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L'homme au bracelet d'or, écrit par Maxime Du Camp, est un roman qui se déploie sur le fond complexe des relations humaines et des dilemmes moraux. À travers un style descriptif riche et une narration incisive, Du Camp explore les thèmes de l'amour, de la passion et de la désillusion pendant la seconde moitié du XIXe siècle, une période marquée par des élections politiques et des bouleversements sociaux en France. Le protagoniste, pris dans un tourbillon d'émotions contradictoires, découvre peu à peu la fragilité de ses aspirations romantiques face à la réalité crue de l'existence. Maxime Du Camp, écrivain et journaliste français, était un contemporain de Gustave Flaubert et un fervent défenseur du réalisme. Sa carrière littéraire a été façonnée par ses voyages et ses rencontres, notamment son amitié avec Flaubert. Dans L'homme au bracelet d'or, il transpose ses expériences et ses réflexions sur la société de son époque, en particulier les inégalités et les moyens de vivre une vie authentique, aspirations qui transparaissent à travers ses personnages. Recommandé tant pour sa profondeur psychologique que pour sa lecture agréable, L'homme au bracelet d'or s'adresse aux amateurs de la littérature réaliste. Cette œuvre, qui allie style raffiné et thématiques universelles, propose une réflexion poignante sur les relations humaines et le sens de la vie, et mérite une place dans la bibliothèque de quiconque s'intéresse à la condition humaine.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
M. D.
En 1848, M. George d’Alfarey avait vingt-sept ans. C’était ce qu’on appelle dans le monde un jeune homme accompli. Une fortune convenable suffisait à ses goûts, et lui permettait de donner à sa vie une élégance sérieuse et sans futilité. D’une nature indépendante et légèrement sauvage, il n’avait choisi aucune carrière; mais, pour satisfaire aux exigences de son esprit curieux, il avait cherché et trouvé dans l’étude des langues un apaisement aux besoins de travail qui le tourmentaient: il avait été l’un des auditeurs les plus assidus de Burnouf, et il était en correspondance familière avec le docteur L..., de Berlin. Ses amis se moquaient un peu de lui et l’avaient surnommé George Pentecôte; il les laissait rire et ne s’en penchait qu’avec plus d’ardeur sur les étranges alphabets que dessinent de leur calam les peuples de l’Asie.
Fils unique, rejeton plus rêvé qu’espéré d’un mariage tardif, il était né d’un père à cheveux blancs pour lequel il professait une tendresse respectueuse qui touchait de près à l’admiration. Le vieillard était demeuré dans le souvenir de son fils comme le type idéal de l’indulgence et de la fermeté. Il y avait en effet dans ses allures quelque chose de froid et de doux que pouvaient expliquer un grand mépris des hommes et l’habitude de la souffrance. C’était un ancien conventionnel rallié au régime impérial; mais quoique le titre de comte et une dotation assez importante fussent venus solliciter son absolu dévouement, il avait su conserver une indépendance d’opinions que rien ne put jamais vaincre. La restauration rejeta violemment M. d’Alfarey dans la vie privée, où le repos qu’il avait espéré lui devint un insupportable ennui; seul et sans famille, il voulut s’en créer une. Malgré les bons conseils de sa raison et de son expérience, il épousa une jeune fille de vingt ans qui avait quelque beauté, peu de fortune et un vif désir de s’entendre appeler madame la comtesse. La réaction était ardente en ce temps-là contre les idées libérales et impériales, qu’un étrange compromis avait confondues dans la même espérance, et M. d’Alfarey sentit, à l’accueil personnel qu’on lui fit lorsqu’il présenta sa femme dans le monde, que l’heure n’était point encore venue de sortir de sa retraite; il s’enferma donc de nouveau, laissant à la jeune mariée une liberté dont elle usa parfois jusqu’à l’indiscrétion. Madame d’Alfarey sortait souvent seule le soir, et lorsqu’elle restait chez elle, un cercle de jeunes gens et de femmes à la mode s’empressait dans son salon. Elle avait bien quelques favoris parmi ceux qui l’entouraient, mais son vieux mari semblait ne rien remarquer; il accueillait tout le monde avec la même politesse froide, où un observateur sagace aurait sans doute découvert une imperceptible nuance de résignation. Il parlait peu, n’écoutait guère les frivolités qui se débitaient devant lui, et ne se mêlait que très-rarement à la conversation générale. Toutes les fois qu’on avait essayé de le faire causer sur les événements extraordinaires auxquels il avait été mêlé, il était resté muet, repoussant les questions par un mot poli, mais n’y répondant pas. On riait bien un peu de lui, on plaignait volontiers madame d’Alfarey d’être mariée à ce vieux jacobin, ainsi qu’on le nommait; mais chacun lui témoignait en face un respect profond qui n’était pas exempt d’une certaine crainte.
Il était marié depuis plusieurs années déjà, et tout espoir de paternité l’avait abandonné, lorsque sa femme mit au monde un enfant qui fut George. Cette naissance parut ne faire aucune impression sur M. d’Alfarey; il n’avait pour le pauvre petit être vagissant aucune de ces chatteries qui sont la joie des cœurs paternels, et lorsqu’il parlait de George à sa mère, il lui disait invariablement: Votre fils. Cela dura longtemps ainsi. Un jour que le vieillard paraissait plus sombre encore que d’habitude, il prit George, qui avait alors près de trois ans, dans ses bras; il le tint debout devant une glace et le regarda longuement avec une attention dont le bambin se lassait. Il sembla comparer trait à trait ces deux visages, l’un fatigué, jauni, sillonné par l’âge, l’autre frais, rose, tout brillant de vie et de santé ; entre eux, il découvrit, malgré une si grande dissemblance, des rapports réguliers dans les lignes principales. Le vieil arbre et la jeune pousse étaient bien de la même essence; une larme mouilla les yeux de ce père qui se reconnaissait enfin, et, pressant George contre sa poitrine, il l’embrassa avec une tendresse émue, en disant tout bas: — O mon enfant!
De ce jour, M. d’Alfarey devint, en réalité, le guide unique de son fils, et pour ainsi dire son camarade. Il le menait promener, jouait avec lui, lui apprenait à lire, lui expliquait la signification des choses, et semblait vouloir, à force de soins, de patience, de maternité, jeter dans cette jeune tête toutes les fermetés qui raidissaient son âme. Souvent même le soir, lorsque l’enfant, couché par une servante, demandait sa mère, et qu’on lui répondait qu’elle était à l’Opéra, ou au bal, ou dans son salon, qu’elle ne pouvait quitter, M. d’Alfarey apparaissait, s’asseyait près du petit lit, et prenant une des mains de son fils dans les siennes, il lui contait de belles histoires toutes pleines de fées resplendissantes, dont les merveilleuses aventures le berçaient doucement jusqu’à ce qu’il fût emporté par le sommeil.
Le temps marchait; chaque année, le vieillard se courbait un peu plus vers la terre, et l’enfant se dressait dans la vie, fort, déjà sérieux, écoutant avec une sorte de recueillement attendri les phrases qui, des lèvres paternelles, tombaient nettes, concises et formulées comme des sentences. L’union entre ces deux êtres était profonde. George n’eut point de précepteur et ne fut point emprisonné dans un collége; son père sut se multiplier pour suffire à tout, et nul autre que lui ne s’occupa de l’éducation de son fils. Madame d’Alfarey s’accommodait fort de ce genre d’existence; son fils la débarrassait de son mari, son mari la débarrassait de son fils, et quoiqu’elle ne fût point mauvaise mère, elle trouvait dans cet arrangement une latitude plus grande pour les galanteries qui l’occupaient. George l’aimait cependant; mais l’affection qu’il lui portait ne se pouvait comparer à celle qu’il ressentait pour son père. Une circonstance toute fortuite devait affaiblir encore cette affection et lui imposer une contrainte qui refroidit singulièrement les rapports entre le fils et la mère.
Un soir que George avait été conduit au bal, il s’était réfugié dans un salon isolé pendant que son père jouait au whist dans une chambre voisine et que sa mère valsait, malgré les trente-sept ans qui avaient alourdi sa beauté sans trop la détruire. Il était assis dans un coin, sur un canapé, et devant lui trois ou quatre jeunes gens qui ne le connaissaient pas, placés près d’une table à jeu abandonnée, maniaient machinalement les cartes et les fiches, tout en causant à voix haute et en examinant les danseuses qui passaient alternativement devant la porte ouverte.
— Madame d’Alfarey est encore belle, dit l’un.
— Bah! répliqua un autre, la galanterie conserve les femmes comme l’esprit-de-vin conserve les serpents.
— Est-ce toujours le grand C..... qui est son amant?
— Eh! qui sait? Peut-être oui, peut-être non, peut-être oui et non; souvent femme varie, et celle-là abuse de la permission. Son cœur est une girouette qui tourne lors même que le baromètre est à beau fixe.
— C’est égal, interrompit un troisième, c’est une femme forte; elle a su bel et bien engourdir ce vieux jacobin d’Alfarey; elle a eu le talent d’avoir un fils qui lui assure pour l’avenir la fortune de son mari, et de plus elle a si habilement manœuvré dans son intérieur que le père et l’enfant s’adorent, absolument comme s’il y avait entre eux autre chose qu’une responsabilité d’éditeur...
— Mais qui diable était donc son amant quand ce fils est apparu un beau matin comme un nouvel enfant du miracle?
— C’était Y...; non, c’était R...; ma foi, je n’en sais plus rien; mais à coup sûr c’était quelqu’un
Toutes ces paroles, empreintes du cynisme dont les hommes abusent lorsqu’ils causent entre eux, tombèrent comme un flot de glace sur le cœur de George. Quoique fort ignorant de la vie, il en savait et surtout il en devinait assez pour comprendre ce qu’il avait entendu. Trop jeune pour n’être pas ridicule s’il relevait l’insulte que le hasard lui adressait, il courba la tête sous une honte qu’il ne connaissait pas encore, et sortit tremblant de cet odieux salon pour se mêler à la foule des curieux et des danseurs. Il fut silencieux en revenant chez son père, qu’il suivit dans sa chambre à coucher; une grande amertume montait en lui, il savait qu’il devait se taire, et cependant il sentait une question terrible ouvrir ses lèvres malgré lui. Son père était debout devant la glace, occupé à se débarrasser de son costume. George s’approcha de lui, l’embrassa; puis, comme par un subit enfantillage, mettant sa tête près de la sienne, les regardant toutes deux, les comparant, il s’écria: —Voyez donc. père, je suis à présent presque aussi grand que vous.
Dans la glace qui renvoyait la double image, M. d’Alfarey surprit sur le front de son fils une inquiétude inaccoutumée; dans ses yeux encore inhabiles à dissimuler, il vit passer le sentiment douloureux qui torturait l’âme du pauvre enfant; il se rappela que lui-même, treize ans auparavant, dans une heure d’angoisse, il avait comparé et pour ainsi dire compulsé les traits de ces deux visages, dont l’un semblait poser aujourd’hui à l’autre une insoluble question. Avec sa perspicacité habituelle, il comprit le doute qui troublait son fils, et devina que quelques méchants propos l’avaient frappé en plein cœur. Se tournant alors vers George, lui posant les mains sur les épaules, le regardant avec une douceur où étaient contenus tous les amours de la paternité, il lui dit: — Tu as entendu quelque sottise; ne le nie pas, je le devine. Pourquoi t’en troubler? Prends l’habitude de ne jamais laisser descendre jusqu’à ton âme les paroles outrageantes qui tomberont dans ton oreille. Il est tard, va dormir; mais va d’abord embrasser ta mère... Et, ajouta-t-il, ouvrant les bras et scandant chacune de ses paroles, embrasse aussi ton père, mon fils! mon cher fils!
George fut-il dupe de la supercherie de son père? Je l’ignore; mais je sais que dès ce jour il sentit malgré lui s’étioler l’affection qu’il portait à sa mère et se faner cette fleur de respect qui est le parfum des vraies tendresses. Intolérant comme le sont les jeunes gens qui n’ont point souffert encore, il avait des mouvements d’irritation et presque de ressentiment contre sa mère; alors il ajoutait foi aux paroles mauvaises qu’il avait entendues, il trouvait sublime le mensonge paternel, il avait pour le vieillard une compassion douloureuse qui remuait toutes les fibres de son être; il eût voulu, à force de dévouement, lui faire oublier des chagrins refoulés qu’il entrevovait sans pouvoir en mesurer la profondeur. Il comprenait que toute la vie conjugale de M. d’Alfarey avait eu pour base le dogme divin du sacrifice, et ce fut dans ces moments-là, moments pleins de lutte et de torture, qu’il se forma pour lui-même et pour son existence entière la première notion du devoir; elle lui apparut comme une loi implacable à laquelle toute nécessité doit céder. Le doute poignant qui venait l’assaillir lorsqu’il pensait à sa mère mit dans son âme une volonté de bien faire et un imperturbable amour du droit qui furent l’orgueil et firent le malheur de sa vie.
Il avait vingt-deux ans quand son père mourut; la dernière parole du vieillard à son fils fut le mot de Pasquier Quesnel: «Rien n’est nécessaire que ce qui est éternel.» Et il ajouta: «Il n’y a d’éternel que la vérité !»
Après cette mort, George se sentit bien seul; il s’arrangea un appartement séparé dans l’hôtel qu’habitait sa mère, à laquelle il rendait attentivement ses devoirs tout en lui faisant comprendre qu’il désirait mener une existence indépendante, et il se livra à ses études de prédilection. Sa vie fut simple, sans grandes passions, sans amour même, car sa nature froide et concentrée n’était pas faite pour être émue par les faciles coquetteries qui sollicitaient sa jeunesse. Son grand œil, d’un bleu presque noir, que semblaient rendre plus doux encore la pâleur mate de son visage et son large front déjà un peu dégarni, glissait vaguement sur les femmes qui cherchaient son regard, et ne tardait pas à rester fixe comme s’il eût été absorbé dans la contemplation des choses intérieures. Il eut cependant quelques-unes de ces petites aventures secrètes auxquelles ne peut se soustraire un homme du monde, mais on pourrait dire, presque à coup sûr, que son cœur n’y fut pour rien. Il n’avait donc pas encore aimé et commençait à croire fermement qu’il n’aimerait jamais, lorsque, vers la fin de l’année 1848, il rencontra dans un salon madame de Chavry, dont le mari, ministre plénipotentiaire dans une cour d’Allemagne, avait été rappelé en France à la suite des événements, de février; le diplomate en retraite s’était établi à Paris, où vivait sa famille, et avait repris les relations que son absence avait relâchées sans les interrompre.
George avait vu autrefois Pauline de Chavry lorsqu’elle était jeune fille, et il avait vite renoué connaissance. Il passa une soirée assis près d’elle, trouvant dans cette intime causerie un plaisir qu’il n’avait pas encore ressenti, charmé de saisir dans les idées de la jeune femme quelque parenté avec les siennes. Toutes frivoles que soient les conversations de ceux qui se disent exclusivement les gens du monde, il est possible cependant d’y prendre intérêt lorsqu’on a la chance rare de trouver un écho et un encouragement à ses propres pensées. Madame de Chavry venait de passer dans une petite ville d’Allemagne quatre longues années remplies par les ennuyeux devoirs qui font pour les femmes un supplice de la vie diplomatique. Dans ce qu’elle appelait plaisamment son exil en terre d’infidèles, elle avait désappris cette netteté rapide des causeries parisiennes: aussi mit-elle un soin tout particulier à soutenir la conversation avec George; lui-même, entraîné par un attrait qu’il subissait sans l’analyser, il fut brillant, beau conteur, et sut donner la réplique de façon à faire ressortir l’esprit des autres sans faire tort au sien. Ils se séparèrent en se serrant la main à l’anglaise.
— J’espère vous revoir, dit Pauline à George. Le mardi soir, je suis chez moi, et dans la semaine mes amis sont presque toujours certains de me rencontrer avant quatre heures.
Le lendemain, George hésita un peu à se mettre au travail; il avait plus envie d’aller se promener que de traduire un chapitre du Yiadjour-Veda, étalé sur sa table en belles planchettes de palmier de Ceylan. Il posa son menton sur ses deux mains, et sachant par expérience qu’on n’a pas de pensées, mais qu’au contraire ce sont les pensées qui nous ont, il s’abandonna à celles qui le dominaient. Bien vite elles lui rappelèrent la soirée de la veille et lui montrèrent Pauline assise sous la clarté des lampes et l’écoutant causer. Il la revit telle qu’elle était, non pas jolie, belle encore moins, mais mieux que cela, charmante. Il se rappela ses airs de tête, l’énorme nœud de cheveux blonds qui s’appuyait sur son cou, cette voix légèrement voilée qui résonnait comme les touches lointaines d’un harmonica, et surtout ce regard profond comme la mer, dont il avait l’indicible couleur. Il se rappela l’adroite agilité de ses mains, dont les doigts, un peu longs, avaient la finesse des fuseaux d’ivoire que font tourner les fées, l’extrême simplicité de sa mise, qui indiquait un goût sûr et une âme honnête. Il se répéta quelques-unes des paroles qu’ils avaient échangées; il s’avoua que, de toutes les femmes qu’il avait rencontrées, celle-là lui paraissait la plus parfaite, et il s’étonna beaucoup de ne pas l’avoir remarquée lorsqu’elle était jeune fille. Dans la fleur épanouie, il respirait maintenant un parfum qu’il n’avait pas su deviner autrefois, quand elle n’était encore qu’un bouton fermé. — J’aurai grand plaisir à la revoir, se dit-il après une longue rêverie; mais cela ne doit pas m’empêcher de travailler.
