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"RÉÉDITION (Ouvrage déjà paru sous le titre Les veuves de Carnac)
Fuir Paris pour mieux se reconstruire : c’est le pari de Laurie, jeune publicitaire en quête de renouveau, lorsqu’elle s’installe à Carnac en plein cœur de l’hiver. Entre mer déchaînée et solitude choisie, elle espère panser ses blessures loin de ses échecs sentimentaux et professionnels.
Très vite, Laurie se laisse apprivoiser par la sympathie d’un trio féminin haut en couleur : Angèle, Charlotte et Élisa l’accueillent dans leur cercle d’amies soudées amoureuses de la vie… et mal accompagnées de conjoints difficiles à supporter. Surgit aussi le séduisant Cédric Langon, aussi charismatique que mystérieux…
Mais lorsque plusieurs meurtres viennent briser la quiétude hivernale de la station balnéaire, l’atmosphère se charge d’une tension sourde. Les secrets remontent à la surface, les certitudes vacillent. Malgré elle, Laurie se retrouve au cœur des drames, tandis que son histoire naissante est mise à mal face au passé trouble de Cédric.
À Carnac, quand l’hiver s’installe, les apparences se fissurent… et l’incendie couve."
À PROPOS DE L'AUTEUR
Natif de Carnac où il réside régulièrement,
Jean-Marc Perret s’est lancé dans l’écriture de romans policiers après une carrière de contrôleur de gestion à la SNCF.
Également auteur d’une pièce de théâtre, une comédie policière, amateur de cinéma, passionné de sport, Jean-Marc pratique assidûment le tennis et la marche nordique.Il est actuellement correspondant du journal Ouest-France pour la commune de Chantepie, où il vit, près de Rennes.
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Seitenzahl: 316
Veröffentlichungsjahr: 2026
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
« Non, rien de rien… Non, je ne regrette rien… » Assise sur un banc de la place Emile-Goudeau, la jeune fille l’écoutait chanter. Il se tenait debout, face à elle, les pans de son long manteau flottant au gré des gestes grandiloquents dont il ponctuait sa chanson. Ils avaient vingt ans à peine, étaient beaux, insensibles à la bise glacée de ce début janvier. Ils partageaient sans doute un moment unique, peu leur importait la rigueur hivernale. « Balayés pour toujours… Je repars à zéro… » Dans une révérence théâtrale, il s’inclinait devant sa spectatrice qui éclatait de rire.
Laurie dépassa les deux jeunes gens, abandonnant la petite place pavée et ses marronniers dépouillés de leurs feuilles. Tirant sa valise à roulettes, elle se dirigea vers la station de métro Abbesses. Elle aussi aurait voulu ne rien regretter, repartir à zéro. Mais ce n’était qu’une chimère. Le passé creusait son sillon et laissait des traces indélébiles. En descendant la rue Ravignan, en raison de la forte déclivité, elle dut retenir sa lourde valise, ce qui lui arracha une grimace. Excepté son amie Romane, personne n’était au courant de son départ. Sa décision arrêtée, elle avait espéré y puiser une motivation suffisante pour aller franchement de l’avant, mais tandis qu’elle cheminait dans la rue où déambulaient de rares passants frigorifiés, elle ne pouvait se départir d’une appréhension tenace. À plusieurs reprises, elle faillit rebrousser chemin et rentrer à son studio pour se coucher, volets et portes closes au monde extérieur. Elle sentit les larmes monter, elle n’allait quand même pas s’effondrer en pleurs sur le trottoir. Ce serait ridicule. Elle entendit un bruit de roulement et un ado en skate l’évita de justesse avant de repartir de plus belle. Elle regarda sa montre. Il ne fallait pas traîner pour être à temps à la gare. D’autant qu’elle devait faire un crochet par la rue Le Tac pour prendre livraison des livres qu’elle avait commandés à la libraire. La lecture serait une échappatoire. La libraire lui souhaita gaiement bonne lecture, bon voyage, et, quelques instants plus tard, Laurie se trouvait dans l’ascenseur qui desservait les quais du métro. La ligne était directe jusqu’à la gare Montparnasse. Elle avait pris soin de réserver une place isolée dans le TGV. Elle s’installa dans la voiture qui se remplissait de voyageurs, pour la plupart des hommes d’affaires. Elle ferma les yeux dès le démarrage du train et éprouva le besoin de repasser une dernière fois le film de ces dernières semaines, fut-ce au prix de nouvelles souffrances : une façon de tirer un trait, pour être certaine d’avoir pris la bonne option.
*
Tout avait débuté lors de ce cocktail à l’hôtel Mercurial, près du Parc Monceau. Je travaillais depuis six mois dans une petite agence de publicité, WILA. William Lanson, le directeur, venait de créer sa société. Après un bref mais positif entretien d’embauche, il m’avait bombardée chef de projet. Dans ce milieu, on ne lésinait pas sur les qualifications ronflantes ! Une graphiste au look vaguement punk, Clara, complétait l’équipe. Les débuts étaient difficiles, mais cela n’entamait en rien les espérances de William. Sûr de sa bonne étoile, il attendait l’occasion qui propulserait WILA sur le devant de la scène. En dépit d’un droit d’entrée chérot, il s’inscrivit à la soirée du Mercurial, car « il fallait en être, les Victoires y seront décernées, et tout ce qui compte dans le monde de la pub à Paris sera présent ». Il m’avait conviée à l’escorter. Pour lui faire honneur, j’avais choisi une tenue de circonstance : minirobe moulante noire, talons aiguille extra-hauts. William avait apprécié.
Les salons de l’hôtel Mercurial brillaient de tout l’éclat de leurs lumières. Nous nous frayâmes un passage au milieu de la foule des invités. À travers le bourdonnement des discussions animées fusaient des rires. Tout le monde avait l’air content « d’en être », comme l’avait annoncé William. Non sans peine, nous parvînmes près du buffet et nous prîmes chacun une flûte de champagne. Sans perdre de temps, William chercha dans l’assistance celui ou celle auprès de qui il conviendrait de se montrer. Le brouhaha et les conversations s’éteignirent progressivement, les regards convergèrent vers l’escalier monumental qui desservait les étages. Comme il n’était pas très grand, William dut se hisser sur la pointe des pieds pour voir par-delà les épaules des invités debout devant lui.
— C’est Guillaume Berger, me glissa-t-il en retombant sur ses pieds. Le grand ponte de Publicium. C’est lui, le maître de cérémonie, cette année. On dit qu’il va s’investir dans la campagne d’un politique de premier rang, mais top secret, on ne sait pas encore qui.
Des applaudissements crépitaient tandis que Guillaume Berger, tout sourire, descendait en souplesse les dernières marches. Il pointa le doigt sur quelques personnes, comme ravi de les savoir là. Un steward lui apporta un micro et, levant la main, suggérant que l’assistance en faisait trop, il réclama la fin des bravos. De la foule ne sortit plus qu’un murmure assourdi tandis qu’il prenait la parole. La soixantaine énergique, mâchoire volontaire dans un visage artificiellement bronzé, je lui trouvais une ressemblance avec Jean Dujardin. Berger savait manier l’ironie et la dérision nécessaire à ce type de manifestation. Il donnait l’impression d’improviser son speech alors qu’il l’avait soigneusement préparé. Les astuces du métier. J’avais très chaud et espérais que ce bla-bla prévisible empli d’autosatisfaction ne s’éterniserait pas. William revint près de moi, une nouvelle flûte à la main. « Avec ce que j’ai payé… » se justifia-t-il. Je n’y prêtai pas attention. J’avais depuis quelques minutes la sensation d’être observée. Deux ou trois rangs devant, un homme semblait s’intéresser à moi. Je croisai son regard, détournai les yeux et revins vers lui. Il eut un imperceptible hochement de tête pour me saluer. Un éclat de rire général vint ponctuer le discours de Guillaume Berger qui annonça la remise imminente des Victoires de la pub. « Ça va se jouer entre Happening et Publi’Art », déclara William, de l’air de celui qui est dans le secret des dieux.
Guillaume Berger réclama le silence, laissa s’écouler le temps nécessaire à la mise en scène du suspens. Il ouvrit enfin une grande enveloppe blanche, s’éclaircit la voix.
— Le jury que je représente n’a pas eu la partie facile. Plusieurs campagnes ont rivalisé d’inventivité, d’audace créative. Vous avez été excellents une fois encore !
Il haussa la voix.
— Cela dit, et de très peu, c’est Happening de Monique Pinson qui l’emporte avec Make me free pour la lingerie Deborah !
Une salve d’applaudissements mêlée à des exclamations admiratives salua le résultat tandis qu’une blonde plantureuse drapée dans une robe écarlate bondissait devant Guillaume Berger. « La grande patronne d’Happening », murmura William à mon oreille. « Ça fait vingt ans qu’elle en a trente ».
Sur un écran géant défila Make me free, la courte séquence qui valut la récompense suprême à l’agence de Monique Pinson. Celle-ci se livra au traditionnel discours de remerciements où elle simula comme il se doit l’extraordinaire surprise de se retrouver primée. Son laïus achevé, Guillaume Berger reprit les rênes.
— À présent, place au second, tellement proche du premier prix que nous aurions pu les déclarer vainqueurs ex æquo si le règlement le permettait. La Victoire d’argent est attribuée à Publi’Art et Dan Morand pour sa campagne Stop aux kilos en stock ! au bénéfice des yaourts Grigory !
Ovationné, un homme athlétique à la sombre chevelure mi-longue sortit du public et vint à son tour auprès de Guillaume Berger. Je reconnus celui qui me dévisageait un peu plus tôt. De grande taille, en costume noir et chemise anthracite, il dégageait une impression de sûreté de soi mêlée à une décontraction que l’on sentait non feinte. Avec force sourires, les deux premiers prix se congratulèrent. Morand confia quelque chose qui devait être drôle à l’oreille de Monique Pinson, car elle se mit à rire tout en se tortillant gauchement. Morand eut également droit à la projection de son Stop aux kilos en stock ! Puis, avec Monique Pinson, ils reprirent place au milieu de l’assemblée, s’offrant sans retenue aux démonstratives effusions de sympathie.
Guillaume Berger procéda à la remise des autres Victoires. L’attention déclina en fonction du moindre intérêt des prix décernés. Les bruits de conversation et de verres qui tintaient couvrirent les dernières remises de récompense. Un orchestre, invisible jusqu’à présent, se lança dans un tempo entraînant et une partie des invités commença à se balancer au rythme de la musique. William avait disparu et je me retrouvai seule, mon verre à la main. Des bribes de conversation me parvenaient, émanant de groupes qui s’étaient constitués au gré des affinités ou du simple hasard. Aux mamours succédaient des coups de griffes.
— Votre verre est vide, ce n’est pas convenable. Je vais vous en chercher un autre ?
Je sursautai. Dan Morand m’observait avec un sourire qui dévoilait deux rangées de dents parfaitement alignées.
— Heu… Je suis venue avec mon patron, mais j’ignore où il peut bien être, balbutiai-je, surprise par cette intervention inopinée. Je me rappelais les conseils de William : « Là où on va, il faut afficher aplomb et confiance en soi, malheur aux timorés et aux hésitants, ce sont des losers en puissance. » Je n’hésitai pas à le fixer au fond des yeux, lui rendant son sourire.
— Ce sera avec plaisir.
Il s’éloigna prestement vers le bar. Peu après, il me rejoignit, deux flûtes dans les mains. Il m’en tendit une.
— Je ne me suis pas présenté. Dan Morand, responsable de l’agence Publi’Art.
— Inutile de vous présenter, je vous ai vu recevoir votre prix.
— Et vous êtes Laurie Marchand.
Je dus ouvrir de grands yeux.
— Comment savez-vous mon nom ? Nous ne nous sommes jamais rencontrés.
— Non, mais je viens de croiser William Lanson, votre patron. Je lui ai demandé qui était la charmante personne qui l’accompagnait.
— Ce doit être rageant de finir à deux doigts du premier prix, dis-je pour couper court au plan drague que je pressentais.
— Nous gagnerons l’an prochain ! Je reconnais que la campagne d’Happening était réussie, avec ces regards d’hommes et de femmes face à ces très belles lingeries.
— Oui, très original.
Ce fut tout ce que je parvins à répondre.
— Sur quoi travaillez-vous actuellement ? me demanda-t-il.
— Sur la promo de tee-shirts imprimés. Deux jeunes, des copains de William, lancent leur boîte et ont fait appel à son agence. Ils n’ont pas beaucoup d’argent, ça va forcément limiter nos propositions.
— Je ne suis pas sûr que William soit fait pour être patron. Je crains qu’il manque de l’envergure indispensable. Savez-vous qu’il avait postulé pour rentrer chez moi à Publi’Art ?
Je fis signe que non.
— Il voulait tout de suite un poste de responsabilité. Je lui ai dit qu’à tout le moins il devait faire ses preuves. Les diplômes ne suffisent pas. Rien ne vaut l’expérience acquise sur le tas. Si je vous disais le nombre de slogans qui sont nés de réflexions toutes bêtes glanées çà et là, dans la rue ou le métro…
— Oui, j’ai entendu des choses à ce sujet. Et donc, vous n’avez pas donné suite à la candidature de William ?
— Non, et quand on parle du loup…
William revenait, tout excité.
— Je viens de parler avec Norma, de France International ! Elle ne serait pas contre une collaboration entre nos deux firmes pour le lancement d’un village vacances au Sénégal.
— Mauvais plan, William, riposta Morand. Le Sénégal, c’était bon il y a dix ans. Quant à Norma, ses concepts sont dépassés. Ça fait un moment qu’elle n’est plus sur le marché, il n’y a qu’elle qui ne s’en aperçoive pas.
William haussa les épaules.
— L’avenir le dira ! Moi, je sens bien le coup. Bon, en attendant, un autre verre ?
Nous déclinâmes l’offre, le laissant retourner au bar.
— Il va se fourvoyer, dit Morand. En être réduit à faire appel à William ! C’est bien la preuve que Norma est au plus mal. Excusez-moi, Laurie, vous n’êtes pas concernée. J’ai entendu parler de vous avant cette soirée. Plusieurs agences vous ont déjà repérée, car vous faites du très bon boulot. Vous perdez votre temps chez William. Vous valez beaucoup mieux que ça. Laissez-moi vos coordonnées, je vous rappellerai.
En revenant au studio que je louais dans la rue Ravignan, deux cents mètres au-dessus de la place Emile-Goudeau, j’étais en proie à des sentiments partagés. Dan Morand ne manquait pas de charme, bien qu’il se soit montré un peu trop sûr de lui. « Vous valez beaucoup mieux que ça ». Qu’en savait-il ? Je lui avais laissé mon numéro de téléphone, persuadée qu’il ne m’appellerait pas.
Deux jours plus tard, je reçus un texto dans mon bureau, chez WILA :
Bonjour, Laurie. J’aimerais beaucoup vous rencontrer pour parler de votre futur professionnel. Êtes-vous libre ce soir pour dîner ?
Mon premier mouvement fut de répondre que je ne l’étais pas. Pourtant, quelque chose qui tenait au souvenir malgré tout agréable de notre rencontre m’incita à répondre par l’affirmative.
Où habitez-vous ?
En haut de la rue Ravignan, après la place Émile-Goudeau. En face du square Jean-Baptiste Clément.
Son message me parvint quelques minutes plus tard, sans doute le temps pour lui de chercher un restaurant.
Le Bistrot de la Butte. Juste en bas de votre place. Vous devez connaître ?
Oui.
Vingt heures ?
D’accord.
Je venais de taper sur le clavier de mon téléphone les huit caractères qui allaient décider de mon destin mais, bien sûr, je l’ignorais. Dan Morand avait réservé une table au fond du restaurant, dans un coin tranquille. Il se montra beaucoup moins affecté que lors de la soirée du Mercurial. Alors que je craignais de le voir monopoliser la conversation, il m’écouta attentivement, m’interrogeant sur mes goûts, dévoilant les siens. Nous avions en commun celui des voyages. Je lui parlai de mes randonnées en Islande où m’avait entraînée ma passion pour les volcans. Je lui révélai que j’aurais voulu faire des études de volcanologie mais que, malheureusement, la vie en avait décidé autrement. Il me répondit d’oublier tout ça, que les regrets n’étaient qu’une perte de temps. Ce n’est qu’au dessert qu’il donna un tour professionnel à la conversation. Mes débuts chez WILA étaient, paraît-il, prometteurs. Une des conceptrices de son agence venait de démissionner et il était à la recherche d’une remplaçante. Il me conseilla de ne pas me précipiter pour donner ma réponse, néanmoins il pensait que j’avais le bon profil.
La soirée était bien avancée lorsqu’il se proposa de me raccompagner jusqu’à mon domicile. Nous étions au mois de juin, l’air était d’une tiédeur agréable. Sur la place Goudeau, un couple, peut-être inspiré par les mânes des artistes qui s’y étaient succédé, s’embrassait passionnément devant l’enseigne du Bateau Lavoir. Nous marchions côte à côte et je m’attendais à ce que Dan me prenne la main ou passe son bras autour de mes épaules, mais il ne fit rien de tel. Grimpant la pente de la rue Ravignan, nous arrivâmes rapidement à mon studio. Il me souhaita une bonne nuit et, après m’avoir fait promettre de lui donner ma réponse une fois écoulé le temps nécessaire à la réflexion, m’embrassa sur la joue. Je le regardai redescendre la rue et mis un moment avant de sentir s’évanouir l’onde de chaleur qui m’avait envahie.
Au bout d’une semaine, j’annonçai à William que je souhaitais quitter son agence. « Morand ? » questionna-t-il. Je répondis par l’affirmative. Il eut une moue dubitative et déclara ne pas s’opposer à mon départ.
Aux premiers jours de l’été, j’entrai à Publi’Art, rue des Minimes, au cœur du Marais. Dan Morand me présenta à la vingtaine de ses collaborateurs. Je partageai le bureau d’une autre conceptrice-rédactrice, Nadège, et pour débuter, je l’aidai à trouver le bon gimmick pour la promotion d’une marque de prêt-à-porter.
Deux semaines durant, je travaillais avec Nadège. Nous avions rapidement sympathisé et elle m’expliquait ce qu’il était bon de faire et de ne pas faire à Publi’Art. Durant ce temps, je n’avais aperçu Dan qu’à deux ou trois reprises. Au moment de partir pour Amsterdam, il m’avertit qu’à son retour, on ferait un premier bilan de mon activité.
— Il va te tester, me prévint Nadège. Attends-toi à du costaud. Pour les débuts de Claudine, celle qui occupait le poste avant toi, Dan lui avait demandé de créer un slogan pour une marque de préservatifs. Il nous réunissait en fin de journée et Clo devait nous détailler sa trouvaille. Il savait ce qu’il faisait, Dan. Avec une autre, il n’y aurait pas eu de problème, mais la pauvre Clo était trop timide et Dan jouissait de sa gêne. Il ironisait, blaguait, pas toujours finement, d’ailleurs. Bref, il l’a mise au supplice pendant huit jours avant de lui dire de laisser tomber. Il déteste les faibles, Dan ! Toi, tu as du répondant, je ne m’inquiète pas, tu vas t’en tirer. Et n’oublie jamais qu’il aime jouer.
— C’est à cause de cet épisode que Claudine a démissionné ?
Nadège baissa la tête et le son de sa voix.
— Elle n’était pas faite pour travailler dans la pub en général et à Publi’Art en particulier.
Revenu des Pays-Bas, Dan Morand me convoqua dans son bureau. Je m’assis à côté de lui, près d’une petite table basse. Il croisa les jambes, rejeta les épaules en arrière comme pour mieux m’observer.
— Vous portez toujours le même jean. C’est une addiction ?
J’eus envie de lui répondre quelque chose du genre : « Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? », mais j’avais le sentiment que c’était ce à quoi il s’attendait.
— Un jean a l’avantage de pouvoir se marier avec des tenues très variées. Il est pratique et sexy. J’ajoute que, contrairement à ce que vous croyez, je ne porte pas toujours le même.
— Moins sexy que votre robe du Mercurial.
— Vous voulez dire que si j’étais venue en jean à cette soirée, vous ne m’auriez pas embauchée ?
Il sourit franchement et j’eus à nouveau droit à sa double rangée de dents immaculées.
— Il m’arrive parfois de faire de mauvais choix. En ce qui vous concerne, Laurie, je suis sûr de ne pas me tromper, vous avez le bon profil, celui que je recherche. De plus, Nadège m’a dit grand bien de vous et ses compliments sont rares. Elle est très satisfaite de vos débuts. Vous êtes créative, déjà capable de prendre des initiatives. Vous possédez une bonne connaissance du monde de l’économie et, surtout, vous êtes apte à supporter la critique. Pas mal pour une première quinzaine. Je pense que nous pouvons faire du bon travail ensemble.
Il sortit de sa poche un porte-cartes.
— Regardez bien. Il paraît semblable à des dizaines d’autres. Sauf qu’il présente un avantage supplémentaire : il dispose d’une sorte de bouclier en aluminium qui empêche un piratage à distance des puces contenues dans les cartes styles bancaires ou de péage. C’est Paris Business qui le commercialise. Elle souhaite en faire une promo dans les journaux économiques, tels que Capital, Les Échos, bref le genre de presse que lisent les décideurs. Je vous donne trois jours pour un making of promo de ce porte-cartes. Vous avez droit à un quart de page de journal pour la photo et le texte. À vous de jouer.
Il me tendit le porte-cartes. Je le pris et détaillai l’objet au creux de ma main.
— Heu… Et c’est tout ?
— C’est tout quoi ?
— Eh bien, vous n’avez pas d’autres infos ?
— Trois jours, Laurie.
Je me levai et affichai mon air le plus assuré.
— Je m’y mets tout de suite.
Je lui tournai le dos. Tandis que je gagnai la porte, il se fendit d’un commentaire.
— Vous avez raison. Votre jean est très sexy.
Je lui remis le résultat de mon travail quarante-huit heures plus tard. Dan convoqua double-mètre dans son bureau. C’était le surnom de Jérôme, un type aussi long que maigre, aux cheveux perpétuellement ébouriffés, qui tenait le rôle de second ou d’adjoint auprès du patron. Nadège m’avait dit que Dan ne prenait pas une décision importante sans avoir son avis. Ils s’enfermèrent tous deux pour évaluer mon projet. Pendant les deux heures qui suivirent, je fus incapable de me concentrer. Lorsque Dan m’appela, j’avais la gorge sèche et le cœur battant, comme si je venais de courir un quatre cent mètres à la limite extrême de mes possibilités. Je m’assis face à mes contempteurs.
— Vas-y, Jérôme, dit simplement Dan.
Jérôme passa et repassa la main dans ses cheveux rebelles.
— Et tu as mis deux jours pour faire ça ?
Je me sentis rougir, incapable de répondre. Je m’imaginais déjà exhibée devant tout le personnel, mon projet à la main, exposée aux railleries de Dan Morand, comme la pauvre Claudine dont Nadège m’avait conté les déboires.
— Oui, enfin, j’avais l’impression que…
Je parvins à raffermir mon débit.
— Que ça pouvait correspondre à ce que vous attendiez.
— Correspondre à ce que nous attendions ! reprit Jérôme. Tu plaisantes ?
Il marqua un temps d’arrêt, puis poursuivit :
— C’est dix fois mieux que ce que nous espérions ! Il y a tout dans ta maquette : les infos sont bien cadrées, un choix de couleurs parfait, c’est clair, net, ça donne envie, et il y a même une légère touche d’humour. Chapeau, pour une première !
— Bienvenue à Publi’Art ! me dit Dan Morand avec un large sourire.
Je revins, complètement excitée, à mon bureau.
— Ça a marché ? Bravo ! s’écria Nadège avec une joie sincère. Ce soir, on fait la fête toutes les deux !
Publi’Art mit les bouchées doubles pour finaliser mon travail et, trois semaines plus tard, je pouvais contempler mon œuvre dans plusieurs magazines. Je dus reconnaître qu’en dépit des compliments qu’il avait suscités, mon projet avait subi pas mal de retouches. Je n’allais pas me plaindre, nous faisions un travail d’équipe.
Nous étions au mois d’août, la majorité du personnel était partie en vacances, dont Nadège. Dan avait reporté les siennes, ce qui faisait que nous passions pas mal de temps ensemble. Désormais, nous recourrions au tutoiement en vigueur à l’agence. Notre journée finie, nous prenions de temps en temps un verre dans un bistrot à proximité des bureaux. Puis ce fut tous les soirs, jusqu’à ce qu’il me propose de dîner, ce que j’acceptai volontiers.
Dan connaissait le quartier comme sa poche et il m’entraîna à quelques pas de l’agence, au Léonard, un resto où, mois d’août oblige, la clientèle étrangère se taillait la part du lion. Nous commandâmes chacun une sole meunière qui fut découpée en filets devant nous. Pour accompagner le plat, il choisit une bouteille de quincy blanc. Dan entama la conversation par des généralités concernant la stratégie de Publi’Art. Parti de rien, il l’avait montée avec Jérôme, une douzaine d’années auparavant. Tous deux avaient trimé dur. S’ils gagnaient plus que correctement leur vie, rien n’était définitivement acquis, la concurrence était meurtrière. Très vite, les échanges prirent un ton plus personnel. Dan possédait un logement rue Saint Antoine, de l’autre côté de la place des Vosges, où il vivait seul. Il avait trente-huit ans, pour ma part une petite dizaine de moins, lui confiai-je à mon tour. Je lui précisai que je vivais seule également et m’en tins là. La discussion s’anima rapidement. C’est quelque chose qui m’a toujours étonnée. Lorsque l’on se sent vraiment bien avec quelqu’un, les phrases viennent naturellement les unes après les autres, rebondissant d’instinct sur les propos du partenaire et, quand Dan effleura ma main de son index, ce ne fut pas seulement ma main qui réagit.
L’addition était corsée, j’insistai pour en payer la moitié. Je me voulais sur un pied d’égalité avec Dan Morand. L’unique hiérarchie que je lui reconnaissais était celle d’être mon patron. Son appartement n’était qu’à une dizaine de minutes du restaurant et Dan me suggéra de l’accompagner. « Je vous offre un verre chez moi et vous reconduis ensuite. » Je savais ce qu’il y avait d’implicite dans son invitation, mais je le suivis sans hésiter. Cette fois, il me prit la main, exerçant de temps en temps de petites pressions de ses doigts auxquelles je répondis. Il imprima à nos pas un rythme plus rapide que lorsque nous remontions la rue Ravignan vers mon domicile.
Il me donna le choix entre un shot de whisky ou de limoncello. J’optai pour le limoncello. Il se servit du whisky mais nous abandonnâmes nos verres sur la table de son salon. Pour la première fois, j’avais ses lèvres sur les miennes et il m’embrassa avec douceur. Ses doigts se promenaient sur moi sans précipitation. Il me prit par le bras et m’entraîna dans sa chambre. Chacun dévêtit l’autre avec une fébrilité croissante. Nos deux corps s’embrasèrent et roulèrent entremêlés sur le lit. Je le voulais en moi, mais il faisait durer mon attente jusqu’à ce que ni l’un ni l’autre n’en puissent plus. Nous ne dormîmes pas beaucoup, comme si en une nuit nous voulions épuiser tout ce qu’un homme et une femme peuvent s’offrir mutuellement.
Pour utiliser un cliché, je dirais que les jours qui suivirent furent enchanteurs. L’activité à l’agence était en sommeil et nous avions beaucoup de temps à nous consacrer. Entre nous, c’était vraiment fusionnel sur tous les plans. Dan faisait déjà des projets de voyages lointains où il comptait m’emmener. Il vint à plusieurs reprises passer la nuit à mon studio montmartrois et nous nous promenions à loisir sur la Butte. Ce fut au milieu de ces jours de félicité que ma relation avec Dan connut son premier accroc. Nous nous étions installés à la terrasse d’un bistrot, près du square Jean Rictus. Comme Dan estimait que le service se faisait attendre, il s’était rendu au comptoir pour commander nos consommations. J’étais assise près d’un touriste allemand légèrement éméché qui se mit à m’entretenir dans un français approximatif des charmes de la capitale et de ses habitantes. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais rien que ses mimiques me faisaient rire. Je n’avais pas vu Dan revenir. Il se planta devant mon voisin, puis se pencha vers lui, l’air menaçant au point que je crus qu’il allait l’empoigner par son col de chemise. Il le somma de me foutre la paix ou d’aller s’asseoir ailleurs. L’Allemand fit preuve de son incompréhension et j’intervins. Mon voisin ne faisait rien de mal, il n’y avait pas lieu de s’énerver. Soucieux de calmer le jeu, celui-ci se détourna et éloigna sa chaise. Dan s’assit entre nous deux. Sa mâchoire était contractée et sa main tremblait. Je posai la mienne sur son bras.
— Enfin, Dan, il ne faut pas te mettre dans des états pareils ! Il voulait juste faire un brin de conversation, je ne comprenais d’ailleurs pas la moitié de ce qu’il me disait.
— Tu ne comprenais pas ce qu’il te disait et pourtant tu t’esclaffais bêtement ! Si ça te plaît de te faire draguer par le premier venu !
— C’est idiot. Tu serais tombé sur quelqu’un de belliqueux, ça pouvait se terminer en bagarre.
— C’est ça, tu vas le défendre, maintenant !
Il jeta un regard mauvais en direction du touriste qui, fort heureusement, ne nous accordait plus aucune attention. Dan s’adressait à moi sur un ton que je ne lui connaissais pas. Le serveur nous apporta nos boissons et je choisis de garder le silence.
Nous revînmes sans prononcer un mot vers mon studio. Je m’attendais à ce qu’il s’excuse pour ce qui n’était qu’une stupide crise de jalousie, il n’en fit rien. Je pensais qu’il rentrerait chez lui, mais il monta avec moi. Je le sentis se détendre, il se livra à quelques remarques sur la soirée sans allusion à l’incident qu’il avait provoqué. Je voulais croire que cet épisode que nous venions de vivre n’était pour lui qu’une manifestation accidentelle de mauvaise humeur. Aussi, malgré quelques réticences, je consentis à le suivre tandis qu’il m’entraînait vers ma chambre.
Nous nous mîmes au lit. J’avais besoin de tendresse et pensais que faire l’amour l’apaiserait. Si j’avais été parfois d’accord avec la manière dont il voulait pratiquer, celle-ci ne me disait absolument rien ce soir. Mon refus l’offusqua et dix minutes plus tard, il était dehors, me laissant totalement désemparée.
Le lendemain, j’arrivais à Publi’Art rongée d’inquiétude. J’avais eu des difficultés à dormir, me réveillant à plusieurs reprises. Alors que je m’attendais à une attitude distante, Dan m’accueillit avec le sourire, comme si de rien n’était. Le soulagement que je ressentis n’était que de la faiblesse, le comportement de Dan, la veille, aurait dû m’alerter ; cependant j’en étais à ce stade d’une relation amoureuse où l’on est prêt à pardonner pourvu que tout redevienne comme au début. Nous passâmes la journée à préparer la rentrée qui s’annonçait chargée. Le soir, Dan se montra charmant compagnon. Je l’hébergeai et nul malentendu ne survint.
Septembre arriva et Paris redoubla d’activité, comme s’il s’agissait de rattraper le temps perdu. L’agence vrombissait à nouveau. Au concours des bronzages, Nadège méritait le premier prix. Pourtant, c’était sans doute le duo de visages pâles que Dan et moi présentions qui avait le mieux profité du mois d’août.
Il m’associait à des projets de plus en plus ambitieux. Il m’appela une fin de journée dans son bureau.
— J’ai bien réfléchi, et même si Jérôme pense que c’est prématuré, tu vas coiffer le lancement du nouveau parfum Diana. Un spot publicitaire de trente secondes pour la télé. Tu auras les meilleurs de l’agence pour ton équipe.
J’étais stupéfaite, car la publicité pour la marque Diana faisait l’objet d’un très gros contrat avec pas mal de zéros. Il n’y avait pas intérêt à se planter.
— Tu crois réellement que…
Il m’interrompit d’un geste.
— Je n’ai pas l’ombre d’un doute. Et j’ai revu l’organigramme pour t’accorder la place qui te revient… La place et la rémunération. Tu n’es pas contente ?
— C’est que… Tout va si vite.
Il plaisanta :
— Aux âmes bien nées… Une chose importante quand même ! Ton nouveau poste va faire des jaloux et surtout des jalouses. Il faut absolument que notre relation reste secrète. Tu comprends, je ne voudrais pas qu’on puisse imaginer que tu dois ta promotion à des talents autres que… Professionnels. Tu sais comment sont les gens. Donc, nous deux, discrétion totale, conduite irréprochable.
Je pinçai les lèvres. Sa remarque me blessait. Je comprenais son souci de garder notre liaison secrète et je le partageais, elle était très récente, mais sa façon de me faire passer le message révélait qu’il craignait que je ne sache pas tenir ma langue. Au final, il mettait à mal la confiance qu’il avait semblé m’accorder.
Dan avait tenu parole, il me confia la responsabilité de manager un groupe de concepteurs, scénaristes et designers restreint, mais de qualité. Nadège en faisait partie et j’eus au début un trac fou. Je n’avais jamais dirigé d’équipe et j’étais la dernière arrivée dans la boîte. Comment se comporterait Nadège, qui avait guidé mes premiers pas à Publi’Art ? Pourtant, dès le début, tous me prêtèrent une oreille attentive et une bonne synergie s’instaura. En fin de journée, j’organisais une séance de débriefing où les échanges étaient parfois vifs, mais toujours constructifs. Je retrouvais Dan tous les soirs, parfois très tard. Il m’avait interdit de lui dévoiler l’avancée de nos travaux. Seul l’intéressait le résultat final. Enfin, je lui remis, en présence de Jérôme, notre story-board, une bande dessinée qui illustrait, sous contrainte des trente secondes de temps imparti au spot, les étapes du scénario de promotion du parfum. Je sus très vite que c’était gagné car les questions de Jérôme ne portaient que sur des détails.
— Eh bien, Dan, je n’étais pas convaincu au départ, mais tu as eu sacrément raison de lui confier le projet ! conclut-il avec satisfaction.
J’étais aux anges. Dan m’associa à la phase de casting où nous devions faire le choix des comédiens, une femme et un homme, qui seraient les interprètes du film. À la fin octobre, le projet était bouclé. Restait la dernière étape, cruciale, la présentation à notre client. Je me rendis avec Dan au siège des parfums Diana, boulevard Saint-Honoré. En fin de matinée, une demi-douzaine de personnes siégeait autour d’une grande table ovale, dont le P.-D.G., Hubert Saint-Germain. La concentration se lisait sur tous les visages. Un écran était installé dans le prolongement de la longue table et je me mis aux manettes de l’ordinateur tandis que Dan exposait dans les grandes lignes notre mode opératoire. Puis je lançais le spot et les premières notes du jingle créé pour le parfum Diana se firent entendre. Je m’exhortai au calme car j’étais consciente que beaucoup de choses se jouaient pendant ces petites trente secondes. La séquence achevée, j’eus l’impression – mais peut-être n’était-ce qu’une impression – que la tension qui habitait la petite assemblée de décideurs se relâchait. Je regardai Dan. Il avait l’habitude de ce genre de présentation et son ressenti rejoignait le mien. Saint-Germain demanda une deuxième projection qui fut ponctuée d’un applaudissement général. Le P.-D.G. de Diana vint vers moi.
— Permettez que je vous embrasse, Laurie.
Il me colla deux grosses bises sur les joues. Il me complimenta sur la qualité de mon travail, mon slogan.
— « Vous le porterez aussi dans le cœur » ferait mouche.
Un peu gênée, je répliquai qu’il s’agissait d’un travail d’équipe, cherchai l’approbation de Dan, il était en grande conversation avec une des cadres des parfums Diana. Saint-Germain fit servir du champagne et je participais à la fête. Je m’apercevais qu’il était difficile de ne pas se laisser griser par l’avalanche de compliments et le champagne achevait de joyeusement m’enivrer. Saint-Germain ne cessait de remplir ma coupe et je me sentais volubile. Il me répéta à plusieurs reprises combien il appréciait mon travail et qu’il aurait aimé avoir quelqu’un comme moi dans son équipe.
— Bien sûr, vous êtes des nôtres, ce midi. J’ai réservé une table, me dit-il.
— Désolé, notre emploi du temps ne le permet pas !
Dan intervenait, d’un ton à mon avis trop brusque étant donné l’ambiance festive et chaleureuse. Saint-Germain marqua son étonnement et formula le regret de ne pas nous avoir à sa table. Après les salutations d’usage, Dan m’emmena à sa suite hors des locaux de Diana. Nous prîmes place dans sa voiture et il m’apostropha aussitôt.
— Alors, tu étais contente d’être la petite reine de la fête ?
— Évidemment, ça m’a fait plaisir de voir que mon travail leur avait autant plu.
— Ton travail ?
— Pas seulement le mien, j’ai expliqué à Hubert que…
— Tiens, tu l’appelles par son prénom maintenant ?
— Tout le monde s’appelait par son prénom ! Je n’ai pas tiré la couverture à moi, je lui ai expliqué l’apport de chacun dans mon équipe.
— L’apport de chacun ! Mais il s’en fout ! Il s’en fout de ce qu’a fait Untel ou Unetelle ! Et pas un mot sur moi, bien sûr !
— Mais c’est évident que sans toi…
— Oui, sans moi, tu n’es rien !
— Ton rôle est primordial, Dan, ça va de soi, répliquai-je d’un ton pincé.
— À te voir parader tout à l’heure, tu semblais l’avoir oublié. Tu as tellement picolé que je me demande ce que tu as pu raconter à ton Hubert.
— Tu dis n’importe quoi ! Quoi que je dise, tu vas me contredire ! Arrête-toi ! Laisse-moi descendre ! Dans ces conditions, je préfère rentrer seule.
Il me lança un regard glacial.
— Si je veux, tu entends ? Tu descendras si je veux ! Et écoute bien…
Un bruit de carrosserie l’empêcha de poursuivre. Son inattention lui avait été fatale, il venait de téléscoper le véhicule qui le précédait, stoppé par un feu.
— Et merde ! Voilà ce que tu me fais faire !
Rouge d’excitation, Dan sortit et alla à la rencontre de l’autre conducteur qui secouait la tête, l’air furieux. Je sautai sur l’occasion pour déguerpir, meurtrie et en colère.
Je rentrai par le métro. Je n’avais pas l’intention de retourner au bureau et téléphonai à Nadège que j’étais trop fatiguée car la présentation de notre spot avait été très éprouvante, même si elle s’était bien déroulée. J’eus l’intention de lui glisser deux mots sur l’attitude de Dan, mais je m’abstins. Je me servis un verre de vin blanc et le vidai illico dans l’évier. Je voulais, pendant qu’il était encore temps, écarter la tentation de trouver l’oubli dans l’alcool. Je me resservis pourtant un verre. Au comble de l’énervement, je faisais n’importe quoi, marchant à grands pas à travers mon salon. Je m’affalai sur mon divan, ruminant de sombres pensées. J’avalai mon verre d’un trait. Pour quelle raison Dan s’était-il conduit d’une façon aussi odieuse ? Il aurait dû au contraire se montrer satisfait. Était-il jaloux de ma réussite ? Si tel était le cas, c’était inepte. Il est vrai que j’avais éclusé pas mal de verres de champagne, tellement soulagée de voir mon projet couronné de succès. Avais-je trop parlé, sorti des âneries, commis des maladresses, ce qui avait pu contrarier Dan ? J’en venais à me culpabiliser. Arrête ! me dis-je. Même si c’était le cas, il aurait pu choisir d’autres mots pour m’en faire la remarque.
Sa personnalité se révélait décidément incompréhensible. Je me remémorai ce que m’avait raconté Nadège lors de mon arrivée à Publi’Art. Dan pouvait se montrer dur, intransigeant. La fille qui m’avait précédée dans le poste l’avait appris à ses dépens. Comment s’appelait-elle ? Corinne ? Claudine ? Oui, c’était Claudine. Prenant une décision soudaine, je rappelai Nadège.
— Ça va, Laurie ? Tu étais au trente-sixième dessous tout à l’heure.
— Oui, non, enfin, je vais faire ce qu’il faut pour que ça aille, répondis-je.
Je parlais trop vite et m’exhortais au calme.
— J’ai besoin d’un renseignement. La fille que j’ai remplacée, celle qui se prénommait Claudine, tu peux me donner son nom de famille ?
— Servais. Claudine Servais. Pourquoi ?
— Tu as son adresse, un numéro de téléphone ?
— Ouais, je dois avoir ça dans mon agenda. Attends, je cherche. La pauvre Clo ! Dan l’avait surnommée la « môme caoutchouc », rapport à son boulot sur les capotes. Tiens, j’ai trouvé.
Je pris note des coordonnées que me dictait Nadège et ne répondis pas quand elle me demanda si j’avais l’intention de rencontrer Claudine Servais. Munie des renseignements, j’hésitai. Quel prétexte allais-je devoir inventer pour la contacter ? Je ne cogitai pas trop longtemps. Autant dire la vérité. Je la remplaçais à Publi’Art et j’avais envie d’échanger avec elle au sujet de la personnalité de son ex-patron. Je flottais encore. Je ressentais de la rancœur envers Dan, cependant le souvenir des moments heureux partagés perdurait. Ils avaient été si nombreux. Ce midi, il n’avait peut-être eu qu’un simple mouvement d’humeur dû à des soucis dont il ne voulait pas me faire part. Pourtant, ce n’était pas la première fois et je me rappelais sa phrase : « Oui, sans moi, tu n’es rien ! » Eh bien si, j’existais avant Dan Morand et j’existerai après lui ! Après lui… Cette pensée, malgré tout, m’attrista. Je composai le numéro de Claudine Servais. Une voix d’homme me répondit. Je me présentai et lui expliquai le sens de ma démarche.
Un long silence s’installa avant que l’homme reprenne la parole.
