Entre les morts et les vivants - Joel Mansa - E-Book

Entre les morts et les vivants E-Book

Joel Mansa

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Beschreibung

Jean Mancilla, dans un récit comme une confidence, raconte les 25 premières années de sa vie. Enfant en proie à la violence paternelle, perdu face à l'indifférence maternelle, il est, malgré son goût de la lecture, sa passion pour la poésie et ses aptitudes aux études, retiré de l'école dès 14 ans pour être mis en apprentissage. Nous sommes dans les années 1970 et personne ne s'interposera entre le père et le fils, personne ne protégera le narrateur de cette histoire.
Pourtant dans ce roman aux nombreux rebondissements, malgré les épreuves les plus difficiles que la vie lui inflige, les expériences et aventures du héros le conduiront à se reconstruire grâce à des rencontres hors normes et salutaires pour lui. Sa vie dans un monastère bénédictin, son désir d'apprendre, son regard aigu sur le monde, sa capacité à aimer, sa volonté de survivre dans les pires situations font de ce livre un véritable hymne à la vie.
Petit, on comprend tout. Ce n’est pas la peine de croire à l’innocence qui arrange bien ceux qui la détruisent, je n’ai jamais été dupe de rien.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Joël Mansa vit à Bordeaux. Poète, auteur de théâtre, il a écrit Les leçons de l'ombre, De toutes les solitudes et Le man-teau d'Élisée. Il a publié un carnet d'écriture chez Galli-mard, De lune à l'autre, et prépare pour les Éditions Ha-tier une anthologie de la poésie féminine, Je vis, je meurs.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Joël Mansa

Entre les morts et les vivants

Roman

ISBN : 979-10-388-0265-0

Collection Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : janvier 2022

© couverture Ex Æquo

©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

« Un livre bien neuf et original serait celui qui ferait aimer de vieilles vérités. »

Luc de Clapiers, Marquis de Vauvenargues, Maximes Posthumes, 1747.

« Ce qui se passe dans le domaine de l’écriture n’est-il pas dénué de valeur si cela reste "esthétique", anodin, dépourvu de sanction, s’il n’y a rien, dans le fait d’écrire une œuvre, qui soit un équivalent de ce qu’est pour le torero la corne acérée du taureau qui seule – en raison de la menace matérielle qu’elle recèle  – confère une réalité humaine à son art, l’empêche d’être autre chose que grâces vaines de ballerine. »

Michel Leiris, « De la littérature considérée comme une tauromachie », préface à L’Âge d’homme, 1946.

« En fin de compte, tout s'arrange, sauf la difficulté d'être, qui ne s'arrangepas. »

Jean Cocteau, La difficulté d’être, 1947.

 

 

Chapitre 1Meulan

 

 

 

Nous, nous sommes toujours en quête de quelque chose. Toujours en quête. Si désireux de vivre, quand même. C’est comme ça. Nous, je veux dire tous ceux qui ont vécu ou vivent ce que j’ai vécu. Nous autres qui partageons ce qui ne peut être partagé. Nous avons les blessures et nous avons la peur. Le doute, aussi. Mais le doute, c’est commun finalement à tous les humains qui ont un petit bout de conscience, alors que la peur, cette peur-là, elle est seulement nôtre. Il n’y a rien d’autre pour nous. Rien. Que le désir de vivre, le désir de rester vivant pour exister quand même dans tout ce fatras des jours qui passent. Voilà tout.

 

Petit, à Meulan, je n’avais pas les mots pour exprimer ces choses-là, mais je le savais. Il fallait avancer avec elles, la peur et cette envie de vivre malgré tout, vissées l’une à l’autre au-dedans de soi. J’y pensais en passant beaucoup de temps, Cité du Parc, sur le toit de la loge du concierge. Un beau point de vue sur le monde, le toit de la loge. Je voyais le bras de la Seine bien sale qui stagnait devant nous et la route qui menait aux trois immeubles de béton gris de la Cité, les trois baleines échouées au fond de la ville, tout en bas, près du fleuve, trois bateaux sans mât, sans moteur, sans Amérique au loin dont on pourrait rêver, trois épaves des années cinquante, avec nous, dedans. Douze familles par bloc, trois blocs par immeuble.

 

La plupart des hommes et des femmes qui vivaient là, dans la Cité, étaient des ouvriers de l’usine Renault à Flins. Ceux qui n’avaient pas été logés aux Mureaux, de l’autre côté du pont qui sépare les deux villes comme une frontière. La cité du Parc, c’était une petite excroissance des Mureaux dans Meulan, une anomalie sociale, comme une honte un peu pour les bourgeois de Seine-et-Oise. Au mieux, ils nous ignoraient, au pire ils nous cachaient là, dans le creux de la ville. Le bus de chez Renault venait les chercher, les ouvriers de la Cité du Parc, au bout de la route, sans trop se faire remarquer, à six heures, et le soir il les ramenait sans bruit, tout pareil, il les laissait finir à pied, épuisés, comme des épaves eux-mêmes qui rentraient les uns derrière les autres, en colonnes, à peine quelques-uns se parlant à mi-voix. Ils rentraient dormir dans leurs carcasses de baleines grises, les ouvriers de Flins. C’était ça leur chez eux, les trois baleines grises échouées au fond de la ville.

 

Du toit de la loge, je voyais aussi le parc qui remontait en pente raide vers le centre-ville avec ses grands arbres, beaux et indifférents à notre sort. Je voyais le bac à sable et les balançoires où les autres enfants venaient se battre et les chats enfouir leurs crottes. Comme nous habitions le premier étage, depuis la fenêtre de notre cuisine je pouvais facilement monter sur le toit. C’était un simple auvent de béton qui faisait un angle droit, c’était plutôt étroit, mais suffisant pour qu’un enfant s’y tienne accroupi, tassé dans un coin inaccessible aux adultes, la tranquillité assurée pour le temps de la contemplation. C’était mon royaume. Rien que des embrouilles, disait mon père, voilà ce que tu cherches, Jean. Et si tu tombes, imbécile, tu te feras juste mal pour qu’on soye emmerdés. Décidément, on ne peut rien faire de toi, rien ! Tant pire ! Tant pire… Tant pire, cela ne veut rien dire, papa, tant pis oui cela veut dire quelque chose, ça veut dire que tu t’en fous au fond si je tombe ou même ça t’arrangerait. Tant pire, c’est idiot. Attends, tu vas voir ce que tu vas prendre quand tu sortiras de ton trou et tais-toi tu parles trop, ta mère est couchée comme d’habitude.

 

Ma mère, elle avait presque tous les jours la migraine. Elle souffrait beaucoup, des migraines violentes. Elle vomissait. Sans cesse, elle vomissait. Je la connais surtout couchée dans le noir sur son lit, ma mère, calée presque assise avec des coussins, pour avoir la tête droite, je sais maintenant très bien pourquoi, de la glace roulée dans une serviette sur le front et chuchotant pour que nous chuchotions aussi tant le bruit lui faisait mal. Je ne me souviens pas qu’elle ne m’ait jamais embrassé, je ne me souviens pas d’un baiser de ma mère, je ne me souviens que de sa manière de m’essuyer le visage en mouillant ses doigts avec sa salive. Que faire d’une vie sans le souvenir d’un seul baiser de sa mère ? On est comme un chat qui n’aurait pas été sevré, on veut tout embrasser, on est à vif, handicapé pour toujours.

 

Ma mère était toute petite et mon père pas bien grand, mais fort comme un lutteur. Je l’aurais bien vu faisant de la lutte gréco-romaine sur une piste de terre battue comme celle d’un cirque. Sa force, il l’avait héritée de son père à lui, un enfant trouvé devant l’église Saint-Martin des Champs de Diges, dans l’Yonne, près d’Auxerre. Une histoire à dormir debout, une invention de la vie qui est bien meilleure romancière que tous les romanciers, les feuilletonistes, les inventeurs de picaresque. Un bébé mâle abandonné posé contre la porte du couvent, avec autour du cou, écrit en lettres bâtons sur un carton attaché par une ficelle MANCILLA. Les sœurs le recueillent, l’orphelinat le domestique à peine, il devient ouvrier agricole, fait sept enfants à une fille de ferme, Jeanne, et se construit une solide réputation de brute dont le fait d’armes principal fut d’étrangler deux paysans du coin en les soulevant de terre par le cou, un dans chaque main, jusqu’à étouffement complet des deux compères malgré leurs coups de poing répétés pour briser l’étreinte du grand-père. Ce fut la mamie qui parvint à lui faire lâcher prise avant le décès des deux malheureux. Mon père était celui des sept qui avait le plus de ressemblance avec son géniteur. Il ne savait pas quoi en faire de toute cette force qu’on lui avait donnée, mon père. Ça se voyait. Il était là avec ses gros bras pleins de poils, ses épaules voûtées, son cou massif comme un ogre de conte de fées. Je l’observais, le dimanche, quand il bricolait dans le logement, en marcel, ses mains poilues et ses gros doigts qui serraient si fort tout ce qu’il attrapait. C’était difficile pour lui, tout était trop fragile, pas adapté. Au travail, sa force était reconnue, à la maison, elle était de trop. Elle faisait peur. Il aurait dû rester à la ferme, mon père. Aux champs, il aurait fait merveille. Mais il n’y avait rien pour lui à Diges. Alors, Renault l’a avalé, lui comme les autres jeunes paysans avec les émigrés du Maghreb. Et puis dans les années cinquante, il y avait les petits bals, les guinguettes partout pour oublier la guerre, et ma mère qui aimait valser et qui descendait d’Hardricourt avec ses sœurs le samedi pour trouver un garçon qui lui tournerait la tête. Et ce fut lui, un soir de bal et d’accordéon.

 

De Diges, je n’ai que de vagues souvenirs. Tout le monde est mort, là-bas, quand j’avais cinq ans. Je me souviens de petites routes de campagne à l’enrobé rouge, d’un seuil en pierre à l’entrée d’une ferme où j’aimais m’asseoir parce que la pierre était toujours froide, d’une grange dont le soleil traverse le toit et éparpille la lumière, des restes d’un tracteur sur lequel j’aimais monter pour m’asseoir sur le large siège tout rouillé pour rêvasser. J’ai toujours rêvassé. C’est ce que j’aime faire le plus au monde, rêvasser. Je me souviens aussi d’une voix féminine, ma grand-mère sans doute, je ne sais pas, qui me parle sous un ciel étoilé. Tu es bien drôle, tu es bien drôle répète-t-elle cette voix que j’entends encore et encore.

 

De Diges, je me souviens aussi de la lune ronde et si proche, du chant furieux des grenouilles, d’une brise d’été qui balaie mes cheveux et m’enveloppe dans une douceur inconnue. Où est-elle cette douceur qui ressemblait à un rêve pour l’enfant que j’étais, cette voix amusée qui rit gentiment de moi, cette lumière qui traverse la grange et mon cœur ? Je les cherche encore. Je les cherche encore.

 

Petit, on comprend tout. Ce n’est pas la peine de croire à l’innocence qui arrange bien ceux qui la détruisent, je n’ai jamais été dupe de rien. J’étais là, avec ma peine, toute cette vie qui pèse, sans savoir comment faire pour jouer comme les autres, pour faire semblant au moins, à voir ma mère couchée dans son lit à souffrir et mon père, plié dans l’effort d’être au monde avec ses épaules de taureau qui me regarde comme une chose étrange qui est là dans ses pattes, encombrant et inutile. J’ai aimé l’école dès la maternelle, j’ai aimé sortir de la maison et être un peu, autant que les maîtresses et les dames de service me considéraient, un petit bonhomme comme un autre. J’étais bien bavard. Je n’étais pas gentil, je râlais tout le temps, j’avais toujours quelque chose à dire. Ça amusait certains des adultes qui me côtoyaient, les autres s’énervaient. J’ai en mémoire de bons moments dans la cour de ma petite école, les feuilles mortes des platanes que je mâchais avec plaisir et mon institutrice de moyenne section, la bien nommée Claire Doucet, dans les jambes de laquelle je me trouvais si bien. Puis le primaire, le CP et le CE1, ont tout abîmé de ce bonheur d’aller à l’école. Messieurs Guiseppi et Guidicci, je ne peux pas oublier leurs noms, les deux maîtres venus de Corse, leur brutalité, leur hypocrisie, leur bêtise m’ont ramené à la maison quand je n’y étais pas. C’était fini la joie d’ouvrir ses cahiers, de sentir l’odeur des crayons de couleur, de tourner les pages des livres. Il fallait obéir à des consignes idiotes, trembler pour ceux qui faisaient des fautes à la dictée et allaient être punis, subir la malveillance d’hommes aigris par leur métier mal payé, leur exil loin de chez eux, leur célibat apparemment subi. Les enfants leur servaient d’exutoire, les adultes sont souvent aussi misérables.

 

Mon frère aîné, Pierre, lui, il était comme mon père le voulait. Un garçon, avec des jeux de garçon et puis, plus tard, à quinze seize ans déjà viril, parlant fort des filles, toujours lissant ses cheveux raides et très coquet, très soucieux de ses vêtements, de son image. Ma mère lui passait tout, mon père l'admirait quoi qu'il fasse. Le petit, François, de deux ans mon cadet, il était là, lui, comme une petite chose qui ne comprend rien. Il ne comprenait rien, mais il souffrait. Alors, il criait beaucoup, faute de savoir comment dire ce qu'il voyait, ce qu'il ressentait. Je me souviens que ma mère disait de lui déjà quand il était tout petit quel boulet celui-là, quel boulet. Et nous voilà, tous les cinq, Cité du Parc.

 

Les hommes, c’est bien curieux, quand même. On a vu des bourreaux qui, rentrés chez eux, étaient de bons pères de famille. Mon père, lui, à l’usine était exemplaire, bien noté par ses supérieurs. Il devint chef d’équipe, avec le temps. Il était apprécié, toujours à l’heure et toujours de bonne humeur, paraît-il. Mais à la maison, il s’ennuyait. En vacances, il s’ennuyait. Avec moi, il s’ennuyait. Surtout avec moi. Lui et moi, on était incompatibles, il n’y avait pas de solution. Que l’affrontement. Il n’aimait rien en moi. Tout l’exaspérait. Mes cheveux de fille, mes bras maigres, mes mains qui ne savaient rien faire, mes regards qui l’insupportaient. Baisse les yeux, criait-il quand il n'en pouvait plus de moi, baisse les yeux. Alors, quand sa colère le dépassait, qu’il était submergé par l’impuissance, étouffant d’incompréhension, stupéfait de n’avoir pas moyen de me faire taire, de faire taire ma colère à moi qui lui tenais tête, tout faible et chétif comme un chat écorché devant sa force de taureau, il m’attrapait, me serrant par le cou ou la taille, toujours dans son bras gauche. Alors, alors, criait-il. Alors, sans rien pouvoir dire d’autre. Alors, alors. Ma mère l’arrêtait souvent, et il lâchait, mais quelquefois, exaspérée elle-même, elle ne disait rien. Je la voyais, interdite, figée dans l’encadrement d’une porte, ou tout près de mon visage, perdue de détresse. Tu vois, tu vois, murmurait-elle, tu vois ce que tu lui fais faire, c’est de ta faute tout ça, de ta faute. Soufflant comme un coureur épuisé, la bouche ouverte, cherchant l’air, il enlevait sa ceinture de la main droite. J’étais dans l’étau de son bras gauche, prisonnier. Il ne me regardait pas, il battait tout ce qu’il pouvait, avec sa ceinture, tout, le dos, les jambes, la tête, les bras avec son bras à lui qui prenait aussi des coups, au hasard, sans compter. Et puis, d’un coup, comme un mur qui s’écroule, il tombait là, avec sa colère par terre, comme une bête.

 

J’étais sans réaction, après. Détruit du dedans. Je me sentais inhumain. Bien plus inhumain que lui, sûrement. Plus inhumain que tous les autres, autour. Celui qui frappe, ceux qui regardent. On est sans lien avec le monde, quand on est battu. Et on le sera, sans lien, dans la vie normale, encore et encore, longtemps après, toujours, avec cette impression terrible d’être dans l’impossibilité d’en créer jamais, des liens, avec les autres. Quand c’était fini, j’étais comme mort. Je ne sentais plus rien. Rien du tout. Tout était mort en moi. Je voyais ma mère qui riait, nerveusement, devant moi. Ou je l’entendais, dans la cuisine, qui continuait à répéter : c’est de ta faute tout ça, de ta faute. J’entendais Pierre rentrer et sortir, comme si de rien n’était, et François, comme une boule de nerfs, agité, tout entortillé sur lui-même dans un coin, sans rien dire, même pas un murmure, je le voyais qui me regardait les yeux grands ouverts. Rien. Comme moi. Rien ne sortait de ma gorge, rien. Rien ne sortait de la sienne non plus. On était morts, tous les deux. Morts.

 

La maltraitance se nourrit toujours de lâcheté et d’indifférence. Ni le docteur qui avait suivi toute la famille de ma mère, les Lanne, et qui fut le nôtre jusqu’à la fin, le docteur Pourreux, ni les professeurs du collège ne firent rien malgré les signes évidents, les marques apparentes et la tristesse que je cachais si peu. Les adultes pour moi étaient des monstres, ceux que j’aimais d’inaccessibles étoiles ou de simples mirages aussitôt disparus. On finit par s’y habituer. On a peur, constamment, seulement peur. De cette peur-là, on ne peut rien tirer qui vous aide à vivre, ce n’est pas cela, on la garde en soi comme une panique toujours prête à vous envahir, une panique qui vous envahit et vous fait perdre tous vos moyens, n'importe quand, n'importe où. Cette peur est là, toujours. On ne sait qu'une chose à son propos. Une seule. Cette peur, simplement, elle vous constitue et, jamais elle ne vous laissera en paix, quoi que l’on fasse, jamais. Jamais.

 

Parfois, mon père ne me battait pas avec sa ceinture pendant un long moment. Il se lassait. De cela aussi, il se lassait. Mais les gifles, elles tombaient pour un oui pour un non. Surtout pendant les repas. Les repas étaient le plus souvent un vrai calvaire. Longtemps, j'ai détesté me mettre à table. Même seul, je ne pouvais pas rester à table. J'étais pris d'une tristesse infinie, là, assis, devant une assiette. Même en partageant un bon petit plat avec la meilleure des personnes, je ressens toujours au fond de moi, à un moment ou à un autre, un certain malaise que je connais bien. C'est cela que j'appelle le verso du monde. Nous avons tous un verso du monde en nous. Surtout nous autres, les victimes de maltraitance. C'est l'envers du décor, l'effort de vivre retourné pour en saisir l'intérieur dans toute son étendue, la peau du dedans, notre vérité nue. Il y a des peines et il y a des joies, des désirs aussi, des pulsions qui en viennent, du verso du monde, et qui sont bien terribles en nous, et toujours là, irrépressibles. Les gifles, elles tombaient aussi à l'improviste, par surprise. Il arrivait par-derrière quand je lisais – ce qui l'agaçait au plus haut point. Il m'arrachait le livre des mains et me claquait en bougonnant. Il ne supportait pas que je puisse perdre mon temps à lire, à ne rien faire à ses yeux. Depuis, j'ai très peur quand on s'approche de moi de trop près et, même dans les relations amoureuses, il est très difficile de m'approcher. C'est un handicap que je dois à l'enfance, à mon père, à sa folie. Il faut m'apprivoiser et savoir franchir pour moi le dernier espace de l'intimité. Moi, je ne le peux pas. Je ne le peux jamais.

 

Dans la douleur, on prend des habitudes. C'est comme une maladie chronique, on s'y adapte. Comme ma mère, avec ses migraines. Si je pleurais trop fort, les gifles redoublaient. Alors j'ai appris très tôt à pleurer en silence. C'est une habitude. Aujourd'hui encore, les larmes coulent sur mes joues quelquefois, sans raison apparente, silencieusement. Je le sais. Cela arrive. Cela vient du verso du monde. C'est une peine dont je ne me débarrasserai jamais. Elle est là, dans mon corps comme dans son antre, et, de temps en temps, elle surgit de son trou sans prévenir, comme une hydre sort sa tête. Vivre est à ce prix. Je pleure aussi comme tout le monde, mais l'hydre, elle, c'est autre chose.

 

Mon père répétait souvent une formule qui le faisait rire. Pleure, tu pisseras moins. Pleure, tu pisseras moins, et il riait. Ce rire affreux, tout d'exaspération et de colère, de mépris et de dégoût déclenchait parfois celui de ma mère. Ah celui-là, celui-là disait-elle alors en parlant ou de moi ou de mon père, je ne sais pas. Et son rire, à elle, déclenchait celui de mes frères. Et moi aussi, finalement, à mon tour, quelquefois, je riais au milieu de mes larmes. Et François, le petit, qui riait avec les autres, se mettait soudain à pleurer comme moi au milieu de ses rires, sans comprendre pourquoi. C'est cela aussi la maltraitance. La perversion de la chose qui fait que la victime finit par se moquer d'elle-même, complaisante avec sa souffrance, consentante presque à la violence subie, la jugeant normale, attendue, évidente. Pleure, tu pisseras moins. On ne peut pas comprendre ce qu'un enfant est capable d'endurer. On ne le peut pas. On ne le peut pas.

 

Je ne sais pas comment, mais les années passèrent, malgré tout, dans cet enfer. J'étais sur le toit de la loge aussi souvent que possible et je le regardais passer, le temps, comme la Seine, pleine de débris d'arbres et d'une mousse putride qui léchait la berge, en bas de la résidence du Parc. Je lisais de la poésie. À la bibliothèque du collège, j'avais trouvé Alcools d'Apollinaire. Le sens de ces poèmes m’échappait, mais pas leur musique. Et leur tristesse, je la faisais mienne.

 

Le fleuve est pareil à ma peine

Il s'écoule et ne tarit pas.

 

Le mois de mai, c’était ma hantise, enfant. Mon anniversaire approchait. Un moment atroce. Quelquefois ce moment passait presque inaperçu et j’étais soulagé. Celui de mes douze ans fut le plus cocasse de tous. À douze ans, j’étais si mal au collège que mon copain Patrick Drécourt décida d’intervenir. C’est au même moment que j’ai senti qu’avec ma petite voisine, pour la première fois, j’avais une amie. Mais je ne savais pas, pour Catherine, je ne savais pas quoi faire. À force de m’entendre dire que je ne serai jamais un homme, je ne savais plus ce dont je rêvais avec ma voisine, Catherine. Je voulais apprendre un peu d’abord pour la grande affaire du sexuel. Savoir où j’en étais, ce que j’étais. Douze ans, et tant de frissons déjà, tant de craintes à ce propos aussi. Je voulais surtout ne pas être manche avec elle, comme disait mon père. Je ne savais pas quoi faire. Je ne sais jamais quoi faire dans la vie normale pour résoudre un problème ou un autre. L’idée qu’une chose comme le sexe peut être tout et son contraire, je le devinais quand même. Et ce fut le pitoyable épisode de la cabane.

 

Patrick, il avait ses habitudes. À treize ans, il était grand, beau et dégrossi contrairement à moi, Mancilla dit la tâche. C'est comme ça que le professeur de français de sixième, Monsieur Faboulard, m'appelait. Il apprenait l'espagnol tout seul avec la méthode Assimil. Il en était très fier. Il avait appris l'anglais aussi. À sa façon. Il avait sa formule qu'il écrivait avec gourmandise au tableau, son moyen mnémotechnique infaillible pour employer shall quand on veut poser une question élégante en anglais à la première personne du singulier et du pluriel : Il faut mettre un châle sur les genoux. On l'entendait et on la lisait celle-là. Tous les jours, il nous sortait sa formule que nous ne comprenions pas. Il était si fier de sa personne qu'il ne voyait pas grand-chose de ce qu'il se passait autour de lui, Monsieur Faboulard. Ni les tricheries ni les chagrins. Rien. Il passait son temps à se raconter. C'est ça aussi, les hommes. Il m'avait trouvé ce surnom en traduisant mon nom en espagnol. Mancilla dit la tâche. On ne pouvait guère trouver mieux adapté pour moi.

 

Patrick, très protecteur avec la tâche qui lui faisait ses devoirs ou le laissait regarder les bonnes réponses en classe, décida de la chose un jeudi après-midi. On se donna rendez-vous à Thun, à la gare. J’aimais tant la petite gare de Thun, avec ses coquelicots sur les talus, le parfum entêtant des fleurs des champs, son air de liberté à cette petite gare quand je regardais les rails et le petit pont où la lumière du jour disparaissait comme j’aurais aimé disparaître moi-même. Avec Patrick, on allait souvent se perdre du côté du château de Madame de Condorcet. On grimpait sur la grille du parc, je lui faisais des récits improbables d’évènements passés au château, de fêtes galantes, d’érotiques jeux organisés dans les jardins, je ne savais même pas de quoi je parlais, lui peut-être s’en faisait-il une idée précise, moi j’inventais avec le plaisir du conteur qui voit l’effet de son imagination sur son public, avec les émois incompréhensibles que la simple vue d’un bout de sein me donnait et je cherchais, mot après mot, à en décrire les joies avec un tel enthousiasme que je croyais moi-même connaître ces plaisirs depuis longtemps. Il était bon public, comme François. À lui, les histoires de fesses, à François, les contes pour enfants. Un conteur, ça ne doit pas se tromper de public, c’est un métier quand même ! J’étais au point. Tout en gueule. Rien de solide.