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Rennes. Les investigations de la police n’aboutissant pas, les époux Griffard font appel à Marc Renard, détective privé, afin de retrouver leur fils, Thomas.
Le jeune homme a disparu depuis trois mois à la sortie d’un bar du centre-ville, après avoir assisté à un concert. Que lui est-il arrivé ? Les enquêteurs privilégient la thèse de la fugue.
Marc Renard entreprend des recherches périlleuses depuis les squats rennais jusqu’à un mystérieux manoir en cours de rénovation, au cœur de la forêt de Brocéliande, où gravitent des personnages sans scrupule.
Pour retrouver Thomas, Marc Renard va faire face à de multiples embûches. Et quand la surprenante vérité éclatera, elle ne laissera aucun protagoniste indemne…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Féru de littérature en général, et policière en particulier, après une carrière de contrôleur de gestion à la SNCF, Jean-Marc Perret s'est lancé dans l'écriture de romans policiers en 2008, avec un premier ouvrage, "Ria mortelle". Il publie au printemps 2016 sa cinquième fiction, "Le Fugitif". Résidant à Chantepie, près de Rennes, correspondant local du journal Ouest-France, il est originaire de Carnac, où il possède une maison. C'est donc tout naturellement que ses romans à suspens ont eu principalement pour cadre le sud Morbihan.
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Veröffentlichungsjahr: 2024
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Mardi 1er septembre
L’affluence était celle d’un soir de début de semaine. Des habitués venus s’alcooliser en solo, d’autres engageant une relation plus ou moins éphémère avec les hôtesses. Quelques couples devisaient à voix basse et prenaient un verre après une séance de cinéma ou avant de partir en boîte.
À vingt-trois heures, Marc Renard poussa la porte du Blue Moon et repéra un tabouret libre au comptoir. Ce soir, Mimi assurait encore le service. Depuis l’ouverture de leur bar de nuit, dans le Vieux Rennes, aux abords de la cathédrale, lui et Jeannot son associé et ami de cœur, avaient plutôt bien réussi. Le décor intérieur s’inspirait d’un club de jazz des années 50. Des lampes posées sur les tables basses diffusaient une lumière tamisée. Des portraits des as du saxo et de la clarinette ornaient les murs. Mimi excellait dans la fabrication de cocktails dont il gardait farouchement le secret. Jeannot se réservait la partie finances et à l’occasion remplaçait Mimi au bar, histoire de ne pas perdre la main. Au physique, les deux compères se ressemblaient comme deux gouttes de gin. Petits, maigres, un visage en lame de rasoir et la même longue mèche, brune pour Mimi, blonde pour Jeannot, rabattue en travers du crâne pour cacher leur calvitie plus que naissante. À eux deux, ils dépassaient à peine le quintal. Comme leur gabarit de cricket ne leur permettait pas de ramener à la raison ceux que l’alcool aurait eu tendance à rendre belliqueux, ils avaient embauché une montagne de muscle, Molok, un black de cent trente kilos, pour assurer le service sécurité. Le mastard campait toujours à proximité de la porte d’entrée. Dans la salle, s’affairaient les deux hôtesses en tenue ad hoc : mini-jupe au ras des fesses, et décolleté avec vue plongeante sur des seins siliconés. Leur rôle était celui traditionnellement dévolu à ce type de lieu : s’assurer que la consommation d’alcool de la clientèle mâle ne subissait pas de baisse de régime. Parfois, après l’inévitable marchandage financier, leurs prestations excédaient le simple flirt plus ou moins coquin autour d’un verre. Sullivan, le pianiste, complétait le personnel du Blue Moon. Métis, il se prétendait originaire de la Nouvelle-Orléans, ce que personne ne s’était jamais donné la peine de vérifier. Pour l’heure, il jouait du Fats Domino.
Marc Renard refusa la carte des cocktails que lui tendait Mimi et demanda un simple bourbon. D’un geste, il fit comprendre à une des deux filles qui déjà s’approchait, qu’il n’avait pas besoin de compagnie. Ce qui l’intéressait se passait dans l’arrière-salle et il aurait besoin de l’aide de Jeannot. Dans le passé, il lui avait retiré une épine du pied, et celui-ci saurait se montrer reconnaissant. Renard trempa ses lèvres dans son verre de bourbon qu’il buvait sec. Lorsque la porte s’ouvrait, il lançait un coup d’œil en direction de l’entrée. Jusqu’à présent, aucun des arrivants ne correspondait à celui qu’il attendait. À vingt-trois heures trente, il envisageait de commander un deuxième verre quand il se raidit. Son homme entrait au Blue Moon. Après un rapide hochement de tête vers le bar, d’un pas décidé, ce dernier slaloma entre les tables. Bientôt, la masse imposante de Molok se porta à sa hauteur et l’escorta. Les deux hommes approchèrent d’une tenture mauve qui recouvrait un recoin du mur au fond de la salle. Molok se tourna vers le bar, guettant un signe d’intelligence de Mimi. Celui-ci leva discrètement le pouce. Alors Molok écarta le rideau et entrouvrit la porte qu’il dissimulait. L’homme s’engouffra dans l’ouverture et disparut.
Renard n’avait rien perdu du manège.
— Jeannot est dans son bureau ?
— À cette heure, où veux-tu qu’il soit ? répondit Mimi de son habituelle voix ténue.
Renard descendit de son siège et ne put retenir une grimace. Sa jambe gauche le faisait toujours un peu souffrir. Il emprunta un escalier en colimaçon qui tournicotait près du comptoir. Parvenu à l’étage, il suivit un couloir étroit et vieillot, chichement éclairé, vers une porte où s’inscrivait en lettres dorées « DIRECTION GÉNÉRALE », ce qui lui arracha un sourire amusé. Il frappa et, après quelques secondes, apparut la moitié d’un visage chafouin qui n’avait pas dû voir le soleil depuis longtemps.
— Bonsoir, dit Marc Renard en poussant la porte.
Il pointa le doigt sur Jeannot. Il le dépassait d’une bonne tête.
— Dis donc, tu devrais partir en vacances ! Tu n’as pas bonne mine.
L’autre haussa les épaules.
— Des vacances ? Avec mon métier ? Tu peux pas imaginer. Bon, si ça peut te rassurer, avec Mimi on va quand même couper un peu. On a un projet de séjour sur l’île Maurice.
— Les affaires ne marchent pas si mal.
— Tu n’y es pas. Ce sera notre voyage de noces. Mimi m’a dit oui. On va bientôt se marier.
— Félicitations.
— Merci. Non, sans blague, on veut se poser un peu. Ça devient de plus en plus dur. Primo, ça picole un peu moins because ces contrôles à la con. Et côté cul, il leur en faut toujours plus. Ce qu’ils matent sur Internet, ça excite leur sensoriel. J’ose pas te raconter ce que deux tordus ont voulu faire aux filles, y a une semaine ! Molok les a foutus dehors, eh bien, ils sont revenus à la charge trois soirs de suite, obligé à chaque fois de les virer avec pertes et fracas. Ah ! J’te jure ! Y en a qui sont durailles de la caboche !
— Que veux-tu, la mère des cons, elle est toujours enceinte !
Renard s’assit face au maigrichon. Ses problèmes de gestion ne l’intéressaient pas.
— Écoute-moi bien, Jeannot. Mon client vient d’arriver. Tu sais de qui il s’agit. Je n’ai pas envie de passer la nuit ici, même si j’apprécie le confort de ta boîte. Demain, je t’appelle et tu me racontes. Je veux savoir comment tout s’est déroulé. Pas avant midi, tu as le droit de vivre.
Jeannot approuva.
— OK, Marc, tu auras mon rapport. Je compte sur ta discrétion. Tu sais, je prends de gros risques. Je pourrais perdre mon crédit, tu vois, rapport à ma clientèle…
Jeannot laissa passer un moment, avec un regard en coin vers Renard qui ne se donna pas la peine de répondre.
— Bon. À part ça, la santé ? reprit enfin le gnome.
Une sonnerie retentit et Marc Renard prit son téléphone portable. Le même numéro était apparu à plusieurs reprises mais aucun message n’avait été déposé.
— Tu permets ?
Jeannot eut un geste fataliste. Renard approcha l’appareil de son oreille.
— Non, il n’est pas trop tard, je vous écoute. Oui, je m’occupe de ce genre d’affaires. Pour le moment, je ne suis pas disponible. Laissez-moi vos coordonnées, je vous appelle demain.
Renard sortit un carnet de sa poche intérieure et griffonna quelques renseignements. Puis il ajouta, durcissant le ton :
— Mais oui, vous pouvez avoir confiance en moi !
Il éteignit son portable, regarda Jeannot.
— Je traîne encore un peu la jambe en fin de journée. D’ici peu, ça devrait se tasser.
Jeannot loucha sur la fine cicatrice qui barrait la joue gauche de Marc Renard.
— C’est tout le mal que je te souhaite. Tu as consommé en bas ?
— Un truc made in Kentucky.
Jeannot eut un sourire rusé et fit pivoter son fauteuil. Le geste preste, il ouvrit la porte d’une armoire, en sortit une flasque argentée. Il remplit deux petits verres du liquide ambré.
— Goûte-moi ça ! À ta journée qui se termine et à ma nuit qui commence !
Mercredi 2 septembre
Marc Renard était détective privé et exerçait en solo depuis que son associée avait choisi de suivre son petit ami à l’autre bout du monde, au soleil de Nouvelle-Calédonie. Il travaillait en marge des grosses agences, prenant sa part sur le marché des turpitudes humaines. Ses clients n’étaient pas toujours des plus fortunés mais lui permettaient de vivre à peu près correctement, à condition de ne pas tirer trop de traites sur l’avenir.
La matinée approchait de son terme. Dans son logement situé au centre-ville de Rennes, rue Dupont-des-Loges, qui faisait à la fois office de bureau et de garçonnière, Renard s’assit devant la table où était installé son ordinateur et y déposa une tasse de café noir. Il alluma son PC pour prendre connaissance des courriels reçus. Parmi la dizaine d’arrivages, deux retinrent son attention. Le premier émanait d’un patron de PME. Un de ses cadres lui présentait des frais de déplacement exorbitants. L’employeur souhaitait que celui-ci soit pris en filature afin de vérifier que ses tournées relevaient bien de son activité professionnelle. Renard avait déjà traité des affaires de ce genre. Il se promit de rappeler le patron de la PME. L’autre courriel contenait toute une série d’insultes et de menaces à son encontre. Non signées, comme d’habitude. En dépit du sacro-saint secret professionnel qui unissait Renard à ses clients, des fuites se produisaient de temps à autre et Renard se retrouvait la cible de propos vengeurs. Généralement, cela n’allait pas plus loin que les simples noms d’oiseau. Renard imprima l’e-mail du patron soupçonneux et effaça tous les autres. Il consulta sa montre. Jean Turpin, alias Jeannot, propriétaire du Blue Moon, devait avoir quitté les bras de son Mimi chéri. Renard but une gorgée de café et composa son numéro. Quelques tonalités plus tard, Jeannot décrocha sur un fond de musique reggae.
— Jeannot, c’est moi, Marc Renard.
Il perçut quelques raclements de gorge, Jeannot devait s’éclaircir la voix, puis la musique cessa.
— Ton type est parti sur le coup de trois heures. Il a d’abord été en veine, a touché pas mal, mais il n’a pas su s’arrêter. Au total, il a perdu gros.
— Combien ?
— Un peu plus de vingt mille.
— Il a payé ?
— Une partie seulement. Il a fait un chèque de cinq mille euros. Il devra s’acquitter du solde sous huit jours.
— Son créancier ?
— Un gars qui a fait fortune dans les enseignes hard discount des zones industrielles. Les clients ne s’imaginent pas ce que peuvent gagner les patrons de ce genre de bizness. Je préfère ne pas te donner son nom si ce n’est pas nécessaire.
— Ça ne l’est pas. Tu m’envoies des photos et un petit topo.
— C’est comme si c’était fait, Marc.
Renard remercia brièvement et mit fin à la communication. Il porta la tasse à ses lèvres et but le reste de café. Une quinzaine de jours auparavant, il avait reçu la visite de Sylvie Maréchal, épouse de Frédéric Maréchal, chirurgien en cardiologie. Un as. Une épée dans ce domaine. On se l’arrachait, à condition d’avoir les moyens de payer les confortables dépassements d’honoraires. Il était également conseillé de lui fournir un substantiel dessous de table pour figurer en pôle position sur la liste d’attente. L’époux de Sylvie, sommité médicale, praticien de l’impossible, avait un défaut rédhibitoire : il jouait. Du lourd. Sa femme avait menacé de divorcer s’il ne mettait pas un terme à son addiction. Frédéric le lui avait juré : c’était fini, une fois pour toutes, il renonçait à sa passion. Mais après s’être fait interdire de casino, preuve de sa bonne volonté, il s’était rabattu sur les cercles de jeux, puis les salles non officielles comme celle du Blue Moon. Sylvie ne tombait plus dans le piège des astreintes ou urgences à assurer jusqu’au milieu de la nuit. Elle était maintenant convaincue que les talents nocturnes de son époux s’exerçaient autant sur les tables de jeux que sur celles d’opération. Désireuse de mettre tous les atouts de son côté dans sa future demande de divorce, elle avait contacté Marc Renard pour obtenir la preuve que son mari n’avait pas renoncé à son vice.
Un clignotement sur sa messagerie indiqua à Marc Renard qu’il avait reçu un courriel. Jeannot n’avait pas perdu de temps et lui adressait deux fichiers. Le premier contenait une photo. On y voyait Frédéric Maréchal en compagnie de quatre hommes dont les visages avaient été brouillés. Le chirurgien, lèvres serrées et front plissé, tenait des cartes à la main. Dans son deuxième envoi, Jeannot relatait la soirée en quelques lignes et indiquait le montant de la perte de Maréchal : vingt-deux mille euros. Renard fit une impression des deux documents. Puis il saisit son téléphone pour appeler Sylvie Maréchal.
*
À dix-huit heures, Marc Renard quitta l’ancien hôtel particulier, domicile des Maréchal, boulevard de Sévigné. Il se rendit ensuite à une succursale de son agence bancaire déposer le chèque que lui avait remis l’épouse du chirurgien. Sa fin de journée s’achèverait par une visite chez l’homme qui l’avait contacté la veille au soir, au Blue Moon. Une affaire de disparition, l’avait informé une voix rocailleuse. Il vérifia sur son portable l’identité et l’adresse de son client : Marcel Griffard, mail Félix Leclerc, Chantepie. Il prit la direction de la banlieue sud-est de Rennes. À cette heure, la circulation était dense et il lui fallut plus de trois quarts d’heure pour atteindre sa destination.
Renard n’avait pas mis les pieds dans la commune depuis longtemps. Ici, comme ailleurs, on densifiait l’habitat. Les nouveaux quartiers présentaient un mix de maisons individuelles enchâssées au milieu d’immeubles collectifs. Il se gara devant celui où logeaient les époux Griffard. Ceux-ci habitaient au quatrième et dernier étage.
Il signala sa présence à l’interphone et une voix rugueuse lui signifia qu’il pouvait entrer. Après un petit déclic, il poussa la porte, franchit le hall et se dirigea vers l’ascenseur. Le quatrième étage disposait de deux portes palières. L’une s’ouvrit à l’instant où Renard quittait l’ascenseur.
— Monsieur Marcel Griffard ? lança-t-il à l’homme qui s’encadrait dans le chambranle.
Celui-ci répondit d’un signe de tête et du geste, invita Renard à pénétrer dans l’appartement. À sa suite, il traversa un vestibule jusqu’à un salon pourvu de larges baies vitrées au-delà desquelles on distinguait quelques parcelles de verdure. Une petite femme, très pâle, vint à leur rencontre.
— Ma femme, Bernadette, annonça Griffard.
Elle salua Renard d’un sourire timide. Elle paraissait minuscule aux côtés de son mari qui possédait un physique de lutteur, aussi large que haut, avec une tête énorme, aux cheveux roux en bataille reposant sur un cou de taureau. Au milieu de la face rubiconde, un nez largement épaté exposait sa couperose.
— Vous buvez quelque chose ? demanda-t-il.
Renard déclina l’offre. Madame Griffard lui proposa de s’asseoir. Son mari jeta un œil torve en direction des bouteilles d’alcools qui trônaient sur une table roulante et finit par poser son ample postérieur sur un canapé aux côtés de sa femme. Renard s’installa dans un fauteuil, face à eux.
— C’est la première fois que je rencontre un détective privé, commença Griffard. C’est Bernadette qui en a eu l’idée. Alors, comme ça, vous passez une bonne partie de votre temps au service des cocus ? Enfin, moi ce que j’en dis, hein, faut bien gagner sa vie !
— Je préférerais que nous en venions tout de suite au problème qui vous concerne, répondit fraîchement Renard.
— C’est notre fils, dit aussitôt Bernadette, les yeux baissés vers le sol.
— Laisse, intervint Griffard. C’est moi qui vais expliquer ce qui s’est passé. Sans quoi, tu vas encore pleurer et on va pas avancer. Thomas, notre garçon, a disparu depuis trois mois.
Renard nota le ton, un peu radouci.
— Dans quelles conditions ?
— Dans quelles conditions ? Ben, un soir, il n’est pas rentré. C’était le 13 juin, un samedi. Il était allé à un concert.
— Quel concert ?
— On n’en sait rien, il est sorti en nous disant qu’il partait retrouver des copains et écouter de la musique.
— Quel âge a Thomas ?
— Seize ans. Il aura dix-sept ans le mois prochain.
— Scolarité ?
— Normale. Il est en première. Il a pas de mérite, il paraît qu’on ne redouble plus. Mais là, il va louper la rentrée !
— Il lui était déjà arrivé de fuguer ?
— Deux ou trois fois. Il avait passé la nuit dehors avec des copains. Mais il rappliquait toujours le lendemain matin.
— Des problèmes ?
Griffard soupira.
— Ah ça ! Il nous a valu un lot d’emmerdes ! Il sèche ses cours. Le CPE nous a convoqués plus d’une fois. Des difficultés d’intégration scolaire, d’adaptation, des trucs comme ça.
— De mauvaises fréquentations aussi, dit Bernadette, jetant un coup d’œil vers son mari, comme pour s’excuser d’intervenir sans demander la permission.
— La police ? interrogea Renard.
— Rien, répondit Griffard d’un ton à nouveau dur. C’est pour ça qu’on fait appel à vous. Ils en sont au point zéro. Une bande d’incapables ! D’après eux, il paraît que le cas de notre fils n’est pas isolé, que les ados fugueurs c’est relativement courant. Y en a qui reviennent d’eux-mêmes, mais pas le nôtre, en tout cas. Le seul point positif, c’est que pour les flics, il est vraisemblable que Thomas soit toujours en vie. Si… s’il n’était plus en vie, la police le saurait.
— Et il a été vu à Rennes ! s’exclama Bernadette Griffard. Thomas est bien vivant !
Marc Renard se pencha vers elle.
— Qui l’a vu ? Et où ?
— Une de nos voisines. Elle était dans un bus, place de la République et elle a reconnu Thomas. Il était en compagnie de jeunes vêtus de sortes de surplus militaires.
— Ou elle a confondu, coupa Griffard, d’une voix morne.
— Non, Nadine connaît bien Thomas, elle n’a pas pu se tromper. D’ailleurs, on nous avait dit qu’il fréquentait des jeunes du côté de la place Sainte-Anne.
— Il y a combien de temps que votre voisine l’a aperçu ? questionna Renard.
— Deux semaines.
— Donnez-moi ses coordonnées.
Il nota les informations que lui dicta Bernadette Griffard.
— C’est pour ça qu’on fait appel à vous, dit Griffard. On est retourné voir la police, mais les recherches n’ont évidemment rien donné. Moi-même, je suis allé montrer une photo de Thomas à plusieurs de ces jeunes feignasses qui traînent en ville, sans résultat. Tout ce qu’ils voulaient, c’était me taxer un peu de fric, mais pas question que je leur lâche un centime. Des coups de pied au cul, oui !
Il s’interrompit, souffla bruyamment.
— On compte sur vous ! Il faut nous le ramener. Manquerait plus qu’il fasse des conneries qui nous retombent dessus. Il est encore mineur, c’est nous qui serions responsables.
— Voyons, Marcel ! s’offusqua Bernadette. Il y a surtout que Thomas nous manque.
Ces derniers mots avaient eu de la peine à sortir de sa bouche. Elle avait produit des efforts perceptibles pour maîtriser sa voix et retenir les sanglots qui auraient exaspéré son mari.
— Il me faut une photo de Thomas, intervint Renard.
Bernadette fit quelques pas vers un buffet et revint avec une enveloppe de papier kraft qu’elle lui remit. Puis elle reprit place sur le canapé.
— Voici des photos récentes de notre fils. Celle du dessus est la dernière en date, elle a moins de six mois.
Thomas ressemblait beaucoup à sa mère, avec un joli visage à l’ovale finement dessiné, et on y décelait une même mélancolie dans le regard. Pour un garçon qui n’avait pas encore atteint sa dix-septième année, sa physionomie était celle d’un jeune adulte. Renard regarda vers le balcon.
Griffard devança sa question.
— Elle n’a pas été prise ici, mais sur le balcon de notre ancien appartement, juste avant notre déménagement. On habitait dans la ZUP Sud de Rennes, mais le quartier devenait trop mal fréquenté.
— Voyons, Marcel, tu exagères…
L’intervention de Bernadette avait été faite à mi-voix, avec une évidente nuance de reproche.
— Quoi, j’exagère ! Moi, j’ai pas peur de dire ce que je pense ! La diversité c’est bien, à condition que chacun reste chez soi. Voilà ! Et puis, d’avoir déménagé, ça m’arrange. J’embauche du personnel pour les entreprises du bâtiment. Avec tout ce qui se construit dans le coin, je ne suis jamais très loin du boulot.
Renard détaillait les clichés de Thomas, sans prêter attention à Griffard. On y voyait le jeune homme en différents lieux, seul ou avec sa mère en vacances au bord de la mer. Certains avaient été pris lors de sorties de classes. Il souriait rarement. Renard faisait glisser les tirages entre ses mains, passant de l’un à l’autre. Finalement, il arrêta son choix sur un instantané du jeune homme, debout en survêtement à côté d’une porte de garage. Là non plus, son visage n’avait rien de bien joyeux, mais apparemment, c’était son expression habituelle.
— Puis-je la conserver le temps de mon enquête ?
Tous deux acquiescèrent. Renard poursuivit :
— Votre fils avait des copains ?
— Oui, mais on en n’a pas vu un seul ici, répliqua Griffard. Vous savez, Thomas, il fallait lui arracher les mots de la bouche pour savoir à quoi il s’occupait.
— Notre garçon est très réservé et secret, ajouta Bernadette.
— Je le vois en compagnie d’une jeune fille sur plusieurs photos, remarqua Renard.
Il les présenta à ses interlocuteurs.
— C’est Nolwenn, énonça Bernadette Griffard.
— Pas ça qu’il lui fallait, grommela son mari. Des piercings et tatouages un peu partout. Toujours à traîner dans le quartier avec une bande de petits voyous.
— Près de votre ancienne adresse ?
Griffard acquiesça.
— C’était la petite copine de votre fils ?
Il y eut un silence et les Griffard échangèrent un regard. Bernadette prit la parole :
— C’est la seule des amis de Thomas qui soit venue chez nous à Rennes. Ils étaient dans la même classe au lycée Bréquigny et passaient beaucoup de temps ensemble. Je crois qu’ils s’aimaient bien tous les deux.
— À votre avis, Thomas a-t-il continué à voir Nolwenn après votre déménagement ?
— Je ne peux vous le dire. Franchement, je ne sais pas, continua Bernadette. En tout cas, elle n’est jamais venue ici.
— Vous avez l’adresse de cette jeune fille ?
— Elle habite chez ses parents, square de Setubal, non loin de notre ancien logement. Les Débord.
— À côté de la mosquée ! jeta Griffard d’un ton rogue.
— Vous allez la rencontrer ? questionna sa femme. Vous trouverez leur adresse et numéro de téléphone dans l’annuaire.
— C’est fort possible, répondit Renard. Les jours précédant la disparition de votre fils, le 13 juin, aviez-vous noté des changements dans son comportement, son humeur, son moral ?
— La police nous a déjà demandé ça et on vous fera la même réponse : toujours aussi peu causant, aussi impénétrable. On avait l’impression qu’il vivait dans un monde dont on était exclus.
Marcel Griffard lâcha un soupir de dépit.
— Le conseiller d’éducation nous recommandait d’établir le dialogue, j’aurais voulu l’y voir. Autant causer avec un mollusque.
— Il devait posséder un téléphone portable ?
— Oui, bien sûr. Il n’a répondu à aucun de nos appels.
— J’aimerais jeter un coup d’œil à sa chambre.
— Comme vous voudrez. Accompagne-le donc, Bernadette !
Renard posa le jeu de photos sur une tablette, conservant celle qu’il avait choisie et emboîta le pas à Bernadette Griffard. Ils suivirent un couloir et elle ouvrit une porte avant de s’effacer pour le laisser passer.
La chambre était petite avec un lit à une place contre un mur. Sur celui-ci comme sur les autres étaient placardés des posters de groupes inconnus de Renard. Une guitare était posée à la verticale contre un bureau.
— Votre fils faisait de la musique ?
Pour la première fois, la mère de Thomas esquissa un sourire.
— Il avait commencé une méthode et ça lui plaisait vraiment.
Le sourire disparut.
— Enfin, il n’en jouait qu’en l’absence de son père. Pour Marcel, c’était du temps de gâché.
— Thomas s’entendait bien avec son père ?
Bernadette Griffard lança un coup d’œil vers la porte comme pour s’assurer que la stature imposante de son mari ne faisait pas son apparition.
— Marcel manque de patience. Il élève la voix à la moindre contrariété. Thomas qui est émotif, le supportait très mal. Voilà pourquoi il passait tellement de temps dans sa chambre. Elle était comme… son refuge.
— Excusez-moi, je vais être direct : votre mari a-t-il levé la main sur Thomas ?
Bernadette grimaça.
— Oui, c’est arrivé mais très rarement.
Elle ajouta précipitamment :
— N’en concluez pas que c’est la raison pour laquelle Thomas aurait fugué.
— À ce stade, je serais bien en peine de conclure quoi que ce soit, madame, répondit Renard.
Il tourna sur lui-même, inspectant la chambre, cherchant à se faire une idée de la personnalité du garçon. Il s’approcha d’une étagère. Une pile de CD voisinait avec des bandes dessinées, presque toutes de science-fiction. Quelques mangas également. Il désigna l’ordinateur.
— Voyez-vous un inconvénient à ce que je l’allume ?
Bernadette remua la tête en signe de dénégation. Renard appuya sur le bouton de démarrage. L’écran s’éclaira. Renard cliqua sur la flèche de déroulement de l’historique. Celui-ci était vide. Était-ce Thomas qui avait pris soin de l’effacer ? Sans conviction, il ouvrit le traitement de texte. Sans succès ; celui-ci était également vierge de toute information. Renard éteignit le PC. Il montra les tiroirs du bureau.
— Vous pouvez les inspecter, mais nous les avons déjà fouillés en détail ainsi que la police. Ils ne contiennent rien qui puisse nous renseigner sur la disparition de Thomas.
— Dans ce cas, je crois que j’ai vu tout ce qui était susceptible de m’être utile, dit Renard.
Ils retournèrent au salon. Griffard était toujours assis, mais avec un verre de whisky à la main.
— Alors ? Vous avez déniché quelque chose ? dit-il avec un mouvement de menton vers l’extérieur du salon.
— Rien qui puisse m’autoriser à vous dire que j’ai un début de piste.
Griffard s’extirpa du canapé, but une gorgée de whisky.
— Rien qui puisse m’autoriser… Vous causez bien pour un détective privé. Il va vous falloir combien de temps pour retrouver notre fils ?
— Je me donne une dizaine de jours, monsieur Griffard. Passé ce délai, je serai au regret d’abandonner les recherches. Je vous tiens au courant dès que j’ai quelque chose de significatif.
*
Quelques minutes plus tard, Renard avait réintégré son Astra, lesté d’un chèque de cinq cents euros que lui avait signé Griffard. S’il parvenait à mettre la main sur Thomas, il triplerait le montant de sa facture. L’affaire ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Les parents de Thomas ne lui avaient guère fourni de renseignements exploitables. Renard essaya d’imaginer l’existence du jeune homme de seize ans, qu’on lui avait présenté comme très introverti, entre un père dominateur, autoritaire, peut-être brutal à l’occasion, et une mère plus qu’effacée. L’ambiance ne devait pas être à la sérénité. S’il avait une chance de retrouver Thomas, c’était en enquêtant auprès de ses relations. Si Thomas frayait avec des marginaux, comme le soupçonnait sa mère, l’un ou l’autre consentirait peut-être à lui refiler un tuyau qu’il se serait bien gardé de balancer aux flics. Oui, là résidait sa seule chance.
Il étira sa jambe gauche qui était engourdie. Une séquelle de cette balle reçue à bout portant à Carnac et qui aurait pu l’expédier dans l’autre monde. Les médecins lui avaient promis qu’il retrouverait l’intégrité de ses mouvements, mais une gêne perdurait. Peut-être ne s’était-il pas montré assez assidu aux séances de rééducation. Il eut envie d’une cigarette. Il avait arrêté depuis peu et le besoin se faisait sentir. Il consulta sa montre : vingt heures. Pas trop tard pour contacter Nolwenn Débord, ou plus vraisemblablement, ses parents au préalable. Sur l’écran de son portable, il se mit à la recherche de l’annuaire électronique. Un seul Débord résidait square de Setubal, à Rennes.
Ce fut la mère de Nolwenn qui répondit. Marc Renard dut recourir à toute la diplomatie dont il était capable pour éviter de se faire raccrocher au nez. D’un ton excédé, il l’entendit appeler un certain Bernard qui devait être son mari. Le contact avec Débord père s’avéra des plus laborieux. Lui et sa famille ne voulaient plus entendre parler de la disparition de Thomas Griffard. La police était déjà venue interroger leur fille, celle-ci ne pouvait rien ajouter aux explications qu’elle avait fournies concernant Thomas et ce qu’elle savait de sa vie, c’est-à-dire pas grand-chose. Bref, ils ne souhaitaient plus être importunés au sujet de cette affaire. Renard comprit qu’il devrait jouer fin pour établir un dialogue avec Débord. Il fallait l’amadouer, le rassurer. Il fit patte de velours, exprima toute sa compréhension. Il mit en avant son sérieux et son professionnalisme. Il mentit effrontément et raconta qu’il disposait d’éléments nouveaux susceptibles de faire progresser les recherches, mais qu’il devait absolument rencontrer Nolwenn. Pour conclure, il garantit que l’entretien prendrait très peu de temps. Après avoir renâclé, Débord accepta de le recevoir, le lendemain vers dix-neuf heures. Renard le remercia et mit fin à la communication. Il soupira de soulagement. Il s’attendait à beaucoup plus de réticences. Finalement, le type lui faisait l’effet d’un faux dur, du genre qui élève la voix pour démontrer son autorité, mais à qui il est aisé de faire faire machine arrière.
Jeudi 3 septembre
Au fil du temps, Marc Renard s’était constitué un solide réseau d’informateurs. Des gens à qui il avait rendu un petit service voire un grand parfois. À leur tour, ceux-ci lui renvoyaient l’ascenseur et pouvaient se révéler d’une aide précieuse. Marlène Giraud en faisait partie. Elle collaborait à la rubrique judiciaire du quotidien Ouest-France et lui avait, à l’occasion, confié des infos de première main. En début d’après-midi, il se décida à appeler la journaliste. En dehors de leurs échanges de bons offices, elle avait partagé quelques semaines de son existence. Il en conservait des souvenirs agréables et supposait, ou espérait, que c’était aussi son cas. Il fit le vœu qu’elle soit à son bureau.
— Marlène ? C’est moi…
— Oui, Marc, j’ai reconnu ta voix.
— Eh bien, la chance est avec moi ! Toi qui es toujours par monts et par vaux…
— Comment vas-tu ? J’ai entendu dire que tu avais repris le collier.
— Globalement positif. Je ne pourrais pas courir bien vite, mais de toute façon, la course à pied n’a jamais été mon fort.
Il l’entendit glousser.
— Avec moi, tu n’avais pas eu à courir bien vite !
Marlène était de bon poil, c’était déjà ça.
— Qu’est-ce qui t’amène, mon Renard ?
— Plusieurs choses, ma belle. La première, c’est que je te dois une invitation au resto et je pensais…
— Ça date de six ans, je te signale.
— Jamais trop tard pour bien faire. Qu’en dis-tu ?
— Pourquoi pas, si tu n’as pas une idée derrière la tête…
— Tu connais des hommes qui n’ont pas d’idées derrière la tête quand ils invitent une femme au restaurant ? Sérieusement, il y a autre chose…
— Parce que tu n’étais pas sérieux là ?
— Si tu m’interromps tout le temps…
— J’ouïs !
— Quoi ?
— J’écoute si tu préfères !
— Bon, alors voilà. Des parents m’ont confié la recherche de leur fils, un ado de presque dix-sept ans, disparu depuis quelques mois. Thomas Griffard. Il vivait chez ses parents, à Rennes, square de Setubal. Est-ce que tu pourrais trouver quelque chose à ce sujet dans ton canard ?
— Thomas, tu dis, Thomas Griffard ? Comment tu écris ça ?
— G R I F F A R D, épela Renard.
— A priori, ça ne me dit rien. En tout cas, je n’ai pas suivi personnellement cette histoire. Je peux me renseigner, mais lorsqu’il s’agit d’une fugue, les parents préfèrent rester discrets. Ils ne tiennent pas tellement à voir exposer dans la presse que leur gamin ou leur gamine a déserté le logis familial. Pour eux, ce n’est pas forcément valorisant. Je vais gratter du côté des flics.
— Merci. Je préfère que ce soit toi qui t’y colles. Moi, j’ai l’impression que je ne serai pas forcément bien reçu.
— Tu peux me donner quelques renseignements concernant la disparition de ton loustic ?
Marc Renard lui fit part de ce que lui avaient rapporté les parents de Thomas, ce qui, il s’en rendait compte, était maigre.
— Je vais voir ce que je peux faire, dit enfin Marlène quand il eut fini sa relation. Je te rappelle.
Renard composa ensuite le numéro de la voisine des Griffard, une certaine Nadine Courson, qui avait affirmé avoir vu Thomas en compagnie d’autres jeunes, place de la République. Elle lui confirma qu’elle était sûre et certaine d’avoir reconnu Thomas Griffard, ce jour-là, au sein d’un groupe qui avait tout de jeunes SDF. Toutefois, il n’était pas totalement convaincu de la fiabilité de ce témoignage. L’expérience lui avait montré que très souvent, en toute bonne foi, des gens faisaient des déclarations qui se révélaient au final totalement fantaisistes.
Il s’installa devant son ordinateur. Il n’avait que très rarement enquêté sur des disparitions de mineurs. Il ignorait aussi ce que pouvait ressentir un garçon de l’âge de Thomas Griffard, ce qui pouvait déclencher une envie de fuguer. Il entreprit de consulter des sites dédiés aux fugues d’adolescents. Il découvrit une masse de descriptions de cas et de conseils en tous genres émanant de parents, médecins, psychologues. Il lut qu’une fugue pouvait s’interpréter comme un désir de se détacher des parents pour « mieux se construire » ou comme « une pathétique quête d’oxygène » selon un spécialiste de l’adolescence, mais dans tous les cas, cela relevait « d’une conduite à risque ». Cette phrase l’alerta. Thomas Griffard avait disparu depuis trois mois. Pour survivre, il lui avait fallu trouver un point de chute, des gens qui acceptaient de l’héberger. Continuant ses recherches, Renard décida de s’intéresser aux immeubles et maisons squattés. Des sites étaient spécialisés dans ce type d’informations. La ville de Rennes abritait un certain nombre de squats, la plupart occupés par des demandeurs d’asile. D’autres existaient certainement, totalement clandestins.
Il poursuivait ses interrogations depuis un bon moment au petit bonheur la chance, lorsque Marlène le rappela.
— Je n’ai pas obtenu beaucoup d’informations, dit-elle, entrant immédiatement dans le vif du sujet. La police a recueilli des témoignages selon lesquels le jeune Thomas avait fréquenté une petite bande qui zonait du côté de la place Hoche et de la place Sainte-Anne. L’interrogatoire des membres de cette bande n’a débouché sur rien. La police a perquisitionné dans différents endroits qui auraient pu servir de refuge à notre fugueur, sans succès. Le problème, c’est que plus le temps passe et plus les chances de retrouver Thomas diminuent. Cela dit, a priori, il y a lieu de penser que Thomas est toujours vivant. Du côté du journal, les collègues ont bien été avertis d’une enquête menée par la police, mais la famille désirait la plus grande discrétion.
— Si je comprends bien, cette enquête est au point mort, dit Renard. Cela arrive souvent que des ados s’évaporent sans laisser de traces ?
— Selon la police, le cas n’est pas rare du tout.
— Merci quand même de ton intervention, Marlène. Si tu peux glaner encore quelques informations… Et pour le resto ?
— C’est moi qui t’appellerai, Marc. Je te ferai signe un de ces soirs.
*
Il prit la direction de la rocade sud. Quand il atteignit le carrefour du centre commercial Alma, il tourna à gauche vers le boulevard du Portugal. Après cinq cents mètres, il découvrit l’architecture de la mosquée. Des palmiers avaient été plantés aux abords de l’édifice religieux, peut-être pour donner une touche orientale au lieu de culte. Celui-ci avait été construit au début des années 80. Son implantation avait suscité pas mal de polémiques aujourd’hui oubliées.
Le square de Setubal était tout proche. Renard s’engagea sur le parking à ciel ouvert qui le desservait et trouva un emplacement libre. Il était aux environs de dix-neuf heures.
Il se dirigea vers la barre d’immeubles qui se dressait de l’autre côté du parking, à la recherche du numéro 6, celui des Débord. Comme à Chantepie, il déclina son identité à l’interphone. On ne se donna pas la peine de répondre, il perçut le clic d’ouverture de la porte d’entrée. L’immeuble ne respirait pas le neuf comme celui des Griffard ; dans l’ascenseur pas de voix préenregistrée indiquant le numéro des étages. Il s’arrêta au sixième. Il trouva d’emblée le bon appartement et frappa. La porte s’entrebâilla, s’ouvrit plus largement. Un couple le toisait, le regard méfiant. Tous deux portaient le même survêtement bon marché, pourvus chacun d’un bourrelet pizzas-frites autour de la taille. Sourire amène aux lèvres, Renard fit un pas dans leur direction.
— Bonsoir, je vous remercie de bien vouloir me recevoir.
Il reçut en réponse un ou deux marmonnements qui pouvaient suggérer une acceptation tacite.
— Je vous accorde vingt minutes, dit l’homme en regardant sa montre. Pas une de plus.
Renard pénétra dans l’appartement. Un poster du stade rennais occupait tout un pan de mur. On percevait venant d’une pièce des voix excitées provenant d’un téléviseur. Il présenta sa carte d’enquêteur au couple.
— Les parents de Thomas vous paient pour le retrouver ? M’étonnerait que vous y arriviez, commença madame Débord en se grattant la joue. Faut dire c’qui est, c’était un petit voyou, ce Thomas, pas une fréquentation pour notre fille. Dieu seul sait où il doit se cacher, s’il est encore de ce monde.
— Vous le connaissiez bien ? questionna Renard.
— Nolwenn l’amenait chez nous de temps en temps, soi-disant pour réviser leurs cours.
— Ouais, et j’y ai mis bon ordre ! intervint Débord. Un après-midi, en rentrant du boulot, j’les ai trouvés… enfin, ils faisaient tout sauf des devoirs. J’ai foutu le gamin à la porte avec interdiction de remettre les pieds ici.
— Ça n’a servi à rien, corrigea sa femme. Car ensuite, c’était Nolwenn qui allait chez lui. Les parents de Thomas habitaient deux blocs plus loin. On se croisait parfois au supermarché. Lui, c’était une grande gueule, elle, une rase-les-murs. À peine un bonjour par-ci par-là. On savait bien que nos enfants étaient souvent ensemble, et ça ne leur plaisait pas plus qu’à nous.
À son tour, Renard jeta un coup d’œil à sa montre.
— Les minutes passent, monsieur Débord. Puis-je rencontrer Nolwenn ?
— Elle est dans sa chambre. Je m’en vais la chercher, répondit la mère.
— S’il vous plaît, intervint Renard. Je préfère m’entretenir seul à seul avec votre fille.
— Pas question ! se récria Débord. On veut entendre ce qu’elle va vous raconter.
Renard secoua la tête.
— Ça ne me paraît pas une bonne idée. Si vous êtes présents, je crains qu’elle ne se sente surveillée. Elle ne s’exprimera pas en toute liberté. Il s’agit de retrouver un garçon qui a disparu depuis quelques mois. Je dois mettre toutes les chances de mon côté.
— Je me demande bien ce qu’elle pourrait vous apprendre qu’elle n’aurait pas déjà dit à la police, bougonna Débord. Et puis, on ne vous connaît pas, vous débarquez chez nous, comme ça à l’improviste. On veut s’assurer que vous ne causerez pas d’ennuis à Nolwenn.
La situation menaçait de s’éterniser. Renard cherchait désespérément l’argument qui infléchirait la position des parents de la jeune fille.
— Écoutez. Je comprends votre méfiance. Encore une fois, si je veux m’entretenir en tête à tête avec votre fille, c’est pour qu’elle puisse mieux faire appel à sa mémoire en se sentant à l’aise dans la conversation. S’il y a le moindre problème, elle vous avertit et je quitte les lieux, ça vous convient ?
Les Débord se dévisagèrent, indécis. Ce fut la femme qui répondit.
— Bon, allez, plus vite vous commencerez, plus vite ce sera fini.
Elle regarda son mari et se gratta à nouveau la joue.
— Tu n’as qu’à aller regarder ton jeu, moi je l’amène à la chambre de Nolwenn.
Débord haussa les épaules et s’éloigna vers le salon familial. Lorsqu’il poussa la porte, la voix suraiguë d’un animateur télé envahit le vestibule. Madame Débord fit signe à Renard de la suivre.
Elle entra dans la chambre sans frapper et lui murmura : « va falloir vous montrer diplomate avec elle. Elle n’a pas toujours bon caractère. »
