Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
La tragique destinée de Sarah, qui rêvait secrètement d'un destin français.
Enfant de l'Algérie coloniale du siècle dernier, fille d'un petit cordonnier mort dans les tranchées de Verdun, Sarah rêvait secrètement d'un destin français. Devenue jeune fille à la beauté convoitée, elle se laissera séduire par un officier héros de la guerre de 14-18 avec qui elle décide de partir s'installer à Paris. Bien des années plus tard, en 2002, Vincent, éditeur parisien, se rend en Bretagne, chez Maryvonne, vieille écrivaine célèbre qui vient de lui confier son dernier roman. En retard, Vincent lira le manuscrit dans la nuit avant de retrouver Maryvonne au petit déjeuner. Comme à leur habitude, l’auteur et l’éditeur parleront du livre en cours d’écriture. Un roman pas comme les autres pour Vincent qui se découvre partie prenante avec les personnages de la fiction. Peut-être une dernière fable pour Maryvonne qui dévoile peu à peu à son ami et éditeur le destin tragique de Sarah, la grand-mère de Vincent.
Découvrez un roman mettant en scène, Vincent, qui se découvre partie prenante avec les personnages de la fiction en cours d'écriture qu'il s'apprête à publier...
EXTRAIT
Une nuit, elle se dresse, dévale l’escalier au bas duquel elle enfile le grand burnous de son oncle avant de s’engouffrer dans la ruelle. Un rat trotte le long d’un caniveau, Sarah crispe ses doigts sur l’étoffe en pressant l’allure. Sous le ciel bourré d’étoiles, une furieuse exaltation ordonne à ses membres, et bientôt, elle se faufile dans le cimetière où au loin, entre les cyprès, elle devine déjà la tombe de son père. Puis, elle s’agenouille sur la pierre, elle l’enjoint de pardonner sa folie, lui dit tout son amour, toute sa reconnaissance, jurant de lui être fidèle. Elle lui énumère, sans en oublier aucune, toutes les plus belles notes de ses frères. Elle lui promet de veiller à leurs études, puis, d’une voix plus basse encore, presque inaudible, elle lui avoue enfin sa rencontre avec l’étranger, son espoir fou qu’il revienne, qu’il l’emporte et l’enlève à jamais au ghetto de son enfance.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Armel Veilhan est né en 1964 à Strasbourg et vit aujourd'hui dans le Morbihan (Bretagne) depuis plus de dix ans. Il est metteur en scène et dramaturge associé de la Cie Théâtre A. Il a réalisé notamment plusieurs adaptations pour le théâtre et a publié en 2006 Un enfant dans l'hiver (roman) aux éditions Albin Michel. Puis en 2008, il a mis en scène sa première pièce Brouillages (aux éditions pour la jeunesse Les Mandarines). Depuis, il a continué d'écrire pour le théâtre Blanches (inédit- 2011), Les herbes hautes (inédit – 2016), ainsi qu'une forme journal : Journal d'une saison au Triton, à paraître prochainement dans le cadre de sa résidence d'écrivain en Île-de-France 2016. En janvier 2017, au théâtre, sa dernière mise en scène Si bleue si bleue la mer de l'auteur allemand Nis-Momme Stockmann sera jouée au Centre Dramatique Nationale de Besançon et de Franche-Conté, ainsi qu'au Théâtre de l’Échangeur de Bagnolet en mai 2017.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 235
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Table des matières
Résumé
Au nom de Sarah
Dansla mêmecollection
Enfant de l'Algérie coloniale du siècle dernier, fille d'un petit cordonnier mort dans les tranchées de Verdun, Sarah rêvait secrètement d'un destin français. Devenue jeune fille à la beauté convoitée, elle se laissera séduire par un officier héros de la guerre de 14-18 avec qui elle décide de partir s'installer à Paris. Bien des années plus tard, en 2002, Vincent, éditeur parisien, se rend en Bretagne, chez Maryvonne, vieille écrivaine célèbre qui vient de lui confier son dernier roman. En retard, Vincent lira le manuscrit dans la nuit avant de retrouver Maryvonne au petit déjeuner. Comme à leur habitude, l’auteur et l’éditeur parleront du livre en cours d’écriture. Un roman pas comme les autres pour Vincent qui se découvre partie prenante avec les personnages de la fiction. Peut-être une dernière fable pour Maryvonne qui dévoile peu à peu à son ami et éditeur le destin tragique de Sarah, la grand-mère de Vincent.
Armel Veilhan est né en 1964 à Strasbourg et vit aujourd'hui dans le Morbihan (Bretagne) depuis plus de dix ans. Il est metteur en scène et dramaturge associé de la Cie Théâtre A. Il a réalisé notamment plusieurs adaptations pour le théâtre et a publié en 2006 Un enfant dans l'hiver (roman) aux éditions Albin Michel. Puis en 2008, il a mis en scène sa première pièce Brouillages (aux éditions pour la jeunesse Les Mandarines). Depuis, il a continué d'écrire pour le théâtre Blanches (inédit- 2011), Les herbes hautes (inédit – 2016), ainsi qu'une forme journal : Journal d'une saison au Triton, à paraître prochainement dans le cadre de sa résidence d'écrivain en Île-de-France 2016. En janvier 2017, au théâtre, sa dernière mise en scène Si bleue si bleue la mer de l'auteur allemand Nis-Momme Stockmann sera jouée au Centre Dramatique Nationale de Besançon et de Franche-Conté, ainsi qu'au Théâtre de l’Échangeur de Bagnolet en mai 2017.
Armel Veilhan
Roman
ISBN:978-2-35962-866-1
CollectionBlanche
Dépôtlégalseptembre2016
©2016CouvertureExAequo
©2016Tousdroitsdereproduction,d’adaptationetde traductionintégraleoupartielle,réservéspourtous pays.Toutemodification interdite.
ÉditionsExAequo
6,ruedesSybilles
88370Plombières-les-Bains
www.editions-exaequo.fr
À mes amis Marie-Hélène et Jean Rio
Bretagne, Riantec, août 2003
Lorsque Vincent entra dans la chambre, une chambre qui lui était familière dans les moindres recoins, minuit était passé. Il posa le manuscrit sur le lit, pressa les ailes de son nez et ferma les yeux. Demain, se dit-il, j’irai voir l’océan, et il craignit déjà cet instant tout en le désirant. Le vent sifflait au-dehors. Ses doigts caressaient la couverture du roman à venir qu’il tenait dans sa main, et machinalement il se mit à compter les livres de Maryvonne. Son métier d’éditeur l’avait habitué à cette arithmétique du temps que ses lectures comptabilisaient plus sûrement que le calendrier des années. Pourtant, il le devinait déjà, et Maryvonne avait pris le soin de l’en prévenir, les personnages de cette histoire ne lui seraient pas inconnus.
Absorbé dans ses pensées, il remarqua néanmoins, près de la fenêtre qui lui faisait face, une photo qu’il ne connaissait pas. Maryvonne l’a-t-elle mise en évidence à mon intention? se dit-il intrigué en s’approchant du cliché. Quatre enfants jouent dans un jardin. Le noir et blanc laisse deviner l’été, pensa-t-il sans parvenir à distinguer les visages. Il décrocha le cadre d’où s’échappa une carte qui virevolta dans l’air avant d’atterrir sur le carrelage. Il la ramassa et reconnut aussitôt le petit mot envoyé à son amie il y a quelques mois « ...Chère Maryvonne, je n’ai jamais vu le visage de ma grand-mère. Je ne pourrais donc rien t’apprendre sur Sarah. Pour avoir connu ma grand-mère bien avant ma naissance, tu en sais certainement beaucoup plus que moi. C’est cruel, mais il y a pire dans une vie, n’est-ce pas? Pas une photo, pas une lettre, pas un baiser, rien. Les yeux de ma mère ont emporté Sarah dans la tombe, et avec elle son existence et son secret. La première fois que j’ai entendu parler de ma grand-mère, ce fut pour apprendre sa mort. Je l’appris quelques minutes après que ma mère ait lu le télégramme qui le lui annonçait. J’avais quatre ans. Avec mes frères et Dora, nous passions des vacances dans le Lubéron, près de Gordes où nous étions descendus pour le tournage d’un film où je devais jouer le rôle d’un enfant. Dans la chaleur écrasante du mois d’août, je revois encore le facteur enfourcher son vélo tandis que les doigts de ma mère déchiraient l’enveloppe bleue rectangulaire... »
J’aurais dû lire le manuscrit avant de quitter Paris, se reprocha-t-il en replaçant la carte et le cadre sur le mur. Il savait que lire était le minimum qu’un auteur était en droit d’attendre de son éditeur, mais quelque chose l’avait pourtant retenu, quelque chose qui lui avait ordonné d’être chez Maryvonne pour entamer son travail, même si, maintenant qu’il était arrivé, il savait qu’il ne disposait plus que de ces quelques heures qui séparent la nuit du matin.
Vincent retira rapidement ses vêtements et s’enfonça nu sous l’édredon frais. Elle a dû veiller au réglage du chauffage, constata-t-il, touché par l’attention de son amie qui connaissait sa frilosité maladive. Il cala les deux oreillers contre le traversin avant de s’adosser contre la tête de lit, puis il inspira profondément l’odeur marine qui imprégnait les murs de la pièce blanchis de chaux. Il tendit la main pour saisir ses lunettes. Ses yeux se posèrent sur le titre écrit au feutre noir sur la première page.
1
Algérie, Constantine, 1914
Avec les autres gosses, au milieu des odeurs d’épices et de sueur, Sarah court dans les venelles. La chaleur s’est abattue sur la ville. Les femmes aspergent d’eau savonneuse le carrelage des maisons d’où s’échappent des nuages de vapeur. Ici, quand les filles ne sont pas consignées à la maison à broder ou à laver le linge, on les envoie à la manufacture de tapis, l’une des entreprises les plus florissantes de la région. Cet été-là, Sarah y travaille déjà tous les après-midi. Elle compte parmi les meilleures tisseuses, et chaque vendredi, à la sortie de l’atelier, sa mère l’emmène avec elle au Hammam. Plus que tout, Sarah attend cet instant où son corps se délivre de ses vêtements, se délasse dans la chaleur humide. Près d’elle, ses petits frères batifolent, lui jettent des baquets d’eau avant de se réfugier dans les seins de leur mère. Sortie de l’étuve, la toilette et les soins du corps accomplis, elle s’allonge sur une natte auprès des autres femmes. Depuis ses premiers pas, son père lui a toujours dit qu’elle était la plus belle petite fille de Constantine. Une perfection qui attire déjà les garçons du Charah{1} qui ne manquent jamais une occasion de la voir ou de se rapprocher d’elle. Mais déjà Sarah regarde ailleurs, s’évade dans ses pensées secrètes « …partir, partir loin de cette ville construite sur un piton rocheux, entourée de gouffres… », se dit-elle dans un demi-sommeil. À neuf ans, elle n’a encore jamais franchi les gorges du Rhumel, ni vu la mer, ou Alger la blanche, mais elle s’est jurée un destin extraordinaire, et comme le temps qui s’écoule, dans la répétition inlassable de ses gestes, de ses rites quotidiens, lui paraît interminable. Si elle se plie aux prières de la synagogue, aux rites du Shabbat, elle ne fait que simuler. Tout au plus, tout au moins, craint-elle ce dieu tout puissant. Mais comment s’abandonner à Lui? Comment trouver la paix merveilleuse qui se lit sur le doux regard de son père? Alors, tandis que les vapeurs de jasmin pénètrent lentement sa peau, elle préfère imaginer son Dieu à elle. Grand, majestueux, tout habillé de blanc, coiffé d’un Panama, riche et généreux. Fort surtout, elle le voit la soulever dans ses bras puissants, l’emmener loin, très loin de sa ville natale. Cet homme, elle ne le place pas dans des cieux inaccessibles, dans d’improbables légendes, non, elle veut croire qu’il existe ici-bas, avec un cœur bien humain, des lèvres de miel et des pieds de pèlerin.
Il est midi. Les persiennes sont closes. La chaleur écrasante. Dans la main du père, une lettre, mais c’est par les lèvres de David, l’aîné, qu’elle arrive jusqu’aux oreilles de la fratrie : …Ichouïa Ayoun est affecté au 3e régiment des Zouaves de l’Armée d’Afrique.
— C’est la mobilisation générale! ajoute David en levant ses grands yeux noirs sur la mère qui court aussitôt se réfugier dans la maison.
— Quand il faut, il faut. Moi aussi, à Constantine, mais vainqueur, je reviendrai… jure le père à Sarah, David et Moïse qui le regardent, hébétés.
Plus tard, sur l’une des seules cartes postales qu’il aura pu poster aux siens, l’on voit l’Armée d’Afrique défiler sur l’avenue des Champs-Élysées. Les Champs-Élysées, comme ce nom enchante Sarah. Sur la photo du troisième bataillon des Zouaves, elle examine, sur l’insigne, le chiffre trois qui repose sur un fin croissant de lune. Un léopard se tient à l’une et l’autre extrémité supérieure du symbole islamique.
Sur le cliché, son père porte le sarouel jaune, large et bouffant, une veste marine et rouge, un cheich bleu sur la tête. Le sabre arabe sur le flanc gauche, la baïonnette à droite. L’uniforme dans ses couleurs et ses formes ne manque pas d’allure, mais ce qu’ignore Sarah c’est qu’avec des milliers de tirailleurs de l’Armée d’Afrique, il mourra en 1917 avec la devise du 3e bataillon des Zouaves de Constantine, j’y suis, j’y reste épinglé à sa gabardine. Non, elle ne le sait pas encore, comme elle ne peut non plus savoir que parmi les poux et les rats, déjà seul et abandonné, il prononcera les prénoms de Karmia et de Sarah tandis qu’un flot de sang noir s’écoulera de sa bouche.
***
1.1
La lumière grandissante se noie dans le ciel d’Afrique et sur le pont de l’Amiral Lyautey, un jeune officier plisse les yeux pour découvrir la ville qui s’élève jusqu’au plateau où elle s’étend, lascive, se dérobant au regard indiscret de l’étranger. À vingt-six ans, le Capitaine Firmin Antonio Savetti a embarqué à Marseille pour rejoindre le 4e régiment de tirailleurs d’Oran où il a été affecté. Grand, des épaules de rugbyman, les années de combat, l’entraînement sportif de la haute école militaire de Saint-Cyr ont sculpté chacun de ses muscles. Un haut front, un nez puissant dominé de deux yeux sombres et félins. Il passe sa main sur son cou mouillé de sueur, cherchant un peu de fraîcheur entre les passagers qui se pressent avec lui vers la passerelle de débarquement. Sur le quai, la foule s’agite comme à un jour de parade et à la sortie du port, les jeunes s’accrochent déjà par grappe au Tramway qui remonte jusqu’à la ville.
Place d’Armes, à peine est-il descendu du Traminot que des gosses aux mains crasseuses se disputent ses bagages, et sans même qu’il puisse réagir, l’entraînent jusqu’à son hôtel où un vieil employé arabe le salue avec le respect que l’on a coutume d’accorder à un militaire de sa classe. Sous le haut plafond rococo, les palmes dorées du ventilateur lui procurent une illusoire sensation de fraîcheur, mais parvenu à l’étage, il s’assure d’un rapide coup d’œil à la chambre qu’il y trouvera le repos espéré.
Sous le soleil infaillible, la régularité des jours, la monotonie de la vie de la caserne, le cercle des officiers où ils disputent chaque soir une partie de bridge ou d’échecs bercent le Capitaine. Le soir, il flâne dans la rue d’Arzeu où la jeunesse se toise d’un bord à l’autre des arcades. Les filles chaloupent main dans la main sous les regards avides des petits mâles qui, les cheveux gominés, la Bastos aux lèvres, singent la démarche de Rudolph Valentino. Des soirées entières, dans la lumière fluorescente du crépuscule oranais, la jeunesse de la ville déambule d’un bout à l’autre de la rue dans un concert de messes basses. Un manège des corps et des regards qui hypnotise le Capitaine…
Dans la marge, Vincent déchiffra l’écriture de Maryvonne qui avait écrit au crayon de papier : « Bien des années plus tard, lorsque j’entendis Firmin (pour la seule fois d’ailleurs) évoquer ses souvenirs d’Oran, je sentis ce souffle du désir parvenir jusqu’à moi. » Pour connaître l’austérité de Maryvonne, Vincent sourit de ce commentaire en recalant son oreiller derrière son cou et poursuivit sa lecture.
…Jour après jour, Oran plonge le Capitaine dans une vie faite de plaisirs offerts, de la joie d’un peuple qui court vers sa mort comme on se rend à une fête, et avec cette foi idolâtre qui, chaque année, l’entraîne à gravir la colline qui monte jusqu’à Santa Cruz, les bras chargés d’ex-voto qu’il dépose dans la grotte avec l’espoir de se faire pardonner ses trop nombreux péchés, d’expier son inextinguible amour de jouir. Ici, les hommes marchent pareils à de jeunes barbares tout entiers voués au culte de leur puissance. Leurs corps durs dansent sous leurs chemises d’été qui collent à leur peau, s’avançant vers l’autre sexe avec l’arrogance de demi-dieux. Les filles accueillent ces créatures descendues de l’Olympe avec la grâce de jeunes déesses. Offertes aux yeux et aux paroles, dans une esquive de torero, avec l’art de faire monter la rage du taureau et la tension du public amassé dans l’arène, elles se refusent tout en s’offrant. Mais à Oran, celle qui n’aurait pas fait languir son prétendant, ne l’aurait pas conduit à commettre les actes les plus fous, ne risquerait-elle pas aussitôt le mépris?
Cela trouble d’autant plus le Capitaine qu’il n’a pas connu cette tension de l’adolescence où l’objet du désir se construit lentement dans le théâtre de l’imaginaire. À dix-neuf ans, la première femme qu’il approcha se trouvait dans le B.M.C {2} de sa garnison. Une formalité hygiénique.
Il n’existe pour lui que la dévotion à un ordre, à des valeurs auquel on choisit de se donner tout entier. L’attachement à un corps réuni autour de son chef. Une communauté virile à laquelle on appartient. Sous les lumières nocturnes de la ville, devant les jouvenceaux qui tentent de voler un baiser à leur belle, le Capitaine se voit l’élu d’un Empire chargé de protéger des populations inconscientes à leur vie, à leur patrie. Ce sentiment d’appartenance à un corps est, à ses yeux, une aristocratie conquise, non pas par le privilège de la race, mais par le seul mérite. Le regard abandonné au bouillon laiteux de la Méditerranée, il caresse avec volupté l’idée de son existence. Il est son idée.
***
1.2
À la manufacture de tapis, l’adresse et le zèle de Sarah lui ont valu d’être remarquée par le patron, M. Martinez. Un Français, chrétien d’origine espagnole, qui s’enorgueillit de connaître le prénom de chaque ouvrière. À Noël, celui-ci lui a même accordé une prime de salaire, ainsi qu’une boîte de chocolat de Paris. Sarah l’a gardée précieusement, y rangeant de menus objets ayant appartenu à son père. Dans sa résidence personnelle, Monsieur Martinez emploie aussi Karmia, la mère. Il la paye bien, très bien même, le double de ce qu’elle gagnerait dans d’autres familles de la ville. Comme sa fille Sarah, il la traite avec égard et s’enquiert chaque semaine de la santé de ses fils qu’il s’est occupé lui-même de faire entrer à l’école. « Sans mon salaire de la manufacture, je savais que ma mère n’aurait pu nous faire vivre, se souvenait Sarah. À la mort de mon père, l’Épicerie-cordonnerie avait dû être cédée à un cousin de ma mère qui, en échange du magasin, nous laissa la jouissance de la maison dont il assurait par ailleurs les réparations courantes. « Comme la plupart des juifs, nous vivions dans une ou deux pièces tout au plus… », ajoutait-elle. Mais Sarah ne se contente pas de travailler à la manufacture et d’aider sa mère et son oncle, elle veille aussi sur ses frères, à ce qu’ils ne manquent jamais de l’essentiel, et à ce que chaque jour, ils effectuent leurs devoirs. Si elle ne sait ni lire ni écrire, elle aime se pencher sur les épaules des garçons pour regarder les illustrations de leurs ouvrages scolaires. Des images mirifiques qui racontent aussi à Sarah les bienfaits de la colonisation. Les ponts, les routes, les marais asséchés, les trains, le blé, la vigne que l’on cultive avec art. Tout le sacro-saint catéchisme de l’Empire colonial s’y trouve d’ailleurs réuni. Elle ne se demande pas pourquoi Monsieur Martinez est si riche et elle si pauvre, non, pour Sarah comme pour beaucoup d’autres, juifs ou pieds noirs du petit peuple, les choses sont comme elles doivent être, immuables.
Je me rappelle avec quelle admiration Sarah me décrivait Madame Martinez, une élégante Versaillaise qui, chaque saison « …se faisait envoyer de Paris, les toilettes de saison à la dernière mode de la métropole… », me racontait Sarah.
Aussi, le dimanche, lorsqu’elle accompagne Karmia chez les Martinez, elle se sent heureuse de retrouver ce monde où les enfants de la famille évoluent librement, les pupilles brillantes de cet appétit de vivre qu’elle entend battre au plus profond d’elle-même. Et lorsque plus tard, le fils Martinez la convoitera du haut de ses seize ans, elle baissera la tête en rougissant. « Mais jamais, jamais son père n’aurait consenti que son fils aîné épouse l’une de ses ouvrières… », m’affirmait-elle.
Des années plus tard, en 1957 ou 1958 je crois, lors de mon second voyage en Algérie, je réussis à retrouver Rodrigo Martinez. Émue, je lui parlais de Sarah. Je crois qu’il n’eut pas besoin d’aller fouiller très loin dans sa mémoire. Un homme oublie rarement ses premiers élans. Encore moins ses défaites. Je me suis souvent demandé quelle aurait été l’existence de Sarah si elle n’avait pas baissé la tête ?
« …Un soir, de retour à la cordonnerie, m’a raconté Sarah, je déclarai soudain que je n’irais plus jamais à la manufacture, et que, désormais, je resterais à aider mon oncle au magasin. Le plus calmement du monde, et malgré les supplications et les protestations de ma mère, je repris la place que j’occupais du vivant de mon père… Jamais pourtant auparavant je n’avais rechigné à travailler chez les Martinez. Ma mère, ne comprenant rien de mon refus soudain, se mit par hurler des mots en arabe (quand la colère la prenait, Karmia s’exprimait toujours en arabe…). Mon oncle lui, à l’idée de me garder à ses côtés, me sourit tendrement… », me disait-elle.
Travailleuse, droite, gracieuse, prodigue de son attention, la fille de Karmia et d’Ichouïa est vénérée de tous les siens. Mais, hormis ses deux petits frères qu’elle couve en tigresse, Sarah sait se tenir à la même distance de chacun, et personne ne peut se targuer de posséder ses faveurs ou d’être dans le secret de ses confidences. Les uns après les autres, elle a refusé tous les prétendants au mariage, mais aujourd’hui, même si elle a atteint ses dix-sept ans, Sarah ne paraît pas pressée de choisir un fiancé, et si Karmia ou son oncle tentent de la sermonner, elle se borne à opposer un sourire impénétrable. « Ma beauté m’a offert le début de ma vengeance, rumine-t-elle, mais elle n’est pas toute ma vengeance. » Et ce qu’aucun ne sait, c’est que la « petite Sarah » s’est promis d’épouser un étranger, un Français. « Jamais je n’aurais épousé un des miens » me jurait-elle.
Espagnole d’origine, la famille Martinez n’était-elle pas encore trop constantinoise pour les rêves de Sarah? Ne rêvait-elle pas avant tout d’un destin français?
Parfois, dans la moiteur étouffante du soir, l’angoisse étreint Sarah. Et si son vœu restait lettre morte? Et si rien ne se passait jamais? Alors, plutôt que de se voir céder un jour à l’autorité de la tribu, elle préfère s’imaginer mourir quelque part, là-bas, dans un recoin obscur des gorges du Rhumel. — Si je ne suis pas encore partie, se rassure-t-elle, c’est que je dois encore aider ma mère à l’éducation de mes frères, veiller à ce qu’ils se rendent chaque jour à l’école. Alors, lorsque ses yeux suivent le mouvement de leurs mains calligraphier les lettres de l’alphabet, former des mots, des phrases, une farouche ambition l’a saisie : « — Je veux que mes frères réussissent, je le veux, et qu’Ichouïa les voie, que la puissance et la gloire de ses fils lui apparaissent jusqu’au-dessous de la terre. »
Oui, Sarah croit en sa capacité de métamorphoser sa vie et celle de ses frères, de forcer leur destin, alors, si elle craint parfois de ne pas pouvoir réaliser son rêve, elle ne veut pas douter que David et Moïse, eux, y parviendront. Une féroce détermination qu’elle sait si bien cacher au creux de sa douceur apparente où jour après jour, elle pose patiemment une pierre nouvelle à son édifice.
***
1.3
Des pêcheurs hissent les voiles rouges d’un thonier à la sortie du port, et du haut des roches qui surplombent la mer, la brise du grand large rafraîchit le fond de l’air. Avant de repartir le lendemain matin pour Constantine, dernière destination de son voyage, Firmin n’a pas tenu à visiter Bougie, préférant emprunter le sentier des Aigades qui serpente du môle jusqu’aux falaises. Mais ni la splendeur des paysages de Tizi Ouzou à Assif-n Taida, ni l’azur du littoral jusqu’à Bougie, ni maintenant le charme de cet étroit sentier côtier n’ont réussi à le soustraire à sa morosité. Pourquoi ne pas être resté à Oran ces quelques jours de permission qu’il me restait à écouler avant de rejoindre Marseille? se demande-t-il. Oui, pourquoi voyager lorsque rien ne vous arrache ou ne vous attend? De grands arbres aux branches tordues par le vent plient de la falaise à la mer. En contrebas, sur la plage, des adolescents s’ébrouent dans les vagues. Firmin descend sur la grève, fait quelques pas dans le sable avant de s’asseoir contre le granit brûlant de soleil.
Après deux jours entiers à Constantine consacrés à tourner en rond dans sa chambre d’hôtel, Firmin se décide enfin à mettre le nez dehors pour découvrir la ville, et quatre heures plus tard, c’est le plus nonchalamment du monde, avec la seule idée d’y remplacer son unique paire de chaussures, qu’il entrera dans la cordonnerie Ayoun.
« …Et c’est sans même me prêter attention que Firmin a regardé mon oncle brandir toutes sortes de modèles. Le plus surprenant, me confiait Sarah bien des années plus tard, c’est qu’en arrivant à Constantine, il était entré dans notre cordonnerie dans l’unique dessein de réparer ses souliers. Mon oncle lui a déballé le boniment habituel — …la qualité sur mesure, le prix imbattable, la solidité inusable!
« — Merci merci, je vous en commande une paire abrégea Firmin. » « — Il s’était décidé pour des mocassins italiens assortis à sa saharienne. C’était mes préférés aussi. Ils étaient magnifiques. Mais je n’ai pas eu le temps de sortir de mon hébétude que Firmin s’était déjà évaporé dans la ville », me racontait Sarah.
« J’ai couru me réfugier dans ma chambre. D’où vient-il? Qui est-il? Mon idiot d’oncle l’a fait fuir avec sa réclame. L’étranger ne m’a pas regardée, il ne m’a même pas regardée… »
« …Dix fois, vingt fois, je me suis repassé le film de ce court instant. Firmin était impressionnant. J’ai tout de suite deviné qu’il était officier. Les gradés, j’avais appris à les reconnaître, même en civil. Une façon de se tenir, de marcher, je ne sais pas… Pourtant l’étranger n’avait rien dit de lui, ni son nom ni son prénom. Rien… L’idée qu’il revienne en mon absence me paniqua. Il ne portait pas le costume de lin blanc de mes rêves, non, mais l’impression était la même… je me jurai de ne plus bouger d’ici, de ne plus même servir le goûter à mes frères ou de surveiller leurs devoirs et, plus encore, de refuser toute course qui m’éloignerait un seul instant de la cordonnerie. Mais allait-il seulement revenir? »
Plutôt que de visiter les monuments et les curiosités de la ville, tous les jours, après la sieste, sans but précis, le Capitaine sort se promener dans la Mellah où il a pris l’habitude de passer par la cordonnerie Ayoun. De jour en jour, force est d’admettre que sa motivation à s’y rendre n’est plus seulement une manière comme une autre d’accélérer le temps qu’il lui reste à écouler ici. Non, ces moments passés au magasin ont bel et bien créé chez lui une habitude aussi plaisante qu’inattendue qu’il ne peut plus feindre d’ignorer. Selon Sarah, « …Firmin s’était laissé gagner par la verve chaleureuse de mon oncle qui, chaque fois que Firmin réapparaissait, tendait ses deux bras vers le ciel, m’ordonnant aussitôt d’aller préparer du thé... » Sarah entretenait soigneusement cette version de leur rencontre « …Je m’exécutais, agrémentant la boisson de quelques cigares au miel préparés de mes mains… Firmin se montrait affable, visiblement incapable de saisir mes tentatives d’approche. Mais je crois, malgré tout, que je ne lui étais pas indifférente… », me glissait malicieusement Sarah à l’oreille.
Tous les soirs, elle priait pour qu’il revienne, et chaque jour elle s’émerveillait de le revoir, mais, malgré tous ses efforts pour ralentir la fabrication des mocassins, le onzième jour, cette fois-ci, lorsque Firmin revint dans la boutique, les chaussures neuves trônaient bel et bien sur l’établi.
— Alors, cette fois nous ne nous reverrons plus? demanda l’oncle.
— Effectivement.
— Comme je vous envie, Marseille, la Canebière, et puis, encore… Paris…
Mais le Capitaine n’écoute déjà plus le babil de l’artisan. Sous le foulard émane le parfum fleuri de Sarah, l’odeur de sa peau. L’officier demande au cordonnier de lui indiquer le plus court chemin pour rejoindre son hôtel, mais soudain Sarah devance la réponse de son oncle qui, décontenancé et impuissant, la regarde emboîter le pas de l’étranger et disparaître avec lui dans la venelle.
Arrivée rue de France, Sarah se retourne vers l’officier. Au milieu de la rumeur assourdissante, un silence naît entre ces deux êtres et, avec la terrible impression de tomber ensemble du haut d’une falaise, ils restent tous les deux privés du pouvoir de parler ou de se détacher l’un de l’autre. Puis, comme le mouvement d’un parachutiste qui reprend de l’altitude après que sa toile se soit gonflée d’air, le Capitaine retire son canotier. La chute s’est arrêtée. Le sang lui est monté au visage. Sarah baisse la tête, bredouille la direction à emprunter pour rejoindre le quartier européen. Le Capitaine recule avant de faire volte-face. Sarah le regarde s’éloigner. La scène n’a duré qu’un bref instant.
Une nuit, elle se dresse, dévale l’escalier au bas duquel elle enfile le grand burnous de son oncle avant de s’engouffrer dans la ruelle. Un rat trotte le long d’un caniveau, Sarah crispe ses doigts sur l’étoffe en pressant l’allure. Sous le ciel bourré d’étoiles, une furieuse exaltation ordonne à ses membres, et bientôt, elle se faufile dans le cimetière où au loin, entre les cyprès, elle devine déjà la tombe de son père. Puis, elle s’agenouille sur la pierre, elle l’enjoint de pardonner sa folie, lui dit tout son amour, toute sa reconnaissance, jurant de lui être fidèle. Elle lui énumère, sans en oublier aucune, toutes les plus belles notes de ses frères. Elle lui promet
