Pas après pas, l'horizon s'ouvrira - Joel Mansa - E-Book

Pas après pas, l'horizon s'ouvrira E-Book

Joel Mansa

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Beschreibung

Suivant une longue tradition littéraire et philosophique qui va de Michel de Montaigne à Jorge Luis Borges en passant par Jean-Jacques Rousseau et Frédéric Nietzsche, ce petit livre est un éloge de la marche, de la rêverie et de la poésie. Marche, rêverie et poésie, en effet, ne vont pas l’une sans l’autre dans ces sept promenades en prose toutes conclues par un poème. Elles conduiront le lecteur dans Bordeaux et ses environs, au Château de la Brède dont Montesquieu vivait, à Malagar chez Mauriac ou au village de l’Herbe au Cap Ferret. Elles l’emporteront tout autant dans les pages des livres que la marche rappelle à la mémoire de l’auteur, tant lire est aussi pour lui une merveilleuse promenade. C’est aussi l’histoire passionnante des rues de Bordeaux que ces déambulations racontent comme un roman, tout autant qu’elles suscitent des pensées à bâtons rompus qui conduisent le poète à réenchanter le monde.
Marcher est un exercice jubilatoire et un poète est un promeneur qui reste toujours à l’écoute du monde et de la vie.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Joël Mansa est poète, Les leçons de l’ombre, De toutes les solitudes, La beauté, sitôt menacée, romancier, Entre les morts et les vivants, auteur de théâtre, Le manteau d’Élisée. Auteur d’un carnet d’écriture chez Gallimard, De Lune à l’autre, et d’une anthologie de la poésie féminine chez Hatier, Je vis, je meurs et autres poèmes, il vit à Bordeaux, source d’inspiration de ce nouveau livre.

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Seitenzahl: 120

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Joël Mansa

Pas après pas,l’horizon s’ouvrira

Éloge de la marche, de la rêverie et de la poésie

Sept promenades poétiques dans Bordeaux et sa région

ISBN : 979-10-388-0537-8

Collection : Hors Cadre

ISSN : 2106-4342

Dépôt légal : janvier 2023

© couverture de Bérengère Bayle Duchen

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite

À mes amis, Maïté

et Jean-François Breuil.

À toutes celles et ceux qui aiment

marcher,

méditer,

« Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. »

Michel de Montaigne,

Les Essais, III, 3, 1588.

« La marche a quelque chose qui amine et avive les idées ; je ne puis presque rien penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. »

Jean-Jacques Rousseau,

Les confessions, Livre IV, 1782.

PROLOGUE

La promenade, la rêverie et la poésie ont tout à partager.

Elles sont, comme la méditation, de très bons remèdes à la brutalité de ce monde.

Aussi me suis-je laissé aller au plaisir d’écrire ces promenades poétiques dans la ville et la région où je vis.

Il y a des lieux et des rues dans Bordeaux, des chemins parmi les vignes de l’Entre-deux-Mers ou tout le long de la presqu’île du Cap Ferret, propices à la méditation et à la rêverie.

Le quartier Sainte-Croix, l’Église Saint-Seurin, le Palais Gallien, la rue Saint-James, le village de l’Herbe ou celui de Michel de Montaigne, les côteaux près de Saint-Laurent d’Arce, le château de la Brède, le domaine de Malagar racontent l’histoire et les légendes du temps passé comme les destins des écrivains qui y vécurent.

Un promeneur qui aime à s’abandonner à ses pensées et se livrer à la fantaisie de son imagination n’a pas fini d’y trouver matière à fictions, bifurcations, déchiffrements, détours, énigmes, coq-à-l’âne, humeurs, souvenirs, réflexions en tous genres, lectures, relectures, enfin, toutes les formes de la poésie.

Chacune de ces sept promenades se clôt par un poème.

Il m’a été tout simplement inspiré par la poésie des lieux racontés. 

Il y a du plaisir à se perdre dans la contemplation d’une rue ou d’un jardin, comme il y en a à se perdre dans les mots. C’est qu’il y a des jardins "aux sentiers qui bifurquent", comme le dit si bien le poète argentin, et grand marcheur lui-même, Jorge Luis Borges. Ils inspirent le promeneur. Et, s’il n’est pas "de plaisir plus complexe que celui de la pensée" comme il l’affirme dans sa nouvelle L’immortel, la promenade est l’une des formes que peut prendre la pensée.

Dans son Histoire de l’éternité, l’écrivain argentin rapporte ainsi une anecdote où la marche "une nuit qui n’avait pas d’emploi précis" fut pour lui une révélation. "Je sortis après dîner me promener et me souvenir (…) Mes pas m’amenèrent à un coin de rue. Merveilleusement libre de pensée. Je respirais la nuit". Se souvenir et marcher vont de pair, et des pas les plus simples de la plus anodine des promenades peut surgir la plus vraie des libertés.

C’est aussi parce que la promenade a beaucoup à voir avec la lecture.

Lire et se promener ne sont qu’un même exercice de découverte, d’observation et de patience.

Un bon promeneur est comme un lecteur attentif. Il revient souvent dans les mêmes lieux, reprend souvent les mêmes pas — comme le lecteur les mêmes pages — pour, sans cesse, découvrir quelque chose de nouveau, là où il pensait, où il craignait peut-être, à tort heureusement, tout connaître déjà.

C’est l’une des joies infinies de la lecture que la relecture. Comme c’est la joie du promeneur de passer et repasser là où son cœur s’émeut toujours.

La marche tient aussi de l’infinité des possibles, elle est une réponse multiple, comme les détours de la pensée, à l’unique absurdité de la vie.

Ainsi, marcher, comme chanter et danser, est une des façons heureuses d’habiter le monde.

Et lire, écrire et marcher ne sont qu’un seul mouvement. Comme chez Montaigne "à sauts et à gambades", ou, comme chez Borges, pour se perdre et se retrouver dans le labyrinthe de la vie.

Saint-Georges terrassant obstinément son dragon

sur la façade de l’Église Sainte-Croix à Bordeaux.

"J’ai ouvert l’horizon d’un geste

Sur la porte de la maison"

Pierre Reverdy, Sources du vent,1946.

Alors, allons marcher…

Le quartier Sainte-Croix à Bordeaux est des plus poétiques.

C’est le quartier des arts et ses petites rues qui conduisent jusqu’à Saint-Michel sont toutes propices à la rêverie comme à la méditation.

Depuis les quais, il suffit de passer devant le Conservatoire de musique et de danse, d’apercevoir derrière les grandes vitres des salles de travail des silhouettes penchées sur leur pupitre, quelques mouvements d’archers, un visage qui se perd un instant dans la rue et peut-être vous regarde sans vous voir, pour ressentir tout ce qu’un lieu comme celui-là emmagasine d’émotions et d’efforts, et pour en être ému. J’aime rester un instant sur un des bancs qui lui font face et voir monter et descendre les escaliers du Conservatoire toutes ces jambes qui courent, déjà en retard pour leur leçon, ces dos, quelquefois si petits, chargés de leur instrument si grand, ces regards concentrés, décidés, ces yeux qui brillent des notes à venir. Il y en a qui traversent la voie du tram, sautent sur le trottoir ou descendent d’une voiture avec l’air renfrogné de ceux qu’on oblige à étudier. Ils n’en sont pas moins touchants. Comme ils regretteront plus tard ces moments-là, quand ils seront loin d’eux et que la vie les aura en partie dévorés, sans égard pour l’enfant qu’ils étaient du temps où le cours de musique ou de danse était leur mercredi.

L’école des Beaux-Arts est un lieu tout aussi poétique.

Je n’y suis jamais entré, mais mon esprit s’y promène chaque fois que je passe devant ses grilles.

De l’intérieur du bâtiment, je ne sais rien, si ce n’est ce que mon beau-père qui fut élève aux Beaux-Arts après la Seconde Guerre mondiale m’en a décrit. Je préfère l’imaginer à partir de ses souvenirs et me voir, soudain, dans une salle où des apprentis peintres travaillent sur leur chevalet, me glissant comme un fantôme derrière les uns et les autres pour regarder leur toile, suivant le maître qui commente et corrige leur travail d’un geste sûr. Être un fantôme, un passe-muraille aurait bien des avantages quand on se promène dans un lieu d’Histoire et de créations. Il se pourrait aussi que l’on en souffre, et la rêverie me plaît bien plus sûrement que l’indiscrétion. Je me représente plus volontiers en pensées la tête du maître, prix de Rome, un peu goguenard, moqueur, ou l’élève débutant, hésitant sur son ouvrage, mais rêvant déjà de participer à un concours en loge et au succès de sa future première exposition.

Quelquefois, sous des tentes en piteux état, dans le petit jardin qui fait l’entrée de l’école, on peut voir en passant des fragments de sculptures, des morceaux de pierre où s’esquisse une forme, quelques élèves hirsutes en blouse toute tachée, discutant en fumant ou parlant fort. Si je n’en perçois rien, je me fais toute une histoire de leurs dialogues enflammés.

La fougue de la jeunesse est leur privilège, le mien est de lui donner la forme qui me plaît.

Il me plaît aussi de savoir que cette école des Beaux-Arts s’est installée au XIXème siècle dans l’ancien couvent bénédictin. Certes, la règle de Saint-Benoît est bien éloignée des pratiques estudiantines, mais la connaissance, le savoir, l’art ont tout pour rapprocher peinture, sculpture, étude et religion. J’ai vécu autrefois dans un monastère bénédictin, et je me souviens avec reconnaissance comme les moines intellectuels de Chévetogne dans les Ardennes belges étaient, pour certains, de fins connaisseurs de l’Histoire des arts et se passionnaient tout autant pour la liturgie orthodoxe que pour les impressionnistes français.

En parlant d’orthodoxie, le quartier Sainte-Croix a une petite merveille à découvrir si l’on s’aventure un peu en direction de la gare Saint Jean. En remontant la rue Peyronnet où se trouvent les restes les plus anciens de l’enceinte fortifiée de Bordeaux, qu’une bien modeste plaque fixée dans le mur signale très discrètement au passant curieux, passé le bien petit Théâtre des Beaux-Arts tout de rouge peint, en haut de la rue, au numéro 35, il y a l’Église orthodoxe serbe de Saintes Estelle et Valérie. Toute la façade, pas si grande en fait, semble mangée par la croix orthodoxe qui la recouvre. Les grandes fenêtres en verre cathédrale coloré à l’étage tranchent avec les maisons mitoyennes très bordelaises, la grille d’entrée impressionne. La petite cloche tout en haut dans sa niche de pierre semble incongrue au milieu des cheminées des échoppes. Cette église est celle de toute la communauté serbe de la Saintonge à la Guyenne. Sainte Eustelle, comme il faut l’écrire, a t-elle jamais existé ? Rue Peyronnet, comme l’origine grecque du nom de la sainte charentaise le dit, cette église orthodoxe, c’est bel et bien une étoile dans un écrin de pierre.

Bel et bien vont, en effet, ensemble comme le grec ancien le suggère qui a un même mot pour exprimer la beauté physique et la noblesse du cœur, kalos. Une expression idiomatique, kalos kagathos, bel et bon, que l’on retrouve dans toute la littérature grecque antique désigne alors cette excellence du corps et de l’esprit qui devint certainement l’idéal de l’honnête homme que Montaigne incarne si bien, en son temps, à Bordeaux. Les saints catholiques et orthodoxes comme Sainte Estelle témoignent aussi, à travers l’iconographie notamment, de cette tradition qui veut que le corps du saint soit beau à l’image de sa belle âme. Si, par un raccourci saisissant, on s’amuse alors à passer, avec le beau mot de kalos, du culte du corps érotisé de l’athlète grec à la sculpture classique, on fait se rejoindre encore l’art et la religion comme à Sainte Croix où un couvent est devenu école des Beaux-Arts.

Comme il est heureux de se promener dans les mots comme on se promène dans les rues… Tout fait rêverie.

"Chaque pas que nous faisons est plus qu’un voyage" a écrit le poète Pierre Reverdy dans Les jockeys camouflés.

De la récente Sainte Estelle et Valérie à la très ancienne Église Sainte-Croix, il y a peu de pas à faire, mais un grand voyage dans le temps.

Sainte-Croix fut abbatiale, elle est comme un livre ouvert sur le Bordeaux médiéval, elle porte le passé et elle écrit l’avenir. Une abbaye qui devient une école, la prière des moines qui s’est changée en esquisses et en nus, la poésie a tout à y gagner.

À Sainte-Croix, le Saint Georges terrasse le dragon comme il se doit sur la façade, mais le portail est riche de détails qui plaisent autrement aux artistes.

Une femme montre ses seins que deux serpents viennent mordre sous le regard, intéressé peut-être, d’un homme qui se penche pour mieux voir. Un autre ouvre sa chemise et perd un sac qui pourrait être une bourse bien pleine qu’un homme qui le colle vient lui dérober. Bon, ce sont les vices des hommes que l’Église dénonce, le portail est un livre, il faut éduquer et sauver les âmes…

Justement, voilà que l’iconographie de la porte centrale met en scène des hommes tirant sur une corde : est-ce l’âme qui s’efforce pour atteindre le Ciel ? On le dit.

Mais il y a peut-être d’autres rêveries possibles que ce motif invite à imaginer. Nous sommes près des quais, et n’est-ce pas alors une allusion à la vocation marine de Bordeaux, au monde des marins et un hommage de l’Église à ses hommes laborieux que la foi accompagne dans les plus grands périls. Il faudrait alors parler d’hommes tirant sur un bout, un cordage puisque le mot corde est proscrit chez les marins.

Mais, justement, le mot cordage est plein de poésie. 

Son origine latine, chorda, nous renvoie à l’animalité. Le cordage était fait de boyau, de tripe. Et nous voilà revenus dans le monde des Arts et de la vie organique, nous voilà de retour au Conservatoire puisqu’il en est de même des cordes des instruments de musique en boyau de mouton. Chaque cordage dans le monde de la mer a son nom spécifique en fonction de son emploi : grelin, amarre, attache, filin, garcette, drisse, écoute, hauban… Autant de mots qui, dans la douce ignorance du profane, sont sources de rêveries à leur tour.

Et voilà qu’on apprend que le mot corde n’est pas banni complètement de l’univers de la Marine. Mais il était réservé, en temps longtemps comme on dit aux Antilles, à celle destinée aux mutins qu’on pendait haut et court. Comme nous voilà loin, et tout près aussi, de l’âme qui s’efforce vers le Ciel. Celles des pendus n’étaient-elles vouées qu’à l’Enfer ? Au temps où l’on construisait encore des églises comme Sainte-Croix, un poète voyou, François Villon, a chanté leur supplique, aux pendus, se voyant bientôt lui-même au bout d’une corde : " Frères humains, qui après nous vivez / N’ayez les cœurs contre nous endurcis/, Car, si pitié de nous pauvres avez/Dieu en aura plus tôt de vous merci. / Vous nous voyez ci attachés, cinq, six/Quant à la chair, que trop avons nourrie, / Elle est piéça dévorée et pourrie/ Et nous, les os, devenons cendre et poudre. / De notre mal personne ne s’en rie/, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !"….

Des hommes tirant une corde, on peut donc faire toute une histoire.

Mais ces hommes tirant une corde, cela peut être tout aussi bien, puisque Bordeaux est ville marine, un éloge adressé aux ouvriers cordiers. Une corderie royale était sise à Rochefort en Charente. On peut la visiter aujourd’hui qu’elle est devenue monument historique, à deux heures de Bordeaux. Y avait-il à Bordeaux même, comme à Jonzac, une corderie de taille plus modeste en activité du temps de notre église Sainte-Croix ? Seraient-ce des fileurs que ces hommes qui tirent sur cette corde ? Pourquoi pas l’imaginer. Le livre ouvert qu’est le riche portail de l’Église Sainte-Croix n’est pas seulement celui de l’enseignement religieux, il est aussi celui de la vie.