Vers une pensée dissidente - Thomas Primerano - E-Book

Vers une pensée dissidente E-Book

Thomas Primerano

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Beschreibung

Le maître parle, l'élève écoute et s'interroge sur certains sujets qui préoccupent la société moderne.La philosophie, l'art, la psychologie, la religion, le féminisme sont des thèmes récurrents et méritent une argumentation construite. Argumentation qui se soumettra à la sagacité des lecteurs.

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Seitenzahl: 126

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Avertissement

L’ouvrage présent relève de mon initiative. Il comprend des essais personnels, précédés par un entretien avec Pierre Erler et ses cours sur trois tableaux. Les positions prises dans les essais sont les miennes et ne doivent être reprochées qu’à moi seul. Ils s’adressent à un esprit jeune et extrêmement ouvert. En effet je ne suis ni un philosophe, ni un intellectuel. Je ne suis et ne demeurerai qu’un éternel élève.

T. P.

Table des matières

Le siècle des spécialistes (entretien avec Pierre Erler)

Pierre Erler, Cours sur trois tableaux Mona Lisa?

Une jeune fille vous regarde. Vermeer,

La jeune fille à la perle

Une dignité triviale sans séduction. L’

Olympia

de Manet

Thomas Primerano

La peluche comme totem

Le miroir, le cosmétique, et le vêtement rituel

Le féminisme en déclin

Sur la religion

Post Scriptum

Le siècle des spécialistes

Entretien

Thomas Primerano: Je me suis tout d’abord demandé à quelle étape du savoir philosophique vous êtes parvenu. Avez-vous tout vu ? Plus rien ne pourra vous étonner dans les textes ? Ou au contraire continuez-vous à lire et à être en constante découverte ? Je sais que vous relisez beaucoup de textes, récemment la République de Platon.

Pierre Erler: Vous avez déjà la réponse à la question. La connaissance est limitée. Même dans ce qu'on a lu et bien lu, qu'on a travaillé, il y a toujours possibilité de manquer certaines choses. Il faut lire des recoupements de textes, lire d'autres travaux sur la question. Lorsque l’auteur avance une théorie, il y a toujours à retenir, à poursuivre et à laisser. Par exemple, sur Baudelaire, il y a eu énormément de travaux. C'est un auteur contradictoire. On peut le lire et trouver des choses nouvelles. Toujours.

T.P: Vous avez écrit la Peinture anonyme ; Il s’agit votre thèse de philosophie se trouvant en un exemplaire unique à la Bibliothèque nationale de Strasbourg. Est-ce vous pouvez nous parler un peu de vos travaux ? Quelles étaient vos motivations ?

P.E: À l'époque on m'avait proposé de la publier via Les Presses Universitaires de Strasbourg. J'ai refusé parce que j'avais quelques ambitions parisiennes ; malheureusement cela ne s'est pas fait à Paris. Je voulais, entre autres, comprendre la critique d'art de Baudelaire car je pense que c'est un auteur décisif pour comprendre le passage de l'art traditionnel à l'art moderne. Malgré mon travail il y a un certain nombre de choses que je n’ai vu qu’a posteriori. Tout en ayant eu la possibilité de publier des passages de ma thèse sur Baudelaire dans une revue (Furor), j’ai repris l’analyse de cette critique d’art et publié ce travail dans un ouvrage collectif universitaire1. Hormis Baudelaire ma thèse portait également sur une critique de Derrida car à l'époque c'était l’un des grands philosophes. De ce côté il y avait 2 camps : les derridiens et les anti-Derrida. Ma situation était un peu particulière, j’étais plutôt du côté de la lecture derridienne des textes, plus complexe et plus intéressante que la lecture classique universitaire, mais je pensais qu’il fallait aussi retourner cette lecture contre son auteur. Le philosophe qui dirigeait ma thèse, Ph. Lacoue - Labarthe, qui faisait dans ses cours des commentaires absolument brillants, bien qu’ayant son originalité aussi bien littéraire que philosophique, était derridien. C'était donc une situation un peu dangereuse mais ça s'est très bien passé, c'était lui-même qui m'a proposé de publier aux Presses universitaires de Strasbourg. Je me suis focalisé sur un axe où Derrida proposait une interprétation extrêmement originale anti-universitaire de Platon. J'ai essayé de reprendre cette analyse et de la démonter. L'analyse universitaire n'était pas intéressante mais celle de Derrida, beaucoup plus stimulante, ne me semblait pas suffisante.

T.P: Nous allons maintenant rentrer dans le cœur du sujet, c’est-à-dire le cœur de votre conception de la philosophie. Je sais que je porte un regard biaisé sur vos cours, c’est normal. Il y a beaucoup de choses importantes qui ressortent lors de vos leçons ; vous faites toujours l'illustration de nombreuses situations polémiques contre la doxa scolaire et, sauf erreur de jugement, vous semblez comme moi très freudien. Est-ce envisageable?

E.P: Si vous voulez, le problème avec Freud est le suivant : il est très logique et rationnel (ce qui n’empêche que pas le Livre noir de la psychanalyse est une critique de Freud très intelligente). C'est quelqu'un qui a l'esprit expérimental et une prétention scientifique. Ce que lui appelle la clinique, et ce qui semble être une base relativement solide, cache en fait ceci : la vérité provisoire. On élabore une théorie à partir de faits. Si d'autres faits viennent à contredire la base alors on change la théorie; on le voit bien à travers les différentes topiques, les définitions du rêve, etc., Freud se remet souvent en question. Il a également subi des critiques de ses disciples. Il est donc vraiment honnête, mais le problème fondamental est que le domaine étudié appartient aux sciences humaines. Or, par définition, les sciences humaines ne sont pas des sciences au sens des sciences exactes qui ont un fondement mathématique (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de problème sur le statut de la science, de la logique ou de la vérité de ce côté). On ne peut pas en sciences humaines élaborer une théorie qui ait la prétention d'être universelle ou ayant un pouvoir de prévision, on le voit à travers la psychanalyse. D’où deux visions: ceux qui croient dans le domaine en question et ceux qui pensent que la psychanalyse ne mène à rien. Ensuite, il y a les différentes écoles de psychanalyse. Le problème de la castration ou de la pulsion de mort n'est pas du tout résolu. Le but de la psychanalyse n'est pas la philosophie mais la guérison: le but de Freud est de guérir. De plus, il pense que la guérison est une preuve de la valeur scientifique de la psychanalyse. Mais, de guérisons psychiques, on ne peut en avoir aucune certitude à cause de l'effet placebo. C'est une parole qui guérit, mais le problème est qu’une parole qui guérit n'a pas besoin d'être fondée sur des théories vraies. Nous pouvons guérir à partir de mythes invraisemblables. Lourdes et la Vierge Marie sont des mythes avancés par l'Église qui ont guéri des milliers de gens. Les mythes et rituels des sociétés traditionnelles ne sont pas sans effets de guérison. D’où le succès actuel du chamanisme dans les sociétés modernes. Il faudrait recenser dans notre société combien de guérisseurs actifs pour un médecin. S’il y a bien entendu du charlatanisme, il y a aussi des guérisons. Vous ne pouvez pas avoir une pratique d’une telle ampleur sans un degré d’effets positifs. Par ailleurs 50 % des médicaments chimiques en France, plus selon des publications les plus récentes, ne contiennent aucun principe actif, pourtant les gens prennent du sirop pour la toux et ça peut marcher. L’effet chimique, lorsqu’on peut prouver qu’il existe réellement n’est pas à 100%, il produit de surcroît aussi du placebo. Les guérisons de Freud ne sont pas des preuves de la vérité de ses théories, donc sur le fond on reste dans un jeu de l’esprit. D'autre part, même si on est d'accord avec les théories de la psychanalyse on peut toujours interpréter de différentes manières; il n’y a aucune certitude. Freud disait lui-même que l'analyse est infinie. Cela est problématique. Je ne dirais pas que le psychisme et que le sexuel marchent comme Freud le dit.

T.P: Cela me fait un peu penser à Kant qui, sur son lit de mort, déclarait: “ Tout est bien”. Donc finalement, même si Freud est une clé de votre enseignement, vous restez sceptique sur certains points. J'aimerais maintenant insister sur un des fondements de votre vie philosophique. En effet pour que ma transition soit parfaite j'aurais voulu citer Freud qui disait que « pour comprendre le grand artiste il faut comprendre le grand malade ». Alors finalement que pensez-vous de l'art ? Personnellement je reste hégélien sur la question. Je sais que vous n'êtes pas d'accord. Pour moi l’art est mort depuis longtemps mais j'aimerais savoir comment vous envisagez le concept et pourquoi cela vous a tant intéressé et passionné.

P.E: Je dirai en ce qui concerne Hegel qu’il a été le philosophe le plus compétent sur l'art. Evidemment l‘obstacle de compréhension est son propre système. Mais il a été probablement l’un des moins incompétents parmi les philosophes. Contrairement aux autres, notamment Platon et Kant, il s'est vraiment intéressé au domaine. Il est le premier sinon le seul qui étudie l'histoire de l'art; il travaille avec les connaissances limitées de l'époque, cela est mortel pour son propre système philosophique car, à l'époque il n’avait pas la traduction des hiéroglyphes par exemple. Hegel, c'est tout un cours sur l'art égyptien comme art symbolique or cela n'a aucun sens car il n'a évidemment pas les traductions. Il n’y a d’ailleurs pas d’art au sens artistique avant l’époque grecque classique car la notion d’art en ce sens suppose des conditions sociales nouvelles de la production artisanale sculptée ou peinte: l’artisan qui fait le dieu devient plus important que celui-ci (une divinité de Praxitèle sera de très loin plus importante que telle divinité faite par un sculpteur anonyme, le plus souvent esclave). Apparaissent donc la signature, des critères esthétiques et non plus seulement religieux et une nouvelle littérature de connaisseurs, un nouveau marché de l’art, une nouvelle classe sociale des « artistes » distinguée par le talent, la richesse et la célébrité (alors qu’elle pratique le même métier artisanal que l’esclave), etc. Une singularité étonnante des Grecs antiques est qu’ils inventent l’art à partir des conditions précédentes sans toutefois inventer les noms même d’«art » au sens artistique et d‘« artiste ». Dans les sociétés antérieures et traditionnelles qui ne connaissent pas ces conditions sociales de la production et réception artistique, parler d’art relève de l’anachronisme. Par exemple parler des « arts premiers » implique une double confusion, celle d’une production rituelle magique avec la production artistique et celle de l’oubli des peintures, gravures et sculptures préhistoriques qui sont évidemment antérieures et réellement « premières » (mais pas plus artistiques, même si elles ont un fort effet esthétique et relèvent d’un métier achevé, mais cela ne suffit pas, il faut encore les conditions sociales mentionnées précédemment). De même le critère fondamental du primitivisme revendiqué par l’art dit moderne fait problème, pour deux raisons: ce primitivisme n’est pas artistique dans les sociétés traditionnelles et dans le folklore local des sociétés modernes. Et primitivisme est l’opposé de moderne. Il est amusant de voir le moderne chercher son originalité dans le plus traditionnel (voilé par l’exotique). Parler sur les Assyriens sans avoir les textes assyriens serait s’exposer aux contresens. Cela dit, l'analyse de Hegel de la sculpture grecque comme le grand art indépassable est intéressante. Même si c'est un lieu commun, du fait de la répétition des néoclassicismes de la Renaissance aux retours à l’ordre du XXe siècle (y compris chez des adversaires notoires comme Picasso), lieu commun qu’on retrouve même chez Marx2. De même son analyse de la peinture hollandaise, de la critique de l’ironie romantique et sa fameuse thèse de l’art comme chose désormais passée. Cependant la faiblesse de Hegel est de croire à la fiction de l'existence d'un l'idéalisme absolu qui expliquerait le monde et en particulier l'art: l'Esprit absolu. Personnellement je ne parle pas d'art. L'art ne veut rien dire, c'est une invention des philosophes pour compliquer les choses. On ne parle pas d’art mais on parle de sculpture, d'architecture et de peinture, de musique, de poésie, de littérature, etc. L'art c'est rassembler tout cela et risquer de ne parler de rien. C'est une abstraction. Dans ma thèse par exemple je ne parle pas d'art anonyme mais bien de peinture anonyme. La sculpture ne fonctionne pas comme la peinture et la peinture ne fonctionne pas comme la sculpture. La peinture ne fonctionne pas comme la littérature: ce sont des pratiques qu’on ramène à des concepts pensés par des philosophes qui essaient d'être dans un esprit d'abstraction et d’universalité synthétisant d'échelle en échelle, d’escalier en escalier et débouchant dans le vide.

T.P: Je pense que je commence à approcher de la vérité, on sent que vous êtes plus un professeur de philosophie et un amateur d'art qu'un philosophe en lui-même. Je me trompe ?

P.E: Oui c'est ça, et un peintre. Je pense que la philosophie aujourd'hui est une discipline dépassée. Elle est en survie artificielle. Elle n'existe que par la force de l'institution. Je pense que la philosophie aujourd'hui est dans la situation de l'Eglise et de la théologie après la Révolution française ; il n'y a plus de raison de la tenir sous perfusion. Non qu’elle n’avait pas sa raison d’être. La philosophie est une discipline historique qui a été décisive pour passer de la religion à la science. Elle a permis et imposé le libre examen de la raison, la raison critique contre le principe d’autorité (Socrate, Descartes, les Lumières) mais la raison seule ne suffit plus, il faut le calcul (déjà vu par Platon, mais dans une perspective non pratique, et les philosophes mathématiciens (Descartes, Leibnitz)) et le laboratoire, la technique, la preuve expérimentale, l‘efficacité. On ne peut plus penser les mains dans les poches. Le morceau de cire, c’est l’avenir, le cogito c’est le passé. La seule raison contre la raison expérimentale n’a aucun avenir. Quand Descartes passe de la pure réflexion (le cogito) à la manipulation réfléchie des choses, il fait un saut décisif. Il y a deux Descartes: celui qui croit devoir s’embarrasser d’un fondement métaphysique qui ne peut être qu’une fiction. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la construction délibérément fictive du doute cartésien (malin génie et autre dieu trompeur), sans parler de leur source onirique (les trois fameux rêves de novembre 1619). C’est très intéressant, non comme condition de la vérité, mais comme fiction philosophique concurrente de la fiction religieuse et littéraire, ou comme introduction dans la philosophie de la fiction littéraire. Ça commence d’ailleurs à fond avec Platon: il est plus mythique que les mythes qu’il critique. Et le deuxième d Descartes est celui qui comprend qu’il faut passer à une philosophie pratique3.

Cette philosophie pratique a d’ailleurs toujours existé, mais sous des modalités très différentes. On pense évidemment à la philosophie morale pratique des stoïciens ou des épicuriens: c’est utile, ça marche. Bien entendu il faut détacher les règles efficaces (quand elles le sont) de leurs fondements métaphysiques. Mais aussi Socrate qui pense la sagesse et tous les concepts non pas à partir d’un bien ou de l’intelligible suprasensibles (ce qui sera le Socrate idéaliste de Platon), mais sur le modèle terre à terre du métier artisanal, de la pratique, de l’utile, de l’art au sens de la technè grecque4. D’où par exemple, dans le Livre I de La République, l’interrogation, qui paraîtrait autrement déroutante, de la justice non pas comme concept mais comme art, au sens artisanal: « Alors que restituerait, et à qui, l’art qu’on appellerait justice (technè dikaiosunè)? » La solution ne se trouve pas dans le ciel métaphysique mais dans la production de l’artisan. La voie pratique aura encore une modalité politique, celle par exemple de Marx, qui demandera aux philosophes non plus d’interpréter le monde, mais de la transformer.5 S’il y a bien une chose qui peut rester et continuer de la philosophie, c’est cette dimension pratique.