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Que signifient tous ces drames ? Une nouvelle enquête pour le commandant François Colombel commence...
Responsable de la rubrique culturelle d’une petite revue, Armelle Denmor revient à Auray pour régler la succession de son père qui s’est suicidé sans raison apparente six mois plus tôt. Très vite victime d’un énergumène local qui la harcèle, la jeune femme fait également la connaissance du séduisant Thomas Goven, un marchand d’objets d’art avec qui elle noue une relation amoureuse. Dans le même temps, des traces de sang humain sont découvertes sur l’autel d’une chapelle des environs, et une femme est retrouvée étranglée. Le commandant François Colombel de Lorient et son équipe de gendarmes de choc mènent l’enquête, et vont sortir du placard bien des squelettes…
Un excellent polar rythmé par de l’action et un suspense permanents !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Natif de Carnac où il réside régulièrement,
Jean-Marc Perret s’est lancé dans l’écriture de romans policiers après une carrière de contrôleur de gestion à la SNCF. Également auteur d’une pièce de théâtre, une comédie policière, amateur de cinéma, passionné de sport, Jean-Marc pratique assidûment le tennis et la marche nordique. Il est actuellement correspondant du journal Ouest-France pour la commune de Chantepie, où il vit, près de Rennes.
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Seitenzahl: 312
Veröffentlichungsjahr: 2022
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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Les feuilles des châtaigniers ceinturant la petite chapelle bruissaient sous le vent ; celui-ci avait forci à la tombée du jour, alors même que la température fraîchissait.
L’homme au physique épais qui gardait la porte principale n’en avait cure. Vêtu d’un surplus militaire kaki et fauve, le crâne rasé, il demeurait aux aguets, impavide, seulement attentif aux signes qui auraient pu trahir l’arrivée en ces lieux de présences indésirables.
À l’intérieur, le courant d’air filtrant sous l’étroite porte conduisant au caveau faisait trembloter les flammes des deux chandeliers de couleur qui ornaient les côtés de l’autel en granit ; noir pour celui de gauche, blanc pour celui de droite. Trois personnages portant toges et cagoules noires se tenaient près du lieu de sacrifice. Un quatrième, face à eux, également vêtu de noir, y déposait un calice en argent et un poignard à longue lame effilée. Leurs ombres gigantesques, portées par les flammes des candélabres, dansaient sur les murs suintants de la salle.
— Est-elle prête ? Vous aussi ? Alors, faites-la venir. C’est le moment, annonça celui qui avait posé calice et poignard sur l’autel.
Un des participants quitta le groupe et se dirigea vers le fond de la salle obscure. Il revint bientôt, enserrant le poignet d’une très jeune femme vêtue d’une simple tunique blanche. Tendant les deux mains, celui qui faisait office de célébrant lui fit signe de s’approcher.
— Viens ici, allonge-toi sur le dos.
La jeune femme s’exécuta, frémissant au contact de la fraîcheur de la pierre.
— Désormais, tu ne t’appartiens plus, tu es à nous. Consens-tu à ce sacrifice ?
— J’y consens ! répondit-elle d’un ton assuré.
— Répète-le encore.
— J’y consens !
— Une dernière fois. Il est encore temps pour toi de renoncer. Après, il sera trop tard.
Pour la troisième fois, elle prononça les mots rituels. L’homme se retourna pour prendre une cloche qu’il fit tinter à neuf reprises, puis s’adressa à celui qui était le plus proche.
— Nous pouvons commencer. Toi, viens près de cette table sacrificielle, tu seras le premier à fusionner avec elle.
Il pivota vers les deux autres.
— Mais auparavant, allez chercher ce qui nous est indispensable.
Tandis que les deux silhouettes noires s’éloignaient, l’officiant se pencha sur la jeune femme et écarta les pans de sa tunique, faisant apparaître sa nudité. Il se saisit du long poignard, le tendit à l’homme qui se tenait près de lui, alors que les vagissements d’un nouveau-né se faisaient entendre.
Lundi 9 mars.
Le TGV Paris-Quimper venait de franchir la gare de Redon. La jeune femme quitta la place isolée qu’elle occupait dans la voiture de première classe. Elle se dirigea vers la voiture-bar et quelques hommes d’affaires délaissèrent leurs ordinateurs pour profiter des formes séduisantes qui passaient à hauteur de leurs yeux. En cette fin d’après-midi, l’endroit était peu fréquenté. Seul un groupe de jeunes, de grande taille et vêtus de survêtements blancs, mettait un peu d’animation. Des joueurs de volley ou de basket, estima la jeune femme qui commanda un café et s’installa sur un tabouret face à la fenêtre. Au moment où elle posait sa tasse en carton sur la tablette, le TGV subit un à-coup et le gobelet lui échappa des mains. Elle revint au bar.
— Je suis vraiment désolée ! Pouvez-vous me refaire un café ?
— Pas de problème, l’essentiel est que vous ne vous soyez pas tachée, lui répondit le serveur. Mais avant de vous resservir, je vais d’abord nettoyer.
Elle examina son ensemble en jean bleu marine qui n’avait pas souffert de l’incident. Puis se saisit du nouveau café que lui proposait le barman, paya et, avec précaution, reprit sa place.
— Le conducteur de ce TGV a vraiment une conduite heurtée ! Vous devriez lui demander de vous rembourser votre café.
Sur sa gauche, un homme la dévisageait, une lueur amusée dans les yeux.
— Réellement, vous pensez que j’ai une chance ? En fait, je suis d’une maladresse proverbiale.
— J’ai vu pire ! La semaine dernière, une passagère a réussi à inonder de café le costume trois-pièces de son voisin. Vous n’imaginez pas le barouf !
— Il y a pourtant des choses plus graves dans la vie, déclara-t-elle pensivement.
— À qui le dites-vous ! Vous savez, les voyages en train sont un excellent moyen d’étudier les comportements de nos semblables.
Après avoir avalé une gorgée de café, elle questionna son interlocuteur.
— Vous voyagez souvent ?
— Au moins deux fois par mois, je fais le trajet Auray-Paris, aller-retour, pour mes affaires. Et vous-même, êtes-vous une habituée du train ?
— Je ne me déplace pas aussi souvent que vous. Mais je descends également à Auray. Je vais à La Trinité-sur-Mer.
— Vraiment ? Pour ma part, j’habite dans un hameau bien tranquille, Kerguéno, proche de Penhoët. Une grande maison en pierre avec un étang juste en face. Si vous avez une envie de promenade, l’endroit vaut le détour !
Pendant un moment, la conversation s’interrompit, puis l’homme reprit :
— J’aime beaucoup voyager en train, c’est pour moi un moment privilégié.
— Oui, pour observer ses semblables, comme vous me l’avez dit.
— Pas seulement. J’en profite aussi pour lire.
Il désigna l’ouvrage posé devant lui.
La jeune femme considéra avec intérêt la belle photographie du port d’Auray prise au coucher du soleil.
— Très belle, effectivement. Elle donne envie de découvrir ou de redécouvrir l’endroit.
— Ce livre est très bien documenté et foisonne d’anecdotes plus intéressantes les unes que les autres. Je l’ai acheté dans une librairie alréenne. Si cela vous intéresse…
— Je suis très éclectique en matière de lecture. D’ailleurs, ma profession m’y oblige.
L’homme l’interrogea du regard.
— Je suis responsable de la rubrique culturelle dans une petite revue féminine, Reflets.
— Mais je connais Reflets et je ne la considère pas comme une petite revue ! Elle est très bien construite et adopte un intelligent parti pris culturel.
— Par petite, j’évoquais le tirage.
— Et en quoi consiste donc votre travail ?
La jeune femme marqua un temps d’hésitation.
Mon Dieu ! Que m’arrive-t-il ? Voilà cinq minutes que j’ai rencontré cet homme et j’en suis déjà à lui dévoiler une part de ma vie.
— Je fais le compte rendu des pièces de théâtre, des films et des romans qui me semblent mériter une attention particulière. J’ai la chance d’avoir une direction qui, dans l’ensemble, me laisse les coudées franches.
— J’imagine que vous devez être assez sollicitée, notamment dans le domaine littéraire.
— Par les nouveaux auteurs, oui. Mais s’ils parviennent à percer, ils nous oublient rapidement au profit des grands hebdos. Enfin, je suppose que c’est la loi du genre.
— Ah ! L’ingratitude ! Une des choses au monde la mieux partagée, dit-on.
À cet instant, le jingle d’un téléphone retentit. L’homme prit son appareil, fronça les sourcils.
— Excusez-moi, je dois répondre.
Il s’éloigna vers la plateforme. Restée seule, elle demeura songeuse.
Décidément, qu’est-ce qui m’a pris de nouer un tel dialogue avec lui ? C’est vrai qu’il semble sympathique, mais cela ne me ressemble pas du tout.
Instinctivement, elle regarda vers le sas séparant les voitures où son compagnon de rencontre, portable à l’oreille, s’exprimait avec véhémence. Grand, la taille mince, les cheveux noir ébène, il ne manquait certes pas de charme dans son costume sombre et sa chemise bleu ciel qu’il portait col ouvert. Pour l’heure, son visage trahissait la contrariété. Elle le vit mettre un terme à la conversation et ranger son téléphone dans la poche intérieure de sa veste d’un geste vif. Il revint près d’elle, visiblement préoccupé, alors que le contrôleur annonçait l’arrivée en gare de Vannes.
— Je vous prie de m’excuser. Euh… Où en étions-nous ?
— Je vous entretenais du comportement de certains jeunes auteurs de romans…
— Ah oui, bien sûr… Mais nous voici déjà à Vannes. Dans moins d’un quart d’heure, ce sera Auray. Je dois récupérer ma valise.
Il se leva.
— Je suis ravi d’avoir fait votre connaissance et vous souhaite une bonne fin de voyage.
Il lui offrit sa main qu’elle serra.
— Bon retour chez vous également.
— Qui sait, peut-être au hasard d’une autre rencontre ! Ou si un jour vous avez envie de cheminer par Kerguéno ?
Elle le regarda s’éloigner, surprise par la brusquerie de leur séparation qui contrastait avec les échanges amicaux qui avaient précédé.
« Ce coup de téléphone semble l’avoir perturbé », soupira-t-elle, et elle regagna sa place à son tour, tout en pensant qu’il avait conservé sa main dans la sienne un peu plus longtemps que nécessaire.
*
Le TGV s’arrêta à l’heure prévue, dix-huit heures vingt, en gare d’Auray. La jeune femme descendit parmi les premiers passagers. Dans le hall de la gare, elle aperçut tout de suite son frère Pierrick qui l’attendait. Elle constata avec soulagement qu’il avait l’air détendu. Le frère et la sœur s’étreignirent.
— Armelle ! Tellement heureux de te voir ! Comment te sens-tu ? Tu as fait bon voyage ?
— Non, même pas trois heures de voyage, ce n’est quand même pas si long. À peine le temps de faire quelques grilles de mots croisés. Mais tu sembles avoir retrouvé la forme, dis-moi !
Pierrick s’empara du bagage de sa sœur. Ils sortirent de la gare et marchèrent vers le parking.
— Le moral est un peu meilleur. Tu sais, ce n’était pas évident pour moi de venir habiter à Rod-Avel.
Armelle lui pressa le bras.
— Quand avons-nous rendez-vous chez le notaire ?
— C’est une notaire. Demain après-midi, à quatorze heures trente. À ce sujet, il faudra que je te parle de quelque chose, mais attendons d’être à la maison.
Ils prirent place dans la Peugeot 208 de Pierrick. Au moment de refermer sa portière, Armelle aperçut son compagnon de voyage qui, trois places de parking plus loin, refermait le coffre d’une Audi Quattro noire. Il tourna la tête et leurs regards se croisèrent. Il lui adressa un petit signe de la main.
Sous un ciel menaçant, Armelle et Pierrick quittèrent Auray pour prendre la route de Crac’h. La circulation était assez dense à cette heure et son frère se concentra sur la conduite, abandonnant Armelle à ses pensées. Elle n’était pas revenue depuis le décès brutal de leur père, survenu quelques mois auparavant. Il s’était volontairement donné la mort et elle ne pouvait se faire à cette insupportable réalité. La femme de ménage, qui chaque jour s’occupait du petit entretien de la maison, l’avait découvert, la tête affalée sur le bureau de son salon. Il s’était tiré une balle dans la tempe. Après le choc violent qu’elle avait subi dix-huit mois plus tôt, ce nouveau drame l’avait anéantie. Le plus dur était le sentiment d’incompréhension face à cette fin. Leur père était mort sans laisser de mot expliquant ou justifiant son geste.
La voix de Pierrick la sortit de sa torpeur.
— Combien de temps comptes-tu rester ?
— J’ai pris une quinzaine. Mais, tu sais, mon travail peut s’effectuer à distance. Je pourrai tout aussi bien travailler depuis la maison.
— Si tu veux un conseil, ne force pas trop sur le boulot. Mets à profit ces deux semaines pour décompresser. Je suis certain que ce changement d’air va te faire le plus grand bien. Tu n’es pas souvent venue à cette époque de l’année ; tu vas apprécier le calme.
Ils franchirent le pont de Kerisper qui commandait l’entrée de La Trinité-sur-Mer. Armelle tendit le cou pour profiter du tableau : en amont, les pontons des chantiers ostréicoles et en aval, la zone réservée à la plaisance. À la sortie du port, Pierrick tourna à gauche dans la rue de Kerhino, poursuivit rue de Kerbihan. Longue et sinueuse, celle-ci était bordée de murs en pierre abritant des propriétés dont la plupart étaient inoccupées à cette période de l’année. Armelle nota que la végétation était déjà fournie en ce printemps précoce. Rod-Avel, leur demeure, distante de plus de trois cents mètres de la plus proche habitation, était la dernière sur la droite avant la plage du Ty-Guard.
Pierrick engagea la voiture dans l’allée et se gara aux pieds des pins immenses qui occupaient une bonne partie de la propriété, à côté de la Golf qui avait appartenu à leur père.
— Il faudra que je songe à les faire sérieusement écimer, dit-il à l’intention de sa sœur en lui montrant les grands arbres.
— Je crois que l’entretien du jardin n’a jamais figuré parmi les préoccupations majeures de papa, confirma-t-elle.
À l’approche de la maison, une touffe de poils surgit de derrière un bosquet de thuyas.
— Loustik ! s’écria Armelle.
Un chat au pelage uniformément gris, un chartreux, vint se frotter contre ses jambes, puis s’allongea sur le dos en attente de câlineries. Armelle se pencha pour le caresser.
— Je l’ai amené avec moi lorsque je suis venu habiter ici, expliqua Pierrick. Il s’est très vite habitué. C’est devenu la terreur des mulots et des oiseaux. Allez, viens, rentrons à présent. Si tu commences à t’occuper de lui, tu en as pour toute la soirée !
*
Armelle monta déposer ses affaires dans la chambre qu’elle occupait jadis au premier étage, à gauche sur le palier. Au fond se trouvaient deux autres chambres, celle habituellement dévolue à Pierrick et celle partagée autrefois par leurs parents. En regard de la chambre d’Armelle se tenait la salle d’eau. Après avoir rangé ses vêtements, elle s’y rendit pour un bref rafraîchissement et descendit au salon.
— Je nous ai préparé un Martini blanc. C’est toujours ton apéritif favori ?
Elle regarda son frère assis derrière le grand bureau. Pierrick surprit son regard et ce qu’il sous-entendait.
— Oui, je sais, dit-il. Pendant longtemps, je n’ai pu m’y installer.
Armelle ravala la boule qui se formait dans sa gorge.
— Et puis… Je suis parvenu à me faire une raison, continua Pierrick.
— Oui, bien sûr, il faut se faire une raison, n’est-ce pas ? La vie continue et blablabla ! C’est simplement que j’ai de maudites images dans la tête dont je ne peux me débarrasser…
— Et encore, tu n’étais pas présente lorsque c’est arrivé.
Armelle se raidit.
— C’est un reproche ?
— Mais non, enfin ! Que vas-tu chercher là ? protesta Pierrick.
Elle inspira à plusieurs reprises, cherchant à contrôler une violente poussée d’adrénaline.
— Ce n’est pas facile à expliquer. Par moments, je me sens bien, enfin à peu près bien, menant une vie normale, et puis il s’en faut d’un rien pour que des bouffées d’angoisse m’assaillent et que je perde tout contrôle. Je crois que je vais reprendre ces sacrés médicaments !
— Tiens, en attendant, goûte à ce médicament-là, proposa Pierrick d’un ton redevenu serein en lui désignant un verre posé sur le coin du bureau.
Armelle prit place dans un fauteuil. Elle porta son verre à ses lèvres, apprécia le mélange de douceur et d’amertume du Martini et parvint à se relâcher quelque peu. La nuit venait et l’obscurité s’emparait du salon. Des gouttes de pluie pianotaient contre la fenêtre.
— Pierrick, mets donc un peu de lumière, je te distingue à peine.
Il se pencha et alluma un lampadaire, révélant ainsi l’immense bibliothèque paternelle et des tableaux représentant, pour la plupart, des scènes champêtres très colorées. Il remarqua l’attention que portait sa sœur à ces toiles.
— Papa s’était entiché de peinture impressionniste inspirée par l’école de Pont-Aven. Peu de temps avant son décès, il avait acheté une huile de Paul Sérusier, un portrait de fileuses. Elle était accrochée derrière le bureau. Elle a subitement disparu. Il l’a probablement revendu.
Pierrick but une gorgée de Martini et poursuivit sur un ton enjoué :
— Alors, raconte-moi ! Comment ça se passe à Paris ? As-tu rencontré des gens intéressants ? Et ce réalisateur de cinéma ? Il ne t’avait pas parlé d’un rôle ? As-tu de ses nouvelles ?
— Oui, ma critique de son film lui avait sans doute convenu. Oui, il m’a appelée pour me proposer une interprétation. Mais c’était vague et, de toute façon, j’aurais dit non. Je suis contre le mélange des genres. En fait, il avait bien autre chose en tête.
Pierrick ravala sa question. Il se demandait si sa sœur était toujours seule. Ce ne devait pas être simple pour elle de rencontrer quelqu’un après ce qu’elle avait subi.
— Je serais incapable d’avoir un métier comme le tien, reprit-il. Quel que soit le sujet, roman, pièce de théâtre, film, expo, je ne pourrais jamais rester objectif.
— C’est là que tu te trompes. Il ne s’agit pas d’être objectif. L’opinion du critique est forcément subjective. Je porte des jugements en rapport avec mes goûts et mon environnement.
— Tu guides les gens dans leurs choix, c’est une responsabilité.
— Guider est un bien grand mot. J’essaie de leur faire partager mes envies, mes coups de cœur. Après, ce sont les lecteurs qui décident. En toute liberté, j’espère.
La sonnerie du téléphone portable de Pierrick les interrompit. Il répondit à l’appel et une brève conversation s’engagea.
— C’était la notaire, maître Alice Kerzo, qui me demandait si l’on pouvait avancer notre rendez-vous d’une demi-heure demain, à quatorze heures donc. J’ai pris sur moi de lui donner notre accord. Tiens, à ce sujet, je dois te montrer quelque chose.
Pierrick ouvrit un tiroir du bureau et en sortit une chemise contenant plusieurs feuillets. Il vint s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil occupé par sa sœur.
— Donc, voici l’acte de succession établi par maître Kerzo, dont tu as reçu une copie. Il nous revient à chacun environ cinquante mille euros, sans compter la valeur de Rod-Avel que nous conserverons en indivision, si tu es d’accord.
Il sortit une feuille de son dossier.
— Cependant, le montant est inférieur à ce que j’escomptais, car notre père a fait trois grosses dépenses peu de temps avant son décès.
Armelle fixa son frère.
— Des grosses dépenses ? Quelles grosses dépenses ?
— Ce doit être la déformation professionnelle due à mon job de comptable. J’ai reconstitué les comptes de la dernière année avant son décès. En plus des dépenses courantes, j’ai trouvé la trace de trois chèques de quarante mille euros émis il y a huit mois environ. Tu sais bien que je ne pleure pas après une part supplémentaire d’héritage, mais je trouve cela étrange.
— Qui aurait pu être le bénéficiaire de ces trois chèques ? Tu as interrogé la banque ?
Pierrick fit un signe de dénégation.
— Non. De toute façon, la banque ne me le dirait pas puisque je n’ai pas de procuration.
— Et puis après tout, cela ne nous regarde pas.
— Non. Tu as raison, il était entièrement libre d’user de son argent comme il l’entendait.
Le frère et la sœur s’enfermèrent dans leurs pensées. Désormais, la pluie crépitait durement dans la nuit noire. Pierrick s’était levé et avait rempli à nouveau son verre. Armelle rompit le silence.
— Au fond, connaissions-nous vraiment papa ? Nous avions plaisir à nous rencontrer mais vivions en fait chacun de notre côté, sans trop nous préoccuper de ce qui pouvait advenir. Combien de fois l’avais-je invité à me rendre visite à Paris ! Mais je n’ai jamais pu le décider. Et toi, bien que vivant à Auray, tu ne le rencontrais guère plus que moi.
— J’ai toujours eu du mal à avoir de vrais échanges avec lui. Nous restions constamment à la périphérie des choses. Il se montrait beaucoup plus à l’aise avec toi.
Des instantanés de leur enfance remontèrent à la surface. Armelle, de trois années plus âgée que son frère, possédait un côté garçon manqué, toujours prête aux escapades, à pratiquer tous les sports. Lui restait un peu en retrait, préférant dessiner ou écouter de la musique. C’était elle que son père sollicitait pour taper dans le ballon ou pour une sortie à vélo, tandis que Pierrick jouait avec leur mère à des jeux de société. Lorsque celle-ci était morte, emportée par une imprévisible rupture d’anévrisme, Armelle se souvenait de l’immense chagrin de son frère, noyé sous des torrents de larmes, encore si enfant à l’aube de ses quinze ans, alors qu’elle et son père intériorisaient leur peine. Mais lors des obsèques de leur père, c’était elle, au bord de l’effondrement, que Pierrick avait dû soutenir.
La voix de Pierrick l’arracha à ses souvenirs douloureux.
— Je crois que nous pourrions dîner.
*
Ils débarrassaient la table quand on sonna.
— C’est sûrement Erwan ! s’exclama Pierrick en se précipitant vers la porte.
Quelques instants plus tard, un jeune homme de grande taille, au visage affichant un large sourire, faisait son entrée.
— Armelle, je te présente Erwan.
— Comment faites-vous pour être aussi bronzé à cette époque de l’année ? s’étonna Armelle.
— La voile ! J’ai un bateau à La Trinité, et dès que je peux, à moi le grand large, enfin le large tout simplement. C’est facile, je travaille au chantier naval.
— Vous faites de la voile en compétition ?
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas entraîner Pierrick dans une traversée de l’Atlantique.
— Erwan est également l’organiste de l’église Saint-Cornély, à Carnac, ajouta Pierrick.
— J’expie ainsi mes nombreux péchés, réagit Erwan, prenant un ton de circonstance, la tête inclinée sur ses mains jointes.
Armelle se surprit à rire. Cet Erwan dégageait une énorme empathie naturelle et Pierrick paraissait aux anges.
— Euh… Armelle, dit celui-ci tout en enfilant un ciré, nous sortons faire un tour, Erwan et moi. Tu dois être un peu fatiguée, je ne te propose pas de nous accompagner.
— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne vais pas tarder à me coucher. J’ai des heures et des heures de sommeil à rattraper.
Les deux amis lui souhaitèrent une bonne soirée et, peu après, elle entendit le moteur d’une voiture qui s’éloignait dans l’allée. Pensivement, elle revint au salon, ouvrit la bibliothèque en bois massif. Comme l’ensemble du mobilier de la maison, de style breton, celle-ci avait été réalisée par un artisan d’Auray, en un unique exemplaire, sur commande de son arrière-grand-père paternel. La collection d’ouvrages, très rare et très coûteuse, consacrée aux grands maîtres de la peinture, occupait deux étagères. Ils étaient classés par ordre alphabétique. Du doigt, elle en caressa la tranche : Botticelli, Cézanne, Delacroix… Vermeer clôturait la série. Elle prit un livre, en feuilleta quelques pages, puis le remisa. Elle se tourna vers le bureau où son père s’était donné la mort.
Je me fais du mal, pensa-t-elle. La vue de ce bureau me provoque une énorme souffrance. Papa, pourquoi as-tu fait ça ? Le reste de ma vie, je me reprocherai den’avoir pu ou su communiquer davantage avec toi. Nous avions certainement encore des choses à nous dire, des moments à partager… Maintenant, c’est à jamais trop tard.
Elle sortit du salon. Dans la cuisine, elle observa Loustik qui dormait, roulé en boule, dans son petit couffin. Elle se dirigea vers l’escalier et grimpa à l’étage. Avant de s’endormir, elle se demanda si finalement, elle resterait toute une quinzaine à La Trinité.
À un moment, dans son sommeil, elle perçut le bruit de la porte d’entrée et des rires étouffés. Pierrick et Erwan, pensa-t-elle, avant de sombrer pour de bon.
Mardi 10 mars.
Un rayon qui perçait à travers les volets réveilla Armelle. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. Le soleil brillait au sein d’un ciel uniformément bleu ; mais elle frémit car le vent d’ouest charriait une fraîcheur matinale.
Quand elle descendit, son frère, qui occupait un emploi de comptable dans une entreprise de travaux publics à Pluneret, était déjà parti travailler et, comme à son habitude, il n’avait pas fermé la porte à clé.
Pas très prudent, jugea-t-elle. Il avait déposé un mot sur la table de la cuisine, précisant qu’il rentrerait bien évidemment pour midi en raison du rendez-vous chez la notaire. Armelle s’obligea à manger quelques céréales accompagnées d’un bol de thé, puis remonta dans sa chambre. Elle se regarda dans la glace et lissa de la main ses cheveux auburn. Malgré une assez bonne nuit de sommeil, elle se sentait fatiguée et détestait les cernes qui marquaient le contour de ses yeux verts. Elle admit qu’un peu d’exercice physique ne lui ferait pas de mal.
Secoue-toi, secoue-toi, scanda-t-elle intérieurement. On me l’a répété au moins un millier de fois. Ben voyons, c’est si simple ! J’ai juste à décider que je vais être en super forme !
Armelle se leva et enfila un survêtement qu’elle se souvenait avoir laissé au fond de son armoire.
Je flotte dans ce survêt ! Si je n’y prends garde, je vais dépasser le stade de la minceur pour atteindre celui de la maigreur, constata-t-elle amèrement.
Elle marcha jusqu’à l’extrémité de la propriété, se dirigea à petites foulées vers le sentier qui, longeant la côte, menait au bois de Kervillen.
Juste vingt minutes, trente au maximum si je m’en sens vraiment le courage. Elle s’enfonça dans le chemin bordé de fougères. Au bout de quelques minutes de course, les raideurs qu’elle sentait derrière ses cuisses s’estompèrent et elle estima que, finalement, sa forme physique n’était pas si désastreuse.
Évidemment puisque c’est uniquement dans ma tête que se tient tout le mal. Ça aussi, on me l’a assez seriné. Elle traversa la plage de Kervillen face au vent d’ouest qui lui cinglait le visage. Au loin, la presqu’île de Quiberon se détachait avec netteté sur l’horizon bleuté. Une bouffée d’émotion la submergea et elle eut l’illusion que ce paysage magnifique lui appartenait, au moins le temps de ces brefs instants.
Quittant la plage, elle prit le sentier en direction des bois. Elle allongea ses foulées pour atteindre le grenier à sel près des anciens marais salants. Plutôt que de rebrousser chemin, elle décida de poursuivre encore un peu.
Allez, encore un petit effort jusqu’au prochain virage et puis retour à la maison, j’aurai le vent dans le dos. C’est bien suffisant pour une reprise.
Armelle s’arrêta juste avant la courbe qui se présentait sur la gauche et reprit son souffle, attendant que son cœur récupère un rythme presque normal. Puis elle repartit en sens inverse. Elle avait désormais le soleil dans les yeux et n’identifia pas tout de suite la forme sombre qui occupait le chemin, droit devant elle, près du vieux grenier. En s’approchant, elle reconnut une silhouette humaine, celle d’un homme immobile, comme statufié au milieu du sentier. Armelle diminua ses foulées jusqu’à parcourir en marchant les derniers mètres qui la séparaient de cet homme. À présent, elle pouvait distinguer ses traits. Massif, il présentait une tête énorme entièrement rasée, avec une cicatrice qui lui zébrait le visage de l’oreille gauche jusqu’aux lèvres. Dans cette face de bagnard, les yeux n’étaient que deux fentes au-dessus d’un nez épaté. Armelle se sentit d’instinct oppressée. Elle s’exhorta au calme.
— Bonjour ! Si vous pouviez vous écarter un peu pour que je puisse continuer…
L’homme ne bougeait pas, barrant le passage de toute sa corpulence. Il arrondit ses lèvres charnues et se mit à siffloter.
Armelle se força à sourire.
— Euh… Je… Je peux passer ?
— J’adore me balader dans ces petits chemins. C’est mon jour de chance. Faut qu’je tombe sur une sportive. Bien foutue en plus !
Il s’exprimait à mi-voix, d’un ton rauque. Son front luisait de sueur.
— C’est vrai, je kiffe à venir par ici. Mais tout seul, c’est pas très marrant, non ? On pourrait faire un bout d’route ensemble ? Qu’est-ce que vous en dites ?
Armelle lutta contre la panique qui s’insinuait en elle.
— Je vous en prie, laissez-moi poursuivre, je suis fatiguée et dois rentrer.
Elle se déplaça d’un côté puis de l’autre afin de le contourner. L’homme remua d’un même mouvement pour lui interdire de continuer son chemin.
— Ce petit jeu n’est pas drôle ! Si je ne rentre pas immédiatement, on va s’inquiéter et venir me chercher !
Tandis qu’elle s’exprimait, Armelle se rendait compte de la pauvreté de ses arguments qui n’avaient aucune chance d’infléchir la brute. L’homme reprit de sa voix gutturale :
— Vous dites que vous êtes fatiguée. J’peux vous aider à vous détendre. J’connais un excellent moyen.
Il sortit le bout de la langue qu’il promena le long de ses lèvres épaisses tout en balançant ses hanches d’une façon obscène. En son extrémité, sa langue était coupée sur plus d’un centimètre dans le sens de la longueur, telle celle d’un serpent.
Armelle se retourna et, sans plus réfléchir, s’enfuit du plus vite qu’elle le pouvait, redoutant d’entendre un bruit de course derrière elle. Elle courait, la poitrine brûlante. Après des minutes de course éperdue, elle fut obligée de s’arrêter, les tempes bourdonnantes, tenaillée par l’envie de vomir. Contrairement à ses craintes, elle était seule, il ne l’avait pas suivie. Soulagée, elle prolongea sa marche. Le chemin s’élargissait, elle était toute proche du bois de Kervillen. Elle aperçut un rectangle de route bitumée. Parvenue à la sortie, elle s’affaissa dans l’herbe au bord de la voie, incapable de retenir ses sanglots.
Dans sa confusion, elle entendit à peine le bruit de portière d’une voiture.
— Eh ! Que vous est-il arrivé ? Un accident ?
Armelle leva la tête vers le grand blond en costume clair qui la dévisageait l’air inquiet. Elle fit non tout en reniflant.
— Une… une mauvaise rencontre. J’ai eu très peur.
— Oui, vous m’avez l’air d’être dans un drôle d’état. Je vais chercher quelque chose pour vous.
Il s’éloigna, revint avec un paquet de Kleenex.
— Voilà de quoi vous essuyer les yeux.
Armelle se tamponna le visage, se releva péniblement.
— Je vous remercie, ça va aller. Vous tombez à pic.
— Oui, ça m’arrive de temps en temps ! Vous avez de la chance que je me sois arrêté pour téléphoner et qu’on soit un mardi. Les autres jours, je suis encore au lit à cette heure-ci !
Armelle regarda vers le chemin. Pas question d’y retourner.
— J’étais partie faire un jogging depuis la pointe de Kerbihan. Je vais revenir par la route.
— Et vous en avez pour un petit moment ! Allez, je vous ramène. C’est l’affaire de quelques minutes.
Armelle hésita à peine. La perspective de devoir effectuer une longue marche emporta sa décision.
— Merci. C’est gentil à vous.
Elle s’installa dans le cabriolet Volkswagen garé sur le bas-côté. Le conducteur mit le contact et démarra aussitôt.
— Sans vouloir être indiscret, c’était quoi votre mauvaise rencontre ?
Armelle respira fortement.
— Une espèce de gorille qui me bouchait le chemin. Un type répugnant. Et il a fallu qu’il exhibe sa langue, une langue fourchue semblable à celle d’un reptile.
— Ah merde ! Vous êtes tombée sur Freddy ! Vous ne pouviez pas trouver pire. Faut changer de trottoir si vous l’avez en face de vous.
— Peut-être, sauf que là où j’étais, il n’y avait pas de trottoir ! Qu’est-ce qu’il faisait, ce Freddy, dans ce sentier ?
— Personne ne peut connaître ses motivations. Il n’a pas grand-chose à foutre, il vit de petits boulots au black. Il se baguenaude avec sa vieille moto avant d’échouer dans un bistrot. À une époque, je l’avais embauché comme videur dans ma boîte, Le Maracana. Vous connaissez ?
— C’est dans les bois, à proximité du Moustoir ?
— Affirmatif. Donc, j’avais engagé Freddy, mais je n’ai pas mis longtemps pour le virer : il me causait plus de problèmes qu’il ne m’en évitait. Depuis, il m’en veut à mort. C’est vraiment le mec infréquentable. Il boit, se bat, part en prison, puis revient, picole, se bat et repart à l’ombre, voilà toute sa vie. La dernière fois, les gendarmes s’y sont mis à cinq pour le maîtriser. Dans le coin, certains ne sont pas mécontents quand Freddy retourne en taule.
Armelle fit une grimace.
— Et pourquoi cette langue bizarroïde ?
— C’est un truc qui vient d’Amérique du Nord. Certaines tribus indiennes auraient pratiqué ce genre de mutilation. Freddy, lui, prétend que les femmes apprécient.
— Qui voudrait aller avec ce type ?
— Je ne sais pas. Vous me posez une colle. On dit qu’on trouve toujours chaussure à son pied, mais dans le cas de Freddy, faudrait inventer la chaussure ! Je vous offre un petit remontant sur le port ?
Armelle déclina l’invitation.
— Dommage, je suis certain que ça vous aurait fait du bien. Bon, alors comme ça, vous êtes adepte du jogging ?
— Adepte est un bien grand mot. C’est plutôt une fois de temps en temps. Et vous-même ?
Il s’esclaffa.
— Ne me parlez pas de sport, rien que de regarder un match à la télé, je suis épuisé. N’empêche que j’ai beau manger n’importe quoi, fumer deux paquets de cigarettes par jour et boire plus que convenablement, eh bien, à quarante balais, j’ai toujours la ligne, non ?
Armelle lui indiqua la route sur la droite du rond-point qui se présentait à eux, ce qui lui évita de formuler un avis.
— Voilà, à environ un kilomètre sur la droite, la dernière maison.
— Oh, mais c’est, ou plutôt c’était la propriété de Jean-Yves Denmor. Mais alors, vous êtes…
— Jean-Yves Denmor était mon père, répondit Armelle.
Il s’arrêta devant la grille marquant l’entrée de Rod-Avel.
— J’ai connu votre père.
— Oh ! C’est vrai ?
— Oui, et c’était un homme bien. Je l’ai rencontré quand il était directeur de la Morbihannaise de Crédit, à Auray.
Il s’interrompit comme pour ajouter quelque chose, se ravisa et changea subitement de conversation.
— Bon, si un soir vous avez envie de vous distraire, venez au Maracana, seule ou accompagnée. En pleine saison, l’ambiance est très jeune, mais à cette époque, c’est plus calme et, le samedi, j’organise de chouettes soirées. Le reste de la semaine est plutôt tranquille ; le lundi, je ferme, c’est ma nuit de repos. C’est pourquoi vous m’avez rencontré ce matin. Alors, au revoir… Moi, c’est Charlie. Charlie Le Lan. Mon vrai prénom, c’est Aymeric, mais tout le monde m’appelle Charlie. Ça vient de mon admiration pour Charlie Parker, le saxo de Jazz. Je bassinais tout le monde avec lui, alors mes potes ont commencé à me surnommer Charlie et ça m’est resté. Et vous ? Je veux dire… Je peux savoir votre prénom ?
— Armelle, tout simplement Armelle, et moi je n’ai aucun surnom, dit-elle en quittant le coupé.
— Je pourrais en trouver tout plein de gentils pour vous, répliqua-t-il, souriant de toutes ses dents. Alors, Armelle, à bientôt j’espère et… Évitez de courir toute seule par les petits chemins creux.
— Je crois que je vais suivre votre conseil plutôt deux fois qu’une.
Il lui adressa un clin d’œil et démarra. Pendant quelques secondes, Armelle s’attarda sur la voiture qui s’éloignait en direction de la plage avant de faire demi-tour et de repasser devant elle, avec un dernier grand geste du conducteur. Elle remonta l’allée vers Rod-Avel.
*
Armelle et son frère déjeunèrent rapidement. Après en avoir eu tout d’abord l’intention, Armelle s’abstint d’évoquer sa rencontre avec Freddy. Inutile d’inquiéter son frère. En revanche, une phrase prononcée par Charlie la troublait.
— J’ai un peu présumé de mes forces ce matin en faisant un jogging. Arrivée au bois de Kervillen, j’étais crevée. Je me suis fait raccompagner en voiture par un certain Charlie Le Lan qui stationnait à cet endroit. Serviable, mais du genre frimeur et plutôt dragueur. Tu le connais ?
— Le Lan ? C’est le patron du Maracana. Je le connais de vue. Il tenait un bar de nuit à Lorient, mais que suite à des ennuis avec la police, il a dû fermer boutique. Et il s’est installé par ici. Erwan m’a raconté qu’il organise des combats de lutte féminine dans une salle annexe du Maracana et que ça lui attire du monde. Mais je ne suis jamais allé à sa boîte. Ce n’est pas trop mon truc.
— C’est curieux, il m’a dit qu’il avait connu papa. Et pourtant, je ne vois pas comment papa aurait pu fréquenter ce genre de personnage. Des antiquaires, des libraires, des artistes, oui, mais des patrons de boîte !
Pierrick se leva.
— Il est temps d’aller signer chez maître Kerzo. J’ai hâte que ces formalités soient accomplies.
Il échangea un regard avec sa sœur.
— Rappelle-toi, nous en avons parlé hier soir, peut-être ne connaissions-nous pas notre père…
Mardi 10 mars.
L’appel parvint à la gendarmerie de Carnac à dix-sept heures. La communication fut transférée vers l’adjudant Yves Le Dantec qui était de service. Celui-ci conversa quelques minutes tout en prenant des notes, les sourcils froncés, puis raccrocha en grognant.
