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Je crois que ce livre permet d'éclairer un parcours emblématique, mais aussi, et peut-être surtout, le caractère de l'homme qui accomplit ce parcours. Vie personnelle, vie familiale, vie militante, vie professionnelle ne sont chez lui que les facettes de l'existence d'un homme toujours égal à lui-même, égal et juste avec les autres, insensible aux positions sociales des uns et des autres, respectueux des opinions des autres, un homme humble, sage et profondément humain. Fidèle à ses convictions, il ne cherchait pas à les importer de façon autoritaire. Il croyait à la vertu de l'exemple et il faisait confiance aussi bien au peuple qu'aux individus. Il semblait doué d'une rationalité "naturelle" qui ne se laissait pas prendre en défaut par les conventions dominantes ou les idées toutes faites. Croyant et aimant sans ostentation, dirigeant rigoureux et bienveillant, jugeant toujours avec clarté et sérénité les comportements des responsables du moment, je crois que ce n'est pas par hasard qu'ici convergent les regards respectueux et les sentiments affectueux de ceux qui l'ont connu, notamment dans l'épreuve.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Amin Khan, poète et essayiste, est né en 1956 à Alger. Il a étudié l’économie, les sciences politiques et la philosophie à Alger, Paris et Oxford. Au cours de sa carrière professionnelle, il a notamment été enseignant à l’Université d’Alger et fonctionnaire à l’Unesco. Il est l’auteur de nombreux livres de poésie et d’ouvrages de réflexion tels que ceux de la série "Nous autres, éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse" qui paraissent depuis 2016 aux éditions Chihab.
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Seitenzahl: 181
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Lamine Khène
Témoignages réunis par
Amin khan
Lamine Khène
Messaoud Aït Châalal, Boukhalfa Amazit, Mohammed Benblidia,
Abdelouahab Benyamina, Abdelmadjid Chiali, Sid Ahmed Ghozali,
Mohammed Seghir Hamrouchi, Abdenour Keramane, Sadek Keramane,
Hosni Kitouni, Mohamed Kortbi, Gérard Latortue, Nicolas Sarkis
CHIHAB EDITIONS
© Éditions Chihab, 2021
www.chihab.com
Tél. : 023 15 67 08 / Fax : 023 13 75 55
ISBN : 978-9947-39-393-2
Dépôt légal : novembre 2021
Introduction
Ce livre est un livre de témoignages à la mémoire de mon père, Abderrahmane Lamine Khène, qui nous a quittés le 14 décembre 2020.
Disparu dans sa 90e année, il est évident que le cercle de ceux qui l’ont connu de façon proche, qui ont milité et travaillé avec lui, est aujourd’hui malheureusement très réduit, et, chaque jour, continue de se réduire, naturellement bien sûr, mais toujours de façon dramatique, car s’il est naturel de mourir tôt ou tard, il n’en demeure pas moins que toute mort est une tragédie. Parce qu’elle met fin à une vie humaine, unique, d’une valeur infinie, la fin de la vie de chaque être humain signifiant la mort d’un univers, un univers d’émotions, d’idées, de rêves, d’intelligence, d’expérience…
Accomplie, la vie de celui qui se soumet à l’épreuve et la transcende, connaît la peur et la surmonte, affronte le danger avec confiance, connaît la valeur de chaque geste, de chaque parole, de chaque action. La vie de celui qui, par instinct, ou par sagesse, ou par volonté, se situe entier dans une cause plus grande, infiniment plus grande que lui.
Peut-être peu nombreux sont les êtres qui approchent cet horizon inaccessible, mais pourtant innombrables sont celles et ceux qui incarnent l’idéal au point que l’idéal demeure vivant à travers l’histoire malgré les revers, les défaites, malgré les catastrophes et toutes les dévastations.
Parmi les personnes sollicitées pour le présent hommage, et qui ont accepté avec un enthousiasme sincère, ému et chaleureux, d’apporter leur témoignage malgré leur grand âge et leur état de santé, figurent deux amis de mon père, Ali Yahia Abdenour (18 janvier 1921-25 avril 2021) et Ahmed Mestiri (2 juillet 1925 -23 mai 2021), l’un et l’autre à leur tour disparus seulement quelques mois après lui. Deux hommes de grande valeur, deux beaux exemples de vie accomplie, deux militants de la libération de leur peuple, de la construction de leur État, de l’émancipation de leur société, deux références historiques pour les peuples de notre région du monde.
D’autres compagnons de mon père, pour des raisons de santé, n’ont malheureusement pas pu écrire les contributions qu’ils ont souhaité faire à cet ouvrage. Je leur sais gré d’avoir voulu le faire et de m’avoir exprimé leur émotion, leur affection, leur admiration pour le travail accompli par lui avant, pendant et après la guerre de libération.
Si, malheureusement, la quasi-totalité de ses camarades de cette époque a aujourd’hui disparu, heureusement, Messaoud Aït Châalal, Boukhalfa Amazit, Mohammed Benblidia, Abdelouahab Benyamina, Abdelmadjid Chiali, Sid Ahmed Ghozali, Mohammed Seghir Hamrouchi, Abdenour Keramane, Sadek Keramane, Hosni Kitouni, Mohamed Kortbi, Nicolas Sarkis et Gérard Latortue ont, par leurs contributions, permis que cet ouvrage existe et apporte quelques éclairages sur le parcours d’un homme qu’ils ont connu et apprécié.
Lamine Khène est né le 6 mars 1931 à Collo, village portuaire du nord-constantinois situé à la pointe septentrionale de la côte algérienne, village où il repose désormais. Son père, Mohamed, homme de caractère, est Aoun au tribunal musulman de Collo. Sa mère, Yasmina, est une femme dont la constante bonne humeur éclaire le foyer. Parallèlement à l’école coranique, Lamine Khène effectue ses études primaires à l’école indigène dirigée par le charismatique M. Grégoire, le père de Colette, la future Anna Gréki (1931-1965). À l’époque Collo est un microcosme représentatif de l’Algérie coloniale. L’identité de l’une et de l’autre communauté ne prête pas à confusion. Dans ce contexte, les premiers stades de la prise de conscience politique se forment dès le plus jeune âge chez les enfants de sa génération. L’expérience du scoutisme viendra ensuite structurer un peu plus son identité politique en formation.
À l’âge de 10 ans, Lamine Khène quitte Collo pour Constantine où il est interne au Lycée d’Aumale. C’est à la suite des évènements de mai 1945 qu’il adhère au PPA1. La cérémonie d’adhésion au Parti consiste essentiellement à prononcer le serment de servir la Patrie et le Parti, la main droite sur le Coran et la main gauche tenant le portrait de Messali. C’est Saïd Saidi2 qui le reçoit au sein du Parti dont la cellule lycéenne est sous la responsabilité de Boualem Benyahia, le frère aîné de Mohamed Seddik Benyahia3.
Après avoir obtenu son Bac Philo, Lamine Khène choisira de faire des études de médecine à l’Université d’Alger. À Alger son activité militante dans le milieu étudiant le conduit à rencontrer assez régulièrement les dirigeants du PPA, en particulier Chawki Mostefaï et Abderrahmane Kiouane qui lui proposera de prendre la responsabilité des étudiants. Lamine Khène proposera en retour que cette responsabilité au niveau du Parti soit plutôt confiée à Bélaïd Abdesselam, plus âgé et plus expérimenté que lui. Ce qui fut fait.
Très actif au sein de l’AEMAN4 et du milieu étudiant en général, Lamine Khène sera ensuite un des fondateurs de l’UGEMA5.
Au printemps 1955, il rencontre Abane Ramdane6 à Alger et ainsi rejoint le FLN7.
En décembre 1955, il épouse Malika Mefti, étudiante en pharmacie, militante PPA-MTLD puis FLN, et ancienne Secrétaire générale adjointe de l’AFMA8. Ils deviendront les parents d’Amine (1956), Yasmina (1960), Moncef (1964) et Mahmoud (1968).
Le 19 mai 1956 il préside l’assemblée générale des étudiants présents à Alger qui décide de la grève des cours et des examens. Sadek Keramane, un des participants à cette réunion la définit comme « la réunion générale des étudiants qui devait décider des mesures à prendre pour montrer au gouvernement français et surtout à l’opinion internationale que les étudiants et les intellectuels algériens étaient engagés dans le combat pour l’indépendance de notre pays. »
Il rédige ensuite le texte de l’Appel à « rejoindre en masse l’Armée de Libération Nationale et son organisme politique, le FLN » et organise le départ des étudiants pour le maquis qu’il rejoint lui-même le 1er juin 1956 en Zone II avec son camarade Allaoua Benbatouche9. Accueillis à Constantine et convoyés par la militante Anne-Marie Chaulet10 vers le Djebel Ouahch, ils seront pris en charge par un groupe de moudjahidine qui les conduit au PC de la Zone où ils trouvent Zighoud Youcef et ses compagnons en réunion de préparation de la campagne militaire des mois suivants et du Congrès de la Soummam.
Zighoud le charge de la mise en place du système de santé de la Zone II où il assure également des tâches de commissaire politique, initialement au grade de lieutenant. Dans l’exercice de ses responsabilités au maquis, il fait preuve de qualités qui lui sont reconnues (et dont les survivants se souviennent encore à ce jour) aussi bien dans l’ALN11 qu’au sein de la population. Calme, efficacité, écoute, modestie, pédagogie…
À ce propos, Yamina Charrad Bennaceur dans son livre12 de souvenirs rapporte l’anecdote suivante : «… Nous recevions aussi des visites de nos responsables. Ainsi le docteur Lamine Khène est venu à quelques reprises. Je me souviens qu’il parlait très peu et qu’il observait beaucoup. Il traitait tous les maquisards de la même manière, quel que soit leur grade. Plutôt que de faire une remarque à quelqu’un, il prenait en charge la tâche afin de donner l’exemple… Nous avions un compagnon que nous aimions beaucoup, mais un partisan du moindre effort. Pendant que nous nous activions à l’infirmerie, il restait tranquillement assis à ne rien faire, la conscience tranquille apparemment. Le docteur Lamine Khène prend un balai, sûrement dans l’espoir que l’autre fasse comme lui. Mais il avait affaire à forte partie. Notre ami n’a pas bougé et le docteur a fini de balayer sans lui faire la moindre remarque. »
Comme en témoignent ici ses compagnons Abdelouahab Benyamina et Mohammed Seghir Hamrouchi, le système de santé de la Wilaya II qui se met en place dans les conditions terribles de la guerre, devient rapidement un service organisé et efficace au service des moudjahidine mais aussi de la population, qui contribue à renforcer les liens entre l’ALN et une population soumise aux violences extrêmes de l’armée coloniale.
Lamine Khène apprend le 19 septembre 1958 à la radio, au maquis, sa nomination comme membre du GPRA en tant que Secrétaire d’État à l’Intérieur.
Appelé à Tunis au printemps 1959 avec le colonel Ali Kafi, chef de la Wilaya II, dans le contexte de la crise de la direction de la révolution et de la préparation de la réunion que l’on nommera plus tard la réunion des 100 jours ou réunion des 10 colonels, il s’y rend avec Ali Kafi en traversant la ligne Morice.
Il ne figure pas dans la liste des membres du 2e GPRA (18 janvier 1960-9 août 1961). Durant cette période, il est Contrôleur du FLN, auprès de Lakhdar Bentobal, ministre de l’Intérieur. Au 3e GPRA (9 août 1961-27 septembre 1962), il ne figure pas non plus dans la liste des membres du gouvernement. Il est néanmoins chargé du secteur des Finances, auprès de Benyoucef Benkhedda, Président du GPRA.
Après l’indépendance, de 1962 à 1966, nommé par le Président Ben Bella, il est Président de l’Organisme Saharien, organisme algéro-français prévu par les accords d’Évian, chargé de la mise en valeur des ressources du sous-sol saharien, qui, en 1966, sera transformé en Organisme de Coopération Industrielle. Claude Cheysson13, pour la partie française, en est le Directeur Général. À cette époque, Lamine Khène, avec Bélaïd Abdesselam14 et Sid Ahmed Ghozali, est un des principaux concepteurs de la politique pétrolière de l’Algérie indépendante, politique qui conduira à la création de la Sonatrach, à la maîtrise croissante par les Algériens des instruments du développement de l’Algérie et de sa souveraineté sur les richesses de son sous-sol.
Comme l’indique Sid Ahmed Ghozali : « Pour ce qui est de la stratégie pétrolière, Ben Bella, dès son intronisation, a mis en place un dispositif décisionnel, articulé sur trois personnes lui rendant directement compte : Bélaïd Abdesselam, conseiller spécial, Lamine Khène, président de l’Organisme saharien et Sid Ahmed Ghozali, le benjamin du “triangle”… »
Dans sa contribution, Abdenour Keramane évoque un épisode méconnu de l’histoire d’EGA15 : Alors qu’il est président de l’Organisme saharien, Lamine Khène est appelé à présider concomitamment EGA pour sortir l’entreprise de l’impasse dans laquelle elle se trouvait. Ce qu’il parvient à accomplir en l’espace de trois mois.
En septembre 1966, il succède à Ali Yahia Abdenour comme ministre des Travaux Publics et de la Construction du deuxième gouvernement Boumediene. Ici les témoignages de trois de ses anciens collaborateurs au ministère, Mohammed Benblidia, Abdelmadjid Chiali et Mohamed Kortbi convergent pour décrire un dirigeant de grande qualité. Dans les mots de Mohammed Benblidia, « … Si des succès aussi importants ont pu être atteints, c’est grâce à Si Lamine Khène dont la direction du ministère des Travaux Publics et sa gestion du secteur furent remarquables. Homme de qualité, doté d’une autorité naturelle et bienveillante, au jugement clair et sûr, il savait écouter, juger et décider. Il savait créer un climat de confiance mutuelle dans ses relations avec ses collaborateurs et créer ainsi, les meilleures conditions de travail et d’engagement. »
En l’espace de quatre ans, sous son égide, le ministère des Travaux Publics réalisera nombre travaux d’infrastructure dans les domaines des routes et de l’hydraulique notamment, de même qu’il développera la formation des ressources humaines et la création d’entreprises dans l’optique du développement des capacités nationales de conception et de mise en œuvre des politiques du secteur, avec le souci du désenclavement des zones défavorisées du territoire et de l’équilibre régional.
Lorsqu’il quitte le gouvernement, Lamine Khène reprend sa blouse de médecin à l’hôpital Mustapha et exerce son métier dans le service de cardiologie du Professeur Mohamed Toumi qui lui avait succédé en 1959 comme responsable du secteur de la santé de la Wilaya II. À ce propos, Abdenour Keramane évoque la chose suivante : « Il me raconta une anecdote qu’il avait vécue avec Houari Boumediene, après son départ du ministère des Travaux Publics en 1970. En le recevant pour le sonder sur ses intentions, le Président lui reprocha de vouloir reprendre ses activités de médecin, en des termes fermes : “Tu n’es plus médecin,tu es un homme politique !”. La réponse fut tout aussi cinglante : “Ceux qui hier étaient tes responsables et les miens exercent aujourd’hui des activités banales”, répondit-il, pensant tout particulièrement à Lakhdar Bentobal, un grand dirigeant de la Révolution qui officiait alors comme président du Conseil d’orientation et de contrôle de la société nationale de sidérurgie (SNS). »
Lamine Khène reprendra une responsabilité publique en 1973, cette fois-ci au niveau international, lorsque son pays le propose et qu’il est élu Secrétaire Général de l’OPEP pour les années 1973-1974 qui vont s’avérer être, du fait notamment de la guerre d’octobre 1973, des années particulièrement cruciales au plan mondial du point de vue des politiques énergétiques, des rapports Nord-Sud et de la question du développement.
Selon l’expert international des questions énergétiques Nicolas Sarkis : « C’est donc pendant cette période charnière 1973-1974 que l’OPEP, qui orchestrait les politiques des pays exportateurs, était pilotée par Lamine Khène. Une responsabilité aussi lourde que délicate à cause non seulement des grands bouleversements en cours, mais aussi des divergences entre les pays dits “faucons” qui, comme l’Algérie et l’Irak, optaient pour un accroissement aussi important que possible des prix, et les “colombes” qui, comme l’Arabie Saoudite et les pays arabes du Golfe, étaient favorables à une augmentation modérée et graduelle des prix »…
À la fin de son mandat de Secrétaire Général de l’OPEP, l’Algérie du Président Boumediene le présente à nouveau pour diriger une organisation internationale et il est élu Directeur exécutif de l’ONUDI (Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel). Dans sa contribution, Gérard Latortue, qui a été un proche collaborateur de Lamine Khène durant les années (1975-1985) où il dirige l’ONUDI, rappelle les faits suivants : « Le premier janvier 1986, l’ONUDI devenait la sixième institution spécialisée du Système des Nations Unies. C’était l’aboutissement d’un long processus conceptuellement porté par la priorité accordée à l’industrialisation des pays en voie de développement… Il aura fallu plus de vingt ans pour que l’ancienne Division du Développement Industriel, simple unité administrative du Département des Affaires Économiques et Sociales de l’ONU, sans aucune autonomie ni moyens budgétaires spécifiques, devienne l’ONUDI… En 1979 une conférence adoptait l’Acte constitutif de la future institution spécialisée qu’il faudra encore six années de travail pour faire naître effectivement. Ce travail a été réalisé principalement sous la direction du Dr Khane. »
À la tête de l’ONUDI, Lamine Khène, loin de se contenter de gérer cette organisation internationale, s’efforce de mobiliser avec courage et lucidité toutes les forces susceptibles de contribuer effectivement à l’industrialisation des pays du Tiers-monde. Un aperçu de sa démarche est visible dans sa préface du rapport annuel (1984) de l’Organisation, où il prend la responsabilité d’exprimer franchement et sans fard onusien, sous la forme d’une « Lettre à un ami », ses positions sur les questions pertinentes du développement, les rapports internationaux, sans cacher les insuffisances ou les échecs de son organisation.
Mais, alors que sous son impulsion, les efforts des pays en développement se voyaient couronnés de succès et que l’ONUDI devenait enfin une institution spécialisée du système des Nations Unies, et que la grande majorité des pays membres soutenaient la candidature de Lamine Khène au nouveau poste de Directeur Général de l’Organisation, celle-ci a été empêchée par… les autorités algériennes de l’époque ! Il est vrai que l’Algérie avait changé de cap à la mort de Boumediene, l’ambition patriotique, la volonté de développement, le leadership international, ayant cédé la place à l’esprit de soumission et aux comportements indignes qu’il nourrissait chez des hommes qui avaient perdu le fil d’une histoire qui, dans l’ironie dont elle fait preuve parfois, les avait placés dans des responsabilités qui les dépassaient.
Ainsi le gouvernement algérien de l’époque a choisi, dans l’incompréhension des pays en développement, d’empêcher la candidature de leur compatriote à la tête d’une grande organisation qu’il avait contribué à bâtir. À la suite de quoi, Lamine Khène est rentré chez lui, à l’âge de 54 ans, et n’a plus exercé de responsabilités politiques nationales ou internationales…
Lorsque la crise qui couvait depuis des années éclate en octobre 1988, il prend position, aux côtés des autres signataires de la « Déclaration des 18 »16, contre la répression brutale des manifestants (qui se solde par des centaines de morts), contre la torture, et pour l’organisation d’une conférence nationale, le report de l’élection présidentielle et une période de transition durant laquelle les libertés démocratiques, comme la liberté de réunion, d’expression et de création d’associations, seraient respectées.
À propos de cet appel, il confiera plus tard, avec tristesse, que certains des signataires ne se sont pas tenus au respect des principes défendus dans la déclaration.
Le régime rejettera l’Appel des 18 et, malheureusement, continuera à s’enfoncer dans l’impasse qui conduira à la tragédie des années 1990.
À nouveau, Lamine Khène se manifestera publiquement en 1992, contre le coup d’État, par conviction démocratique, sans se laisser distraire dans son analyse de la situation par l’opinion qu’il pouvait avoir des uns et des autres.
Au cours des années qui suivent il continuera d’exprimer son opinion sur l’actualité ou sur des questions d’histoire, lorsqu’il sera (rarement) sollicité pour le faire. Mais ce sont-là des années difficiles à vivre par les Algériens dans leur ensemble, et particulièrement par les militants sincères et les compagnons de ceux qui sont tombés au champ d’honneur, les martyrs de la longue résistance et du combat pour la libération du peuple algérien.
Lamine Khène vivra ces années en éprouvant beaucoup d’amertume face aux échecs et aux malheurs subis par le peuple algérien, mais sans jamais désespérer de l’avenir. Ayant vécu les heures les plus sombres de la domination coloniale et ayant participé à la lutte victorieuse du peuple algérien pour sa souveraineté et son indépendance, il s’est éteint le 14 décembre dernier, absolument confiant que, comme par le passé, son peuple saura surmonter les épreuves les plus difficiles et construire tôt ou tard un avenir de liberté, de justice et de dignité pour tous.
Je crois que ce livre permet d’éclairer un parcours emblématique, mais aussi, et peut-être surtout, le caractère de l’homme qui accomplit ce parcours. Lamine Khène confie en 2004 dans un entretien accordé à Boukhalfa Amazit, son expérience de faits vécus de la grande aussi bien que de la petite histoire, qui forment dans sa mémoire une harmonie profonde qui a été, en fait, celle de sa vie. Vie personnelle, vie familiale, vie militante, vie professionnelle ne sont chez lui que les facettes de l’existence d’un homme toujours égal à lui-même, égal et juste avec les autres, insensible aux positions sociales des uns et des autres, respectueux des opinions des autres, un homme humble, sage et profondément humain.
Fidèle à ses convictions il ne cherchait pas à les imposer de façon autoritaire. Il croyait à la vertu de l’exemple et il faisait confiance aussi bien au peuple qu’aux individus. Il semblait doué d’une rationalité « naturelle » qui ne se laissait pas prendre en défaut par les conventions dominantes ou les idées toutes faites. Croyant et aimant sans ostentation, dirigeant rigoureux et bienveillant, jugeant toujours avec clarté et sérénité les comportements des responsables du moment, je crois que ce n’est pas par hasard qu’ici convergent les regards respectueux et les sentiments affectueux de ceux qui l’ont connu, notamment dans l’épreuve.
Enfin, je veux mentionner le témoignage émouvant de Hosni Kitouni qui, enfant, a fait connaissance de mon père… dans les récits qu’en faisaient entre elles les moudjahidate, les veuves de chahid, les militantes, ces femmes héroïques à l’héroïsme méconnu, qui évoquaient lors de leurs veillées empreintes de douleur et de nostalgie, les figures des combattants qui ont porté l’espoir de tout un peuple et qui ont éclairé son chemin.
Amin Khan
Octobre 2021
Entretien avec le Dr Lamine Khène
Boukhalfa Amazit
Attentif aux propos de son interlocuteur, si l'on en juge par son regard, bleu, profond et scrutateur, mais aussi soucieux de communiquer avec lui et de bien communiquer, si l'on note la qualité et la concision de son langage, le Dr Lamine Khène, à la fois acteur audacieux et témoin discret de grands moments de l'histoire « n'aime parler que si on le lui demande ». Ce sont de rares instants, hélas, car ce cofondateur de l'UGEMA, cet officier de l'ALN, ce ministre du GPRA, mais aussi cet homme affable et si courtois, a tant de choses à nous apprendre.
El Watan : Vous avez 16 ans, lorsque vous adhérez au PPA-MTLD. Comment l'adolescent que vous étiez encore, percevait-il la domination coloniale ?
Lamine Khène : Il y a une petite histoire, amusante par certains côtés, que j'aime évoquer. Elle se passe en 1942 ou 1943. C'était l'époque des AML (Amis du manifeste et de la liberté) dont le PPA faisait partie. Alors que j'avais 13 ans, j'avais un cousin de deux ans plus âgé que moi, hélas prématurément disparu vers l'âge de 19 ou 20 ans. Il était, je ne l'ai découvert qu'un peu plus tard, militant du PPA. Avec lui et d'autres camarades du lycée, il nous était venu l'idée de nous organiser dans le but de jouer les agit-prop pour le compte des AML. Nous nous étions organisés en une cellule que nous avions baptisée JRA, autrement dit, « la Jeunesse révolutionnaire algérienne » ! Nous avions même confectionné « un code secret » avec lequel nous communiquions. Fort « heureusement », un des cinq militants que comptait notre organisation secrète, nous a « trahis »et nous a dénoncés, pour je ne sais quelle raison, auprès de nos aînés qui ont tôt fait de nous remonter les bretelles. Cette petite histoire cocasse a connu des suites sérieuses car deux ou trois ans après, j'étais sollicité par les mêmes aînés qui nous avaient admonestés, mais qui savaient notre disponibilité. Ainsi sommes-nous entrés au Parti.
El Watan : Par vocation ?…
Lamine Khène : Je ne sais pas s'il faut le dire ainsi. Mais c'était une ambiance, une certaine atmosphère. Les gens qui ont le véritable mérite, ce sont les gens qui initient quelque chose, ce sont les gens qui sont à l'origine de quelque chose. Les autres, ceux qui prennent le train en marche, ont peut-être quelques mérites, ils n'ont pas pour autant celui de la création. Ce sont des gens comme nous.
Notre accession au Parti devenait une affaire sérieuse. Sérieuse parce que nous prêtions serment de fidélité, la main droite sur Le Coran et la gauche
