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On est en 2053. Une mystérieuse panne électrique touche tous les pays dits « avancés », États-Unis, Europe, Russie, Chine…
Ce monde dépend totalement de l’approvisionnement électrique. Tout s’effondre en quelques mois. Paniques, drames, fuites… Un monde sans électricité, sans systèmes de communication, sans écrans…
C’est alors la revanche des animaux, c’est la revanche des petites gens, des réfugiés, SDF… Un monde meurt, celui de la consommation, des plaisirs faciles, du total bien-être.
Ce petit roman est plus qu’une fiction. Une fable qui nous interroge sur nos fragilités.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Serge Revel est né en 1946. Il est Maître de conférences retraité de l’Université, Maire honoraire et a été vice-président du Conseil Général de l’Isère de 2001 à 2015. Il est également auteur et metteur en scène depuis 35 ans des HISTORIALES, une association qui organise chaque année le plus important spectacle historique d’Auvergne-Rhône-Alpes.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Serge Revel
RATMUS
La grande revanche
Roman-Fable
Du même auteur
Aux Éditions Encre Rouge
Dialogue avec mon mainate, 2018
Au sculpteur de rêves, 2018
Le fou de dieu et le rêveur d’étoiles, 2019
Rivière Éternité, 2020
Maman Aurore et papa soleil, 2021
Les quatre saisons du lac bleu (avec JJ Troclet, photographe), Album. Éditions Encre Rouge, 2022
Aux Éditions du Rouergue
Les frères Joseph, 2013 (Prix Claude Farrère en 2014) paru en poche en 2015
Le maître à la gueule cassée, 2014
Chemins de liberté, 2015
Les grandes évasions de Paul Métral, 2016
Chez d’autres éditeurs
Entre les temps d’ombre Poésie, Éditions Jacques André Lyon, 1987
Le vieux, la jeune fille et le capitaine, Éditions Michalon, 1996
Le fils du dieu soleil, Éditions des écrivains, 1998
Le bonheur est si délicatement fragile, Essai. Éditions CLC, 2002
Le silence des larmes, Éditions Edilivre, 2016
Le juge et le cuisinier, Éditions Les Chemins du hasard, 2018
Le ministre, la grippe et les poulets, Éditions Le chant de l’aube, 2007
Le philosophe et l’impératrice, Éditions Douro, 2022
Dans la cave d’un immeuble de l’avenue Montaigne, Ratmus était aux anges. Assis sur son postérieur, il se lissait les vibrisses avec une sorte de sourire satisfait, si tant est que l’on puisse appeler sourire (anthropomorphisme quand tu nous tiens !) cette sorte de grimace qui lui déformait le museau. Ratmus était un vieux rat âgé de plus de trois ans, un rattus norvegicus plus communément appelé rat gris, surmulot, et le plus souvent rat d’égout. C’était dans une encoignure près du grand collecteur, à proximité du musée des Égouts – un lieu très symbolique, quai d’Orsay, à côté du pont de l’Alma –, qu’était né avec neuf frères et sœurs Ratmus avant de gagner, à six semaines, avec toute sa famille, les sous-sols de l’immeuble où un soir de novembre, il fut stupidement enfermé dans une nasse qu’un des propriétaires avait posée à l’entrée de sa cave. Florent Ramort (c’est un nom qui ne s’invente pas !) détestait, haïssait plutôt, depuis qu’il s’était fait mordre cruellement dans l’enfance par une de ces petites créatures qu’il avait voulu caresser, tous les membres de la famille des muridés. Lorsqu’il descendit avec Lilian son fils, comme chaque matin, voir si la prise était bonne, il fut surpris par la couleur de la bestiole. Un beau gris cendré avec quelques reflets argentés. C’était visiblement un jeune. Il ne semblait pas affolé comme les autres, si bien que Lilian implora son père de le garder.
— La maîtresse m’a dit que les rats s’apprivoisaient mieux que les chats. Papa, s’il te plaît, on ne le tue pas ! J’ai un copain qui en a un et…
Devant l’insistance de son fils, Florent, malgré son dégoût, ne put refuser. Ce fut ainsi que le jeune surmulot fut emmené dans la chambre du petit garçon, baptisé Ratmus, nourri de croquettes vitaminées, caressé et choyé quelques semaines avant que survienne la lassitude commune à tant d’enfants. Ratmus avait grossi et grandi de façon presque anormale puisqu’à quinze semaines, il pesait un kilo et demi, soit presque trois fois le poids de ses congénères, et mesurait plus de quarante centimètres alors que la taille normale d’un rattus norvegicus avoisine les vingt-huit ou trente. Lilian, comme beaucoup d’enfants, était tendre mais aussi un peu sadique et, lorsqu’il commença à se lasser de son rat, il ouvrit la porte de sa chambre pour faire entrer Lilou et Miam, ses deux chats, qui entreprirent des courses poursuites effrénées sous ses applaudissements et éclats de rire. Du salon à la cuisine, de la cuisine aux chambres, sous les lits, sur les placards et commodes, la grande cavalcade ! Heureusement, Ratmus était presque aussi gros que ses poursuivants qui ne purent que le griffer sans parvenir à d’autres fins. Commença alors une semaine de terribles cauchemars car il ne pouvait trouver la paix, poursuivi et traqué sans cesse par les deux félins qu’il réussit cependant à mordre, ce qui calma quelque peu leurs ardeurs. Mais le pire fut l’attitude de Florent qui, voyant le comportement de son fils, laissa libre cours à sa haine des rats. Sadique, vicieux ! Il le brûla, en éclatant d’un rire démoniaque, trois fois avec sa cigarette, ce qui le fit crier de douleur, réussit à le suspendre par la queue au-dessus d’une marmite d’eau bouillante dont les vapeurs étouffèrent presque le malheureux, l’enferma dans une cage si petite qu’il ne pouvait même pas se retourner, le libéra pour lui tirer dessus avec de petits plombs de sa 22 long rifle qui lui brûlèrent la peau. Pfiiit… pfiiit… De petits sifflements et la douleur… Il était plus sadique encore que son fils, vicieux et pervers. Le dernier soir de la terrible semaine, alors que le bourreau venait d’ouvrir la cage pour commencer sa chasse quotidienne dans l’appartement, Ratmus, poussé et aveuglé par la frayeur, sauta sur la table de la cuisine puis, sur le point d’être rejoint, s’élança contre la petite fenêtre dont il brisa la vitre avant de se retrouver tout ensanglanté sur des sacs poubelle, un peu plus de cinq mètres en contrebas. Le grand saut ! Il l’avait échappé belle, et c’est tout meurtri de douleur et de haine qu’il gagna la cave familiale avant de trouver un refuge plus sûr dans le réseau d’égouts.
Il retrouva des milliers de congénères qui l’accueillirent avec une sorte de respect sans doute dû à sa taille extraordinaire, à sa couleur d’un gris argenté qui tranchait avec celle des autres surmulots et plus encore à ses blessures, preuves d’un courage exemplaire. On lui renifla le museau et l’anus. Beaucoup lancèrent de petits cris auxquels il répondit brièvement, ce qui attira d’autres rats intrigués par ce nouveau venu. Il fut rapidement entouré de dizaines de compagnons et surtout compagnes qui le reniflaient, le léchaient, le vénéraient presque, tant ils étaient troublés et impressionnés par sa prestance. Les mâles dominants de chaque grande famille, après de brèves tentatives d’intimidation, se soumirent rapidement à son autorité, surtout après que Ratmus eut, d’un coup de dent, coupé l’oreille du plus vindicatif. Tous comprirent qu’ils avaient affaire à un nouveau et grand chef auquel ils firent ce que l’on pourrait appeler allégeance en acceptant qu’il urine sur chacun d’eux. On lui montra un abri sûr pour se reposer, on lui apporta de la nourriture, fruits, légumes, céréales, déchets abandonnés par les humains, parfois un peu de viande bien odorante dérobée sur quelque étal, ce qui était une friandise. On lui apprit à se méfier de toute nouvelle nourriture et à attendre plusieurs jours avant de goûter un aliment inconnu. À n’en consommer qu’une petite quantité pour en évaluer les effets, associant ainsi les goûts avec les conséquences qui leur sont liées même lorsqu’elles se manifestent plusieurs heures après l’ingestion. La prudence en la matière était primordiale car les humains trouvaient mille subterfuges pour les empoisonner. Les premiers jours de son séjour dans les égouts lui permirent de tester ses capacités. Il put ainsi sauter à plus d’un mètre cinquante de hauteur, à près d’un mètre quatre-vingt de longueur et nager sur plus de deux kilomètres, performances bien supérieures à celle de ses nouveaux compagnons, ce qui ne fit qu’accroître leur admiration.
Ce court séjour chez les humains lui avait cependant permis d’apprendre et de comprendre non seulement le comportement des hommes mais aussi leurs faiblesses et leurs addictions. Il s’était rendu compte qu’ils avaient peur du noir, une peur totale pour la plupart, que la lumière les rassurait et qu’ils ne pouvaient se séparer de leurs téléphones et divers écrans avec qui ils vivaient nuit et jour. Ils semblaient par ailleurs très individualistes et souvent agressifs les uns envers les autres, même au sein d’un même clan. Les tortures qu’il avait subies après quelques semaines de tendresse et de complicité lui avaient aussi appris à ne jamais faire confiance à ces êtres aussi méchants qu’hypocrites. Il décida donc de se venger non pas de cette seule famille de tortionnaires, mais de tous ceux de cette race maudite et dominatrice.
Sa première préoccupation cependant – besoin naturel après une bien longue frustration – fut de procréer, ou plutôt de répondre aux avances de si nombreuses femelles séduites par sa taille et sa couleur exceptionnelles. Il copula rapidement avec une trentaine de rates en émoi et, dès la première année, il engendra plus de mille huit cents ratons d’une exceptionnelle beauté, d’une taille remarquable et d’une belle couleur gris argenté pour la plupart. Ce nombre peut sembler exagéré, mais à raison de plus de soixante petits par mère, le calcul est simple. Et comme chaque raton atteint sa maturité sexuelle à deux mois, ce fut plus de quarante-huit mille descendants de Ratmus que l’on put estimer un an et demi après ses premières amours.
Il fut surtout rapidement connu des six millions de rats (un humain curieux amateur de statistiques les avait comptés) qui peuplaient les égouts et caves de la capitale parce qu’il n’hésitait pas, autant par curiosité que par soif de rencontres, à parcourir les centaines de kilomètres de réseau souterrain pour nouer des amitiés sous toute la capitale. Il n’eut que trois fois à combattre des mâles jaloux de son autorité, mais la rapide correction qu’il leur infligea renforça encore un peu plus l’admiration et la soumission qu’il suscitait à son passage.
Il comprit que son autorité naturelle pouvait l’amener à réaliser de grandes choses et il songea, priorité des priorités, à se venger de son bourreau. Pour ce faire il regagna la cave de l’immeuble de la rue Montaigne. Il constata que le piège était toujours là et que chaque matin, Ramort descendait vérifier son efficacité. Ratmus attendit trois jours pour étudier les habitudes de déplacement de son tortionnaire, se cacha le quatrième jour juste derrière la porte, invita une de ses congénères à rentrer dans le piège en lui promettant une libération rapide, trempa son museau dans un magma putride et, lorsque l’être abhorré l’ouvrit et se pencha, hilare, pour s’emparer de sa proie, il bondit, grimpa sur son dos et le mordit si cruellement à l’oreille qu’il en perdit la moitié du lobe avant de s’enfuir en hurlant de douleur. Ratmus apprit que Ramort avait été hospitalisé trois jours plus tard et qu’il était mort la semaine suivante d’une infection généralisée. Il assista même à la cérémonie funèbre à l’église Sainte-Clothilde, caché derrière l’autel d’où il avait une vue imprenable sur le cercueil sur lequel, ultime et magnifique provocation, il sauta en fin de cérémonie pour uriner avant de s’enfuir devant l’assistance paniquée et horrifiée par cette diabolique apparition. La famille et les amis du défunt, qui connaissaient la cause de son décès, y virent la confirmation de la méchanceté intrinsèque de ces bestioles qui n’avaient aucun respect pour les humains. Les journaux relatèrent le décès de Florent Ramort en insistant sur le caractère étonnant et exceptionnel de cette attaque, et nombre d’internautes se moquèrent plus ou moins méchamment de la blessure et de la disparition d’un être au nom prédestiné.
Le dimanche 21 décembre 2053 – on était presque partout en préparation des fêtes de fin d’année, survint –, à 23 heures, une immense et incompréhensible panne électrique sur toute la capitale et la grande banlieue d’Île-de-France. Il en fut de même et presque simultanément à Londres, Berlin, Madrid, Rome, bref dans toutes les capitales européennes mais aussi à Washington, Moscou, Pékin, Tokyo, Sydney. Immédiatement les réseaux sociaux furent envahis de messages plus alarmistes les uns que les autres. On évoqua un complot mondial fomenté par les pays les plus pauvres d’Afrique et du Moyen-Orient puisqu’eux seuls semblaient ne pas être touchés, une invasion d’extra-terrestres, des attaques coordonnées de terroristes, on alla même jusqu’à imaginer que des rats avaient sectionné des câbles électriques puisque, à la tombée de la nuit, on avait vu dans toutes les capitales ces bestioles courir dans les rues les plus désertes, ce qui n’était franchement pas nouveau. Les pires théories complotistes, qui avaient fleuri sur les réseaux sociaux trente-deux ans auparavant lors de l’épidémie de COVID pour s’éteindre lentement, firent un retour en force sur GLONFRI (GLONFRI est la contraction de Global Network of Friends, Réseau Mondial des Amis qui avait remplacé Facebook, LinkedIn, Instagram, Tik-Tok, WhatsApp, Twitter et tous les autres réseaux). Jusqu’à l’absurde, jusqu’à la nausée. Mais la peur rend terriblement crédule. Les religions et croyances diverses ont toujours répondu aux grandes frayeurs et interrogations des humains. Et ces théories pseudo-scientifiques et d’une fausse apparence logique remplissaient magnifiquement les vides des explications officielles.
À Paris, les appels aux services de maintenance d’ENERFORCE, nouveau nom d’EDF après sa privatisation totale et son rachat par un grand groupe chinois vingt plus tôt, saturèrent très vite les centres de réception. La capitale et toute la banlieue furent plongées dans l’obscurité, et l’inquiétude commença à s’installer d’autant plus que la panne durait anormalement. Se retrouver brutalement dans la nuit dans une ville encore illuminée quelques heures plus tôt avait quelque chose d’angoissant. Seuls quelques bâtiments publics, les hôpitaux, les centres de secours étaient encore éclairés puisque l’on avait mis en route les groupes électrogènes. Heureusement, les services de l’État comme la direction d’ENERFORCE adressèrent des messages rassurants, prévoyant un retour à la normale dans la journée. Mais rien ne vint. Ni en France ni dans les autres capitales du monde. Les dégâts constatés par les techniciens dépassés par leur ampleur semblaient difficilement réparables dans l’immédiat. À Paris et dans sa grande banlieue, les 40 000 postes électriques de quartier avaient tous été en grande partie détruits, les fils coupés, presque déchiquetés. Les centrales de Vitry, de Gennevilliers, de Vaires-sur-Marne, de Montereau, de Champagne sur Oise étaient hors de service. Et ce que constatèrent les techniciens, c’était le nombre anormal de rats d’égouts et de quelques rats noirs morts sans doute électrocutés dans presque tous les postes.
— Ce n’est pas croyable ! s’exclame Ludo Brégance, le directeur national d’ERNERFORCE, après avoir visité dans la nuit une trentaine de postes et la centrale de Montereau. Je ne comprends pas. Tous les fils ont été sectionnés et même hachés. Il faudra des mois pour remettre tout ça en ordre !
— Les dégâts sont pires à Vitry, lui dit Léo Brognard, son adjoint qui venait de le rejoindre. Et les postes du nord sont totalement hors d’état. C’est un peu mieux dans le secteur ouest, mais il y a du boulot !
— Toutes nos équipes sont en poste ?
— Oui, mais c’est ingérable pour l’instant. Je me demande ce qui s’est passé. On a bien retrouvé quelques rats électrocutés un peu partout, mais comment comprendre cette simultanéité ? Des attaques dans un ou deux postes, c’est déjà arrivé, mais là…
Ludo Brégance se souvint que dix mois plus tôt, trois postes avaient été mis hors circuit sur l’Île-de-France et sept autres en province. Les réparations furent rapides et n’engendrèrent qu’une journée de désagréments. Un mois plus tard, ce furent une dizaine d’autres qui furent endommagés sur Paris, et trente et un en province. Cette nouvelle l’avait inquiété, mais là encore, tout fut remis rapidement en état et depuis, aucun autre incident n’avait été signalé. Il se demanda si ces deux premières attaques n’avaient pas été comme une répétition générale… Idée absurde… Il voulut la chasser mais c’était si logique… du moins pour un esprit humain.
— Il paraît que c’est la même chose dans toutes les capitales d’Europe et même à New-York, Moscou et Pékin ! Je viens de le voir sur GLONFRI. Tenez, regardez…
Léo Brognard ouvrit son téléphone et montra à son chef les images que le réseau social GLONFRI diffusait par milliers. La même situation partout dans le monde technologiquement avancé. Rien apparemment en Afrique, en Amérique centrale et du sud.
— Mais comment, comment… ? ne cessait de répéter Ludo Brégance, visiblement dépassé et paniqué.
D’autant plus paniqué qu’il venait de recevoir à l’aube un appel du ministre des Communications ainsi que celui des Énergies qui lui enjoignaient de remettre tout en ordre dans les 24 heures.
— Mais c’est impossible, monsieur le ministre… Vous n’imaginez pas les dégâts…
— On est à quatre jours de Noël, monsieur le directeur. Tout doit être en état, il n’y a pas de délai possible !
Il n’y avait apparemment aucune solution technique immédiate. Il allait mobiliser tous les groupes électrogènes disponibles, soit une grosse centaine, mais ils étaient réservés, d’après le Plan de Secours d’Urgence, aux administrations et à tous les ministères. Les hôpitaux avaient tous le leur ainsi que les Halles de Rungis et le réseau du Métro. Pour le reste…
C’est le lundi que tout a basculé. Dès le petit jour. Impossible dans l’immense majorité des appartements d’ouvrir les stores puisque tout était connecté. La nuit dans chaque foyer, les portes des immeubles condamnées, et le froid. Il faisait 3 degrés, temps humide, brume, pluie et vent. On alluma les portables, quelques lampes de poche. Les plus prudents avaient des bougies, mais depuis plus de vingt ans, aucune panne sérieuse d’électricité n’avait incité à ces achats un peu archaïques de précaution. Réparation dans l’heure la plupart du temps. Mais là, ça durait anormalement. Chacun avait ouvert GLONFRI où circulaient informations et photos plus alarmantes les unes que les autres. À New York, il avait neigé toute la nuit, à Moscou il faisait moins quinze, Berlin était sous la neige et une immense dépression s’était abattue sur tout le sud de l’Europe, les pluies diluviennes créant apparemment des dégâts considérables. À Rome, inondée par le Tibre en furie, les secours étaient incapables d’intervenir, tous les véhicules étant bloqués dans les casernes dont les portes ne s’ouvraient qu’électriquement.
Dans toutes les villes touchées par la grande panne mais partout ailleurs aussi, chacune, chacun était branché en permanence sur GLONFRI. Besoin d’informations, besoin d’être rassuré, de contacts… En temps ordinaire, chacun passait huit à dix heures quotidiennement sur son portable grand écran devenu aussi instrument de travail, outil de la vie quotidienne et de la domotique. Vivre sans l’ouvrir était le signe d’archaïsme, d’asociabilité, voire de maladie mentale. Ce lundi, des milliards de messages jusqu’à la saturation. Appels si nombreux aux amis, aux familles de province. Et chez vous, ça va ? Une façon de se rassurer. Au moins la panne semblait localisée, même si elle touchait des millions de personnes et la plupart des grandes villes. Et la crainte qu’elle dure… Comment recharger les téléphones et autres écrans ? Comment vivre si tout s’éteint ?
Panique annoncée, angoisses, détresses accentuées par le grand silence des médias devenus muets. Aucune information officielle, seules celles échangées sur GLONFRI… Les plus folles, les plus insensées… Les internautes, depuis le temps du COVID dans les années 20, contestaient toute forme d’autorité, politique ou même scientifique. Ils ne croyaient plus à rien, s’opposaient à tout. Cette tendance qui s’était accentuée dans les décennies suivantes avait atteint, avec la grande panne, son paroxysme. Le scepticisme, l’irrationnel, l’obscurantisme le plus rétrograde dans une société totalement dépendante de la science, conduisirent une grande majorité de Français à sombrer dans les théories complotistes les plus hallucinantes ! Extra-terrestres déguisés en employés d’ENERFORCE, attaques informatiques des grands patrons du monde pour asservir plus encore les humains, laboratoires travaillant sur les effets de la nuit perpétuelle, politiciens pervers et nantis voulant tuer toute contestation, essais cliniques sur de mystérieux malades dans les hôpitaux, la preuve, c’était qu’ils avaient tous encore de l’électricité ; ce n’était pas innocent, mais très louche… Survivalistes qui criaient victoire… La vengeance de Dieu, Satan sur terre, le retour des apôtres, Mahomet et ses troupes obscures pour asseoir la suprématie de l’Islam, une bactérie dévoreuse de gaines électriques, apportée de Mars, depuis le premier voyage deux ans plus tôt… la vraie preuve de l’attaque des Martiens invisibles…
Rues presque vides, boutiques fermées, comme toutes les grandes surfaces qui ne pouvaient plus honorer les commandes. Les usines à l’arrêt, mais quelques jours avant Noël, c’était presque une aubaine pour les ouvriers et employés. Dans les hôpitaux, les opérations non urgentes furent ajournées. Les groupes électrogènes tournaient à fond. Il faudrait vite refaire le plein de fuel. Heureusement que cette ancienne source d’énergie avait été conservée ! Dans les gares des capitales, tous les trains à l’arrêt, les quais déserts. Atmosphère étrange de fin du monde.
Attendre, prendre patience, espérer que dans quelques heures, la vie reprendrait. Si les populations savaient qu’en haut lieu, dans tous les ministères, chez tous les chefs d’État et de gouvernement, l’inquiétude commençait à faire place à l’affolement… Les informations venues des services techniques convergeaient toutes pour dire qu’il faudrait des semaines, voire des mois, pour que tout rentre dans l’ordre, et encore…
Étranges situations. Les grandes capitales et les villes étaient paralysées et, dans le reste des pays, la vie était presque normale. Seules les nouvelles parvenues par le réseau social interrogeaient sans susciter en province de véritables inquiétudes. Mais pourtant…
Le lundi matin se passa donc dans une confusion bien compréhensible, car la grande panne électrique avait non seulement enfermé des centaines de milliers de Parisiens dans leurs appartements où régnaient l’ombre et la nuit, mais celles et ceux qui avaient pu sortir trouvèrent leurs lieux de travail clos et tout télétravail était impossible. Les magasins ne purent ouvrir mais on était lundi, et c’était pour beaucoup la fermeture hebdomadaire.
Arsène Germain fut réveillé en sursaut vers sept heures par les pleurs de Solène, sa petite fille de six ans, qui cherchait vainement à allumer sa lampe de chevet. Surpris par l’absence d’électricité, il téléphona à Lydia, sa compagne, qui avait pu, très tôt, aller travailler normalement à la boulangerie du quartier, rue Picpus, dont les portes se fermaient manuellement et où l’on faisait cuire le pain et les pâtisseries au feu de bois, une exception dans le milieu de la boulangerie d’Île-de-France. Francis, le patron, par nostalgie, par amour du métier, par intérêt aussi, avait choisi ce mode de cuisson ancestral pour en faire un magnifique argument de vente. Il était vrai aussi que son pain était fameux, croustillant, doré, et que l’on venait de loin pour l’acheter. Seul le grand pétrin était en panne et il avait fallu pétrir, ce qui était épuisant, la pâte à la main en faisant appel en urgence à deux boulangers retraités. L’image de Lydia apparut immédiatement sur l’écran.
— Je n’ai pas beaucoup de temps. C’est la bourre ici ! On est la seule boulangerie ouverte. Le courant est revenu chez nous ?
— Non, j’ai téléphoné au boulot. L’usine restera fermée aujourd’hui.
— Solène est réveillée ?
— Oui, mais elle réclame son émission sur la 33. Je ne sais plus quoi faire.
— Raconte-lui une histoire. Il y a un petit livre sur sa table de nuit. Allez, tchao… À cet après-midi.
Ce fut tout. Les clients affluaient dans le magasin, soulagés pour certains d’avoir trouvé une boulangerie ouverte, inquiets pour la plupart devant cette situation inédite qui paralysait toute activité. Le paiement automatique n’étant plus possible et toute transaction en argent liquide ayant été abandonnée quinze ans plus tôt, ils remercièrent le boulanger qui leur fit crédit en notant soigneusement noms, numéros de téléphone et montant des achats sur son portable. Dans la petite foule qui se pressait dans le magasin, après de courts échanges sur la panne, c’était à qui serait le plus virulent. Une sorte de jeu qui permettait d’exorciser les peurs.
— J’espère que tout sera rétabli aujourd’hui…
— Vous avez des nouvelles ? Ma batterie est pratiquement vide…
— C’est la faute d’ENERFORCE. Des fainéants…
