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Le commandant Colombel arrivera-t-il à percer les mystères de Locoal-Mendon ? Découvrez-le en plongeant avec lui dans les sombres secrets de bourgeois peu comodes...
Rien ne va plus dans ce petit coin tranquille du Morbihan, entre la célèbre ria d’Étel et Locoal-Mendon !
La jolie Nathalie Bramant est la victime d’un sinistre corbeau. Un premier notable est retrouvé assassiné d’une balle dans la nuque devant son domicile. Le corps d’un autre sera bientôt découvert… Les affaires sont-elles liées ?
Une enquête difficile et délicate va entraîner le sympathique commandant Colombel dans l’univers glauque et secret d’une certaine bourgeoisie locale, consommatrice de drogues et adepte d’échangisme…
Une histoire de vengeance habilement orchestrée, mêlant action et suspense…
Réédition
À PROPOS DE L'AUTEUR
Natif de Carnac où il réside régulièrement,
Jean-Marc Perret s’est lancé dans l’écriture de romans policiers après une carrière de contrôleur de gestion à la SNCF.
Également auteur d’une pièce de théâtre, une comédie policière, amateur de cinéma, passionné de sport, Jean-Marc pratique assidûment le tennis et la marche nordique.
Il est actuellement correspondant du journal
Ouest-France pour la commune de Chantepie, où il vit, près de Rennes.
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Seitenzahl: 253
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Si l’action se déroule la plupart du temps dans des sites aisément identifiables, pour les besoins du récit, j’ai néanmoins pris à plusieurs reprises quelques libertés avec la géographie locale. Par ailleurs, il s’agit d’une œuvre de pure imagination et toute ressemblance avec des personnes, entreprises ou commerces existants ne serait bien entendu que pure coïncidence.
Lundi 4 juin.
Au volant de sa Mini Cooper blanche, Nathalie conduisait à vive allure sur la route côtière coincée entre la Petite Mer de Gâvres et l’océan. D’un côté, le décor rude et dépouillé de la rive sud de la Petite Mer ; de l’autre, le bleu vif de l’océan orné du blanc de l’écume qui écrêtait les vagues. Mais de ce panorama Nathalie n’avait cure. Elle fulminait contre les premiers touristes de ce début de saison qui prenaient tout leur temps, n’ayant aucune raison de se presser. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Déjà dix-huit heures trente ! Le geste la fit dévier vers le milieu de la chaussée, et lui valut le coup d’avertisseur rageur d’un camping-car venant en face. Nathalie se rejeta promptement sur la droite. Comble de malchance, l’armée lui avait fait perdre trente minutes supplémentaires en fermant l’accès à la langue côtière en raison de tirs d’essai1. Elle tapota nerveusement sur le volant. Toujours la même histoire : au début, on a l’éternité devant soi, puis tout s’accélère. Julien l’avait pourtant mise en garde contre le retard qu’elle allait prendre. À l’évocation du nom aimé, Nathalie sentit un poids au milieu de sa poitrine et la tristesse l’envahir. Il lui faudrait patienter une semaine avant de le revoir, autant dire des siècles.
Elle aperçut sur la droite les premières fortifications de Port-Louis. Elle était proche de Gâvres, à cinq minutes de L’Éolienne, sa demeure située au sud de la pointe, mais elle aurait dû être rentrée pour dix-sept heures. Qu’allait penser Georges ? Bien sûr, elle aurait pu le prévenir depuis son portable, mais le courage lui avait manqué. La peste, ce tracteur qui maintenant se traînait devant elle ! À ce rythme, ce n’était pas cinq, mais au moins dix minutes qui lui seraient nécessaires pour regagner le home familial. Nathalie déboîta, aperçut au loin, en sens inverse, une caravane qui lui semblait ne pas avancer bien vite. Avait-elle le temps de doubler ? Elle se porta à la hauteur du tracteur, appuya sur l’accélérateur ; la caravane se rapprocha dangereusement. Nathalie écrasa le frein, se rabattit derrière le tracteur. Mon Dieu ! Je suis inconsciente, j’allais me tuer, s’affola-t-elle, alors que la caravane la croisait tous phares allumés, le conducteur lui adressant un doigt vengeur. Une sueur froide lui baigna le dos, tandis qu’elle frissonnait de peur rétrospective. Elle dut presser ses mains sur le volant pour les empêcher de trembler. Enfin, après de longues minutes, le tracteur qu’elle avait prudemment collé lui laissa le champ libre à l’entrée de Gâvres.
Devant l’église Saint-Gildas, elle prit à gauche vers la côte, doubla l’ancienne ferme du XVIIIe siècle en cours de rénovation, et deux cents mètres plus loin, s’engagea sur le chemin de Porh-Kemen qui menait à L’Éolienne.
Nathalie se gara devant l’imposante demeure traditionnelle au toit en ardoise, remit prestement de l’ordre dans sa longue chevelure noire, et quitta sa Cooper. Dans le calme de cette fin de journée, ses pas résonnaient d’une façon qu’elle jugea sinistre sur les gravillons du jardin, comme les pas de quelqu’un qui va se présenter devant un implacable examinateur.
Instinctivement, elle chercha Ranko du regard. Mais son épagneul ne répondrait plus jamais. Sa trop courte existence s’était achevée trois semaines plus tôt, quand le camion d’un livreur trop pressé avait fauché l’animal. Georges lui avait suggéré de le remplacer au plus vite, mais elle s’y était refusée : il n’y avait eu et il n’y aurait jamais qu’un seul Ranko.
Nathalie poussa la porte d’entrée, pénétra dans la maison silencieuse. La gorge sèche, elle se rendit à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Elle portait le verre à ses lèvres, contemplant la jetée de galets qui s’étalait en contrebas, quand elle entendit la voix derrière elle.
— Alors, ma chérie, c’est à cette heure que tu rentres ?
Nathalie se retourna brusquement.
Elle n’aimait pas lorsque Georges l’appelait « ma chérie », cela ne présageait rien de bon.
— J’étais très inquiet. Pourquoi ne m’as-tu pas téléphoné pour m’annoncer ton retard ? poursuivit-il.
— Je suis stupide, Georges, j’étais avec Corinne à Étel, et nous avons papoté comme de vraies commères, sans regarder l’heure. De plus, au retour, je suis restée bloquée un bon moment à cause des essais de missiles.
— Je sais que tu étais avec Corinne. Comme souvent le lundi. J’ai appelé plusieurs fois, j’ai même laissé un message, mais ton portable était sans doute éteint, comme d’habitude…
Nathalie s’efforça de réfléchir le plus sereinement possible. Georges, ne la voyant pas rentrer, avait vraisemblablement téléphoné vers dix-sept heures quinze ou dix-sept heures trente. Elle jugea prudent de se justifier.
— Après avoir quitté Corinne, je me suis rendue à Rosavel. Notre expo de peinture est proche, et il y a plein de choses à préparer. Ensuite, je suis descendue jusqu’au port. J’ai fait quelques vérifications sur notre bateau, puis me suis promenée. Il faisait tellement beau que j’ai voulu en profiter. Bientôt, on sera envahi de vacanciers, ça va être une cohue pas possible, surtout si ce beau temps se maintient.
Georges la considéra, un léger sourire sur les lèvres.
— Voyons, tu n’embrasses pas ton pauvre mari qui se fait tant de souci pour toi ?
Nathalie s’avança, se pencha sur Georges, lui effleura les lèvres.
— C’est curieux, tes cheveux sentent le tabac.
Julien ! Julien qui n’arrivait pas à renoncer à ses sacrées cigarettes ! Les cigarettes après l’amour sont irremplaçables, assurait-il. Résultat : elle se retrouvait tout imprégnée de leur odeur.
— Ce sont les cigarettes de Corinne. Elle vient de recommencer à fumer. Elle prétend que ça lui calme les nerfs. Elle stresse, car sa boutique de fringues ne marche pas aussi bien qu’elle l’espérait. En voici une, par contre, qui attend l’arrivée des touristes avec impatience.
Nathalie se reprenait tout doucement. Elle s’en voulait de son attitude résignée, presque fautive.
Après tout, que Georges aille au diable, lui et ses maudites questions ! Elle décida de couper court.
— Dis-moi, Georges… Et si je nous préparais un apéritif ? Que dirais-tu d’un petit whisky ?
Et sans attendre la réponse, Nathalie se dirigea vers le salon. Au passage, Georges tendit le bras, lui entoura les hanches, appuya sa tête contre elle.
— Il faut me comprendre, ma chérie. Depuis mon accident, j’ai toujours peur lorsque tu prends le volant. Je ne parviens pas à me raisonner, c’est plus fort que moi.
Nathalie passa la main dans les cheveux de son mari, essayant de mettre dans cette simple caresse toute l’affection dont elle était capable, puis se dirigea vers le bar. Georges, pendant quelques secondes, observa d’un air pensif la silhouette de sa femme qui s’éloignait, puis lança son fauteuil roulant en mode de marche automatique.
*
Le repas du soir fut morne. Nathalie entretenait une conversation languissante à laquelle Georges ne participait le plus souvent que par monosyllabes. Il fallut en attendre la fin pour que Georges consente à se fendre d’une phrase complète :
— Tu ne me demandes pas pourquoi j’ai essayé de te joindre cet après-midi ?
— Mais tu m’as dit toi-même que tu t’inquiétais pour moi.
— Je ne me suis inquiété qu’à partir du moment où tu n’étais pas revenue à l’heure dite.
Nathalie se mit sur ses gardes. Avait-elle commis un impair ? Ce serait bien dans le style de Georges de la laisser mijoter tout le repas avant de lui assener une phrase assassine de son cru. Affectant un air détaché, elle se leva de table.
— Je vais préparer le café. Et alors, que voulais-tu donc me dire ?
— Sophie nous a appelés. Elle rentre d’Angleterre dans trois semaines. Je voulais te mettre tout de suite au courant. Je pensais que ça te ferait plaisir d’avoir des nouvelles de notre fille, de savoir qu’elle nous reviendrait plus tôt que prévu.
Dans l’instant, Nathalie se sentit soulagée.
— Eh bien, en voilà une bonne nouvelle ! Et comment s’est passé son dernier trimestre ?
— Encore mieux que prévu. Désormais, elle parle couramment anglais. Je crois qu’elle a hérité de mes facilités pour les langues. Tu sais que tu devrais t’y remettre sérieusement, ma chérie. Ne pas parler anglais, aujourd’hui, c’est une véritable infirmité.
Cause toujours ! Question infirmité, ça ne vaut pas la tienne, mon pauvre Georges, rumina Nathalie qui s’en voulut aussitôt. C’était odieux de sa part. Georges avait vu sa vie brisée à la suite de son accident d’auto, il y avait de cela presque deux années. Une période de cafard s’était ensuivie, remplie de pulsions suicidaires. Puis, tant bien que mal, après une longue psychothérapie, il avait réussi à faire face. Il s’était plongé dans l’écriture, une histoire de Port-Louis, ce qui, disait-il, constituait son meilleur remède. Elle devait le comprendre : lui, si actif, avait dû renoncer à tant de choses qu’il aimait. N’était-il pas normal que son humeur fût parfois si sombre ? Elle reconnaissait qu’il faisait le maximum pour dépasser son handicap, vivre sa vie de la façon la plus autonome. À sa place, comment aurait-elle réagi ? Elle préférait ne pas y songer.
*
Plus tard, au lit, incapable de trouver le sommeil, Nathalie sentit la culpabilité refaire surface. Tromper Georges alors que depuis son accident leurs échanges amoureux étaient devenus presque inexistants, n’était-ce pas ignoble ? Et pourtant, à trente-cinq ans, elle avait bien le droit de vivre sa vie. Elle repensa au texto que lui avait envoyé Julien, qu’elle avait lu et relu avant de se coucher :
« J’espère que tu es bien rentrée, mon amour. Je t’aime de tout mon corps. Tu me manques déjà. » Oui, elle avait bien le droit de vivre sa vie. Il fallait juste que Georges n’en souffrît pas.
1. L’action de ce roman se situe en juin 2008. L’armée a mis fin à ses tirs sur le polygone de Gâvres en 2010.
Mardi 5 juin, fin de matinée. Étel.
Loïc Guermeur remisa dans le tiroir de son bureau la flasque de whisky dont il venait de vider un bon tiers. Une multitude de vaisseaux éclatés marbraient ses pommettes et son nez. Il se renversa dans son fauteuil, rota bruyamment. La matinée ne lui avait apporté que des satisfactions. Le chantier de Carnac serait terminé dans les temps, ce qui n’était pas gagné d’avance, et, pour une fois, le rapport de l’inspecteur du travail ne l’avait pas trop esquinté. Dieu sait qu’il s’était pourtant méfié du petit nouveau, ce Maréchal, un gauchiste teigneux qui ne pouvait pas blairer les patrons.
Maintenant, il allait pouvoir lancer l’opération sur Erdeven. Là, c’était le gros morceau pour la Guermex, entreprise de travaux publics dont il était PDG et actionnaire majoritaire. La Guermex avait remporté l’appel d’offres à la surprise générale, soufflant le marché aux Constructions du Morbihan, pourtant bien implantées dans le secteur. Oui, tout allait pour le mieux pour Loïc Guermeur, à part l’histoire avec cette petite salope de Marinette, son ancienne secrétaire. Elle avait démissionné pour un simple pelotage de fesses, et maintenant elle l’attaquait aux prud’hommes pour harcèlement sexuel. Guermeur poussa un juron. Quand on ne veut pas se faire mettre la main au panier, on ne porte pas un string ! Et puis, il était de notoriété publique qu’elle ne faisait pas la fine gueule pour couchailler à droite et à gauche. Si elle voulait lui faire cracher du pognon, elle se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au fond de sa petite culotte. L’évocation de l’épisode Marinette lui rappela de fil en aiguille qu’on était mardi et que le surlendemain, jeudi soir, aurait lieu la réunion mensuelle du club. Guermeur consulta sa montre : midi moins le quart. Le moment était venu d’appeler ce fainéant de Mangin qui, à cette heure, devait quand même être réveillé. Il s’empara du téléphone. Au bout de quelques secondes, on décrocha.
— Allô ! C’est toi, Lisette ? C’est Loïc. Est-ce que ton homme est debout ? J’ai à lui causer.
— Ne quitte pas, je vais chercher Dédé, lui répondit une voix cassée par des camions de cigarettes.
Guermeur dut patienter de longues minutes. Pour tuer le temps, il eut recours à son tic favori qui consistait à se pétrir consciencieusement l’entre-jambe. Il en profita aussi pour écluser une nouvelle portion du liquide malté. Enfin, il perçut la voix de Dédé.
— Salut, Loïc. Comment va ?
— Comme c’est mené, Dédé, comme c’est mené. Tu m’excuseras de t’arracher à tes multiples occupations, mais tu sais pourquoi je t’appelle ?
— Bien sûr. Pour qui me prends-tu ? Il est des rendez-vous qu’on n’oublie pas.
— Bon. Y aura du matériel ?
— Tout ce qu’il faut. Et une nouveauté dont vous ne me direz que du bien. Vous serez tous les quatre ?
— A priori, pas de défection. Ah, au fait, l’Angliche voudrait une « spéciale » comme il y a deux mois. Tu peux lui préparer ça ?
— Hum ! Celui-là, avec ses idées tordues, il va finir par me causer de sérieuses emmerdes… Enfin, je vais voir… Je vais faire mon possible, mais je ne promets rien. Il se rappelle du tarif ? Je veux du cash.
— T’en fais pas. Le fric, c’est pas un problème pour ce mec.
— Bon. C’était juste une réflexion comme ça. Vous vous pointez comme d’habitude, à vingt et une heures ? Et pour le repas, la même chose ?
— Surtout ne change rien au repas ni à ce qui suit, mon Dédé d’amour. Car c’est comme ça qu’on t’aime…
Sur ce, Loïc Guermeur raccrocha et absorba une nouvelle lampée de son breuvage favori. Il regarda de nouveau sa montre-bracelet. Midi. Il reprit le téléphone et composa le numéro de Yann, un de ses conducteurs de travaux.
— Yann ? C’est Loïc. Dis donc, tu rentres chez toi, ce midi ? Non ? Alors retrouve-moi sur le parking, on va bouffer chez Jeannette.
*
Maître Richard Doucy achevait la lecture du compromis de vente. Les jeunes mariés qui lui faisaient face paraissaient ravis. Devenir propriétaire constituait sans doute un des premiers objectifs de leur jeune vie maritale. Il caressa le lobe de son oreille droite qu’il ornait depuis peu d’un petit anneau d’or. Il avait longuement hésité à se parer de cette fantaisie, la jugeant peu digne de son statut, mais Soizic, sa jeune maîtresse, avait su le convaincre. « Avec tes sempiternels costumes noirs et ton crâne rasé, tu as l’air sinistre. Un anneau à l’oreille, ça fera plus décontracté, plus jeune, quoi ! »
Sa femme, en revanche, n’avait pas apprécié et lui avait fait la gueule ; mais, de toute façon, elle lui faisait toujours la gueule.
Les jeunes mariés apposèrent leur paraphe au bas des pages de l’acte, se confondirent en remerciements envers le notaire. Lui n’avait qu’une hâte : voir disparaître ces amoureux transis dont le conformisme lui donnait la nausée. D’ailleurs, tout lui donnait la nausée en ce moment. Il les raccompagna à la porte de son allure la plus solennelle, car il savait que c’était ce que ces deux godiches attendaient d’un notaire digne de ce nom, et, après tout, pourquoi décevoir les tourtereaux ?
Sitôt le jeune couple parti, maître Doucy se tourna vers son clerc :
— Vous pouvez me laisser, Robert, nous nous en tiendrons là pour l’instant.
— Vraiment, Maître ? Mais nous devions traiter le dossier Gabourieux qui a déjà pris du retard et…
— Eh bien, j’ai changé d’avis, nous verrons cela plus tard.
La voix cassante du notaire n’incita pas Robert à persister dans son zèle professionnel. Hâtivement mais sans bruit, comme à son habitude, il rangea ses affaires et, plus rat de couloir que jamais, quitta le bureau de son patron.
Une fois seul, le notaire se laissa aller dans son fauteuil et porta la main à sa poitrine. Il percevait les battements précipités de son cœur. Depuis peu, à cause du manque, les crises d’anxiété, avec leur cortège d’appréhensions en tout genre, étaient bien plus fréquentes. À cela, il ne connaissait qu’un seul remède efficace : Peter Allison. Maître Doucy se saisit de son portable. Comme de coutume, il tomba sur la boîte vocale. Peter ne répondait jamais directement. S’appliquant à prendre un ton détaché, il demanda qu’on le rappelle le plus rapidement possible. Son message déposé, maître Doucy frotta ses mains humides l’une contre l’autre. Il était prêt à prier Dieu, Vishnou, ou n’importe quelle autre divinité pour que Peter lui réponde sans tarder. Il alluma une cigarette, obligé de tenir son briquet à deux mains pour contenir leur tremblement. Enfin, au bout de quelques minutes d’attente, la tonalité de son portable se fit entendre. C’était Peter.
— Peter, mon Dieu ! Vous ne pouvez savoir à quel point je suis content que vous me rappeliez. J’ai terriblement besoin de vous.
Maître Doucy se rendait compte que sa voix était hachée, tendue, et cela l’irritait au plus haut point.
Il s’en voulait de se présenter dans un tel état de soumission.
— Hello, Richard. Que vous arrive-t-il ? Je vous sens crispé, mon vieux. Pourquoi êtes-vous si nerveux ?
Peter Allison prononçait « Ritchard », à l’anglaise, et s’exprimait avec lenteur, son léger accent donnant un ton caustique à son phrasé.
— Peter, vous devez me dépanner. Je ne me sens pas bien du tout.
— Oh, déjà, mon cher ! Mais votre dernière commande date à peine de la semaine dernière !
— Et alors ? C’est mon problème, non ? (Oh oui ! c’était son problème, il ne pouvait mieux dire…) Mais il me semble que vous y trouvez votre compte, n’est-ce pas ?
— Je vous en prie, gardez votre calme, je sens que vous allez devenir vulgaire. Les questions d’argent sont secondaires entre deux gentlemen comme vous et moi. Rassurez-vous, le club se réunit jeudi soir, et je vous apporterai ce que…
— Il est hors de question que j’attende jusque-là !
Pour obtenir ce qu’il désirait, maître Doucy, notaire respecté à Étel et dans ses environs, était prêt à abdiquer toute dignité, jusqu’à supplier s’il le fallait.
— Peter, il faut me livrer aujourd’hui. Bon Dieu ! Ne me laissez pas tomber, vous savez bien que votre prix est le mien.
— OK, Richard, calmez-vous. Tonton Peter répond toujours présent quand ses amis sont dans le besoin. Je vais vous remettre sur les rails, mon vieux. « Caroline » sera dans votre boîte aux lettres personnelle cet après-midi, vous avez ma parole. Et vous me paierez jeudi soir au Cormoran, ça vous va comme ça ?
— Oui… Euh… Je vous remercie, Peter. Merci beaucoup. Je savais que je pouvais compter sur vous.
À l’autre bout, il entendit Peter Allison émettre un petit rire moqueur. Exténué mais soulagé, maître Doucy éteignit son téléphone. Il promena son regard sur le bureau lambrissé, la moquette épaisse, les fauteuils en cuir, puis sur le portrait du père dominateur qui lui faisait face. Enfin, il s’attarda sur la grande glace, et, une fois de plus, ce qu’il vit lui fit honte.
*
La porte du bureau de Christian Mercillac, directeur de l’agence ételloise de la Morbihannaise de Crédit, s’était refermée avec fracas. Chris, comme il aimait à se faire appeler par ses amis, ne décolérait pas. Sous prétexte qu’il venait de refuser une nouvelle ligne de crédit, il lui avait fallu endurer insultes et intimidations. Non mais, quel culot ! Il avait dû éconduire l’excité sans ménagement.
Mercillac tritura nerveusement les poils de sa moustache. Au bout du compte, il se trouvait victime de sa réputation. Le bouche-à-oreille le disait peu regardant pour lâcher du crédit. Il est vrai qu’il s’était montré complaisant avec beaucoup trop de gens en échange de compensations variées. Le dernier audit diligenté par sa direction lui avait valu une sévère mise en garde : retour rapide à l’orthodoxie, sinon il s’exposait à une mutation express avec rétrogradation, le tout assorti d’une mise à l’épreuve d’une année. Heureusement, la Guermex avait décroché l’appel d’offres pour la construction du complexe de loisirs à Erdeven. Guermeur pourrait ainsi faire face à ses échéances, ce qui améliorerait sérieusement la situation de ses encours. Cependant, il lui faudrait être plus prudent à l’avenir.
Et l’autre qui s’était permis de le menacer. « J’ai besoin de cet argent ! Accordez-moi ce que je vous demande, sinon je raconte tout ce que je sais sur vous et vos copains, ainsi que sur vos soirées spéciales. C’est pas joli, joli… Ça pourrait faire du boucan ! »
Non mais ! Pour qui se prenait-il ? À quoi faisait-il allusion ? Au club ? Une bouffée de colère l’envahit. Christian Mercillac détestait plus que tout qu’on lui dictât sa conduite.
Mardi 5 juin, midi et demi. Étel.
Nathalie Bramant retrouvait Corinne pour un petit repas entre copines au Salon de Morgane, un des rituels qui entretenaient leur amitié. Située à deux pas du musée des Thoniers, l’enseigne élégante du Salon de Morgane attirait infailliblement l’attention du passant. Dans une salle d’à peine vingt-cinq mètres carrés, dont les larges baies vitrées procuraient en toute saison une belle clarté, Morgane exposait plusieurs toiles d’artistes locaux, pour l’essentiel des marines, ainsi qu’un grand choix de peintures sur galets. Nathalie, qui s’y était elle-même essayée depuis peu, non sans talent, fournissait à Morgane des galets joliment décorés de couleurs moirées qui rencontraient un franc succès. Les amateurs du genre pouvaient également emprunter ou acheter un roman policier dont l’imposante collection occupait tout un pan de mur. Mais surtout, le salon s’agrémentait de trois petites tables rondes sur lesquelles il était possible de déguster une des succulentes tartes maison que servait, avec une extrême gentillesse, la maîtresse des lieux.
Exception faite de leur couleur de cheveux : noirs pour Nathalie, blonds pour Corinne, les deux amies se ressemblaient étrangement : même silhouette harmonieuse sur une taille élancée, visage semblablement ciselé avec des pommettes légèrement saillantes. Elles allaient jusqu’à adopter le même style de vêtements, et pour cela il y avait une excellente raison : Nathalie se fournissait à La Brigantine, dont la propriétaire n’était autre que son amie intime Corinne Garec. L’essentiel du commerce était constitué de prêt-à-porter féminin de qualité, mais les clientes pouvaient aussi y acquérir des pièces de lingerie fine et des foulards soyeux, des bijoux fantaisie, et même, si l’envie les prenait, des perruques ou des postiches aux coloris variés.
Nathalie avait passé commande d’une tarte aux légumes, Corinne avait opté pour une tarte au saumon, chacune accompagnant son plat d’un verre de bourgueil.
Corinne se montrait particulièrement enthousiaste.
— C’est fait, j’ai réussi à vendre mon premier ensemble de plage. C’est Janine Lenoir qui me l’a acheté ce matin.
— En voilà une copine ! Je t’avais dit de me le réserver, se récria Nathalie.
— Elle m’a acheté le vert ; tu n’aimes pas cette couleur. Tu prendras le rouge.
— Ah non ! Pas question ! On va sur les mêmes plages. Je n’ai pas envie de me retrouver fringuée comme elle. Tu n’y penses pas !
— Ne t’énerve pas, Nat. Si j’ai fait affaire avec la mère Lenoir, c’est que j’ai mieux pour toi : une adorable petite tunique d’amour. Passe donc la voir tout à l’heure. Avec ça, tu seras irrésistible.
Corinne s’interrompit brusquement.
— Tu me parais soucieuse. C’est à cause de Georges ?
— Oui et non. Georges a essayé de me joindre hier après-midi. Il voulait simplement m’annoncer le retour d’Angleterre de Sophie. Il n’empêche que… Je suis sûre qu’il se doute de quelque chose. C’est tout, sauf un imbécile.
Nathalie émit un profond soupir.
— Je ne sais plus où j’en suis, Corinne. J’ai tellement peur de lui faire du mal. Je culpabilise à mort, surtout à cause de son état. Mais, d’un autre côté, je ne peux pas me passer de Julien. Non, ça c’est impossible. Je me dis parfois que je préférerais… mourir.
— Allez, ne dis pas de bêtises.
— Tu ne peux pas comprendre. Toi, les hommes, ça va, ça vient.
— C’est le cas de le dire, pouffa Corinne.
— Idiote, sourit Nathalie à son tour. On ne peut pas discuter sérieusement avec toi.
— Mais si ! répondit Corinne avec humeur. Mais je vois que tu t’emballes avec ton Julien, et ça m’inquiète. Es-tu vraiment sûre de lui ?
— Évidemment. Il y a des signes qui ne trompent pas. Il m’aime et je l’aime, c’est aussi simple… et compliqué que ça.
Corinne avala une gorgée de vin, et reprit.
— C’est vrai que ton Julien, parole de femme, il n’est pas sans charme, mais moi, tu vois, c’est quand même pas mon type. J’aime pas trop les costards-cravates, je préfère le style sportif, décontracté.
— Un directeur d’agence immobilière est bien obligé de porter le costume. Ça inspire confiance.
— Oui, il paraît, fit Corinne, dubitative. Et puis, c’est grâce à lui que vous avez eu votre maison. Tu lui dois au moins ça.
Cette fois, ce fut Nathalie qui riposta aigrement.
— Là n’est pas la question, et je ne comprends pas pourquoi tu te permets de me dire ça ! Mes sentiments pour Julien n’ont absolument rien à voir avec le fait qu’il nous ait trouvé L’Éolienne, je te prie de me croire !
Un répit suivit l’échange un peu vif entre les deux amies. Trois ans déjà, songea Nathalie, trois ans que Julien Daquer, agent immobilier à Belz, leur avait déniché cette jolie chaumière à la pointe de Gâvres. Georges, las de la vie parisienne, suite à une légère attaque cardiaque, avait démissionné du cabinet d’experts-comptables où il occupait les fonctions de directeur adjoint, pour, après quelques mois passés à Étel, s’installer à son compte à Gâvres, dont il était originaire. L’idée de Georges était de cibler sa clientèle parmi les PME locales. « Mieux vaut dégager une petite marge sur un grand nombre de clients que dépendre de quelques grosses boîtes qui peuvent vous laisser tomber à tout moment », avait-il coutume de dire à l’époque. Pour Nathalie, l’acclimatement avait été difficile. Elle trouvait qu’à l’instar des Groisillons, dont l’île faisait face à la commune, les habitants de Gâvres possédaient une mentalité d’îliens et qu’il n’était pas évident de forcer leur sympathie. Peu à peu et non sans mal, elle était parvenue à s’adapter au mode de vie local et à l’apprécier. Et, surtout, son amour de la mer et de la navigation à voile, qu’elle pratiquait depuis son plus jeune âge, avait été le plus fort. Elle était tombée sous le charme du port d’Étel et avait insisté pour que leur petit voilier y demeurât amarré, malgré les réticences de son mari qui l’avait mise en garde contre la dangerosité de la barre. Georges avait su développer son cabinet, et ses affaires avaient plutôt bien marché jusqu’à cette nuit d’hiver où il avait perdu le contrôle de sa voiture. Son corps disloqué avait été extrait à grand-peine du véhicule. Après quinze jours de coma, il avait enfin repris connaissance. Il était hors de danger, mais resterait infirme toute sa vie. Le coup avait été terrible. « J’aurais dû mourir ! » avait-il plusieurs fois répété. À peine sorti d’une longue dépression, il avait presque entièrement renoncé à ses activités professionnelles, ne conservant que quelques clients soigneusement sélectionnés. Les indemnités perçues au titre de ses assurances ainsi que les revenus de placements particulièrement lucratifs permettaient de maintenir le train de vie du couple, et Georges s’était soudainement passionné pour l’histoire locale. « Une fois plongé dans mes recherches et dans l’écriture, j’oublie mon handicap », prétendait-il, mais jusqu’à quel point était-il sincère ?
Julien, qui avait appris l’accident, leur rendit visite à plusieurs reprises. La prévenance dont faisait preuve l’agent immobilier ainsi que le charme qui émanait de sa personne ne laissaient pas Nathalie indifférente. Après une cour discrète qu’elle n’avait pas refusée, Julien s’était fait plus direct. Nathalie avait fini par céder quinze mois plus tôt. Entre les bras de son amant, elle avait découvert des joies nouvelles, et ce qui n’était au départ qu’un simple dérivatif s’était transformé en une passion dévorante dont elle se refusait à prévoir l’issue.
Corinne rompit le silence.
— Excuse-moi, je suis nerveuse en ce moment. C’est à cause du magasin. Si juillet et août ne marchent pas super bien, je serai peut-être amenée à mettre la clé sous la porte.
Nathalie lui prit la main.
— J’espère de tout cœur que tu vas t’en tirer, Corinne.
Regardant son amie droit dans les yeux, elle ajouta gaiement :
— En tout cas, tu peux compter sur moi pour développer ton chiffre d’affaires !
— Alors, croisons les doigts.
— Corinne, crois-moi : le jour où tu seras amoureuse, tu verras la vie autrement.
— Eh bien, compte tenu de ce que j’ai vu des hommes jusqu’à présent, je ne suis pas pressée.
Corinne consulta sa montre.
— À propos d’être pressée, il faut que j’aille ouvrir le magasin, il est bientôt quatorze heures. J’ai toujours plus de monde le jour du marché.
Les deux femmes se levèrent, réglèrent leur note à Morgane, et se dirigèrent de concert vers la rue de la Libération, jusqu’au magasin de Corinne.
— Tu viens voir la tunique ?
— Une autre fois, Corinne. La marée sera haute dans un peu moins de trois heures, et je vais m’offrir une petite sortie en mer. Je comptais faire un tour à Rosavel, mais le temps est vraiment trop beau.
— Veinarde. Je t’envie ! Avec ce ciel, tu vas te régaler.
— Tu sais que tu peux prendre le bateau quand tu veux.
— Oh la la ! Je préfère que tu sois avec moi. Je n’ai pas ton expérience de « louve » de mer.
— Mais si, tu te débrouilles très bien. Bon, j’y vais. Ne manque pas de bonnes affaires par ma faute. À demain, pour la tunique, fit Nathalie en embrassant son amie.
Corinne la laissa parcourir quelques mètres, puis l’interpella joyeusement.
— Eh, Nat ! Encore une chose !
— Oui ?
— Tu l’as fait dans le bateau, avec Julien ?
Nathalie haussa les épaules, puis éclata de rire.
— À toi d’imaginer.
— Aïe, surtout pas ! Je vous laisse à vos turpitudes, fit Corinne avec une grimace comique.
