Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre
Protégés de la mer du Nord par un rempart de dunes et de digues, les Néerlandais veillent sur leurs polders. Ils ont même fini par assimiler leur pays, le « modèle » qu’il incarne, à cette organisation méticuleuse de la terre.
Cette lutte acharnée contre les eaux, menée depuis des siècles, a forgé l’âme d’un peuple fier de ses racines mais le regard résolument tourné vers le large. Son attachement profond à la collectivité, sa tolérance soigneusement orchestrée et un solide esprit d’entreprise forgent la nation et lient ses membres.
Du Siècle d’Or à la modernité de Rotterdam, en passant par le « magasin général » qu’est Amsterdam et la « ceinture de la Bible », bastion conservateur qui traverse le pays de part en part, ce livre propose quelques pistes pour découvrir les passions néerlandaises. Et mieux les comprendre. Au fil de ce voyage, c’est un pays fait de paradoxes et de surprises qui apparaît, qui n’échappe pas aux tourments identitaires et quêtes de valeurs contemporaines.
Un grand récit suivi d'entretiens avec Philippe Noble et Désirée Schyns (
Les paradoxes, les Néerlandais n'y échappent pas) et Geert Mak (
La république du roi).
Un voyage historique, culturel et politique qui permet de mieux connaître les passions néerlandaises. Et donc mieux les comprendre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "[...] Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités [...]. A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
À PROPOS DE L'AUTEUR
Gerald de Hemptinne a été correspondant aux Pays-Bas pour l'Agence
France-Presse et
La Libre Belgique (Bruxelles) pendant près de dix ans. De cette immersion, il a gardé un profond attachement pour le pays et ses habitants.
EXTRAIT
Les Pays-Bas, un pays pas très grand et en apparence plutôt fragile, avec ses pieds dans l’eau, comme les châteaux de sable que construisent les enfants sur la plage pour barrer la route à la marée. Une langue, le néerlandais, presque confidentielle : 26 millions de locuteurs répartis sur les Pays-Bas, la Flandre, le Suriname et quelques îles des Antilles, pas grand-chose comparé à l’anglais, l’espagnol ou le chinois. Pourtant, la perspective des siècles – particulièrement le dix-septième, le Siècle d’or – témoigne d’une culture et d’une économie dont l’envergure dépasse de loin les frontières du pays. À la stupéfaction générale, le populisme, l’euroscepticisme et même le repli identitaire n’ont pas épargné ce peuple réputé ouvert sur le monde. Deux assassinats politiques retentissants l’ont ébranlé à l’aube des années 2000.
Les Pays-Bas ont longtemps fait office de « laboratoire social » du monde et tiraient une étrange fierté d’être systématiquement « le premier » : le premier à ouvrir le mariage civil aux homosexuels, à dépénaliser les drogues douces et l’euthanasie, à légaliser la prostitution et l’avortement… À un tel point que l’on peut se demander si forcer les frontières de l’éthique était pour les Néerlandais un but en soi.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 101
Veröffentlichungsjahr: 2014
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.
Les Pays-Bas, un pays pas très grand et en apparence plutôt fragile, avec ses pieds dans l’eau, comme les châteaux de sable que construisent les enfants sur la plage pour barrer la route à la marée. Une langue, le néerlandais, presque confidentielle : 26 millions de locuteurs répartis sur les Pays-Bas, la Flandre, le Suriname et quelques îles des Antilles, pas grand-chose comparé à l’anglais, l’espagnol ou le chinois. Pourtant, la perspective des siècles – particulièrement le dix-septième, le Siècle d’or – témoigne d’une culture et d’une économie dont l’envergure dépasse de loin les frontières du pays. À la stupéfaction générale, le populisme, l’euroscepticisme et même le repli identitaire n’ont pas épargné ce peuple réputé ouvert sur le monde. Deux assassinats politiques retentissants l’ont ébranlé à l’aube des années 2000.
Les Pays-Bas ont longtemps fait office de « laboratoire social » du monde et tiraient une étrange fierté d’être systématiquement « le premier » : le premier à ouvrir le mariage civil aux homosexuels, à dépénaliser les drogues douces et l’euthanasie, à légaliser la prostitution et l’avortement… À un tel point que l’on peut se demander si forcer les frontières de l’éthique était pour les Néerlandais un but en soi.
La tolérance – qui se dit tolerantie en néerlandais – est un maître-mot dans ce pays. Chacun l’a à la bouche, comme une valeur cardinale. Mais on se rend vite compte que si ce substantif est hérité du français et du latin, le contenu est différent dans la langue de Vondel – le Molière des Pays-Bas. Là où en français la tolérance va de pair avec une aimable bienveillance, en néerlandais, elle est une forme d’espace de liberté accordée à chacun d’être et de faire ce qu’il veut, pour autant qu’il ne bouscule pas le paisible ordre des choses ou ne pèse pas sur la liberté des autres habitants du pays. Peu de peuples attachent autant d’importance à la tolérance et peu de peuples l’ont autant encadrée, régie, définie. Pour les habitants du royaume, ce modus operandi est une protection. Codifiée à ce point, elle est souvent pratiquée avec indifférence. Mais quoi qu’on en pense, les Pays-Bas constituent un terreau fertile pour se réaliser personnellement.
Après avoir été pionnier dans pas mal de domaines sociétaux, le pays a traversé lors de la première décennie du vingt et unième siècle une période de doute, de recherche de ses propres « normes et valeurs », selon le credo de l’ancien Premier ministre Jan Peter Balkenende. Lentement, la nation retrouve ses racines et ses marques. Au fond, rien d’étonnant : lorsqu’on abrite plusieurs entreprises parmi les plus prospères au monde, quand on a produit des écrivains et des peintres présents dans toutes les bibliothèques et tous les musées qui comptent, n’est-ce pas le signe d’une certaine grandeur, d’une certaine envergure ? N’est-ce pas, in fine, le signe d’une énergie nationale particulière, d’une cohésion entre les citoyens ? L’âme d’un peuple ?
Autant le dire d’entrée de jeu : pas plus qu’en France ou ailleurs dans le monde, l’âme des Pays-Bas ne se laisse mettre en bouteille. Son âme, c’est la somme de paradoxes et parfois de contradictions, de valeurs matinées de pragmatisme et d’un esprit collectif impensable dans de nombreuses autres contrées.
Encore un paradoxe : les Néerlandais, réputés économes, ne sont pas avares de leur pays. Ils pourraient bien vous séduire, l’air de rien. En tous les cas, ils se feront une joie de vous dévoiler les richesses de leurs polders. En voici quelques échantillons en six étapes, quelques tableaux et scènes de vie.
« Votre livre, ce sera surtout des paradoxes »
Désirée Schyns
À Yann et à Gaëlle
En mémoire de Peronne
Je suis les pieds dans la glaise du Hedwigepolder, le polder d’Hedwige, petit bout de territoire néerlandais à l’extrême sud de la province de Zélande, près de la frontière belge. Dans la masse humide et grasse de cette terre, mes pas provoquent des bruits mouillés, de succion. C’est une bonne terre, généreuse, une des plus fertiles d’Europe, conquise de haute lutte sur la mer et les marées par les hommes et les femmes de ce pays, à la sueur de leur front et au prix de nombreuses paires de mains abîmées et de dos esquintés, depuis des siècles.
J’écris « depuis des siècles » et pas « il y a des siècles », car ce travail se poursuit aujourd’hui encore : il n’y a que quelques décennies que la province de Flevoland, au nord-est d’Amsterdam, a – littéralement – émergé de l’eau. Les anciennes îles d’Urk et de Schokland sont comme des collines – des monticules plus exactement – dans ce paysage qui, à l’abri de ses digues, s’étend pour plus d’un quart sous le niveau de la mer. De plus, un polder n’est jamais gagné définitivement : vague après vague, à chaque marée, la mer, qui est patiente et qui sait être cruelle, poursuit son travail de sape et tente de reprendre ce qui lui a été enlevé.
Le paysage de l’Hedwigepolder et de la campagne environnante a pourtant l’air apaisé. Les sillons dans les champs s’étendent sur des kilomètres. Les parcelles aux alentours sont encadrées par un réseau de canaux de drainage qui se fondent dans l’horizon. Les seules montagnes sont des digues, au loin, et les seules crêtes des rangées de peupliers, tous légèrement inclinés dans la même direction. C’est le vent dominant, d’ouest, qui leur impose ce salut du chef : dans cette étendue, il n’y a guère d’autres obstacles pour le retenir. De grosses fermes – murs bas, énormes toits renfermant des greniers aussi vastes que des halles aux blés – sont posées çà et là, comme des balises flottant sur une mer calme. Régulièrement une station de pompage apparaît. Jadis, c’étaient des moulins. Il en reste plusieurs centaines en souvenir des temps passés, éléments d’un patrimoine à sauvegarder. Aujourd’hui, les stations sont généralement des cubes de brique rouge adossés aux digues, sur lesquelles grimpent de gros conduits parallèles qui font penser aux toboggans que dévalent les enfants dans les piscines des parcs d’attractions. Les stations chassent le surplus d’eau récoltée dans les terres vers un autre canal, qui traversera un autre polder, passera par une autre station de pompage et, de fil en aiguille, finira à la mer. Aux Pays-Bas, tout commence et tout finit à la mer, elle est en quelque sorte l’équilibre du pays.
Pour compléter la carte postale, un cycliste traverse le paysage – il chevauche un de ces magnifiques destriers équipés d’un guidon haut, qui donne au conducteur une silhouette altière, et d’un pédalier élevé, pour éviter à celui qui mouline de maculer les pipes de son pantalon ou le bas de ses jupons. Il faut dire qu’aux Pays-Bas, les nuages sont souvent chargés de pluie et on n’évite pas quelques flaques de temps à autre, même sur l’incomparable réseau de pistes cyclables1. En suivant sa course, on croise, sur la couture entre le ciel et la terre, la masse sombre d’un village, un clocher trapu qui peine à se détacher de l’horizon.
Un polder, c’est une lutte constante, une vigilance de tous les instants. Il faut sans cesse contrôler la saturation du sol en eau, draguer et nettoyer les canaux, vérifier la solidité des digues, contrôler le fonctionnement des stations et être paré au moindre imprévu. Une pluie torrentielle, une marée d’équinoxe, un vent du sud qui s’attarde trop peuvent réduire à néant des siècles de labeur. On continue donc de tracer pour l’eau des routes alternatives, on crée des zones inondables. Tel circuit rééquilibrera le taux d’humidité de telles terres, trop sèches. Tel autre évitera à la surface de s’affaisser avec le temps. Faire monter le niveau de l’eau le long d’une digue, sur les berges d’un fleuve, atténuera le risque que l’aridité ne rende ces fortifications friables, ou neutralisera le risque de l’érosion à la première averse.
Histoire d’accroître l’implication de la population dans l’organisation de ce territoire sur lequel ils sont tous embarqués, la gestion des polders a été confiée depuis le Moyen Âge aux Waterschappen, les « Comités de l’eau ». À l’issue d’un vote censitaire favorisant ceux qui possédaient et occupaient la terre (propriétaires, entreprises, agriculteurs), les membres des comités étaient élus et désignaient entre eux les membres de l’organe de direction opérant sous la présidence d’un « Comte des digues ». Si les candidats se présentaient autrefois individuellement, ce sont désormais les partis traditionnels qui proposent tous les quatre ans des listes de candidats aux électeurs. Depuis 2008, le vote par la poste a été remplacé par l’isoloir.
Est-ce un héritage de cette première ébauche de démocratie ? La conscience de dépendre collectivement d’une rigoureuse gestion du territoire ? Les Néerlandais sont des gens « concernés » par leur pays, sa direction, son évolution. Ils ont une opinion et ne gardent pas leur langue en poche. Qu’on le leur demande ou non, ils ont un avis tranché sur tout, et ils le donnent. Au début, cette franchise peut heurter ceux que la culture latine a habitués à enrober certaines vérités de mots pour les adoucir. Aux Pays-Bas, on s’embarrasse peu de ce genre de précautions. Parler vrai, dire sa vérité à autrui est une sorte de devoir, une forme de respect.
La gestion des eaux dans ce pays est donc une affaire d’État ! Jusqu’en 2010, le ministère des Transports et des Eaux de l’État était un des maroquins les plus prestigieux. Aujourd’hui, l’Agence de la gestion des eaux du royaume est la dorsale du nouveau ministère de l’Infrastructure et de l’Environnement. Une de ses tâches principales est la lutte contre les inondations.
La langue néerlandaise est constellée de dictons et d’expressions inspirées des digues et des polders. Een vinger in de dijk steken (« colmater une fuite dans une digue en y enfonçant le doigt ») est une expression courante aux Pays-Bas. Elle qualifie un acte, une décision salvatrice, qui a permis d’éviter une catastrophe. C’est un summum de bravoure et de sagesse ou un geste de simple bon sens, auquel les Néerlandais sont profondément attachés. Parmi les contes pour enfants qui se répètent de génération en génération, chacun aux Pays-Bas connaît celui du petit Hans Brinker. Le héros sauve la ville, peut-être même le pays, d’une inondation certaine et d’une catastrophe sans précédent en bouchant une fuite dans la digue. Lorsqu’il la découvre, il n’hésite pas et fonce le doigt au clair. Perclus de froid, il passe la nuit sans oser retirer son appendice de la brèche. Étrangement, personne ne s’inquiète de son absence et ce n’est qu’au matin qu’un pasteur, passant par là presque par hasard, repère l’enfant, donne l’alerte, suite à laquelle les grandes personnes parviennent à consolider les remparts contre l’eau. En de nombreux endroits, à Spaarndam, à Madurodam, à Harlingen, le bonhomme a été immortalisé, figé dans la pierre ou le bronze, l’index résolument planté dans les flancs de la digue.
Lorsqu’ils évoquent leur pays, les habitants parlent fréquemment du Polder, disent « nous rentrons au Polder » lorsqu’ils terminent leurs vacances à l’étranger. Le concept de poldermodel, mélange typiquement néerlandais de concertation sociale, de cohésion et de solidarité dirigée, épargnant au pays les nombreux mouvements de grogne qui en grèvent
