Trio perdant à Pont-Aven - Stéphane Jaffrézic - E-Book

Trio perdant à Pont-Aven E-Book

Stéphane Jaffrezic

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Beschreibung

Au commissariat de Quimper, une quinquagénaire raconte au capitaine Maxime Moreau ne pas avoir de nouvelles de son fils depuis trois jours, alors qu’elle le voit quotidiennement.

La situation ne permet pas de considérer la disparition comme inquiétante. Une première recherche souligne qu’il a un passé judiciaire. Maxime Moreau avise le parquet et une enquête préliminaire lui est momentanément accordée, sous contrainte qu’il y ait rapidement des résultats.

Secondé par sa fidèle équipe, il va tout mettre en œuvre pour démontrer qu’il a du flair pour repérer une situation anormale. Filant à Pont-Aven où de nombreuses péripéties et d’incroyables rebondissements vont surgir, ils vont révéler par petites touches chaque ombre au tableau, tel un peintre devant sa toile.

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Stéphane Jaffrézic est né et réside à Concarneau. Il est organisateur de murder partys et membre du collectif d’auteurs finistériens L’Assassin Habite Dans Le 29. Après deux titres pour la collection Pol’Art, il propose ici son dix-huitième roman policier de la collection Enquêtes et Suspense.

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

À Patricia, ma femme.

REMERCIEMENTS

Merci à vous toutes et tous qui, au gré de nos rencontres ou via les réseaux sociaux, me demandiez quand paraîtrait ce vingtième roman policier, et par ricochet me poussiez à l’écrire. S’il s’est écoulé près de trois ans depuis Vendetta à Auray, paru en février 2022, ce n’est pas en raison d’une panne d’imagination, mais par manque de temps pour mener à bien quelques projets qui me tenaient à cœur.

Et comment oublier les fidèles parmi les fidèles, et bien plus indispensables qu’ils ou elles l’imaginent ?

Pour leur aide technique, merci à Dominique Quéroué et Pascal Tanguy,

Pour le sérieux de leur travail de relecture, merci à Élisabeth Mignon, Catherine Schul, et Joëlle Guéguen.

Pour la confiance qui m’est accordée depuis 2002, comment ne pas saluer ici toute l’équipe des Éditions Alain Bargain qui fait un travail formidable ?

I

6 heures est l’heure légale à laquelle on peut perquisitionner un logement. 8 h 30, celle à laquelle commence le boulot, quand il n’y a pas d’interpellation de prévue. C’est le cas ce mercredi, quand mon pied se pose sur la dernière marche de l’escalier, au troisième étage du commissariat de Quimper. Lorsque l’actualité s’emballe, nous pouvons être amenés à bosser de jour comme de nuit, en semaine comme le week-end, les horaires perdant alors toute cohérence.

Un code pour commander l’ouverture d’une porte, puis une clé pour celle de mon bureau fermé hier soir en partant, et je suis dans nos murs. Excepté la pause méridienne, il s’en faudra des huit heures réglementaires avant que je reprenne le chemin de la maison. Je ne suis pas d’humeur joyeuse à l’idée de la monotonie du boulot qui m’attend. Mais bon, c’est le lot, il ne se passe pas toujours du croustillant. Tant mieux pour la tranquillité des Finistériens, pour notre vie de famille, pour la qualité de notre sommeil… et tant pis pour la montée d’adrénaline qui fait que nous avons choisi ce métier.

Après deux semaines mouvementées, à Auray* dans le Morbihan, durant lesquelles Murielle et moi étions chez des amis pour des vacances en théorie reposantes, la troisième journée de travail devrait être tout aussi rasoir que les deux autres. Lundi, la priorité était de faire le point avec mes collègues du service de police judiciaire de Quimper sur les dossiers en cours, et sur les faits moyennement sérieux signalés ces quinze derniers jours. En l’absence de Suzy Villard, en congé maternité, Simon Jaouen et Justin Débolo se sont contentés du minimum, puisque la moitié du service ne pouvait décemment s’atteler à la tâche abattue par quatre agents. S’il n’y avait pas eu le choix, ils s’y seraient collés, au besoin en réquisitionnant le soutien de nos collègues brestois ou rennais. Par chance, nul dossier important ne les a détournés de la routine. Ils se sont donc contentés d’accumuler des informations sur des gaziers au pedigree déjà long comme le bras, qui ont mis en place un réseau pour l’heure inextricable arrosant le sud Finistère en stupéfiants de toutes sortes. Les petits caïds à la tête de ce réseau étant identifiés, reste à en faire autant des nombreux membres qui le font fonctionner.

Je me suis ensuite longuement entretenu par téléphone avec mon directeur, le commandant Claude Tammet, qui dirige le service de police judiciaire de Brest. Il a narré par le détail les affaires qui requièrent toute l’attention de son personnel, en particulier dans deux quartiers chauds de la plus grande ville du département, l’Europe et Kerourien. Il a décliné ma proposition de nous joindre à eux, mais la garde sous le coude si, dans un avenir proche, leurs investigations portent leurs fruits, et qu’une opération d’envergure est décrétée.

Le téléphone reposé sur sa base, je me suis penché sans entrain sur la ribambelle d’e-mails qui encombrait mon ordinateur. J’en ai conservé trois, et supprimé les autres après une lecture en diagonale, ou plus rapidement encore en constatant que l’objet ne m’intéressait pas. À la fin de la journée de reprise, en rentrant à la maison, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas été particulièrement productif.

Hier, en revanche, je ne me suis pas laissé intimider par le nombre faramineux d’appels téléphoniques ou messages échangés durant la soirée et une partie de la nuit par les trafiquants. J’en ai méthodiquement écouté ou lu une grande quantité, pour capter parfois une allusion, un surnom, un horaire, un lieu, le prix d’une barrette, ou d’un gramme de produit… Souhaitons que cela nous permette, tôt ou tard, de comprendre l’activité de ce réseau, ses moindres rouages, et d’en identifier tous les acteurs.

Aujourd’hui, je sens que ça va être bis repetita, ce qui explique mon manque d’empressement. Au« salut ! » sans chaleur que me lance Justin, je devine que lui aussi se languit de ce travail de fourmi.

— Salut, Juju. Ça roule ?

— Bof, ce n’est pas la folie. Ah, tiens ! Suzy passe nous voir aujourd’hui, normalement !

À la lueur qui soudain pétille dans ses yeux, je remarque que cette visite sera le rayon de soleil de sa journée.

— Tu sais ce qu’elle vient faire ?

— Ben quand même ! Ne me dis pas que tu as oublié ! Elle vient nous montrer son bébé.

— C’est vrai qu’on n’en a pas parlé depuis mon retour ! Donne des infos, que je ne passe pas pour l’idiot qui ne se tient au courant de rien.

— La petite Ambre est née il y a deux semaines, le 8 septembre. Trois kilos, cinquante et un centimètres. La maman va bien, le papa est aux anges.

— Formidable ! Oh merde, je n’ai rien prévu ! Tu aurais dû m’en parler hier, j’aurais acheté un vêtement, ou une peluche…

— T’inquiète, on verra avec Simon, c’est lui qui était chargé des achats. On divise entre nous trois, et c’est réglé.

— On fait comme ça ! Le papa sera là, lui aussi ?

— Aucune idée. Ce serait une bonne chose, on ne le connaît pas beaucoup, finalement.

— Je l’ai vu une fois, il y a environ six mois. C’est comment, déjà, son prénom ?

— Tristan.

— OK, j’enregistre. Simon est là ?

— Non, il arrivera plus tard, il a sa visite médicale à 9 heures.

Il m’en avait parlé hier, mais cela aussi m’était sorti de la tête. Il va falloir que je me recentre sur le boulot ! Nous revenons chacun dans notre bureau. Quelques minutes plus tard, le casque sur les oreilles, l’écoute des appels téléphoniques entre trafiquants reprend.

*

Une heure s’est écoulée, quand Simon s’annonce. Il tient à la main un sac en papier au nom d’une boutique du centre-ville, spécialisée dans les vêtements pour enfants.

— Alors, le toubib t’a déclaré apte pour le service ?

— Oui. Tu en aurais douté ?

— Absolument pas, tu respires la santé. Au fait, fais-je en désignant le sac de l’index, je participe au cadeau pour la petite de Suzy.

— D’accord. Elle ne va pas tarder, je l’ai aperçue en bas.

— Normalement, s’écrie Justin depuis son bureau, elle apporte des viennoiseries.

— Je ne sais pas s’il en restera, elle est entourée de tout ce que la maison compte en effectif féminin.

— S’il n’y a plus rien à grignoter, gronde Juju, on ne lui offre rien pour sa petite !

Le Martiniquais n’a pas mis l’intonation adéquate qui ferait que nous pourrions prendre sa menace au sérieux, ce dont nous ne le savons de toute façon pas capable. Trois secondes à peine, puis il embouque le couloir et reprend en bougonnant :

— Je vais voir où elle est restée bloquée.

C’est souvent que lui et Suzy s’envoient des pointes, parfois bien acérées, mais finalement chacun recherche inexorablement la présence de l’autre. De sorte, lorsqu’il convient d’aller par deux sur le terrain, en général Simon et moi formons un duo, Suzy et Justin un autre. Il n’est cependant pas rare qu’au retour d’une planque de plusieurs heures ou d’une journée entière passée ensemble, je constate qu’ils s’ignorent et semblent bouillir intérieurement. Il est clair qu’il y a eu un accrochage verbal, mais dans les minutes qui suivent tout est oublié… et la fois suivante, c’est à nouveau de concert qu’ils vont planquer ou investiguer. Si avoir un caractère fort n’empêche pas de savoir arrondir les angles, il s’agit là en fait d’une étrange relation, tout en contradictions. Je ne m’en mêle jamais, ou rarement, si je pressens que cela pourrait interférer sur le boulot.

De retour quelques minutes plus tard, c’est le visage éclairé qu’il annonce que la maman et sa fille seront là sous peu. Je l’entends aller préparer la cafetière, puis retourner vers son bureau quand coulent les premières gouttes, et que se répand une délicate senteur d’arabica.

La brigadière-cheffe est rapidement parmi nous. Entendant sa voix, comme trois ressorts nous jaillissons dans le couloir. Pour conserver sa liberté de mouvement, elle maintient devant elle son enfant, dont on ne voit pas la tête, dans un porte-bébé. Si, depuis la covid, entre collègues nous avons perdu l’habitude de la poignée de main ou de la bise, c’est sans réfléchir qu’aujourd’hui nous jetons aux oubliettes ce principe de précaution, en déposant de chaleureux bécots sur les joues de la maman. Quelques sourires béats au bébé qui s’est endormi, et nous allons vers la petite pièce qui abrite la cafetière, un four micro-onde, et un minimum de vaisselle.

— Raconte, comment ça se passe ?

— Il n’y a rien de plus beau ! s’exclame Suzy, ses yeux légèrement bridés emplis de larmes de joie.

— Et il n’y a rien de plus beau qu’une femme enceinte ou qu’une jeune maman. Je te sens épanouie.

— Je le suis, concède Suzy en se tournant vers Simon qui la complimente. Si je m’écoutais, je voudrais faire un deuxième bébé tout de suite.

— Attends de rentrer chez toi, ça va jaser si on le fait ici.

La plaisanterie de Justin ne fait rire que lui, mais ne fait pas disparaître les sourires. Entre collègues qui en ont vu des vertes et des pas mûres, il n’y a pas lieu de s’offusquer de cette vanne à deux balles.

— Mon pauvre Juju, tu es toujours aussi con. Régalez-vous, dit Suzy en posant un sachet sur la minuscule table souvent encombrée. Il y a des croissants ou des pains au chocolat.

Tandis que nous nous servons, elle refuse un café ou un thé, ayant déjà bu et mangé plus qu’il n’en faut depuis son arrivée au commissariat. Le crissement du papier ne réveille pas Ambre, dont nous ne pouvons apercevoir le regard, caché sous les paupières fermées. Elle a le teint mat, comme son papa, et les yeux ovalisés de sa maman, Eurasienne car fruit de l’union d’une Japonaise et d’un Breton de Carantec. Il semble que ses cheveux seront plus clairs que ceux couleur corbeau de sa génitrice.

Nous évoquons les banalités habituelles, sur la prise des biberons et les nuits écourtées. Parce que notre job est particulier, fatalement la brigadière-cheffe s’enquiert de l’avancée des affaires en cours, et de celles qu’elle suivait avant que ne débute le congé maternité. Le compte-rendu est succinct, car elle ne reprendra pas de sitôt, et alors bien des choses auront changé.

Une vingtaine de minutes plus tard, Suzy ajuste le porte-bébé avant de nous quitter. Il faut croire que Justin est en manque de sa partenaire, car il propose de la raccompagner jusqu’au rez-de-chaussée, pendant que Simon et moi nous remettons au travail.

Quand il remonte peu après, il vient tout droit à mon bureau.

— Max, je peux te voir ?

Il a sur le visage un masque que je ne lui connais pas, mélange de questionnement profond et de désarroi.

— Hum, oui. Que se passe-t-il, tu as vu un fantôme ?

Il entre et d’emblée s’assoit face à moi. Que veut dire cette attitude ? Aurait-il décelé dans le comportement de Suzy un élément qui l’inquiéterait ? Ou, plus prosaïquement, a-t-il un problème personnel dont il souhaite m’entretenir ? Si c’est le cas, il aurait dû le faire au début de la matinée, lorsque nous étions seuls.

— Ferme la porte, si tu veux.

— Non, ça va aller, je n’ai rien à cacher à Simon. Il y a à l’accueil une femme qui a l’air bizarre. Je ne sais pas ce qu’elle a, mais elle paraît étrange. Je l’ai vue tout à l’heure, quand je suis descendu chercher Suzy, et là encore, quand je l’ai ramenée en bas.

— Développe…

— Pas loin de soixante balais, très classique dans sa tenue vestimentaire, elle est assise et feuillette une revue, comme si elle attendait son tour dans la salle d’attente d’un médecin.

— C’est sûrement ça. Elle doit attendre qu’un OPJ* soit disponible pour entendre sa plainte.

— Non. Elle m’a vu quand j’ai ouvert la porte de l’escalier pour faire sortir Suzy, et quand j’allais pour rouvrir la porte et remonter elle s’est levée et a tenté de m’intercepter. Elle a dit qu’elle avait quelque chose de grave à me dire. J’ai alors regardé en direction de l’accueil, et l’ADS** m’a fait signe de laisser tomber. J’ai répondu à la dame que je n’avais pas le temps, et j’ai filé. Voilà, c’est tout.

— Ton “c’est tout” ne semble pas correspondre à ton ressenti. Au fond de toi, qu’en penses-tu réellement ?

— Je ne sais pas, justement. En montant l’escalier, je me disais qu’il y avait un truc de pas clair. Elle n’a pas l’air frappadingue, et a contrario l’ADS paraît déplorer sa présence.

— Elle t’a tapé dans l’œil ? se marre Simon de l’autre côté de la cloison.

— C’est moi qui vais te taper dans l’œil, pauvre naze ! tempête le Martiniquais avant de se radoucir. Je sens qu’il y a un drôle de truc, Max.

— Eh bien, vas-y, si tu n’as rien de plus urgent. Si c’est une illuminée, tu t’en apercevras vite.

— Et si c’est une nymphomane attirée par ta plaque de flic, ton calibre, ou tes menottes, mets-toi en fuite.

L’ironie de la saillie du major Jaouen n’est pas du goût de Justin, qui se lève précipitamment et se rue dans le couloir.

— Tu t’écrases, Simon ! Encore un mot, et… Abruti, va !

Par moments, j’ai l’impression de diriger un service de collégiens. On pourrait supposer leur relation prête à s’effondrer, mais il n’en est rien. Ils ont l’esprit corporatiste indispensable aux flics. Au premier coup dur, chacun serait prêt à donner sa vie pour sauver l’autre.

— Va la voir. Demande-lui ce qu’elle veut, et tu sauras ce que ce binz signifie.

*

Dix minutes s’écoulent avant que ne revienne notre jeune collègue. Certes, ce n’est pas un lapin de six semaines, mais disons qu’avec ses quarante-deux printemps, il est plus jeune que Simon et moi. Sans un mot, il va dans son bureau. Quelques secondes, puis une fenêtre dans le bas de l’écran de mon ordinateur m’avertit de la réception d’un e-mail émanant de Simon. Je l’ouvre. « Pour une fois qu’une femme s’intéresse à lui, Juju s’est emballé, mais en la voyant de plus près, il a vite laissé tomber. Ah Ah Ah. » Je me garde de commenter, et poursuis mon travail de transcription d’un appel téléphonique.

Le casque sur les oreilles, je n’ai pas entendu Justin se déplacer. Il entre, et d’un geste me fait signe de lui accorder un instant. Le temps de retirer mon casque, il a refermé la porte pour donner à notre conversation une certaine intimité, et s’assoit en face de moi.

— Je persiste et signe, fait-il en donnant à sa voix une tonalité grave que je ne lui connaissais pas jusqu’ici. Il y a un truc pas clair. La mamie semble avoir la tête sur les épaules. Elle m’a raconté qu’elle est sans nouvelles de son fils qui serait venu à Quimper dimanche soir.

— Il a quel âge ?

— Si tu veux savoir s’il est majeur, oui, il l’est. Il a vingt-neuf ans.

— Bientôt trentenaire, et elle est inquiète ?

— Oui. Laisse-moi te narrer ce qu’il en est… Elle ignore où est passé son fils, mais elle sait qu’il est venu à Quimper dimanche soir. Elle l’a dit à l’agent de permanence à l’accueil, qui lui a répondu que comme son rejeton habite Pont-Aven, c’est la gendarmerie de cette commune qu’elle doit aviser.

— Rien d’illogique, jusque-là.

— Je ne dis pas le contraire. Je sentais tellement d’inquiétude chez cette femme que j’ai tapé le nom de son fils sur le Taj*. Il est connu de nos services pour des bagarres, ivresse sur la voie publique, ivresse au volant, refus d’obtempérer, et, plus sérieux, pour des cambriolages…

— Pas mal, son pedigree. Il n’a que vingt-neuf ans, il peut progresser.

— Tu as raison, un peu d’ironie ne fait pas de mal. Lorsque je lui ai demandé comment elle savait qu’il était à Quimper dimanche soir, elle s’est fermée comme une huître. Pour être franc, c’est cette réaction qui a déclenché mon intérêt.

— La mienne aussi, par ricochet. Alors, quelle est sa réponse ?

— Il n’y a pas de réponse. Impossible sur ce point de lui soutirer un renseignement. Elle m’a fait penser à une grand-mère corse, qui préférerait se faire couper la langue que de donner une info sur un membre de sa famille ou un voisin. Avec son accent à couper au couteau, elle s’est fendue d’un : « Je ne peux pas vous dire comment je le sais. Sinon… » Le silence qui a suivi résumait qu’elle risquait gros si elle parlait.

— Je comprends un peu mieux maintenant pourquoi tu ne lâches pas l’affaire. Où est-elle, maintenant ? Toujours dans nos murs ?

— Oui. Elle a assuré qu’elle partirait seulement quand on la prendrait au sérieux.

— Hum… Va la chercher. Je ne sais pas si nous allons la prendre au sérieux, mais on ne risque rien à l’entendre. Selon son discours, nous jugerons si nous poussons plus en avant… ou pas.

— Merci, Max, émet-il en se levant et en opérant un demi-tour vers la porte.

— Attends pour me remercier. Si elle respecte trop à mon goût la célèbre omerta des Corses, on la dirige vers la gendarmerie de Pont-Aven.

Son absence est courte, au point de se demander s’ils n’ont pas grimpé les marches deux par deux. Justin lance un sourire encourageant à la femme pour qu’elle avance jusqu’au seuil de mon bureau, et s’efface pour la laisser entrer. Entre cinquante-cinq et soixante ans, comme il l’avait annoncé, les cheveux courts résolument gris, les yeux bleus, elle s’est encombrée d’un sac à main noir trop petit pour cacher le supplément télé vendu le samedi avec le quotidien régional.

— Bonjour, Monsieur. Merci de me recevoir.

Elle a effectivement un petit accent, que certains qualifieraient du Finistère sud, mais je ne saurais comment il se caractérise parce que c’est également le mien. Le sien, qui accentue certaines syllabes, est cependant tempéré par le fait qu’elle ne parle pas fort.

— Je vous en prie, Madame. Je suis le capitaine Moreau. Asseyez-vous.

Elle s’exécute, les bras près du corps. Son sac à main sur les genoux, elle regarde autour d’elle, sans doute curieuse de ce qu’est l’antre d’un flic, et vérifiant si cela correspond à l’image de ce qu’elle en a vu dans les films ou séries policières.

— Pour commencer, dis-je en ouvrant une feuille blanche sur mon écran, je souhaiterais connaître votre identité.

— Je m’appelle Françoise Limano. C’est mon nom de dame. Mon nom de jeune fille est Stivell.

— Comme Alan, le chanteur ? fais-je, les doigts en suspens au-dessus des touches du clavier.

— Oui. Mais il n’y a pas de lien familial.

Ce serait effectivement étonnant, Stivell étant le pseudonyme et non le patronyme de celui qui, dans les années soixante-dix, servit de détonateur au renouveau de la musique bretonne.

— C’est original, j’aime bien. Où habitez-vous ?

— À Pont-Aven, rue Émile-Bernard.

Le nom de cette cité est mondialement connu, en raison des artistes peintres de toutes nationalités qui l’ont fréquentée, en particulier les Français Paul Gauguin et Émile Bernard, qui y ont créé les bases d’un mouvement artistique révolutionnaire.

Lorsque mes doigts ont terminé d’effleurer le clavier, je m’enquiers :

— Expliquez-moi ce qui vous amène.

— Comme je l’ai raconté à Monsieur, fait-elle après un silence et en désignant Justin du regard, mon fils est venu à Quimper, dimanche, dans la soirée. Depuis, je n’ai plus de nouvelles de lui.

— J’imagine qu’il a un téléphone portable. Avez-vous tenté de le joindre ?

— Bien sûr ! s’offusque-t-elle en élevant la voix et en haussant les épaules, tant il s’agit d’une évidence. Chaque fois que j’essaie, je tombe sur la messagerie.

— Avez-vous appelé les hôpitaux de la région ? Il a peut-être été blessé dans un accident, ou a été victime d’un malaise…

— Oui, j’ai téléphoné à l’hôpital de Quimperlé, à celui de Quimper, à Brest… Il est nulle part.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Quentin, Quentin Limano.

— Il habite chez vous ?

— Non, il loue un appartement à Nizon, rue Saint-Yves. De temps en temps il dort à la maison, quand il a fait la fête avec ses copains, ou quand, après le dîner, il reste regarder la télé avec moi et qu’il a la flemme de rentrer chez lui.

Elle ne le précise pas, mais étant coutumier des lieux je sais que Nizon se situe sur la commune de Pont-Aven.

— Quel est son âge ? Tant qu’à faire, donnez-moi, s’il vous plaît, toutes les informations le concernant. Pas trop vite, pour que j’aie le temps de les taper.

— Il a vingt-neuf ans, renseigne-t-elle après l’esquisse d’un sourire indulgent. Il est du quinze janvier. Il travaille en intérim, en fonction de ce qu’on lui propose.

Je tape les mots prononcés, puis feins de me relire et de corriger un passage, mais en fait j’ouvre le Taj et entre l’identité de son rejeton. Comme le soulignait Justin, il est fiché chez nous. Les photos de face et de profil montrent un homme aux joues pleines, aux yeux clairs comme sa génitrice. Sa première condamnation remonte à onze ans, soit à sa majorité. Sanctionné pour une série de quatre cambriolages dont deux accompagnés de violences, il en avait pris pour dix-huit mois derrière les barreaux, et autant de sursis.

— A-t-il fait des bêtises, qui feraient qu’il soit connu de nos services ?

— Non.

Jugeant que, pour l’instant, il est inutile de lui dévoiler que je sais qu’elle me “berlure” sur ce point, je lis rapidement la suite des condamnations. Le passage à la maison d’arrêt de Brest l’a calmé momentanément, puisqu’il n’y a rien eu à lui reprocher durant quatre ans, mais au cours des trois années qui ont suivi, il s’est à nouveau signalé plusieurs fois devant le tribunal de Quimper, pour des délits routiers, et les bagarres et refus d’obtempérer cités par Justin. Éclaircie dans ce terne parcours, il se tient à carreau depuis près de deux ans.

— En ce moment, où travaille-t-il ?

— Nulle part. Il ne trouve rien dans sa branche.

— C’est dommage. Quelle est sa branche ?

— Il aime bien la maçonnerie, mais s’il ne trouve pas de poste, il prend ce qu’on lui propose, sauf l’agroalimentaire.

— Quel était son dernier employeur ?

— “Bâti Ouest 56”, une entreprise de Lorient. Il y est resté quatre mois. Son contrat s’est terminé vendredi de la semaine avant.

Elle a ajouté cette précision sur un ton qui laisse présager qu’il a battu un record de durée. Il en faut parfois peu pour satisfaire une maman… Je note cependant cette précision.

— D’accord. Ses études ?

— Il a arrêté après le bac, concède-t-elle l’air gêné. Il en avait marre de l’école, il voulait travailler.

Il faut agréer que sa première peine d’emprisonnement n’était pas compatible avec un programme universitaire… Quel gâchis !

— Il vit seul ou en couple ?

— Il est célibataire, sinon vous pensez bien que ce serait sa femme qui serait venue vous voir.

Sa réplique n’est pas formulée de façon agréable. Ce n’est pas pour me river le clou, mais il y a là pour elle une telle évidence qu’elle estime ma question d’une désopilante stupidité, et me le fait sentir en appuyant sa saillie d’un regard et d’une moue qui en disent long. Pour que cela ne se renouvelle pas, car je ne garantis pas que je conserverai ma bonne humeur en cas de récidive, il n’y a pas d’autre réplique possible :

— Dites-moi tout ce que vous savez. Je vous interrogerai seulement s’il y a un point à approfondir.

— D’accord… Par où je commence ?

— À votre convenance : la raison pour laquelle il est venu ici dimanche, ses fréquentations, ses habitudes… Nous vous écoutons.

Elle hoche la tête à plusieurs reprises, avant de se lancer :

— Il a son appartement à Nizon, mais il est souvent avec moi, chez moi. Il y a toujours sa chambre, et certains soirs, s’il a trop fait la fête, il vient y dormir. Dimanche, il est passé me voir dans l’après-midi, et en partant il m’a dit qu’il rentrait chez lui. Je sais seulement qu’il a quitté son appartement vers 20 heures. Il est venu à Quimper, avec deux copains. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait. Peut-être qu’ils sont allés boire un verre dans un bar de la ville, ou au cinéma, ou autre chose. Apparemment, ses copains sont revenus sans lui à Pont-Aven. Voilà, c’est tout ce que je sais.

J’abandonne mon écran pour poser sur elle un regard interrogateur.

— Et ?

— Et quoi ?

— Ben, et ? Vous n’imaginez tout de même pas que je vais me contenter de ces éléments ! C’est impossible que vous ne sachiez que cela.

— Je vous jure, fait-elle en baissant les yeux vers ses genoux, je n’en sais pas plus.

La Finistérienne la joue vraiment à la corse… Prenant sur moi pour ne pas hausser le ton, je contiens la colère qui monte et demande, faussement naïf :

— Comment savez-vous qu’il a quitté son domicile à 20 heures, dimanche ?

— Ce sont ses copains qui me l’ont dit.

— Et ces mêmes copains, qu’est-ce qu’ils vous ont dit d’autre ?

— Rien, grommelle-t-elle. Rien du tout.

— Comment cela, rien ? Et d’ailleurs, ses copains, qui sont-ils ?

— Heu… je ne sais pas.

Bien sûr que si, elle les connaît ! C’en est assez. J’ai été plus patient qu’il n’en faut, aussi dois-je lui montrer que je n’apprécie pas sa façon de me prendre pour un guignol. Une petite diversion s’impose, avant de revenir sur ce sujet.

— Vous vivez avec son papa ?

— Non. Xavier est décédé il y a vingt-quatre ans.

— Vos enfants devaient être très jeunes, alors. Quentin voit-il plus régulièrement des membres de la famille que d’autres ?

— Non. Il préfère ses copains à la compagnie des gens plus âgés.

— Comme beaucoup de jeunes… Dimanche, qui conduisait quand ils sont venus à Quimper ?

— Je ne sais pas. Je pense que tous les trois ont le permis de conduire.

— Madame Limano, qui sont ses copains ? Ne me racontez pas de conneries, vous les connaissez, les fréquentations de votre fils !

Un tantinet ulcéré par son attitude, je n’ai pu empêcher ma voix de gagner en décibels. Sans le vouloir, je sens que je pourrais me montrer très désagréable, ce qui nuirait grandement à la suite de l’entretien.

— Recommençons… Vous affirmez que Quentin était accompagné de deux de ses amis. Comment le savez-vous ?

Elle avait relevé la tête, elle la baisse pour la deuxième fois.

— Comment le savez-vous ?

Une… deux… trois secondes, puis :

— Bon, assez perdu de temps ! J’ai bien assez de choses à faire – que dis-je, nous avons tous bien assez de choses à faire – pour dilapider ainsi notre temps. Justin, tu ramènes Madame au rez-de-chaussée, elle rentre chez elle, et on oublie cette récréation sans intérêt. Allez, zou !

Pour donner l’exemple, je me lève et contourne mon bureau avant de sortir. À chaque seconde, je me dis qu’elle va ouvrir la bouche pour me retenir, mais non. Tant mieux, nous allons pouvoir concentrer nos efforts sur les dossiers en cours.

Dans le bureau de Simon, je ferme la porte après mon passage, laissant ainsi le soin à Justin de se dépatouiller avec son boulet.

— Purée, la chieuse !

— Ce n’est pas la première à venir nous raconter une histoire abracadabrantesque, oppose le major. C’est un peu comme si elle voulait attirer l’attention sur elle.

— Sauf que, d’habitude, les mythomanes veulent attirer l’attention sur eux, pas sur une autre personne. Ils inventent alors une histoire qui pourrait tenir la route, mais là, en guise d’histoire, il n’y a rien ! Pas le début d’un mystère ! Rien qui ne mérite que nous ouvrions un dossier.

N’entendant pas de bruit de pas dans le couloir qui indiquerait que Justin la raccompagne, je mugis :

— Mais qu’est-ce qu’elle fout ? Et Juju, pourquoi il ne la vire pas ?

La porte s’entrouvre légèrement, suffisamment pour que le Martiniquais passe son minois.

— Reviens, Max. Je lui ai fait une leçon de morale. Je crois qu’elle est dans de meilleures dispositions.

— Il y a intérêt, sinon elle voit avec les bleus de Pont-Aven. Ce serait peut-être bien de leur passer un coup de fil, d’ailleurs, pour vérifier s’il n’est pas dans les habitudes de notre cliente de les importuner. Ce serait aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur le rejeton.

— Je m’en charge, concède Justin. Va la voir !

Françoise Limano est assise à la même place. En silence, je me rassois sur mon fauteuil qui n’a rien d’un Voltaire, mais qui a cependant l’avantage d’être plus confortable qu’une simple chaise. Pour montrer mon état d’esprit, je me la joue tête de cochon pendant quelques secondes encore.

— Bon, où en étions-nous ? dis-je dans un soupir. Ah oui… Madame Limano, il ne suffit pas de jeter quelques informations pour espérer que nous allons retrouver votre fils dans le quart d’heure qui suit. Pour l’instant, rien ne dit qu’il a disparu. Vous n’avez pas de ses nouvelles, c’est un fait, mais sachez qu’en France, tous les jours, des personnes disparaissent, et cela volontairement. Dès lors qu’il s’agit d’adultes, et que rien ne laisse présager qu’il pourrait y avoir atteinte à leur intégrité physique, il n’y a pas lieu d’ouvrir une enquête. La plupart du temps, ce sont des proches, comme des membres de la famille, l’employeur, des amis ou des voisins qui s’inquiètent de ne plus voir une personne. Ils font alors la même démarche que celle que vous faites actuellement. Je vais donc enregistrer votre déclaration, puis je la transmettrai au procureur qui la laissera sur son bureau, jusqu’à ce que dans quelques jours elle soit classée dans le fichier des adultes supposés disparus volontairement. Il y a bien sûr une autre possibilité, c’est que vous nous avisiez du retour de votre fils, pour que nous supprimions la fiche le concernant.

Je me dandine sur mon siège, comme si j’étais à la recherche de la position adéquate pour un travail de dactylo.

— Allons-y ! Si on se débrouille bien, dans dix minutes vous serez dehors, et moi je pourrai reprendre mon travail.

Bien entendu qu’elle n’est pas d’accord, la maman ! Son visage buté et ses yeux brillants en attestent. Une certitude, elle a compris ma manœuvre, et en a saisi le sens. Si elle veut que nous investiguions, il va falloir donner du concret. Elle n’a pas le choix.

— Reprenons depuis le début, madame Limano : quand avez-vous vu votre fils, Quentin, pour la dernière fois ?

— Dimanche après-midi.

— D’accord. Comment savez-vous qu’il est venu à Quimper dimanche soir ? Lors de sa visite dimanche après-midi, vous a-t-il parlé de ce projet ?

— Non… Oui !

Rarement dialogue a été aussi pénible ! Difficile d’y voir clair.

— Vous a-t-il dit ce qu’il allait faire à Quimper ?

— Non, il m’a juste dit qu’il y allait. C’est tout.

— Tout à l’heure, vous avez parlé de deux copains qui l’accompagnaient…

Elle attend une question qui ne viendra pas. Si elle veut que ça avance, il est impératif qu’elle y mette du sien.

— Oui…

Elle a murmuré ce mot du bout des lèvres. Plus têtue qu’une mule, elle s’évertue à en dire le minimum. Que son fiston soit aux abonnés absents suscite son inquiétude, la poussant à avertir les autorités, mais elle se refuse à communiquer la moindre information qui, à défaut d’être cruciale, nous mettrait sur une piste. Je vais devoir lui rentrer dans le chou, sinon c’est mal embarqué. Et tant qu’à y aller, autant le faire franco, sans m’enquiquiner en y mettant les formes.

— Madame Limano, fini de jouer ! Je veux la vraie version. Une fois c’est Quentin qui vous l’a dit, une autre fois ce sont ses copains… Il va falloir vous décider, et vite ! Je vous préviens, c’est votre dernière chance. Si vous ne collaborez pas, je vous promets une inculpation pour obstacle à la justice.

Je sais pertinemment que le motif ne tiendrait pas devant un tribunal, mais en supposant qu’il lui fera peur, j’en attends des retombées. Elle n’ose plus me regarder. Millimètre après millimètre, ses mains palpent nerveusement la lanière de son sac à main, comme si elle y cherchait un défaut. Je prends une copieuse respiration avant d’asséner :

— Honnêtement, votre intérêt est de jouer cartes sur table, et moi aussi je vais le faire, en dévoilant ce que je sais. Je sais que Quentin a fait des bêtises par le passé. Il a payé sa dette, on tire un trait, c’est oublié ! Si vous êtes là, c’est bien parce que vous supposez que son absence n’est pas normale, et que les erreurs de jeunesse se poursuivent.

Du vermillon lui monte aux joues. Elle ouvre la bouche pour une réplique qui ne vient pas.

— Je suis prêt à vous aider, dis-je en adoucissant le ton, et à aider Quentin, mais il me faut des informations. Dites-moi qui sont les deux copains, et je vous promets que, lorsque je les rencontrerai, ils ignoreront comment j’ai pu être au courant de leur venue à tous les trois à Quimper. Faites-moi confiance ! Il n’y a que comme cela que nous pourrons avancer.

Je lis dans son regard qu’elle ne demande qu’à me croire. Néanmoins, elle doute toujours, et demeure sur sa retenue. Il importe d’achever de la convaincre.

— En quelques minutes, si le téléphone de Quentin est allumé, je peux savoir où il est. Et si la piste de son téléphone n’est pas exploitable, je peux savoir s’il a fait usage de sa carte bancaire depuis dimanche, à quel endroit et pour quelle somme. Vous voyez, il y a tout un tas de recherches que nous pouvons lancer pour, très rapidement, en apprendre beaucoup sur lui. Mais pour cela, inexorablement, nous avons besoin de votre concours. Si vous nous affranchissez sur les dernières personnes qui l’ont vu, nous pourrons vite progresser.

Tandis qu’elle fait glisser la fermeture Éclair de son sac à main et en extrait un paquet de mouchoirs en papier, la porte s’ouvre sur Justin. Discrètement, pour ne pas troubler le climat de confiance qui s’instaure petit à petit, il se place derrière la femme. Elle se tamponne les yeux d’un mouchoir qu’elle n’a pas déplié, puis l’ouvre pour se moucher en faisant peu de bruit. Elle ouvre sa bouche en grand pour capter le maximum d’oxygène et murmure :

— Évan Léostic et Louis Étuin étaient avec lui. Évan et Quentin sont copains depuis leur plus tendre enfance. Quentin a connu Louis au collège de Penanros, à Pont-Aven.

Ben voilà, ce n’était pas compliqué ! L’accouchement s’est fait sans douleur. Il faut maintenant persévérer, pour accumuler un maximum de renseignements sur ces individus.

— Où peut-on les trouver ?

— Évan vit toujours chez sa mère, à Pont-Aven, rue du Bourgneuf. Louis est pacsé avec une femme très bien. Ils ont acheté une maison à Riec-sur-Bélon.

Plus que sa manière de le dire, une lueur dans les yeux transpire que l’achat immobilier de ce dernier symbolise une réussite sociale dont est privé son Quentin, et dont elle ne subodore pas la réalisation avant longtemps, voire jamais. Auparavant, préciser que sa compagne est « une femme très bien » pourrait introduire que Quentin n’a pas de compagne de ce tonneau.

— Que pouvez-vous me dire sur eux ? Ce sont des gars sérieux ?

Son silence et son visage fermé laissent augurer que ce n’est vraisemblablement pas le cas. Quelques clics, puis mes doigts courent sur le clavier pour entrer le prénom et le nom d’Évan Léostic sur le Taj. Je m’attarde sur les photos d’un garçon aux cheveux coupés court, très court, à la tondeuse. Deux yeux ronds et des traits marqués malgré son jeune âge soulignent que ce ne doit pas être un tendre. Certes, il ne faut pas juger sur pièce, mais, comme le disait l’inénarrable Coluche qui nous manque tant, c’est le genre de gars que, lorsque tu le croises le vendredi soir, le lundi matin tu cours encore. Sa première condamnation remonte à onze ans, soit à la même date que son copain d’enfance. Il n’y a pas de hasard, sa punition est en lien avec les quatre cambriolages de Quentin, et lui aussi a écopé de dix-huit mois à l’ombre. Tu parles d’un début dans la vie active ! Les deux potes n’ont pas que l’école maternelle et l’école primaire en commun. Seule séparation, l’un était à la maison d’arrêt de Brest, l’autre à celle de Plœmeur, près de Lorient. Unique différence, mais elle est de taille, Léostic n’a plus refait parler de lui par la suite.

Je passe ensuite au troisième. Âgé d’un an de plus que ses amis, Louis Étuin est un homme aux cheveux noirs, au teint mat, et au nez proéminent. Comme pour les deux autres, j’enregistre mentalement ses traits, avant de m’intéresser à ce qui justifie qu’il soit répertorié dans nos fichiers. Il a fait parler de lui plus tardivement que les autres, et pour des faits moins graves, puisqu’on lui reproche seulement d’avoir dealé du cannabis à un moment de sa vie, et d’avoir conduit sous l’empire de ce stupéfiant. Il avait alors vingt-trois ans.

Si je synthétise, tous les trois sont fichés. Quentin Limano a le passé le plus chargé.

Ses copains paraissent avoir mis de l’ordre dans leur vie depuis un bon moment, lui depuis seulement deux ans.

— Votre fils a-t-il d’autres amis ? Ou des amis qu’il voit moins souvent, mais dont il apprécie la compagnie ?

— Il connaît beaucoup de jeunes de son âge, mais, à part avec Évan et Louis, je ne sais pas avec qui d’autre il passe le reste de son temps.

— Tout à l’heure, vous avez précisé qu’il est célibataire. Il n’a pas une copine qu’il voit de temps en temps… ou un copain ?

— Un copain ! s’indigne-t-elle en haussant le volume de sa voix. Non, ce n’est sûrement pas son genre ! Oh, il me parle parfois d’une copine, mais c’est rare que ça dure assez longtemps pour qu’il me la présente. C’est pourtant un gentil garçon… Un jour, j’espère qu’il trouvera celle qui lui correspond.

Les yeux sur sa main droite qui tripote la fermeture Éclair de son sac à main, elle soupire.

— La vie n’est pas facile, pour lui. Il n’a jamais eu un travail fixe, alors ce n’est pas évident de montrer qu’il est un homme sérieux, qui pourrait intéresser une jeune femme. Quelque part, on… on a les relations qu’on mérite.

Sa vue se trouble sur un constat qui n’est pas nouveau pour elle. Depuis longtemps, son cœur de maman saigne en réalisant que son fils n’est pas l’ange qu’elle a enfanté, et qu’elle aurait souhaité qu’il soit toujours par la suite. Avant de poursuivre, conscient de l’effort qu’elle a fourni, je propose un café qu’elle accepte en opinant de la tête.

La suite de l’entretien est purement administrative. La voiture de Quentin est une Mercedes CLE bleue. Quelques secondes sur Internet me renseignent sur son prix, à partir de soixante-dix mille euros neuve. Le prix de base gonfle en fonction des options… Quand j’en dis un mot à Françoise Limano, elle s’empresse de révéler qu’il l’a achetée d’occasion. Je ne peux cependant m’empêcher d’objecter qu’il ne l’a pas eue contre une poignée de moules. Et je ne peux non plus m’empêcher de penser qu’en temps normal, une telle dépense ne peut être envisagée par un homme qui travaille au gré de missions d’intérim, qui plus est pour de relativement courtes périodes.

Dans une petite case de ma mémoire, je note d’éclaircir le lien entre l’achat de ce petit bolide et la supposée retraite depuis deux ans des activités illégales du personnage.

Quelques secondes de recherche, et j’obtiens la plaque d’immatriculation, que je transmets au capitaine Bruno Céramit, le responsable de la BSU*, lui enjoignant de demander à ses hommes de tenter de la repérer, au gré de leurs patrouilles dans les rues et parkings de la ville.

*

L’accouchement était difficile, mais le plus dur étant passé, à savoir amener la maman à libérer sa parole, dans un deuxième temps nous avons pu progresser à un bon rythme. Fort de moult renseignements, je me retire pour appeler le parquet. Un premier interlocuteur, puis je suis en communication avec la vice-procureure Juliette Trodat.

— Bonjour, capitaine Moreau. Comment allez-vous ?

Autrefois réservée, elle est plus joviale depuis que nous avons travaillé conjointement sur une sombre affaire impliquant des ressortissants russes**.

— Très bien, Madame, et vous-même ?

— Un peu fatiguée. Je suis la parquetière de permanence depuis près d’une semaine, et rien ne m’a été épargné, en particulier cette nuit qui a été plus courte que les autres. Rien de terrible en secteur police, mais vos collègues de la gendarmerie n’ont pas eu le temps de chômer. Qu’est-ce qui vous amène ?

— Je vais être le plus concis possible : je viens de recevoir dans mon bureau une maman, très inquiète en raison de l’absence de son fils depuis trois jours. Il m’a fallu beaucoup de temps pour obtenir d’elle que ce sont deux de ses copains qui l’ont vu pour la dernière fois, dans la nuit de dimanche à lundi.

— Quel âge a-t-il ?

— Je redoutais cette question, Madame, parce que j’ai bien conscience qu’il y a des éléments qui ne sont pas en ma faveur pour creuser plus avant sur ce mystère, et celui-ci en est un. Alors primo, il est majeur, et pour être totalement franc avec vous, secundo, il est domicilié à Pont-Aven, soit en secteur gendarmerie.

Plutôt que de l’entendre objecter qu’il y a là deux motifs pour que l’antenne de police judiciaire de Quimper s’abstienne de procéder à la moindre recherche, je m’empresse de ne pas laisser un blanc dans lequel elle ne manquerait pas de s’engouffrer.

— Comme l’a dit sa maman avant de partir, il y a quelque chose d’anormal. Cet homme n’est pas un agneau, il a un casier assez important malgré son jeune âge, ce qui rend sa disparition suspecte.

— Moreau, vous me… Je suis tellement épuisée que je serais capable d’être vulgaire… Vous savez bien qu’il faut une base concrète pour investiguer. Ce n’est pas seulement une impression ou un ressenti qui suffit pour diligenter une enquête.

— En effet, et nous l’avons, cette base concrète ! Cet homme n’est pas un individu lambda. Son passé, et sans doute son présent, font que non seulement on peut légitimement s’interroger sur sa disparition, mais il faudrait s’en inquiéter rapidement.

— Qu’est-ce que je vais dire aux gendarmes de Pont-Aven, s’ils découvrent que vous chassez sur leurs terres ?

— Que c’est à Quimper que cet homme a été vu pour la dernière fois, dans la soirée de dimanche ! Madame la vice-procureure, je vous en prie, laissez-nous procéder à quelques recherches, et en fonction des résultats, vous déciderez de la suite à donner.

Un silence suit… et dure… avant qu’elle ne jette d’une voix lasse :

— Capitaine Moreau, vous avez de la chance que la brigade de Pont-Aven soit touchée par les événements de la nuit dernière. Je vous laisse agir en enquête préliminaire. Prévenez-moi des avancées de vos recherches avant 18 heures, et selon où elles vous emportent, avertissez vos collègues gendarmes.

— Entendu, Madame. Merci beaucoup. Bonne journée.

— Merci à vous aussi. Je vous fais suivre les documents nécessaires. Bonne chasse !

*  Voir