Argentine : Le tango des ambitions - Camille Lavoix - E-Book

Argentine : Le tango des ambitions E-Book

Camille Lavoix

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendreVous avez largué les amarres. Le vieux continent est derrière vous. Cap sur Buenos Aires, le symbole jusque dans les années 1960 de tant d’espoirs de réussite et d’aventure pour des millions d’émigrés européens.Bienvenue en Argentine, où le drame semble se lover dans les moindres recoins. Ici, la passion s’étale. Les frontières sont un mythe. Le spectre d’un pays blessé par des décennies d’incurie et de populisme pèse sur les esprits comme les mélodies nostalgiques du tango.L’âme de l’Argentine est un long sentier battu par les vents de Patagonie. Elle plane sur les vignobles ensoleillés de Mendoza et les prairies verdoyantes de la Pampa avant de se fracasser dans le ressac des chutes d’Iguazu. Elle vous fait frissonner, mais engendre une envie folle de retourner dans ce pays des confins.Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il raconte, au gré d’une plume passée comme un pinceau, les hauts et les bas d’une nation en pleine convulsion. Pour mieux en raconter les passions. Et nous faire partager les contradictions de ce (toujours) nouveau monde.Un grand récit suivi d’entretiens avec Osvaldo Bayer, Verónica Giménez Béliveau et Marta Inés Minujín.Un voyage historique, culturel et politique afin de mieux connaître les passions argentines. Et donc mieux les comprendre.EXTRAITLa journée commence toujours avec un goût de medialuna (littéralement « demi-lune », le croissant version argentine) et de maté. D’Ushuaia à Salta, de Buenos Aires à Mendoza, on remplit des thermos d’eau frémissante. Il serait impensable de ne pouvoir siroter du maté jusqu’au soir. Le nom de l’infusion traditionnelle vient du quechua mathi, qui désigne la calebasse, le récipient dans lequel on boit l’amer breuvage. Que le soleil se lève sur un bidonville de la capitale ou une estancia traditionnelle de la Pampa humide, c’est toute une nation qui lève le coude à l’unisson. On ne boit pas le maté chacun dans son coin. On le fait passer, comme le calumet de la paix. L’amertume de la boisson chaude vient calmer à la perfection une bouche saturée de l’épais sirop qui recouvre les medialunas. Un accord parfait à célébrer : la culture amérindienne est plus souvent occultée que combinée à celle importée du Vieux Continent par l’immigration.A PROPOS DE L’AUTEURJournaliste installée en Argentine, Camille Lavoix collabore avec la presse francophone et hispanophone (L’Obs, Mediapart, Le Temps, El Universal et Expansión).

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Seitenzahl: 105

Veröffentlichungsjahr: 2015

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.

Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.

¿ Que yo me contradigo ? Pues sí, me contradigo.

Y, ¿ qué ? (Yo soy inmenso, contengo multitudes)

Je me contredis ? Oui, je me contredis, et puis quoi ?

(Je suis immense, je contiens des multitudes)

Walt Whitman

À ma famille française,

Gracias a mi familia argentina, Marina y Agustín

AVANT-PROPOS

Pourquoi l’Argentine ?

« Les Arabes n’ont pas besoin de mettre des chameaux dans leur Coran pour qu’il soit arabe » ironisait Jorge Luis Borges1. « Nous n’avons pas non plus à nous sentir obligé d’écrire sur les gauchos (le cow-boy de la pampa) buvant un maté (l’infusion traditionnelle) » sermonnait le plus illustre des écrivains argentins lors d’un discours2. Por favor, ne forcez pas le trait supposément argentin.

S’il fallait tout de même trouver une caractéristique à l’âme argentine, ce serait celle d’un pays au grain de folie (parfois) salutaire, éternellement décalé, pour le meilleur et pour le pire. À l’heure d’écrire ces lignes, les Argentins s’apprêtent à élire leur nouveau président, le 25 octobre 2015, et le pays continue de revendiquer ses positionnements peu orthodoxes sur l’échiquier géopolitique. Lesquels, d’ailleurs, ne datent pas d’hier. Le monde d’après 1945 condamnait Hitler et la Shoah ? Juan Perón qualifiait « d’infamie » le procès de Nuremberg. Vladimir Poutine se met à dos l’Europe et les États-Unis sur fond de guerre en Ukraine ? La présidente sortante Cristina Kirchner tendait, en 2015, la main au président russe.

Éternellement hors-cadre, sur liste noire au vu de ses dettes3, l’Argentine ressemble un peu à une grande dame folle. Et pourtant, il fait bon se frotter à sa névrose. Buenos Aires, la ville dotée du plus grand nombre de psychiatres au monde, n’est que le début du voyage de déconstruction. Ici, rien n’est figé. Le premier lycée transsexuel du monde y a ouvert ses portes dans le quartier de Chacarita. L’intégration autrement.

La mirada a Europa, ce regard tourné obsessionnellement vers l’Europe mise sur un piédestal, fait partie de l’ADN argentin. Autant que les racines indigènes qui sortent de terre et revendiquent leur lopin. Le résultat de cette recherche identitaire permanente ? Une schizophrénie aiguë : architecturale, morale, politique, géographique. Le pays interdit l’avortement. En est-il pour autant conservateur ? La première transsexuelle touchant une retraite en Amérique latine est Argentine. Les telos, ces hôtels uniquement dédiés au sexe où l’on entre par le parking en toute discrétion, sont légion. Difficile de savoir si ces établissements ouvrent l’appétit ou coupent la faim : l’un des plus grands consommateurs de viande au monde, l’Argentine affiche un taux record d’anorexie. Autre exemple : la porte de l’Argentine reste grande ouverte à tous les migrants d’Amérique du Sud, sans restriction. Mais ceux-ci sont loin d’être traités à l’unisson. L’exploitation est de mise pour les Péruviens et Boliviens, qui cousent et dorment dans les ateliers clandestins.

On continue ? La capitale argentine se veut « verte » mais à la nuit tombée, Buenos Aires prend des allures de tiers-monde. Les cartoneros descendent dans la rue, éventrent les poubelles et ramassent les cartons qu’ils chargent dans des charrettes parfois tirées par des chevaux épuisés. Au petit matin, quand on distingue les silhouettes titubant sous le poids des déchets, on reconnaît encore trop souvent de nombreux visages d’enfants. Le travail infantile, justement, reflète les profondes inégalités de l’Argentine. L’enfant des classes aisées peut y être choyé comme enfant-roi ou fashion victim s’initiant au polo tandis que le rejeton des classes laborieuses est courbé dans les champs, travaillant dès le plus jeune âge pour assurer sa subsistance. Se rendre de Buenos Aires vers la province s’apparente, dans ces conditions, à passer une frontière.

L’Argentine est aussi le pays des grands écarts. Entre la capitale, où vit un tiers de la population, et le reste de son immense territoire. Entre ses zones désertiques de la Terre de Feu, au bout du monde, et les plus grandes chutes d’eau de la planète près du Brésil, à Iguazú. Entre le désert caillouteux du Nord-Ouest, tout près de la Bolivie, et les grands espaces cultivables où le soja (transgénique) règne en maître.

L’Argentine ne manque pas de cartes postales : elle offre toutes les couleurs, toutes les déclinaisons, des montagnes vert anis puis vert fluo, rouge ocre, puis rouge sang. Comment ne pas apprécier les vignes aux pieds des Andes désertiques ornées de cactus, ce Far West sorti de nulle part, comme posé là ? Mais le plus intéressant est de débusquer des pépites au sein d’un apparent chaos.

Au milieu des klaxons du micro-centro (le plein centre de Buenos Aires), en ouvrant l’œil, on tombe sur un temple bouddhiste caché derrière l’apparence d’un restaurant japonais. Le seul d’Amérique latine avec, comme relique, l’autel d’un temple de Hiroshima qui a, selon la légende, mystérieusement survécu aux bombardements. Toujours à quelques encablures de la Casa Rosada, le palais présidentiel, le vieux libraire qui officie au milieu d’une architecture haussmannienne discute, lui, volontiers de l’époque où il relisait les textes du « petit Borges » pour lui filer un coup de main.

« Tranquilo » répètent sans cesse les Argentins.

Tranquillement, l’Argentine enivre de son charme fou, de son intensité, de ses différences. Et nous embarquons dans la folle danse de ses ambitions, à faire pâlir le plus hardi des tangueros (danseurs de tango).

1. Jorge Luis Borges (1899–1986) est une figure incontournable de la littérature du vingtième siècle.

2. El escritor argentino y la tradición.

3. L’Argentine a fait faillite en 2001, faisant défaut sur 100 milliards de $. Des fonds d’investissements spéculatifs dits « vautours » ont racheté la dette à très bas prix et ont refusé de participer à la renégociation de celle-ci en 2014, donnant lieu à un nouveau défaut de paiement.

Le tango des ambitions

La journée commence toujours avec un goût de medialuna (littéralement « demi-lune », le croissant version argentine) et de maté. D’Ushuaia à Salta, de Buenos Aires à Mendoza, on remplit des thermos d’eau frémissante. Il serait impensable de ne pouvoir siroter du maté jusqu’au soir. Le nom de l’infusion traditionnelle vient du quechua mathi, qui désigne la calebasse, le récipient dans lequel on boit l’amer breuvage. Que le soleil se lève sur un bidonville de la capitale ou une estancia 1 traditionnelle de la Pampa humide, c’est toute une nation qui lève le coude à l’unisson. On ne boit pas le maté chacun dans son coin. On le fait passer, comme le calumet de la paix. L’amertume de la boisson chaude vient calmer à la perfection une bouche saturée de l’épais sirop qui recouvre les media-lunas. Un accord parfait à célébrer : la culture amérindienne est plus souvent occultée que combinée à celle importée du Vieux Continent par l’immigration.

La place principale de Buenos Aires a été baptisée en hommage à la révolution de mai 1810. Bien qu’elle célèbre l’indépendance acquise aux dépens de la couronne espagnole, la Plaza de Mayo est construite sur le modèle ibérique et ses alentours ont une architecture résolument parisienne. Bouillonnante, souvent bercée de soleil et de musique, la place est foulée au petit matin par d’innombrables messieurs en costume-cravate se rendant au palais du gouvernement, à la banque centrale ou aux diverses institutions du pays concentrées en l’endroit. On repassera pour le cliché de « l’Indien ». Ici, les visages sont plus pâles que métissés. Ils pourraient être Français, Espagnols, Italiens, Allemands, Anglais. Comme nombre de bâtiments et noms de rue. Nos sens en éveil s’amusent à discerner continuellement, dans un jeu de miroirs déformants, nos similitudes et nos différences. Dans le chassé-croisé sous les arcades coloniales, les femmes ont les cheveux qui tombent jusqu’aux reins. L’œil non avisé s’arrête sur les épaisses semelles compensées – les fashionistas locales les appellent plataformas – qui remplacent les talons jaillissant des bouches de métro. Les papilles aussi goûtent au jeu des différences en passant par la fromagerie. Le Reggianito, du parmesan ou presque ? Les nombreux immigrants italiens venus peupler l’Argentine à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle2, nostalgiques de leur cher parmesan, lui inventèrent un petit cousin très similaire.

Recommencer à zéro en s’inspirant de l’Europe peut certainement donner un savoureux mélange des genres quand il s’agit de fromage, mais c’est un vrai problème identitaire, en dehors du milieu culinaire. Il y a peu encore, l’Argentine s’entêtait à oublier son passé indigène, comme si son histoire avait commencé par l’immigration européenne.

Cependant, les temps changent et, en 2013, le débat a fini par emporter les statues de la Casa Rosada, le palais présidentiel. Sur décision de la présidente Cristina Kirchner3, l’explorateur Christophe Colomb s’est vu déboulonné et remplacé par la résistante Juana Azurduy. Cette dernière, aux traits indigènes, lutta pour la libération du joug colonial. Il s’agissait donc, officiellement, de retirer le symbole d’un colonisateur – précisons que Christophe Colomb n’a pas découvert l’Argentine mais les Caraïbes – et d’ériger en lieu et place celui d’une « héroïne de l’indépendance », offert par la Bolivie.

Les statues, les symboles, l’histoire officielle provoquent encore de vives discussions dans un pays qui a célébré le bicentenaire de son indépendance en 2010. Presque oubliée de nos livres d’histoire, l’Amérique latine discute en revanche toujours avec passion de notre passé et du sien. Pas seulement sur les bancs de l’école : chacun essaie de le récupérer politiquement. Le remplacement de la statue de Christophe Colomb devant la Casa Rosada était un clin d’œil à Hugo Chávez, président du Venezuela de 1999 à 2013, lequel avait fait subir le même sort aux statues de son pays. C’était aussi un acte de soutien explicite au président bolivien, Evo Morales, qui avait offert celle de Juana Azurduy peu avant l’incident de son interdiction de survol en Europe4. Dans un même discours, la présidente argentine défendit à l’époque le remplacement monumental et fustigea « ce qu’ils ont fait à Evo en Europe, comme si cinq siècles ne s’étaient pas écoulés et qu’ils voudraient nous humilier ».

Le passé se débat, mais surtout, le passé se chante. Les peines de l’Argentine, sa grandeur perdue, ses opportunités de gloire manquées, son ambition frustrée se déclinent dans le répertoire du tango. L’un des plus célèbres, chanté par le maître Carlos Gardel avant sa mort en 1935, enjoint à « vivre avec l’âme accrochée à un doux souvenir ». Volver, revenir, c’est le titre de cette ode au retour aux origines. On y reviendra.

Les petits-enfants de la place de Mai

Le rapport des Argentins au Vieux Continent est à la fois conflictuel et admiratif. Le plus souvent, celui-ci n’est pas conspué, mais mis sur un piédestal. À Mendoza, les habitants aiment venir se promener au parc dont les grilles en fer forgé ont été fabriquées en Écosse. À Tandil, on s’enorgueillit de la place centrale copiée sur le jardin parisien du Luxembourg, avec ses statues importées de l’Hexagone. En Patagonie, on sert le thé comme au Pays de Galles5 et on célèbre à coups de scones l’amitié entre les deux pays. Gallois et Argentins ont en commun un passé de lutte contre les Anglais. Les Argentins s’y sont frottés durant la guerre des Malouines6 et les vétérans de ce conflit perdu campent désormais en permanence sur la place de Mai. Juste à côté d’un autre groupe de dames, bien plus connu celui-là, et qui se réunit chaque jeudi, depuis 1977. Un fichu noué sur la tête, elles font le tour de la place principale de Buenos Aires, inlassablement. Ces mères et grands-mères ont commencé à occuper les lieux en pleine dictature, pour protester contre l’assassinat de leurs enfants et l’enlèvement de leurs petits-enfants nés dans les prisons des juntes successives7