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La rencontre entre M. et Andrée, alter-égos de Marcel Proust et Lucienne/Albertine.
Le lecteur est invité à entrer dans une schizophrénie faisant basculer le personnage principal, M., dans une assimilation partielle mais déterminante avec Marcel Proust.
Ce phénomène le conditionne dans sa relation avec deux femmes, du coup attirées dans la nébuleuse proustienne. Venue en droite ligne de cette fiction, Andrée finira par prendre au côté de M., se retirant dans la consomption physique, la place de l’aimée, Lucienne/Albertine.
Osmose corruptrice entre rêve et réalité, dans un chevauchement des temps, des personnalités, voire des modes de narration. À la verticale des amours, heure où chantera le rossignol. Heure où s’inscriront les mots-flammes : Mane, Thecel, Phares…
À des lustres de distance, ce livre n’est pas sans donner un écho crépusculaire au Peintre et son Modèle (Nouvelles Éditions Oswald, 1981) dont le préfacier Pierre Boudot écrivait : “Tel est ce roman, immense par son sujet, écrit par Richardot dans un style halluciné d’où surgit, subtile et conquérante, évanescente et séductrice, l’androgyne silhouette botticellienne.”
“Déroutante habileté… adresse stylistique confondante… un texte important qui m’a fasciné.” René REOUVEN.
Entre assimilation à l'univers proustien et récit d'un amour aux multiples facettes, un roman au style si caractéristique de George Richardot.
EXTRAIT
Pour le choix du lieu il s’en remit au hasard, lequel, par une coïncidence qu’il ne se soucia pas de démêler, désigna la ville de ses études.
Depuis plusieurs années, sa vie professionnelle s’était stabilisée à un rythme de croisière satisfaisant, lui procurant plus que le nécessaire en moyens matériels et satisfactions d’amour-propre. Ce qui l’incita à quitter Paris, davantage que des déboires d’ordre privé ou quelques alertes de santé auxquelles il ne concéda qu’une inquiétude passagère, ce fut le sentiment de devoir remédier au désintérêt qui le gagnait, de trancher des attaches en voie de dessèchement, d’acquérir une nouvelle liberté à réinvestir dans le projet à la fois indécis et exigeant venant de prendre pied en lui.
L’immersion dans l’anonymat de la province lui permettrait ce qu’il entrevoyait comme une seconde naissance. À l’inverse de la capitale, une agglomération moyenne ne se ferait pas étouffante, lui offrant ce qu’encore il pensait attendre d’une ville : des flâneries, des ombres, des flashes, l’instance d’une violence jour à jour conjurée. Sirènes, fracas de freins, d’accidents, squares sclérosés par la vacuité de leurs nuits, attroupements peu conscients même d’être enfants orphelins de la multitude ; une vitrine d’art, l’instantanéité dérangeante d’une quelconque tentation.
À PROPOS DE L'AUTEUR
“Un texte, je le reprendrai, dans quelques mois, quelques années, quand il aura cessé d’être à vif, dès lors engourdi d’une anesthésie naturelle propice à la chirurgie. Et puis d’autres fois, d’autres fois, jusqu’au Jugement Dernier…”
Né il y a quelques lustres (sic) à Épinal (Vosges),
Georges Richardot est établi à Vence (Alpes-Maritimes).
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Seitenzahl: 185
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Georges RICHARDOT
Albertine des Abysses
L’heure où chante le rossignol
Roman
À Marcel Proust, Joseph Delteil, Pierre Klossowski.
Préface
Comme Orphée recherchant Eurydice, le protagoniste de Georges Richardot s’aventure jusqu’au royaume des brumes pour y retrouver cette Albertine Simonet, morte à vingt ans d’une chute de cheval, qui vient hanter ses nuits : Albertine, prisonnière de ses rêves, fugitive de sa raison, séduisant fantôme qu’il croit reconnaître en Andrée, puis en Lucienne, et dont le deuil lui sera finalement bénéfique, tant la douleur peut se révéler inspiratrice du créateur…
Venant à la rescousse de ses fièvres, sont convoqués ici d’autres personnages, issus du même théâtre d’ombres, Robert, le baron de Charlus, Morel, Rachel… mais lui, lui, qui est-il ? Tantôt « il », tantôt « je », tantôt « M » (comme Marcel, et Marcel comme Proust), cet étranger aux mains nues fustige ses songes par l’ironie, se risque aux frontières du désespoir, et se croit jusqu’au bout en quête des autres, pour se retrouver toujours en quête de lui-même.
Analyse fiévreuse, parfois paroxystique, où illusion et réalité s’affrontent, se confrontent, s’interpénètrent, comme dans les batailles du sexe, l’auteur montrant dans le traitement psychologique de ses personnages une adresse stylistique confondante pour traduire le passage du rêve à la réalité, et vice-versa.
Toujours en quête d’Albertine, le personnage « il », « je », « M ») finit par avoir recours aux artifices les plus saugrenus par lesquels il croit pallier sa dichotomie onirique : les madeleines, parbleu, les fameuses madeleines, drogues des souvenirs, agents catalyseurs des nostalgies proustiennes…
Georges Richardot va ainsi autopsier son personnage dans les délires les plus intimes, le conduisant, avec une déroutante habileté, jusqu’au bout de sa route, vers la salvatrice banalité de la résignation.
Et ce n’est pas pour rien que le récit se termine par l’évocation des trois inscriptions apparues au festin de Balthazar, afin de lui rappeler l’inanité de toutes choses :
MANE… THECEL… PHARES…
René Reouven
Prix Cazes
Grand prix de littérature policière
Prix Mystère de la Critique
Grand prix Paul Féval
Alias René Sussan
Grand prix de la Science-Fiction française
Grand prix de l’ imaginaire
Membre du jury du Grand prix de littérature policière
Première partie
1
Pour le choix du lieu il s’en remit au hasard, lequel, par une coïncidence qu’il ne se soucia pas de démêler, désigna la ville de ses études.
Depuis plusieurs années, sa vie professionnelle s’était stabilisée à un rythme de croisière satisfaisant, lui procurant plus que le nécessaire en moyens matériels et satisfactions d’amour-propre. Ce qui l’incita à quitter Paris, davantage que des déboires d’ordre privé ou quelques alertes de santé auxquelles il ne concéda qu’une inquiétude passagère, ce fut le sentiment de devoir remédier au désintérêt qui le gagnait, de trancher des attaches en voie de dessèchement, d’acquérir une nouvelle liberté à réinvestir dans le projet à la fois indécis et exigeant venant de prendre pied en lui.
L’immersion dans l’anonymat de la province lui permettrait ce qu’il entrevoyait comme une seconde naissance. À l’inverse de la capitale, une agglomération moyenne ne se ferait pas étouffante, lui offrant ce qu’encore il pensait attendre d’une ville : des flâneries, des ombres, des flashes, l’instance d’une violence jour à jour conjurée. Sirènes, fracas de freins, d’accidents, squares sclérosés par la vacuité de leurs nuits, attroupements peu conscients même d’être enfants orphelins de la multitude ; une vitrine d’art, l’instantanéité dérangeante d’une quelconque tentation. Bref, ce que dégorgent ces canaux urbains qu’avec une rare pertinence on a baptisé des artères. Artères, rues, qu’enfile le temps citadin à la manière d’une variété de gants à l’essai.
Ayant loué par courrier, il débarque un soir. Loin de le rebuter, l’escalier raide, chichement éclairé, lui semble un détail de matérialité apte à contribuer à la rupture qu’il recherche. Décompression, compression : le descendre quand il sortira, le monter au retour, la routine aidera aux transitions. Les deux pièces – dont l’une assez spacieuse pour l’usage projeté – la minuscule cuisine, à mesure de leur banalité, emportent son assentiment. Dans les grandes lignes, quant aux données pratiques, à l’atmosphère, le lieu se rapproche de ce qu’il désirait, au regard les à-côtés de divers ordres pesant de peu de poids.
Écartant le rideau défraîchi de la fenêtre principale, il juge l’environnement extérieur également conforme à ses voeux. Anonyme à souhait, un passant se hâte. Rien d’autre que ceci, qu’il n’eût pas autrement préconçu : le faible reflet d’un vestibule sur le trottoir, quelques fenêtres jaunâtres, des bruits sans portée, tels que pourraient en produire des aveugles jouant les sourds-muets devant un auditoire mêlé.
2
Il sort. Avec l’âge, les cités, sans discontinuer de vieillir, rajeunissent, du moins en cultivent l’illusion. Sur l’emplacement de la brasserie servant jadis de point de ralliement aux étudiants, il découvre un ensemble de bureaux dénué d’architecture.
Il affectionne ces heures noires, qui, en dehors même de la pluie, paraissent mouillées d’un suintement subliminal. Elles guident sa solitude, l’intègrent à son unanimiste concrétisation, la ville. Sa pensée se détend, afin de se reconstituer à quelques pas, plus libre.
Par paliers, il a quitté tant de choses ! Éteintes sont les ambitions, récusées les vanités. Neutralisés temps, vieillissement. Frappé à vue, figé sur pieds le doute. Ce chien-là, quand même jamais loin de rabattre son fusil sur l’épaule !
Son évolution s’amorça avec le passage de la peinture dite de chevalet à une nouvelle forme de création, considérée au départ comme une escapade, finissant par supplanter la précédente.
D’abord, ses personnages furent marqués par son apprentissage des matières, de leur trituration ; puis, les automatismes créés, sortant presque aboutis de ses mains, ils se mirent à lui échapper, tels des éléments constitutifs au comportement déviant. Au point qu’il lui semblait que mieux il contrôlait leur achèvement plus leur initiation se rencognait dans une réserve frondeuse. Quand il réalisa que, naissant de lui, ils ne feraient que le répéter stérilement au vif de ses contradictions, il décida d’éliminer ce qui n’était pas de simple nature à pourvoir cette technique, ne gardant qu’elle pour, en sa compagnie, continuer à chercher au long de la route, sans réel objet dans la ligne de mire. Une clé, cela aussi.
Il abordait les bas quartiers, lieux où sont censés subsister des vestiges des charmes d’antan, anciens villages annexés par la métropole tentaculaire, ayant pour sa part abjuré jusqu’à la moindre intuition de devenir. Le modernisme de ce qui en étroite concurrence avait proliféré s’avérait si frelaté qu’il coupa court à la malingre fiction du pèlerinage, entrant dans la parenthèse offerte par la façade sans âge d’un restaurant.
Bien qu’il se fût accoutumé à considérer les saveurs de la nourriture avec une indifférence tendant vers zéro, à l’occasion revenait le besoin de les consacrer en fonction de leurs temples très païens, fussent-ils sans éclat, rapportés au « palais » gustatif.
Un restaurant représente, planté en milieu étranger, un entourage, un relief circonstanciels de soi, d’un soi sous panoplie d’individu affecté d’un état-civil présumé en ordre de marche, pour ne pas dire de bataille ; simultanément dépersonnalisé, encerclé de faux-semblants, soumis à d’impérieux encore qu’approximatifs rites et routines.
Il aimait s’intégrer à ce tableau. À l’image de la serviette vierge sur les cuisses, y relâcher son attention, rythmée par l’activité des garçons déplaçant sur le décor leurs taches plébéiennes, blanc sur ternes couleurs, protocole usé sur tapisserie de rancœurs en perpétuel délibéré.
Tout lui était aliment, autant sinon davantage que les victuailles : le détail d’une tenue vestimentaire, les piètres efforts d’un convive, englué dans l’anonymat, pour accéder rien que d’un doigt – le petit ? –, benoîtement levé, à se mettre en valeur. L’élan minoré d’un bras naguère rutilant des onguents vierges de la féminité, la persistance mollasse d’une conversation en souffrance de civilité apte à survivre hors les sanctuaires de l’artifice.
Puis les visages, qu’il observait, l’heure courant, imperceptiblement se dégradant. Les maquillages se durcissant à rebours des traits. Les lèvres embrouillant des paroles alourdies au point d’en perdre densité. Les regards en vis-à-vis remâchant l’imminence de réfutables conquêtes, sempiternellement à remettre sur le métier, croisant, recroisant sur les territoires océans aux remous jamais totalement taris d’anciens naufrages ; confrontées en perspective à la terrifiante pauvreté des réveils, rogatons enkystés sous les aisselles du quotidien…
Jusqu’à celui-là, de visage, qu’il avait désespéré d’amener au réel. Resté pur, hors d’atteinte. De femme, bien entendu, puisque femme c’est femme, sorti de quoi il n’est rien qui ne tourne en stagnation ou dérive.
3
Sacrifions à la fantasmagorie des apparences ! La jeunesse a déposé un substrat de timidité, mitigée de superficielle provocation, sur quoi se sera plaqué le négligé de l’artiste, auquel, entre deux époques, à l’instar du galet entre les vagues cessant de rouler, il tint à ressembler.
L’ensemble, sur qui serait tenté de s’y arrêter, pourrait exercer un attrait ambigu, résultant non tant par voie directe de ses composants que de la coexistence avec leurs contraires qu’on inclinerait à leur prêter.
Un homme au bord d’un désert tirant sur ses amarres. Sent-on assez l’être et la chose pour ne rendre à ses regards qu’un réflexe inconscient, marchandé au non-être : rire légèrement trop fort, tenir un verre levé un rien plus ostensiblement que l’induit l’innocence du geste ?
Il habite sa solitude au point de capter la curiosité puis tout à trac de la dissuader, marquant, avec une tranquille affectation, qu’étant à table il déroule la logique inaltérable du repas, que, tirant sur sa cigarette, il honore pour ce qu’elle est la saveur mesquinement nocive, que, roulant entre pouce et index une boulette de pain, il attend, sans enjeu, le micro-événement, infime mais prédominant, de l’arrivée du plat suivant…
Qu’occupant une place sous les yeux de ces spectateurs absentés de leur regard, il ne peut concomitamment siéger à une autre, de même qu’à l’inverse, cette place, il aurait pu l’abandonner à des congénères ; que, sur le même registre, il n’eût pas été inconcevable de le voir non pas seul, mais partie d’un de ces couples-étalons qu’on se rassure de réduire à leur exacte définition.
Suivons-le dans sa rétrospective mentale ! Sa veste avachie de marque se sera muée en un non moins vague blouson de sport. Décravatée, la chemise bâille sur le torse. Il a été mince, tête portée haute et droite sur des épaules de largeur ordinaire : il n’a rien d’un hercule de foire, c’est, à l’affiche, un cerveau, non les jambes ! À d’autres, pectoraux, biscoteaux, deltoïdes à en faire rutiler Margot !
L’œil clair de qui s’affirme à son affaire derrière la fumée oscillante de la cigarette prolongeant les doigts, au bout de la pose aisée du bras, orientant indépendamment la quête des images. Une mèche, un peu, égaie son front comme l’eût fait, s’il n’y perle sueur, une main immobilisée, mince et capable. Main de femme. Main, jadis, le temps de ces passés mythiques qui firent les beaux jours de plus vastes civilisations, formée aux émois sourcilleux des licornes – licornes, puisqu’ici s’en présente la référence, elles-mêmes superbe exigence à maintenir contre folie et raison.
Encore – bien rarement – il lui arrivait de se rêver séduisant. À cette frivolité l’ambiance des restaurants peut se prêter, c’est pour ce motif plus que pour mets ou pitance qu’il les fréquente.
4
Se rassemblant, idéalisation remisée, il s’est rendu à lui-même. Ses yeux abandonnent la diversion de l’inventaire capricieux où il les avait lâchés ; s’apercevant d’avoir capté, parmi d’autres, dont ils reviennent en l’isolant, en plan rapproché, un visage de femme. Espéré, réel ? Qu’importe ? Archétypal…
Sans doute l’a-t-il surprise distraite le fixant. Portant tasse à ses lèvres, viendra-t-elle de se détourner. Brune sans s’y appesantir, moue en quête de résonance, bouche entrouverte sur des dents rangées en un suspens à mi-chemin de rire ou morsure. Les yeux, fugitivement, elle les lui aura concédés, avec presque une suspicion de connivence mode désœuvrement…
D’ores et déjà déployant en dedans des tentacules immatériels, s’instaurant centre autour duquel se recompose le décor, non sans, fugacement, ces arêtes vives qu’on trouve dans les représentations de leurs ateliers par les cubistes.
Elle est femme, en ce lieu où il termine son dîner, tandis que de disparates figurants disséminent leur actualité, dépouillés de prétentions, de recours individuels, cantonnés en gestes voués à la gratuité, en propos ne se discernant plus qu’en épiphénomènes d’un silence intrinsèque, meule sur laquelle serait pressée une lame étrangère à tout désir ou crainte d’être affûtée.
Ce n’était pas qu’à cette croisée des routes cette jeune personne irrésistiblement l’attirât, encore que l’eussent justifié ses propositions implicites, rehaussées à ses yeux par un pressenti d’impatience. L’impression dominante s’apparenterait à une reconnaissance, liée non à un passé entré en collision, mais à une immédiate affinité, incompréhensible, troublante. Sinon à quelque prescience. Prescience, mystère adossé. Lové sur lui-même. Serpent des berges d’une autre vie, peut-être proche. Encore coulant étrangère…
Elle se fût absorbée dans l’achèvement de son repas, après quoi, lorsque, s’apprêtant à sortir, elle se sera levée, quand bien même elle ne se retournera pas, que ses hanches n’auront moulu qu’une absence appuyée de provocation, quelque vitalité refrénée l’interpelle, lui à l’exclusion de tout autre dédicataire.
Elle gagne la porte, d’une démarche féminine à un degré de flagrance tel que l’air s’en ressent conditionné jusqu’à déposer à vos pieds la suggestion – sujétion – d’un parfum coloré à l’avenant de sa matité ; souple à l’image de la chevelure à laquelle on l’imaginerait associé, elle-même évoquant… – on ne sait pourquoi puisqu’elle est voile en instance, à moins qu’au titre précisément des jeux dont, voile ou masque, sa fausse pudeur insinue de se faire complice – évoquant la nudité.
Nudité, serpent sinueux jusque dans l’immobilité des berges d’une autre vie, coulant vive sans y paraître. Elle ne se bornerait pas à appeler un élan de la chair. Davantage serait-elle paix, repos, intimité, dans le partage, la propagation fertile de ses richesses. Inépuisables à donner, à recevoir.
Cette impromptue fille d’Ève, il lui apparaît que son parangon elle l’incarne d’aussi loin, d’aussi loin et aussi près que la réalité s’apparie au rêve ; ce avec quoi entre autres molles pesanteurs il a voulu rompre, pour mieux, s’il se trouve, le rallier. Cet aveuglant fardeau immatériel, l’assumant si absolument que, sans plus lanterner, il va se lever pour la suivre. La suivre comme on suit un destin, sans distance préétablie…
Reléguer dans son dos les lumières, le professionnalisme feutré, la vénale blancheur des nappes, droit sur le seuil arc-bouter aux fraîcheurs coutumières de la nuit la pointe de ses nerfs, chercher quelle silhouette elle eût offerte à son déchiffrement, cela le retient un instant, au terme duquel, dans la faible agitation de l’heure intermédiaire, il ne peut qu’acter la dilution féminine.
N’aura-t-elle pas su s’attarder suffisamment pour compenser sa propre indécision ? Au contraire sera-ce qu’elle aurait hâté le pas ? Contact rompu, désormais en découvrirait-elle le regret ?
À moins que d’en sourire. Sourire de cela, de rien. Comme elles sourient. Comme jadis, déjà, depuis en fait cette fameuse Ève, on se réconfortait de les voir, chacune en elle-même, à destination de quiconque assez existait, sourire…
La solitude familière le reconquiert. Le voici tenté de regagner la froide tiédeur du restaurant, d’y commander un alcool, à chauffer en paume, à siroter, guettant la superficielle euphorie spécifique, pauvre relent de passés trop récents pour qu’on se range même à tirer profit de leur vanité. Infiniment plus vaste, salutaire, l’attend l’autre inanité de la tâche qui l’a conduit en cette ville, comme en un ventre retrouvé vous serait accordée une seconde chance de figurer dans le gymkhana brouillon, tonitruant, dévoreur, vite corrigé à la baisse, ramené à exacte ténuité, des consistances postulant l’autonomie.
Haussant les épaules, il entreprend de suivre le trottoir du retour. Dans un recoin, une silhouette à l’affût tend ses pièges usés : exhibition crue d’une jambe, promiscuité réflexe d’une chevelure roussâtre avec l’ombre sordide la cornaquant machinalement de redondants odeurs, chuchotements ressassés où le chéri se confit comme un glaviot sur langue chargée…
Marcher, faire le vide. Le mouvement de haut en bas/de bas en haut d’une cigarette, la tache faible, maladive, d’un maquillage à fortes couches plaquées d’obsolescence. Halte incertaine. Malingre explosion de mégot sur le bitume. Les choses jamais ne seraient ce qu’elles sont. D’où l’importance de les détruire, ou de les fuir. En priorité les rêves, la mémoire – alternative : à l’instar de la première femme à portée de captation, les empoigner aux hanches ; jouer, compulsif, rarement décisif, le geste d’emplir…
D’emplir jusqu’à sembler vouloir percer de l’intérieur la cécité même du vide !
5
Le matin, extirpation d’un sommeil lourd. Un excès de jour l’assaille. Demain, il fera poser des doubles rideaux, en sorte que le réveil soit petite prolongation de nuit dont se préserve la tiédeur, où l’on dessille les yeux sans encore vraiment les ouvrir, où, faute de déjà revivre, en gage d’humaine coopération, gramme après gramme, kilo sur kilo, et puis le suivant, enfin, en vrac, le reste du paquetage, on réinstalle en pays de connaissance son cahier des charges androïde, signé, contresigné en termes de masse-densité.
L’assaillent la maussaderie des murs nus, la veulerie des couleurs éteintes. Rien n’est propre ni neuf, patiné plus que vieux. Toutes formes sont myopes, confuses, en même temps sobrement brutales…
Pire : par-dessus la zone naturellement ombrée où bombe la couverture, ne va-t-il pas découvrir l’impudente surcharge d’une chevelure, opaque, enténébrée ? Il n’est pas seul. Ce début de journée, il va devoir le payer d’une minimale, ruineuse rançon de gestes, de mots ; au lieu qu’il s’étale à plat, simple mais naturelle mini-étape, morceau de temps transitoire glissé dans la tranche de vie, tel le domino, bien qu’obscurément distinctif, exempté d’individualité.
Mais… ! Mais, ne serait-ce pas, oh, comble, bâillement ? L’intruse des béances de tous acabits, au moins qu’elle retarde de manifester une implication de vie ! Avant que, s’éveillant, elle réendosse ses intempestives fausses authenticités, brouillant les souvenirs, vrais ou fabriqués, ce répit de convenance, pointilleux, il l’ingérera, ne sentant de son corps presque rien, écoutant son souffle, bas, au point de cesser de presque rien n’entendre…
La nuit, il la récuse, à l’exception des rêves que, dans l’instant, il rêve qu’elle eût pu raviver. De lui, adolescent, insoucieux de la fatalité de n’être qu’un intermittent voué à se volatiliser au profit des fantômes ultérieurs, d’emblée englués dans leurs peu convaincantes matures matérialités.
Ainsi… Recomposé par le souvenir, songe-greffon griffon d’une femme de l’été. Seins avancés comme oiseaux pris entre deux envols. Bouche de soleil enclos suavement tendu vers des midis engendrant l’infinité de vastes après-midi entiers, trop esseulés dans leur restreinte immensité pour les garder rien qu’à soi.
Bouche-palais d’eau moite, et courante et stagnée. Mythique perception de fontaine vivante de n’avoir plus qu’à attendre la mémoire du sourcier. Tant que chantent une fontaine, une source, tant elles dévident un cours d’inutilité perdue. Sans besoin fondamental d’être écouté. La vie en quelque sorte…
La femme de ce rêve invité du rêve se sera laissé conduire à l’écart d’un abrupt bosquet, riant de ce qu’il est jeune, maladroit, de ce qu’il va se risquant à des brusqueries de timide. Qu’il fait chaleur à se rallier à de drôles de troubles évidences, au premier rang desquelles, s’égaie-t-elle en son for intérieur, s’affranchir des vêtements, des plus contigus, de ceux-là même bâillonnant la nudité à cru jusqu’à friction, irritation… Exaspération subite, insupportable, qui ne saurait durer, s’égaie-t-elle en dedans…
Débusquant la moquerie trébuchante à même les lèvres, il lui prendra les hanches.
– Laissez-moi, enfin : vous pourriez être mon fils !
Eh bien, c’est qu’il va obtempérer ! S’écartant, s’allonge, mains sous la nuque. Ils barguignent, elle la croupe foulant l’herbe, musant à malmener des brindilles détachées de leur dimension décidément brindille. Vertes. Bleu le ciel. Un oiseau ?…
Elle revient ployer la cascade de son visage :
– Que vous êtes enfant ! Vous voilà fâché ?
Il répond sans trop de mots, ne sachant pas vraiment ce qui, encore, dans ce nouveau monde trop ancien, peut regagner de l’Être, reprendre essor. Avec des ailes battant de joie vécue. À vivre, revivre en vrai. En vrac… Hormis toutefois le rêve, qui quand même n’est pas toute la vie.
Elle détache un bouton de la chemise, un deuxième. Infiltre des doigts d’ongle, s’aménage la pacotille d’un îlot de ventre où poser les lèvres. Rôdeuse l’élargit. Rieuse aussi, autant qu’il faut, ou, peut-être, peut-être, d’un chouïa échappant au contrôle…
Lui, derrière les paupières, s’est réfugié ; des bords de ce lointain vertigineusement proche, sent la ceinture tirée. Étranglée, dessanglée.
Gestes déterminés fendant la sauvegarde. Appel d’un grand vide, rupture comme d’un cri en saisissement. Cueilli par des mains pyromanes. Ainsi la flamme brandie par un Prométhée revendiquant des inconséquences surhumaines, précipitamment reconverties en dictats existentiels.
Bassin bassin-hanches et tout ce qui par-là est amarré d’un coup tendus de lévitation. Bleu le ciel, verte l’herbe gémissant de sa voix brindille sous l’instance d’être foulée dans ces confuses vendanges d’autrui.
Plus d’oiseau. Quel besoin d’envol quand, à même la terre même, tout en bloc se lèverait ? Se dresse, s’offre, est à prendre ! À donner, à grappiller, gaspiller. À féconder à vide, en veine de verticalité. Brusquant l’horizon déblayé de toute pusillanime muraille de vent…
Ce qu’il n’ose trop espérer mais à un niveau de surréalité un peu cependant, il en est à l’attendre intensément jusqu’à en frémir, à l’intérieur, loin dans les en dessous de la peau, là où n’ont pas de cesse de se mettre en place les chairs, tièdes chaudières du futur.
Quand l’extrémité de son membre… « Son », bon Dieu, comme si de foutus membres on n’en avait qu’un !… De grâce ce qu’on dit là, qui est possible, véridique… Du pénis – c’est lâché –, oui, du pénis, érigée, cette même extrémité s’illumine d’acide suavité.
Si furtive, si forte que, sans l’acuité préalable, sans les tâtonnements prémonitoires de l’attente, ne se fût déclarée aucune réalité péremptoire de contact…
D’ailleurs, resurgit la captation. D’ailleurs, s’installe, insiste, bouscule. Accentue jusqu’à l’odieux. L’intolérable, le scandaleux… oh bien oui, ce qu’on dit là, ainsi attesté, digne de foi…
Quitte, reprend comme en une joute, doucereuse, brûlante, violette, mauve, haletante. Émoi de ciel à terre, qui atermoie. Sans plus savoir à qui vraiment il appartiendrait. Serait-ce l’enjeu : appartenir en l’air, dans l’air, pour l’air, en l’instant suspendu ?…
D’ailleurs, d’un coup, oui donc, englouti, au point que presque plus rien il ne va ressentir. Sauf à la base, base et aussi à l’acerbe pointe du « membre » échappé. Évadé, lâché… ce qu’on dit là, bon Dieu, qui est à vivre. Pour, sitôt après, déjà s’inquiéter du revivre !
D’ailleurs, repris, le disait-on. Repris, noyé, ce qui va être, de grâce, s’il vous plaît… le revoici noyé en une liquide, palpable transparence, mère d’opaline, mère de liquide amniotique nouveau genre. Douceâtre, nourricière…
Femme, femme, quel Dieu enfin divin t’aura inventée ? Pour de tels éclats d’acier-ferraille, précédés de propitiatoires éclats de rire-monnaie de singe. Pour de telles ignominieuses délices, justement ? À ces âges-là justement, de l’homme, du monde, dont on en était à se lamenter qu’ils ne soient, ou presque, plus nôtres. Liquide, palpable, dangereuse opaline transparence…
