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Durant la Révolution Française, événement unique dans l'Histoire du monde, des politiciens tels que Robespierre, Saint Just ou encore Billaud-Varenne engagent leur personne mais aussi leurs idées au service de l'utopie révolutionnaire. C'est au potentiel philosophique de ce dernier personnage que va s'intéresser "Rééduquer le peuple après la Terreur". En analysant son ouvrage phare, l'auteur expose le projet philosophico-politique de Billaud-Varenne, ses attentes et ses espoirs pour la France libérée de la Terreur.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2020
Rééduquer le peuple après la Terreur, la philosophie politique et sociale de Billaud-Varenne
Préface par Stéphanie Roza
Introduction
I.
L’anthropologie de Billaud-Varenne
La généalogie des peuples
Une conception rousseauiste de l’homme
II.
La réforme sociale
Le concept d’égalité comme principe réformateur de la société
La nécessité de l’éducation du peuple
La purification des mœurs
De l’importance des institutions, la démocratie pure de Billaud-Varenne
L’élection des fonctionnaires et le nouveau rôle démocratique du peuple
III.
La réforme politique
« La Révolution est glacée »
La tâche du législateur
Une philosophie politique marquée par de grandes figures
La rancœur personnelle de Billaud-Varenne
IV.
La réforme des mœurs
Le rapport entre constitution politique et vertu
Du problème de la richesse excessive
L’Esprit des peuples contre la réforme morale
Conclusion
Bibliographie
Principes régénérateurs du système social
Introduction
Première partie
Seconde Partie
Billaud-Varenne est un acteur relativement méconnu de la Révolution française. Montagnard, il côtoie Robespierre au Comité de Salut Public sous la Terreur, dont il est à ce titre un des responsables ; toutefois, il fait également partie des Conventionnels qui décident, en juillet 1794 (Thermidor an II) de mettre un terme à cet épisode controversé de la Révolution en incriminant Robespierre et ses principaux collaborateurs dans le sein même de l’Assemblée. Avec d’autres, il provoquera sa chute.
Après l’exécution des robespierristes le 10 Thermidor, Billaud a à cœur de se démarquer de celui qu’il flétrit désormais dans ses écrits comme un tyran et un usurpateur. Il n’est pas facile de discerner ce qui, dans ces écrits post-Terreur, relève d’une stratégie d’auto-disculpation et ce qui correspond à un revirement sincère de la part de leur auteur. En effet, Billaud a endossé un rôle important dans les événements de «l’année terrible», l’An II, et ce pour des raisons profondes. Il s’agissait bien sûr de sauver la République naissante confrontée à des dangers mortels et à des ennemis acharnés, aussi bien aux frontières nationales qu’au sein même de ses territoires. Mais, on le sait moins, la Terreur a également occasionné, pour la première fois, un contrôle populaire sur la circulation et la commercialisation des denrées de première nécessité. Elle a constitué un moment d’expérimentations révolutionnaires en vue de l’amélioration du sort du plus grand nombre, avec le contrôle des prix, la réquisition des biens des aristocrates au profit des patriotes indigents, etc. C’est dans ce contexte que se sont développées les idées sociales de Billaud-Varenne, qui présente les grandes lignes de son projet de République dans les Principes de régénération du système social. L’ouvrage et son auteur méritaient certainement que l’on s’y penche de nouveau, car ils font émerger une autre image de la Terreur, par le prisme des réflexions et des combats d’un de ses principaux protagonistes. L’œuvre de Billaud rappelle ainsi que la Terreur n’est pas seulement un moment de répression politique où le sens démocratique de la Révolution se serait perdu ; elle fut aussi un intense épisode de réflexion et d’innovation, bien que fugace, d’où émergèrent les fondements d’un républicanisme politique et social moderne.
Billaud-Varenne est sans doute un des acteurs et auteurs qui manifeste le plus clairement cet aspect de la Terreur, qui justifie le prestige dont l’événement a continué à jouir dans le mouvement républicain et ouvrier français du XIXe siècle.
Stéphanie Roza
Avertissement : Les citations de Billaud-Varenne sont traduites dans un français moderne et les coquilles originelles ont été corrigées.
1789 marque le début de la Révolution Française. Cet événement unique dans l’Histoire de France découle en partie de l’émergence des Lumières et du rayonnement de leurs penseurs. La mort du Roi Louis XVI après son procès pour haute trahison en janvier 1793 entraîne le pays dans une période instable où tout est à reconstruire, où tout est à repenser. C’est dans cet environnement de crise, nécessitant la puissance conceptuelle de la philosophie, qu’évoluent des politiciens engagés tels que Danton, Robespierre, Saint-Just, ou encore Billaud-Varenne. Ce dernier se distingue de ses compatriotes en se plaçant comme un véritable symbole des idéaux démocratiques de la Révolution, quand bon nombre de ses amis tels que Robespierre, Couthon ou Saint-Just ont pu céder aux attraits du pouvoir. Il mena avec Collot d’Herbois, son ami, entré au Comité de salut public en même temps que lui, une lutte sans merci contre la tyrannie, qu’elle soit exercée par un Roi ou un révolutionnaire.
La Révolution et la Terreur ont été depuis toujours des périodes sujettes aux tensions et aux confrontations des historiens sans jamais admettre de consensus. Cette quête insoluble a eu pour effet de plonger dans l’oubli, au profit des révolutions plus modernes, l’ensemble des textes fondateurs visant à refonder un nouvel ordre politique ex nihilo qui serait une démocratie parfaite et sans compromis : la véritable utopie révolutionnaire. Cela serait oublier la corrélation évidente et l’influence directe qu’a eu la Révolution française à travers le monde et l’importance capitale de son héritage philosophique.
C’est en 1785 que Billaud-Varenne s’engage intellectuellement dans la Révolution, en parallèle de son métier d’avocat, il fait publier Dernier coup porté aux préjugés et Despotisme des ministres de France, des textes profondément critiques envers le clergé, le roi et sa cour. En 1790, il rejoint le club des jacobins et devient un orateur incontournable. Il se lie d’amitié avec Marat, Danton et Robespierre dont il partage l’opposition aux girondins. En 1792, il est élu à la Convention, siège aux côtés des montagnards et vote la mort du roi. En 1793, il est appelé à entrer au Comité de salut public car proche politiquement de Robespierre. Soutenant la Terreur jusqu’à la réorganisation du tribunal révolutionnaire de la loi du 22 prairial, décidée sans concertation, il finit pourtant par s’opposer à Robespierre et à quitter le Comité de salut public après son exécution. Il sera finalement déporté à Cayenne puis à Haïti pour le danger politique qu’il représentait et en punition de ses crimes au sein du Comité. Il meurt en 1819 à Port-au-Prince.
Billaud-Varenne se place ici comme un théoricien philosophique et politique majeur de la fin du 18ème siècle. Tous ses discours, ses écrits, sa décision de soutenir la Terreur puis de se retourner contre Robespierre, se fondent sur une conscience philosophique accordant une légitimité à son action. La mise en pièces de l’Ancien Régime et la Terreur n’ont qu’un seul but : la mise en place d’un ordre nouveau : la démocratie la plus pure. Une utopie politique propre à Billaud-Varenne malgré toutes les influences évidentes de ce dernier. Un projet colossal pour rendre le peuple vertueux, libre, heureux et lui rendant ses droits politiques. Un programme qui passera par une réorganisation de l’État et des institutions, une purification des mœurs ainsi qu'une réforme religieuse et sociale.
Billaud-Varenne surnommé « Le Tigre » ou encore « Le Rectiligne », effaça sa personne sous les traits de l’idéologie révolutionnaire qu’il défendra avec véhémence avant de condamner les excès de la Terreur. Le député de la Seine se donnera pour mission d’entretenir la flamme naissante de la démocratie. Son alliance politico-philosophique avec Robespierre lui permettra d’entrer au Comité de Salut public pour défendre la démocratie contre les ennemis de l’intérieur. Il justifia la Terreur et ses conséquences avant de se retourner contre le Triumvirat composé de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Son amour pour la démocratie et son idéal social l’obligent à trahir ses anciens amis et abattre ce qu’il décrivait comme la nouvelle tyrannie lors du 9 thermidor.
L’état des recherches concernant la philosophie et les philosophes durant la Terreur est encore un terrain à défricher. La relégation des acteurs principaux de cette période aux rangs de simples politiciens par des historiens comme Robert Roswell Palmer, Auguste Kuscinski ou Arthur Conte 1 a ses vertus, mais est oublieuse de toute l’influence philosophique de ces derniers. Billaud-Varenne est parvenu à rédiger une pensée concrète de fondation morale, politique, sociétale, religieuse du pays. Il remet également en question l’orientation des politiques sociales et porte un regard nouveau sur cette problématique. La mise en exergue des intérêts philosophiques de Billaud-Varenne et de sa contribution à l’Histoire de la philosophie restent encore à faire. Billaud-Varenne entre au Comité de salut public en même temps que Collot d’Herbois et tous deux légitiment la Terreur et consentent aux décisions de Robespierre, non pas par soumission, mais parce qu’ils préparaient déjà la suite des opérations notamment à travers, d’une part une redéfinition des institutions politiques pour que la tyrannie ne puisse plus refaire surface et d’autre part en rééduquant le peuple à la liberté et à la démocratie.
Nous étudierons la biographie, les discours politiques, les lettres, les essais et les mémoires émanant de Billaud-Varenne. Nous croiserons également d’autres textes de philosophes, d’historiens et de critiques pour mettre en exergue les influences de Billaud-Varenne en matière de philosophie. Notre principale source d’étude sera Les principes régénérateurs du système social, paru en 1795 et écrit avant thermidor. Nous pouvons penser qu’à cette période, Billaud-Varenne est menacé par un Robespierre toujours plus ambitieux, autoritaire et puissant. Il a ainsi voulu laisser un ouvrage au peuple français et aux dirigeants politiques. Dans un esprit presque machiavélien, nous pouvons poser l’hypothèse que ce texte pourra servir autant aux citoyens qui doivent apprendre à tirer des leçons de l’Histoire, qu’aux détenteurs du pouvoir qui ont le devoir de détruire les racines de la tyrannie partout où elles prolifèrent. Alors finalement, comment Billaud-Varenne parvient-il à proposer une réforme en profondeur de la société et de la politique après la monarchie alors même que la Terreur paralyse tous progrès démocratiques ? Comment rééduquer le peuple après la Terreur ?
Nous étudierons tout d’abord les réflexions de Billaud-Varenne sur l’homme et comment son anthropologie peut lui permettre de justifier sa réforme politique. Nous nous intéresserons ensuite à sa vision de la société et comment la rendre plus égalitaire et plus juste. Cette considération passera par une réorganisation politique et une redéfinition des pouvoirs, des mandats et des enjeux démocratiques. Enfin, nous achèverons notre analyse en montrant l’importance de la réforme des mœurs et de leur contrôle pour assurer à la démocratie une certaine stabilité.
1 Robert Roswell Palmer (trad. Marie-Hélène Dumas, préf. François Furet), Le Gouvernement de la Terreur : l'année du Comité de salut public, Paris, Armand Colin, 1989
Auguste Kuscinski, Dictionnaire des conventionnels, Paris, Société de l'Histoire de la Révolution française, F. Rieder, 1916
Arthur Conte, Billaud-Varenne, Géant de la Révolution, Olivier Orban, 1991
Avant de transformer l’homme, la politique et in fine la société tout entière, il est crucial de comprendre et d’étudier l’essence même de l’homme. C’est notamment dans l’introduction des Principes régénérateurs du système social que Billaud-Varenne déploie une anthropologie assez succincte et fortement inspirée des écrits de Rousseau. Il met également en exergue une généalogie des peuples qui traduira son malaise de voir la tyrannie toujours succéder à la liberté.
Nous pouvons préciser que Les principes régénérateurs du système social, écrit par Billaud-Varenne, auraient pu s’appeler Mes opinions politiques et morales. On voit donc ici pourquoi l’ouvrage renferme un caractère tout aussi philosophique que politique. Ainsi sa conception de l’homme, inspirée par la lecture de philosophes tels que Rousseau, forme la pierre angulaire de ce que nous serons en droit d’appeler sa philosophie sociale.
Dès l’introduction, Billaud-Varenne rappelle l’importance du concept du bonheur, conscient de son importance comme constructeur du lien social et télos de la communauté des citoyens : « Vous Romains, seulement, consentez d’être heureux : ne vous trahissez pas ; c’est tout ce que je veux 2». Cette citation est extraite de la tragédie voltairienne La mort de César publiée en 1736. Elle montre déjà l’importance pour Billaud-Varenne de se référer aux auteurs des Lumières pour introduire son discours. Comme Saint-Just qui déclare que « le bonheur est une idée neuve en Europe 3 », Billaud-Varenne s’adresse immédiatement au peuple en leur rappelant que le chemin qui mène au bonheur s’écarte de la trahison et de la corruption. Nous pouvons supputer qu’il y aurait déjà une référence à la trahison des idéaux de la révolution par Robespierre qui veut se maintenir au pouvoir en prolongeant la Terreur, mais le doute persiste. Il est complexe de définir la notion de bonheur distillé dans les écrits de Billaud, mais nous sommes en droit de penser qu’en lecteur d’Aristote, il considère le concept comme le souverain bien commun à tous les citoyens, accessible par l’exercice vertueux de la politique.
Billaud-Varenne tente d’établir une généalogie des sociétés en indiquant qu’après que les peuples soient devenus corps sociaux, ils se meurent et retournent à l’oubli sans que nous ayons pu connaître leurs mœurs ou leurs politiques. Pour Billaud-Varenne, lecteur de John Locke et probablement de Hobbes, le passage d’un peuple d’un état de nature à un État de droit est ici sous-entendu. Il précise ensuite que ces générations de peuples « ont toutes plus ou moins gémi sous le joug de l’oppression et dans les angoisses de la douleur 4». La domination de certains hommes sur d’autres semble être un caractère intrinsèque de la culture humaine et la mise en perspective de l’oubli de ces formes de tyrannie montre comment elles ont toujours pu refaire surface et comment Billaud veut les combattre : il s’agit ici d’avertir le peuple du danger qui le menace. En effet, les préjudices subis par un peuple s’effacent de la mémoire collective avec le temps et si les citoyens n’ont que des notions très vagues de leur Histoire, alors ils sont prêts à attribuer à nouveau le pouvoir à un tyran.
La référence à l’Antiquité gréco-romaine est incontournable chez bon nombre d’intellectuels du XVIIIème siècle et le député de la Montagne ne fait pas exception. Il montre comment chaque peuple a eu son caractère propre, sa physionomie et ses fantaisies. La conclusion qu’il tire de son époque est la suivante : « les mœurs sont devenues trop relâchées 5». Cela peut nous amener à penser à la Mos Majorum romaine qui permit aux anciens de montrer l’exemple aux générations suivantes pour assurer la stabilité de Rome. On retrouve cette notion dans certains textes de Cicéron par exemple. Elle implique sept qualités morales que la société doit intégrer pour faire face à la décadence : la fidélité, la piété, la dignité, le courage, le sérieux, la stabilité et la tempérance. Cela appuie la conviction de Billaud et légitime la réforme sociale qu’il souhaite mettre en place.
« Partout l’homme est créé libre 6», écrit Billaud-Varenne dans son introduction. On voit ici l’acculturation rousseauiste du député ; référence évidente au préambule du contrat social : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Si les thèses du contrat social restent incontournables dans l’esprit des politiciens révolutionnaires, Billaud-Varenne prolonge la réflexion philosophique en mettant en exergue le sentiment d’indépendance intrinsèque à l’être humain tout comme la raison qui lui permet de mieux apprécier ses droits. La république peut sauvegarder cette tendance naturelle de l’homme à être libre et à le rester, mais comme la société peut rendre les hommes mauvais, ces derniers peuvent corrompre la république, les mœurs et les lois et laisser le peuple sombrer dans l’anarchie. Pour Billaud-Varenne, l’anarchie est justement un trouble propice à l’apparition d’un tyran, « usurpateur de l’autorité suprême », formule qui rappelle celle de Saint-Just : « Tout roi est un rebelle et un usurpateur », dans les Questions concernant le jugement de Louis XVI, 13 novembre 1792.
Cet usurpateur, qu’il soit Louis XVI ou Robespierre, est ce contre quoi Le Rectiligne veut lutter. Nous pourrions même penser que Billaud-Varenne, plutôt que de faire des choix intéressés politiquement, poursuit sa vision de la liberté et utilise la philosophie pour éclairer ses décisions. La suite de l’introduction des Principes régénérateurs du système social montre sa volonté de rééduquer l’homme pour lui rappeler ce que la nature lui a donné et ce que la société lui a repris : « la servitude des peuples est toujours dans la même proportion de l’ignorance et de la barbarie des temps 7». C’est donc véritablement en combattant l’ignorance et la naïveté du peuple que ce dernier sera apte à défendre sa liberté contre les tyrans. Mais ce n’est pas tout, car Billaud-Varenne comprend que c’est la misère, la dégradation et l’apathie qui empêchent les citoyens de sortir du joug, « cet état désespéré 8 » qui les aliène. Une réforme sociale et politique s’impose donc pour pouvoir rééduquer le peuple à la liberté et au bonheur : « Il s’agit, au contraire, après avoir recouvré la liberté et le bonheur qui la suit ; il s’agit de les fixer à jamais l’une et l’autre parmi nous 9». Le problème ici n’est donc pas de mettre à bas le roi ou le tyran, mais de faire en sorte que jamais un autre ne vienne prendre sa place.
« Comment donc a-t-on pu mettre en question si l’homme était né avec une disposition irrésistible pour rechercher et chérir la vertu ? On outrage la nature si sage, si prévoyante, si accomplie dans ses combinaisons, dans ses procédés 10 », écrit Billaud. On décèle, dans cette glorification de la nature au détriment de la société, l’inspiration rousseauiste de Billaud-Varenne. L’objectif étant toujours de montrer que l’homme possède en lui le potentiel du bien, de la liberté et de la fraternité et que ce sont les institutions sociales qui empêchent l’homme de cultiver ces vertus. Un parallèle est fait avec les « sauvages » qui servent d’exemples à Billaud notamment dans la pureté de leurs mœurs, leur soutien mutuel, leur cordialité et leur bienveillance. Malgré un anthropocentrisme inévitable, Billaud montre que le défi actuel est de s’inspirer de la pureté des mœurs des sauvages en conservant le confort et les autres avantages de la société moderne.
Influencé par les contractualises tels que John Locke, Billaud montre que l’avenir de l’homme est la société politique et que la nature elle-même a projeté l’homme dans cette réalité sociale pour permettre le développement du progrès technique et morale. Il écrit : « L’état de société est dans l’ordre combiné par la nature11.» Sans la vie en communauté, l’homme serait une « machine grossièrement organisée 12 ». Billaud-Varenne suit ici un lieu commun ancré à son époque. Lieu commun qui n’est pas sans rappeler la théorie des animaux-machines de Descartes qui montrait dans sa Lettre au Marquis de Newcastle que ce qui nous différenciait des animaux, c’était notre capacité à la fois relationnelle et intentionnelle à exprimer nos besoins à nos semblables pour établir des relations réciproques d’interdépendance, c’est-à-dire notre capacité à faire société. Billaud ajoute : « L’homme fut devenu plus barbare, en vivant séparé de toute société 13 ». Nous voyons donc que l’homme d’État récuse les théories qui défendent l’idée que l’homme aurait vécu plus heureux hors de la société comme celle de Lucrèce par exemple. Détruire la société reviendrait à rendre l’homme animal, c’est-à-dire à le dénaturer. Si le vice de la société est la tyrannie des rois, le remède ne peut être une destruction pure et simple de la société mais un projet concret pour éradiquer le despotisme et protéger la démocratie.
Billaud-Varenne va tout de même nuancer son propos en s’appuyant cette fois sur l’Émile de Rousseau. Il modifie la citation originelle et première phrase du premier livre de l’Émile : « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses » en « Tout est bien sortant des mains de la nature 14». Nous sommes en droit de penser que cette modification est, soit un manque de rigueur, soit un moyen de conserver un fil directeur avec son propos sur la nature, soit une manière de défendre son athéisme. Ici Billaud critique Rousseau sans le nommer en montrant que sa vision est imparfaite. Il eut fallu dire : « Tout est bien dans la nature quand la chaîne de ses combinaisons est exactement suivie 15 ». Il faut donc accepter la construction d’une société et ne pas remettre en cause le progrès technique. A la fois artificielle car produite par l’homme et naturelle car voulue ainsi par la nature, la conception de la société de Billaud-Varenne s’inspire mais dépasse celle de Rousseau. « L’homme entièrement solitaire serait l’ennemi de tout ce qui respire, mais il deviendrait pour lui-même d’une nullité absolue 16». Nous pouvons ici opérer un parallèle entre la conception de l’état de nature de Billaud et celle décrite par Hobbes dans le Léviathan comme « un état de guerre de chacun contre chacun 17 », où la loi du plus fort régissait les interactions sociales. Si donc la société s’est viciée, il convient de la réformer et non de la détruire.
Billaud considère que le monde vivait dans une harmonie prédéterminée et voulue par la nature et que c’est précisément l’homme qui a détruit l’ordre naturel en fondant la société. « Tout avait été prévu pour assurer constamment notre bonheur sur la terre. Nous avons tout fait dans l’égarement de nos passions pour étouffer les germes féconds de plaisir et de jouissances 18» écrit-il. Nous pourrions penser que cela vient contredire la conception de l’état de nature comme un état de guerre et de malheur, mais Billaud montre bien que si le bonheur était possible en théorie, il ne l’était pas en pratique et cela est dû aux passions humaines et à leur désir d’atteindre la grandeur. Or, si l’homme a été capable de remettre en cause l’ordre naturel, il est capable de brimer ses passions et d’en revenir à un état qui lui permette la vie en société et l’accès au bonheur.
Grâce à la lecture attentive des textes de Rousseau, Billaud-Varenne plante les graines de sa réforme politique et sociale. En montrant l’homme comme essentiellement libre, il glorifie l’état primaire dans lequel l’a mis la nature, mais sans critiquer outre mesure la notion de progrès et de société. Pour Billaud, ce sont les dirigeants à la tête de la société qui ont corrompus les hommes et qui ont fait l’État de droit plus pénible encore que l’état de nature. La réforme de Billaud-Varenne va donc consister en un assainissement de la politique et dans la révision des valeurs pour reconstruire une société où les progrès serviront à améliorer les conditions de vie humaine plutôt qu’à opprimer les citoyens.
2Principes régénérateurs du système social, Jacques Nicolas Billaud-Varenne, Imprimerie R.Vatar, pluviôse an 3, page 1
3Rapport sur le mode d’exécution du décret contre les ennemis de la Révolution, Saint-Just, dans Œuvres complètes, Folio histoire, page 673
4Principes régénérateurs du système social, Jacques Nicolas Billaud-Varenne, Imprimerie R.Vatar, pluviôse an 3, page 2
5 Ibid. page 8
6 Ibid. page 2
7 Ibid. page 6
8 Ibid. page 6
9 Ibid. page 8
10 Ibid. page 38
11 Ibid. page 44
12 Ibid. page 44
13 Ibid. page 44
14 Ibid. page 45
15 Ibid. page 45
16 Ibid. page 45
17Léviathan, Thomas Hobbes, folio essais, (29 novembre 2000), page 224
18Principes régénérateurs du système social, Jacques Nicolas Billaud-Varenne, Imprimerie R.Vatar, pluviôse an 3, page 71, 72
Après avoir tenté de définir l’homme, ses mœurs et l’environnement social et politique dans lequel il évolue, Billaud-Varenne se rend compte que la Révolution française, évènement unique dans l’Histoire, va permettre de réformer la politique et la société en profondeur pour rompre cette spirale infernale qui prive les hommes de leur liberté en faisant émerger une nouvelle tyrannie. Billaud-Varenne a participé à la Terreur et est conscient des effets positifs mais aussi négatifs des décisions du Triumvirat constitué de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Lui, Barère et Collot d’Herbois se sont dressés contre la nouvelle tyrannie qui s’annonçait, même si leur responsabilité dans la mise en place de la Terreur et la condamnation de Danton n’est plus à prouver. Nous pouvons penser que Billaud-Varenne a réellement suivi sa philosophie, plus qu’il n’a tenu compte de son intérêt en écrivant Les principes régénérateurs du système social, voulant rééduquer le peuple de France pour refonder une société juste et libre. Cette réforme doit commencer avec une évolution des mentalités de l’homme lui-même pour en faire un citoyen apte à défendre la démocratie et à combattre ses ennemis.
« Il est temps aussi de réaliser une grande maxime politique malheureusement méconnue chez toutes les nations quoiqu’elle soit la source principale des avantages sociaux, parce qu’elle tend à écarter du citoyen jusqu’à l’intention de faire le mal 19», écrit Billaud-Varenne dans les Principes régénérateurs du système social. On voit ici que son intention est bien une réforme inédite de la société qui passe par un plus grand contrôle sur les mœurs et la nature humaine pour l’éloigner du crime et des délits. Le membre du Comité de salut public critique la Terreur en dénonçant l’utilisation d’espions et de moyen coercitifs qui ne font que renforcer le crime et aggraver la situation. Nous sommes en droit de penser que cela fait explicitement référence à la police politique de Robespierre, commandée par Héron et chargée d’espionner la population pour prévenir des complots.
Billaud-Varenne comprend que c’est la richesse qui est à l’origine de la corruption des mœurs de la société. Il s’appuie sur l’histoire romaine, grand paradigme de l’époque. Nous pouvons, en effet nous référer à Juvénal et ses Satires qui montrent comment l’opulence a rendu Rome vicieuse et vulnérable. « C’est la trop grande misère des peuples civilisés autant que l’exemple corrupteur des riches, qui déprave la multitude 20», écrit Billaud. Il est donc nécessaire que le travail honnête soit récompensé, mais également que la richesse particulière ne dépasse pas certaines limites. D’autre part, il est tout aussi important de remédier à la pauvreté pour éviter que le sort des hommes les plus démunis soit remis entre les mains du crime et de la corruption. Billaud-Varenne reste ici dans l’idée qui l’avait amené à proscrire les fortunes indécentes et défendre l’égalité des richesses ; idée défendue dans Despotisme des ministres de France, comparée par Arthur Conte aux principes communistes et léninistes des révolutions du XXème siècle21, et qui va porter les germes d’une nouvelle construction sociale basée sur la redistribution des richesses pour, d’une part empêcher les riches et leur opulence de donner un mauvais exemple aux plus pauvres et d’encourager leurs passions criminelles et d’autre part pour donner une substance au concept d’égalité qui reste mal compris par les élites. On retrouve ici une référence fréquemment utilisée depuis La physique d’Aristote alors que Billaud parle de l’égalité qui fait du citoyen « le premier moteur » de l’ordre public en réalisant la prospérité générale, la souveraineté du peuple et constitue le lien invincible de la fraternité sociale. De l’égalité donc, découle la liberté et la fraternité, c’est donc autour de ce télos que les institutions doivent se construire.
« Une des sauvegardes de la liberté repose aussi sur l’instruction du peuple 22 », écrit Billaud-Varenne. Le peuple doit donc devenir l’acteur politique principal pour qu’une forme de démocratie puisse voir le jour, mais il doit cesser d’être manipulable par les ambitieux. Le peuple peut faire advenir la démocratie comme la vicier. Billaud-Varenne comprend la nécessité de s’immiscer dans l’éducation du peuple et de le sortir de l’obscurantisme. D’après Billaud, le peuple est capable de juger en bien et en mal des choses immédiates et directement compréhensibles mais il se trompe nécessairement sur ce qui est hors de sa portée. Il ne peut distinguer que les apparences érigées par l’ambition du despotisme et de ceux qui « trouvent leur compte dans la jouissance du pouvoir 23 ». Nous pouvons faire ici un rapprochement avec les conceptions du peuple de deux philosophes contemporains de Billaud, Kant et d’Holbach. Dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières, Kant montre comment le peuple est prisonnier d’une certaine minorité et essaie tant bien que mal de « s’arracher à [ses] grossièretés pourvu qu’on ne s’évertue pas à [l’] y maintenir 24». En effet, les rois et l’Église tirent profit de cette minorité. Le peuple qui vit dans l’obscurantisme est plus naïf, plus superstitieux et a une plus forte propension à l’obéissance aveugle. Les rois et l’Église, voilà les deux ennemis communs à D’Holbach dans son Essai sur les préjugés et à Billaud dans Dernier coup porté aux préjugés. Décrits comme des adversaires de la vérité et de la Raison, D’Holbach montre comment « ils ont juré une haine immortelle à la raison, à la science, à la vérité 25». C’est-à-dire, à ces vertus capitales dont l’homme doit user pour démasquer les usurpateurs et défendre son droit. Billaud-Varenne explicite son propos dans la suite du texte : « l’oppression régnera partout où le peuple ne sera pas assez éclairé 26». Bien sûr, il nous faut opérer une distanciation entre les trois auteurs, car l’utilisation de la Terreur pour éduquer le peuple ne fait pas l’unanimité. Même si Kant soutiendra que c’est un dommage collatéral de la Révolution, il sera tout de même critique envers Saint-Just dont il dira qu’il a voulu accélérer le règne de la raison pratique.
« Il faut que la révolution devienne à la fois morale et matérielle 27 » écrit Billaud-Varenne. Inspiré par la Mos majorum et pourquoi pas, de la conception épicurienne de la cité, le Rectiligne comprend qu’une réforme sociale n’aurait pas de sens si elle ne touchait pas les mœurs des citoyens. Nous pouvons rappeler ici la conception hobbesienne de l’homme comme un être de passions qui recherche la gloire et se méfie des autres. Dans l’état de nature décrit dans le Léviathan, ces deux passions, en plus de la concurrence font de l’état de nature un « état de guerre de chacun contre chacun 28». Dans Éléments de la loi naturelle et politique, Hobbes insiste bien sur le fait que les hommes ont les règles de la loi morale inscrites en eux par Dieu et que la conscience du bien et du mal doit s’affirmer dans l’esprit humain grâce à l’éducation et à la connaissance des maximes morales. L’État de droit a donc son rôle à jouer et donne la possibilité de fournir des règles sociales au peuple pour faire coexister les citoyens le mieux possible au sein d’un territoire. Plus ces règles sociales perdent en puissance, plus la société va se corrompre, ce qui favorisera l’avènement d’un nouveau tyran à sa tête. Voici donc les projets de Billaud pour rééduquer le peuple et lui donner de nouvelles valeurs : « Celui qui restera oisif dans une démocratie sera méprisé du public comme un être inutile et réprimé par la législation 29 ». Cette réforme est évidemment dirigée contre l’ancienne aristocratie qui pouvait se permettre de vivre sans travailler grâce aux impôts qu’elle pouvait percevoir. Un tel état des choses nuit à l’égalité entre les hommes car il place des hommes comme des privilégiés exempts de tout travail. Ces derniers pourront même inspirer la jalousie et la haine des laissés-pour-compte et ainsi favoriser la violence et l’émergence d’un despote pour contrôler la société. Si l’on régénère les mœurs et que l’on rend à tous les hommes leur dignité et leur honneur, ils auront tous à cœur de respecter leurs devoirs et de mépriser les préjugés.
Nous pouvons maintenant évoquer Curiosités révolutionnaires, mémoires inédits et correspondance, écrit par Billaud-Varenne. Ses mémoires sont écrits à la fin de sa vie pendant sa déportation et permettent à l’auteur de davantage s’épancher sur la question des mœurs. La régénération des mœurs entraîne Billaud-Varenne à défendre et à rendre sa puissance à un grand principe moral : l’amour marital. La société patriarcale du 18ème siècle a pu remettre la femme mariée dans une véritable situation d’infériorité. Cette considération ne se trouvait alors pas dans les autres traités de Billaud-Varenne. « L’inconduite d’une femme à la faveur de son mari ne déshonore que son mari 30» écrit-il. Ce sont les femmes qui étaient destinées au meilleur et qui ont été trompées, séduites et dépravées par le comportement des hommes que la société non seulement ne réprouve pas, mais encourage. Billaud fait même référence à Sade et à ses écrits dans lesquels la personne vertueuse finit toujours par souffrir. Il ajoute : « Encore une fois, ces abominables excès auraient-ils lieu, si l’opinion publique et des institutions morales et pratiques étaient enfin calquées sur les maximes fondamentales de la raison et l’ordonnance positive d’une justice impartiale ? 31» Une revalorisation du mariage et de l’amour sain permettrait une purification des mœurs et même un assainissement de la politique. Car celui qui est plus enclin à respecter son engagement envers sa femme (qu’il aura le devoir de choisir librement selon les lois de son cœur et non celles de son intérêt) pourra avoir autant de respect pour la république et la nation. Avoir conscience du bien commun dans un couple permet de comprendre celui de la nation entière. Par conséquent, il faudrait aimer sa femme comme l’on aime la république. L’intérêt de Billaud concernant les relations entre les hommes et les femmes lui vient forcément de sa lecture de l’Émile de Rousseau et plus précisément du livre V. Le philosophe pose la question de la contradiction entre morale naturelle et morale conventionnelle au sein du couple puis tente de résoudre cette contradiction en fondant un nouveau statut à la femme. Il affirme leur potentiel intellectuel mais également leur devoir conjugal et le respect vis-à-vis de l’homme comme cela doit être le cas réciproquement. Une alliance réciproque et basée sur le respect et la confiance, en vue du bien commun, semblable à celle qui unit les citoyens et la République. Enfin nous préciserons que cette régénération des mœurs ne peut se faire que par la promotion d’institutions sociales qui mettront en valeur ces comportements et non pas par la peur. Billaud-Varenne écrit alors cette phrase étrange : « L’échafaud ! Grand Dieu ! A-t-il jamais servi à épurer les mœurs (...) au contraire, c’est où le gibet se voit à chaque pas qu’on peut assurer qu’il existe le plus de malfaiteurs 32». Après avoir largement défendu la Terreur et légitimé l’arrestation et la mort de nombreux citoyens, Billaud-Varenne doute de l’efficacité de la guillotine. Cette critique inattendue de l’exécution publique est stratégique et nécessaire car elle poursuit tous les efforts déjà faits dans les Principes de régénération du système social pour permettre à Billaud de racheter ses fautes, mettre en avant la confiance que doivent avoir les dirigeants en le peuple et promulguer une démocratie plus pure et transparente qui empêchera les tyrans de revenir. Comme Saint-Just, Billaud-Varenne aura cherché à rendre le peuple heureux et libre mais les deux hommes d’État ont fini par devenir les tyrans qu’ils avaient juré de combattre. La Terreur devait être le mal nécessaire au bonheur en France mais Billaud-Varenne finit par comprendre qu’elle ne servait qu’un nombre réduit d’hommes en maintenant leur emprise sur un peuple opprimé et il s’opposa enfin à Saint-Just et Robespierre.
Dans la réforme du système social, Billaud-Varenne défend l’idée qu’un barrage institutionnel ou civique est nécessaire pour empêcher certains d’avoir l’occasion de passer outre les principes démocratiques. Cette réforme apparaît comme en continuité avec la Loi le Chapelier promulguée le 14 Juin 1789. Cette dernière interdisait la formation de corporation de métiers car ce genre d’obstacle à la liberté de choisir son travail, entraînait de fait des privilégiés et des défavorisés. « On doit conséquemment élaguer du système social, tout ce qui peut faciliter à quelques hommes de se trouver par le fait et au mépris des institutions démocratiques, en opposition avec les droits du citoyen et les lois établis 33», écrit le député. Le but de cette réforme comme de la loi Le Chapelier est d’accentuer l’égalité des conditions et de repenser les relations au sein du monde du travail. Une position sociale ne doit donc plus pouvoir menacer la démocratie. Ces imperfections dans le jeu politique entraînent les fractures sociales qui distinguent les citoyens opprimés et les dominateurs. C’est l’égalité qui est ici le mot d’ordre de Billaud-Varenne. La Révolution a dû abolir les privilèges sociaux pour amener la démocratie et les nouvelles institutions civiles doivent empêcher qu’une classe d’hommes accapare à nouveau des avantages qui lui sont indus. Ces dominateurs sont violemment décriés par le Tigre dont le ton, nous pouvons le remarquer, alterne entre la pondération nécessaire au développement de sa conception de la démocratie et l’éructation contre les tyrans. Les « vampires » donc qui tiennent le glaive au-dessus de la tête du peuple n’ont pour autre but que d’instaurer la monarchie ou transformer la démocratie en oligarchie : « Ces dominateurs (...) tendent éternellement dans les démocraties, à s’emparer de l’autorité (...). Qu’on ne s’étonne plus donc, lorsque cette caste d’homme a toujours surnagé dans les révolutions 34», écrit Billaud. Difficile de ne pas voir ici une critique du Comité de salut public qui vient remplacer le pouvoir exécutif du roi par la nomination de quelques personnes proches de Robespierre qui acceptent à son égard une soumission implicite. Billaud-Varenne aura fait les frais de ses disputes avec Robespierre lorsque lui et Collot d’Herbois se font expulser du club des jacobins le 8 thermidor. Pour l’historienne Françoise Brunel, l’attitude vindicative de Robespierre relançait de nouvelles luttes de factions au lieu de les clore par l’établissement d’institutions civiles. Pour Billaud, l’accaparation de la tribune des Jacobins par Robespierre contredit directement la centralité législative35. Nous retrouvons cette idée dans son livre Thermidor, la chute de Robespierre. Nous pouvons voir par ces éclaircissements la frustration de Billaud-Varenne de constater que la démocratie ne remplace pas la Terreur parce que c’est la Terreur elle-même qui était en train de tuer la démocratie. Les Jacobins sont restés fidèles à Robespierre lors du 8 thermidor. Billaud s’écria alors : « Où sont les Jacobins ? Je ne les retrouve plus dans une Société où l’on insulte un représentant du peuple, au moment où il rappelle qu’il a manqué de périr, victime de son patriotisme. Quand les choses en sont à ce point, il n’y a plus qu’à s’envelopper la tête dans son manteau pour attendre les poignards 36».
C’est à la page 132 que Billaud-Varenne va approfondir réellement sa conception de ce que devrait être le système social en France et comment régénérer l’actuel pour arriver à un résultat probant. Il part de ce constat : « L’autorité et la fortune ; voilà les deux principaux véhicules de la séduction. C’est donc là qu’il faut porter la perfectibilité de l’organisation sociale 37 ». Billaud assure que c’est à partir de ces deux médiums que naissent les deux classes de citoyens : les puissants et les faibles. Les premiers étant riches et les seconds étant pauvres. Nous l’avons vu précédemment dans l’argumentaire, une société non égalitaire crée nécessairement une fracture sociale et les plus faibles et plus pauvres vont devenir vicieux pour atteindre l’opulence des riches. De ces vices vont découler les crimes et les délits qui impliquent la résurgence d’une autorité forte en la personne d’un roi pour protéger la classe dirigeante et opprimer toujours plus les plus faibles. « Il faut que la richesse comme le pouvoir, tendent constamment à la répartition la plus égale 38». Il serait erroné chronologiquement parlant de parler d’une redistribution des richesses mais nous sommes en droit de penser que Billaud-Varenne souhaite vraiment voir les hommes disposer des mêmes biens et du même salaire. Il montre que le droit naturel de l’homme est de travailler pour acquérir de la fortune. Nous savons Billaud lecteur de Locke et même si ce dernier est complètement favorable aux inégalités de fortune, il défend tout de même l’idée que chaque homme a le droit de posséder ce qu’il produit et que ces possessions lui sont inaliénables. Le concept de properties est décrit dans le Traité du gouvernement civil. Pour Locke, l’homme possède un certain nombre de choses qui lui appartiennent en propre et qu’il ne doit pas négliger comme sa vie ou ses biens par exemple. Il est contraire à la loi de nature de porter atteinte aux properties des autres ou des siennes. Cette loi de nature sera explicitée avec l’apparition du souverain qui sera chargé de protéger la propriété privée des individus. S’il y a spoliation du gouvernement, les citoyens ont le droit de se soulever et de renverser la puissance corrompue. Billaud-Varenne ajoute : « Il n’y a plus de souveraineté nationale, dès que le corps social ne forme pas unité et le corps social est scindé dès qu’il existe des prérogatives partielles et des jouissances exclusives 39». La souveraineté nationale, peut être définie comme la démocratie représentative formée par le peuple électeur et les députés mandatés qui doivent appliquer les volontés du peuple en politique et dans le droit. C’est en partie l’abbé Sieyès qui donne son sens au concept et qui l’applique en politique, mais on comprend que Billaud serait plutôt favorable à une souveraineté nationale qui fasse davantage intervenir le peuple lui-même notamment dans le contrôle des décisions de ses représentants, comme cela avait déjà été prévu dans la constitution de 1793. Elle est chargée de maintenir l’unité des citoyens et non d’opposer une classe privilégiée à une autre plus faible. L’égalité doit donc être le principe directeur des institutions sociales démocratiques. Les puissants ont un intérêt à la domination : cela leur permet de mener une vie oisive alors que les plus faibles doivent se surpasser au travail. Billaud-Varenne va encore s’attaquer à Aristote. La tendance aristocratique du philosophe grec n’est plus à démontrer, et il est certain qu’il a pu traiter la plèbe de « populace ignorante 40» dans Les politiques
