0,49 €
Niedrigster Preis in 30 Tagen: 1,99 €
Dans 'Paris bienfaisant', Maxime Du Camp nous offre une exploration incisive de la ville lumière à travers le prisme des transformations sociales et des réalités humaines du XIXe siècle. Ce récit, à la fois vivifiant et critique, s'inscrit dans un style littéraire naturaliste, caractérisé par une attention minutieuse aux détails et un souci de vérité. Le livre dépeint le Paris de son époque avec une précision presque photographique, mettant en avant tant ses beautés que ses misères, dans un équilibre délicat entre lyrisme et réalisme. Maxime Du Camp, également connu pour ses voyages et ses expériences variées, a eu une approche unique de l'écriture, favorable à un aspect quasi journalistique, nourri par ses observations de la société. Amis de Gustave Flaubert, Du Camp était également influencé par les discutions intellectuelles de l'époque et par les défis sociaux contemporains. D'un esprit avide d'analyser le monde, son métier de photographe et son goût pour l'exploration géographique l'ont incité à dévoiler les multiples facettes de Paris, tant ses charmes que ses angoisses. Je recommande vivement 'Paris bienfaisant' à tous ceux qui s'intéressent à la littérature du XIXe siècle, ainsi qu'à ceux qui souhaitent saisir les complexités du changement urbain. Grâce à l'œil pénétrant de Du Camp, le lecteur est invité à réfléchir sur les dynamiques de la société parisienne, rendant ce livre à la fois une œuvre d'art et un document historique précieux. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2021
Au cœur de la ville moderne, la souffrance des uns dévoile l’architecture invisible de l’aide que les autres s’efforcent d’organiser. Paris bienfaisant de Maxime Du Camp est un ouvrage de non-fiction consacré à Paris, publié au XIXe siècle, qui observe la capitale à travers les réseaux, institutions et pratiques de la bienfaisance. Écrivain et journaliste, Du Camp y adopte une perspective d’enquête pour montrer comment la solidarité s’inscrit dans la vie urbaine. Sans romancer, il compose un tableau des lieux, des acteurs et des mécanismes qui soutiennent les plus vulnérables, donnant à voir une ville structurée autant par ses rues que par ses secours.
Le livre relève du reportage documentaire et de l’essai social, situant son regard au plus près des réalités matérielles de la capitale. L’ouvrage parcourt Paris pour inventorier les dispositifs d’assistance, décrire les structures qui les portent et noter les circulations discrètes de ressources, de soins et de temps. Il montre la diversité des lieux où s’organise la bienfaisance, depuis les établissements publics jusqu’aux œuvres privées, et s’attache à la manière dont ces initiatives se déploient dans le tissu urbain. L’ensemble vise moins l’effet oratoire que la clarté d’un relevé, afin d’informer et d’orienter la réflexion.
Le lecteur découvre une voix attentive, méthodique, qui privilégie l’observation précise et la mise en ordre des faits. Le style, mesuré et sobre, procède par descriptions circonstanciées et par enchaînements logiques, donnant à chaque institution sa place dans un ensemble cohérent. La tonalité demeure résolument descriptive, parfois appuyée sur des données, sans emphase inutile, comme si l’exactitude pouvait, à elle seule, faire naître une forme d’émotion civique. Cette écriture de l’inventaire, qui garde la distance de l’enquête, rend la progression fluide: on traverse la ville en suivant un fil discret, fait de détails concrets, de parcours et d’usages.
La prémisse est simple et ambitieuse: faire apparaître, derrière l’apparente évidence des boulevards, la trame de la bienfaisance qui soutient la vie quotidienne. Du Camp suit les itinéraires de l’aide pour montrer comment besoins, responsabilités et moyens se rencontrent, s’ajustent ou se heurtent. Loin du récit anecdotique, il privilégie le fonctionnement: origines des ressources, relais logistiques, modes d’organisation, effets tangibles sur la ville et ses habitants. Le lecteur n’entre pas dans une intrigue, mais dans un système que l’observation patiente rend intelligible, avec ses régularités, ses tensions, ses zones d’ombre et ses ouvertures possibles.
Des thèmes clés traversent ce parcours: le rapport entre charité et organisation sociale, la place respective des pouvoirs publics et des initiatives privées, la visibilité des besoins et la manière de leur répondre. Le livre interroge la capacité d’une grande ville à se doter d’outils durables pour prendre soin, sans perdre de vue la singularité des situations humaines. Il montre comment l’aide s’inscrit dans des espaces précis, dessinant une géographie sociale qui éclaire les priorités d’une époque. Il réfléchit aussi à la circulation de l’information, aux conditions d’efficacité et aux limites inhérentes à toute entreprise de secours.
Cette enquête du XIXe siècle demeure pertinente pour les lecteurs d’aujourd’hui, parce qu’elle met en perspective des questions toujours vives: comment organiser la solidarité, avec qui, où et selon quels principes. Les pages de Du Camp rappellent que l’assistance n’est pas une idée abstraite, mais un faisceau de pratiques, de lieux et de rythmes qui structurent la vie urbaine. Lire Paris bienfaisant, c’est mesurer la profondeur historique des débats contemporains sur la complémentarité entre acteurs publics et initiatives civiles, et reconnaître l’importance des infrastructures sociales, souvent discrètes, sans lesquelles une métropole peine à tenir sa promesse de communauté.
On entre ainsi dans Paris bienfaisant comme dans un cabinet de travail ouvert sur la ville: chaque page propose un fait, un lieu, une articulation qui éclaire l’ensemble. Le lecteur y trouvera une méthode d’observation et une exigence de précision, utiles pour penser l’action collective autant que pour mieux connaître l’histoire sociale de Paris. L’ouvrage se lit comme une cartographie raisonnée de la solidarité, qui ne cherche pas l’effet, mais la compréhension. Il invite à considérer la ville non seulement comme un décor, mais comme un réseau de soutiens, et à réfléchir aux conditions concrètes de leur maintien.
Paris bienfaisant, ouvrage de Maxime Du Camp, propose une exploration systématique de la charité organisée dans la capitale, décrivant les institutions, leurs missions et leurs moyens. L’auteur adopte une démarche documentaire, fondée sur relevés, descriptions et bilans administratifs, pour dresser un tableau d’ensemble de l’assistance urbaine. Il situe la bienfaisance au cœur du fonctionnement quotidien de Paris, là où se rencontrent détresse sociale, volonté de secours et impératifs d’ordre public. Son propos n’est ni polémique ni sentimental: il vise à faire comprendre une mécanique complexe, en montrant comment elle s’articule à la vie moderne et à l’extension de la ville.
Le livre cartographie d’abord l’ossature publique de l’assistance, des bureaux de bienfaisance aux services centralisés, en passant par les œuvres de quartier. Du Camp montre comment l’aide à domicile, les distributions de pain ou de combustible et les secours en espèces s’imbriquent avec des formes d’accueil institutionnel. Il expose les critères d’éligibilité, la territorialisation des secours et le rôle des visiteurs chargés d’évaluer les situations. L’accent est mis sur les rouages concrets: dossiers, circuits de décision, vérifications, risques d’abus. Cette anatomie administrative éclaire la tension permanente entre la rapidité du secours et l’exigence de contrôle.
Une large place est accordée à la bienfaisance médicale: hôpitaux, hospices, dispensaires et services destinés aux enfants en bas âge. Du Camp décrit la logique qui préside à l’accueil, aux soins et au suivi, ainsi que l’articulation entre personnels spécialisés et œuvres caritatives. Il observe la coexistence de relais confessionnels et d’instances laïques, en soulignant l’impact des progrès de l’hygiène et de l’organisation hospitalière. L’enjeu n’est pas seulement de soigner, mais de prévenir et d’orienter, avec une attention portée à la discipline des établissements, à la régularité des approvisionnements et à la gestion de flux toujours plus importants.
Face aux formes ordinaires de la pauvreté urbaine, l’ouvrage inventorie les instruments de secours immédiat: asiles de nuit, soupes économiques, vêtements, secours en nature, et le rôle singulier du Mont-de-Piété. Il examine les sociétés de secours mutuels et les caisses destinées à amortir les aléas du travail, montrant comment l’entraide associative complète l’intervention publique. Les périodes de crise — hivers rigoureux, cherté, épidémies — mettent à l’épreuve la capacité de coordination des œuvres. Au fil des pages, se dessine un équilibre instable entre assistance d’urgence et incitations au retour à l’activité, avec la précarité comme horizon persistant.
Les enfants et les jeunes constituent un autre champ d’attention: protection des orphelins, placement familial, apprentissage, et dispositifs de surveillance bienveillante. Du Camp détaille le rôle des crèches, patronages et établissements d’éducation populaire, où se mêlent secours matériel et encadrement moral. L’objectif affiché est d’ouvrir des trajectoires d’autonomie, en rationalisant les passages entre aide, instruction et travail. Cette partie pose des questions récurrentes: comment éviter la dépendance? comment répartir responsabilités entre familles, associations et autorités? L’auteur respecte la diversité des pratiques tout en soulignant les besoins de continuité, de suivi et d’évaluation dans la durée.
Au plan institutionnel, le livre s’arrête sur la gouvernance, les finances et la mesure des résultats: budgets, legs, souscriptions, subventions, et rapports d’activité. Du Camp insiste sur la nécessité d’une information exacte pour éviter les doublons, maîtriser les coûts et ajuster les secours. Il pointe les dangers d’une charité dispersée ou redondante, l’opacité de certaines initiatives et les pesanteurs administratives. Sans condamner la générosité privée, il met en regard l’efficacité d’un pilotage coordonné. La professionnalisation des agents et la formalisation des procédures apparaissent comme des leviers majeurs, à condition d’être articulées aux ressources du tissu associatif.
En refermant cette enquête, se dégage l’image d’une métropole qui fait de la bienfaisance un service aussi essentiel que l’eau ou l’éclairage, révélateur de ses fragilités et de ses ambitions. Paris bienfaisant laisse surtout une méthode: observer, comparer, compter, et relier les œuvres à l’ensemble de la vie urbaine. L’ouvrage éclaire la naissance d’une politique sociale moderne, où se disputent compassion, ordre et rationalité. Sa résonance tient à des dilemmes qui perdurent: prévenir plutôt que réparer, coordonner sans étouffer, aider sans inféoder. En cela, il demeure une référence pour penser l’action sociale en contexte urbain.
Paris bienfaisant s’inscrit dans le vaste projet de Maxime Du Camp consacré à la capitale, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui décrit ses organes et services. Écrivain et journaliste né en 1822, Du Camp observe un Paris en expansion démographique et administrative, au cœur du Second Empire puis aux débuts de la Troisième République. Son intérêt se porte sur les institutions de secours, publiques et privées, qui encadrent la pauvreté, l’enfance et la maladie. L’ouvrage adopte une démarche documentaire, s’appuyant sur archives et données officielles, pour dresser l’inventaire des œuvres et interroger leur efficacité dans une ville en transformation rapide.
Le cadre institutionnel parisien se consolide alors autour de la Préfecture de la Seine, créée en 1800 et dirigée, de 1853 à 1870, par le préfet Haussmann. La loi d’annexion de 1859, effective en 1860, porte la ville à vingt arrondissements, accroissant les besoins de secours. Par décret du 10 janvier 1849, l’Administration générale de l’Assistance publique à Paris réunit hôpitaux et hospices sous une tutelle unique. Les bureaux de bienfaisance, institués en l’an V, organisent l’aide de proximité. Du Camp décrit ce réseau hiérarchisé où la Ville, l’État et des œuvres privées se répartissent missions, financements et contrôles, avec une forte centralisation.
La santé publique occupe une place majeure. Les épidémies de choléra de 1832, 1849 et 1853‑1854, puis celle de 1865, stimulent réformes et investissements. L’Assistance publique administre des établissements tels que l’Hôtel‑Dieu, la Salpêtrière, Bicêtre, Necker, Cochin ou Lariboisière (ouvert en 1854), ainsi que l’Hospice des Enfants‑Assistés. Les soins et le nursing reposent largement sur des congrégations, notamment les Filles de la Charité. Le chantier controversé de reconstruction de l’Hôtel‑Dieu, décidé sous le Second Empire, illustre les tensions entre tradition hospitalière et hygiénisme moderne. Du Camp enregistre ces débats et décrit le maillage hospitalier comme essentiel à la bienfaisance.
Les grands travaux menés sous Haussmann reconfigurent la ville et influencent la bienfaisance. L’ingénieur Eugène Belgrand développe, à partir de 1854, réseaux d’égouts et adductions, avec l’aqueduc de la Dhuis (1865) puis celui de la Vanne (1874), améliorant l’approvisionnement en eau. La voirie, l’aération des quartiers et l’assainissement deviennent des priorités publiques. Ces progrès s’accompagnent d’expropriations et de déplacements de populations vers les marges, accentuant la demande d’aides. Du Camp éclaire l’articulation entre urbanisme, hygiène et secours, montrant comment l’infrastructure moderne sert la prévention, tandis que la charité tente de répondre aux effets sociaux des transformations.
Aux côtés des administrations, un tissu d’œuvres se déploie. La Société de Saint‑Vincent‑de‑Paul (1833) organise visites et secours à domicile; la Société philanthropique (1780) soutient logements et ateliers; les crèches de Firmin Marbeau apparaissent dès 1844 pour garder les enfants des ouvrières. Le Mont‑de‑Piété de Paris, fondé en 1777, offre des prêts sur gage encadrés. Les bureaux de bienfaisance distribuent pain, combustible et vêtements, financés par dons, legs et centimes additionnels. Du Camp recense ces initiatives et leurs règles, soulignant la combinaison du zèle religieux, de la philanthropie bourgeoise et des cadres municipaux dans l’organisation de l’aide.
L’essor industriel attire une main‑d’œuvre nombreuse et précaire, que complètent des dispositifs de prévoyance. Les sociétés de secours mutuels, réglementées par le décret du 26 mars 1852, versent indemnités et soins à leurs adhérents. La Caisse d’Épargne de Paris, fondée en 1818, encourage l’épargne populaire. Des expériences de logements salubres et à loyers modérés, comme la Cité Napoléon (1851), cherchent à prévenir l’insalubrité et les crises du logement. Du Camp observe ces mécanismes de solidarité et de discipline sociale, articulés avec la charité et l’assistance, et souligne leur rôle complémentaire dans la gestion des risques de la vie urbaine.
Des chocs politiques et militaires mettent ces structures à l’épreuve. La révolution de 1848 nourrit débats sur le paupérisme et l’assistance au travail. L’Exposition universelle de 1867, dotée d’une section d’“économie sociale” sous l’impulsion de Frédéric Le Play, expose caisses d’épargne, habitations ouvrières et œuvres charitables. La guerre franco‑prussienne et le siège de Paris (1870‑1871) mobilisent ambulances, secours d’urgence et sociétés nouvellement créées, telles la Société de secours aux blessés militaires (1864). Du Camp replace la bienfaisance dans ce contexte d’épreuves, où l’initiative privée et la coordination administrative sont sollicitées pour pallier les manques.
Par sa méthode descriptive, nourrie de rapports administratifs et de statistiques, Paris bienfaisant reflète l’idéologie gestionnaire de son temps: classer, mesurer, rationaliser l’aide. L’ouvrage montre la coproduction de l’assistance par l’État, la municipalité, l’Église et les sociétés civiles, dans un cadre centralisé. Sans rompre avec l’ordre établi, Du Camp signale limites et inégalités persistantes, entre quartiers rénovés et faubourgs pauvres, entre secours temporaires et besoins durables. Ce portrait critique sans outrance éclaire les débats qui s’ouvrent ensuite sous la Troisième République sur l’assistance publique, la laïcisation hospitalière et l’extension progressive des protections collectives.
Un vieux proverbe a dit: Qui a bu boira; j’en reconnais la justesse aujourd’hui. Je m’étais promis de ne plus m’occuper des œuvres de la charité privée croyant avoir dit tout ce que j’avais à en dire. Serment d’ivrogne, auquel je vais manquer sans scrupule. Certaines questions sont inépuisables: on peut en parler pendant de longs jours, sans parvenir à formuler la solution définitive; il est presque imprudent d’y toucher, car elles vous sollicitent, vous rappellent, vous saisissent; on a beau les vouloir repousser, elles vous étreignent, car elles possèdent un charme auquel on ne peut s’arracher. Elles sont toutes-puissantes, elles effacent bien des tristesses; volontiers l’on s’y réfugie pour échapper au découragement; elles consolent de certains spectacles et gardent l’espérance vivace au fond du cœur.
Lorsque les nuages de la vieillesse ont envahi l’horizon de notre existence, lorsque, dans le recueillement de la solitude, on revit par le souvenir les jours écoulés, on s’aperçoit que, semblable au voyageur assis au milieu des ruines, on n’est plus entouré que de débris. La famille a disparu, emportée vers les destinées futures, les amis sont morts, les amours sont éteintes, les vanités ne pèsent plus rien dans la main, les gouvernements sous lesquels on a vécu se sont écroulés les uns après les autres avec une sorte de régularité fatidique. L’avenir est sans promesse et le passé n’a plus que des lamentations. Tout ce qui a fait l’attrait de la vie s’est étiolé ; une seule chose reste inébranlable, grandissant à mesure qu’on la contemple de plus près, belle, vigoureuse, digne d’émulation: c’est la bonté.
Dans un précédent volume, j’ai essayé de raconter les actes de la bonté guidée par la foi catholique. Le sujet était limité, je ne le pouvais dépasser sans sortir d’un cadre déterminé ; il a suffi cependant pour mettre en lumière des actions bienfaisantes dont l’ampleur et la continuité sont admirables; mais en dehors de ces œuvres il en est d’autres qui émanent de conceptions philosophiques et de communions religieuses dont le catholicisme repousse les dogmes. Elles ne sont point à dédaigner et les services qu’elles rendent auront du poids dans la balance de l’éternelle justice.
Ce sont quelques-unes de ces œuvres que je me propose d’étudier, ne serait-ce que pour démontrer qu’en notre pays, parfois si calomnié, il n’est pas une secte, pas une théorie spéculative, pas un groupe si exclusif qu’il paraisse, qui ne soit animé par l’amour du bien, ne cherche à en faire et ne contribue de la sorte à la grandeur nationale. On dirait qu’alors toute dissension cesse, toute rancune s’apaise, toute division s’efface, et que, sans arrière-pensée ni intérêt personnel, chacun s’empresse au dévouement et à la charité.
La France est femme, il y a longtemps qu’on l’a dit pour la première fois; la tête est légère, mais le cœur est riche, ouvert aux aspirations supérieures et avide de sacrifices. Cette bonté, que j’admire entre toutes les vertus, je la retrouve en elle, active, ingénieuse, sachant que bien souvent on en abuse et qu’on la trompe, mais n’en continuant pas moins la route qu’elle s’est tracée, sans souci des déboires qu’on ne lui épargne pas, ni des déceptions dont sa moisson est faite. C’est là, en effet, le grand principe de la bienfaisance: si, parmi les grains qu’elle sème, un seul germe sur une terre fertile, le labeur n’aura pas été vain. Cette bonté, je la retrouve à tous les degrés des conditions sociales, aussi bien dans l’hôtel armorié que dans la mansarde, au château comme dans la chaumière. J’ai été très frappé de cela, lorsque, par fonction, j’ai dû étudier les dossiers relatifs aux actes de vertu proposés aux récompenses que l’Académie française a mission de décerner .
Partout, de chaque coin de la France, s’élève l’hymne de la vertu, hymne très doux que modulent des milliers de voix, que rien n’interrompt, et qui monte incessamment sous le ciel comme une protestation contre les dénigrements systématiques, comme une affirmation de vitalité. Gesta Dei per Francos, disait-on jadis. Si la vertu est l’œuvre même de Dieu, la France est toujours son meilleur ouvrier.
A chacun et à chaque jour suffit sa tâche. Que d’autres racontent les débauches de Paris, sa sottise, sa légèreté et ses incohérences: c’est leur droit et je n’y contredis pas; je les préviens seulement, — et ils peuvent en croire un vieux voyageur, — que les scandales qu’ils mettront au jour, afin d’émoustiller la curiosité des lecteurs, se reproduisent quotidiennement sur les bords de la Tamise, du Tibre, de la Sprée et de la Néva. Le mal a le don d’ubiquité, il ne se mire pas seulement dans les eaux de la Seine. Si la part que j’ai choisie n’est pas exclusive à Paris, elle y est du moins plus imposante qu’ailleurs, et elle prouve que toutes les croyances, toutes les conditions y rivalisent pour l’action du bien.
Janvier 1888.
Maladrérie[1]. — Impuissance de la préfecture de police[4]. — Les divisions. — Prisons à construire. — Ce que devrait être la correction paternelle. — Le méfait féminin. — L’influence de l’homme. — Sa lâcheté. — La faiblesse de la femme. — La détention. — Système vicieux. — Le régime Auburnien. — Garde-malades morales. — Les honnêtes femmes et les femmes dissolues.
La prison de Saint-Lazare, qui, dans le système pénitentiaire de Paris, est exclusivement réservée aux femmes, est une maladrerie. Les anciens bâtiments où saint Vincent de Paul a fondé l’ordre des Lazaristes[2] et des Filles de la Charité[3], qui a porté si loin et si haut le renom de la France, seraient excellents pour abriter une communauté religieuse, mais n’offrent aucune des qualités requises pour une maison de détention; il y a longtemps que ces vieilles masures, aménagées vaille que vaille, pour une destination à laquelle elles n’étaient point préparées, auraient dû être jetées par terre. La préfecture de police, qui la gouverne, n’y peut rien; elle n’est que pouvoir exécutif, elle n’ordonnance point son budget, elle accepte celui qu’on lui impose, quand elle n’est point obligée de faire annuler, par l’autorité supérieure, les délibérations maussades qui le lui refusent. Mieux que personne, elle connaît les inconvénients de cette prison détestable; il faut sa vigilance et le dévouement de son personnel spécial pour y remédier à peu près.
Sous le même toit, entre les mêmes murailles, dans le même air contaminé, sont enfermées les prévenues, — les détenues, — les filles publiques en punition administrative, — les filles mineures gardées à la correction paternelle en vertu d’un jugement ou d’une ordonnance du président du tribunal de première instance, — quelques vieilles femmes reçues en hospitalité. Ce n’est pas tout. L’infirmerie est un Lazaret: on y conserve, en quarantaine et jusqu’à guérison, certaines espèces de femmes atteintes de maladies contagieuses. Elle est toujours pleine; mais on peut la décupler et la remplir, jamais elle ne se refermera sur toutes celles qui devraient y être et qu’une campagne odieuse, criminellement menée contre le service des mœurs, veut rendre à la liberté, comme si l’on avait rêvé d’en faire des agents d’insalubrité, d’épidémie et de corruption.
Toutes ces malheureuses vivent dans des divisions séparées, que des grilles isolent les unes des autres. Il suffit d’avoir étudié les prisons pour savoir que le système cellulaire le plus étroit n’empêche pas les détenus de communiquer entre eux. On peut juger d’après cela ce qui se passe à Saint-Lazare: un vent de dépravation souffle à travers les clôtures, flétrit les âmes, dessèche les cœurs et brise souvent de pauvres créatures qui n’avaient été que courbées par les ouragans de la vie. J’ai visité jadis cette prison, je l’ai étudiée en tous ses détails, avec le directeur, avec la supérieure des sœurs de Marie-Joseph, avec les médecins; j’en suis sorti écœuré et, — pourquoi ne pas l’avouer? — avec une pitié sans pareille pour les misérables, pour les infortunées qu’on semble prendre à tâche de repousser dans le vice, lors même qu’elles voudraient lui échapper.
Les efforts que, depuis plus de trente ans, la préfecture de police a faits pour obtenir qu’une nouvelle prison destinée aux femmes, moralement, hygiéniquement aménagée, fût mise à sa disposition, ont échoué. Mauvais vouloir de l’autorité supérieure, difficultés d’argent qui sont les pires de toutes en matière d’amélioration administrative, indifférence pour les détenues: contre quoi s’est-on heurté, je n’en sais rien; mais la vieille léproserie subsiste et l’on est encore, l’on est toujours réduit à en tirer parti comme l’on peut. Cet état de choses est détestable et il ne serait qu’humain de le faire cesser au plus tôt.
Le conseil municipal, maître en cette question, car les cordons de la bourse sont entre ses mains, se porte volontiers champion des faibles, des petits, des souffrants et même des révoltés; il devrait bien faire acte de bon vouloir en faveur des femmes coupables, égarées, perdues, et bâtir pour elles des maisons de détention où elles ne seraient plus exposées à un contact périlleux pour elles-mêmes, périlleux pour la sécurité publique et qui n’est, en somme, qu’une école de démoralisation. Si la loi a le droit de punir, elle a le devoir d’amender[2q], et elle peut, sans s’amoindrir, tendre à restituer à la collectivité des forces individuelles qui ne soient plus nuisibles. Or à Saint-Lazare, dans la promiscuité même de tous les vices, il est difficile, pour ne dire impossible, d’agir d’une façon efficace sur l’esprit des détenues.
Chacune des divisions de la maison de détention pour femmes devrait être représentée par une prison particulière; les hommes sont privilégiés: Mazas[6] contient les prévenus; la Santé, Sainte-Pélagie[7] renferment les condamnés; à Saint-Lazare, ces deux catégories si différentes de prisonnières sont pêle-mêle, ou peu s’en faut. Il faudrait donc une maison de prévention pour les femmes qui attendent le jugement, une maison de répression pour les jugées, une maison pour les femmes soumises à l’action administrative, une infirmerie spéciale que l’on pourrait installer dans un pavillon ajouté à l’hôpital de Lourcine, et enfin une maison exclusivement consacrée aux jeunes filles enfermées par voie de correction paternelle. Ce sont celles-ci, dont le péché le plus souvent n’est fait que d’excès de jeunesse et d’inexpérience, qui réclament avant et par-dessus toutes les autres la sollicitude administrative et l’attention des âmes dévouées. Bien souvent pour ces malheureuses enfants, la chute n’a été qu’accidentelle, et le père qui les fait enclore en cellule se débarrasse simplement d’une surveillance dont ses libertés d’allure ne s’accommodent pas.
Si jamais notre vœu se réalise, si un accès de phi lanthropie, qui ne serait que trop justifié, émeut le cœur de ceux auxquels incombe le soin du budget municipal, si une maison est enfin consacrée à l’isolement et au salut de pauvres fillettes que l’on doit rendre aux bonnes mœurs, à la maternité, aux devoirs de la famille, que cette maison soit construite hors de Paris, loin de la ville tumultueuse où les sollicitations du vice parlent plus haut que les exemples de la vertu. L’hygiène morale ne suffit pas à purifier les êtres flétris dès les premières années; sans revenir à Florian ou à Gesner, sans croire à l’innocence champêtre, on peut estimer que le milieu n’est pas sans influence sur l’esprit, et que les grands bois, les prairies, la vaste étendue des champs, donnent d’autres enseignements que de vieilles murailles saturées d’impureté. C’est en pleine campagne qu’il faut les envoyer, et les astreindre non pas au travail agricole, auquel elles sont impropres, mais aux besognes féminines, à la couture, à la broderie, à l’apprentissage de métiers sérieux où elles trouveront le gagne-pain de l’avenir, sans discipline trop rèche, sans cette morale banale qui ne tient pas compte des aptitudes particulières et qui, par cela même qu’elle s’adresse à tout le monde, ne parvient à convaincre personne. Que le travail soit assidu, qu’il soit surveillé, qu’il soit exigeant, mais qu’il soit coupé par des récréations dont la jeunesse a besoin sous peine de s’étioler; qu’il soit récompensé par des jeux violents qui fatiguent, qui apaisent et font oublier. Ici il ne s’agit point de punir, il ne s’agit que d’améliorer. Or, pour une jeune fille de quatorze à vingt et un ans, le séjour à Saint-Lazare est une punition, et la plus dure de toutes.
Lorsque nous étudions aujourd’hui le système des prisons et des hôpitaux du siècle dernier, nous reculons d’horreur. L’historien qui, dans cent ans, remuant les vieux papiers et consultant les documents officiels, voudra reconstituer Sainte-Pélagie, Saint-Lazare, le Dépôt[8] de mendicité de Saint-Denis et la Salpêtrière, ne comprendra pas que de tels établissements décrépits, insalubres à tous les points de vue, aient pu subsister de nos jours, et il en conclura que Paris, — la Ville Lumière! — avait des parties dont l’obscurité morale est désespérante. La lenteur et la difficulté des communications font comprendre que jadis on ait installé à Paris même des établissements hospitaliers ou pénitentiaires dont la vraie place était aux champs; il n’en va plus de même à l’heure qu’il est, et les chemins de fer sont, à cet égard, un auxiliaire qu’il serait facile d’utiliser. Chacun y trouverait son compte: les vieillards reçus en hospitalité, les enfants soumis à la correction paternelle, et l’administration elle-même, qui serait débarrassée de bien des soucis qu’elle doit aux maisons défectueuses qu’on la condamne à utiliser.
Les femmes dont je vais avoir à parler n’appartiennent pas indistinctement à toutes les catégories que garde Saint-Lazare; je ne dois et ne veux m’occuper que de celles que réclame la justice, qu’elle juge, qu’elle condamne ou qu’elle acquitte. Et encore, parmi celles-ci, les criminelles échappent à mon étude, car, lorsqu’elles ont comparu en cour d’assises et qu’elles ont été frappées d’une peine dépassant un an et un jour d’emprisonnement, elles sont conduites dans les maisons centrales, où il leur sera interdit de parler et où leur nom ne sera plus qu’un numéro d’ordre. Si après leur condamnation elles demeurent encore quelque temps à Saint-Lazare, c’est parce qu’à ses diverses attributions la vieille geôle joint encore celle d’être dépôt des condamnées. Les femmes sur lesquelles s’étend l’œuvre à la fois protectrice et réparatrice que je compte étudier dans ses origines et dans son action, sont ou ont été pour la plupart justiciables de la police correctionnelle. C’est le menu fretin du méfait féminin de Paris, très souvent condamné cependant, car le magistral, devant lequel le délit défile avec ses mille variétés et ses constantes récidives, est moins sujet à l’émotion que le jury.
Il peut se rencontrer, par suite d’un de ces incidents imprévus que la vie à outrance de Paris multiplie, qu’une femme bien élevée, riche et d’éducation sérieuse soit emportée par la passion et commette un de ces actes auxquels ni la police ni la justice ne peuvent rester indifférentes; mais ces cas sont rares, et le plus souvent les sentiments violents, les mauvais instincts sont dominés par la timidité native ou par l’empire de la retenue acquise. Le diable n’y perd rien, mais du moins le scandale public est évité.
Dans les couches sociales inférieures il n’en est plus ainsi: les défaillances sont nombreuses, peu combattues, excusées sinon encouragées par l’exemple, suscitées bien souvent par la misère, et, — j’ose le dire, — presque justifiées par l’abandon, par la brutalité, par la lâcheté de l’homme, qui se soucie peu de la femme et la réduit parfois aux nécessités les plus aiguës. Ce que les faux ménages ont fourni de clients aux chambres correctionnelles dépasse toute mesure et prouve que l’absence de moralité a des conséquences d’autant plus graves qu’elle sévit dans les classés infimes de notre société. Si sur les hauteurs elle est ordinairement dissimulée et sans résultats sérieux, elle devient redoutable par les suites qu’elle entraîne aussitôt qu’elle tombe dans les bas fonds.
Soumise à des misères périodiques, la femme est moins responsable que l’homme; elle mérite plus d’indulgence de la part des magistrats et plus de soins de la part des personnes bienfaisantes qui cherchent à réhabiliter les défaillances et à rendre les forces aux âmes affaiblies. Dans ce monde si nombreux à Paris, toujours renouvelé par les envois de la province, la femme est maintenue en état de servage: bête de somme, bête à plaisir, bête de travail; l’homme la prend, la quitte, la reprend, la renvoie au gré de sa fantaisie; il l’astreint au labeur, se fait nourrir par elle, la démoralise pour s’amuser, lui enseigne l’art de boire, l’associe à ses débauches tant qu’elle est jeune et la rejette à la borne dès que la vieillesse, — si hâtive aux existences déréglées, — l’a touchée de son doigt. Lorsque de malheureux petits êtres sont issus de ces unions illégitimes et tourmentées, c’est la mère qui en porte le fardeau; l’homme a bien autre chose à faire, en vérité, que de s’occuper de la marmaille. Elle dit comme Martine: «J’ai quatre pauvres petits enfants sur les bras;» on lui répond comme Sganarelle: «Mets-les par terre.» Elle se lamente, elle pleure, elle dit: «J’aime-mieux mourir!» On lui crie: «Eh bien! crève donc! ce sera un bon débarras!» On la pousse à la porte, à coups de pied, ainsi qu’un chien galeux.
Un magistrat a dit: «En toute affaire criminelle, cherchez la femme.» On peut retourner la proposition: «Lorsqu’une femme est coupable, cherchez l’homme.» Quand il n’a pas été l’instigateur immédiat, ce qui arrive fréquemment, il a été l’instigateur moral; c’est lui qui lentement, par l’action, continue du mauvais exemple, a désagrégé ce qui restait de bon, de révolté contre le mal dans la créature qu’il a momentanément liée à sa vie et dont il a fait, sans trop de peine, je le reconnais, un instrument façonné selon ses vices. Elle a tout supporté par faiblesse, par tendresse peut-être, à coup sûr par habitude, par affection pour ses enfants; lorsqu’elle a regimbé devant l’injustice, elle a été vaincue par la violence et terrassée. Si un compagnon de «son homme» a été témoin de la correction, il aura dit: «Elle en a assez comme cela, ne la tue pas! «et c’est peut-être ce qui l’aura sauvée. Mauvais monde que celui-là, où l’ivrognerie a peu d’intermittences, où le méfait ne paraît pas répréhensible, où l’effort est permanent pour échapper à toute responsabilité, où le sentiment du devoir, le respect de soi-même, la conscience, la vertu sont remplacés par la crainte du gendarme, lequel est l’ennemi public, puisqu’il représente la loi.
Dans de tels milieux, qui s’étendent comme une nappe d’eau croupie sous les substructions sociales de Paris, la femme, si elle n’est pas née vicieuse, le devient rapidement; elle se perd, elle est perdue. Ne faites point appel à sa dignité, elle n’en a pas; ne lui parlez point de morale, elle ne sait ce que c’est; n’évoquez pas sa volonté, elle n’en a plus. Maltraitée, chassée, sans feu ni lieu, sans argent, sans moyen d’en gagner, où ira-t-elle? A la bonne maison de la rue Saint-Jacques, dont la Société philanthropique a fait un asile de nuit pour les femmes; oui, certes, si toutefois elle la connaît. Elle y pourra rester pendant trois jours, heureuse et presque réconfortée, en arrivant le soir, de pouvoir se chauffer au poêle et de manger la soupe auprès de ses compagnes de misère affamées comme elle. Et après? que deviendra-t-elle? où dormira-t-elle? où ramassera-t-elle le pain quotidien qu’elle n’a pas demandé à un Dieu auquel elle ne croit guère et auquel elle ne pense pas? C’est là l’heure redoutable d’où va dépendre toute une destinée.
Si le hasard, la grande divinité des malheureux, ne lui fait rencontrer sur sa route la main bienfaisante qui éloigne de l’abîme, elle y tombera. Qu’a-t-elle fait? Je ne sais; elle a volé, elle a fraudé, elle a commis un de ces mille délits sur lesquels, sous peine d’abdication, la police est contrainte d’ouvrir les yeux. Elle a passé la nuit au poste, dans cette immonde chambre que le jargon des malfaiteurs appelle le violon. Au matin, elle est montée en voiture cellulaire, elle a été conduite au Dépôt et écrouée après avoir reçu un pain qui pour elle sera un objet de nécessité première, presque un objet de luxe. — Je disais à une détenue: «Vous ennuyez-vous beaucoup?» Elle me répondit: «Je ne peux pas dire que je m’amuse, mais c’est quelque chose de manger tous les jours. «— Le soir de son entrée au Dépôt, au plus tard le lendemain, elle sera transportée à Saint-Lazare, où la préfecture de police la garde à la disposition de la justice. Elle est placée à la première section, c’est-à-dire à la détention; c’est là qu’elle attendra son jugement, c’est là qu’elle reviendra après sa condamnation.
Le système pénitentiaire de la détention est rudimentaire, et par conséquent défectueux. Les détenues travaillent en commun dans des ateliers, silencieuses et sous la surveillance des sœurs de l’ordre de Marie-Joseph. Là, par de bonnes paroles, à l’aide de certaines lectures, on peut, à la rigueur, apporter de l’apaisement à ces âmes farouches et faire entrer quelques rayons de lumière dans ces cerveaux obscurcis. La journée est relativement bien employée; n’acquerrait-on, près des longues tables devant lesquelles on est assise, qu’un peu l’habitude du travail, ce serait déjà un bienfait; sans compter que l’on y gagne quelques sous, qui, accumulés, forment ce que l’on nomme «la masse» et serviront à pourvoir aux premiers besoins, à la fin de l’emprisonnement: à moins que «l’homme» n’attende la libérée à sa sortie de la geôle et ne les lui enlève par droit de préhension: quia nominor leno.
Lorsque la nuit est venue et que l’heure du coucher a sonné, les détenues sont conduites dans leur chambre; non, pas dans leur chambre, mais dans leur chambrée, ce qui n’est point la même chose et ce qui est vicieux au premier chef. Les chambrées contiennent deux, quatre, six, huit lits et, par conséquent, échappent à tout contrôle, car celui que l’on peut exercer par le judas dont les portes sont munies est illusoire. Dès lors, le bénéfice de la journée, si bénéfice il y a, est perdu: c’est la toile de Pénélope de la dépravation; chaque nuit détruit la besogne de chaque jour. Le dortoir en commun, éclairé au gaz, avec les lits nombreux et où peut dormir une surveillante, est préférable à ce groupement de perversités réunies loin des yeux, mises en contact, chuchotant d’étranges récits, se vantant de leurs actes coupables, et que l’on dirait rassemblées pour des œuvres néfastes. Cela seul démontre que Saint-Lazare est impropre au service qu’on lui impose et qu’il n’est que temps de démolir, de remplacer cette maison pestiférée.
La prison réservée aux femmes, — à quelque catégorie de détenues qu’elles appartiennent, qu’elles soient prévenues, qu’elles soient condamnées par la justice, qu’elles soient punies par l’administration, qu’elles soient enfermées par voie de correction paternelle, - — doit être disposée pour le système Auburnien[5]: travail en commun dans les ateliers pendant le jour, isolement en cellule à un seul lit pendant la nuit; sinon la prison est la pire des écoles, et c’est ce qui se produit actuellement à Saint-Lazare, où les prisonnières, détenues et jugées, sont perpétuellement gardées en haleine par le vice qui rôde autour d’elles et les pénètre comme la plus contagieuse des épidémies. Si l’on veut bien reconnaître que le penchant au délit et l’instinct du crime sont un mal moral, on conviendra qu’il serait peut-être sage de traiter ce mal comme on traite le choléra ou la peste et de lui bâtir des lazarets.
L’énergie sédative de l’isolement est parfois considérable sur l’être humain qui a failli, n’en déplaise aux philanthropes à courte vue pour lesquels le bien-être du malfaiteur prime la sécurité des honnêtes gens; on peut sortir amélioré d’une cellule, on ne sortira jamais qu’empiré d’une prison en commun[3q]. Je crois que pas un des hommes qui se sont occupés sérieusement du régime pénitentiaire ne contredira cette opinion. Les maisons où les détenus sont en communications fréquentes, — Saint-Lazare, Sainte-Pélagie, une des sections de la Santé, — sont la pépinière des récidivistes; on le sait à la préfecture de police et à la justice correctionnelle.
L’action que les personnes bienfaisantes cherchent à exercer sur les prisonniers, dans l’espoir souvent déçu de les ramener au bien, de les relever à leurs propres yeux, de les rendre à une existence laborieuse, est bien plus puissante dans la séquestration que dans la promiscuité. En ce dernier cas, l’effort doit être incessant et poussé à l’extrême; bien souvent il est vain ou ne produit qu’un effet momentané, et le péché ressaisit celui qu’on avait tenté de lui arracher. On ne désespère pas cependant, et on recommence avec la ténacité des âmes qui ont foi en elles, parce qu’elles ne veulent que le bien, et que la pitié dont elles sont animées les empêche de se décourager. Qui sait si les Danaïdes n’ont pas enfin réussi à remplir leur tonneau?
L’état moral et l’état matériel des malheureuses qui vivent à la détention de Saint-Lazare a ému des cœurs compatissants. Des femmes honnêtes, dans la stricte acception du mot, mères de famille, glorieuses des enfants qui croissent à l’abri de leur vertu, sans acception de croyances religieuses ou de théories philosophiques, se sont concertées dans la pensée de porter secours aux pauvres créatures qui, de chute en chute, sont venues tomber dans la maison où saint Vincent de Paul a prié avant de partir pour aller racheter les captifs des villes barbaresques. Que sa grande âme faite d’indulgence et de commisération inspire celles qui viennent dans les lieux qu’il a habités, pour faire renaître l’espérance et préparer la réhabilitation! Pareilles à ces femmes du monde qui se font les garde-malades des pauvres, qui vont dans les hôpitaux soigner les grabataires et panser les plaies répugnantes, elles sont entrées courageusement dans cette léproserie du vice pour consoler les désespérées, apaiser les révoltées et redresser les victimes de leur propre faiblesse.
Labeur ingrat, souvent mal récompensé, exposé à bien des déceptions, mais qui ne les fait point reculer, car elles ont le cœur vaillant, et peut-être bien aussi portent-elles en secret l’orgueil de leur sexe qu’elles trouvent déprimé par nos lois masculines et qui ne reprend l’égalité complète que devant la répression. Leur lutte est incessante, car le vice est multiple et revêt toutes les formes pour se manifester comme pour se dissimuler, même à la bienfaisance qui le constate par cela seul qu’elle s’y intéresse. La violence que ces femmes de bon vouloir se sont imposée pour ne point fuir le champ de combat doit être considérable, car rien n’est plus odieux à l’honnête femme que le contact de la femme dissolue. Elles dégagent l’une et l’autre une électricité qui se repousse: ce sont les sœurs ennemies; pour que celle-ci s’apitoie et que celle-là se laisse attendrir, il faut la rencontre de deux fortes résolutions qui n’est point fréquente et n’en est que plus louable.
La femme qui laisse le foyer respecté, les enfants attentifs, la famille sans reproches pour s’engouffrer dans la sentine de Saint-Lazare, afin d’y découvrir une créature à sauver, met sous ses pieds les préjugés mesquins, fait taire les scrupules conventionnels, sait vaincre les timidités de son sexe, développées, entretenues par l’éducation. Elle ressemble à ces pêcheurs qu’au temps de ma jeunesse j’ai vus sur les bords de la mer Rouge: ils plongent, sans souci des requins qui les guettent peut-être, se déchirant les muscles contre les madrépores, le sang aux narines, le sang aux oreilles, mais insensibles à la douleur comme au péril, car ils espèrent rapporter la perle qu’ils cherchent et que sans doute ils ne trouveront pas. Je suis resté bien des heures à les contempler, et je les admirais même lorsqu’ils revenaient les mains vides. Il n’est point donné à tout le monde d’accomplir la belle action, mais on ne peut qu’applaudir ceux qui la tentent.
Un prix de l’Académie française. — Louise Crombach[9]. — Les doctrines fouriéristes. — Dupe. — La comtesse de Caylus. — Évasion. — Introduction des sœurs de Marie-Joseph. — Exclusion des dames visiteuses. — Pauline de Grandpré. — Commisération. — «Saint-Lazare csl une horrible plaie sociale.» — Une visite. — La révélation de l’œuvre. — A la sortie de prison. — La quête des vêtements. — Les enfants. — Faute d’un bon avocat. — Suicide. — Conseil judiciaire de l’œuvre. — Les statuts provisoires. — La guerre et la Commune. — Reprise de l’œuvre. — Retraite de Pauline de Grandpré. — Mme de Barrau. — Mme Isabelle Bogelot. — Faible cotisation. — L’exercice du bien.
Ce n’est pas la première fois que l’on s’efforce d’agir sur les détenues de Saint-Lazare; je dis les détenues, car l’infirmerie et la correction paternelle sont ouvertes depuis longtemps aux dames du Bon-Pasteur, qui y pêchent en eau trouble, qui parfois réussissent à pénétrer l’âme de quelques pauvres fillettes, prématurément perdues, qu’elles arrachent à la débauche et emmènent dans des maisons silencieuses où l’on vit sous la règle des habitudes monacales . Pour les détenues il n’en est point ainsi: lorsqu’elles auront purgé leur condamnation, elles reprendront la liberté de l’existence et la responsabilité de soi-même.
Ce fut une femme de lettres, récompensée, en 1840, par l’Académie française pour un livre intitulé le Jeune libéré, qui la première s’en occupa, ne vit en elles que des sœurs malheureuses et crut à leur innocence jusqu’à favoriser une évasion. Elle se nommait Louise Crombach, avait de l’esprit, beaucoup de sensibilité et s’était, avec enthousiasme, ralliée aux doctrines fouriéristes qui tenaient un grand compte des exigences de la matière. Le principe fondamental de la doctrine: «à chacun selon ses besoins,» promettait la civilisation en pâture au dévergondage des appétits. J’ignore si Mlle Crombach s’abaissa des théories à la pratique, mais on peut croire qu’elle avait l’âme tendre et que sa naïveté lui faisait voir des victimes là où il n’y avait que des coupables. Employée à Saint-Lazare en 1842, nommée dame inspectrice en 1844, elle a ses grandes entrées à la détention, s’engoue d’une femme Guinard, condamnée pour escroquerie, très habile en l’art de feindre, l’admire, la plaint, lui donne de l’argent et finit par s’apercevoir qu’elle a été dupée par une intrigante d’une duplicité supérieure.
L’exemple n’éclaira pas la pauvre fille, que dévorait le besoin de se dévouer et qui rêvait l’abolition du mal par l’harmonie universelle, ainsi que le prophète Fourier l’avait annoncé à ses disciples. Joséphine Chaylus, qui se disait comtesse de Caylus et comtesse de Marsan, — fort peu de chose en somme, — prévenue de faux en écritures commerciales, n’allait pas tarder à s’asseoir sur la sellette de la cour d’assises. Le cas était grave alors et entraînait la peine de la reclusion après l’exposition publique. Les charges étaient accablantes et la condamnation paraissait certaine. L’honnête Crombach avait le cœur ému en pensant que cette femme d’élite, cette comtesse que la malice des hommes accusait injustement, comparaîtrait devant un jury qui serait peut-être assez aveugle pour ne point reconnaître son innocence. Elle se jura de la sauver, et elle abusa de ses fonctions d’inspectrice pour la faire évader. La préfecture de police se fâcha, et ce fut Louise Crombach qui fut traduite en cour d’assises, où elle s’entendit condamner à deux années d’emprisonnement. Un vice de formes permit à la cour suprême de casser l’arrêt et de renvoyer l’affaire devant les assises de Seine-et-Oise, qui furent clémentes et acquittèrent cette malheureuse, dont la faute avait été suffisamment expiée par une longue prévention.
C’est à cette date et c’est à la suite de cette aventure que le personnel des gardiennes laïques qui faisait le service à Saint-Lazare fut congédié et remplacé par les sœurs de l’ordre de Marie-Joseph. La préfecture de police qui, par expérience et par tradition, est perspicace, sait que certaines maladies morales ou physiques ont besoin d’infirmières spéciales, et que c’est aux communautés religieuses, au renoncement volontaire, au dévouement professionnel, qu’il est sage de les emprunter; car là plus qu’ailleurs on rencontre la discipline, la bonne tenue et le désintéressement. Si le zèle sur certaines questions y peut parfois paraître excessif, ce défaut de mesure dans des croyances où l’on voit un bonheur que l’on voudrait faire partager, est racheté par une abnégation de soi-même et un sentiment du devoir qui sont un garant de sécurité pour l’administration et de justice pour les détenus.
Non seulement les religieuses prirent possession de la prison, mais les dames visiteuses en furent écartées; l’exemple de Louise Crombach avait rendu défiant, on leur interdit l’entrée des chambrées et des ateliers où elles venaient faire des lectures pieuses, répéter quelques bribes des sermons entendus au prêche et qui n’étaient pas toujours écoutées avec le recueillement désirable. Plus d’une détenue avait feint de dormir, et les moins respectueuses s’efforçaient de ronfler. Les résultats obtenus avaient été de si mince importance, que toute visite fut supprimée. Saint-Lazare fut séparé du monde extérieur et resta livré à sa propre contagion.
Cette période d’isolement dura jusqu’en 1865. A cette époque — 24 août — l’abbé Michel fut nommé aumônier de la prison; il amena avec lui sa nièce, qui ne le quittait point, qu’il avait élevée et qui se nommait Pauline de Grandpré. En entrant dans la prison où, lors des plus mauvais jours de la Terreur, André Chénier avait chanté la Jeune Captive, qui se souciait plus des saillies du comte de Montrond que des vers du poète, la première impression de Mlle de Grandpré fut pénible, et ce ne fut pas, je pense, sans quelque effroi qu’elle vit défiler devant elle le troupeau du vice et de la dépravation. Si le contact n’était pas immédiat, il n’en était pas moins douloureux: elle voyait les détenues descendre de la voiture cellulaire, se promener dans les préaux; de ses fenêtres, elle surprenait leurs conciliabules secrets. Le jour, elle les entendait chanter; la nuit, elle les entendait crier, gémir et sangloter.
Au malaise des premières heures succéda la pitié, l’ineffable pitié des grands cœurs pour ce qui souffre, même lorsque la souffrance est méritée. C’est là un sentiment, je dirai même une sensation, dont il est impossible de se défendre lorsqu’on visite les cabanons et les ateliers d’une maison pénitentiaire. On a beau se dire que l’on est en présence de coupables que la loi avait mission de frapper, que la société avait le devoir de séquestrer, on n’en est pas moins ému, on les regarde avec commisération et l’on ne peut s’empêcher de dire: Pauvres gens! Mlle de Grandpré n’échappa point à cette oppression morale, qui devient physique à force d’être intense. Elle oublia les délits, elle oublia les crimes et ne vit plus que l’infortune. Elle fit une observation qui n’est pas sans valeur: sous le même costume, dans les habitudes d’un règlement uniforme, jeunes ou vieilles, laides ou jolies, toutes les détenues se ressemblent; on dirait que la captivité les a modelées de la même façon et jetées dans le même moule. Il faut du temps et une certaine attention pour les distinguer les unes des autres et mettre un nom sur leur visage.
Ce qui la frappa d’abord, c’est l’action démoralisatrice que la prison semble exercer d’elle-même sur les prisonnières; on dirait qu’elle les pénètre de tous les vices dont elle a été le témoin et leur donne une sorte de sérénité qui n’est autre que le mépris du bien et l’indifférence du mal. Elle l’a dit: «Beaucoup d’entre elles arrivaient pures et épouvantées: elles partaient tranquilles, mais perdues.» Elle interrogeait les directeurs, les détenues, les religieuses, les religieuses surtout, qui ont reçu tant de confidences. De ce qu’elle avait vu, entendu, remarqué, elle tira cette conclusion: «Saint-Lazare est une horrible plaie sociale[1q]. «Je n’y contredirai pas.
Elle sentait que là il y avait du bien à faire, des âmes faibles à fortifier, une matière indolente à soutenir, une misère redoutable à combattre; elle y rêvait et cherchait un moyen de venir en aide à tant d’infortunes qui, si elles n’étaient soulagées, restaient menaçantes pour la société et redeviendraient promptement un péril. Elle était de la maison où son oncle, l’abbé Michel, était vénéré ; elle s’y promenait dans les corridors, entr’ouvrant le judas des portes, regardant, sans mot dire, dans les chambrées, se mêlant parfois aux détenues et causant avec elles pendant la promenade au préau, toujours hantée, comme d’une idée fixe, par son projet de leur être adjuvante. Elle a passé là de tristes heures, surexcitée par son bon vouloir, retenue par son impuissance et se répétant: Comment faire? Elle découvrait nettement la route et ne savait comment s’y engager. Elle y fit le premier pas vers Noël de 1866.
Le temps était dur et sombre, elle était seule, rêvasseuse, au coin de son feu; on sonna timidement à sa porte, elle alla ouvrir et aperçut une femme livide, qui parlait à voix basse, comme si elle avait honte de ce qu’elle disait. On l’entendait à peine; mais, à la voir, on la devinait: elle avait faim, elle avait froid; elle demandait à manger; elle se rappelait avoir aperçu dans les couloirs de la prison Mlle de Grandpré, qui l’avait regardée sans mépris ni colère; elle était à bout de voie, près de tomber au coin d’une borne et de s’y laisser mourir; elle était venue l’implorer. Mlle de Grandpré s’empressa; à côté de la cheminée on servit un repas à la malheureuse, qui put se rassasier et se chauffer avec délices. Pendant qu’elle mangeait, Mlle de Grandpré écarta une sorte de loque qui lui servait de manteau et s’aperçut qu’elle n’avait pas de linge. De tous les signes de la misère, c’est celui-là peut-être qui produit l’impression la plus poignante sur une femme bien élevée. Quoi! pas de chemise! Non, ni bas, ni jupon, ni fichu! Mlle de Grandpré courut à ses armoires et la pauvre fille fut pourvue de ce qui lui manquait.
Elle se nommait Françoise Il.... Accusée d’escroquerie, elle avait été arrêtée et conduite à Saint-Lazare. Après une instruction judiciaire qui avait - duré trois mois, on avait reconnu son innocence, et une ordonnance de non-lieu l’avait rendue à la liberté. Près de cent jours de prévention, c’est beaucoup lorsque l’on n’est point coupable. Sortie de prison, elle avait pour toute fortune trois francs, que le garni et la nourriture enlevèrent rapidement; ne voulant pas mendier, elle sollicita un secours à la préfecture de police, qui lui proposa l’hospitalité de Saint-Lazare; elle se sauva épouvantée, marcha pendant plusieurs nuits dans Paris, ramassant quelques détritus aux tas d’ordures, couchant, quand elle l’osait, dans «l’allée» des maisons à porte bâtarde, échappant par miracle aux rondes des sergents de ville, qui l’eussent «ramassée» comme vagabonde, pleurant et se demandant pourquoi elle était si durement punie, puisqu’elle était innocente. Un matin, elle s’assit sur une des berges de la Seine, ses genoux dans les mains, l’œil fixe, regardant couler l’eau, qui l’attirait et lui promettait la fin de ses misères. En elle quelque chose se révolta qui ne voulait point mourir. Elle se souvint tout à coup de Mlle de Grandpré : Essayons! Elle vint heurter à sa porte, ne se doutant pas qu’elle apportait la lumière à un esprit qui se débattait encore dans les brouillards de ses projets et qu’elle allait provoquer la création de l’Œuvre des Libérées de Saint-Lazare. L’appellation est rigoureuse: elle délimite le champ de l’action et détermine le but que l’on veut atteindre.
Mlle de Grandpré comprit que tout effort tenté sur les détenues serait vain et détruit par le mauvais exemple, par les conseils pernicieux, par le faux amour-propre, par la vantardise, qui sont, jusqu’à présent, le produit le plus net des prisons en commun, où l’on s’excite mutuellement, où l’on se défie au méfait, où la perversité railleuse triomphe facilement des volontés débiles. C’est à la sortie de la maison pénitentiaire, après la peine subie, à l’heure inéluctable de l’humiliation du passé et de l’inquiétude pour l’avenir, qu’il faut agir. Il y a là une heure d’angoisse à laquelle les cœurs les plus endurcis ne peuvent se soustraire: «la masse» gagnée par le travail des ateliers est si maigre, qu’elle sera promptement dissipée; que faire? On n’aura même plus le grabat et le pain bis de la geôle, qui du moins permettait de dormir et qui calmait la faim. Où se placer, où trouver la besogne qui fera vivre? Nul ne veut d’une condamnée; comment dissimuler ses antécédents, comment avouer d’où l’on sort? Questions insolubles, auxquelles le plus souvent la récidive a répondu. A ce moment il faut intervenir; c’est ce qu’a fait Mlle de Grandpré, c’est ce que font les âmes généreuses auxquelles elle a ouvert la voie.
Empêcher la misère d’étreindre une malheureuse qui, après tout, est quitte envers la société, puisqu’elle a expié sa faute et que la faim pousserait à de nouveaux délits; l’aider dans la mesure du possible, lui offrir un abri transitoire, la vêtir pour qu’elle ait une tenue décente et soit protégée contre le froid; s’interposer près de la famille, dont parfois la feinte sévérité cache le désir de s’épargner quelque dépense; la rapatrier, si elle consent à retourner au pays, qu’elle a eu tort de quitter; la défendre contre elle-même, raffermir ce qui peut rester en elle de volonté bonne, faire acte de maternité envers elle et la maintenir en ligne droite chez les patrons qui auront bien voulu l’accepter, c’est là ce que l’on cherche, ce que l’on obtient plus souvent que l’on ne pourrait croire, et c’est ce qui était contenu en germe dans l’initiative prise par Pauline de Grandpré.
