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Imaginez une maison de repos à Royan où séjournent des malades auparavant internés en psychiatrie. Imaginez deux de ces malades, diagnostiqués bipolaires, que tout oppose a priori, qui se retrouvent forcés à cohabiter dans le même espace de vie. Et voilà que le psychiatre qui dirige l’unité de soins veut qu’ils soient les sujets d’une expérimentation qu’il compte mener à bien. Ajoutez une aide-soignante à la personnalité des plus réjouissantes, les histoires compliquées des uns et des autres, et vous aurez le sujet de cette pièce qui s’inscrit dans la grande tradition de la comédie. Être maniaco-dépressif est un malheur dont on peut bien essayer de rire un peu tant cette maladie est douloureuse, et la comédie aborde bien d’autres sujets qui concernent notre vie actuelle : le problème du très grand âge, les difficultés insurmontables de l’école et des services de santé, la violence que certains adultes font subir aux enfants ou les absurdités ubuesques de l’administration. Autant de thèmes qui font de cette pièce un texte à lire, à dire et à jouer sans modération.
Pièce en trois actes dans un décor unique. 4 personnages. Environ 90 minutes.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Joël Mansa est poète, romancier, auteur de théâtre. Il a publié dans la collection Entr’actes, "Le manteau d’Élisée" (2021) et "Simplement jouer la comédie" (dans l’ouvrage collectif consacré à Molière en 2022, Bon anniversaire Molière). Son dernier livre paru en 2023 est un roman, "La terrasse des égarés".
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Seitenzahl: 115
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Joël Mansa
Le complexe de Janus
Comédie
ISBN : 979-10-388-0814-0
Collection : Entr’actes
ISSN : 2109-8697
Dépôt légal : février 2024
©couverture Ex Æquo
© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
À Jacqueline Bayssac,
À l'amie rencontrée dans des circonstances qui pourraient être proches de celles vécues par les personnages de cette comédie.
À tous les bipolaires, les douloureux chroniques, les fatigués de la vie qui font ce qu’ils peuvent au jour le jour pour vivre encore, pour vivre toujours.
Caroline Lampion : assistante de direction du directeur général de La Grande Quincaillerie Demaison, en arrêt maladie.
Francis Jarjar : jeune professeur agrégé de Lettres, en dépression.
Marine Paneau : aide-soignante à la clinique Beau séjour à Royan.
Édouard Devant : psychiatre, directeur de la clinique Beau séjour
"Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime."
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942.
"Pour l'esprit critique moderne, rien ne peut être pris tout à fait au sérieux, rien ne peut être pris tout à fait à la légère."
Eugène Ionesco,
Janus, voilà bien un Dieu romain des plus intéressants quand on aime le théâtre. Janus est comme Jupiter ou Mars, un Dieu majeur. Il se tient au premier rang, en très bonne place, au-devant de la scène pour jouer son rôle.
Une des 7 collines de Rome, le Janicule, lui était consacrée. Ce n'est pas rien. Cela signifie qu'autour de sa personne un imaginaire puissant s'est construit.
Et son nom, rien que son nom, est une promesse de rebondissements. Ianus ne vient-il pas de Ianua, la porte ?
Il est le Dieu du temps qui passe, un Dieu avec lequel on joue à pile ou face, un Dieu qui plait aux alchimistes, qui ouvre le passage aux fontaines chez Ovide et enflamme l'eau pour arrêter les ennemis sabins. Le Dieu des commencements et des fins, des passages et des portes. Pour entrer et sortir, côté jardin et côté cour.
Mais Janus est surtout le Dieu aux deux visages. L'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir. L'un vers l'intérieur, l'autre vers l'extérieur.
Ah, voilà qui fait de lui un personnage complexe, fait pour la scène !
Et comme il y a un complexe d'Œdipe, ne pourrait-il pas y avoir aussi un complexe de Janus ?
Deux visages, deux attitudes face à la vie et à la mort ?
N'y a-t-il pas, dans une maladie qui traverse les âges et est aujourd'hui bien connue, deux phases comme deux faces : l'une faite d'exaltation, d'espoir, résolument tournée vers l'avenir et la vie, l'autre faite de découragements et d'un désespoir qui ne conduit qu'à se tourner vers le passé et la mort. Il fut un temps lointain où l'on confondait les gens atteints de cette triste maladie avec les lunatiques, puis plus récemment où on les désignait comme maniaco-dépressifs. Aujourd’hui on les appelle bipolaires.
Des êtres complexes à deux faces, deux visages.
Des humains qui souffrent de ce que l'on pourrait appeler alors le complexe de Janus.
Le beau sujet de théâtre, si terrible dans la vie, dont on peut essayer de rire un peu.
Deux visages peuvent faire deux personnages qui se dédoublent sans fin, et une comédie en trois actes peut se construire d’abord sur un face à face entre ces deux personnages puis, comme Janus, bifrons, sur un dos à dos, où leur dédoublement les rapprocherait, paradoxalement, pour finir, à l’acte trois, sur un étonnant côte à côte.
Comédie en trois actes
Premier acte
Caroline Lampion, Francis Jarjar
LA DAME
(Sans ouvrir les yeux, au bout d’un long moment de silence.)
Il fait déjà très chaud.
LE JEUNE HOMME
Pardon ?
LA DAME
Non, je dis il fait déjà très chaud. Vous ne trouvez pas ? Il est à peine 11h. On est en mai et il fait déjà très chaud. La journée va être longue…
LE JEUNE HOMME
Ça. Pour être longue, la journée va être longue.
LA DAME
Je ne sais pas vous, mais moi je m'ennuie terriblement ici.
LE JEUNE HOMME
Je ne sais pas encore, je viens d'arriver…Mais pour moi toutes les journées sont longues depuis un bon moment…
LA DAME
(Elle ouvre les yeux, se redresse, s’assoit sur sa chaise longue et regarde bien le garçon.)
Vous êtes très jeune pour être ici ? Je croyais qu'il n'y avait que des vieux qui allaient en maison de repos. D'ailleurs, c'est ce qui m'insupporte le plus dans ce genre d'endroit. Ne voir, ne parler qu'à des vieux… C'est horrible. On croirait que le monde n'est fait que pour eux aujourd'hui : les soigner, les nourrir, les faire dormir, les laver et relaver… Beurk… Les exploiter aussi, leur pomper leur argent ou celui de leurs enfants pour s'enrichir en les maltraitant…
(Puis, après un temps, elle reprend.)
Comme les derniers scandales des maisons de retraite privées, vous avez vu ? Les vieux, c'est le marché qui monte et qui n'en finira pas de monter puisqu'on est de plus en plus vieux dans nos pays et ça rapporte gros, les vieux…
LE JEUNE HOMME
Vous n'êtes pas vieille du tout, madame.
LA DAME
C'est gentil de me dire ça.
LE JEUNE HOMME
Non, c'est simplement vrai.
LA DAME
(Elle se lève, s’approche du jeune homme et lui tend la main.)
Je m'appelle Caroline. Caroline Lampion comme le personnage dans Tintin, vous connaissez ?
LE JEUNE HOMME
Non.
CAROLINE LAMPION
Ah oui, les jeunes, vous n'être pas tintinophiles comme nous.
LE JEUNE HOMME
(Il se lève et va serrer doucement la main de la dame.)
Moi c'est Francis, Francis Jarjar. Comme Jar jar Binks, vous connaissez ? Voyez, chacun ses trucs ! C'est dans Star Wars, le Gungan gaffeur qui habite la cité sous-marine d'Otho Gunga, qui est en exil parce qu'il a été chassé par le big Boss Nass. À la fac, on m'appelait le gungan… Je lui ressemble en effet…
(Il se tourne vers le public et fait sa tête de Jar jar Binks.)
Enfin, j'ai fini par lui ressembler…
CAROLINE LAMPION
(Elle repart s’asseoir sur sa chaise longue.)
Non, je ne connais pas du tout cette bande dessinée.
FRANCIS JARJAR
Bah voilà, vous voyez ! On est dans deux mondes différents. C'était même pas la peine de commencer à discuter. Je le savais d'avance…
CAROLINE LAMPION
(Elle se relève d’un coup en désignant Francis du doigt.)
Voua ! Vous me plaisez bien. Vous avez du caractère !
FRANCIS JARJAR
Détrompez-vous, madame. Si je suis là c'est parce que je n'en ai pas, ou pas assez. Sinon, je serais dehors ou dans ma classe.
(Il retourne vers la chaise longue qu'il occupait au début de la scène.)
CAROLINE LAMPION
Tiens, vois-tu ? Vous êtes étudiant ?
FRANCIS JARJAR
Non, prof.
CAROLINE LAMPION
FRANCIS JARJAR
Je ne suis pas si jeune que vous pensez ! Et puis j'ai eu l'agrégation à 21 ans.
CAROLINE LAMPION
Alors là, c'est certain. On ne pourra pas beaucoup discuter. Moi, je ne suis qu'une simple secrétaire. Même si on dit de direction.
FRANCIS JARJAR
(Avec un air désapprobateur.)
Le problème, c'est pas la direction ! Vous savez, c'est au-dessus !
CAROLINE LAMPION
Comment ça ?
FRANCIS JARJAR
(En regardant intensément Caroline.)
Au ministère ! Le problème vient du ministère, et du rectorat qui est la voix de son maître ! Le mille-feuille administratif, les réformes à la con qui s’accumulent et se contredisent, le manque d’humanité…
CAROLINE LAMPION
Ah, non, pas du tout. Mon directeur, à moi, c'est le patron de la boîte. Import-Export de quincaillerie haut de gamme Demaison, je vous prie. Et il est très humain. Je ne comprends pas. Je me suis toujours bien entendue avec lui, Monsieur Demaison, Jacques. On est comme un couple, enfin dans le travail. Seulement dans le travail ! Non, le problème c'est mon couple, dans la vie…
FRANCIS JARJAR
Jeune ou vieux, on en est tous là, je le crains, Madame
CAROLINE LAMPION
(Elle est retournée s’asseoir sur sa chaise longue.)
Ah bah voilà, vous aussi. C'est normal, vous me direz. Vous avez des problèmes sentimentaux. Les jeunes, c'est toujours dans les problèmes sentimentaux. Mais moi, je ne devrais plus en être là…J'ai passé l'âge.
FRANCIS JARJAR
Ça vous obsède, votre âge ?
CAROLINE LAMPION
Comme tout le monde. Dire le contraire, c'est mentir.
FRANCIS JARJAR
(Désabusé.)
Mentir est une solution. C'est souvent préférable à tout le reste…
CAROLINE LAMPION
Une solution pour qui ? Mon mari, justement, lui, il ment comme il respire. Il me ment tout le temps.
FRANCIS JARJAR
Je suis désolé, Madame.
CAROLINE LAMPION
Caroline.
FRANCIS JARJAR
Je suis désolé, Caroline. Votre prénom, c'est une belle chanson.
CAROLINE LAMPION
Tiens, vois-tu ?
FRANCIS JARJAR
Vous ne la connaissez pas ? De M C Solaar : "Caroline". Elle date un peu, mais c'est un classique maintenant.
(Il se met debout et chante, mais sans entrain, mécaniquement.)
"Je suis l'as de trèfle qui pique ton cœur
L'as de trèfle qui pique ton cœur
L'as de trèfle qui pique ton cœur, Caroline"
CAROLINE LAMPION
C'est joli. Vous chantez bien. Je pense même qu’en faisant un petit effort, vous chanteriez très bien. Mais vous n’avez pas envie de faire un petit effort, je me trompe ? Moi, ce que j'ai toujours aimé, c'est danser. Mon mari, l'as de trèfle qui pique mon cœur, hein, j'ai tout compris, je suis pas si bête -
(Au public.)
Secrétaire… Assistante de direction, s'il vous plait ! Faut pas me prendre pour une buse…C'est ma tante qui disait ça.
(À Francis.)
Il danse très bien, l'as de trèfle. C'est le problème !
FRANCIS JARJAR
(Il s’était perdu dans ses pensées.)
Qui ?
CAROLINE LAMPION
Mon mari. Mon as de trèfle à moi. Il danse très bien.
FRANCIS JARJAR
Celui qui pique votre cœur.
CAROLINE LAMPION
Voilà.
FRANCIS JARJAR
Mais cela ne change rien…
(Il se rassoit sur le bout de la chaise longue.)
CAROLINE LAMPION
À quoi ?
FRANCIS JARJAR
Au fait que nous n'aurons pas grand-chose à nous dire. Je m'excuse, madame. Ils m'ont dit d'aller dans la petite salle de repos, en attendant le repas. Ici, avec vous. Apparemment. Face au jardin.
(Il désigne le public.)
C'est vrai qu'il y a de belles plantes dans ce jardin ! Ils m'ont dit : vous serez en compagnie d'une dame charmante, qui occupe la chambre juste en face de la vôtre.
(Il désigne les portes de chaque côté de la scène.)
Vous aurez une belle vue.
(Il désigne à nouveau le public.)
Et vous prendrez aussi vos repas avec elle, dans cette petite salle qui sépare vos chambres. Vous verrez, vous vous entendrez très bien.
(Il se tourne vers Caroline et s’approche un peu d’elle.)
Vous savez, c'est une chose que j'ai compris tout petit.
CAROLINE LAMPION
Quoi donc ?
FRANCIS JARJAR
En regardant mes parents. Très gentils au demeurant. Ils tenaient un café, bar-tabac, vous voyez ? C'est du côté de Cenon, sur la rive droite de Bordeaux. Vous voyez ?
CAROLINE LAMPION
Non.
FRANCIS JARJAR
(Il s’assoit sur la chaise longue qui était restée vide entre eux.)
Mes parents, ils m'ont toujours soutenu. Ils ne comprenaient rien à mes centres d'intérêts. Les livres, la lecture, les études, mais ils ont été parfaits. J'ai rien à dire là-dessus. Eux, même ma mère, ce qu'ils aiment, ce qu'ils ont toujours aimé, du plus loin que je me souvienne, à part leur café-tabac, c'est jouer à la pétanque et aux cartes.
(Comme en aparté.)
Je déteste ça, moi, les boules et les cartes.
(À Caroline.)
Ils m'ont toujours aidé, mes parents. Mais on n'a rien à se dire… Rien.
CAROLINE LAMPION
(Elle s’approche encore un peu plus de Francis.)
Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas…
(Elle s’assoit près de Francis sur la même chaise longue.)
Mais vous avez tort, jeune homme, enfin, Francis.
FRANCIS JARJAR
Vraiment ?
CAROLINE LAMPION
Ah oui, la pétanque, je ne sais pas, mais les jeux de cartes, c'est passionnant ! Le bridge, le poker, même la belote bien jouée, c’est distrayant !
FRANCIS JARJAR
(Francis se lève et s'écarte de Caroline.)
Je crois que cela ne sert à rien de se parler… Globalement, cela ne sert à rien de parler. Et c'est un prof qui vous le dit… Je vais essayer de dormir, comme vous le faisiez tout à l'heure. Cela fera passer le temps jusqu'à l'heure du déjeuner.
(Il retourne vers la chaise longue qu’il occupait au début de la scène et s’assoit, l’air découragé.)
CAROLINE LAMPION
Autant vous l'avouer tout de suite, je faisais semblant.
FRANCIS JARJAR
Ah, pourquoi ?
CAROLINE LAMPION
