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1958, j'ai sept ans en banlieue parisienne et je découvre les cicatrices de l'après-guerre. Mon terrain de jeu, ce sont les ruez de Bécon les Bruyères, l'escalier de mon immeuble, la vie présente et passée de mes voisins. Dans ce monde si mystérieux des adultes, mon grand-père est un guide espiègle et attentif.
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Seitenzahl: 229
Veröffentlichungsjahr: 2022
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- Rue de la femme morte (roman noir)
- Vendredi Saint (roman noir)
- Au plus Barjo (roman noir)
- Cochin’blues / avec François Clavel / (aventures marines)
- Carnets de voyage / avec Jacqueline Féret / (récit voyage)
- Oiseaux rares et rapaces dans une brume d'été (fiction politico-policière) Editions Jean Luc Lesfargues - Lyon 1982.
- Les Oubliés de Galathée / avec François Clavel /(Récit aventure) Editions Michel Lafon - Paris 1998.
À mon Grand-père et à mon Vieux.
Cher Lecteur,
Cap’tain Philip est né loin de la mer, dans une banlieue rouge, au creux d’un méandre de la Seine. Comme tous les Capitaines, il a d’abord été écolier. Il fallait bien commencer par là…
Donc, bienvenue aux éditions Traboule et dans cette comptine qui évoque une enfance heureuse et lointaine, un quartier disparu, une population évanouie dans un temps dissolu, qu’une autre a aujourd’hui remplacée, plus jeune, plus dynamique, plus uniforme, plus interchangeable, plus imposable, mais possiblement moins pittoresque.
Souvenirs d’enfances, fresque historique, frasques de voisinage, j’espère que chacun y trouvera son compte… En attendant, bien sûr la suite prochaine des aventures de mon Capitaine au-delà de ce bar du Bout du monde…
J ai 7 ans en banlieue parisienne. Mon terrain de jeu, ce sont les rues de Bécon les Bruyères, l’escalier de mon immeuble, la vie présente et passée de mes voisins... Dans ce monde si mystérieux des adultes, mon grand père est un guide espiègle et attentif.
************
…
Je suis né à la veille d’un été torride, celui de 1952 et on m'a prénommé Philippe (le maréchal était mort en prison l’année précédente, n’y voyons là qu’une coïncidence), Thierry, comme un grand-frère, qui n’a vécu que quelques mois, René enfin comme mon parrain, qui était ingénieur aux chemins de fer et incidemment comme mon père.
Mon grand-père, lui, se prénommait André. Il m’a appris l’allemand et les échecs. Il est mort quand je venais d’avoir huit ans. Mais il a longtemps marché à mes côtés pendant que le monde changeait autour de nous.
Papa et sa grande sœur, Suzy étaient déjà nés quand mon grand-père a été blessé dans les tranchées pendant la grande vorace. Peu après, ma grand-mère est partie avec un aviateur fraîchement décoré pour avoir mitraillé les pauvres types d’en face depuis son biplan.
Suzy était très belle. Je ne le sais que par de vieilles photos, sur lesquelles on la voit jouer avec Géry, son petit garçon et mon frère ainé sur la plage du Lavandou en 1942, l’année où elle est entrée dans la résistance.
Elle a été arrêtée et exécutée l’année suivante en Italie. C’est donc mon grand-père qui, après avoir élevé seul Papa et Suzy, a élevé son petit-fils Gery dans un modeste appartement de la rue Danton à Levallois-Perret, à deux pas de la porte Champerret.
Par les hasards successifs propres au conflit qui embrasait alors le monde entier, Papa s’est retrouvé pompier dans le XVIIe arrondissement de Paris. Toujours à deux pas, donc, de cette rue Danton, et bientôt sans logement, lorsque, un beau matin, l’immeuble, où il avait installé sa petite famille de l’autre côté de la Seine, tout près de la gare de Bécon-les-Bruyères, fut éventré par une bombe américaine.
Alors que s’achève l’année 1943, les voilà donc tous les trois, grand-père, fils et petit-fils, un peu à l’étroit, trois étages au-dessus de la boucherie chevaline du 29 rue Danton à Levallois-Perret. D’autant plus à l’étroit que le grand-père est compositeur et que par contrecoup, le petit appartement est encombré d’instruments de musique de toutes sortes…
Maman et mes aînés étaient heureusement réfugiés dans la cave pendant le bombardement, qui a réduit le foyer en poussière. Ils sont alors partis s’installer à la campagne chez mes autres grands-parents… Le temps que « ça se calme »...
Mais, comme on le sait, ça mettra encore deux ans à se calmer. Par chance, la campagne en question était celle d’Alençon, l’une des premières qui sera libérée !
Papa faisait l’aller-retour en vélo quand il avait une permission. Paris Alençon, ça fait un bout en vélo ! Il emmenait néanmoins son neveu Gery sur le porte-bagage car, longtemps avant d’être pompier, il avait été orphelin lui aussi… Orphelin d’une mère partie vers d’autres amours… Orphelin néanmoins. Et du coup pensionnaire à droite, à gauche et finalement dans un très bon lycée parisien.
Là, il arriva que Jaco, son meilleur ami, étant fils de marin au long cours, Papa suivit Jaco à l’école d’hydrographie. École dont ils sortirent tous deux avec le magnifique brevet de « capitaine au long cours » quelques années plus tard. Bien sûr aucun armateur n’a jamais confié le commandement d’un de ses navires à un tout jeune homme sortant de l’école, même aussi magnifiquement estampillé ! Restait donc à faire ses classes…
L’heure du service militaire étant venue, ils se portèrent tous deux volontaires pour les sous-marins et firent leur temps comme enseignes sur la base de Bizerte, avant de commencer à parcourir les mers du monde sous le fier pavillon de la compagnie des Messageries Maritimes. C’est ainsi, presque à leur insu, qu’entretemps l’Espagne fut déchirée par la guerre civile, l’Italie écrasée sous la botte fasciste, tandis que l’Allemagne nazie dictait sa loi à ses voisins d’Europe centrale… Et qu’en France, les années et les gouvernements passaient...
Mais voilà qu’après maintes dérobades, la France et l’Angleterre se décident finalement à déclarer la guerre à l’Allemagne. Papa est aux antipodes sur un petit cargo mixte, qui assure la liaison entre les îles françaises du Pacifique et l’allié anglais, ou plus exactement son condominium australien.
Au cours de ses précédents congés, il a prestement épousé une jeune fille de bonne famille, qui est aussi la meilleure amie de la fiancée de Jaco, et l’a tout aussi prestement ramenée sous les tropiques calédoniens, où mon grand frère est né dans la foulée…
En métropole c’est la « drôle de guerre »… Et bientôt l’armistice, aussitôt suivie de l’appel du « grand Charles ». D’allié, le condominium britannique devient ennemi et voilà Papa et sa petite famille embarqués dans une sale histoire où les équipages des navires français s’écharpent ; « loyalistes » versus « gaullistes ». S’ensuivent pour Papa, arrêts de rigueur, internement en Australie, fuite vers l’Indochine… La petite famille voit du pays ! Apprend à se débrouiller par voie de conséquence…
De fuyard en mer de Chine, à pompier porte Champerret, il y a eu forcément du gros temps à traverser ! Mais je n’étais pas encore là pour m’en faire une idée… Ma grande sœur, elle, faillit bien naître sur le bateau qui ramenait la famille à Marseille après ces pérégrinations de fortunes diverses, au pire d’une énorme tempête au large du cap de Bonne Espérance. Mais la nature étant bien faite, elle patienta jusqu’à l’arrivée à Marseille…
Marseille où tout avait commencé justement, trois ans plus tôt, un matin de décembre 1938. Ce matin-là, Maman avait sorti d’un tiroir de la lourde malle bleue, que deux matelots venaient juste d’apporter dans la cabine, le cahier tout neuf où elle n’avait encore écrit qu’un titre : « Carnet de voyage ». La couverture toilée du petit cahier était sans doute robuste puisqu’elle a survécu aux tempêtes, bombardements et déménagements divers des soixante dernières années.
************
J'ai huit ans maintenant. Je rentre de l'école. Mon grand-père est mort pendant l'été, alors que j'étais en colonie de vacances à la montagne.
Le chemin est long jusqu’à la maison. Il faut d’abord passer devant l’école des filles, qui est beaucoup plus neuve que la nôtre. En face, il y a la marchande de bonbons où l’on s’arrête quand on a quelques pièces. Elle vend des roudoudous mais aussi des osselets, des billes en terre, des agates et des gros calots en verre qui valent respectivement cinq et dix billes en terre dans la cour de récré. On entre toujours à plusieurs dans la boutique mais rien à faire, elle a les yeux partout la grosse. Et malgré ses cent kilos, elle est rapide comme l’éclair…
De l’école du Cayla, on est cinq ou six à rentrer vers la gare de Bécon, mais quelquefois, il y a des bagarres et on n’est plus que trois… Car Francis, Bruno et moi, on ne se dispute jamais ! D’ailleurs c’est nous qui habitons le plus loin. Du coup, on finit toujours par se retrouver tous les trois.
En sortant de la rue du Cayla, il faut d’abord longer les hauts pans de mur lézardés des usines Hispano-Suiza, qui ont été bombardées pendant la guerre et laissées en l’état. Les quelques plaques de verre armé encore en place sont percées de dizaines de trous étoilés à la taille des balles de mitrailleuses. Des toits, il ne reste en suspend que des enchevêtrements de poutrelles métalliques rouillées. On ne peut pas rentrer, mais par les fissures on peut voir l’intérieur… Il n’y a plus rien. Juste un immense terrain vague jonché de ferrailles qu’on dirait tordues par la main d’un géant et ça et là, des petites crottes de plastique fondu de couleurs vives, qui nous intriguent beaucoup.
Plus loin, on longe le grand marché, puis la rue du « Prisunic », qui n’est pas très longue, jusqu’à la place de Belgique d’où part le pont qui enjambe la voie ferrée et que prennent ceux qui habitent « de l’autre côté de la gare ».
Entre la halle aux légumes et la caisse d’épargne s’ouvre le boulevard Clémenceau vers le pont de Levallois, où il faut passer la Seine pour aller chez mon grand-père. Mais nous trois, on traverse toute la place pour prendre l’avenue de la liberté, en face, où il y a tous les commerçants et qui conduit à la place de la gare. Juste après la crémerie, on tourne dans la rue Gallieni qui est très longue, elle, parallèle à la voie ferrée.
Là, au coin, dans la vitrine du marchand de jouets, il y a quelquefois plusieurs trains, qui roulent à toute vitesse et se croisent dans tous les sens avec des ponts, des tunnels, des passages à niveau, et même une gare où les trains s’arrêtent le long du quai, où attendent des passagers et des porteurs, qui poussent des diables chargés de valises.
Bien sûr, on reste scotchés de longues minutes devant la vitrine quand les trains tournent et ensuite il nous reste toute la rue Gallieni pour imaginer encore une fois comment unir nos forces pour construire un circuit chez l’un d’entre nous...
Le père de Francis est d’accord sur la base d’une plateforme en contreplaqué qu’on hisse au plafond avec des poulies et des cordelettes exactement comme un séchoir à linge. Chez moi, c’est mon grand-frère qui est pour, mais sa chambre est trop petite ! Dans celle de ma sœur, il y a tout juste la place de déplier mon lit le soir et de toute façon, elle invite souvent des copines, avec qui elle s’enferme pour fumer en cachette ou faire des blagues au téléphone. Bien sûr, moi je peux rentrer en loucedé en frappant le code sur la porte, mais pour le train faut oublier ! Reste Bruno dont le pavillon dispose d’une grande buanderie en sous-sol… Mais là, c’est la guerre qui est à craindre, à cause des nombreux frères et sœurs, surtout les petits…
Il y a encore beaucoup de boutiques collées les unes aux autres de chaque côté de la rue jusqu’au « Bécon Palace », où on traverse toujours pour déchiffrer les affiches, même si elles ne changent qu’une fois la semaine. Ensuite il y a quelques immeubles. Francis habite dans le premier sur le trottoir de droite et moi dans le dernier sur ce même trottoir. Après il n’y a plus que des pavillons et Bruno habite l’un des derniers de la rue sur l’autre trottoir.
Cette histoire de trottoir de droite de la rue Gallieni m’a longtemps posé des problèmes sérieux, dans la mesure où il était effectivement à droite quand on regardait vers la gare, mais à gauche quand on rentrait de l’école. Du coup, c’était un sacré casse-tête quand on me parlait de la droite ou de la gauche ailleurs… J’essayais mordicus de m’orienter par rapport à la rue Gallieni en regardant vers la gare et mes contorsions subséquentes intriguaient nombre d’adultes sans imagination.
Francis est devenu enseignant chercheur en géologie, Bruno photographe, et moi marin à mon tour. Sur les bateaux, cette histoire de trottoir s’est arrangée d’elle-même… Bâbord était d’un coté, tribord de l’autre, dans quelque sens qu’on se tournât et pas de trottoir à l’horizon de toute façon !
Le matin, en partant, on croise souvent le même monsieur. Il n’est pas vraiment vieux mais il boite vilain, avec le pied en dedans. En fait, lui, à cette heure, il rentre du boulot. Il est gardien de nuit aux usines « Chaussons », à Courbevoie. Il a vraiment une drôle de touche avec son béret enfoncé jusqu’aux oreilles, sa vareuse d’ouvrier et son vieux sac de toile marine en bandoulière. Ce qui nous fait rire – mais bien sûr on se retient – c’est qu’il bégaye sévère le gars et ce tic rigolo avec ses sourcils pour aider les mots à sortir… Ce qui l’est moins, c’est que je sens bien qu’il vit tout seul ce monsieur-là, depuis longtemps et comme définitivement… Et qu’à part nous, il trouve personne à qui parler sur le chemin. Même si son usine est encore bien plus loin que notre école.
Pour mon grand-père, Papa et Maman sont bien embêtés. Ils savent que je l'aimais beaucoup. Ils le savent d'autant mieux, qu’à la maison comme en vacances, je parlais beaucoup avec lui. Du coup, ils n'ont pas voulu m’annoncer la mauvaise nouvelle le jour où je suis rentré de la colo. Après ils savaient plus trop comment faire ! Comme, en dehors des vacances, mon grand-père ne venait à la maison que le dimanche, je crois qu'ils attendaient le dimanche suivant, quand je demanderais pourquoi Grand-père n'était pas là. Mais de mon côté, dans ma tête, je parlais chaque jour longuement avec mon grand-père quand j’étais en colo et même depuis mon retour à la maison. Du coup, la question ne m’était pas venue.
En colo je ne m’étais pas vraiment fait de copain et là-bas, quand je m’isolais au pied d’un grand arbre pour parler avec mon grand-père, savoir où il était exactement me préoccupait peu. J’allais toujours sous le même arbre à cause de la mousse qui couvrait ses racines et dont l’odeur et la consistance me rappelaient celles du grand chêne sous lequel Grand-père et moi nous installions pour la matinée l’été précédent. C’était au fond du parc de « l’hôtel de la Grosse Pierre », en haut d’un col du massif des Vosges.
C’est avec mon grand-père que j’avais passé les deux étés précédents car j’étais, parait-il, encore « trop petit » pour partir en colo. Papa et maman venaient de Paris le week-end avec la traction Citroën et nous faisions de longues promenades dans la forêt tous les quatre. Mais le reste de la semaine avec mon grand-père, on était trop occupés pour aller se promener…
Le coude d’une racine du grand chêne avait été dressé et formait une table ovale sur laquelle avait été gravé un échiquier. C’était beaucoup plus amusant de jouer là que dans le salon de l’hôtel. Beaucoup mieux pour parler allemand aussi, comme mon grand-père me l’expliqua un jour…
Tous les habitants de ces ballons des Vosges parlaient aussi bien l’allemand que le français. Cependant la langue qu’ils étaient tenus de parler en public était celle du vainqueur de la guerre immédiatement précédente et comme, des guerres, il y en avait, bon an mal an, une par génération, cela aurait pu singulièrement compliquer les relations familiales. En fait, il n’en était rien, m’apprit-il... Dans les fermes on continuait à parler le même patois de père en fils, même si les garçons en âge d’être soldat étaient enrôlés tantôt d’un bord, tantôt de l’autre. Le rythme de la ferme, lui, était réglé en patois et après chaque nouvel armistice, ceux qui revenaient reprenaient le travail où ils l’avaient laissé, avec juste, chaque fois, un peu plus d’acier, de bronze et de cuivre dans les sillons des labours.
Ce qui m’amusait beaucoup avec mon grand-père, c’est qu’une fois rentrés à Paris, personne autour de nous ne savait de quoi nous parlions tous les deux, pas même mes parents ou mes frère et sœur. Certes, pour ma grande sœur, dont je partageais la chambre, je n’avais pas de secrets. Mais c’était quelque peu intéressé… Je voulais qu’elle m’apprenne l’italien, qu’elle-même apprenait au lycée ! Comme ça, nous pourrions partager nos secrets toute la journée à l’insu de tous et pas seulement le soir dans la chambre, comme ça avait toujours été le cas.
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Je suis assis sur le seuil de l’immeuble de Francis, les pieds dans la neige. Assis n’est d’ailleurs pas vraiment le mot. Ecroulé conviendrait mieux… J’ai eu du mal à arriver jusque-là. Je sentais mes jambes faibles et j’ai failli m’étaler plusieurs fois depuis la place de Belgique. À chaque fois ma vue s’est brouillée et mes jambes ont fléchi.
– Ça va aller ? » me demandait Francis, inquiet, en me rattrapant au vol…
La neige tombée pendant la nuit était devenue une vilaine gadoue. Du coup, ça glissait moins qu’au petit matin, quand on s’était retrouvés comme chaque jour pour partir à l’école. Bruno n’était pas là. Il est malade depuis deux jours. Il a fait vraiment très froid les jours d’avant. Plus froid qu’on n’avait jamais vu. Francis m’a parlé tout au long du chemin de retour et, à la fin, ça allait mieux. Une dernière fois, avant de monter chez lui, il m’a demandé :
– ça va aller, t’es sûr ?
Pour toute réponse, j’ai vite confectionné une boule avec un peu de neige encore propre et je l’ai lancée vers lui à travers le hall. Ma boule s’est écrasée sur la porte vitrée de la concierge, au pied de la cage d’escalier. Et, là où j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou, je me suis simplement laissé tomber sur la marche, à l’endroit même où j’avais ramassé la neige, et mon dos a glissé contre le demi-battant fermé de la grosse porte en bois. À travers l’autre battant qui se refermait doucement sous son propre poids, je guettais la loge de la concierge dans l’ombre du hall. Mais rien ne se passait et je ne perçus même pas le déclic de la lourde porte qui se bloquait.
C’est dans mon lit que j’apprends la suite… Marie-Louise, une vieille dame qui habite juste au coin de la rue, m’a trouvé là, dans cette encoignure de porte, inconscient, les mains à moitié gelées, à deux cent mètres de chez moi et m’a ramené à la maison. Jusqu’à ma porte même, au troisième étage du 5 rue Condorcet.
Maman d’abord affolée, s’est ensuite confondue en remerciements auprès de Marie-Louise. Mon intuition est celle d’un enfant de huit ans – que je sois joueur d’échec avéré, bilingue et même bientôt trilingue si ma grande-sœur veut bien s’en donner la peine, n’y change rien – déjà suffisante néanmoins pour que je perçoive sans ambiguïté que, si cette gratitude est sincère, elle n’en est pas moins quelque peu gênée…
Effectivement, la porte à peine fermée, Maman a dit à la femme de ménage qui s’apprêtait à partir :
– Marie-Louise a bon cœur malgré tout…
Ce dont mon intuition d’enfant de huit ans eut l’immédiate certitude, c’est que ce « malgré tout » contenait un mystère qu’il me faudrait percer…
En fait de mystère, c’est une longue histoire. L’histoire de Marie-Louise et de ses fils, bien sûr ! Mais aussi celle du quartier, des rivalités troubles et autres petites – et moins petites – rancunes de l’immédiat après-guerre.
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Jusqu’à ce jour, Marie-Louise était pour moi une dame aux cheveux blancs repliés en chignon, souvent accoudée à un balcon du deuxième étage, à l’angle de la rue Gallieni et de la rue Ambroise Thomas. Elle ne sourit jamais, Marie-Louise. Et je ne sais pas pourquoi je n’ose pas la saluer ; même les fois où je la croise sur le trottoir, devant chez elle, quand elle rentre les poubelles où balaie le pas de sa porte.
On ne peut pas dire qu’elle a un air sévère, encore moins revêche ou distant, mais plutôt qu’un écran invisible la sépare des passants. Son regard n’a rien d’absent, pourtant ses yeux ne se détournent pas à votre passage, ni ne cillent. Son visage n’exprime que le silence. Vous avez juste la sensation d’être transpercé et un sentiment de gêne vous envahit.
Bien sûr, c’est ce que moi, petit garçon, je ressens. Surtout quand je suis seul, forcément. Mais à force de voir les gens descendre devant moi du trottoir de la rue Gallieni pour traverser la rue Ambroise Thomas, puis remonter sur le trottoir d’en face, juste sous le balcon de Marie-Louise, sans jamais lever la tête, je sens bien que je ne suis pas tout seul à me sentir aussi mal à l’aise en traversant cette rue sous le regard neutre.
Pourtant Marie-Louise fait face, les deux coudes appuyés sur la rambarde du balcon, le regard immobile, fixé sur le carrefour, été comme hiver.
Bien sûr, si je la croisais dans l’un des deux magasins de la rue Ambroise Thomas, l’épicier ou le boulanger, je ne pourrais pas me défiler ; je serais bien obligé de la saluer poliment. Mais justement, ça n’est jamais arrivé… Pourquoi ? C’est une vraie question. Car j’y ai croisé tous les autres habitants de notre pâté de maison ! Et pas qu’une fois en plus, puisque ça fait plusieurs années déjà que Maman m’envoie chercher chez le boulanger la demi-baguette qui manque pour le dîner ou quelque chose d’aussi urgent chez l’épicier « d’en bas ».
Evidemment, aujourd’hui, il pourrait paraître curieux à certains qu’une maman envoie son petit garçon de sept ou huit ans faire des courses à sept heures du soir, heure à laquelle il fait nuit depuis longtemps entre les mois de novembre et février dans l’agglomération parisienne. Mais, à la fin des années cinquante, dans un quartier de banlieue où tout le monde connaissait tout le monde, justement, ça ne l’était nullement.
J’expose à l’intention de ces derniers la topologie très simple de l’environnement immédiat du 5 rue Condorcet, où mes parents ont emménagé huit ans avant ma naissance.
Le pâté de maison est à peu près carré, coincé, en quelque sorte, entre la voie ferrée et cette longue rue Gallieni dont je vous rebats les oreilles depuis un moment.
Au sud, la rue Condorcet, où il n’y a que trois immeubles dont le nôtre, au numéro 5, je l’ai déjà dit, qui fait le coin avec cette fameuse rue Gallieni. De l’autre côté de la rue, ce sont des pavillons. La rue Condorcet est en quelque sorte une frontière nette entre le quartier de la gare de Bécon, construit d’immeubles érigés au cours de la première moitié du siècle, et l’ancien quartier de Bécon-les-bruyères, vaste zone de pavillons de banlieue plus anciens, qui s’étend le long de la voie ferrée, jusqu’à la gare d’Asnières.
Au nord enfin, la rue Ambroise Thomas, avec un pavillon récent construit au dessus de deux garages, dont l’un est occupé par la traction de Papa. Vaguement incongru, il contribue néanmoins à tenir à l’écart la maison de Marie-Louise, qui n’a que trois étages et fait donc l’angle, elle aussi, avec la même rue Gallieni, d’un immeuble de cinq étages (comme presque tous ceux du quartier avec le plus souvent un sixième sans balcon et légèrement en retrait de la façade pour les chambres de bonne), en rez-de-chaussée duquel se trouvent les deux boutiques qui nous intéressent…
Imaginons donc qu’au dernier moment, juste avant que Papa ne rentre du bureau, Maman constate en mettant la table avec ma sœur et moi – ou avec moi seulement si c’est l’année où ma sœur redouble sa terminale chez les bonnes sœurs, ou même l’année suivante, quand elle bûche le concours d’entrée pour devenir prof de gym – qu’il manque un petit truc, qu’on est un peu juste en pain, par exemple, ou qu’on n’a pas assez de lait pour demain matin. Bon, je donne des exemples, parce que si c’est un truc plus pointu, genre café ou vin et qu’il faut du coup aller jusqu’à la gare, c’est ma grande sœur que Maman dérange malgré ses révisions et tout. Mais c’est pas souvent, parce que Maman fait sa liste tous les jours avant d’aller au marché et c’est rare qu’elle oublie quelque chose ! Ce qui l’est moins, c’est qu’il y ait une connerie de faite dans la cuisine… Genre faire dégringoler du placard la boîte de sucre ou de farine, voire pire, flanquer une bouteille par terre en ouvrant le frigo.
Mon frère, lui, se coltine les trois étages avec deux seaux à charbons. Avec l’escalier de la cave, bien casse-gueule en plus, ça fait quatre ! Une première fois de bon matin, pendant que Maman prépare le café, une autre après dîner, pendant qu’on débarrasse la table moi et ma sœur. Il remonte toujours juste avant les nouvelles de huit heures, qu’il écoute avec Papa sur EUROPE N°1.
Le charbon c’est lui. On l’emmerde pour rien d’autre… Ça n’a jamais été remis en question.
C’est vrai que quand il fait très froid, il faut qu’il descende une seconde fois avec sa lampe, pour un seau supplémentaire. La lampe, c’est pour éviter de redemander à la mère Coudrette (la concierge) d’allumer la lumière de la cave, puisque l’interrupteur est dans sa loge.
Ils peuvent plus se voir en peinture, Patrick et elle, depuis que mon frère a été obligé d’aller chercher son vélo à la fourrière, parce que la « mère Coudrette » avait fait venir les flics sous prétexte qu’un vélo traînait dans « sa » courette…
Donc, quand on veut descendre à la cave, on frappe au carreau de la mère Coudrette en gueulant « lumière », comme si elle était sourde. Quand Patrick a les deux mains prises avec les seaux, il est bien obligé d’en passer par là ! Mais chaque fois qu’il peut l’éviter…
La chaudière est dans la cuisine et la seule autre corvée de mon frère est de la repeindre chaque année juste avant la rentrée avec une peinture argentée spéciale, parait-il ! Tellement spéciale, qu’il en a fait toute une histoire quand j’en ai utilisé un demi verre à moutarde pour repeindre mon vélo…
Quand ça barde en Algérie, c’est sur Oran ou Alger qu’ils règlent la radio, Papa et lui. Mais c’est sur les ondes courtes et mon frère a bricolé une antenne, qui fait tout le tour des plafonds de la salle à manger et du salon. Ça fait deux fois qu’il se fait étendre au bachot « matélèm », le frérot, mais pour la radio, les amplis et tout ça, il est au poil. Quelquefois, ils se rabattent sur Madrid ou Genève quand il y a trop de friture sur les autres. Papa comprend l’espagnol et mon frère l’apprend au lycée ; mais pas sûr qu’il soit beaucoup plus fort qu’en maths, parce que c’est toujours Papa qui traduit après.
C’est jamais des bonnes nouvelles ! Et la plus mauvaise, c’est que mon grand-frère a presque l’âge de partir en Algérie. J’ai compris ça l’autre jour, quand Papa expliquait à Maman que le seul moyen pour mon frère d’obtenir un sursis était d’intégrer une grande école. Mais moi je vois bien que ça n’en prend pas le chemin et je crois que c’est pour ça que Maman pleurait…
Bon, je reprends mon exemple pour ceux qui me croiraient toujours pas… La demi-baguette ou la boîte à lait, ou mettons les deux pour cette fois, puisqu’on se contente d’imaginer…
