelords ait donné quelques coups sur celles-ci. Sûrement un code. Mon père me fait signe du doigt de le rejoindre, ce que je fais. Une fois complètement ouverte, j’aperçois une femme, une couronne de fleurs sur le haut de la tête, retombant légèrement sur son front. Ainsi que d’autres sur ses deux côtés, un peu en arrière. 

Les gardes nous demandent de nous avancer vers la reine. Ayant passé les portes, elles se referment aussitôt. Nous nous trouvons face à cette reine et nous inclinons pour marquer le respect.

— Bonjour, jeune voyageur, qu’est-ce qui vous mène parmi nous ?

Ma sœur et moi restons en arrière, laissant notre père prendre la parole.

— Nous sommes venus chercher refuge chez vous, mon fils aura demain vingt-deux ans, dit-il en se décalant sur le côté, pour me désigner de la main.

En me voyant, la Fée m’observe, les yeux écarquillés.

— Je vous prie de bien vouloir patienter quelques instants, précise-t-elle en s’éloignant avec les deux autres Fées.

Je les suis du regard et constate qu’elles discutent d’un air sérieux. Quelques minutes plus tard, elles reviennent vers nous.

— Je ne peux accepter votre requête. Seul le garçon peut rester… J’en suis navrée pour vous.

— Je comprends, Votre Majesté. Tous les royaumes ont connaissance de votre neutralité. Savoir mon fils à l’abri parmi vous, me donne une profonde reconnaissance envers votre peuple.

À l’entente de cette réponse, mon cœur rate un battement. Comment peut-on nous demander de nous séparer !?

— Non, père, je ne peux accepter cela… 

— Excusez-nous, puis-je parler en privé avec mon fils ?

— Oui, bien entendu.

Ne me laissant pas le choix, il m’attrape par le bras et me tire un peu plus loin pour avoir plus d’intimité. Mais c’est sans compter sur cette boule de poils qui nous suit.

— Tu vas rester ici, que cela te plaise ou non ! C’est pour te mettre à l’abri que nous sommes venus, donc si elle t’accepte, le but que je me suis donné est atteint.

Non ! Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar ! 

D’abord Chomry et maintenant mon père et ma sœur… Ma seule famille… 

— Mais je ne veux pas vous laisser seuls Maliana et toi. Te rappelles-tu ce que tu m’as dit l’autre soir ? Je ne veux pas te perdre.

— Ce n’est pas la même situation, je serais rassuré de te savoir ici, en sécurité, plutôt qu’en fuite sans savoir ce qu’il t’est arrivé… 

Même si je comprends son point de vue, ça n’en rend pas moins la situation difficile. La bête se frotte à mes jambes, cherchant sûrement à me faire comprendre quelque chose, mais quoi ? Puis, l’expression abattue de mon père fait pencher la balance. Néanmoins, je dois m’assurer d’un détail.

— Où irez-vous ? Je veux en être certain avant d’accepter, lui dis-je les larmes aux yeux. 

— Tu le sauras lorsque tu m’auras promis de rester ici.

L’hésitation me submerge. Comment peut-il me demander une chose pareille ? Je ne veux pas rester ici sans eux et en même temps, ils seront plus en sécurité sans moi. Cette dernière réflexion, ainsi que son expression emplie d’inquiétude, réussissent à faire pencher la balance.

Nous retournons auprès de la reine.

— Nous acceptons, Votre Majesté.

Pleurant à chaudes larmes, ma sœur me saute dans les bras pour me serrer plus fort qu’elle ne l’a jamais fait jusqu’à maintenant. Je réponds à son étreinte, l’embrasse sur le front et la repose. Mon père vient à son tour et me tire tout contre lui, je l’enlace.

— Nous t’attendrons dans quatre ans, dans notre petite chaumière, mon fils…

La grande porte s’ouvre, je reste là, l’animal à trois queues toujours à mes côtés, les regardant partir jusqu’à que celle-ci soit refermée entièrement…

4

Andéos.

Après notre discussion, Yiorgos ne m’avait pas retenu, comprenant parfaitement mes désirs, que seul un groupe de personnes peut assouvir. Il m’avait simplement souhaité de « bien en profiter », pour reprendre ses mots. Il souhaitait détendre l’atmosphère, dédramatiser la situation. 

Lui vouant une confiance sans faille, dû au fait que nous ayons grandi ensemble, personne d’autre que lui n’est au courant de mes penchants. Cela pourrait nuire à ma réputation, comme à celle de ma légitime épouse. Si pour ma part, je me fous de ce que pense mon peuple, ce n’est pas le cas de la reine. Je n’ai donc pas le droit de le lui imposer.

Traversant à la hâte les cuisines, trop concentré sur mon besoin personnel et les retombées qui en découlent, je m’arrête devant des esclaves en train d’accomplir consciencieusement leurs tâches. L’un d’eux, à quatre pattes, sur le sol dallé de rouge et d’argent, frotte avec énergie chaque carreau.

J’en connais un qui va passer un sale quart d’heure… Je le sais à cause de mes muscles hypertendus, de mon visage brûlant et de la sueur se formant dans mon dos.

Je n’ai plus le temps…

Sans prendre la peine de le laisser terminer, le prévenir ou même lui demander son avis, je saisis ce blond, trop pâle à mon goût et le tire hors de la pièce. Si j’avais le choix, j’agirais autrement. Cependant, je ne l’ai pas, alors pourquoi l’aurait-il lui ?