Ezistezistepa - Georges Richardot - E-Book

Ezistezistepa E-Book

Georges Richardot

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Beschreibung

« En ce qui concerne EZISTEZISTEPA, qui me paraît résumer l’essence de « l’inexistentialisme », bravo ! Vous y faites éclater les structures de la pensée, dans l’esprit et dans la lettre. A vous suivre aux quatre vents de l’absurde et de l’anarchie littéraire, je me suis bien amusé comme vous avez dû vous-même le faire à l’écrire, et je gage que Raymond Queneau et, pourquoi pas, Bobby Lapointe y auraient trouvé leur bonheur. »
René Reouven, Alias René Sussan
Grand prix de littérature policière, Grand-prix de la Science-Fiction française, Grand prix de l’imaginaire…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Georges Richardot, consommateur attentif d’huile d’olive vierge (en l’occurrence, non impliquée dans quelque martyrat autre que celui de la langue française) naquit dans la zone d’influence de l’imagerie Pellerin d’Epinal, il y a des lustres, lesquels, dit la légende, sur son passage, tour à tour s’allumaient puis s’éteignaient. Il décida à Vence à une date non encore décédée, prenant toute sa place d’Inexistant dans l’emblématique Vie des saints, suivie d’une méditation pour chaque jour de l’année du Père Jean-Etienne Grossez, tenue à jour à cette seule intention par la succession de S. J. chargés du suivi.
(A mon fils.)

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Seitenzahl: 328

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Georges Richardot

EZISTEZISTEPA

Nouvelle édition, entièrement refondue

 

 

Au Père Jean Étienne Grossez, S.J.,

à Paul-Désiré Trouillebert,

et à Pierre Larousse,

sans qui à tout jamais

eût paisiblement inezisté

cette turpitude pseudo-littéraire.

 

« Il y a des écrivains ravalés,

dangereux loustics,

farceurs au quarteron,

sombres mystificateurs,

véritables aliénés,

qui mériteraient de peupler Bicêtre. »

 

(Lautréamont, Les Chants de Maldoror)

PremiÈre partie

Chapitre 1

Faux début – Qu’on n’aille pas s’affoler dans les chaumières ! –, à seule vocation d’exorciser les démons familiers de l’auteur, tout en servant de base à une ultérieure leçon de stylistique.

 

Ce matin-là, à vue de nez raisonnablement nasal, il y avait dans l’air quelque 3,4 millibars d’acidité. Sortant, comme en chaque début de printemps, les reliques de leur patronne vénérée, dans l’espoir de la débarrasser des odeurs de moisi, les amis de Sainte-Absolute ne faisaient pas davantage recette que les années précédentes. L’escorte canticante se limitait à un quarteron d’inconditionnels vieillissants, dont la ferveur masquait mal la nostalgie d’uniformes détournés des lustres auparavant par leurs rivaux héréditaires : les salutistes.

Je m’acquittai d’une toilette légère mais nourrissante, apte à me tenir lieu à la fois de douche et de petit déjeuner, puis, après m’être vêtu d’une sélection des choses habituelles sous nos latitudes, avoir descendu l’escalier, dont, comme chaque matin, mon instinct me glissait dans l’oreille qu’il ne rêvait que de me rendre la pareille (Me descendre, pour ceux qui !), je m’efforçai de faire sonner mon talon droit sur un trottoir dont la sonorité ne s’améliorait pas avec l’âge.

Ce n’était là que le début d’une journée ordinaire…

Eh bien, non ! Au fur et à mesure que se déroulait ma pérégrination, je relevais nombre d’indices donnant à penser que, s’il s’agissait bien d’un début de journée, il n’allait pas être vraiment ordinaire, en d’autres termes… on m’aura compris !

Au hasard : exabrupto, une femme mûrissante m’apostrophe d’un friselis de la lèvre inférieure. On prend ou on laisse ! Pour moi,chers nouveaux compagnons de fortunes diverses, l’absence d’ambiguïté subliminale du signal me fait toucher du doigt le bord de mon chapeau, ce qui, si l’on retient le fait que je suis nu-tête, équivaut à une fin de non-recevoir clairement déguisée.

 

Poursuivant dans cette veine, je pourrais ajouter au tableau d’autres touches : un poète célèbre, dont le nom m’échappe, traînant en laisse un homard imbu de lui-même, lequel s’y adjuge l’occasion inespérée d’un strapontin dans l’histoire littéraire ; une machine à cueillir les haricots, revendue au plus offrant par son propriétaire saisi par la débauche – et que, naturellement, la pauvre ne parvient plus à contenter, etc. Mais il n’est pas mauvais d’en garder pour les vieux jours, sans oublier les nuits qui les suivent, quand elles ne les précèdent pas !

 

À ce stade, ne conviendrait-il pas que je me présentasse, en espérant que la démarche vous vaudra quelque indulgence de ma part ?

Qui suis-je, pris isolément, sinon cette machine ambulatoire d’un mètre virgule septante-douze de hauteur, d’une épaisseur demeurant, le Ciel aidant, inférieure à la largeur, d’une teinte délicate sans être franchement malsaine, avec des yeux, des oreilles, des pognes – pour les menottes, fallait pas louper le coche à la libération –, des paluches aux poignets, des poignets aux bras, des bras à la cruche, des cataplasmes, des poils moins longs mais plus fournis désormais que les cheveux, eux-mêmes raréfiés, asphyxiés, madame, obstinés quand même, inintéressants de toute façon, ce qui, qu’on veuille bien leur rendre cette justice, ne fut pas toujours Leica (sic) !

Avec une bouche, des quenottes – maintes fois cassées, elles vont de pair (par paires aussi) avec les menottes –, des biscoteaux, un poilu, une verrue mauve, deux gnougnoufettes, une feuille de vigne prête à toutes les vendanges, des rotules, des clavicules, des molécules, des ventricules, des monticules, des mandibules, des globules, des vestibules, des testibules…

Bref, comme tout un chacun, votre serviteur existe ; vite s’apercevra-t-on que c’est de là justement que vont découler ses difficultés, et, par voie de conséquence, les moins imméritées des vôtres !

Chapitre 2

Venant à point nommé rassurer le lecteur, qui déjà tendait la main vers son pébroque.

 

Vais-je l’avouer, renonçant ainsi sans contrepartie au bénéfice du doute ? Au fil du chapitre précédent, il est patent que j’ai cédé à certain penchant que mes intimes – il fut un temps où j’en avais deux ou trois à la fois – ne se faisaient pas faute de déplorer. J’entends par là une recherche débridée d’originalité, volontiers ficelée de provocation, que les plus mal intentionnés des susmalmentionnés ci-dessus qualifiaient de lourde, absconse, périmée, postsurréalisante, racoleuse, roborative, flamboyante, jubilatoire, inconvenante, latino-celtique, décadente, quelquefois – ça, je ne suis pas près de le pardonner –, à connotation anglo-saxonne, en ixe mots : de perfidement, d’obscurément, de débilement géniale. Ah, ces « Petit coquin ! », ces « Où c’est qu’il va chercher tout ça ? », ces « Givré, ce c… ! », dont le souvenir insubmersible roucoulant dans mes oreilles érémitiques persistera à transcender en sacerdoce mon humble labeur !

Après cette prise de conscience, dont, j’imagine, les péripéties vous importent peu – ne vous excusez pas, mes vermisseaux redondants, on s’habitue –, me voici concluant qu’après tout chacun n’a que ce qu’il mérite. D’où ma décision de reprendre à zéro ce début, dans un style plus conforme à des ambitions (Qu’on ne s’y trompe pas : les vôtres.) limitées. Mots d’ordre : clarté, accessibilité, authenticité, autorité – de la chose jugée –, chasteté, congruité, crédibilité, densité, dignité, doigté, efficacité, fermeté… nous arrêterons l’abédédaire à ce F bien français, avec, tout juste, en équilibre instable – tel, attendu, par, langue pendante, le fameux chien du fusil à fleur – un susucre d’acidité, revu lui aussi à la baisse !

 

Ce, on le conçoit, au détriment des mots de désordre (pour les sous-développés du dernier rang : mots d’ordre à rebours)1, auxquels, non sans un serment de cœur, je fais serrement de renoncer dès le prochain chapitre.

Ce nouveau début, remis à neuf, je le dédierai aux acheteurs de livres à plein temps et prix de vente indexé que, tel saint Taiseux-premier-du-nom prêchant dans le désert, je ne cesse d’appeler de mes vœux – jusqu’à présent sans réciprocité palpable !

Chapitre 3

« Tout juste un peu d’acidité dans l’air » : détail infime mais qui, Dieu merci, vient nous confirmer qu’on est parti pour repartir à zéro, et d’un bon pied !

 

Ce matin-là, il y avait tout juste un peu d’acidité dans l’air. J’avais passé le plus clair de la nuit à me retourner dans mon lit, tentant de résoudre, au moins pour la partie protubérante de l’iceberg, les problèmes qui m’affectaient.

Des problèmes ? Lesquels ? C’est un sujet sur lequel nous n’aurons que trop à revenir ; pour l’instant, contentons-nous de noter que ma réflexion avait été vaine.

Par pur besoin de diversion, arrosoir en main, je sortis sur le balcon rafraîchir mes géraniums. Même dilemme : lesquels ? Eh bien, ceux qui réclamaient. Il eût été contraire à mes principes de faire un tri, nous ne sommes pas à Nuremberg ! D’ailleurs, par ce beau matin de printemps, les bleus comme les rouges avaient fière allure.

Je ne pouvais en affirmer autant de moi. Il est vrai que je n’avais pas encore procédé à ma toilette. Je gagnai la salle de bains, où je m’acquittai des ablutions que, durant l’enfance puis l’adolescence, m’avaient, avec la pittoresque mais inflexible pudeur de l’époque, enseignées, alternativement – le haut et le bas – et respectivement, ma mère (dont il y aura fort à dire !) et mon père, ce héros au sourire si doux (il était percepteur).

 

Ah, mes crapouillots goutteux, j’oubliais de mentionner que j’avais pris mon petit déjeuner sur le pouce… le mien : célibat oblige ! Saturé par mes cogitations nocturnes, je n’aspirais, croyais-je alors, qu’à une rassérénante promenade, susceptible de ramener la serinité dans mon esprit serin.

Je passai des vêtements repassés par exception de façon passable ; j’ouvris, puis sur moi refermai la porte ; je descendis d’affilée mes deux étages, saluai au passage les boîtes à lettres sagement alignées dans le hall et me trouvai dehors, conjointement, faut-il le préciser ? à un grand nombre de quidams, indispensables à l’ambiance, sinon à l’intrigue pointant à l’horizon.

 

J’avais parcouru une bonne centaine de mètres quand me rattrapa la révélation de l’endroit vers lequel me portaient mes pas. Cette adresse, ne se communiquant que sous le manteau – particularité éliminant les vacances d’été et même Pâques, où l’on ne voit alentour que parkas et blousons d’aviateur –, qui diable avait pu me l’inséminer ? Je n’en gardais pas souvenir.

Cette circonstance, au reste, ne faisait que contribuer au mystère qu’en grand professionnel je sentais s’épaissir autour de moi.

« Bon, eh bien, m’interpellai-je, remontant le col de mon trench-coat, un des rares gestes que je ne tenais pas de mes géniteurs, mais de Douglas Fairbanks… en tant que narrateur, j’ai tout lieu de m’en féliciter, car le mystère, en même temps qu’il nous dispense, nous, les aristocrates de la plume, de fastidieuses explications, constitue un ressort romanesque irremplaçable, du moins dans certaines collections que, vous comme moi, chacun dans le cadre de ses activités et intérêts respectifs, respectivons infiniment, et restons prêts à réactiver au mieux des mêmes intérêts. »

Au demeurant, on ne peut exclure que, d’ici l’achèvement de cet ouvrage, j’aie mitonné quelques éléments de clarification propres à me concilier les esprits rationnels, qui n’ont que trop tendance à proliférer dans chaque entre-deux-guerres…

 

Peut-être, à ce stade du récit, ne serait-il pas mauvais que je réesquissasse une description sommaire de mon personnage principal – et, pour ce qui est du principal, mes mâchicoulis de tomate, comptez sur moi pour que ça ne reste pas un vain mot !

Antérieurement, placé par inadvertance dans la même situation, j’avais mal vécu l’appréhension d’être identifié : je songe aux contrôles tatillons de la Brigade du Chômage Organisé. Peu après qu’une tante, catholique jusqu’au bout d’ongles rognés par la contrition, m’eut, pour mes trente-trois ans, offert un blouson réversible, je mis au point la parade : retourner la réalité pour endosser son contraire. M’apprêtais-je à rejouer le coup foireux ? L’avenir le dira…

 

Il l’a dit. Voici donc le peu que vous avez à savoir de moi. Je suis plutôt petit, le cheveu et l’œil noirs autant que charnus, le sourire, quand en périphérie le hasard en amène l’aménité, accueillant mais terne (Voyez, là : exemple typique [et non qui pique, comme d’aucuns, souvent les mêmes, d’ailleurs, ne se priveraient pas de mettre dans la bouche de ma plume] de la supercherie : dans la réalité, c’est exactement l’inverse !), mains et pieds convenablement membrés, le nez au milieu de la figure (sur le devant, ce qui, dans l’axe, lui a suscité quelque émule – baptisé en catimimi (sic) « le bonheur des dames » – plus folâtre, du moins dans ses jours ouvrables)… à l’instar de la bouche, laquelle feint d’ignorer depuis combien d’années elle a connu, puis oublié les fièvres du samedi soir, des pectoraux de magnitude fort moyenne sur l’échelle de Richter (on les travaille), plus bas le nombril, plus plus bas l’attirail à peu près complet de tout homme raisonnablement masculin (ne pas montrer sa force pour avoir à s’en servir). Nous en resterons là, dans la mesure où, si je porte généralement chaussettes et chaussures, ce sont organes intermittents, qu’on saurait difficilement mettre sur le même pied, dès lors qu’on en détient déjà deux…

Finalement, mes otorhinos enrhumés de l’oreille, vous l’avez compris, le parti pris auquel – oh, la ruse ! – je me suis arrêté consiste à mélanger le vrai et le faux, ce qui, accessoirement, quand sera venu mon tour de tomber, tête la première, dans le domaine public, pourra donner matière à de passionnants jeux de société !

Après que je l’eus ainsi mis en pratique, je fus tellement séduit par le procédé que je décidai de l’étendre à l’ensemble de l’œuvre. Il s’ensuit que je ne songerai pas à celer que, malgré son positionnement sado-mosaïquement autobiographique, ce récit comportera maints faits, péripéties, intempéries, syllogismes, conjonctures et conjectures, hypothèses, demi-aveux, flatulences, rétractations, palinodies et autres prétextes à polémique, dont l’insolente débauche d’authenticité ne saurait tromper personne bien longtemps !

Chapitre 4

Réflexions de technique avancée, susceptibles d’être retirées dans les contextes de promotion et soldes.

 

En dépit de sa brièveté, le chapitre précédent appellerait une foule de commentaires, mais il n’est pas dans notre intention de chipoter le pain dans la bouche des critiques ! La présente intervention, magistrale et éclairante, se bornera donc à éclairer magistralement les changements les plus notables entre cette seconde version et l’antérieure (et non « rieuse »).

En bonne logique, nous nous pencherons d’abord sur la phrase d’entrée. On a abondamment glosé sur la portée toute spéciale, en matière romanesque, des incipits… à vos souhaits ! Si l’on compare ceux de nos deux versions, quelles modifications relevons-nous ?

Deux. La première saute aux yeux comme un collyre de l’institut Mérieux : « 3,4 millibars d’acidité » est remplacé par « tout juste un peu d’acidité ». Moins technique, plus sobre, surtout moins toxique, pour une efficacité à peine diminuée : bilan positif. Quant à la seconde… eh bien, à vous de jouer !

Vous restez secs ? Allons, c’est qu’au rang des chapitres, ladite phrase a rétrogradé du premier au troisième : elle y a perdu son importance stratégique, et, partant, la justification de plus amples développements – ce qui serait plutôt une bonne nouvelle pour ceux qui, se sentant déjà un creux, salivent à l’appel sous-jacent de la pause casse-croûte !Quand même, reprenons la leçon ! Entre les variantes de ces chapitres introductifs, ce qui essentiellement, aura évolué, c’est le ton, le climat. En dehors de quelques échappées dues manifestement à la main gauche, le style s’est simplifié, resserré. Dans le même esprit, on notera la suppression d’éléments anecdotiques (la procession, la jeune femme au friselis), pittoresques, certes, mais sacrifiés sur l’autel du box-office, par crainte de heurter des sensibilités multiples : intégristes, salutistes, féministes, jusqu’au-boutistes, psychanalystes, monothéistes, bref d’un peu tout le monde, ce qui, on en conviendra, en matière d’unanimité, équivaudrait à mettre la charrue avant le bœuf en plein pot-au-feu !

 

Cependant, des âmes sensibles, de penchants légitimistes notamment, ne vont-elles pas se prendre à regretter ces grands riens qui, à force, font ces petits touts suscitant les petites toux tapies derrière le gant en point de Calais des salonnardes et autres slalomeurs de l’intellect ?

Tenez : si à nouveau je retourne ma casquette, qui serait mieux placé que le modeste commentateur se présentant ainsi à vos yeux blasés pour vous donner une idée de ce que l’immodeste auteur de base était prêt à concocter, pour notre plus grande déductibilité ? Des exemples, on en a plein la tronche à Basile ! Et de prouver, clé en main !

 

Une ville de moyenne importance. Par une bouche d’égout, émerge un sous-marin atomique. Le commandant sort sur le pont et, simple coïncidence, ajuste sa casquette. Malgré les apparences, il ne ressemble à aucun acteur connu. S’apercevant que l’environnement ne lui est guère favorable car rien moins qu’aqueux (sans mauvais jeu de mots, même si on ne perd rien pour attendre)…

(Suite expédiée, plutôt expéditivement, en Annexe.Effectivement, après un vif échange de vues avec moi-même (les chaises ont volé), dans un souci mercantile d’apaisement, je me suis résigné à reporter la suite en Annexe. Rendez-vous là-bas aux vrais connaisseurs. Les autres, à moins, bien sûr, qu’ils ne mettent en quantité significative du vin dans leur eau… eh bien ces autres-là resteront les autres ! Il en faut aussi !)

Chapitre 5

Où, promis juré, on entre enfin dans le vif du sujet.

 

Chaque fois que l’expression « entrer dans le vif du sujet » me tamponne le tympan, je me sens visé au plus sensible : allez savoir pourquoi ! Comme, peut-être, il vous plaira de vous en souvenir, le quartier où je venais de pénétrer, et que je ne désignerai pas autrement, n’étant pas, après tout, le Guide Bleu, avait été ravagé, durant les années 80, par une terrible explosion de passiflore, entreposée sans précautions… l’explosion, pas la passiflore, inoffensive. Par bonheur, la catastrophe n’avait pas fait de victimes, en dehors d’une dizaine de représentantes de la gent féminine, dont la soustraction de l’espèce pléthorique ne risquait guère de se remarquer.

 

À la suite de deux ou trois pétitions de principe, le bloc entier avait été reconstruit en haut de gamme : trottoirs mi-larges de chez Hermès, chaussées antireflet réversibles, feux rouges attifés façon punk déstructuré, et, pour les immeubles proprement dits, faux marbre, épilé matin et soir, et, déferlant des ascenseurs, patchouli a giorno.

En dépit du temps écoulé et de semestrielles bénédictions pascales, alternées latin-français en sorte de quadrupler les chances annuelles, on n’y circulait encore qu’à pas feutrés – j’avoue n’avoir point songé à me munir du matériau voulu – et en baissant la voix, ce à quoi, par contre, je me pliai d’autant meilleure grâce que ma solitude ne m’incitait que modérément à la jacasserie.

Assuré de la bonne tenue de mon anonymat, ne manquant pas, le soir, au coucher, de le glisser sous le matelas, je franchis in petto – latin de cousine, traduction approximative : « en patins » – le portail fatidique.

 

Ainsi qu’il fallait s’y attendre, le hall est dallé de faux marbre, épilé de frais ; du patchouli sort à gros bouillons des ascenseurs, routinièrement en panne, toutes portes ouvertes mais fenêtres prudemment closes, comme à la maison.

Des secrétaires de tous acabits vaquent au traintrain habituel, portant des cafés dénués de qualificatifs – on ne saurait en garnir jusqu’aux percolateurs des entreprises –, ou d’épais dossiers dont, d’aventure, sortent une moustache de chat en alerte ou une nageoire frigorifiée de colineau, saisie juste avant le court-bouillon.

Infatigables, elles avancent, s’arrêtent, repartent, jamais au grand jamais ne reculent, saluent, se font saluer, répondent à un bonjour, puis à un guttural, maintes fois répété en chœur, guten abend, se tapotent la mèche, se papotent la pêche, expédient des baisers dans l’air à hauteur de petit bonhomme, courent pour les rattraper avant qu’ils ne retombent au sol, esquissent un pas de danse, un second, jamais au grand jamais – superstition – un troisième, se jettent au cou grassouillet du directeur, feignent de ne jamais, au grand jamais, avoir même envisagé de se jeter au cou du sous-directeur soûl, recollent d’un doigt humecté de salive les sourcils d’un jeune coursier ébahi et bâillant baillardement, essuient la cravate bon marché de l’homme à tout faire (connu pour ne rien foutre, serait-ce en pareille conjoncture), avec un mouchoir à initiales subtilisé à la pimbêche du Contentieux, alors qu’elle se contentionnait sous le premier échelon de sa hiérarchie à elle, trient les visites – d’un côté les gras souillés, de l’autre les maigres nichons –, classent semblablement les communications téléphoniques, un pas en avant, un pas en arrière, et on s’incline bien bas parce que, depuis l’ite missa est,on n’a pas – à quoi bon ? – renfilé sa petite culotte : « Hélas, cher monsieur, je ne peux pas vous le passer, il s’en est allé couper les joncs, la rirèèèètte, la rirèèèète, si t’as oublié ta faucille, t’es le roi des billes ! », « Pour sûr, madame de la main droite, dès qu’i reviendra, j’y ferai la commisse, à votre génie du polochon, tandis qu’on baisera et fera des ronds, traderidera traderideron ! », « Ah, m’sieur l’inspecteur des impôts et fraudes assorties, chez la crémière il est sorti. Ce qu’i va être désolé, ollé, d’êt’z’allé au lait ! I parlait encore de vous c’matin à m’sieur Remy Martin, pendant que la Manpower et moi, on faisait pipi dans le sous-main des gros malins ! »…

Mentionnons aussi des huissiers – les incipits, comme, entre eux, par dérision, les surnomment les catholiques repentis –, relisant les papiers gras de leur sandwich, d’autres qui, épongeant de la main gauche leur front moite de sueur, récrivent « L’assassin à la tache d’herpès », à moins que « La Chartreuse de Parme », deux fleurons de la Pléiade que je m’obstine à confondre, au grand dam de leurs respectives photos de couverture !

Plus modestement, des coreligionnaires – y a pas grand monde qui les blaire, mais faut bien du petit peuple pour les gros travaux – se contentent, deux doigts enfoncés dans la bouche, de siffler du whisky de contrebande, ou de traquer à travers les plantes grasses le cobra persifleur, ou grand pair à six coups – qu’on n’est même pas sûrs que c’est un cobra !

D’éminents représentants de la lie du grand capital, qu’on entrevoit derrière la porte des toilettes pour femmes, déguisés en papillons, se lissent les antennes au son du concerto pour enfant mineur de Chostakovitch, lequel, de là où il se terre, spécule sur une spectaculaire envolée, pas volée, de droits de hauteur.

Par contre, aucun chef de service en vue : faut dire que c’est l’heure de la chasse au snark, mais qui c’est qui pourrait avoir envie, eux, de les attraper, nonobstant leurs beaux caleçons des étrennes ?

Bon, comme vous l’avez pressenti, voici que, goulu récidiviste, je retrempe le pied dans les eaux bouillonnantes de l’exagération. Allons, deux petits coups sur le crâne, toc toc… vous verrez que, gentillement, tout va se remettre en place !…

Chapitre 6

Deux petits coups sur le crâne, voyez comme, gentillement, tout se remet en place !

 

Fendant le public avec cette assurance que je tiens de ma mère, laquelle fut coach (Le mot, alors, n’ayant pas encore été importé, on ne savait pas très bien comment désigner la chose, autrement que d’un doigt incertain lui-même de l’intonation comme des connotations.)… coach et, murmurait-on, occasionnelle égérie du champion belge des buveurs de bière, qui, avant de l’être – champion, sinon Belge –, championnait chez un coiffeur de la grande banlieue, où, même si ce n’était pas la circonscription de mon père, circonscrit, vu ses qualités de diplomate, à l’arrondissement de Dommartin-les-Angles, ce dernier m’emmenait quand j’étais enfant, ce qui explique que tout se passait gentillement dans notre petit monde, et, par voie de conséquence, mon assurance actuelle, même sujette à quotient – passablement familial en l’occurrence. On ne sait que trop ce qu’il advient des misérables qui, ayant bénéficié d’une enfance malheureuse, croient malin de se revancher en emmerdant les gendarmes, et aussi leurs parents, même même pas gendarmes…

Mais voici déjà qu’au lieu de dire maigre comme je me l’étais promis, je digresse, et nous n’avançons guère, serait-ce en direction d’un hypothétique néant qu’il m’arrive, comme dans pas bien longtemps, d’évoquer à mots à peine couverts ! Eh oui, partis comme nous sommes, au cent douzième chapitre vous n’ignorerez plus rien de mes antécédents (de ma « traçabilité »), à moins, bien sûr, que la démarche justifiant ma présence en ces lieux, clairement claironnée par le titre de la présente relation, n’ait, dans l’intervalle, abouti, ce qui, entre autres résultats, entraînerait que, lesdits antécédents, je les perdrais, alors que, de votre côté, vous n’auriez même pas un nombre indéterminé de chapitres à vous mettre sous le lard de l’index !

 

Mais, aux esprits « chagrains » dans le pétrin, ne donnons pas du boulanger à moudre ! Fendant le public, donc, je porte mes pas vers celle des secrétaires qui me semble la plus réceptionniste. À mon approche, elle escamote le livre qu’elle lisait d’un doigt manucuré et m’accueille d’un sourire résolument barbaragouldien.

Avec la pondération d’un exhibitionniste entrouvrant son loden XXL, quitte à le déflorer – à défaut de « la » : jamais le premier soir –, je lui expose mon problème. En échange, elle aligne un sourire à peine moins barbapapagouldien que le précédent, en même temps qu’un jeton sur lequel je suis invité à inscrire de chic un nombre choc, compris entre 3,1416 et 6,5596 (Référence cinglante à l’ancien € ?)

Après l’avoir remerciée d’un sec claquement de talons, mortifié, quant à lui, de se perdre sans gloire dans la moquette, je me dirige, ne détestant pas les défis, vers l’ascenseur me paraissant le plus en panne.

Une petite équipe, qu’à son équipement pointu – poinçons, alênes, lancettes, trocarts, burins, étampes, pics, piolets, etc. – je subodore spécialisée dans les appontements pointilleux – avec sans doute un niveau d’appointements tout aussi pointifiant –, feint d’être là par accident. D’un geste, je les interpelle, d’un second, je désigne l’ascenseur, d’un troisième ma modeste personne, et, du post-pénultième, les étages s’amassant au-dessus de nos têtes avec une tendance à un embonpoint caractérisé frais généraux.

 

La négociation est vite bouclée. Je n’y laisserai qu’une partie de mon anonymat – ne gloussez pas, petits drôles : il m’en reste plus, j’ose y prétendre, que ce dont vous-mêmes disposerez de toute une vie !

Le premier obstacle sur mon parcours, que, vu notre haut niveau de réserves en adjectifs en ce début de récit, je n’hésiterai pas à qualifier d’initiatique, est franchi ; ruminant les pensées élevées livrées avec ledit qualificatif, je peux, en appuyant sur le bouton ad hoc, procéder concomitamment à l’élévation corporelle, ce qui nous épargnera une dichotomie toujours traumatisante !

Chapitre 7

Où l’on commence à se sentir dans le vif du gras du sujet que ça en deviendrait vite insoutenable !

 

En plus de l’étage, l’autre face du jeton mentionnait un numéro oscillant entre 0,00 et 4,21. D’un pas point trop éloigné d’un joli qualificatif laissé à l’imagination de ce lecteur inventif dont il nous arrive à tous de rêver, je me dirigeai vers le bureau portant, conventionnellement arrondi, ce chiffre.

Je frappai. Après plusieurs secondes d’attente, qui me semblèrent longues du fait que j’étais seul, sans personne sous la main à qui distiller en guise de mise en train les traditionnels commentaires météo-nécrologiques, suivis de quelque parenthèse judicieuse, propre à donner un aperçu de mon charme, de l’étendue de ma culture, de ma complexité peut-être, en tout cas de mon sérieux, induisant une crédibilité sans faille ; pour, d’un enchaînement naturel, confier, ou feindre de confier, un souci, ne concernant certes pas que moi, au demeurant peut-être exagéré, sinon imaginaire… « Vous savez ce que c’est : on se fait des idées ! D’ailleurs, des gens comme vous (mimique ambivalente) ne sont pas forcément les plus menacés ! », jusqu’à voir l’inquiétude le (ou la) gagner, son front se plisser, sa pomme d’Adam (ou d’Ève) avouer la laborieuse déglutition, sa main droite se crisper sur la crosse du parapluie (ou le réticule), son pied gauche chercher préventivement derrière lui (ou devant elle) un appui… Je dus m’arrêter là, car la porte s’ouvrait. Une jeune femme blonde bien que de taille moyenne, portant des lunettes en sautoir (De compétition, parce que vous le valez bien !) et vêtue d’un corsage vanille sous un tailleur très mode, couleur parachutiste atteint de la malaria, m’invita à la suivre d’un agitement de l’index droit à hauteur d’épaule, expressif mais entaché d’une familiarité contre laquelle j’aurais pu invoquer la clause dite du « ma-pauvre-petite-figurez-vous-que-nous-ne-tartinons-pas-les-mêmes-rillettes », ce pour me précéder, d’une démarche dont le chaloupement eut à peine le temps de se mettre en place (la saison ne faisait que commencer), jusqu’à un salon empli de monde.

 

Il ne restait qu’un siège libre, je m’en emparai. J’avais conscience d’être la cible des regards. Impavide, je me penchai sur la table basse, couverte de revues écornées, dont je cueillis la première venue. Il s’agissait de Maisons et Jardins. Je l’ouvris à la page 34, mais, y trouvant une publicité Épeda, la sautai, et, à la suite, d’autres feuillets souffrant à l’inverse d’un déficit d’images, pour finir par me plonger dans un article assez équilibré du point de vue iconographique, traitant des grands nettoyages de printemps.

N’ayant pas encore sacrifié à cette ancestrale coutume, j’écornai un coin de ma mémoire, ainsi assignée à me rappeler de téléphoner, dès mon retour, à ma vieille copine Noëlle – coordonnées par le 3615, « Eziste », rubrique « Béziers et ses environs » –, pour l’inviter un prochain week-end, à la seule condition qu’elle laisse à la maison sa terreur en culottes courtes de gamin, son ignoble cabot, son chat boulimique, son transistor pourri et sa vieille tante hémiplégique. Je ne rapporte l’anecdote, dont je ne doute pas que d’aucuns seront tentés de contester la nécessité, qu’afin d’en tirer la leçon que, pour peu qu’on soit bien structuré mentalement, avec une bonne combinaison de vie intérieure et de sens pratique, le temps perdu peut déboucher sur de bénéfiques contreparties.

Pas mécontent de la haute tenue de mes réflexions, je me résolus à affronter mes compagnons. J’allais même me permettre de les dévisager à tour de rôle, fixement mais sans arrogance, l’air de diffuser à la ronde, d’un ton léger, correspondant à briser la glace et en déposer deux ou trois cubes dans d’imaginaires verres tendus : « Chers amis, ne vous mettez point en frais pour moi ! Je suis comme le temps de la moisson ou des semailles, comme Jupiter tonnant ou Vénus à sa proie attachée, comme le lilas en fleurs ou la gelée de groseilles dont on n’a pas hermétiquement fermé le bocal, je ne fais que passer ! »…

Ce fut alors qu’une constatation me frappa. Ces bonnes gens parlaient, mais je n’y entendais couic !

Ce n’était pas qu’il y eût, de mon côté, surdité, même passagère ; le reste, je le percevais normalement : un ronron-glouglou-ronron provenant de la climatisation, les bruits assourdis de la rue, ceux d’origine humaine – petite toux légèrement acide (Les 3,4 millibars… « juste un peu » : tu repasseras !), reniflements distingués, froissements d’étoffes. Non, c’étaient ces personnages, leur voix seule, que je n’entendais pas !

D’ailleurs, s’en accommodant sans états d’âme, ils paraissaient affectés d’analogues carences. Un couple entre deux âges entreprit de se quereller. La dispute tourna à l’aigre. Ils se dressèrent. L’homme administra à sa compagne une gifle d’une violence à fleur de peau. La main traversa sans s’y arrêter le visage comme les deux âges en balance de la malheureuse. Néanmoins, elle poussa un cri offusqué – que je n’entendis pas –, et sortit en claquant la porte, ce dont je perçus, disons, un bon tiers, sinon une petite moitié !

Je surmontai mon effarement : d’expérience, ne savais-je pas qu’en matière de roman romanesque, même français, dès qu’on entre dans le vif du sujet, il n’est rien qui ne puisse se produire ?

Chapitre 8

Qui, sans trop chercher la petite bête qui monte (Dieu, que ces bestioles se décident un jour à tâter de la descente !), tendrait à démontrer qu’un « Tiens ! », qu’on aura, vaut largement la moitié de deux « Tu l’auras. », qu’on n’est pas près de tenir !

 

Or donc, je vous le demande : surmonter mon effarement pouvait-il suffire ? Fichtre non : bercé dès ma tendre enfance par les doux accents de la table rase de Pascal et de la brouette cartésienne, je portais en moi l’impérieux besoin de comprendre !

Dans le no man’s land où, échangeant des regards désorientés, les aphones et moi étions en passe de nous enliser, il fallait bien que quelqu’un fît le premier pas ; haussant intérieurement les épaules, je m’y résolus. Puisqu’il semblait difficile de briser le silence de ces égarés qui, pour incapables qu’ils fussent de se faire entendre, ne s’en montraient pas moins intarissables, j’allais rompre le mien.

Il était de bon ton que j’usasse d’une entrée en matière : je la cherchai des yeux. Elle me fut fournie par la constatation que la pièce ne comportait pas de fenêtres. J’usassai donc…

– Chers amis (Peur de rien !), excusez-moi d’interrompre votre babil ! Quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment il se fait que cette pièce ne comporte pas de fenêtres, contrairement à un usage répandu jusqu’aux confins les plus retirés de la chose ronde où nous cohabitons, ce verbe, au demeurant, n’impliquant nullement une communauté de vêture qui ne ferait qu’aggraver notre embarras !

Vous vous en doutez : je n’espérais pas vraiment d’éclaircissements sur un sujet dont, à vrai dire, révérence parler, je me tamponnais le corbillard ! Il en venait, de ces foutus éclaircissements, fort bien ; il n’en venait pas, c’était tout comme ! Par contre, ce à quoi, telle une corde de violon s’apprêtant à vibrer sous un menuet de Menuhin, tendait ma démarche, c’était à me permettre d’affirmer haut et fort que j’étais tombé là sur une tribu de pingouins à visage humain dont le langage, calqué sur le nôtre, n’était pas audible, à la différence, au moins théorique, de ce dernier.

Je m’attendais à les voir, en gentils cobayes qu’ils s’honoreraient d’être – mais cette fois tournés dans ma direction, détail verrouillant la crédibilité de l’épreuve –, remuer les lèvres sans qu’il en sortît davantage de sons… Ouiche ! Imaginez-vous qu’ils se mirent bel et bien à jacasser, tout comme vous et moi dans nos bons jours, avec aptitude à se faire entendre, chacun excipant d’un organe vocal conforme, dans la gamme des tonalités et coloris, aux sexe, physique, typologie du sujet émetteur. Et ça y allait, comme s’il pleuvait des cornes de hibou !

– M’sieur, faites excuse !

– Qu’est-ce vous avez éjacté, mon prince ?

– Quoi qu’il a, çui-là, qu’on comprend goutte à ses dégoiseries ?

– Mon bon monsieur, si c’est une extraction de voix, vous devriez essayer les distillations de fleur de béthune !

– Et les cataplasmes à la cire des urticaires !

Etc., etc. Bon, la cause paraissait entendue, mais, en dehors d’elle, sur ce plan précis d’être auditivement pris en charge, les choses étaient loin d’être jouées ! Ces quidams ne montraient pas de mauvaises dispositions à mon égard, néanmoins le problème de communication restait entier. Solution ? Pour qui (on se demande d’ailleurs par quelle combine tordue) aurait, ancré à l’esprit, le motif de ma présence dans ce lieu mi-public, déjà, le phénomène serait moins surprenant. Pour les autres, efforçons-nous de résumer la situation. Ces malheureux, soit je ne les entends pas, soit ils impactent mes tympans, mais, alors, c’est moi qui d’eux, entendre, ne parviens macache à me faire.

Après tout, hoquettera-t-on, quoi d’extraordinaire ? De nos jours, on voit ça tous les jours ! D’accord, d’accord, mes galupiaux galopants, mais, en l’occurrence, ce qui coinçait sévère, c’était le niveau atteint par la chose. Quand on déplore : « Impossible de s’entendre ! », on s’exprime au figuré. Tandis que, là, mes interlocuteurs présumés et moi pataugions dans un premier degré qui n’avait ni le goût ni la couleur du pastis, mais en était bel et bien, et du sans eau !

 

J’ai toujours sur moi un bloc sténo. Ce n’est pas que je pratique cet art : je le laisse à ces dames, puisqu’avec la blanquette de veau, c’est un des quelques-uns où elles excellent. Point davantage ne me rangé-je au nombre de ceux que vous verrez s’arrêter en pleine rue pour noter une pensée profonde. Vous remettez le carnet dans votre poche, et, six mois plus tard, la pensée profonde, vous la retrouvez mélangée à un vieux chewing-gum échappé de son emballage ou au préservatif de votre dernière montée de galanterie en ascenseur !

Simplement – Voyez qu’il n’est pas dans mes intentions de vous sceller aucun de mes petits secrets ! –, quand je me promène, il m’arrive d’arracher deux ou trois feuillets et d’en semer les fragments, comme pour marquer ma piste. Ce comportement remonte à l’adolescence. Mon psychiatre l’appelait le complexe du Petit Poucet. Lui-même, qui portait le nom prédestiné de « Logre », en avait un autre, de foutu complexe, et, pas rien qu’une fois, je dus le tenir éloigné du divan à force ruades de mes brodequins de scout à bout ferré, le sien, entre parenthèses, de bout, déferraillé ou non, risquant surtout d’être plombé !

Des années plus tard, le hasard m’ayant fait le croiser, je voulus lui ouvrir la voie du repentir. Mordicus, il argua qu’il s’agissait d’une thérapie de choc que j’avais eu tort de refuser, rien que pour voir si ça fait aussi mal que le prétendent les complotistes. Je feignis d’accepter l’habillage, préférant toutefois décliner son invitation à le suivre dans sa garçonnière, histoire, sous le sceau de la réconciliation, d’admirer sa collection de bottes, dont certaine, me décocha-t-il en flèche du Parthe, n’attendait toujours que certaine partie de ma personne, qu’il aimait croire encore doté d’un juvénile libre arbitre, pour assumer une retardataire mais complémentaire vocation !…

Ce qui, d’ailleurs, pour en revenir à notre récit et au carnet, ne m’empêcha pas d’y griffonner, avec, aux lèvres, un sourire mince : « Messeigneurs, serait-il indiscret de vous demander la raison de votre plérothique (sic) présence en ces lieux ? »

Que n’avais-je point écrit là ? Ce fut un beau tohu-bohu ! Dressés, véhémentement, ils s’étaient tournés vers moi, et ça te gesticulait, ça te piaillait, pas croyable ! Dans la confusion, il me semblait distinguer – je ne saurais garantir l’exactitude latérale des termes, m’étant, à chaud, attaché à l’esprit – des « Hi » et des « Han », des « Plouf » et des « Scratch », des « Chris Evert-Lloyd » et des « J.K. Huysmans », des « Incipits » et des « Vise sa pute ! », des « Vrai de vrai, la pute est un homard minuscule » et des « Mais non, crétin, c’est la puce ! », même des, d’une traite, « Quand les hirondelles volent haut, elles réduisent le risque de faire tomber les cheminées »… Sans oublier les inévitables « 6,55957 millibars d’acidité dans l’air »…

La bonne volonté de ces infortunés n’était pas en cause. Avec leurs pauvres armes, ils tentaient d’abattre la barrière se dressant entre nous, barrière dont je ne parvenais pas moi-même, c’est dire le niveau où se croisaient les fers, à déterminer la vraie nature.

Pour sortir de l’impasse, il n’y avait pas trente-six mille solutions ! Intuitivement, j’avais la certitude que les trente-cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf premières s’avéreraient inopérantes ; j’allai droit à la suite. Ostensiblement, je me raclai la gorge. Le résultat ne se fit pas attendre ! Avec un ensemble du plus joli effet, ils s’immobilisèrent, les uns sur un pied, les autres sur une potentielle jambe de bois.

Il y avait des bras en l’air ; il y avait, en nombre à peu près égal, du moins parmi l’échantillon masculin, des mains dans les poches ; il y avait, sans distinction de sexe, des bouches encore ouvertes, d’autres ayant sagement cédé au réflexe anti-mouches de se refermer. Il y avait tout ce désarroi d’un groupe humain ou assimilé, trop longtemps laissé livré à lui-même ; en face, moi, imperturbable, et, les exigences de l’historicité me contraignent à le mentionner, superbe, ainsi érigé sur le pavois de mon isolement !

 

Ne voulant pas laisser à la mayonnaise le temps de retomber, oralement et sur un registre frisant la démagogie, je réitérai ma question :

– Dites donc, les gnangnans, puis-je vous requérir ce que vous venez branlotter dans le coinstot ?

N’en doutez pas, mes crustacés cuits-assez : j’avais, de l’interpellation, soigneusement pesé les termes, dosé chaque intonation. Mes compagnons de hasard se détendirent.

Ils se rassemblèrent pour un bref conciliabule, après quoi ils se rassirent, à l’exception d’un quinquagénaire, déjà bien rassis faut dire, portant beauf dans un costume gris anthracite, boutonné sur une chemise saumon, elle-même ficelée d’une mince cravate cabillaud vinaigrette, l’air sûr de lui en dépit d’une calvitie naissante et d’un nez, eussent ricané les mauvaises langues, à poinçonner les cartes de visite gravées à l’entrée d’un concert de Heavy Metal.

Non sans une solennité couverte, il ne pouvait l’ignorer, par les droits du citoyen, sur lesquels, le cas échéant, on ne manquait pas d’imaginer se greffant une sorte d’immunité parlementaire au petit pied, il vint vers moi, sur ses grands à lui (pieds), et, avec une dignité que bien des cigognes chevronnées lui auraient enviée, attendit que je lui donnasse papier et stylo.

Quand je les lui eus donnassés, il se mit à écrire, sous le regard circonspect, dans l’ensemble plutôt confiant, de ses mandants…

Chapitre 9

Diable, que peut bien avoir écrit sur le carnet de notre sympathique héros le quinquagénaire au complet gris anthracite et à la chemise saumon ?

 

Quand l’homme à la chemise saumon eut fini de faire courir sa plume, il me tendit son message. Je le lus, d’abord « sotto voce » (Mes amis, ces expressions : la senteur de garrigue !), puis, me souvenant de ce que l’assistance ne risquait pas de m’entendre, à voix haute, non sans respecter une ponctuation ne brillant guère par l’exubérance, ainsi qu’on pouvait s’y attendre de la part d’un zigotomatique se prévalant, au titre de seul appendice visible, d’un nez à curer en marche arrière la source de la Durance !

Mais, me demanderez-vous, avec un soupçon – justifié – d’impatience, qu’avait bien pu écrire le susdit (voir titre) ? Ayant déposé le libelle, je ne vois pas de raisons de vous en priver ! Le voici donc…

« Monsieur le nouveau venu sachez que contrairement à ce que vous semblez penser le secret qui nous rassemble ici mes compagnons et moi n’a rien de honteux. Un jour chacun depuis le cocon de sa petite vie tranquille nous avons réalisé que nous n’existions pas. Par un matin de froidure ayant eu sous le manteau vent (frisquet) de cette adresse nous nous y sommes rués partant du principe qu’il est préférable d’avoir plusieurs cordes à un seul arc que l’inverse. Depuis au rythme des saisons nous attendons. »

De ma dextre appropriée, je repris les instruments scripturaux. En capitales, je traçai ce mot, issu de la terminologie cabalistique et suffisamment syllabique pour couper court à toute velléité de contradiction : « LECLILLANTÉROUA ! ».

Ils s’entre-regardèrent. Furent-ils, au fond d’eux-mêmes, dépités ? Ils m’en épargnèrent la contrition. L’homme à la cravate cabillaud-vinaigrette – alias le quinquagénaire au complet gris anthracite, ou encore le même à la chemise saumon – alla se rasseoir parmi les siens, et nous retournâmes à nos activités – je devrais dire : à nos inactivités respectives.