Les damnés de la Rance - Jean-Marc Perret - E-Book

Les damnés de la Rance E-Book

Jean-Marc Perret

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Beschreibung

"Pierre Lefeuvre, psychothérapeute établi à la Vicomté-sur-Rance, jouit d’une discrète mais flatteuse réputation auprès de ses patientes dont il soulage considérablement le mal-être.

À la recherche d’une employée de maison, il embauche Manon Cariou, une jeune femme désoeuvrée. Cette dernière ne tarde pas à le regretter car la grande et mystérieuse demeure de Lefeuvre est le théâtre de phénomènes inquiétants.

Marc Renard, détective privé rennais, va être amené à enquêter sur les bords de la Rance, de Dinan à Saint-Malo et Dinard. Sa route croisera celle de Manon dans un scénario qui ne tardera pas à tourner au drame…

Dans cet implacable thriller, à l’ambiance digne de Psychose, un diabolique engrenage va précipiter les protagonistes vers un dénouement à couper le souffle…"

À PROPOS DE L'AUTEUR

Natif de Carnac où il réside régulièrement, Jean-Marc Perret s’est lancé dans l’écriture de romans policiers après une carrière de contrôleur de gestion à la SNCF. Également auteur d’une pièce de théâtre, une comédie policière, amateur de cinéma, passionné de sport, Jean-Marc pratique assidûment le tennis et la marche nordique. Il est actuellement correspondant du journal Ouest-France pour la commune de Chantepie, où il vit, près de Rennes.

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Seitenzahl: 275

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Carte

CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Prologue

Rennes

Sous les chocs de la masse, d’abord une fissure, puis une autre, et encore une. Une toile d’araignée s’étirait sur la vitrine de l’agence bancaire. Coup sur coup, deux explosions retentirent, une voiture prit feu. Dans le tumulte perçait au loin le son aigu d’une sirène. Une clameur s’éleva. La vitrine volait en éclats. Le casseur fit un bond en arrière pour éviter les bris de verre. Un autre, caparaçonné de noir comme ses semblables, balança un cocktail Molotov par l’ouverture béante à l’intérieur de l’agence. Un homme qui prenait des photos se fit arracher son portable. Des détonations éclatèrent simultanément. L’air de la rue, déjà saturé de fumée, devenait irrespirable sous l’effet des jets de gaz lacrymogène. Des cris retentirent : « Ils chargent ! Ils chargent ! »

Casquées et lunettes de protection sur le nez, de sombres silhouettes gesticulantes édifièrent une barrière de poubelles qui s’enflammèrent aussitôt. Après le flux, le reflux. En plusieurs rideaux compacts, à l’abri derrière leurs boucliers, les CRS avançaient et les manifestants se dispersaient par petits groupes.

Fascinée, Manon assistait à l’embrasement de la rue d’Isly. Elle recula, la main sur la bouche, la piqûre des gaz agressant ses yeux. À côté d’elle, assis sur le trottoir, un homme se tenait la tête entre ses mains rougies de sang. Elle se sentit tirée par le bras.

— Barre-toi ! Tu vas te faire piétiner ! Et prends ça !

Il portait un foulard autour du visage et un casque de motard. Il lui tendit une écharpe pour qu’elle se protège.

— Colle ça sur ta bouche et ton nez, sinon tu ne pourras plus respirer ! Et dégage de là !

— Et lui ?

Elle désignait l’homme au crâne ensanglanté.

— Chacun pour sa pomme !

Il détala vers le boulevard de la Liberté. Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il bifurque à gauche dans une rue. À son tour, elle prit ses jambes à son cou, le bruit des bottes des CRS dans son dos. Elle voulut emprunter la même rue que lui, mais deux rangs de CRS en occupaient le milieu. Par où était-il passé ? Comment s’était-il débrouillé pour leur échapper ? Elle fit demi-tour. La plupart des cafés, restaurants et autres commerces avaient obstrué de panneaux leurs façades. Le mobilier urbain était mis à contribution pour ériger des obstacles et freiner la progression de la police. Près d’un arrêt de bus saccagé, Manon hésita à choisir une direction, ne sachant que faire ni où aller. Plusieurs groupes autonomes étaient rassemblés, prêts pour une nouvelle phase de guérilla urbaine. Les slogans hostiles aux représentants de l’ordre et au gouvernement jaillissaient de nouveau. Elle ne pouvait rester seule, c’était trop dangereux. Elle décida de se fondre parmi une vingtaine d’individus. Pas un ne lui prêta attention. Un type en blouson rembourré téléphonait. Elle crut l’entendre dire quelque chose du genre « Ils veulent nous encercler ». Il mit fin à sa communication sur un bref « OK » puis fit signe à ses acolytes de se diriger vers la rue Jean-Jaurès. Manon les suivit, partagée entre la griserie de vivre un moment hors norme et la conscience du danger qui l’entourait.

Chapitre 1

Le lendemain, début d’après-midi

Un à un, à intervalles plus ou moins réguliers, les prévenus, ceux dont les actes ne justifiaient pas un mandat de dépôt, sortaient du tribunal. Certains, à l’instar de vainqueurs d’une épreuve sportive, étaient accueillis par un groupe de sympathisants avec force applaudissements et vivats, on s’étreignait avec de grandes tapes dans le dos. Quand les jubilations s’essoufflaient, tout ce petit monde s’éparpillait bruyamment en direction du boulevard de la Tour-d’Auvergne et du centre-ville.

Il poireautait depuis trois bons quarts d’heure lorsqu’il l’aperçut enfin, descendant l’escalier, silhouette menue, en jean et blouson similicuir. Elle avait abandonné son catogan, ses cheveux blond vénitien encadraient l’ovale de son visage et effleuraient ses épaules. Quand elle fut en bas des marches, il avança d’un pas rapide. Elle marqua un temps d’arrêt, scrutant les alentours.

— N’aie pas peur. Tu ne peux pas me reconnaître, hier j’avais une écharpe sur le visage. Tu te souviens, je t’en ai filé une pour te protéger ?

— Ah ! C’est toi ! Je voulais te suivre, mais je t’ai vite perdu de vue.

— Ça ne s’est pas trop mal passé ?

Elle haussa les épaules.

— Quoi ? La fin de la manif ou le tribunal ?

— Les deux.

— Je ne sais pas comment il y en a qui ont pu s’en tirer. On était pris en étau entre tous ces flics.

— Ce sont les quiches qui se font choper. Les autres…

Il fit claquer ses doigts.

— Je te remercie !

— Toi, c’est pas pareil. Je me demande bien ce que tu foutais là.

— Simple curiosité, voir comment ça se passait. J’ai eu aussi peur des flics que des manifestants.

— Et pour finir, tu t’es retrouvée en comparution immédiate.

— Paraît que les juges étaient débordés hier soir. Trop de taf. J’ai passé la nuit sur un banc de la cellule du tribunal avec une dizaine de filles qui s’étaient fait choper. Y’en a une qu’arrêtait pas de chialer. Faut dire qu’elle avait morflé. Un sacré coquard. Une autre a gerbé. Qu’est-ce que ça puait ! Impossible de fermer l’œil. Et pas moyen de faire sa toilette. Je me sens dégueu.

Elle le regarda soudain en face.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre, tout ça ? Pourquoi tu t’intéresses à moi ?

— Tu me semblais paumée. J’avais envie de savoir ce qui t’était arrivé. À tout hasard, je me suis pointé à la sortie de la correctionnelle. Et j’ai eu raison.

— Si c’est pour récupérer ton écharpe, c’est raté.

Il éclata de rire.

— Tu l’as perdue ? Je ne vais pas m’en remettre ! Arrête de déconner. Viens, je te paye un pot.

De nouveau, elle le dévisagea. À peu près de son âge, brun, les yeux marron, plutôt pas mal foutu.

— Tu t’appelles comment ?

— Léo.

— Moi, c’est Manon. On va où ?

— Si tu veux marcher un peu, j’ai mes habitudes dans un bar, rue Vasselot.

— Marcher ? J’ai fait que ça hier. Alors un peu plus…

Ils traversèrent le boulevard de la Tour-d’Auvergne pour atteindre la rue du Puits-Mauger. Dans celle d’Isly, commerçants et services de la ville procédaient au nettoyage des trottoirs et de la voie. Le cœur de la cité pansait ses plaies. La chaussée crissait des morceaux de verre et des tessons de bouteilles balayés. Les uns et les autres parlaient peu, lâchaient parfois un juron ou un soupir excédé. Leurs gestes et mouvements trahissaient une résignation empreinte de fatalité. Manon et son compagnon s’abstinrent de commentaires. Rue Vasselot, il lui prit le bras et l’entraîna à l’intérieur d’un bar. En ce début d’après-midi, le coup de feu était passé, la fréquentation restreinte. Ils prirent place tout au fond de la salle. Elle retira son blouson, ce qui dans le mouvement souleva son tee-shirt et lui donna l’occasion d’apprécier un charmant nombril.

— Tu dois avoir faim ?

— J’ai juste ingurgité une espèce de lavasse qu’ils osaient appeler café.

Léo fit un signe. Un serveur de ses connaissances, puisqu’il lui serra la main, s’enquit de leur commande.

— Deux cafés et un américain, demanda Léo.

— Non, un demi pour moi, corrigea Manon.

Ils s’observèrent quelques instants puis elle se lança dans le récit de son interpellation.

— Ça n’a pas duré un quart d’heure. Le juge m’a demandé mon identité, mon adresse, ensuite j’ai eu droit à des questions sur ma présence à la manif. Je lui ai dit que j’avais été emportée par un mouvement de foule. Il m’a sermonnée, mise en garde car j’aurais pu prendre un mauvais coup, etc., etc. Pour finir, il m’a annoncé que j’étais libre. On m’avait refilé un avocat qui n’a pas moufté.

Elle entama à grandes bouchées le sandwich que le serveur venait d’apporter.

— Et toi ? Comment t’as fait pour t’évaporer aussi vite ? Y’avait du flic partout.

— L’expérience.

— Oui, t’es un habitué, pas une quiche comme moi. Tu fais partie d’un groupe ? Tu fais de la politique ? T’es un black bloc ?

Il secoua la tête.

— Non, je viens en solo. Je prends des photos, des petites vidéos que je vends aux télés. Certains journalistes et cameramen sont indésirables. Ça peut craindre pour eux, alors à l’occasion, les chaînes font appel à des types comme moi. Ça paye bien, mais ça peut être dangereux. Et toi, tu fais quoi ?

— Rien. Rien pour l’instant.

— T’es au chômage ?

— Laisse-moi manger, j’en ai trop besoin. Je vais même peut-être en commander un autre.

Il observa ses petites dents blanches dévorer furieusement le sandwich. Elle ne s’interrompait que pour avaler une bonne gorgée de bière. Lorsqu’elle eut terminé, elle jeta un regard de dépit vers le sol où sa serviette de papier était tombée. Il lui tendit la sienne qu’il n’avait pas utilisée.

— Tu en commandes un autre ? Et une autre bière ?

— Réflexion faite, non.

Elle se toucha l’estomac.

— Je ne dois pas prendre de poids. On ne sait jamais.

Il sourit.

— T’es pas bien épaisse. C’est pas un kilo ou deux supplémentaires qui vont y changer grand-chose.

— Dans mon job, c’était important.

— Tu étais mannequin ?

— Non.

— Artiste ?

— Si on veut.

— J’ai trouvé. Modèle pour des peintres. J’ai eu une copine qui posait à poil aux Beaux-Arts.

— Tu te rapproches.

— Je brûle ?

— Quand même pas.

— Alors ?

— J’étais influenceuse.

— Influenceuse ? En quoi ?

— Lingerie féminine. Pour leur promo, les marques font appel à des personnes auxquelles le public peut s’identifier. Comme moi. C’était ça, mon job. Je travaillais à Paris pour Femina et Liberty. Tu connais ?

— Un peu, ouais. Sur Instagram ? Avec des followers et tout ça ?

— Oui. Mais faut croire qu’ils étaient pas assez nombreux mes followers, alors je me suis fait virer. Et puis, je commençais à prendre de l’âge. Ils veulent des Lolitas. À présent, le marché, c’est les ados.

— Tu faisais quoi ?

— Ben, des photos, des vidéos, des petits sketches. Monika25, c’était mon pseudo ; 25 parce que c’est mon âge, Monika, je ne sais pas pourquoi, c’est la direction qui avait choisi. Je mettais mon public en situation. Qu’est-ce qui est tendance ou pas ? Le string, c’est pas fini, mais c’est plus la folie d’il y a quelques années. Quoi porter pour faire du sport, pour aller bosser ? Pour un premier rendez-vous, sage ou canaille ?

— Et pour aller à une manif ?

Ils pouffèrent ensemble.

— Elle payait bien, ton affaire ?

— J’avais un petit fixe, et après ça dépendait du nombre de followers et des commentaires sur les réseaux. Je me faisais un peu plus que le SMIC. Faut pas rêver, ils te font miroiter de gros revenus, mais c’est un ou une sur cent qui perce et ramasse le pactole, comme Nastassia. Tu la connais ?

— Non. C’est pas mon truc.

— Et maintenant, ils nous remplacent par de l’IA.

— De l’intelligence artificielle ?

— Oui, comme Mimilove ou MissDaisy. Elles sont virtuelles, créées par des concepteurs de personnalités. Avantage : elles discutent pas leurs conditions de travail et au bout du compte, une fois leur coût de fabrication amorti, elles reviennent moins cher qu’une fille bien réelle, en chair et en os.

— T’en es où, à présent ?

— J’en suis nulle part. J’ai quitté Paris, pas les moyens de continuer à payer mon studio-cabine. J’ai atterri chez une copine, ici à Rennes. On partage ses vingt mètres carrés et son pieu. Mais son copain radine. Alors elle m’a fait comprendre que je ne pouvais pas rester.

— Tu vas aller où ? Tu as des parents ? Des frères et sœurs ?

— Fille unique. Née à Crozon. Ma mère est morte il y a dix ans. Cancer foudroyant. Heureusement en un sens, elle n’a pas eu le temps de trop souffrir. Avec mon père, on ne se parle plus. Incompatibilité de caractère. En plus, il picole grave. Alors j’ai répondu à une proposition de casting et je me suis tirée à Paris. Bref, j’ai encore deux jours devant moi. Après, je vais zoner. Ce ne sont pas les squats qui manquent, par ici. Mais avant, pendant que c’est encore possible, je vais retourner chez ma copine Zoé prendre une douche.

— Attends ! J’ai peut-être quelque chose pour toi.

Son téléphone se mit à sonner. Après avoir consulté le numéro d’appel, Léo se leva et sortit du bar. À travers la vitre, Manon le regarda engager une conversation animée. Il revint quelques minutes plus tard, apparemment perdu dans ses pensées.

— Qu’est-ce qu’on disait déjà ?

— Que tu avais peut-être quelque chose pour moi.

— Ah oui, oui. Écoute. Ce soir, je serai à l’écluse Saint-Martin, sur le quai du même nom. Vers vingt-deux heures. Tu vois où c’est ?

— Mmmouais, à peu près.

— Si ça te dit, rejoins-moi là-bas, au bar L’Embuscade. Là, je dois partir, petit imprévu. Tu me donnes ton téléphone ?

Elle lui indiqua son nom complet, Manon Cariou, et son numéro. À son tour, elle nota les coordonnées de Léo Modet.

— À ce soir ?

Elle fit tourner son verre vide entre ses doigts puis suspendit son manège.

— Pourquoi pas ?

Chapitre 2

Au couchant, les ombres s’étiraient sur le quai Saint-Martin et les eaux du canal prenaient une teinte vert sombre. De petites lumières s’allumaient à l’intérieur des péniches amarrées au quai. Des promeneurs déambulaient tranquillement, un cercle de quelques personnes s’était formé autour d’un gratteur de guitare.

Manon repéra L’Embuscade. Le décor rappelait l’univers marinier avec des photos d’une époque déjà lointaine où le canal d’Ille-et-Rance conservait une activité commerciale avant de céder le pas à la navigation de plaisance. Léo était installé à l’écart des conversations. Elle agita la main et il lui répondit en l’invitant à le rejoindre.

— Tu as trouvé facilement ?

— Zoé m’a expliqué. Elle connaît le coin, elle va souvent boire un verre sur une péniche où il y a des animations le soir.

— Ils sont plusieurs à faire ça, confirma-t-il. Ça marche bien.

— Parce que tu viens souvent par ici ?

— J’ai un bateau.

Manon ouvrit de grands yeux.

— Un bateau ?

— Oui, enfin, il n’est pas à moi. Il appartient à un copain avec qui je bossais.

— Vous faisiez quoi ?

— Qu’est-ce que tu bois ? demanda-t-il au lieu de répondre. Bière, verre de vin, mojito ? Ici, il faut se servir au bar.

— Comme toi.

Léo se leva et revint avec deux chopes de bière dans les mains qu’il déposa sur la table. Ils y trempèrent leurs lèvres.

— Alors, vous faisiez quoi ? reprit Manon. Comme toi, il prenait des photos dans les manifs ?

Petit sourire en coin, Léo secoua la tête.

— Non, on donnait dans la brocante. De Rennes à Saint-Malo, le long du canal, des vieilles fermes, d’anciens moulins à marée bordent les berges. En chinant, on tombait parfois sur des raretés qu’on revendait ensuite à un bon prix.

Il but une autre gorgée de bière.

— Puis un jour, Paul, mon copain, a déconné. Il a fauché des amphores au lieu de les acheter. Manque de bol, ceux à qui il les avait chouravées les ont reconnues lors d’une brocante. Il a pris deux ans de taule. C’est cher payé, mais il traînait quelques casseroles qui n’ont pas plaidé en sa faveur. Moi, j’ai arrêté notre petit commerce. C’est Paul qui flairait les bons coups.

— Et le bateau ?

— Paul m’a dit de m’en occuper jusqu’à sa sortie de prison, c’est-à-dire dans dix-huit mois, ou un peu plus tôt, s’il obtient une remise de peine. Alors, j’habite dessus, il est équipé pour cuisiner, dormir, et ça m’évite de payer un loyer. Il n’est pas loin d’ici, amarré face à l’auberge de jeunesse. De temps en temps, je navigue sur le canal. Je fais des petits jobs par-ci par-là.

— Cool.

— Bientôt, j’irai rendre visite à un particulier. Il habite une grande maison près de La Vicomté-sur-Rance. Tu connais ?

— Pas du tout.

— Il va faire beau, ça peut être une chouette balade. Ça te dirait de venir avec moi ?

— Sur le bateau ?

— Oui. De toute façon, je n’ai pas de voiture pour l’instant.

— Ce serait pour quand ?

— Dans deux ou trois jours.

— Tu me tentes. Je peux encore passer une nuit ou deux chez Zoé, mais très bientôt, comme je te l’ai déjà expliqué, je ne saurai plus où crécher.

— Tu pourrais essayer l’auberge de jeunesse. Elle est à côté d’ici.

— J’aime mieux pas.

Il écarta les bras.

— Alors, bienvenue à bord de l’Anna Kronik !

— Autant que je te dise, ma participation aux frais va être réduite.

— On en reparlera. Tu veux que je te montre le bateau ?

— Maintenant ?

— Préviens Zoé que tu rentreras tard.

— Alors là, je pense pas qu’elle s’inquiète beaucoup !

Chapitre 3

Lundi 13 mai

— Tu me laisseras piloter ?

— Oui, quand nous serons un peu plus loin. Ce n’est pas sorcier, il y a juste un minimum à apprendre. Pas trop s’approcher des berges, par exemple. Connaître les règles de navigation, surtout la sécurité.

— À l’allure où on avance, on ne risque pas grand-chose.

Ils venaient de quitter Rennes depuis Saint-Martin et de franchir les premières écluses, jusqu’à celle du Haut-Chalet, avant Betton.

— On est limités à six kilomètres-heure.

— Faut combien de temps pour aller à Saint-Malo ?

— Au moins trois jours, sinon quatre. Je t’ai dit qu’on n’irait pas jusque-là. J’ai rancard à La Vicomté.

— Et ça va demander ?

— Deux jours ou un peu plus. On ne peut naviguer que la journée. Ça dépend aussi du temps d’attente aux écluses. Les éclusiers sont efficaces, ils nous devancent pour ouvrir le passage. Mais il va faire beau, cela incitera les gens à sortir leurs bateaux et à flâner sur le canal. Les touristes arrivent. Pas mal d’Anglais comme d’habitude. Il peut y avoir des embouteillages.

— Je vais en profiter pour bronzer sur le pont. J’étouffe dans ta cabine, c’est bien plus petit que mon studio à Paris et que chez Zoé.

— Eh ! Je ne t’ai pas obligée à venir !

En deux temps, trois mouvements, Manon se débarrassa de son jean et de son tee-shirt.

— Tu vas rester en sous-vêt ? Tu n’as pas un maillot de bain ?

— Plains-toi !

— C’est vrai que t’as un joli petit cul.

Il ponctua son compliment d’une tape sur ses fesses.

— Eh ! Encore une et je descends !

— Je me rattrape. Tu as de jolis yeux aussi !

Elle lui tira la langue et gravit le court escalier qui menait au pont. Elle se faufila à l’avant et s’assit tant bien que mal, cherchant la position la plus confortable. Deux heures de navigation et elle craignait déjà de s’ennuyer. Elle se tortilla car elle avait mal au dos. Elle finit par s’étendre à plat ventre, profitant de la chaleur du soleil filtrant à travers les nuages. Par tempérament, elle essayait de tirer le meilleur parti des situations qui s’offraient à elle. Autant vivre cette escapade comme une expérience. Elle n’avait pas à se plaindre. Son nouveau copain n’était pas désagréable, loin de là, de plus cette rando fluviale ne lui coûterait pas un rond. Elle était mieux à se prélasser sur ce bateau qu’à Rennes à dénicher un squat à peu près potable et sûr. Et puis Léo lui avait laissé entendre qu’elle pourrait trouver du boulot chez l’homme avec qui il avait rendez-vous. Un psycho machin chose. Où cela déjà ? Elle ne se souvenait plus du lieu, c’était un nom qui avait rapport avec la noblesse. Un duché ? Un comté ? Elle cessa de se triturer les méninges. Pas désagréable, le Léo, non, mais cachottier. Elle l’avait surpris à enfermer un sac dans un coffre inclus dans la boiserie de la cabine. Quand elle avait voulu savoir de quoi il s’agissait, il lui avait rétorqué, pour une fois très sèchement, que ce n’était pas son problème. Certes, iI n’avait pas tort, n’empêche qu’il couvait son colis comme un trésor. De l’argent ? De la drogue ? Intriguée, elle se demanda si c’était la raison de son déplacement jusqu’à ce comté ou duché de je-ne-sais-quoi. Léo devait pas mal barouder en traînaillant autour des manifs, connaître une flopée de types à la marge. Il n’avait pas le profil d’un dealer, mais pour en avoir côtoyé dans sa vie récente, elle savait que l’apparence était trompeuse. Le jeune homme qui leur proposait des grammes de coke, à elle et ses copines de boulot, avait tout du gendre idéal. Engourdie par l’allure paresseuse de l’embarcation et la moiteur de l’air, elle ne tarda pas à s’assoupir.

*

La voix de Léo monta depuis son poste de pilotage.

— Montreuil-sur-Ille !

Sa tête apparut par l’écoutille. Manon, subitement réveillée, s’étira en bâillant.

— Renfile tes vêtements, on va s’amarrer.

Il lui tendit pantalon et tee-shirt.

— Rends-toi utile. Je vais me positionner près de cette bitte d’amarrage. Tu vois cette corde ? Tu la passes autour de la borne et tu l’attaches autour du taquet sur le pont.

Après s’être rhabillée, Manon tenta d’exécuter ce qu’il lui demandait.

— Oui, bon, je vais te montrer comment faire. Ce n’est pas qu’il y ait beaucoup de roulis, mais si un gros passe près de nous, ça peut tanguer un peu et il ne faudrait pas que l’amarre se détache.

Il se mit à la tâche.

— Voilà, on appelle ça un nœud de huit. Tu as vu comment j’ai pratiqué. À toi !

Il défit le cordage et le tendit à Manon.

— Bravo ! Réussi du premier coup ! Je vais pouvoir te confier des responsabilités ! Maintenant, je vais faire des courses. Je te laisse surveiller.

— Bien, capitaine !

Elle mima un salut militaire. Léo gagna la terre ferme et s’éloigna. Elle jeta un coup d’œil alentour. Deux maisons éclusières se tenaient en sentinelle au bord du canal, apparemment sans occupants bien que les volets soient ouverts. Elle redescendit dans la cabine, s’assit sur une des deux couchettes. Elle prit son portable, pianota. Elle avait reçu quelques messages de ses copines parisiennes. Zoé lui demandait également de ses nouvelles. Elle l’appela.

— Comment ça se passe ? répéta-t-elle en écho à la question de Zoé. Pas trop mal. Je m’emmerde un peu sur le bateau, mais on cohabite plutôt bien. Faut pas être pressé, on a mis la journée pour arriver dans un coin du nom de Montreuil-sur-Ille. D’après Léo, demain, on naviguera sur le canal artificiel qui nous conduira à la Rance. On va se taper onze écluses à la suite ! Ce que je vais faire après ? J’en sais trop rien. Léo ne veut pas aller jusqu’à Saint-Malo. Dommage, ça me plaisait bien ce que tu m’as raconté sur cette troupe là-bas et j’aurais bien tenté ma chance avec eux. Léo m’a dit que je pourrais bosser chez le gars avec qui il a rendez-vous. Je n’arrive pas à me rappeler où c’est et j’ignore de quel travail il s’agirait. Mystère. Parfois, Léo n’arrête pas de causer, à d’autres moments, il s’enferme dans ses pensées et pas moyen de le faire atterrir. Bien sûr, je te tiendrai au courant. Oui, c’est ça, bye et grosses bises !

Manon éteignit son portable. Son regard erra sur le pourtour de la cabine. Elle se sentait vraiment à l’étroit. Elle fixa l’endroit où le coffre était enchâssé, s’en approcha. Que pouvait-il bien contenir ? Léo avait certainement conservé la clé sur lui et les chiffres affichés sur le boîtier prouvaient l’existence d’un code. Elle s’allongea sur sa couchette, les bras croisés derrière la tête, espérant que Léo serait de retour d’ici peu. Toute seule, dans cet environnement inconnu, elle se sentait devenir cafardeuse et les gouttes de pluie tambourinant sur le pont n’allaient pas arranger son moral. Elle entendit un puissant bruit de moteur et le bateau se souleva avant de retomber mollement. La curiosité la poussa à se relever et à monter sur le pont où, aussi vite qu’elle était apparue, la pluie avait cessé. Une embarcation de dimension respectable stationnait derrière celle de Léo. De grosses lettres bleues sur fond blanc indiquaient : Gendarmerie nationale.

Deux hommes en uniforme sautèrent sur le quai et s’approchèrent. Après un bref salut, ils s’adressèrent à Manon.

— Êtes-vous la propriétaire de ce bateau ?

— Non, je ne suis qu’une passagère. Celui à qui il appartient est parti faire des courses. Il ne devrait pas tarder. Tiens… quand on parle du loup…

Elle pointa le doigt sur Léo qui arrivait. Il ralentit le pas en apercevant les gendarmes.

— Brigade fluviale, dit l’un. C’est bien vous le propriétaire ?

— Non, il appartient à un ami qui me l’a prêté, corrigea Léo.

Le gendarme regarda Manon.

— Ce n’est pas ce que vous venez de nous dire.

— J’ai résumé. Je vous l’ai dit, moi, je suis juste de passage.

— Puis-je voir vos papiers d’identité ?

Tous deux s’exécutèrent.

— Vous avez le permis fluvial ? Le certificat d’immatriculation ?

Léo hocha la tête et monta à bord. Il descendit dans la cabine et revint, une liasse de documents à la main.

Les deux gendarmes les examinèrent. Sans s’éterniser, ils les rendirent à Léo.

— C’est bon. Bonne promenade.

Léo les remercia. Lui et Manon les regardèrent rejoindre leur vedette.

— Je ne savais pas qu’il y avait des contrôles. Qu’est-ce qu’ils surveillent ?

— Ils vérifient que les plaisanciers sont en règle. Il peut aussi y avoir des petits trafics, répondit Léo.

— Parce que toi, tu es clean ?

— À ton avis ? Viens, je commence à avoir faim. J’ai apporté de quoi pique-niquer et une bonne bouteille aussi.

Chapitre 4

Lundi 13 mai

Pierre Lefeuvre se cala contre le dossier de son fauteuil. Les doigts croisés, il ne quittait pas sa patiente du regard. Paranoïa aiguë. L’existence d’Élodie Guillon était un catalogue de frustrations et de déceptions, petites ou grandes, débouchant sur une montagne de rancœurs. Assurément, elle devait faire du mal autour d’elle, pourtant elle était la première victime de sa psychose. Dans l’art de l’autodestruction, elle possédait un éminent savoir-faire.

La tension faisait saillir ses veines jugulaires et elle serrait si fort les poings que ses phalanges en devenaient blanches. De temps à autre, pour permettre au sang de circuler, elle bougeait doucement ses doigts effilés que Lefeuvre comparait aux pattes d’une araignée. Venimeuse. Lorsqu’il lui annoncerait qu’il transférait son dossier à un confrère, elle serait capable de lui arracher les yeux. Malgré l’intérêt clinique que son cas représentait, il ne s’en occuperait pas. C’eût été trop dangereux, Élodie Guillon était incontrôlable. Pas suffisamment malade pour être internée, mais pas si loin. Il se saisit de son stylo Montblanc, cadeau récent d’un laboratoire, chaussa ses lunettes, et commença à remplir une feuille de son carnet d’ordonnances.

— Je vous confie aux bons soins du docteur Quint à Saint-Malo. Compte tenu de certains symptômes que vous présentez, il sera bien plus à même de vous prendre en charge. C’est un excellent praticien.

Tétanisée, elle planta ses yeux dans ceux de Pierre Lefeuvre.

— C’est vous que je veux, pas un autre ! Vous ! On m’a donné votre nom ! Vous faites des prodiges ! Si vous saviez ce que je supporte tous les jours ! Vous n’imaginez pas ces regards… Ces sourires en coin… Cette cruauté… Vous ne vous rendez pas compte !

Lefeuvre attendit patiemment que son délire de persécution se tarisse. Elle s’interrompit, balbutiant, ne trouvant sans doute pas de mots assez forts pour décrire les agressions qu’elle subissait.

— Vous voulez que je vous supplie à genoux ? reprit-elle en ricanant. Les hommes adorent les femmes qui se mettent à genoux devant eux.

— Allons, allons, je comprends votre déception, soyez-en convaincue. Mais je vous certifie que les soins spécifiques que réclame votre thérapie ne sont pas de ma compétence. Je ne veux pas vous leurrer, je ne pense qu’à votre intérêt.

— Mon intérêt ? Vous vous en foutez de mon intérêt ! Ça vous est égal que je sois seule ! Que mon mari soit parti ? Oh ! Lui, je ne lui en veux pas, c’est un faible. Il se laisse facilement avoir. Il ne sait pas résister à toutes ces femmes…

Lefeuvre s’efforça de ne pas laisser paraître de signes d’impatience. Des larmes ruisselaient sur le visage de cette jolie femme. Secouée de sanglots, recroquevillée sur son siège, elle en devenait presque attendrissante.

— Si vous saviez ce qu’il me manque !

Lefeuvre se reprit. Pathétique, oui, mais certainement pas attendrissante ou émouvante. Tout simplement une déséquilibrée dont il ne voulait plus croiser la route.

Il se leva, pressé de mettre fin à la consultation. Il aurait d’ailleurs dû le faire bien plus tôt. Il remit à sa patiente le courrier destiné à son confrère malouin. Elle s’en empara mécaniquement, mais ne bougea pas. Elle ne pleurait plus, respirait avec difficulté. Il en était à se demander s’il n’allait pas, avec les précautions d’usage, être obligé de la prendre par le bras pour l’arracher à son siège quand Élodie Guillon se redressa soudain. La question fusa sur un ton narquois.

— Combien vous dois-je, docteur ?

— Vous ne me devez rien.

Rien, il ne voulait rien d’elle, si ce n’est qu’elle dégage le plus vite possible.

— Merci quand même. Au revoir, docteur, ajouta-t-elle en insistant sur le mot docteur.

Elle lui tourna le dos, mais, près de la sortie, fit volte-face avec un rictus démentiel aux lèvres. Elle déchira le courrier qu’il lui avait remis, les morceaux s’éparpillant sur le sol. Puis elle s’enfuit, laissant la porte grande ouverte. Poussant un gros soupir de soulagement, Pierre Lefeuvre referma la porte du cabinet. Au moins ne lui avait-elle pas arraché les yeux. Il se baissa et ramassa les bouts de papier.

*

Pierre Lefeuvre venait d’atteindre sa soixantième année. Une récente lipoaspiration avait supprimé les bajoues alourdissant son visage. Pour le cuir chevelu, sa coiffeuse recourait à une couleur délicatement argentée qui estompait celle de cheveux blanchissant bien trop vite à son goût. Il estimait que dans sa profession le savoir-paraître était essentiel.

Il était psychothérapeute. Ce n’était pas la voie initialement choisie. Il avait commencé des études de médecine à la faculté de Rennes. Avec succès, au début. En fin de troisième année, avec quelques-uns de ses copains de fac, il se trouva impliqué dans une sordide affaire de mœurs. Les trois étudiantes qui en furent victimes portèrent plainte auprès du rectorat. Lefeuvre et ses comparses se défendirent, présentant les faits telle une blague de carabins, certes un peu poussée, mais furent exclus de l’université pour une durée d’un an. Lefeuvre décida alors de changer de voie tout en restant dans le domaine médical. Il ne possédait pas la vocation, mais soigner ses prochains lui apparaissait comme un moyen plutôt sûr de s’assurer des revenus relativement confortables. Quelque peu grillé sur la place de Rennes, il prit la direction de Montpellier pour se former à la psychothérapie. Au bout de cinq années, il obtint son diplôme d’État et fut en position de traiter les personnes souffrant de difficultés psychologiques, comportementales ou sexuelles. De son séjour montpelliérain, il conserva un excellent souvenir, notamment des week-ends au Cap d’Agde. La station prenait son essor et un premier club échangiste avait ouvert à Port Ambonne, dans la zone naturiste. Il devint un client assidu du Loup Masqué. C’est là qu’il rencontra Hervé. Tous deux sympathisèrent, sans savoir que le destin les conduirait à être quasi voisins en Bretagne, quelques années plus tard.

Après le décès de ses parents, Pierre Lefeuvre hérita de leur propriété à La Vicomté-sur-Rance, non loin de Dinan. Il délaissa son cabinet de Cesson-Sévigné où il s’était d’abord installé, ses études achevées, et se fixa sur les bords du fleuve, faisant la nique aux grincheux lui prédisant qu’il allait s’enterrer dans ce coin perdu. Entourée de verdure, sa maison, La Châtelière, surplombait l’estuaire dont le calme était seulement troublé par le mouvement frisotté des marées. C’est lors d’une sortie en vedette sur la Rance entre Dinan et Dinard qu’il fit connaissance de sa future femme, Isabelle.

Passé dix-huit heures, Pierre Lefeuvre ne prenait plus de rendez-vous. Il ouvrit la porte donnant sur le perron, descendit vers le fleuve nimbé d’une diffuse lumière orangée. Si un paysage pouvait être l’expression de la sérénité, à cet instant, c’était celui-là. Il fit quelques pas au bord de la rive pour sa promenade favorite en direction du Moulin du Prat, un des moulins à marée comme il en existait plusieurs autres le long du fleuve.

Chapitre 5

Mardi 14 mai

À hauteur de Hédé, de l’écluse de la Ségerie à celle de la Dialais, du fait d’un dénivelé proche de trente mètres, ils devaient en franchir onze sur une distance de deux kilomètres. Un véritable ascenseur aquatique. Les premières manœuvres des éclusiers pour permettre le passage de leur bateau amusèrent Manon, mais elle s’en lassa rapidement et annonça à Léo qu’il la récupérerait au niveau de la dernière. Elle avait besoin de se dégourdir les jambes.