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Un récit haut en couleur pour une histoire des plus surprenantes !
Dans le sillage d’un Candide on s’attend bien à une Cunégonde, serait-ce à la sauce piquante du jour, mais quid d’un archange à géométrie variable, d’un Aloysius Brégançon saisi par les technologies nouvelles, d’une mâme Pichu, bouchère, maîtresse-chat vaudoue flanquée de son digne concubin, d’une Noémie-Noamy, aide ménagère-top model, d’un Ploug poisson-pêcheur cuisiné Magritte, d’un Viking-Kong ex-chercheur plus que repenti, d’un Raminagrobis se prétendant maître du monde ?
Au bout de l’Odyssée, la mythique Cyberneyland ; nous piquons dans le chou-fleur, Gabriel-Spitfire a-t-il perdu la tête ?…
Dans ce roman cyberhyperpicaresque, Candide, Cunégonde, l’archange Gabriel et consorts pédalent allègrement dans l’irréel présent-futur de la réalité virtuelle…
Tout cela, bien sûr, partira en fu(*)ée. Pour aboutir où ? Trou noir, happy end ? Pile, face ? Galéjade éhontée ? On aimerait le croire !
Laissez-vous surprendre par l'imagination débordante d'un auteur au vocabulaire foisonnant dans un roman cyberhyperpicaresque déjanté.
EXTRAIT
Après avoir franchi sportivement un haut mur, nous avions déniché un coin de forêt exempt de détritus, où nous installâmes notre campement.
Chose qui ne m’était pas arrivée depuis des éternités, ma nuit fut hantée de rêves en grisaille. Bien que les ayant consignés, je ne les rapporterai pas, les uns et les autres n’avons-nous pas d’autres chats à fouetter ?
Je croyais ne pas en être sorti, quand, à mes côtés, je ressentis une impression de chaleur contagieuse. Circonspecte, ma main reconnut un contour humain. Évitant la brusquerie, je me mis sur mon séant. L’intrus tourna vers moi un visage ensommeillé, que la lune habita de traits amollis, mais avenants.
Je ne sais quelle ressemblance des profondeurs me fit ne pas douter qu’il s’agît de Gabriel.
– Gabriel, c’est toi ? n’en vérifiai-je pas moins.
– Je t’ai réveillé, excuse ! Saperlotte, je comptais n’endosser l’apparence humaine que pour la commodité de certaines situations, mais là, mon vieux, navré : un coup de blues, besoin de marquer la rupture. Enfin, ça n’aura fait qu’accélérer de peu le mouvement.
– Je le prends pour une marque de confiance. Rien ne m’intéresse davantage que les rapprochements entre humains et animaux.
Il eut un mince sourire.
– Animaux : hé, mon gars, nous prends quand même pas pour plus « bestiau » qu’on est !
Je réalisai mon impair.
– Pardonne-moi ! En fait, la gaffe, si tu veux la voir ainsi, serait flatteuse. Preuve que la forme équidée te va si superbement qu’on oublie qu’elle n’est qu’un leurre.
– Un leurre, en effet. Cela dit, pas plus que celle dont, habituellement, vous nous affublez. À votre différence, nous ne sommes captifs d’aucune définition physique. Notamment, dans nos rapports avec les espèces des premier et deuxième échelons, nous disposons de toute une gamme que nous déclinons suivant les besoins… et aussi, je dois à l’honnêteté de l’ajouter, selon quelques préférences personnelles, parfois renforcées par une rencontre, qui… on n’est pas de bois… aura marqué…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Georges Richardot est né à Epinal (Vosges), en l’an… (là, tout en bas du menu déroulant). De longue date a élu résidence à Vence (Alpes-Maritimes). Parrainé dans ses débuts (roman, poésie) par Raymond Queneau.
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Seitenzahl: 381
Veröffentlichungsjahr: 2019
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CYBERNEYLAND
Georges Richardot
CYBERNEYLAND
ROMAN
La raréfaction progressive des ressources naturelles, combinée avec la surpopulation qui affecte de nombreuses régions du globe, laisse présager des recours de plus en plus fréquents à des gouvernements musclés.
VANCE PACKARD
Si l’Amérique bascule jamais dans le totalitarisme, le dictateur sera un spécialiste du comportement et les armes du chef de la police seront la lobotomie et la psychochirurgie.
PETER BREGGIN, psychiatre
Témoignage devant le Congrès des États-Unis
La vérité que nous recherchons est-elle susceptible de libérer tous les Hommes ? Ou bien, les vérités que nous découvrons aboutissent-elles simplement à rendre certains Hommes plus libres et plus puissants, tandis que les autres deviennent davantage vulnérables aux manipulations ?
SIDNEY JOURARD, psychologue
Alors que la fourmi se comporte comme un idiot individuel et un génie collectif, l’homme-cigale apparaît comme un génie individuel et un idiot collectif.
JOËL DE ROSNAY
« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le Monarque. Être capable de voir Personne, l’Irréel en personne… Ma foi, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! »
LEWIS CARROLL
« La chasse au Snark »
Chapitre 1
Où il se vérifiera que, quoi qu’on en dise, un début peut être un vrai commencement.
Je n’ai pas gardé souvenir de signes particuliers venus me tirer par la manche.
Nous traversions une période ensoleillée. La saison continuait de balancer entre printemps et été ; pas plus que moi-même dans mon activité quotidienne, nulle incitation ne semblait la presser d’exercer des choix. Dans nos parages, il ne se passait rien, presque trop rien ; quant à l’immense, au redoutable « ailleurs », s’y pressentait un foisonnement de faits et gestes qu’on pouvait préférer ignorer !
Rétrospectivement, il est toujours aisé de mettre en relief certain détail se détachant du flux événementiel : le regard égaré d’un étranger croisé dans les rues du bourg, des mugissements de sirènes, presque inaudibles du fait de l’éloignement, et d’ailleurs d’improbable origine, dans le ciel la traversée d’oiseaux échappant à l’identification ; surtout un quelque chose de franchement immatériel, telle une volonté diffuse, instable, de départ, de changement, en peine de détenteur.
Cette tentation des observations a posteriori je me garderai d’y céder. Je ne saurais dire d’où me vint cette propension à accepter comme naturel ce qui se présentait. Je la suivis, voilà tout !
Ce matin-là, je fus ramené à la conscience par un soleil, tout juste éveillé lui-même, s’aventurant à lécher en douceur mon visage.
Je posai à terre un pied, le second, m’étirai, bâillai, me dirigeai vers la fenêtre, que, rideau tiré, j’ouvris. Je m’y penchai, afin de rendre grâce à une nature assez généreuse pour offrir à mes yeux ce riant morceau de prairie, enclos de bosquets, au travers duquel courait un ruisseau mince et alerte, dont il me semblait entendre le bruissement, évoquant celui de jeunes animaux retranchés par leurs jeux des vicissitudes terrestres.
Depuis une dizaine d’années, je travaillais au story-board d’un film, où, réduits aux dimensions des insectes, les humains prendraient, au ras du sol et dans les branches basses, la place de ces derniers. Dans cette abrupte réalité, ils devraient, pour survivre en tant qu’espèces – au pluriel, se croisant hommes-fourmis, hommes-abeilles, hommes-coccinelles, hommes-papillons, etc. –… apprendre à imiter en tous points leurs modèles, à rebours des détournements anthropomorphiques habituels.
Ma routine fut bousculée par une vision, au demeurant des plus sympathiques. Elle aurait dû me surprendre, rien ne l’ayant annoncée ni davantage ne l’expliquant ; ce sentiment ne me toucha pas. Là, quasiment à portée de main, à quelque dix mètres, stationnait un canass… à temps une inspiration me souffle à l’oreille les termes, emphatiques, mais en l’occurrence d’une impérieuse adéquation : « un magnifique (en est-il d’autres ?) destrier ».
Le noble animal frappa la pelouse de trois coups du sabot antérieur droit, sans une impatience qu’eût démentie son bon regard levé vers moi, simplement, en eus-je l’impression, pour mettre à ma disposition la vitalité qui l’habitait. Sa robe était d’un beau gris, chatoyant de nuances. Si la vue négligeait de le doter d’ailes, l’imagination y suppléait. Robuste, configuré pour les grands espaces, il rayonnait de bienveillance – j’ai failli lâcher : « de chaleur humaine » !
Un nom frappa à la porte de mon esprit : Gabriel. Je l’essayai, l’étalon réagit d’un hennissement d’approbation : le pacte était scellé.
Dans l’ordre des surprises, je négligerai de mentionner que, dès le moment où j’avais ouvert au soleil ma fenêtre, pas une minute je n’éprouvai la moindre hésitation sur la part m’incombant d’un scénario pourtant rien moins que commun.
Tout était naturel, sous-tendu d’une harmonieuse coordination ! Le cheval dans le pré, paraissant bien le parfait endroit pour accueillir cet hôte inattendu et l’insérer dans l’ordinaire, le ciel sans nuages, que, pour l’instant, ne détournait de sa vocation d’intemporalité nulle de ces traces d’avion qui, avec une irrévérence croissante, s’évertuent à le dénaturer, discrètement chaque fois, irrémédiablement par le cumul.
Il n’était rien qui m’attachât vraiment. Mes insectes s’accommoderaient de mon absence ; sans doute même, une relâche agrémentée d’une pointe d’insécurité leur serait-elle bénéfique. Depuis peu, je constatais chez certains un début de cabotinage, dont je ne voulais à aucun prix. Il leur appartenait de me montrer comment les hommes pouvaient leur ressembler, non la réciproque, trop élémentaire sur le plan de la spéculation et d’ailleurs traitée par une foule de devanciers.
Tout en expédiant Darjeeling et tartines de miel, je réfléchis au matériel à emporter : s’imposa l’évidence du bagage le plus léger. Je fourrai dans un sac à dos deux tablettes de chocolat, de l’élixir parégorique, des pansements Urgo, deux marrons d’Inde pour mes rhumatismes, trois paquets de dattes, des lithinés du docteur Gustin, un carnet vierge, un assortiment de crayons, une boîte à casiers en plastique transparent, propre à héberger des spécimens entomologiques de rencontre, une boussole, une gourde emplie d’eau « de montagne », une poignée de gousses de caroubier. Au dernier moment, j’ajoutai mon flacon de cognac de réserve. Par-dessus le paquetage, je roulai ma plus chaude couverture et m’estimai paré pour l’inconnu – pour le connu, probable que le fourniment se fût avéré excessif, ou insuffisant !
Je me vêtis d’une façon appropriée, après quoi me rendis chez ma voisine célibataire, remarquable par une ouverture d’esprit et un agrément de rondeurs à toute épreuve, conjugaison qu’une tradition sacrée m’agréait à célébrer chaque pleine lune – jamais nous ne parûmes nous interroger sur la relation causale.
Je lui confiai mon chat Balthus, qui prit la chose avec son détachement habituel, parfois à gifler.
Je rentrai couper les compteurs, versai dans le vinaigrier le contenu de la bouteille de piquette locale, bouclai portes et fenêtres : j’étais parti !
Enfant, passant le plus clair des grandes vacances dans la ferme de cousins, j’étais accoutumé à monter à cru. Si, par la suite, je n’avais pas prolongé par l’équitation orthodoxe un goût naissant pour cette activité, ce n’était que par répulsion pour le statut des animaux affadis par le dressage.
D’un mouvement qui témoignait plus de l’instinct retrouvé que d’une forme physique n’ayant jamais été mon souci dominant, je me trouvai carré sur l’échine de ma monture…
Vogue la galère !
Chapitre 2
Où, après quelques considérations à visée philosophique, ne sera sollicité du lecteur que son goût présumé pour voyage et aventure.
Animés d’une curiosité légitime, d’aucuns n’auront pas manqué de s’interroger : « Pourquoi, comment, un cheval sous la fenêtre ? » La réponse coule de source. Imaginons d’autres circonstances. Il pleut ; pris dans un bouchon, des automobilistes jouent du klaxon. Eh bien, au même titre, pourquoi la pluie ? Pourquoi, sous la fenêtre d’un quelconque appartement, des automobilistes, un embouteillage ?
Encore, là, jouons-nous la facilité ! Si les mêmes questions avaient été posées à des contemporains de Baudelaire, pour ne pas remonter à Vercingétorix, sans doute se seraient-ils moins étonnés du cheval que des Peugeot-Honda, pas vrai ?
Mais ne nous laissons pas détourner de notre récit ! Si, dès le décollage, Gabriel m’avait soulagé en se révélant doté de la parole (« Ça va ? Bien en selle ? »), durant ce premier trajet nous ne sacrifiâmes guère à la conversation. Mon compagnon venait de me faire part de ses vues, non dénuées de pertinence. À l’entendre, il n’était pas opportun que nous échangions des informations sur nos antécédents, pas plus que sur les circonstances qui nous réunissaient. J’en conviendrais avec lui : l’objectif était de préserver le maximum de réceptivité à l’égard de ce qui se présenterait à notre observation ; les incidentes de caractère personnel, propres à nous en distraire, étaient à proscrire.
Je m’y ralliai sans difficulté : pour l’heure, il n’était pas de curiosité qui m’habitât. Je me contentais de la jouissance de me fondre dans l’espace, avec une délectation que n’était pas sans pimenter un savoureux vertige. En toute confiance, j’attendais les événements à venir, assuré que, justifiant son homonymie avec le bon ange, Gabriel ne m’entraînerait que là où il y avait davantage à gagner qu’à perdre.
Nous étions entrés dans une barre nuageuse, faite d’une brume exempte d’humidité perceptible, tiède et moelleuse, s’ouvrant onctueusement devant nous. Je me sentais en sécurité, tendant, détendant les rênes, plus pour marquer mon allègre participation que diriger un équipage qui, à l’évidence, contrairement à moi, était au fait de toute destination.
Nous émergeâmes. Sous nous défilait la terre… Immédiatement après, nous plongeâmes. Gabriel s’amusait comme un petit fou. Je n’osais le freiner, mais serrais les… les dents – admirez le rétablissement évitant la mise en cause de certaines parties hasardeuses de l’anatomie !
Plus, ayant franchi comme rien un océan, nous approchions du sol, plus ma peur prenait consistance. Je fermai les yeux.
Au prix de quelques souples rebonds, nous touchâmes terre. Surpris, je constatai qu’en peu de temps par rapport à notre course, le soir était tombé.
D’abord, je ne réalisai pas où nous nous trouvions. Depuis près de deux lustres, je vivais quasiment retiré, ma mémoire en avait profité pour faire l’impasse sur les périodes récentes, privilégiant celles, plus exaltantes, de la jeunesse, voire de l’enfance. Néanmoins, de la détestable évolution du monde je conservais assez pour réaliser que nous occupions un parking d’hypermarché, désert et plongé dans l’obscurité. Comme je m’ouvrais à Gabriel de mon étonnement devant le choix de si aride escale, il me jeta un regard attristé. C’était là, se justifia-t-il sobrement, l’emplacement d’une verte prairie, où il avait connu ses premières amours.
Des amours, Gabriel ? À temps, je me rappelai notre engagement de réserve. Il ne s’étendit pas. « Il y avait bien un ruisseau, marmonnait-il. J’en suis certain, puisque nous nous y… » Il s’interrompit ; chez un humain, la rougeur eût été flagrante.
Il n’avait pas entièrement disparu, le ruisseau, encore qu’il eût mieux valu pour l’honneur du malheureux ! Nous le découvrîmes canalisé, en bordure, ayant perdu tout droit au nom initial ; désormais, lui collait à la peau celui d’égout. Égout, dégoût, rime on ne peut plus riche, dans le registre calamiteux !
Subsistait également une bande d’herbe, chlorotique, souillée, encombrée de boites de Coca-Cola, de kleenex usagés, pour faire grâce au lecteur de pires déchets !
Visiblement, un point continuait de poser problème à mon compagnon.
– Tu as faim ? m’enquis-je. Bizarre, moi pas trop !
Il m’expliqua que ce n’était pas l’appétit qui le travaillait. Pour la famille des équidés, en laquelle il était présentement incarné, l’acte de brouter s’apparentait à notre pratique de la méditation. Secouant sa crinière, il se mit, au petit trot, à faire des ronds. Résolu à patienter, je m’assis sur une borne. Périodiquement, s’arrêtant, il tournait vers moi un œil soucieux. J’avais fini par comprendre sa motivation à s’attarder : le fol espoir que, guidée par un instinct incoercible, la dulcinée de son passé surgirait, bondissant par-dessus les barrières du temps et de l’espace.
Il se résigna :
– Je devine tes pensées et ne songe pas à te donner tort. Partons, nous n’aurons pas grand-peine à trouver un bivouac plus hospitalier !
Chapitre 3
Qui donne l’occasion au narrateur d’en apprendre sur son nouveau compagnon. Où, cependant, on voit bien qu’il faut s’attendre à approcher de lourds secrets.
Après avoir franchi sportivement un haut mur, nous avions déniché un coin de forêt exempt de détritus, où nous installâmes notre campement.
Chose qui ne m’était pas arrivée depuis des éternités, ma nuit fut hantée de rêves en grisaille. Bien que les ayant consignés, je ne les rapporterai pas, les uns et les autres n’avons-nous pas d’autres chats à fouetter ?
Je croyais ne pas en être sorti, quand, à mes côtés, je ressentis une impression de chaleur contagieuse. Circonspecte, ma main reconnut un contour humain. Évitant la brusquerie, je me mis sur mon séant. L’intrus tourna vers moi un visage ensommeillé, que la lune habita de traits amollis, mais avenants.
Je ne sais quelle ressemblance des profondeurs me fit ne pas douter qu’il s’agît de Gabriel.
– Gabriel, c’est toi ? n’en vérifiai-je pas moins.
– Je t’ai réveillé, excuse ! Saperlotte, je comptais n’endosser l’apparence humaine que pour la commodité de certaines situations, mais là, mon vieux, navré : un coup de blues, besoin de marquer la rupture. Enfin, ça n’aura fait qu’accélérer de peu le mouvement.
– Je le prends pour une marque de confiance. Rien ne m’intéresse davantage que les rapprochements entre humains et animaux.
Il eut un mince sourire.
– Animaux : hé, mon gars, nous prends quand même pas pour plus « bestiau » qu’on est !
Je réalisai mon impair.
– Pardonne-moi ! En fait, la gaffe, si tu veux la voir ainsi, serait flatteuse. Preuve que la forme équidée te va si superbement qu’on oublie qu’elle n’est qu’un leurre.
– Un leurre, en effet. Cela dit, pas plus que celle dont, habituellement, vous nous affublez. À votre différence, nous ne sommes captifs d’aucune définition physique. Notamment, dans nos rapports avec les espèces des premier et deuxième échelons, nous disposons de toute une gamme que nous déclinons suivant les besoins… et aussi, je dois à l’honnêteté de l’ajouter, selon quelques préférences personnelles, parfois renforcées par une rencontre, qui… on n’est pas de bois… aura marqué…
Sa voix, qui s’était faite hésitante, se cassa, en même temps que son beau regard se voilait de nostalgie.
– Laissons cela ! s’ébroua-t-il. As-tu eu ton compte de sommeil ?
Je consultai ma montre.
– À peine cinq heures, et des rêves pas possibles.
– Ah ! Bien dommage de manquer l’aubaine ! Enfin – qui sait ? – avec un peu de chance, peut-être une seconde occasion voudra-t-elle bien se présenter !
Et, avec un soupir à fendre l’âme, de se retourner pesamment sur l’autre flanc. Ma curiosité était piquée.
– L’aubaine : qu’entends-tu par-là ?
– Rien, va, n’y pensons plus ! Dors, puisque c’est ta seule aspiration du moment ! Simplement nous étions à proximité d’un spectacle dont je pensais qu’il avait tout pour te passionner.
– Ce n’est que partie remise. Demain, comme on dit, sera un autre jour !
– Ouais, à ceci près que, demain, nous serons loin !
– Bon, bon ! Tu me laisses le temps de grignoter un morceau ?
– En te pressant, s’il te plaît !
– Partageons une tablette de chocolat !
– Ce serait te priver inutilement.
Tandis que j’expédiais mon petit déjeuner, Gabriel s’était éclipsé. Il me rejoignit dans une tenue d’écuyer, souple et satinée, lui seyant à ravir. Je retins une remarque : à tant faire que de marquer l’intention de passer inaperçu, n’eut-il pas été plus judicieux d’adopter un costume passe-partout ? Mais, me rétorquai-je à moi-même, à l’instar du cœur humain, celui (le chœur) des anges n’a-t-il pas ses raisons, qu’ignore le nôtre ?
Gabriel s’avérait d’une stature exceptionnelle, dont la comparaison me desservait. S’apercevant du manque de délicatesse, il y remédia.
– Suis-moi sans bruit, chuchota-t-il. Nous sommes pratiquement à pied d’œuvre.
L’un dans les pas de l’autre, nous cheminâmes à travers les fourrés, pour bientôt déboucher à la lisière du bois, lequel cédait place à une vaste pelouse, agrémentée de fleurs en massifs et d’arbres vénérables que la présence de panneaux d’identification suffisait à ranger parmi les essences rares. Les premiers rayons du soleil nous révélèrent un manoir d’une sobre architecture campagnarde. D’un angle de la construction déboula une demi-douzaine de molosses. Bien que peu expert, je ne doutai pas qu’il s’agît de ces redoutables pitbulls, dont, à travers les faits divers, la sinistre réputation était parvenue jusqu’à moi.
Abandonnant tout respect humain, je me réfugiai contre Gabriel. Il m’entoura d’un bras protecteur.
– Tranquille ! me fit-il. Tranquille ! Braves bêtes !
À moins que « Brave bête ! » ? Gardons-nous d’approfondir, l’important étant que les farouches cerbères s’étaient apprivoisés.
Donnant en sourdine de la voix, ils s’agglutinaient autour de Gabriel, s’employant à répartir entre leurs crânes ras un généreux contingent de caresses. Certains m’associaient à la fête, me léchant les mains sans ménager leur salive. Sur un geste à la Saint François d’Assise de mon compagnon, trottinant ils regagnèrent leur tanière.
Gabriel s’essuyait le front.
– Ouf ! Je peux te l’avouer, ça ne fonctionne pas aussi impec à tous les coups ! D’un siècle à l’autre, pas rare qu’on perde la main ! L’expérience aura été d’excellent augure pour la suite. Continuons !
Bien que le soleil ait dépassé l’horizon, la gentilhommière reste obscure. Arrivés au pied de la façade, nous remarquons un soupirail éclairé. Tel un familier des lieux, Gabriel se hisse sur un large balcon. Sa main farfouille ; il entrouvre la haute fenêtre, passe de l’autre côté, d’où il me hèle.
– Par ici ! Un boulevard !
À mon tour, je pénètre dans un salon comme j’ai pu en admirer au cinéma, voire dans la réalité, durant mes vertes années, quand j’écrémais en godillots nos belles régions de France. Je me bornerai à le positionner comme le haut lieu de maîtres fortunés, d’un goût éclairé, imprégné de traditionalisme.
L’occasion rare m’en étant fournie, je me glisse dans la peau d’un cambrioleur. À ce moment crucial de l’action, le jeu doit être grisant. La partie est à moitié gagnée, puisqu’on a pu, sans encombre, parvenir à pied d’œuvre, mais, en plein cœur du risque, on se tient à constante proximité de basculer dans le drame. On inventorie les trésors dont la vente servira à élever le standing familial : la fourrure de Margot, le piano de la petite, les vacances aux Seychelles. L’émotion de la découverte se conjugue à l’appât du gain. Chaque sens est en éveil, le cœur s’affole. Nul doute qu’il s’agisse là d’un grand moment !
Mais, du geste, mon compagnon, mon complice, ne me priverai-je pas de romancer, me presse de le rejoindre au départ d’un escalier menant au sous-sol. Guidés par un rai de lumière provenant de l’extrémité d’un corridor, où nous a menés la descente, nous aboutissons à une porte entrebâillée. Gabriel y glisse un œil, avant de l’ouvrir.
– Arrive, je crois que nous ne risquons guère de déranger ces braves gens !
Et de me pousser à l’intérieur d’un vaste local, où, installés devant des pupitres à l’ancienne, armés d’instruments d’écriture contemporains du mobilier, accoutrés d’inénarrables façons, faisant pâlir la pittoresque tenue de mon cheval-écuyer, fiévreusement une douzaine de personnages noircit du papier. Tour à tour ils se lèvent, vont à un vestiaire, où sont pendues deux sortes de vêtements, soit parfaitement classiques et identifiables (habits de ville démodés, uniformes, costumes d’époques diverses), soit aussi farfelus que ceux qu’ils portent et vers lesquels, comme le montreront leurs choix, continuent d’aller leurs préférences. Après avoir troqué leur déguisement, ils regagnent leur place, se remettent à l’ouvrage.
– Qu’est-ce que c’est, ce cirque ?
– Passionnant, hein ? Mais, pour pénétrer le mystère, le mieux serait de se présenter au maître des lieux : tel qu’on le décrit, il ne voudrait laisser à personne le soin de commenter ses expériences.
– Tu ne crains pas, plutôt, qu’à notre vue, il ne cède au réflexe naturel d’alerter la police ?
– Mon garçon, le naturel n’est pas sa tasse de thé. Il ne se posera pas de questions, tant que nous saurons flatter son ego, lequel est réputé ne s’y prêter que trop complaisamment.
« Il ne peut être bien loin, sinon il aurait remisé ces marionnettes vivantes, qui, en frais de fonctionnement, coûtent la peau des… la peau des dents !
En bonne logique, notre inspection commence par le rez-de-chaussée. Planté devant une des fenêtres de derrière, Gabriel m’appelle.
Le parc se poursuit au-delà d’un bel étang. Au loin, à travers les arbres, on aperçoit le mur d’enceinte.
Mais un spectacle surprenant sollicite notre attention. Emmitouflé dans une robe de chambre verdâtre, le cou ceint d’une écharpe lie-de-vin volant au vent, un petit homme sautille, agitant au-dessus de sa tête, coiffée d’un bonnet à gland, un filet à papillons démesuré. L’objet de sa traque n’est autre qu’un jeune homme nu, fourvoyé dans une zone de rocaille où il ne peut que trébucher douloureusement, sans cesser de perdre du terrain.
Le filet s’est abattu sur ses épaules. Il est clair que, donnant carrière à l’élan de la jeunesse, il eût pu s’échapper ; quitté par toute idée de résistance il reste à terre, haletant.
Encore l’inexorable chasseur ne se montre-t-il pas satisfait. Alentour il cherche… Dans notre champ de vision, pénètre une jeune fille, resplendissant de la beauté du diable dans sa nudité, jumelle de celle de l’éphèbe. Avec des esquisses de fuite avortées, elle s’approche, comme fascinée, ou considérant de sa vocation naturelle de partager le sort de son compagnon.
Le triomphe du petit homme est complet.
Retirant son bonnet, à l’aide d’un mouchoir à carreaux douteux il s’éponge le front ; fourre les deux accessoires dans une de ses vastes poches, fait, sans brutalité, se relever le garçon et, poussant devant lui les captifs, prend le chemin de son antre.
Ne nous ayant pas remarqués, il se dirige vers l’atelier d’écriture. Nous le suivons. Notre entrée ne distraira pas de l’ouvrage les drôles de scribes. Le vieillard conduit les jeunes gens au vestiaire, d’un geste impérieux les invite à prendre un vêtement. Ceux que le hasard, plus qu’un choix délibéré, les fera endosser évoqueront Tristan et Iseult. Non sans une moue attendrie, le maître hausse les épaules. Il désigne à ses recrues des pupitres disponibles, où, prenant place, ils vont bayer aux corneilles.
C’est alors que notre hôte involontaire réalise notre présence. Sans autre, il s’incline avec grâce.
– Messieurs, je ne sais encore à qui j’ai l’honneur, mais soyez les bienvenus sous mon toit !
Gabriel fait un pas en avant.
– Veuillez, monsieur, pardonner notre intrusion ! Après avoir sonné en vain, nous avons cru cette belle demeure inoccupée et, poussés par une curiosité architecturale, usant, il est vrai, d’un procédé contestable, nous…
Je crois bon de placer une autre approche, ciblant l’essentiel.
– Avant tout, cher hôte forcé, il importe que vous vous ralliiez à l’assurance de notre honorabilité. Pour ma part et me portant garant de mon collègue, je tiens à votre disposition des papiers en règle, ainsi que le numéro de téléphone d’une voisine faisant dans notre environnement figure de notable, laquelle vous confirmera…
Il nous coupe d’un geste désinvolte.
– Messieurs, donné-je l’impression de me faire du souci ? Si vous étiez mal intentionnés, ne serais-je pas déjà égorgé ? Quant à votre visite, passant sur les détails de forme, je n’en retiendrai que le plaisir égoïste qu’elle procure à un solitaire reclus dans son labeur !
– Votre indulgence redouble notre confusion. Nous allons nous retirer, sans plus de complaisance à l’égard d’une curiosité exacerbée par le spectacle que lui aura jeté en pâture notre indiscrétion… (ouf !)
– Votre curiosité, gentlemen, je me ferai un devoir et un agrément de la satisfaire, du moins pour ce qui n’est pas trop technique, ou couvert par le secret-défense. Préalablement, que diriez-vous d’une tasse de café, accompagnée d’une tranche d’excellent cake préparé par Noémie, ma gouvernante ?
– Nous serions comblés. Toutefois, l’heure matinale, vos occupations…
– Tutut ! J’allais me mettre à table quand l’escapade de ces deux jouvenceaux, arrivés trop tard dans la soirée d’hier pour être pris en charge selon le protocole établi, m’en a détourné. Laissez-vous faire !
– Qu’en penses-tu, Gabriel ?
– Eh bien, que nous aurions mauvaise grâce à ne pas céder !
Notre amphitryon sonna. Trottinant, apparut une petite femme rabougrie, portant gaillardement un nombre d’années proche du siècle. Ayant reçu ses consignes, elle repartit du même pas alerte.
Le petit homme nous fit asseoir. Dans l’attente de la collation annoncée, nous nous bornâmes aux banalités d’usage. Nous nous étions présentés, en réciprocité il nous confia qu’il était écrivain, un peu connu sous le pseudonyme « d’Aloysius de Brégançon ».
Chapitre 4
Où, signe des temps, on verra un Aloysius de Brégançon ne pas répugner à s’effacer devant un « Rick Albuquerque » !
– Voyez-vous, nous confia-t-il, je suis à un tournant d’une carrière déjà passablement étoffée. Jusqu’à présent, en toute béatitude routinière, je me cantonnais à des romans inspirés par l’histoire, où, sans grande implication personnelle, mon imagination trouvait des aliments abordables autant qu’abondants. Je me suis fait dans la spécialité une réputation plutôt flatteuse : Who’s who, Académie Française, le lot habituel, quoi ! Touche finale au tableau, qui ne compte pas pour rien : la veine est rémunératrice !
« Ce jusqu’à l’été dernier où le hasard me fit retrouver à l’aéroport un ancien condisciple, devenu chercheur de haut vol, se partageant, pour des activités de pointe, entre le Collège de France, Cambridge, Kyoto, l’Université du Texas, le Santa Fe Institut, le Bergen Forsknings Institut d’Oslo, les oubliés me pardonneront !
« Après coup, je me demanderai si notre rencontre était bien le fruit du hasard. En deux coups de cuiller à pot, ayant tiré de moi la confirmation qu’en toute exclusivité je disposais d’une gentilhommière isolée, d’une bonne superficie, il ne fut pas moins prompt à me demander s’il ne me tenterait pas de participer à une expérience (se délectant du mot) « postbehavioriste1 ».
« Quand il m’en eut exposé les grandes lignes, je restai ébahi. Quel bouleversement de mes habitudes, pour ne pas mettre en avant mes principes les plus chers ! Cependant, j’avais épuisé le filon de la période prérévolutionnaire, qui avait occupé le meilleur de ma vie. La Révolution ne m’attirait guère : trop de vibrations contradictoires, de refrains belliqueux, de couplets bâclés, de sang. Derrière chaque amour un peu romantique, se profilait l’ombre sinistre de la guillotine : peu stimulant, vous en conviendrez, pour un sentimental, même accommodant. Je finis par me laisser convaincre.
« Du jour au lendemain, je me trouvai plongé dans une aventure génératrice de troubles de toutes espèces mais qui ne fut pas sans donner à mon esprit un coup de fouet roboratif.
« Évidemment, je dus changer de nom. Messieurs, vous avez devant vous Rick Albuquerque !... Je sais, je sais, mais il faut vivre avec son époque ! Au demeurant, ce n’est qu’à titre provisoire, le temps que mon nouveau créneau se profile avec exactitude.
– Justement, s’enquit Gabriel, nous allions vous demander quel genre, désormais, vous envisagez de cultiver ? La science-fiction paraît s’imposer.
– Rien n’est déterminé, j’ai carte blanche de mes commanditaires.
– Vos commanditaires ? questionnai-je à mon tour. Peut-on savoir… ?
– Un organisme de recherche pluridisciplinaire, « systémique », pour utiliser leur vocabulaire, je ne saurais vous en dire plus. Reprendrez-vous du café ?
– Volontiers.
– Une tranche de cake ?
– Nous nous laisserons tenter !
Quand nous fûmes rassasiés, Rick Albu (Quel fichu nom d’académicien, on en rougit pour lui. Nous l’appellerons Alrick, contraction de « Aloysius-Rick »)… Alrick, donc, reprit.
– Le voudrais-je que je manquerais des points de repère requis pour tout vous expliquer. On me fournit la matière première, les ingrédients, le mode d’emploi, d’ailleurs expérimental, soumis à des adaptations, où, à titre de praticien-opérateur, j’ai mon mot à dire. Globalement, je coordonne et oriente à ma guise les chantiers, ce sur le plan de l’aboutissement littéraire, mais, Dieu m’en préserve, aucunement quant au scientifique, lequel se situe considérablement au-dessus de ma pauvre vieille tête, rien moins que matheuse !
« À ce stade de l’exposé, je suggère que nous redescendions à l’atelier, non sans un détour par les abords, où je vous ferai voir un édifice propre à illustrer notre réflexion.
Il nous conduisit dans la partie arrière du parc. Derrière un écran de saules pleureurs, se dressait un mausolée gardé par un cortège de vestales et muses de marbre blanc. Gravée en bas-relief, se déployait une galerie de bustes représentant apparemment autant d’écrivains ou poètes. J’identifiai Paul Verlaine, Anatole France, François Coppée, Gérard de Nerval, Joris-Karl Huysmans, Aloysius Bertrand (homonymie oblige) et d’autres gloires des Lettres françaises, à cheval sur les deux siècles précédents.
Je dus souffler les noms à l’oreille de Gabriel, dont je vis bien qu’il les ignorait, lacune excusable à son niveau, tant il est imaginable que, vue de là-haut, la matière universelle est pléthorique. Comme pour compenser une carence dont personne ne songeait à le blâmer, il s’empressa de placer son grain de sel.
– Splendide ! Cher monsieur, mon ami et moi sommes amenés à penser qu’il y aurait là vos modèles en littérature.
– Des phares, messieurs, des phares, nul, jamais, ne les a égalés.
– Jusqu’à présent, intervins-je, vous donnâtes dans un genre bien différent.
– Je n’en disconviens pas.
– Et, si la remarque ne vous semble pas impertinente, le rapport avec ce que nous avons vu dans l’atelier ne relève pas non plus de l’évidence !
Il soupira.
– On peut dire cela ! On peut le dire ! Retournons au sous-sol, nos esprits sont au diapason pour appréhender le tableau d’ensemble.
Chapitre 5
Où, non sans raison, on s’étonnera de voir un auteur de sensibilité et de formation résolument académiques s’égarer à pédaler voluptueusement dans la choucroute, celle-ci fût-elle pompeusement qualifiée de « postbehavioriste ».
Notre entrée fut précédée par un brouhaha de panique, perçu à travers la porte, comme si nous interrompions une récréation clandestine. Cette impression ne fut pas démentie par l’atmosphère studieuse à l’excès qui nous accueillit passant le seuil.
Les « Abracadabristes » jouaient allègrement de la plume, éprouvant leurs phrases à mi-voix, imités avec un enthousiasme croissant par les néophytes Tristan et Iseult, dont nous crûmes remarquer que les vêtements étaient dérangés, assez pour jeter la suspicion sur l’absolue pureté des mœurs de la communauté. Feignant de ne déceler aucune anomalie dans le tableau, notre hôte nous conduisit jusqu’à une arrière-salle, qui lui servait de bureau. Occupant un meuble approprié, ne pouvait manquer d’attirer l’attention une tablette en maintien vertical, flanquée de périphériques variés et parcourue d’un texte défilant à vive allure. Complétaient l’ameublement un bureau Directoire, un siège assorti, auxquels faisaient face deux fauteuils « Voltaire », où nous fûmes conviés à prendre place ; sur le bureau, d’épaisses piles de feuillets, des crayons et stylos, loupe, ciseaux, colle et autres fournitures de base.
À la droite du maître, se voyaient deux bocaux contenant des comprimés, verts le premier, rouges le second.
– Messieurs, s’enquit Alrick, êtes-vous installés à l’aise ? (Nous opinâmes du chef.) Ainsi, nous pouvons en venir au fait. Voici donc un aperçu de l’expérience à laquelle j’ai accepté de prêter mon concours.
« Je vous ai touché un mot de cet ami scientifique, Ronald H., que, dès le lycée, par référence à l’ardeur de ses engagements successifs, ses condisciples comme moi-même avions baptisé « le Preux ».
« À la suite de notre rencontre présumée fortuite, il me rendit visite, accompagné de trois collègues, ne parlant pas notre langue, mais munis de traducteurs simultanés directement implantés dans l’oreille, dispositif leur permettant, sans retarder le cours de la discussion, de la suivre et, par le truchement de Ronald équipé à l’avenant, d’y intervenir. Leur nationalité ? Outre l’Américain de service, nous avions un asiatique bon teint, Japonais ou Coréen, et un Scandinave aux manières compassées.
« J’eus droit à un exposé magistral sur ce que pouvait m’apporter l’informatique « ixième » génération, non seulement – ce que je n’étais pas sans savoir empiriquement – au niveau du traitement de texte, mais, en amont, au stade même de la conception des ouvrages de fiction.
« Des logiciels, me fut-il indiqué, ont été mis au point, intégrant, jusqu’à la virgule et aux points de suspension, les constituants communs et spécifiques – d’aucuns, péjorativement, diraient les recettes – d’une efficacité garantie, succès quantifiable à la clé, dans tous les genres scripturaux, du plus populaire au plus élitiste.
« Je me montrai intéressé, sans plus. Mais ce n’était là que mise en bouche…
« Bon, je vais passer sur le technique rébarbatif et en venir à la phase opérationnelle, où je me suis laissé impliquer et dont vous avez un aperçu. Transportons-nous dans l’atelier !… Je vous vois lorgner vers ces bocaux, n’attendez pas que je vous offre de leur contenu, il ne s’agit pas de friandises…
– Cela ressemblerait plutôt à des médicaments, risquai-je.
– Pas non plus vraiment, ce sont les carburants de mes instrumentistes d’à côté.
Nous prîmes un air poliment intéressé.
– Les dragées vertes contiennent du carbo… carbachol, produit censé… attendez, que je ne dise pas d’âneries (il prend un papier, chausse des lorgnons)… voilà, censé activer l’acétylcholine, substance jouant le rôle de médiateur cérébral. La rouge recèle de l’atropine, inhibiteur de la même acétylcholine, ce qui, d’évidence, induit l’effet inverse.
« Mais nous y reviendrons. Si vous voulez bien me suivre !
Faisant le tour des membres de sa fine équipe, il nous les présente. Posant une main paternelle sur épaule ou sommet du crâne, il module un nom avec gourmandise. L’élu lève les yeux de son travail, se cambre tel un chat sous la flatterie, avant de se remettre à l’ouvrage.
– Voici Plusquunautre, Moidabordetpisquandmême, Pytagoràlhuiledericin…
Je ne pus m’empêcher de l’interrompre.
– Curieux pseudonymes, si éloignés de ce qu’on croyait savoir de vous !
– Justement, justement ! Jeune homme, cette remarque fait honneur à votre sagacité. Ces sobriquets, que je ne me vois pas forger moi-même, résultent de séances de brainstorming informel avec ma précieuse Noémie, parfois assistée de sa charmante petite-nièce, que vous n’aurez malheureusement pas le plaisir de rencontrer.
« Faisant appel à je ne sais quelles références de son plus jeune âge, ma Noémie s’y est révélée experte, autant qu’à la confection des cakes et autres gâteaux de noix, ce qui n’est pas peu dire !
Nous en étions arrivés à Tristan et Iseult.
– Comme vous le savez, ceux-ci sont de fraîches recrues, que nous introniserons au coucher du soleil. En attendant, voyons ce qu’ils nous sortent là !
Prenant la feuille devant le garçon, il nous la tend. Nous n’y découvrons qu’un gribouillis informe, qui, pourtant, le comble d’aise.
– Fameux ! Constatez : la phase de déconstruction est amorcée, nous sommes à jour dans le tableau de marche. Ah, ces technologies nouvelles !
– La phase de déconstruction ?
– Tout à fait. Terminons nos mondanités, à mon bureau nous pourrons ouvrir le chapitre des explications.
Et d’enchaîner :
– Cette charmante jeune personne est Péripattedechienne… Là, nous avons Metstoiàtaplacequejetelapique… Passemoilamonnaiedutramway… Mangetoutde-mêmelenoyau…
Chapitre 6
Où, de bonne source, on apprend ce que demain il ne sera plus temps d’ignorer.
Les présentations achevées, notre amphitryon a regagné son bureau. Sans grande conviction il compulse des dossiers. A-t-il résolu un dilemme ? Il se lance.
– Ce que je dirige là – ai-je suffisamment insisté sur ce point ? – ne constitue que la phase préliminaire, (se frottant les mains) dont je ne pensais pas, au reste, retirer autant de satisfactions.
« À ce stade, l’important pour moi était, est toujours, d’ailleurs, d’opérer la fracture libératrice… (Dans un début de rictus, il porte la main à son crâne)… Mais je m’écarte de l’ordre logique. Il est vrai que tout cela est encore, pour moi-même, si frais, si troublant ! Gardez présent à l’esprit que ce sera la première fois que je m’en ouvrirai à des tiers, si j’excepte la brave Noémie, à qui on peut parler tout son saoul, sans qu’elle en retienne un traître mot.
« En bonne rhétorique, ce qu’il nous faut poser en prémisse, c’est la portée même de l’opération. Eh bien, l’opération, dont on a eu l’amabilité de me laisser choisir le nom de code : « Honoré d’Alighieri » – Bien trouvé, non ? Honoré pour Balzac et Alighieri… devinez, ah, ah ! –, consiste à faire écrire l’œuvre mise en chantier par les personnages eux-mêmes, pour ce faire, vous en conviendrez, les mieux placés.
« Vous venez d’avoir la primeur des protagonistes de ma prochaine création, création à blanc s’entend, création « zéro »…
– « Plusquunautre », ne résistai-je pas à objecter, « Pytagoràlhuiled’arachide », il est permis de se demander dans quel délire en forme d’impasse vont vous mener ces olibrius, si étrangers à votre… j’oserai élargir : à « notre » culture !
Un éclair de malice dans les yeux, il se re-frotte les mains.
– Nulle part, nulle part ! Précisément ! La pagaille absolue ! Innovante ! Le chaos ! Le big-bang, bang-bing, bing-bing, panpan-cucul ! Il est sûr qu’après cette expérience drastique, je devrais être purgé de tous les conditionnements antérieurs !… Conditionnement, répète-t-il rêveusement, arrêtant un nouveau réflexe protecteur de la main vers son crâne… conditionnement ! (Sans lien apparent) Tenez, la pauvre Noémie, tels que je les connais, ça ne m’étonnerait pas que, de leurs maudits biocapteurs et autres pediculi ultra-miniaturisés, ils lui en aient fourré partout ! (rire gras, dissonant) Sauf, j’imagine dans les endroits que, faute de meilleurs euphémismes, je qualifierai de féminins et, surtout, Dieu merci, dans la zone occipitale « cake et frichti » !
Ce fut alors que mon ouïe se fixa sur un bourdonnement lancinant. Gabriel aussi le perçut, nous échangeâmes un regard. De la porte entrebâillée nous parvenait un chuchotis. Quelqu’un se tenait-il derrière ? Un de ces maudits « Nonmaisetpisquoiencore » ?
Bien vite nous réalisâmes qu’il s’agissait de la vénérable gouvernante. Semblant faire écho à sa récente mise en cause, d’une voix platement monocorde, elle psalmodiait :
– L’autostimulateur : il s’agit d’un appareil portatif se fixant à la ceinture. En appuyant sur des boutons mettant en action des électrodes placées dans le cerveau, il est possible de modifier à volonté l’humeur du porteur… Avec un certain type de stimulation, un chat se faisait tout petit devant une souris… On installait sur la tête d’un taureau de combat un appareil permettant la stimulation par radio des noyaux amygdaliens. L’expérimentateur se tenait debout, face à l’animal et appuyait sur un bouton lorsque celui-ci se mettait à charger. Le taureau dérapait, freinait net, puis se dérobait…2
Déjà, notre hôte un tantinet « fondu » s’était repris.
– Conditionnement, ah, ah, comme disait à sa maman le bébé caïman… Oui, oui, la purge libératrice, le big-bang, panpan-cucul, après lesquels je pourrai restructurer mes ambitions, mon imagination, mon talent, bientôt, si l’on prête foi aux assurances des techniciens… mon… si, si, allez… mon génie, en vue du grand Œuvre rigolo-gigolo-tsoin-tsoin (bref entrechat, tout à fait détaché du contexte) assigné !
Gabriel ne pouvait dissimuler une moue perplexe. Comme, à nouveau, il semblait hésiter, je pris sur moi de déplacer le bouchon.
– Mais ces personnages, dotés d’une autonomie, d’ailleurs reçue de vous, ne craignez-vous pas qu’ils ne vous manœuvrent, plus que l’inverse ?
– En effet, en effet ! On peut pousser le raisonnement dans ce sens. Ainsi, en ce moment même, ne grattent-ils pas du papier, les clampins besogneux, tandis qu’en votre aimable compagnie, je suis là à me tourner les pouces… à défaut, ah, ah, d’être en mesure de tourner les vôtres… (reprenant son sérieux) Risque calculé. N’oublions pas que ces marionnettes vivantes sortent de moi, sinon biologiquement, du moins intellectuellement, au niveau de leur vécu imaginaire ! Après tout, on en fait plus, et l’incertitude est pire, s’agissant de sa progéniture stricto sensu.
Derechef, avec une énergie retrouvée, il se frotte les mains. J’en viens à me demander si, par-delà l’apparence d’autosatisfaction, la mimique ne pourrait pas rejoindre une signification toute différente.
Le vieux petit homme enchaînait.
– Passionnant, tout cela, messieurs ! Gratifiant pour un vieillard qui n’a derrière lui qu’une longue existence étriquée de rat de bibliothèque ! Gratifiant, oui, du moins jusqu’à la phase de synthèse, qui, par contre, promet, elle, de ne pas être de tout repos !
« Que non, avec ces diables, ces zozos, ces zinzins… sans préjudice, mâtin, de ces zizis et zizounettes, qu’eux, les porcelets, ne risquent pas d’oublier ! Courage, avec l’aide de Boileau, Vaugelas, Littré et des mânes de nos grands maîtres vénérés, nous ferons front !
Visiblement réticent, Gabriel me laissait le soin de jouer l’investigateur de service.
– Une question : au départ, à l’état brut, ces zombies, d’où vous viennent-ils ?
Cette fois, si fugace fût-elle, indiscutablement, la grimace était amère.
– Mystère ! Mystère, en vérité ! Quelle importance, mes bons amis ? Je me borne à passer commande par notre hyper-réseau, un équivalent ultrasophistiqué de votre amuse-gogos de Web-Internet, à internuer au coin du bois !
Cependant, on continuait d’entendre le récitatif de Noémie.
– L’ordinateur connecté aux inforoutes est la porte d’entrée du cyberespace, l’espace-temps contracté du cerveau planétaire. Nous sommes en train d’assister – et de participer « de l’intérieur » – à la construction du système nerveux et du cerveau planétaire du macro-organisme sociétal… Comme pour les sociétés d’insectes et tout système complexe constituant un réseau dense d’interactions, les mêmes principes sont à l’œuvre : des règles simples appliquées par une multitude d’agents travaillant en parallèle conduisent à l’auto-organisation d’un système complexe et à l’émergence de propriétés imprédictibles…3
Sourd à cet arrière-plan sonore, notre orateur poursuivait.
– On me livre par hélicoptère… (geste vague) derrière l’étang, l’ancien terrain de cricket. Il faut les dégrossir, parfois, dans les rares cas de défaut rédhibitoire, les retourner.
Mon visage avait grand mérite à rester impavide.
– L’organisation paraît au point. Et, après utilisation, les… les restes ?
Le confierai-je ? Dansaient devant mes yeux des images de charniers, de fosses communes.
– Le cas ne s’est pas encore présenté. Je suppose que les exemplaires usagés seront à réexpédier suivant la même procédure que les rebuts d’origine.
Il me plut de le croire, comme de ne pas envisager le sort final réservé à ces malheureux : ils paraissaient si peu humains !
Je complétai mon information :
– La nourriture ?
– Tout est prévu, en conditionnements adaptés. On en mangerait, même si, loin de là, ce n’est pas du Noémie !…
Cette dernière, justement :
– Un contrôleur du comportement fixait des électrodes sur les organes génitaux de l’enfant incontinent, de manière qu’il reçoive une légère décharge lorsqu’il commençait à mouiller son lit… Les électrodes peuvent rester des mois dans le cerveau humain sans être gênantes…4
Son maître :
– Pratique, rationnelle ! Du concentré, du lyophilisé, régime inspiré de celui de ces messieurs-dames… (parodie de révérence) Saluez vos cavalières… les cosmonautes.
– Sans omettre les fameux comprimés !
– Exactement ! Moyen de piloter les neuneus, à l’improvisation.
Se dressant, il se fend de quelques-uns de ses ridicules entrechats !
– Un pas en avant, un pas en arrière… Petite glissade à droite et puis à gauche… On s’incline bassement devant sa… Nemefaispastombersurlederrière…
Sous l’entrain affecté, sa nervosité devenait patente. On eût dit qu’un malaise s’attisait de l’impatience de cheminer en lui. Il toussota.
– Pour ne rien vous cacher, les premiers avaient une partie du cerveau brûlée. Je n’ai pas dissimulé une esquisse de réprobation. S’agissant de mes personnages, j’ai toujours prétendu que, gentils et vilains, chacun, sous ma férule, devait trouver sa forme d’accomplissement, fondement de l’harmonie communautaire.
« Quand j’exposai cette vue, on me jugea vieux jeu… (main à son crâne, grimace franchement douloureuse) Tenez, par moments, je me demande si on ne m’en aurait pas fait autant !… Hé, là… (brève gesticulation panique) hé, s’il vous plaît, on papote, on blague !…
« C’est vrai : une ombre passagère dans nos rapports. Mais la broutille n’aura pas fait longtemps obstacle. Voyez-vous, pour le traitement du cerveau, il existe tout un choix de techniques, plus ou moins avancées…
À nouveau, forçant la voix, Noémie sembla lui répondre.
– Aujourd’hui, la structure du cerveau et de la personnalité est modifiée par incision chirurgicale, par le brûlage des cellules cérébrales, l’injection d’huile d’olive, l’implantation de graines radioactives, par les ultrasons, le gel de certaines zones, par rayons protoniques se déchargeant à une distance déterminée. Mentionnons également les recherches sur les rayons laser et la destruction cellulaire au moyen de produits chimiques…5
À son tour, comme pour couvrir les propos dérangeants, Alrick haussait le ton.
– Mais la bonne vieille chimie retrouve de plus en plus d’adeptes ; dès l’école on y accoutume les enfants. Insidieusement, je l’admets, mais c’est le prix de l’efficacité.
Impitoyablement, la servante rétive :
– L’administration de médicaments aux élèves se pratique dans des centaines d’écoles américaines. En 1976, Science Digest estimait entre 500 000 et 2 000 000 le nombre des lycéens traités aux amphétamines ou à la ritaline…6
Son maître :
– Bah, tout cela constitue un ensemble indissociable. Il faut se donner les moyens de ses ambitions. Parfois, bien sûr, la fameuse sensibilité des créateurs, il m’arrive de frôler des états d’âme. Tenez, l’idée que tout cela a été expérimenté sur des prisonniers, des vieillards, si on se laissait aller à… (sautillant sur place) Aïe, mon crâne ! Ouille, ouille, ouille !… (vers nous) Excusez, ça va passer !… (En effet, rendu au calme) Non, non, n’allez pas imaginer l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre les instances dirigeantes et moi ! Comme je me plais à le répéter, il faut se donner les ambitions de ses moyens, pas vrai ? Tout cela est si prometteur !
Le téléphone sonnait.
– Veuillez m’excuser ! Je vais prendre la communication dans la bibliothèque.
Chapitre 7
Mérite-t-il le numéromagique ? Bah, que, déjà, il nous serve à achever le brouet refroidissant dans nos assiettes !
Noémie avait dû se dissimuler, le temps que son maître franchît la porte. Sitôt fait, elle reprend son poste, d’où elle nous hèle :
– Psitt !
Circonspects, nous nous approchons.
– Mes bons messieurs, avalez ça !
Elle nous tend deux biscuits bruns, présentant des incrustations de chocolat.
– Merci, Noémie. Mais, au petit déjeuner, vous nous avez gâtés, notre estomac crie grâce.
– Prenez, pour votre salut terrestre… (se signant) Sans parler de l’autre !
Nous n’osâmes pas persister dans le refus. Au reste, nous n’eûmes à regretter que le trop peu : ses cookies n’avaient rien à envier à son cake.
– Notre bon maître, soupirait la vieille, ils me l’ont complètement tourneboulé ! (se re-signant) Au point que ça ne m’étonnerait pas que le malheureux ait versé dans votre café une de leurs drogues du diable. Parfois, j’ai l’impression qu’il rêverait d’ajouter quelques créatures à lui à ces païens de l’autre monde (geste en direction des « Etpisquoiencore ») qui, quoi qu’il prétende, lui sont bel et bien imposés.
« Je m’en vais vous dire : si je ne le tenais pas par la gourmandise… Et puis, Dieu merci, dans mon pays, de mère en fille, on est un peu sorcières. Je n’ai eu qu’à mélanger deux ou trois recettes familiales pour mitonner l’antidote. J’en fais moi-même usage : ça m’a permis, jusqu’ici, d’échapper au pouvoir des suppôts de leur « Bergen Fornique Institut » d’enfer et d’éviter le pire au cher homme…
« Chut, le revoilà !
Elle avait l’oreille fine, la mâtine, plus que nous-mêmes, nonobstant la différence d’âge : probable prouesse subsidiaire de sorcellerie. Alrick rentrait, sourire aux lèvres… Bon, ses sourires, de quels qualificatifs, jusqu’à présent, les avons-nous dotés ? « Fins, bons, aimables ». Ici, nous vient à l’esprit l’épithète « sardonique », ce qui donne idée du changement d’atmosphère.
– Qu’est-ce que vous fabriquez, à traîner par-là, Noémie ?
– Notre maître, je venais m’assurer que vous avez pris votre foulard. C’est qu’en plus du reste, il ne fait pas fort chaud, dans ce capharnaüm.
– Eh bien, comme vous le constatez, je suis paré. Plutôt que d’importuner nos invités, retournez donc à vos fourneaux !
– J’y cours, notre maître, j’y cours.
Quand elle eut disparu, le petit homme, d’une mimique expressive, se tapota le front. Le choc, sortant, faut-il supposer, des limites d’un bon dosage, sembla déclencher en son être un ébranlement qui, brièvement mais farouchement, lui tordit les traits.
Il inspira un bon coup.
– Alors, où en sommes-nous ?
S’étant dirigé vers l’ordinateur, il lut sur l’écran :
– « Il inspira un bon coup… Alors, où en sommes-nous ?… S’étant dirigé vers l’ordinateur… »
Il s’interrompit. J’avais frémi : heureusement qu’il n’était pas remonté d’un poil en amont, prenant Noémie sur le fait !
– Parfait, tout suit comme lettre à la poste. Chers hôtes, si nous passions aux choses sérieuses ? Il ne me surprendrait pas que vous ressentiez certaine somnolence. Pas de quoi s’alarmer.
