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Emmy a toujours su que les monstres que l’on devait craindre n’étaient pas ceux cachés sous les lits. Les créatures effrayantes ne vivaient pas seulement dans l’imagination des enfants. C’est parce qu’un métamorphe lui a tout pris qu’elle est devenue chasseuse. Malheureusement, traquer ces monstres s’avèrera plus compliqué que ce qu’Emmy envisageait.
Stanley vit une existence normale. Avec sa famille normale et ses activités normales. Rien de ce qu’il fait ne sort de l’ordinaire puisqu’il ne peut attirer l’attention sur lui et son terrible secret.
Quand Emmy et Stanley se rencontrent, tout les sépare. Pourtant, quand leurs destins s’entremêlent, la ligne entre le bien et le mal s’amincit considérablement …
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Un récit intéressant qui m'a vraiment conquise et surpris par la qualité et la finesse de la plume d'Alexandra Vigneault qui réussit toujours à créer des personnages marquants qui vont maintenir l'intrigue à la merveille." - Les mille et une pages LM, blog
À PROPOS DE L'AUTEURE
Alexandra Vigneault est une écrivaine québécoise talentueuse dans le monde du fantastique. Avec ce nouveau roman, elle nous plonge dans un univers différent et surprenant où les gentils ne sont pas toujours les héros. Découvrez cette histoire rempli d’humour sarcastique et de relations tendues, vous allez en redemander !
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Seitenzahl: 292
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dédicace
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Le gout du souvenir : roman fantastique / Alexandra Vigneault.
Noms: Vigneault, Alexandra, 1988- auteur.
Identifiants: Canadiana 20220017247 | ISBN 9782898091919
Classification: LCC PS8643.I365 G68 2022 | CDD C843/.6—dc23
Auteure : Alexandra VIGNEAULT
Titre : Le goût du souvenir
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2022 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-191-9
ISBN version e-pub : 978-2-89809-192-6
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal version papier : 3e trimestre 2022
Dépôt légal version E-Pub : 3e trimestre 2022
Corrections grammaticales: Éditions du Tullinois
Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Tendance EIM
Imprimé au Canada
Première impression : Août 2022
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Cultu-relles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC -QUÉBEC
Pour ma grande sœur Mélissa, merci de croire en moi.
Dans la noirceur, un homme de trente-cinq ans sacrait contre l’ampoule de son cabanon qui n’éclairait plus rien. Dans le froid de cette soirée de septembre, il n’avait aucune envie de chercher son coffre à outils sans voir où il mettait les pieds. Les moutons de sa petite bergerie auraient pu choisir une autre nuit pour briser la clôture qui les empêchait d’aller se balader dans la forêt entourant ses terres ! Sans compter qu’il avait entendu hurler un loup deux jours auparavant. L’animal et sa meute traînaient peut-être encore tout près.
— Tabarnak d’ostie ! jura-t-il en se frappant le genou sur ladite boîte à outils. J’t’aveille de toute crisser ça aux vidanges !
L’homme en profitait pour se défouler pendant que sa femme n’était pas dans le coin. Elle détestait quand il employait un langage grossier. Celle-ci dormait d’ailleurs sans doute déjà. Le fermier soupira. Ce n’était pas encore ce soir qu’ils allaient baiser. Le couple, qui avait essayé pendant plus de cinq ans de faire un bébé, s’était éloigné. Depuis environ six mois, son épouse découragée par les échecs ne voulait plus le toucher. Il n’arrivait plus à se rappeler la dernière fois qu’elle lui avait fait une pipe. Ni simplement qu’elle ait porté des sous-vêtements qui ne ressemblaient pas une montgolfière beige. On faisait difficilement moins bandant. Il adorait sa femme, malgré que sa vie sexuelle évoquait plus une traversée du désert qu’autre chose.
Un hurlement animal le ramena à la réalité. Ces foutues bêtes étaient donc encore dans les parages. En plus de sa boîte à outils, le fermier empoigna sa carabine. On n’était jamais trop prudent. Au moment où il allait refermer la porte grinçante de la remise, l’homme crut capter un pleur. Étonné, l’agriculteur s’arrêta et tendit l’oreille. Un second cri sauvage résonna. Les loups se rapprochaient de ses terres. Aucun autre bruit. Il avait eu l’impression d’entendre un hurlement de nouveau-née, il avait sans doute confondu avec les lamentations d’un de ses bébés brebis.
— Tu deviens carrément parano mon vieux Richard, se calma le fermier.
Parler à voix haute était une mauvaise habitude qu’il avait adoptée quand il était enfant. Chaque fois que quelque chose lui faisait peur, un monologue s’échappait de ses lèvres. Bon sang ! Il connaissait ses terres par cœur. Il n’allait pas laisser des animaux sauvages l’effrayer. En assurant sa prise sur son arme, Richard fit un pas vers la bergerie. Un nouveau cri le figea sur place. Cette fois, il ne l’avait pas imaginé. La plainte d’un bébé lui glaça le sang. L’homme jeta un œil vers les arbres. Les pleurs provenaient de cette direction. La noirceur entre les sapins paraissait impénétrable. Une goutte de sueur froide glissa sous sa chemise épaisse.
Richard comprit deux choses. Premièrement, un tout-petit était en détresse dans la forêt près de chez lui. Deuxièmement, ce même gamin risquait de servir de repas à une bande de loups voraces. S’il n’agissait pas rapidement, les pleurs de l’enfant allaient attirer les prédateurs jusqu’à lui. Sentant son cœur battre dans ses tempes, le fermier se mit à courir sur le sol tapissé de feuilles. Il accéléra en direction des lamentations qui se faisaient de plus en plus persistantes. Richard garda son arme pointée devant lui, prêt à toute éventualité. Chaque cri lui transperçait les tympans, lui rappelant l’urgence de la situation. Par chance, il connaissait les sentiers comme le fond de sa poche pour y avoir grandi. Malgré l’absence de lumière, Richard réussit à naviguer entre les conifères pour s’enfoncer dans la forêt.
Quand il parvint enfin à la source des hurlements enfantins, l’homme s’arrêta brusquement. À quelques mètres de lui, la minuscule silhouette d’un bébé presque nu s’était figée. Plus un son ne s’échappait de sa petite bouche aux lèvres bleuies par le froid. Le gamin était fasciné par ce qui se tenait juste au-dessus de lui. Éclairé par un rayon de lune, on distinguait une mâchoire de loup écumante de bave. Richard avait eu beau courir le plus vite possible, l’animal était arrivé le premier. Comprenant l’aspect critique de la situation le fermier visa rapidement et fit feu. Ce n’était pas la première fois qu’il chassait. Il ne ratait jamais sa cible. Le loup n’avait eu aucune chance. La balle lui perfora le poitrail et il s’écroula à moitié sur le bébé qui s’était remis à brailler comme un démon.
— MERDE ! jura le fermier en se précipitant sur la chose qu’il venait de sauver.
Il repoussa la carcasse en espérant qu’il s’agissait d’une bête solitaire. Richard se retint de dégueuler en prenant le petit être dans ses bras. L’enfant, pratiquement noyé dans le sang, tremblait de froid. L’agriculteur essuya maladroitement le liquide écarlate des yeux et de la bouche du poupon avec la manche de sa chemise. Le bébé, qui devait avoir près de quatre mois, se débattait en continuant de se déchirer les cordes vocales. L’homme le colla contre sa poitrine pour tenter de le réchauffer puis s’éloigna le plus rapidement possible du cadavre lupin.
Pendant qu’il retournait sur le chemin de son domaine, l’enfant s’était un peu calmé. Il pleurait toujours, mais ses cris n’étaient plus aussi hystériques. Comment un petit garçon s’était-il retrouvé dans un endroit pareil en pleine nuit ? Où étaient ses parents ? Avaient-ils été attaqués par le loup ?
— CHANTAL ! s’époumona le fermier en franchissant enfin la porte de sa maison.
Devant le silence de la demeure, Richard comprit que sa femme s’était effectivement déjà endormie.
— CHANTAL ! cria-t-il plus fort. VIENS ! J’AI BESOIN DE TOI !
Des pas rapides dans l’escalier l’informèrent que son épouse avait entendu. Elle apparut dans la cuisine, les cheveux en bataille, habillée d’un affreux pyjama. Ses yeux s’ouvrirent comme des billes quand elle découvrit son mari.
— Richard ? Qu’est-ce que ? C’est un… bébé ? Mais où…
Le fermier déposa le poupon dans les bras de sa femme qui hoqueta d’horreur en voyant tout le sang qui souillait l’enfant.
— J’ai dû tuer un loup qui s’apprêtait à le dévorer, expliqua rapidement Richard. Il était seul, en pleine forêt. Aucune trace de ses parents.
— Oh mon dieu, souffla Chantale d’une voix plaintive. Pauvre trésor. Tu crois qu’on l’a abandonné ?
— Je ne sais pas. Occupe-toi de nettoyer ce petit miraculé s’il te plait. Je vais appeler les ambulanciers. Ce bonhomme est peut-être en hypothermie.
Le bébé avait cessé de pleurer depuis qu’il était dans les bras de Chantal. Sa femme le collait contre elle, murmurant des mots doux. Richard s’empara de la couverture qui traînait sur le divan et la tendit à son épouse qui l’utilisa pour envelopper le pauvre garçonnet. Elle le garda contre sa poitrine et se rendit à la salle de bain.
Dès que le fermier eût contacté les services d’urgences, il vint les y rejoindre.
— Richard ? dit la femme tout bas. Regarde son visage.
L’agriculteur s’approcha pour détailler le gamin qu’il avait secouru. Sous sa petite tignasse de cheveux auburn, d’immenses yeux bleus l’observaient avec curiosité. Maintenant que le plus gros du sang avait disparu, on distinguait une tache de naissance sur sa joue droite. Richard se rappelait que c’était ce qu’on surnommait une « tache de vin ». La marque bourgogne avait une forme évoquant un cœur fendu en son centre.
— Tu ne crois quand même pas que ses parents ont voulu s’en débarrasser à cause de ÇA ? Se choqua la femme.
Le bébé posa sa minuscule main sur le visage de Chantale dont les yeux étaient remplis d’eau. L’émotion bloqua la gorge de Richard. Il nia de la tête.
— Non, ma chérie. On ne laisse pas un enfant mourir seul dans une forêt simplement parce qu’il a une marque sur la joue. C’est inhumain voyons.
Pourtant, c’était bien pour cette raison qu’on avait voulu la disparition de ce petit être innocent. Enfin, innocent ? Vraiment ?
Émeraude
C’est quand les monstres nous ressemblent qu’ils sont les plus effrayants. Le pire d’entre tous, c’est le métamorphe. Juste à entendre ce nom, vous vous imaginez sûrement des êtres habiles à se transformer en bêtes sauvages, assoiffées de sang. Laissez-moi vous détromper. Les métamorphes ont la capacité de modifier leur apparence en vieillissant ou rajeunissant chacun de leurs traits tout en restant le plus humains possible. Ils peuvent rallonger leurs cheveux, faire pousser leur moustache, parsemer leur peau de taches de vieillesses, ce genre de choses.
Bien entendu, si leurs aptitudes ne s’étaient limitées qu’à cela, on n’aurait pas eu besoin de les traquer ni de les tuer. Pourquoi ces créatures de l’enfer méritent la pire des morts ? À cause de leur régime alimentaire. Les métamorphes se nourrissent directement dans le cerveau humain. Ils vous trouent le crâne et aspirent tout ce qui fait de vous… vous. Ses horribles parasites s’approprient les souvenirs de leur victime. Vous savez ce qui se passe quand un métamorphe pousse son « lunch » un peu trop loin ?
Non ? Et bien il vide l’esprit de leur proie, laissant la pauvre petite personne fragile complètement lobotomisée. C’est ce qui est arrivé à mes parents. Lorsque j’avais douze ans, je suis débarquée sur la scène d’une véritable boucherie. Ce fut la première fois que j’exécutai une de ses créatures. D’un couteau lancé en pleine gorge. Je n’ai jamais eu de regret. Depuis, je suis une chasseuse de métamorphe. Comme mon père l’était. C’est ce que j’ai constaté en allant vivre avec mon oncle Sylvain, le jumeau de papa.
Auprès de lui, j’ai découvert l’héritage de ma famille paternel. Les Redfort tuaient des métamorphes depuis que mon arrière arrière-grand-père, Jean-Simon Redfort avait abattu une de ses créatures alors qu’elle se nourrissait d’un de ses enfants. À la suite de cet incident, grand-papy Jean-Simon avait voyagé partout dans le monde, apprenant tout ce qu’il y avait à connaître sur le monstre qui s’en était pris à sa descendance.
Quelques générations plus tard, mon père, Louis Redfort, avait tenté d’épargner à sa femme et sa fille (en l’occurrence moi-même) une vie remplie de violence et d’horreurs sanglantes. On ne peut pas dire que ça lui ait particulièrement réussi. Par chance, il n’avait pas totalement perdu son bon sens et s’était assuré que je sache me défendre dès mon plus jeune âge. Pendant que les gamines de ma rue jouaient à la poupée, j’apprenais différents arts martiaux ainsi que le maniement d’armes aussi diversifiées qu’effrayantes. Ma mère détestait ça. Elle se plaignait sans arrêt à mon père qu’il ne me rendait pas service en m’empêchant d’avoir une enfance normale. Je me demande ce qu’elle en penserait aujourd’hui.
— Emmy ! cria mon oncle. Concentre-toi un peu !
C’était à moi qu’il s’adressait d’un ton autoritaire. Son timbre grave ressemblait tellement à celui de mon père que j’avais souvent peur de confondre les deux et d’oublier le son de sa voix sans m’en rendre compte. Cependant, jamais mon oncle ne m’appelait par mon nom entier comme son frère en avait l’habitude.
Ma petite Émeraude noire, me surnommait-il affectueusement.
Il avait toujours trouvé drôle que ma mère ait voulu me baptiser Émeraude alors que mes yeux, d’un brun si foncé qu’ils paraissaient noirs, étaient très loin du vert caractéristique de cette pierre précieuse.
C’est ce qui te rend unique, répondait maman quand je lui demandais ce qui lui était passé par la tête.
— Je fais ce que je peux, répliquai-je d’une voix tendue par l’effort.
Un coup au ventre me fit perdre le souffle. Oncle Sylvain ne m’avait jamais entraîné en douceur, mais il y avait un bon moment qu’il ne m’avait atteinte aussi facilement. On aurait pu croire qu’un membre de ma propre famille m’aurait laissé reprendre un peu d’air avant de poursuivre. Un tel espoir ne m’effleura pas l’esprit une seule seconde. Je le maudis tout de même à l’instant où sa jambe faucha les miennes. Le choc de mon atterrissage forcé résonna dans ma cage thoracique, malgré le tapis du dojo.
— Fais chier, marmonnai-je en sentant la lame froide d’un couteau se poser sous mon menton.
— Qu’est-ce que t’as foutu pendant mon absence, Emmy ? se fâcha mon adversaire.
J’étais souvent seule à la maison pendant qu’il partait aux quatre coins du monde exterminer des métamorphes. Oncle Sylvain n’avait pas ce qu’on appelait la fibre paternelle et ça me convenait parfaitement. J’avais depuis longtemps appris à me débrouiller sans l’aide de personne. Il n’y avait que le gros Gaston qui passait parfois me faire coucou. Un ami de mon oncle ayant pris la désagréable habitude de me surnommer « la petite punaise ». Je l’aimais bien malgré ses airs d’homme des cavernes.
— Comme d’habitude, répondis-je en essayant de hausser les épaules.
Difficile d’y arriver quand on est immobilisé sous un individu musclé qui est armé d’une lame affûtée.
— Relève-toi, marmonna-t-il en se dégageant.
Je n’attendis pas qu’il m’offre sa main, ce n’était pas son genre. D’un coup habile du bassin, je me propulsai vers le haut pour rebondir sur mes pieds. Acrobatie qui n’impressionna pas du tout mon adversaire.
— Ce n’est pas un jeu, maugréa-t-il.
— Je sais, répondis-je en appréhendant ce qui allait suivre.
— Si tu ne prends pas ça au sérieux, poursuivit mon oncle, tu vas te faire manger toute crue. Littéralement.
— Je sais, répétai-je excédée.
— Dehors, insista-t-il, tu n’auras pas de deuxième chance.
— JE. SAIS !
Je m’en voulus aussitôt d’avoir perdu mon calme. C’était exactement ce à quoi il s’attendait. Oncle Sylvain me dévisagea en plissant ses yeux verts. Je trouvais toujours étrange de voir le visage de mon père avec cette expression un peu condescendante. Des centaines de petits détails comme ça me rappelaient chaque jour ce dont ces créatures contre nature m’avaient privé. Je me mordis la lèvre pour m’empêcher d’envoyer chier mon oncle. Il venait à peine de rentrer, je pouvais faire un effort. Probablement que mes pensées se lisaient dans mes yeux, parce que mon chasseur de métamorphes préféré éclata de rire.
— Ça suffit pour aujourd’hui, déclara-t-il finalement. Va dormir. Et ne laisse plus le manque de sommeil t’affecter de cette façon.
Je ne croyais pas qu’il s’en rendrait compte. Les derniers jours avaient été mouvementés et je ne tenais pas à ce que mon oncle se mêle de mes affaires. Pas que ce soit vraiment dans ses habitudes. Pour avoir la paix, je n’avais qu’à m’entraîner dur et avoir de bonnes notes au cégep. Le reste, il s’en foutait et je ne m’en plaignais pas.
Je hochai la tête et me dirigeai vers les escaliers. Mes pieds nus ne faisaient pas de bruit sur les marches de bois, ce qui me permit de comprendre distinctement mon oncle.
— Je te veux debout à cinq heures.
Je continuai sans me retourner. Il savait que j’avais entendu, comme il savait qu’à l’aube je le retrouverais à la cuisine. Je pouvais dire adieu à de précieuses heures de sommeil. Parce qu’il était hors de question que je change mes plans de cette nuit.
Je jetai un coup d’œil sur l’horloge grand-père puis je poursuivis mon chemin vers ma chambre. Dix-huit heures… Ça me laissait environ cinq heures. Je pouvais bien en dormir quelques-unes.
J’envoyai mes vêtements trempés de sueur valser sur un tas de linges sales avant de filer sous une douche tiède. J’observai ensuite mon reflet tout en séchant ma chevelure brune à l’aide d’une serviette. Au moins, mes yeux n’étaient pas trop cernés. Je me demandai ce qui avait mis la puce à l’oreille de mon oncle. Peut-être mon teint, un peu plus pâle qu’à l’habitude. Sans plus m’attarder, je laissai mes cheveux libres dans mon dos et m’écroulai sur mon lit juste après avoir programmé une alarme sur mon téléphone.
Vous savez quand on se réveille avec l’impression qu’il aurait mieux valu ne pas dormir du tout ? C’est avec cette désagréable sensation que j’ouvris péniblement les yeux en sentant la vibration de mon portable. Je n’avais pas fermé les épais rideaux de ma fenêtre et les faibles rayons de la pleine lune éclairaient ma chambre. Les images accrochées sur mes murs n’apparaissaient pas clairement, mais mon regard s’arrêta sur le cadre installé près de mon lit. La dernière photo de famille, que maman nous avait fait prendre dans un magasin grande surface, s’y trouvait. Malgré la pose clichée et la qualité médiocre, je l’adorais. Le souvenir de cette sortie restait gravé dans ma mémoire. Les blagues (un peu plates) de mon père, les soupirs teintés d’amusement de ma mère ainsi que la crème glacée au chocolat qui avait suivi. Une journée parfaite. Une semaine avant que tout ne bascule pour toujours. C’était pour ça que j’étais devenue passionnée de photographie. D’ailleurs, mon dernier appareil hors de prix me faisait de l’œil, posé sur une commode. Malheureusement, je n’aurais pas le temps de m’en servir ce soir. Même si, pour une raison encore inconnue, les métamorphes avaient horreur d’être pris en photo.
Résignée, je repoussai mes couvertures. Je commençai aussitôt à frissonner à cause de ma nudité. J’enfilai en vitesse les vêtements que je m’étais préparés plus tôt dans la journée. Bien qu’ils ne soient pas très chauds.
Le grand miroir sur pied dans le coin de ma chambre me permit de m’assurer que j’avais obtenu l’effet recherché pour cette sortie. Ma jupe, ridiculement courte, rappelait davantage une ceinture qu’autre chose. Mon haut cachait ma poitrine (d’une taille attrayante malgré toutes mes heures d’entraînement), mais c’était tout juste. Des bottes à talon complétaient l’ensemble. Je rajoutai une ligne noire épaisse sous mes yeux pour un plus beau résultat. Et voilà. Une vraie salope. C’était parfait.
Vous vous demandez sûrement pourquoi je sors par la fenêtre, en pleine nuit, habillée comme une pute. Ne vous inquiétez pas, je n’avais pas l’intention d’aller vendre mon corps sur le coin d’une rue. Il s’agissait en fait de mon costume de chasse pour cette nuit. Dissimulées dans mes bottes, deux lames bien affûtées complétaient mon attirail. Avec un peu de chance, elles finiraient enfoncées dans un métamorphe avant le lever du soleil.
Oncle Sylvain ne m’avait jamais permis de chasser avec lui. Il prétendait que je n’étais pas encore prête à l’accompagner. Je n’avais donc tué qu’une seule de ses créatures. Le mâle qui s’était nourri de mes parents. Et je brûlai d’envie de recommencer. Je glissai ma main dans le petit sac qui était passé sur mon épaule. Mes doigts sentirent le tube que j’y avais inséré avant de m’endormir. Je priai pour que mon travail ait été bien fait. Même si de toute façon, il était un peu tard pour m’en inquiéter. Si ce que je soupçonnais était vrai, je tuerai un métamorphe. Avec ou sans poison.
Quelques semaines auparavant, j’avais eu vent de filles qui se réveillaient après des soirées d’étudiants, la mémoire confuse. Si l’une d’elles n’avait pas fini à l’hôpital avec d’étranges coupures sur le crâne, je n’y aurais porté aucune attention. Néanmoins, après une petite visite à l’hosto, j’ai compris qu’il y en avait un ici. Peut-être que la chose raisonnable à faire aurait été de prévenir mon oncle. Je voulais cependant me prouver que je pouvais y arriver seule.
Voilà donc pourquoi je marchais d’un pas rapide jusqu’à chez Louisa. J’avais réussi à la convaincre de m’amener à une soirée au centre-ville. Je n’avais pas de voiture et aucune envie de prendre l’autobus dans cet accoutrement. Heureusement, mon amie avait depuis peu un appartement dans mon quartier.
Le trajet dura une dizaine de minutes. Par chance, je ne croisai personne. Une fois sur place, l’expression de Louisa m'amusa.
— Emmy ? s’écria-t-elle. Seigneur, qu’est-ce que tu fais amanché de même ?
— Je t’ai dit qu’on sortait ce soir, répondis-je avec un haussement d’épaules.
— Justement, indiqua-t-elle, explique-moi. Je ne savais pas que cette virée était en fait une audition pour actrice porno. À côté de toi, on penserait que je suis habillé pour l’hiver. Rassure-moi au moins que tu as des sous-vêtements et que tu ne te promènes pas le minou à l’air. Je ne voudrais pas que tu pognes une cochonnerie.
Je pouffai de rire. Louisa s’était toujours exprimée de façon très imagée. Par contre, il était vrai que comparé à moi, elle semblait pudique. Et ce, malgré un t-shirt avec un joli décolleté accompagné d’un jean super moulant. J’aurais souhaité partager avec elle la véritable raison pour laquelle j'étais presque nue, mais mon amie me prendrait pour une folle si je lui parlais des métamorphes. Parfois, les gens ne voulaient pas voir les horreurs. Même celles juste devant leur nez.
— T’en fais pas pour moi, Lou, répondis-je. J’essaie seulement d’attirer l’attention de quelqu’un. Je suis certaine que ce genre-là lui plait.
Louisa plissa les yeux en refermant à clef son appartement.
— Il a une queue en or ce mec ? demanda-t-elle avec humour. J’t’ai jamais vue faire autant d’effort pour en ramener un dans ton lit.
— Je te dirai ça demain, ris-je en prenant place dans sa voiture.
On se mit à rouler sans qu’elle insiste. Voilà une autre chose qui me ravissait chez Louisa ; elle m’acceptait comme j’étais. Sans jugement ni question. Même si je me savais assez bizarre selon les standards de notre belle société.
Nous passâmes le trajet à chanter (fausser dans mon cas) nos airs préférés. Louisa avait une voix d’ange comparée à la mienne, ce qui ne m’empêchait pas de crier les paroles à tue-tête. Que voulez-vous ? Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir !
Une fois sur place, mon amie baissa la radio. Nous pûmes entendre le rythme d’une musique techno quand un fumeur ouvrit la porte. Certaines filles à l’extérieur avaient un style vestimentaire similaire au mien. Je réussirai à me fondre parmi elles. Tant mieux.
— Donc, commenta Louisa, si j’ai bien compris, tu ne comptes pas sur moi pour te ramener ? Il est possible qu’on finisse cette soirée chacune de notre côté, c’est ça ?
— Ça t’ennuierait ?
— Du tout ! Tu sais, moi je n’aime pas trop jouer les babysitters.
Qu’est-ce que je disais ? L’amie parfaite. Il ne fallut d’ailleurs pas longtemps avant que Louisa ne se fasse aborder. Elle s’éloigna vers la piste de danse en me faisant un clin d’œil.
— Bonne chance avec ton pénis doré, articula-t-elle silencieusement.
Je me permis un petit rire en portant un verre de rhum and coke à ma bouche. Je laissai le liquide ambré toucher mes lèvres sans en boire. Je devais avoir l’air saoule, pas l’être vraiment.
— C’est pour moi ce beau sourire ? demanda alors une voix grasse.
Je m’empêchai de lever les yeux au ciel. Ça n’aurait pas cadré avec l’image que je voulais dégager. Je battis des paupières comme la Barbie sans cervelle que j’incarnais. Un rire idiot m’échappa.
— En fait, minaudai-je, j’attends quelqu’un.
Ne comprenant pas le message, l’imbécile passa un bras sur mon épaule. Aussitôt, une odeur âcre de sueur me donna envie de retrousser les narines.
— Je vais patienter avec toi, bébé.
Il était vraiment chanceux. En temps normal, je lui aurais fait ravaler son « bébé » avec un coup en pleine gorge. Je le détaillai tout de même pour être certaine qu’il n’était pas celui que je cherchais. Avec son t-shirt violet décolleté en V et ses muscles plus gros que son quotient, il avait tout du doushbag moyen. Mais ses iris étaient brun caramel. Pas bleu comme ceux de la créature que je traquais. Les métamorphes peuvent changer beaucoup de choses. Jamais la couleur de leurs yeux.
Je me glissai sous le bras de monsieur V-neck en gardant un sourire plaqué sur mon visage.
— Mon chum n’aimerait pas trop me voir collée à un autre gars, inventai-je habilement. Il est assez jaloux.
Mon tout nouveau pot de colle me dévisagea puis détailla ma tenue. La lueur lubrique qui s’alluma dans son œil ne me disait rien qui vaille.
— Tu mens, assena-t-il. Un homme jaloux ne laisserait pas sa femme, seule dans un bar, habillée comme une pétasse.
Je savais de quoi j’avais l’air. L’insulte me fit tout de même grincer des dents. Il fallait que cet idiot dégage avant qu’il ne gâche tout.
— Écoute mon gros, commençai-je à m’énerver.
Un visage inconnu se planta aussitôt devant moi, m’empêchant de dire ses quatre vérités au dégénéré à la tête dure qui ne me lâchait pas les baskets.
— Te voilà enfin chérie, me dit le nouveau venu en plaçant à son tour son bras autour de mon cou.
Non, mais qu’est-ce qu’ils leur prenaient tous à la fin ?! Au moins, celui-là avait une odeur agréable. Je m’apprêtais quand même à lui faire savoir le fond de ma pensée quand je croisai son regard. Des yeux d’un bleu profond. La couleur exacte que je recherchais. J’avais suffisamment contemplé la photo dans mon sac pour la reconnaître n’importe où. Mon cœur rata un battement. Le nouveau sembla remarquer mon trouble.
— Est-ce que ça va ? demanda-t-il tout près de mon oreille. Je voulais simplement t’aider à te débarrasser de Bob. C’est pas un mauvais gars, mais il peut être assez collant.
Bob ? Ah oui. Monsieur V-neck. Ce dernier se détournait d’ailleurs déjà vers sa prochaine conquête. Enfin. Je me ressaisis en analysant le visage devant moi. Mon nouveau compagnon avec une mâchoire forte et le teint bronzé de ceux qui passent leur temps à l’air frais. Une marque sur sa joue attira mon attention. Il s’agissait d’une tache de vin. Sa forme rappelait un peu un cœur brisé. Je soufflai de soulagement. Avec un stigmate aussi distinctif, il y avait peu de chance que ce type soit un métamorphe. Je notai ensuite des tatouages sur ses bras. Jamais une de ses créatures n’aurait osé porter fièrement des dessins qui permettraient de la reconnaître facilement. La familiarité de son regard n’était qu’une simple coïncidence. C’était un gars normal. Pas un monstre. Et il venait de me rendre service.
— Bob ? demandai-je en m’obligeant à être aimable. Tu le connais bien ?
Un sourire découvrit ses parfaites dents blanches.
— Pas du tout. Je trouvais qu’il avait l’air d’un Bob. T’es pas d’accord ?
Cette fois, je rigolai bêtement sans avoir à me forcer. Bon sang ! Il était temps que je déniche le métamorphe et que je me dépêche de sortir d’ici. Et de ses vêtements.
— En tout cas, repris-je, merci.
Je me retournai pour aller explorer l’endroit puisque patienter au bar était de toute évidence une mauvaise idée. L’homme à la joue en cœur attrapa mon poignet avant que je ne sois trop éloignée.
— Attends, me demanda-t-il assez fort pour couvrir la musique. Je peux te payer un verre ?
À première vue, il avait l’air d’un bon gars. Si cette nuit avait été tout autre, j’aurais sans doute accepté son offre. Les choses étant ce qu’elles étaient, je me contentai de lever mon rhum and coke encore plein dans sa direction.
— Peut-être une prochaine fois, dis-je en doutant toutefois de le recroiser un jour.
Il détacha ses doigts et je me dépêchai de disparaître dans la masse de danseurs au cas où le nouveau serait aussi collant que « Bob ». Au centre de la piste, je ne résistai pas à un dernier coup d’œil. Joue en cœur s’était détourné et une jolie blonde lui faisait les yeux doux. Ça ne me faisait rien du tout. Je me retournai un peu trop brusquement. Mon verre alla se cogner sur le torse d’un inconnu. Renversant la moitié de son contenu.
— Merde ! jurai-je. Je m’excuse. Je regardais pas où j’allais. Je…
Les mots restèrent coincés dans ma gorge. C’était lui. Ses traits n’avaient pratiquement pas changé depuis que j’avais réussi à faire un cliché. Seuls ses cheveux étaient plus longs. Et le tour de ses yeux un peu plus ridé. Je n’avais pourtant aucun doute.
— Fuck, se plaignit le métamorphe. Mon t-shirt est foutu. T’es pas censée amener ta boisson sur la piste de danse.
Je me rappelai mentalement à l’ordre et je fis mon sourire le plus chaleureux à la créature devant moi. Il parut surpris, mais je ne me laissai pas distraire.
— Si tu veux venir avec moi aux toilettes, dis-je d’un ton que j’espérais aguicheur. Je peux t’aider à nettoyer tout ça.
Je passais un doigt sur son torse pour appuyer mes propos. Comprenant ce que j’insinuais, son regard s’éclaira. Je pouvais presque l’entendre penser à quel point j’étais une victime facile. Sûre de moi, je l’entraînai vers le mur du fond, le laissant caresser le bas de mon dos. La chasse était enfin ouverte.
Émeraude
Comme toujours, la file de la toilette des femmes avait une longueur décourageante. Par contre, celle des hommes était pratiquement inexistante. C’est vers elle que je me dirigeai avec le métamorphe, ses mains toujours placées sagement sur mes hanches. J’avais conscience qu’il n’avait pas l’intention de les laisser là une fois à l’abri des regards. Un peu de bile me remonta dans la bouche. Pour ce que j’en savais, ce type était peut-être un vieillard fripé et lubrique. Comme ils rajeunissaient et vieillissaient leurs traits à volonté, il était presque impossible de connaître leur âge véritable. La seule chose dont j’étais certaine ; il n’était pas un enfant. Leurs capacités ne se développant qu’à la maturité.
Dès qu’il poussa la porte, nous entrâmes dans la petite pièce. L’endroit exigu comptait une toilette, un lavabo crasseux, une poubelle débordante et une fenêtre que quelqu’un avait dû laisser ouverte afin d’évacuer l’odeur du dernier occupant. Avec la chaleur extérieure, l’action avait eu une efficacité relative. Je verrouillai. La chose devant moi fit une moue approbatrice. Je me permis de le détailler de la tête aux pieds et compris comment il avait attiré toutes ses jeunes femmes dans ses filets. Il émanait de lui une aura de danger séductrice difficile à résister. Excepté pour moi, qui connaissais sa véritable nature.
— Allez beauté, susurra-t-il, je crois que tu m’as promis de l’aide.
La musique, plus assourdie à cet endroit, nous autorisait à parler plutôt qu’à crier.
— Rien ne me ferait plus plaisir, lançai-je en sentant l’excitation me gagner.
Peut-être aurait-il été plus sage d’éprouver de la peur. Il s’agit d’un sentiment alimentant notre instinct de survie. Qui nous pousse à être prudents. Pour l’instant, j’en étais bien loin. Je n’avais qu’une hâte. Débarrasser la planète d’un métamorphe.
— J’ai un truc utile là-dedans, signalai-je en plongeant la main dans mon sac.
Le tube de poison fut facile à trouver. C’était en ce moment ma meilleure arme.
Il y a une chose que je ne vous ai pas encore expliquée. Une information que mon arrière arrière-grand-père à découvert lors de ses nombreux voyages. Si un métamorphe est mis en contact avec ces substances étranges, tirés de plantes provenant de chine, il reprend exactement le visage de son adolescence. Il devient alors impuissant à utiliser ses « talents » de métamorphe jusqu’à ce qu’il franchisse de nouveau l’âge adulte en vieillissant à un rythme normal. La première fois. Si vous croyez qu’un dieu quelque part a offert à ses choses la jeunesse éternelle, laissez-moi vous détromper. Chaque fois que le phénomène se produit, le monstre perd un peu de ses aptitudes cérébrales. L’ironie ? Ils se mettraient dans le même état que leurs victimes s’ils répétaient trop souvent le processus. Donc, si j’ai bien réussi mon mélange, qui doit être frais, ce type ne serait bientôt pas plus dangereux que l’ado moyen.
— Je pense que tes mains ont mieux à faire que fouiller dans ton petit sac, m’interrompit la créature d’une voix suggestive.
Quel con, songeai-je en faisant glisser mon arme secrète hors de sa cachette. Je vis aussitôt ses yeux s’écarquiller face au tube se terminant par une aiguille. Je réalisai alors quelque chose. Je n’avais pas pris en considération le sombre éclairage de la pièce. Ni les réflexes beaucoup trop rapides de cette créature. Ses mouvements devinrent trop flous pour un œil humain. Le moment qu’il me fallut pour comprendre que la seringue avait quitté mes doigts, le métamorphe l’avait déjà cassée sur la porcelaine du lavabo. D’un geste rageur, il s’en débarrassa dans la cuvette.
Le temps paru suspendre son cours alors que nous nous fixions en respirant fortement. Je commençai à me pencher en tendant la main vers l’intérieur de ma botte. J’étais certaine de me sentir mieux avec une lame pour me défendre. Un son m’arrêta à mi-chemin. Le métamorphe n’avait pas dit un mot. Ses ongles s’étaient allongés dans un grincement qui déclencha une alerte à la peur dans mon cerveau. Je dus faire appel à toute ma volonté pour empêcher ce sentiment de se répandre au reste de mon corps au risque de figer face au danger. Avec ses mains maintenant griffues et une promesse de souffrance au fond de ses yeux, il avait tout de l’horreur qui hantait mes nuits depuis le meurtre de mes parents. J’avais raison. J’en avais déniché un. Et je m’étais mise dans une situation qui pouvait très mal tourner si je ne me reprenais pas très vite.
— Tu me connais ? s’enquit le métamorphe d’un ton calme.
Sa voix me fit sursauter légèrement. Je savais pourquoi il semblait si serein. Pour lui, je ne représentais aucune menace. L’envie de lui montrer de quoi j’étais capable me prit aux tripes. Je devais toutefois être prudente. J’avais déjà suffisamment commis d’erreurs. D’un mouvement fluide, j’atteignis mon but. Ma main se referma sur le manche de mon arme. Je n’eus pas le temps d’être soulagée que je me retrouvai plaquée contre la porte. L’impact me coupa le souffle. Je sentis son haleine réchauffer ma joue. Mais je sentis encore plus distinctement ses griffes plantées sous mon menton. D’une douloureuse pression, il m’obligea à relever la tête pour que nos yeux se rencontrent une nouvelle fois. Je sus immédiatement qu’il n’avait pas apprécié ma petite manœuvre. Pourtant, nous étions à présent dans une impasse. Tandis que ses armes naturelles menaçaient de me trancher la gorge, mon poignard creusait la chair sous ses côtes dans un angle me permettant d’atteindre ses organes vitaux.
— Ça va là-dedans ? demanda quelqu’un en tambourinant à la porte.
Les griffes de mon ennemi se pressèrent davantage sur ma peau, m’arrachant un grognement. Je fis la même chose près de son torse avec mon couteau, refusant de me laisser intimider. Un râlement s’échappa également de ses lèvres.
— Ça baise encore dans les toilettes, se plaignit l’inconnu dans le bar, semblant s’adresser à quelqu’un près de lui. Le monde pourrait pas aller ailleurs ?
— J’aurais vraiment eu beaucoup de plaisir à baiser un beau cul comme le tien, souffla le métamorphe dans mon oreille en réaction au commentaire qu’on venait d’entendre. Dommage que tu cherches à me couper les couilles plutôt qu’à les prendre dans ta jolie bouche. On aurait pu beaucoup s’amuser.
J’aurais eu envie de lui cracher au visage pour lui montrer de quoi elle était capable, ma bouche. Pourtant, quelque chose en moi m’en empêcha. Je ne m’étais jamais sentie si… excitée. Le danger avait sur moi un drôle d’effet. Je savais depuis longtemps que la folie était tapie au fond de mon être. J’arrivais généralement à l’éloigner. À la confiner dans un coin parsemé d’ombres de mon âme. Cette nuit, c’était peine perdue. L’hystérie se tenait près de la surface. Trop près.
— Je vais commencer par absorber tous les souvenirs de moi dans ce mignon petit crâne, reprit-il. Peut-être qu’alors nous pourrons…
Je n’entendis pas le reste de sa phrase parce que j’éclatai d’un rire dément. Jamais je ne laisserai une de ses créatures sucer quoi que ce soit dans mon cerveau. Je sentis les griffes fendre ma peau en raison des mouvements que mon hilarité provoquait chez moi. Je perçus la confusion du métamorphe et en profitai pour faire la chose la plus dingue qui me passait par la tête. Si c’était ma bouche qu’il voulait, j’allais lui donner. Mes lèvres allèrent s’écraser sur les siennes d’un geste plus brutal que sensuel. Malgré tout, un courant de chaleur m’embrasa la poitrine. La surprise lui fit baisser légèrement le bras. Juste assez pour que je puisse me dégager en glissant sur le côté. Mon couteau laissa une traînée de sang sur son passage. Malheureusement, la déchirure n’était pas aussi profonde que je l’aurais voulue.
— T’es malade ! hurla le blessé.
Je fixai sa main pressée sur son abdomen, déjà poisseuse et rougie. Puis mes yeux remontèrent vers les siens. De l’incompréhension. Ce fut la seule chose que j’y lus. Ce constat décupla ma folie. Comment ce monstre osait-il réagir de la sorte ? J’avais toutes les raisons du monde de vouloir sa mort et celle de tous ses semblables.
De brusques coups frappés sur la porte, avec une puissance surprenante, résonnèrent jusque dans mes os.
— Hey ! cria une voix de l’autre côté. Est-ce que ça va ?
Le métamorphe jeta un rapide regard derrière lui. Vers la fenêtre ouverte. Merde !
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